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Méfiance vaccinale : le cas des infirmier·ère·s. Partie 1 : Les raisons de la méfiance

Expérience de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Séverine Bochatay et Jean-Pierre Pavillon

Un virus prévu, mais inattendu

Depuis plusieurs années les spécialistes en maladies infectieuses et les épidémiologistes prédisaient une prochaine pandémie. Ils l’imaginaient comme une mutation majeure du virus de la grippe ou, scénario catastrophe, comme une fièvre hémorragique de type Ebola. Finalement, c’est un coronavirus proche du SARS (syndrome aigu respiratoire sévère responsable d’une épidémie en Asie du sud-est en 2002-2003) ou du MERS (infection à coronavirus éteinte spontanément en 2012 au Moyen-Orient) (Schäfer-Keller, Schaffert-Witvliet, 2021), qui a émergé et a pris de court l’ensemble de la communauté scientifique par son comportement et sa transmissibilité atypiques.

Durant les premiers mois de la pandémie, les gouvernements et les autorités sanitaires ont dû prendre des décisions malgré des connaissances lacunaires, et ont eu des attitudes contradictoires, par exemple sur le port du masque (Hassenteufel, 2020, Zielinska, 2021). La pandémie a induit une ère d’incertitude, de doute et d’insécurité. Dans ce contexte, la mise au point très rapide d’un vaccin, développé grâce à une technologie éprouvée dans d’autres domaines, mais nouvelle dans celui des maladies infectieuses, a suscité une méfiance au-delà du cercle des personnes opposées aux vaccins en général.

Alors que la vaccination du personnel soignant apparaît comme un enjeu central de la lutte contre la COVID-19 (Skjellaug, 2021, Kottelat, 2021), le personnel des institutions médicales a pu se montrer réticent. Ce fut notamment le cas en France où les soignant·e·s sont descendu·e·s dans la rue pour contester l’obligation de vaccination pour le personnel. Dans un article paru en 2020, Katrine Habersaat et Cath Jackson posaient l’hypothèse que le niveau d’éducation influençait l’attitude des individus face à la vaccination (2020 : 34). La question du vaccino-scepticisme chez le personnel soignant devient donc particulièrement intéressante, étant donné que c’est lui qui est le plus formé sur ces questions.

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© Pierre Larrieu / Hans Lucas / AFP

Lors des campagnes de vaccinations précédentes, par exemple contre la grippe A H1N1, il avait été observé que les infirmier·ère·s se vaccinaient beaucoup moins que les médecin·es (Boyeau et al., 2011), des clivages qui semblent également apparaître dans le cas de la COVID-19 (Guimier, 2021). Ainsi, et ce malgré leur haut niveau de formation, des infirmier·ère·s se retrouvent à l’écart de la pensée majoritaire du corps médical. Dans Sorcières, Sages-Femmes et Infirmières, publié pour la première fois en 1973 aux États-Unis, et réédité plusieurs fois depuis, les militantes féministes Barbara Ehrenreich et Deidre English, explorent la manière dont les femmes ont été exclues du champ médical. De manière un peu provoquante, elles dressaient ce constat :

« L’ensemble des infirmières ne constitue que du personnel « auxiliaire » par rapport au médecin. Depuis l’aide-infirmière, dont les tâches serviles sont dictées avec une précision « industrielle », jusqu’à l’infirmière qui transmet les ordres du médecin, tout ce personnel féminin en uniforme constitue une armée de servantes aux ordres des professionnels mâles. » (2018 : 16)

Ces observations sur le rôle des infirmier·ère·s peuvent nous questionner sur la place actuelle de cette profession dans les systèmes de santé. D’une certaine manière celle-ci conserve son actualité : ces dernières années, de nombreux articles ont été publiés pour appeler à une plus grande collaboration entre médecin·e·s et infirmier·ère·s (Gerber et al., 2018), bien que dans les faits la hiérarchie reste pesante (Brocard, 2019).

