


L’introduction des caisses automatiques au début des années 2010 a amplement fait évoluer le secteur du commerce de détail suisse4. Dans le but d’améliorer la fluidité des passages et surtout de diminuer le temps d’attente rencontré aux caisses traditionnelles, les caisses automatiques ont dépassé le seuil des 4000 bornes dans l’ensemble de la Suisse.1 Nous avons tendance à penser que ces machines constituent un bon moyen de gagner du temps lorsque nous effectuons nos achats. Mais est-ce vrai ? D’abord, le taux de fréquentation n’est pas la même selon les heures de la journée.
De plus, l’utilisation des caisses change : les client·e·s effectuent leurs achats et les employé·e·s leur viennent en aide en cas de sollicitation. L’interaction entre ceux-ci diffère donc largement des interactions que l’on pourrait trouver aux caisses classiques. Pour ce faire, nous discutons des observations faites avant la pandémie du COVID-19 sur plusieurs jours à différentes heures dans la succursale Coop à la gare de Lausanne, à l’aide des travaux de la sociologue Sophie Bernard.

L’espace du magasin, étant exigu, comment les client·e·s et employé·e·s se positionnent-iels au sein de la boutique ? En effet, les allées sont étroites, les frigidaires prennent de la place et il devient difficile de se mouvoir dans l’espace quand beaucoup de personnes s’y trouvent, surtout durant les heures de pointe (tôt le matin, midi et fin d’après-midi). Du point de vue des client·e·s, leur activité est pourtant séquentielle : aller chercher les articles désirés, se diriger et payer à la borne automatique, sortir du magasin. De plus, les client·e·s qui effectuent leurs achats en groupe sont conscients que leurs déplacements impliquent une plus grande occupation de l’espace. Cela peut engendrer entre autres un temps d’attente plus long aux caisses automatiques, surtout en heure de pointe.

Du point de vue des client·e·s, leur activité est plus séquentielle : aller chercher les articles désirés, se diriger et payer à la borne automatique, sortir du magasin.
Nos observations montrent que les groupes se séparent alors temporairement aux caisses automatiques, le temps de payer leurs articles pour ensuite se retrouver à l’extérieur de l’enseigne. Lors des heures creuses (10h et début d’après-midi), iels auront plus tendance à attendre à l’intérieur du magasin, s’il n’y a pas beaucoup de client·e·s. Les employé·e·s occupent également l’espace selon de l’affluence de la clientèle. Aux heures creuses, les employé·e·s ont la possibilité de se retrouver au même endroit, sur la gauche du magasin où se trouvent les viennoiseries pour discuter. Les postures corporelles qu’iels adoptent sont aussi révélateurs de la situation générale du commerce et nous permettent de savoir ce qui est permis de faire ou de ne pas faire selon les périodes de la journée. Aux heures de pointe, ceux·celles-ci se dispersent à la venue d’un grand nombre de client·e·s. et priorisent les sollicitations des client·e·s
Si nous avons tendance à croire que les bornes diminuent la charge de travail des employé.es, celles-ci donnent en réalité lieu à une « intensification du travail » (Bernard, 2014, p.115). Lorsque que des client·e·s viennent en grand nombre, iels « attendent des [caissier·ère·s] une disponibilité immédiate au moindre blocage de la caisse. »3 Iels endossent également plusieurs rôles : surveillant·e·s., guides et nettoyeur·euse·s.

