Le Rendez-vous de l’innovation 2026 de la Faculté des lettres invite le 5 février la communauté académique à se pencher sur les modalités de traitement de sujets dits « sensibles ». Au programme de cette douzième édition, conçue par la vice-doyenne Nathalie Dietschy, des interventions des professeurs Gilles Philippe et Mireille Berton. Le Bureau de l’égalité, en collaboration avec les facultés, prépare quant à lui un guide des bonnes pratiques, actuellement en consultation.
Ce sont deux étudiantes en bachelor lettres qui, dans le cadre d’un cours d’histoire de la critique, protestent contre la présence au programme de Simone de Beauvoir, accusée en son temps de détournement de mineures. C’est une étudiante en histoire de l’art qui se plaint à sa professeure, à l’issue d’un cours d’introduction à l’art contemporain, d’avoir été confrontée, et choquée, par une performance de Martina Abramovic nue. Ce sont, aussi, des étudiantes en biologie qui, à la fin d’un cours sur les anomalies du développement du foetus, viennent partager leur tristesse alors que l’une d’elles a subi plusieurs fausses couches. C’est enfin un étudiant en littérature française qui demande de retirer d’un programme de lecture La Nausée de Sartre, roman dans lequel le protagoniste Roquentin fantasme sur une scène de meurtre d’enfant précédé d’un viol. Les sensibilités évoluent, à l’Université d’en tenir compte. Après une édition 2025 dédiée aux IA génératives, le Rendez-vous de l’innovation de la Faculté des lettres 2026 se consacre ainsi, le 5 février prochain, aux « sujets sensibles » avec un objectif, figurant en sous-titre de l’intitulé : « Innover pour répondre aux nouveaux défis ».
Placé sous la houlette de Nathalie Dietschy, vice-doyenne Communication et innovation de la Faculté des lettres, le format alterne sur une matinée conférences, communications, ateliers et partage d’expérience. « Je souhaite ouvrir ce rendez-vous annuel à des thématiques et à des enjeux brûlants, qui touchent de plein fouet l’enseignement et la recherche. L’IA générative en était un. La manière d’accueillir et de gérer les sujets sensibles en est un autre, dont il est beaucoup question lors de nos discussions entre collègues. La question traverse le temps et les aires culturelles : elle s’est même posée à une collègue qui travaille sur la rhétorique à l’époque romaine, un des textes étudiés évoquant le viol. »
De la représentation des viols à Picasso
Les discussions vont se décliner autour de quatre axes : les objets malaisants ou traumatisants, à l’instar de récits de viols ou de représentations de scènes de violence, les objets controversés, dont les valeurs ou les points de vue sont désormais vus comme inacceptables (tels les textes du XIXe siècle présentant des éléments racistes, des textes dits « moralement périmés »), les textes ou œuvres dont le contenu lui-même n’est pas problématique mais qui ont été produits par des personnes qui ont eu des comportements ou tenu des propos condamnables, tels Céline, Heidegger, Picasso, Polanski ou Depardieu, et enfin la question de l’appropriation culturelle et de la légitimité des scientifiques à s’emparer par exemple d’objets culturels extra-européens ou communautaires.
« Il n’y a pas de manière juste ou fausse de penser ou d’agir, prévient Nathalie Dietschy. Notre démarche ne vise pas à arriver à un seul point de vue, mais de les partager. Il est essentiel de protéger la liberté académique, qui peut amener une variété de pratiques et de réponses, selon les disciplines. Mais il est tout autant essentiel d’en parler : nous y sommes toutes et tous confrontés. » Ni l’Université ni la Faculté des lettres n’ont, pour le moment, mis sur pied de procédure. « Nous faisons confiance aux enseignants et enseignantes pour une gestion au cas par cas. » Certains peuvent trouver utile l’usage de trigger warnings, pratique dont Mireille Berton, professeure à la section de cinéma, parlera le 5 février. « Si ces avertissements permettent d’amorcer la discussion et de créer un cadre sécurisant pour certains, pour d’autres ils renforcent la culture de la victimisation, constate Nathalie Dietschy. Nous sommes invités à repenser notre discipline à l’aune des regards contemporains. Nous accueillons des générations d’étudiants souvent engagés, très au fait des questions de société, mais parfois à deux doigts de confondre engagement et idéologie, en oubliant d’inscrire des figures ou objets culturels dans leur contexte socio-culturel. »
Une formation continue à succès
Gilles Philippe, professeur ordinaire de linguistique française et vice-doyen Recherche et formations doctorales de la Faculté des lettres, a proposé en 2024 une formation continue Unil / EPFL, destinée aux enseignantes et enseignants du secondaire I et II, précisément consacrée au sujet. Intitulée « Dire / Interdire dans la littérature et son enseignement. Les nouvelles limites de la décence discursive », la formation a rencontré un tel succès qu’il est désormais prévu de la reconduire régulièrement. C’est dans le cadre de son cours de stylistique qu’un étudiant s’est plaint du passage de La Nausée de Sartre où le viol d’une fillette est évoqué. Gilles Philippe n’a pas retiré le texte du corpus mais, l’année suivante, a choisi d’ouvrir la discussion en demandant aux étudiantes et aux étudiants eux-mêmes si elles et ils souhaitaient le conserver dans le corpus ou non, précédé d’un avertissement dans le fascicule du cours. « Celles et ceux qui estimaient le texte gênant ont considéré que s’ils étaient prévenus, et que le texte était contextualisé, cela leur convenait. »