Le but de ce travail sera donc d’étudier les raisons invoquées par des infirmier·ère·s suisses romands méfiant·e·s par rapport au vaccin contre la COVID-19, et comment cette méfiance a été gérée par les responsables de différentes institutions de santé. En se fondant sur la littérature précédemment citée et sur l’expérience professionnelle de l’un d’entre nous, nous formulons l’hypothèse que l’affirmation d’une identité différente de celle des médecins et d’une vision de la santé plus centrée sur le patient que sur la maladie pourraient expliquer un tel refus.

Notre étude a été menée par une étudiante en master en humanités numériques et un auditeur, médecin retraité. Elle se fonde sur des entretiens semi-directifs abordant les questions de refus vaccinal avec des infirmières qui ont refusé le vaccin contre la COVID-19, que nous avons contacté en demandant à des connaissances infirmières si certaines de leurs collègues avaient refusé cette vaccination et accepteraient de nous en parler. Nous avons également interrogé des personnes qui forment ou encadrent la profession infirmière (désignés ci-dessous comme « responsables »), pour savoir si le refus vaccinal avait été un problème. Préalablement, nous avons utilisé les résultats d’une enquête menée par Unisanté (Centre de médecine communautaire du canton de Vaud) sur la vaccination chez le personnel des hôpitaux vaudois (étude non publiée, 2021).

Profils

Infirmières

Chloé est infirmière dans un hôpital valaisan en soins continus depuis son arrivée en Suisse, il y a quelques années. Elle a effectué sa formation en France, et y habite toujours. Elle est âgée de 27 ans. Elle aime beaucoup son métier, qu’elle considère comme une vocation.

Emma est infirmière depuis 2015 après une courte période dans un hôpital, elle se tourne vers les soins à domicile et commence à travailler dans un CMS. En 2021, elle rejoint le CMS d’une ville valaisanne. Elle a également effectué sa formation en Valais. Ne sachant pas très bien quel métier elle voulait faire, elle a d’abord effectué une formation d’employée de commerce.

Océane, 43 ans, a emménagé en Suisse peu avant le confinement pour rejoindre son compagnon de l’époque. Ils se sont séparés durant la crise du COVID et elle pense retourner en France plus tard, cependant elle refusera d’y travailler en tant qu’infirmière. Elle travaille dans une unité d’intervention mobile en psychiatrie dans un hôpital intercantonal.

Inès est originaire du Valais et est âgée de 21 ans. Elle étudie les soins infirmiers dans une école vaudoise et terminera son bachelor cette année. Durant son cursus, elle a effectué sept stages dans des milieux médicaux divers, dont certains pendant les vagues de COVID.

Jade est une camarade de classe et amie d’Inès. Toutes deux ont décidé de participer à l’entretien ensemble à la fois pour des raisons organisationnelles, mais surtout pour se soutenir, comme elles le font toujours quand il est question de refus vaccinal. Jade a 24 ans et est originaire du Valais.

Responsables

Mx. J. est actuellement directeur·rice des soins communautaires dans un important hôpital régional romand. Il-elle est infirmier·ère-anesthésiste de formation. Durant l’épidémie de COVID-19, il-elle a été responsable du centre de tests et de vaccination de cet hôpital.

Mx. D. est un·e cadre supérieur·e d’une école d’infirmèr·e·s romande. Il-elle a travaillé dans plusieurs institutions de santé de Suisse romande et n’est à son poste actuel que depuis quelques temps. A son arrivée, les mesures anti-COVID étaient déjà en place.

« Leur métier ne les a pas protégées. » – Mx. J.