Le travail de contrôle des bornes illustre cette variabilité des tâches. Celui-ci se fait de manière sporadique et est en fonction de l’affluence de la clientèle tout comme l’occupation de l’espace.
Par conséquent, le travail des employé·e·s aux bornes automatiques est en réalité plus conséquent et plus diversifié que celui aux caisses traditionnelles.
Le travail de contrôle des bornes illustre cette variabilité des tâches. Celui-ci se fait de manière sporadique et est fonction de l’affluence de la clientèle tout comme l’occupation de l’espace. Selon Bernard, les employé·e·s doivent non seulement suivre la séquentialité des client·e·s qui font leurs achats, mais iels doivent également endosser de façon simultanée les différents rôles que nous évoqués précédemment.2
Nous avons effectivement pu observer que les client·e·s viennent les uns après les autres et occupent une majorité des caisses automatiques, le contrôle des machines devenant alors à nouveau une priorité. En heures de pointe, les employé·e·s guident les client·e·s quand les bornes se libèrent et surveillent les transactions et éventuels vols. Iels s’assurent aussi du bon fonctionnement des bornes automatiques et interviennent en cas de dysfonctionnement ou d’articles défectueux. Or, en heures creuses, les employé·e·s s’attellent à d’autres activités ; vérification des stocks, nettoyage du magasin, etc.
Au-delà de l’espace et du travail réalisé, les interactions avec les client·e·s diffèrent de celles aux caisses traditionnelles. Nous constatons que les échanges aux caisses traditionnelles, qui sont basées sur le SBAM – sourire, bonjour, au revoir, merci – diffèrent grandement de celles en caisses automatiques. En effet, les interactions deviennent « plus fonctionnelles et techniques […]. 2
L’une de nos observations menées en fin d’après-midi l’illustre : dans une situation où une cliente […] se retourne pour voir s’il n’y a pas quelqu’un derrière elle. Une caissière l’observe adossée à un des frigos. Finalement, elle s’approche de la cliente en souriant […]
La relation de service se voit reconfigurée : l’employée se déplace vers la cliente, qui attend, pour l’aider et non pour encaisser, alors que l’inverse se réalise aux caisses traditionnelles. Les interactions aux caisses automatiques se font plus rares et sont souvent initiées par une communication non verbale. En se retournant, la cliente a donné avec son corps une indication à l’employée, un acte qui est suffisant pour comprendre qu’elle a besoin de son assistance. Scanner le même article de manière répétée, voir les émotions manifestes sur les visages des client·e·s sont également d’autres indicateurs non verbaux qui invitent les employé·e·s à venir en aide.
Les caisses automatiques nous montrent que les employé·e·s sont devenu·e·s polyvalent·e·s et sont cantonné·e·s à plusieurs tâches et non plus uniquement au travail habituel « derrière la caisse ». Contrairement aux caisses classiques, les caisses automatiques leur donnent donc bien plus de travail et modifient le type de communication : l’interaction aux caisses classiques est faite selon le SBAM, alors que celle aux caisses automatiques commence généralement par des gestes et des regards. Toutefois, ce travail a été écrit avant la pandémie, il serait intéressant de nous questionner sur les différents éléments abordés avant, actualisés à l’ère du coronavirus : l’occupation de l’espace est-elle différente avec la distanciation sociale ? De nouvelles activités sont-elles déployées ? Les interactions entre les client·e·s et les employé·e·s sont-elles minimisées ? Diffèrent-elles avec l’obligation du port du masque ?
1Amacker, M., Büchler, T., Funke, S., Mäder G., (2018). Les effets du self checkout et du self-scanning sur les conditions de travail, sur la santé et sur l’identité professionnelle du personnel de vente dans le commerce de détail. (Étude en ligne), Université de Berne, Centre interdisciplinaire pour la recherche sur le genre IZFG, Suisse.
2Bernard, S. (2012). Conflits de temporalités dans les services : le cas des caisses automatiques. Temporalités, no.16, 1-17. https://doi.org/10.4000/temporalites.2250
3Bernard, S. (2014). Le travail de l’interaction: Caissières et clients face à l’automatisation des caisses. Sociétés contemporaines, 94, 93-119. https://doi.org/10.3917/soco.094.0093
4Bézaguet, L. (2016, 29 décembre). Adieu caissières! Les paiements automatiques s’intensifient. La Tribune de Genève. https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/adieu-caissieres-paiements-automatiques-s-intensifient/story/14686498
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Uyên Khanh Truong, étudiante de Master en sciences sociales |
| Contact | uyenkhanh.truong@unil.ch |
| Enseignement | Atelier Ecriture scientifique Felix Bühlmann |
© Illustration : Uyên Khanh Truong



Alice Olivier est maîtresse de conférences en sociologie à l’académie de Lille, membre du centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économique et finalement chercheuse associée à l’Observatoire sociologique du changement à Sciences Po.
Dans le cadre du séminaire « introduction aux études critiques des masculinités », Alice Olivier a été invitée à présenter son travail de thèse traitant des parcours atypiques des hommes qui s’orientent vers des métiers dits féminins. Elle a plus particulièrement suivi des hommes en formation de sage-femme et d’assistant·e social·e. Son but est de suivre des individus ayant des trajectoires professionnelles atypiques afin de pouvoir isoler et observer les normes de genre présentes.
Alice Olivier commence la conférence en précisant ce qu’elle décrit comme formation dite féminine : une formation historiquement créée pour les femmes, dans laquelle elles sont actuellement en majorité, qui requiert des dispositions individuelles et des caractéristiques attribuées aux femmes (telle que la douceur ou l’empathie).

