L’enseignant et chercheur en littérature française à l’Unil, Jérôme Meizoz, publie Questions profanes de littérature, recueil d’essais passionnants qui poursuit son approche historique et sociologique de l’activité littéraire. Il y est notamment question de l’humour dans la critique littéraire, des vertus que nous attribuons à la lecture et du statut juridique de l’autofiction.
Depuis 30 ans, Jérôme Meizoz mène en pionnier en Suisse romande une recherche passionnante autour des pratiques, usages et postures littéraires. Faisant suite à des ouvrages majeurs tels L’Œil sociologue et la littérature (2004), Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur (2007), La Littérature « en personne ». Scène médiatique et formes d’incarnation (2016) ou Faire l’auteur en régime néo-libéral. Rudiments de marketing littéraire (2020), tous parus dans la collection Slatkine Érudition. Questions profanes de littérature réunit une vingtaine d’essais, conférences ou articles écrits ces cinq dernières années par l’enseignant en Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, chercheur, théoricien de la littérature et lui-même écrivain. Interview.
Votre nouvel ouvrage « Questions profanes de littérature » fait suite à de nombreuses publications dans le domaine de la sociologie de la littérature, domaine au cœur de votre recherche universitaire, que vous avez par ailleurs grandement contribué à développer. Pourquoi est-ce une porte d’entrée particulièrement pertinente pour penser le champ littéraire en ce début de XXIe siècle ?
Jérôme Meizoz : L’étude de la vie littéraire, structurée comme un champ de relations et de positions, réclame une description sociologique, car ce sont des règles sociales qui président aux statuts d’auteur, aux normes d’écritures, aux formes de consécration et aux façons de lire transmises par l’école. Cela ne nie en rien la spécificité littéraire de certains textes, mais celle-ci gagne à être décrite dans le cadre institutionnel plus vaste qui préformate les pratiques, les valeurs et les identités professionnelles. Cela est d’autant plus important que la littérature contemporaine relève d’un marché qui évolue à une très grande vitesse, au rythme de regroupements éditoriaux et de pressions idéologiques.
Le titre de votre ouvrage, Questions profanes de littérature, s’oppose en creux à une vision qui serait, elle, sacrée, voire religieuse et mystique, de la littérature. Quel sens donner ainsi au terme « profane » figurant dans votre titre ?
J’entends par profane une manière de poser des questions qui ne bute pas sur un interdit sacré, au nom de l’ineffable, du mystère de la création. Cet interdit s’adosse à un culte de type religieux ou à une idéalisation de la vie littéraire. Or, depuis le romantisme au moins, la mythologie du grand écrivain ou de la grande écrivaine, celle du génie, repose en partie sur ces biais. Une enquête profane pose toutes les questions, y compris celle des intérêts financiers des auteurs et autrices, celle de leur capital culturel ou économique hérité et de son impact sur leur carrière, etc. Je revendique, avec d’autres chercheurs, une approche historique et matérialiste de l’activité littéraire, envisagée comme une pratique humaine parmi d’autres, décrite dans son ensemble.
La pratique de la lecture se visibilise et se met en scène aujourd’hui, s’empare de tous les codes de la communication contemporaine, restant ainsi « dans le coup », évitant apparemment de se démoder. Pourtant, la pratique globale de la lecture semble inexorablement diminuer. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?
Tout le monde lit sur écrans, tablettes, livres, etc. Ce n’est pas l’acte de lire qui reflue, mais la lecture dense ou lente (on parle aussi de lecture « profonde ») comme geste venu de la culture littéraire et passé dans la transmission scolaire des sociétés démocratiques. Cette lecture régresse, remplacée par d’autres modes de lecture, plus axés sur le divertissement, l’information rapide et fragmentée. Ces façons de lire sont perméables aux fake news, aux courts-circuits argumentatifs, aux ruses des tribuns autoritaires. Les mondes culturel et scolaire ont pris la mesure de ce reflux et encouragent désormais la lecture sous une forme plus ludique, plus sociable, plus joyeuse. Pour lui redonner une force civique dans le débat démocratique, il s’agit de faire oublier les mauvaises expériences vécues autour de la lecture obligatoire à l’école, dans les générations précédentes… La littérature reste un marqueur social distinctif valorisé, apprécié. Le fait que malgré ces incitations diverses, venues tant des milieux institutionnels que d’influenceuses et influenceurs très suivis, la pratique réelle de la lecture décline et les ventes de livres chutent est un paradoxe troublant.
Notre société attribue à ce qu’elle nomme « la littérature » toutes sortes de vertus et de pouvoirs, à commencer par celle de « Réparer le monde », pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Alexandre Gefen paru en 2017. Quels sont les « pouvoirs » et les « vertus » que nous attribuons à la littérature, parfois avec un certain « angélisme » selon vous ?
Je n’ai rien, en soi, contre l’optimisme culturel qui s’exprime dans ces formules sur les vertus de « la littérature ». Moi aussi, je souhaite un monde où on lirait mieux, en profondeur, et où nos expériences de lecture apporteraient sans équivoque une contribution favorable à la vie personnelle et à la société. Mais dire « la littérature répare le lien social » ou « la littérature nous soulage de nos angoisses », cela ne suffit pas, c’est un vœu pieux, une idéalisation. La notion de « littérature » est trop vague pour accueillir ce discours de bonne volonté. De quelle « littérature » parle-t-on ? Personne ne définit ce terme, et chacun le taille à sa guise. Terme trop vaste et vague, il ne désigne pas une réalité stable. Quels genres littéraires ont des effets vertueux ? Les best-sellers, le roman feel good, le rap, le roman historique, la dark romance, la littérature jeunesse ? Dans les faits, il y a une diversité immense de textes, de toutes catégories, et rien ne permet de dire qu’ils propagent tous ces vertus. On peut faire de « la littérature » des usages pervers (tous les régimes autoritaires le savent bien), on peut la réduire à un pur marché, sans aucune préoccupation sociétale, etc. Je me méfie de ces généralités qui ne correspondent pas aux études fouillées sur la diversité des modes de lecture et des usages de « la littérature ». J’ai personnellement une vision très optimiste des vertus de la lecture, qui enrichit le monde commun autant que les échanges entre lecteurs et lectrices. La lecture apporte au public un enrichissement intérieur et des ressources symboliques puissantes qui peuvent être partagées et renforcent l’espace démocratique commun. C’était le grand idéal des Lumières, auquel je crois toujours.