En juillet 2020, Unisanté a conduit une enquête quantitative auprès du personnel d’institutions hospitalières du canton de Vaud. Malgré le fait que ces résultats n’aient pas (encore) fait l’objet d’une publication, nous y avons eu accès grâce à l’un·e des chercheur·euse·s ayant travaillé sur cette étude. Parmi les participant·e·s, 73,4% d’entre-eux et elles étaient entièrement vacciné·e·s contre la COVID-19, ce qui correspondait à ce moment à deux doses de vaccin, ou une dose et une infection. Les personnes non-vaccinées avaient la possibilité d’indiquer librement les raisons de leur refus. L’analyse textuelle des 328 réponses à cette question ouverte révèle sept classes thématiques :

  • Le manque de savoir par rapport aux effets à long terme
  • Le développement trop rapide du vaccin
  • La peur d’affaiblir le système immunitaire
  • Une infection passée à la COVID
  • Pas de risque perçu de développer une forme grave de la maladie
  • L’efficacité de l’application de gestes barrière

Si ces différentes catégories sont souvent liées les unes aux autres, une dernière est sémantiquement à part. Il s’agit des risques perçus pour une grossesse (en cours ou envisagée).

La population interrogée étant restreinte, il n’est malheureusement pas possible d’extraire uniquement les réponses des infirmier·ère·s de cette enquête d’Unisanté, mais comme nous le verrons dans la suite de ce travail, ces thématiques sont souvent mobilisées par nos répondant·e·s. Dans l’ensemble, il est intéressant de constater que les motivations évoquées ici pour refuser la vaccination contre la COVID-19 des professionnel·le·s de santé diffèrent globalement peu de celles de la population générale selon le/la chercheur·se avec qui nous avons été en contact. Cette personne souligne pourtant que les références au complotisme sont bien moins fréquentes dans les réponses du personnel hospitalier que dans la population générale. Pour Sébastien Dieguez et Laurent Cordonier (2021), les théories du complot « expliquent les malheurs du monde […] par des récits mettant en scène des acteurs aux intentions malveillantes. » Certes, les infirmières que nous avons interrogées ne font pas référence à de tels acteurs, pourtant nous pouvons quand même nuancer ce résultat, car nous avons pu remarquer que certaines de nos intervenantes adoptaient un argumentaire proche de celui observable dans les sphères complotistes telles que l’a décrit Anthony Mansuy dans un entretien pour le média Blast (Robert, 2022). C’est notamment le cas d’Océane qui nous a mentionné avoir réussi à faire soigner un membre de sa famille par le docteur Raoult.

Cette continuité entre les raisons de la non-vaccination dans la population générale et chez les soignant·e·s a également été observée par Mx. J. Lors des procédures de dépistage de la COVID, il-elle essayait d’effectuer le test lui-elle-même si il-elle savait que la personne était un·e professionnel·le de la santé. Il-elle essayait ainsi d’instaurer un dialogue avec la personne non-vaccinée. Dans ce cadre-là, il-elle a constaté que les motifs d’un refus qui revenaient fréquemment étaient la rapidité du développement du vaccin, la peur de s’injecter un tel produit, ou l’impression de ne pas être un danger (grâce aux gestes barrière). La référence à la liberté de choix était également récurrente. Il-elle affirme que les soignant·e·s n’avaient en réalité « pas plus d’arguments contre le vaccin que le reste de la population ». Il-elle considérait ainsi ces discours comme en partie irrationnels Pour lui-elle, les infirmier·ère·s ne font pas figure d’exception face aux questionnements auxquels nous avons sûrement tous été confronté lors de cette crise, et cela malgré leur haut niveau de formation en santé : « Elles étaient désécurisées comme les autres. Le métier ne les a pas protégées. »

L’expérience des infirmières

Plusieurs auteur·e·s ont parlé d’« infodémie » en ces temps de crise. En 2020, plusieurs organisations internationales (dont l’OMS) ont conjointement publié une déclaration intitulée « Gestion de l’infodémie sur la COVID-19 » (OMS et al. 2020). Dans celle-ci, l’infodémie est définie comme :

« Une surabondance d’informations, tant en ligne que hors ligne [qui] se caractérise par des tentatives délibérées de diffuser des informations erronées afin de saper la riposte de santé publique et de promouvoir les objectifs différents de certains groupes ou individus. »