Mis à part quelques rares situations d’inconfort, les sages-femmes masculins et assistants sociaux qu’elle a suivi présentent toujours de nombreux avantages dans ce contexte professionnel.
En suivant ces hommes, elle s’assure d’analyser les fonctionnements de l’ordre du genre en se plaçant de côté du dominant. En effet, les privilèges masculins sont présents en lieu mixtes et en contexte uniquement masculinisé, mais qu’en est-il lorsque les hommes se retrouvent en minorité numérique ? Sont-ils toujours bénéficiaires de privilèges ? La recherche d’Alice Olivier montre que mis à part quelques rares situations d’inconfort, les sages-femmes masculins et assistants sociaux qu’elle a suivis possèdent souvent de nombreux avantages. Ils se matérialisent dans le milieu professionnel (une obtention facilitée à des stages, des projections valorisantes de la part de leurs collègues, une relation relativement individualisée avec les encadrants et une certaine bienveillance, voire une véritable valorisation à leur égards). Mais également dans le milieu estudiantin (surinvestissement dans les rôles de représentation, mis en avant dans la communication, perçus comme permettant d’enrichir les échanges).
Alice Olivier nous invite cependant à nuancer ces constats ; ces privilèges masculins sont soumis à certaines conditions. En effet, les hommes doivent apprendre à « jongler » entre des pratiques de genre plurielles pour avoir accès à tous ces privilèges. Dans ces métiers, l’on attend des hommes et dans certaines situations qu’ils marquent leur appartenance genrée, et dans d’autres qu’ils l’atténuent. Ils doivent donc s’adapter à une formation « féminine », par exemple en affichant un fort attachement au principe d’égalité de genre ou en faisant preuve de compétences socialement associées aux femmes – mais en continuant d’endosser une casquette « masculine ». Les hommes se positionnent différemment face à ce jonglage : certains l’apprivoisent plus que d’autres.
Dernièrement, la conférencière relève un phénomène qui illustre bien ce principe : la figure du « pédé ». Ce terme est populairement employé pour décrire un homosexuel ou un homme efféminé. Cette figure peut être incarnée par ces hommes en formation « féminine » comme un personnage de jeu pour marquer cette ambivalence, cette souplesse entre la féminité du métier et le genre de l’individu.

La maîtrise de la souplesse de genre est néanmoins nécessaire afin d’acquérir ces privilèges.
Alice Olivier conclut en affirmant qu’il existe bien une hiérarchisation de genre, mais également une hiérarchisation interne au groupe des hommes en formation dite féminine. La maîtrise de la souplesse de genre est néanmoins nécessaire afin d’acquérir ces privilèges. Elle souligne cependant l’importance d’étayer cette problématique de recherche avec des études supplémentaires, qui s’intéresseraient à d’autres aspects de la socialisation dont les hommes font preuve au cours de leur formation.
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Oriane Lugeon, étudiante en Bachelor |
| Contact | orianne.lugeon@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité Sébastien Chauvin et Annelise Erismann |
© Illustration : Oleg Magni, pexels.com
Lors de cette conférence du 4 mars 2021 dispensée par le Centre en études genre de l’Université de Lausanne, Lorena Parini a présenté la problématique de la reconnaissance des LGBT et plus particulièrement des personnes trans*[1] dans le monde du travail. La question étant peu traitée en Suisse, elle a décidé de démarrer un programme de recherche consistant d’abord en un questionnaire en 2014-2015 sans financement externe, avec la collaboration de la Fédération genevoise des associations LGBT dont elle est la co-présidente. Par la suite, elle obtiendra un financement de 30 mois par le FNS pour faire des entretiens semi-directifs, aussi appelés « entretiens qualitatifs ou approfondis » se basant sur des interrogations généralement formulées et ouvertes. L’article « Faire et défaire le genre : parcours de 12 personnes trans* » résultant de cette recherche est à paraitre prochainement.La première partie de la conférence consistait à poser le cadre de cette recherche.