Gilles Philippe voit dans ces réactions nouvelles aux objets culturels une influence certaine de la culture américaine. « Cancel culture, trigger warnings, sensitivity readers : autant de tendances ou de pratiques qui trouvent leur origine aux États-Unis. Nous sommes aux prises avec des injonctions contradictoires : la littérature devrait être une zone de liberté d’expression absolue, mais on lui demande aussi de ne pas offenser. Les étudiants sont vigoureusement contre la censure, mais ils n’hésitent parfois pas à vouloir censurer des textes qui les choquent, les mettent mal à l’aise ou ont été produits par des personnes qu’ils condamnent. Or la littérature parle du monde, et la violence appartient au monde. Nous devons pouvoir tout penser. »
Pour un contrat de respect réciproque
Le linguiste propose un « contrat de respect » entre le corps enseignant et le corps estudiantin : « À nous de respecter le malaise qu’un objet culturel, artistique, historique peut créer, aux étudiants de respecter la liberté académique, mais surtout d’accepter de se confronter à l’ailleurs et au passé. L’enseignant aide à neutraliser le malaise en pointant et en nommant les choses, et cela ne concerne pas seulement les scènes de violence : un étudiant peut par exemple être gêné par le fait que les personnages obèses sont traditionnellement ridicules dans l’histoire de la littérature. Si les textes sont moralement périmés, ils ne le sont pas littérairement. »
Il n’y a pas que la Faculté des lettres à être concernée. « Toutes les facultés font face à la question, constate Liliane Michalik, vice-rectrice Égalité, diversité et carrières au sein de la Direction de l’Unil, qui ouvrira le Rendez-vous de l’innovation. Des contenus dits « sensibles » ont toujours existé. Mais des éléments qui nous paraissaient banals suscitent désormais un regard plus critique. Un contenu dit sensible correspond à une thématique qui génère de l’inconfort, de l’angoisse, des difficultés à étudier ou réveille des traumatismes. À la Faculté de biologie et de médecine, certaines personnes ont du mal avec la nudité, pour des questions religieuses ou culturelles. En droit ou sciences criminelles, le cadre légal concernant les violences faites aux femmes peut parler de manière crue de viol ou de violences sexuelles. Nous devons pouvoir tout enseigner mais en réfléchissant bien à la manière de le faire. » C’est pourquoi son dicastère élabore fort à propos un guide destiné à aider les enseignantes et enseignants de l’Université qui abordent des sujets sensibles dans leurs enseignements (lire encadré).
Pour en savoir plus
Un guide en préparation
Carine Carvalho et Seema Ney, codirectrices du Bureau de l’égalité, travaillent à l’élaboration d’un guide à l’attention des enseignantes et enseignants qui abordent des sujets potentiellement sensibles dans leurs enseignements. Sous le titre provisoire Avertissements de contenus sensibles dans les enseignements, il est en cours de rédaction, en collaboration avec les facultés, pour une publication à l’hiver 2026-2027. « Le but de ce guide est de permettre aux enseignements de traiter de tous les sujets tout en tenant compte des sensibilités et des vécus difficiles », précise Liliane Michalik, vice-rectrice Égalité, diversité et carrières. Ce vade-mecum proposera autant des pistes pour prendre conscience des contenus possiblement malaisants d’un cours que des conseils sur la manière de prévenir les étudiantes et étudiants de la présence de ces contenus. Il listera par ailleurs diverses ressources, internes à l’Université ou cantonales, pour orienter les étudiantes et étudiantes en besoin d’écoute ou de suivi professionnel. Destiné au corps enseignant en priorité, il sera accessible aux étudiantes et étudiants qui se sentent particulièrement concernés par le sujet. Les limites de la responsabilité du corps enseignant seront aussi précisées.
Liliane Michalik ne craint-elle pas qu’un tel guide encourage une forme de victimisation et de culture de la plainte ? « Des études scientifiques montrent qu’il y a plus d’avantages à soulever la question que d’inconvénients ou de risques. Nos étudiantes et étudiants font preuve d’honnêteté dans les échanges. Nous pouvons les entendre et chercher des réponses adaptées. » En tant qu’enseignante, elle a déjà été confrontée à une demande d’étudiantes et étudiants véganes souhaitant être dispensés d’enseignements impliquant de l’observation du monde animal. « Dans certains cas, j’ai pu adapter en partie un travail technique grâce à un autre matériel. Tout aménager n’est cependant pas possible, car il est nécessaire de pouvoir enseigner l’ensemble du monde vivant dans le cadre d’études en biologie. Nous ne devons pas effacer toute une frange du savoir parce qu’il peut déranger. Préserver la liberté académique, tout en faisant preuve d’empathie et en ouvrant la discussion, constitue une réponse généralement appropriée. »
S’il est destiné en priorité au corps enseignant, le Rendez-vous de l’innovation 2026 de la Faculté des lettres est ouvert à toutes et à tous, sur inscription jusqu’au 29 janvier.