Dans Textes anticartésiens (1877), Charles S.Pierce consacre un chapitre à la manière dont se fixe la croyance, c’est-à-dire à comment nous choisissons de croire une théorie plutôt qu’une autre lorsque nous avons un doute. Il insiste particulièrement dans ce texte sur le rôle du doute, qui agit comme un moteur pour déclencher un raisonnement aboutissant à une croyance. Pour lui, ce raisonnement sera bon s’il parvient à « une conclusion vraie tirée de prémisses vraies » (p.270). Lors d’une pandémie, durant laquelle les expert·e·s et les autorités eux-mêmes parfois se contredisent, savoir quelles sont les prémisses vraies devient particulièrement complexe, surtout s’il l’on considère l’infodémie qui double ces discours. Trouver des informations est une difficulté dont nous a fait part Océane :

« Parce qu’en fait quand c’est comme ça, vous êtes tellement noyé d’informations qui viennent de toutes parts : des gens pour, des gens contre. Je me suis dit, que peut être dans la revue scientifique, au moins j’aurai des éléments un petit peu plus fiables. »

L’enjeu, dans une telle situation, se situe plutôt dans la relation de confiance envers les institutions. Dans une analyse pour AOC media, Pierre-Michel Menger (2021) soulignait justement que la confiance était un enjeu majeur de cette crise. A un moment où les vaccins commençaient tout juste d’être administrés à la population (janvier 2021), il remarquait déjà des méfiances ; pourtant, il prédisait : « si le ou les vaccins font effectivement leur œuvre, une situation nouvelle s’ouvrira. Les incrédules et les défiants pourront bien douter, la caravane de la recherche avancera, et celle du processus de vaccination aussi ». Si, dans ce laps de temps, beaucoup de personnes méfiantes ont décidé de se faire vacciner, les infirmières que nous avons interrogées étaient sûres de leur choix de ne pas le faire.

En quoi nos intervenantes ont-elles confiance, et de quoi se méfient-t-elle concrètement ?

« Là, à 27 ans, j’ai confiance en mon corps » – Chloé

Selon le site de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), les personnes considérées comme vulnérables face à la COVID-19 sont les femmes enceintes, les adultes atteints de la trisomie 21, les adultes atteints de certaines maladies chroniques, et les personnes âgées. Il est expliqué que « le taux d’hospitalisation augmente à partir de 50 ans. »  Ainsi, nos intervenantes ne font a priori partie d’aucune de ces catégories, et elles-mêmes ne se considèrent pas comme étant à risque. Souvent, elles font référence à leur jeunesse, ou à leur immunité naturelle. Par exemple, Emma nous dit : « Je suis quelqu’un qui est en bonne santé, je peux favoriser mon immunité naturelle sans avoir besoin de faire le vaccin. » Elles comprennent d’ailleurs que des personnes à risque fassent le vaccin. Inès nous explique que toute une partie de sa famille est vaccinée et elle précise : « Ce que je pouvais comprendre et ce que je respectais parce que c’étaient des personnes à risques. »

Cette confiance en leur immunité naturelle est aussi à mettre en lien chez certaines de nos intervenantes avec la volonté assumée de contracter la maladie plutôt que de se vacciner. En fait, la gravité de la maladie et l’efficacité du vaccin sont toutes deux sous-considérées, parfois du fait même de leur expérience du contact avec des personnes malades. C’est le cas de Chloé qui, dans son travail aux soins intensifs a dû soigner des personnes jusqu’à triplement vaccinés, et même si elle avoue que celles-ci avaient des comorbidités, il s’est agi d’une expérience suffisante pour qu’elle remette en cause la nécessité de se vacciner.

Cela ressort également dans une question que nous pose Océane : « est-ce qu’on est sûr que le vaccin évite les cas graves ? » Dans une lettre de réponse au collectif Réinfosanté qui s’inquiétait de la vaccination des femmes enceintes, publiée sur leur site, le chef d’obstétrique du CHUV David Baud écrit : « Cependant, aux hypothétiques effets inattendus du vaccin encore méconnus, vous n’opposez pas le risque du virus lui-même. » Nos intervenantes semblent effectivement ne pas considérer les risques de la maladie elle-même.