Dans un contexte social organisé par des normes de genre implicites selon lesquelles le corps masculin doit performer la « masculinité » et le corps féminin la « féminité », les personnes trans* entrent en rupture avec cette idée.
Néanmoins, beaucoup de trans ne vivent pas cela de manière politique et sont, par conséquent, sanctionnés socialement sur la base de leur existence et non de leurs engagements politiques. Le monde du travail n’échappe pas au phénomène de sexuation des emplois caractérisée par deux types de ségrégations : la « ségrégation horizontale », qui distingue des métiers d’hommes et des métiers de femmes, et la « ségrégation verticale », selon laquelle les places les plus hautes dans la hiérarchie du travail sont occupées par des hommes. Lorena Parini s’est alors intéressée à une question centrale : comment les personnes se confrontant au monde du travail cisgenre évoluent-elles ?
Dans un second temps, Lorena Parini a davantage focalisé sa présentation sur l’expérience personnelle des personnes trans. Son analyse se divise en trois parties : la transition « MtF » ou « FtM »[2], les « temporalités » et le « coming-out ». Le type de transition ne mène pas au même résultat professionnel. Ainsi, les hommes trans* interviewés par Kristen Schilt ont acquis de l’autorité, de la compétence, du respect, des privilèges corporels, économiques et statutaires. A l’inverse, les personnes MtF font l’expérience du déclassement professionnel selon Emmanuel Beaubatie. De plus, les travaux d’Alexandre Baril montrent que les réalités temporelles de la transition et du monde du travail ne sont pas toujours compatibles entre elles. L’injonction à ressembler aux normes dominantes du féminin ou du masculin pousse les personnes trans* à effectuer leur transition rapidement pour sortir de cet entre-deux. Enfin, le coming-out s’articule avec cette temporalité de manière différente selon chacun, c’est pourquoi Lorena Parini rappelle qu’il est important de tenir compte de la réalité subjective de chaque individu.

Les réalités temporelles de la transition et du monde du travail ne sont pas toujours compatibles entre elles. L’injonction à ressembler aux normes dominantes du féminin ou du masculin pousse les personnes trans* à effectuer leur transition rapidement.
La conférence s’est révélée riche en échanges. D’abord, une question a été posée concernant les MtF dans le but de savoir à quel point le stigmate de l’impudicité prenait le dessus sur la question de l’entre-deux dans lequel se situent les personnes trans*. Cet espace ne correspond ni aux normes masculines ni aux normes féminines dominantes. Le stigmate genré de l’impudicité, aussi appelé stigmate de putain, place les femmes du côté de la féminité considérée comme impure et, de ce fait, différencie les « bonnes femmes » des « mauvaises femmes ». D’après Lorena Parini, ce stigmate n’est pas mis en avant dans les entretiens et le problème du passing y occupe une place plus importante. Le passing consiste à « passer pour cis » (Beaubatie, 2019) en se conformant à des normes socialement attendues du sexe de destination. Une seconde question s’intéressait à l’état de la bataille juridique à propos des licenciements transphobes, malgré des raisons économiques évoquées pour justifier ces derniers. Cette question a permis de mettre en exergue la minceur du droit suisse sur le sujet, ce qui constitue un problème majeur. Finalement, un autre échange soulignant que les FtM étaient plus jeunes que les MtF, a donné lieu à l’hypothèse que les transitions MtF sont plus tardives par peur du déclassement professionnel.
[1]Trans* : toute personne non cisgenre ayant effectué ou non une transition
[2]L’acronyme « MtF » se réfère à « male to female » et désigne les femmes trans*, tandis que « FtM » correspond à « female to male » et qualifie les hommes trans*
| Pour citer cet article | Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2021, consulté le XX mois 2021. URL : |
| Autrice | Mégane Antonin, étudiante en Bachelor |
| Contact | megane.antonin@unil.ch |
| Enseignement | Séminaire Le genre au cœur des inégalités sociales : migration, ethnicité, classe, sexualité Sébastien Chauvin et Annelise Erismann |