Quelles sont à vos yeux de chercheur les nouvelles formes de sociabilité de la lecture les plus intéressantes ?
Je pense aux nombreux festivals littéraires, au slam, mais aussi aux book clubs, sur lesquels travaille ma collègue de l’Unil Mathilde Zbaeren, ces lieux de sociabilité autour de la lecture, très horizontaux, ouverts aux expériences de lecture ordinaire… Et il y a aussi la boîte à livres, un objet très singulier qui a émergé dans les années 1990. On commence à mieux en connaître les pratiques et les effets. Deux éléments communs à ces sociabilités sont particulièrement notables : d’abord, ils valorisent tous les acteurs de la chaîne du livre et en font connaître les activités et les métiers ; ensuite, leur aspect horizontal met en évidence les avis de tous types de lecteurs et lectrices, sur un mode démocratique. On a quitté le rapport élitaire à la lecture littéraire qui a prévalu jusqu’ici.
Vous racontez, dans un chapitre de votre ouvrage intitulé « Conversation sur les romans », comment vous avez mené pendant cinq ans des conversations avec Hélène, nonagénaire habitant un village des Alpes suisses. Que vous ont amené ces échanges, en tant que chercheur et sur un plan plus personnel ?
Comme dans toute enquête ethnographique, on doit prendre du recul sur sa formation et ses préjugés sociaux, et cette recherche de cinq ans m’a fait beaucoup évoluer. Hélène m’a véritablement enseigné une façon de lire et un usage des livres dans la vie quotidienne que toute ma formation me faisait tenir pour illégitime et négligeable. Je n’ai pas réduit Hélène à un objet d’étude inerte. Je me suis remis en question. L’enquêteur est parfois transformé par sa recherche ! C’est le cas ici, où j’ai pris au sérieux une tout autre manière de lire, celle d’une femme non lettrée, d’âge avancé, qui n’accède aux livres que par les boîtes à livres. Et qui témoigne d’une grande passion de la lecture, transformatrice de sa propre existence. Je décris en détail toutes les ressources d’Hélène pour faire entrer les romans dans sa vie quotidienne et le bilan qu’elle dresse de sa longue vie. On est loin de la lecture savante, telle qu’on l’enseigne à l’université. Mais ces deux formes de lecture cohabitent, elles s’éclairent l’une l’autre…
Une « Introduction à la méthode de Gaston Lagaffe » propose un angle de lecture original. Vous faites usage de Lagaffe pour réfléchir à l’humour et le voyez comme une « incarnation de la critique ». C’est-à-dire ?
C’est un article un peu amusant (je voudrais intégrer l’humour à la sévère théorie littéraire) où je m’efforce de montrer comment ce célèbre personnage de BD, Gaston Lagaffe, apporte sa contribution à la critique sociale, celle des années 60-70 notamment, par son attitude très particulière, nonchalante, rêveuse ou perçue comme paresseuse. Il est le grain de sable qui enraye la machine de production. Il nous parle d’une vie improvisée, joueuse, bricoleuse, ludique, celle justement que les rythmes du travail taylorisé voudraient supprimer. Gaston refuse d’être un robot, il tente de sauver une part d’humanité ni mesurable, ni profitable au sens du marketing.
Vous posez la question du statut juridique de la fiction, y consacrant un chapitre entier. Cette question est-elle appelée à prendre une place forcément grandissante dans le domaine de la fiction francophone, au vu de la place tout aussi grandissante de l’autofiction et autres « romans vrais » ?
Oui, avec la vogue de l’autofiction, le nombre de procès intentés pour calomnie ou atteinte à la vie privée a explosé. J’essaie de parcourir ces procès pour savoir ce qu’ils disent du rôle des romans dans la société actuelle. Sur ce plan, la justice a des règles assez précises, mais qui retardent sur les pratiques (notamment celles des réseaux sociaux). L’enjeu est à la fois celui de la liberté de création, à laquelle nos sociétés démocratiques sont très attachées, et celui du droit au respect de la vie privée, notamment quand elle est exposée dans un roman. Ce qui est rassurant sur ce plan, c’est que la justice, le plus souvent, défend le droit du simple citoyen et ne se laisse pas impressionner par la célébrité d’un écrivain ou d’une écrivaine. Ainsi, Christine Angot a perdu un procès en diffamation, pour son roman Les Petits, au nom du fait que son statut d’écrivaine ayant pignon sur rue, et tirant des profits substantiels de ses livres, ne lui donne nullement le droit d’exposer publiquement (et de manière calomnieuse) la vie d’un citoyen ordinaire… Il ne s’agit pas dans ce cas d’une restriction de la liberté d’artiste, mais d’une limite mise au pouvoir social d’une autrice très en vue.
Questions profanes de littérature, Jérôme Meizoz, Slatkine Érudition, 2026, 394 pages