Océane s’oppose clairement au vaccin, alors que les autres se considèrent plutôt comme neutres. Elle ne considère pas avoir milité contre celui-ci, mais elle nous explique qu’ils en ont régulièrement parlé en famille. Peu après la première dose du vaccin anti-COVID, son père, atteint d’un cancer, voit son taux de globules augmenter. Pour elle, la cause est forcément du côté du vaccin :

« Mais voilà, moi sur le coup, j’ai vu qu’il avait fait ce vaccin, j’ai tout de suite eu peur, et j’ai eu cette réaction, « papa s’il te plaît retourne pas faire la 2e dose ». On n’était pas d’accord, mais ce sont des gens adultes et responsables. »

Océane est aussi l’aînée des intervenantes. Bien qu’elle n’ait pas l’âge d’être considérée comme vulnérable, elle est néanmoins sujette à quelques soucis vasculaires. Ce qui pourrait être une motivation pour faire le vaccin, devient au contraire chez elle une raison de plus de s’en méfier : elle pense que les vaccins peuvent avoir des effets indésirables sur le système cardio-vasculaire. En se référant à une étude qu’elle a lue, elle nous explique que les anticorps contre la protéine spike développés lors de la vaccination provoqueraient des insuffisances cardiaques à partir de la huitième dose. Bien qu’il ne soit pas question d’un tel nombre de doses, cela remet également en cause le bien-fondé de cette vaccination à ses yeux.

Un élément ressort de sa position qui semble récurrent dans la rhétorique des personnes qui s’opposent au vaccin, la référence à « une » étude ou à « un » médecin. Comme Océane l’a également fait un peu plus tôt dans l’entretien :

« J’ai lu des études sur un Monsieur qui fabrique le vaccin de la grippe depuis 40 ans. J’imagine qu’un Monsieur qui est directeur de je ne sais quoi qui fabrique un vaccin depuis 40 ans sait quand même de quoi il parle. »

Concrètement, elle ne nous a pas expliqué quelles étaient les conclusions de cette étude, mais nous pouvons imaginer que celle-ci s’opposait à la vaccination. Océane est peut-être également l’infirmière avec qui nous avons parlé qui essayera le plus d’appuyer son discours avec des éléments qu’elle considère comme scientifiques, par exemple en utilisant un vocabulaire médical et des acronymes (tels que AMM pour autorisation de mise sur le marché). Elle fera également référence à différentes études, donnant ainsi à son discours une certaine forme de légitimité.

Les autres intervenantes feront plus facilement référence à leur expérience personnelle comme raison pour se méfier de la vaccination. Comme nous en avait parlé Mx. J., des liens de causalité sont souvent supposées entre le vaccin contre la COVID et un autre événement médical. Par exemple, Chloé nous explique que les médecins ont découvert une sclérose en plaques chez une de ses amies et qu’une autre a perdu son bébé à trois mois, toujours peu de temps après s’être vaccinées. Elle précise : « Mais bien sûr bon, ils ne mettent pas en lien, mais … » Inès, qui a travaillé dans un centre de vaccination, nous raconte qu’elle recevait « beaucoup de témoignages de certaines femmes » dont le cycle menstruel était déréglé, ou qui avaient fait des fausses couches. Nous retrouvons ici la thématique de la peur des effets du vaccin sur le cycle reproducteur.

De même, leur formation d’infirmière peut également les amener à questionner la légitimité de cette vaccination. C’est ce qu’explique Chloé : « Alors en fait moi j’ai eu des cours, comme beaucoup de mes collègues. C’est pour ça que j’ai été étonnée qu’ils ne se posent pas plus de questions. » C’est un point que nous avons pu aborder avec Mx. D., qui nous a expliqué que, dans son école, les approches complémentaires étaient promues. Ainsi une distance est prise par rapport au biomédical pour favoriser une approche holistique : il semblerait que cette formation invite à parfois questionner certains remèdes, plutôt que d’aveuglement appliquer des protocoles. Cet aspect a selon il-elle pu jouer un rôle pour une approche différenciée des infirmièr·e·s face à la vaccination. D’ailleurs, dans plusieurs entretiens, un penchant pour les médecines alternatives était affirmé, et mis en lien avec le sentiment qu’il existait d’autres moyens que la vaccination pour se protéger.

« On n’avait pas assez ce recul qui était nécessaire après un vaccin. » – Jade

Les conclusions auxquelles amènent l’expérience et les savoirs des différentes infirmières interrogées sont que le vaccin a été développé trop vite. La rapidité de mise sur le marché des différents vaccins est peut-être l’argument le plus souvent mobilisé par celles et ceux qui refusent le produit. Laurent-Henri Vignaud (2021) souligne que les vaccins actuels, dont ceux contre la COVID sont « de véritables produits high-tech qui exigent une chaîne de fabrication complexe et des investissements financiers considérables dont peu de laboratoires dans le monde sont capables », ce qui peut susciter de la méfiance. C’est notamment ce qu’exprime Chloé : « Même avec tout l’argent du monde […] j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de vaccins mis en service, donc j’ai trouvé ça incohérent. » Océane est encore plus tranchante dans sa position. Elle nous explique :

« Ce n’est pas un vaccin. Enfin, je ne sais pas, un vaccin dans mon esprit c’est un virus inactivé qui stimule les défenses immunitaires. C’est comme ça qu’on nous l’avait appris. Après, on peut pousser les choses. Mais pour moi, ce qui a été injecté aux personnes, là, ce n’est pas un vaccin, c’est quelque chose de plutôt expérimental qui n’a pas passé les AMM et qui ne met pas du tout en confiance. »

C’est cette méfiance non pas envers un vaccin, mais envers une nouvelle technologie développée rapidement qui permet de se mettre à distance d’une position fondamentalement anti-vaccinale. Ainsi, les vaccins « historiques » sont acceptés. Inès nous explique quand même qu’elle n’aurait pas forcément fait le vaccin contre l’hépatite-B si elle ne travaillait pas dans la santé, mais elle a accepté car :

« Sur ces vaccins on avait pas mal de recul, et puis ils étaient quand même bien efficaces. Ça n’empêche bien sûr pas d’attraper, mais ça limite beaucoup les risques. Enfin, il y a eu beaucoup moins de cas depuis qu’il y a eu ces vaccins. Donc je me suis dit oui, pour protéger. Et personnellement, pour avoir été quand même en contact avec des patients où j’ai quand même eu le risque d’attraper l’hépatite par exemple, j’ai quand même été très satisfaite d’avoir été vaccinée et au final ça ne m’a pas posé problème justement parce qu’on avait du recul sur ce vaccin. »

Nous retrouvons ici certains arguments mobilisés dans les discours pro-vaccination, mais la rapidité de fabrication permet toutefois ici de discréditer le vaccin contre la COVID-19.

Répertoires argumentaires du refus de la vaccination

Dans leur recherche, accessible dès le 31 août 2023 sur ce blog, Carla Cela et Valentine Perrot, ont proposé d’analyser les arguments contre la vaccination selon trois répertoires : épistémique, politique et moral. En reprenant ces catégories, nous pouvons soutenir que les différentes raisons dont nous avons traitées dans cette partie sont avant tout épistémiques, c’est-à-dire qu’elles se fondent sur des éléments propres aux connaissances que nos intervenantes reconnaissent comme scientifiquement légitimes (ce qui ne veut pas dire que ce soit effectivement le cas). Ces raisons sont aussi souvent à mettre en rapport avec l’expérience propre des infirmières interrogées.

Les répertoires moraux et politiques ne sont pourtant pas absents du discours de nos intervenantes. En effet, dans une seconde partie, nous traiterons de l’impact du refus de la vaccination contre la COVID-19 sur les relations entre les responsables et les infirmières, ainsi qu’entre les infirmières et leurs collègues et proches. Dans ce contexte, les personnes avec qui nous avons mené nos entretiens reviennent sur la sensation d’avoir été jugé négativement pour leur choix de refuser la vaccination. Ce sont ces enjeux moraux et leur rapport au politique que nous vous proposons de lire dans la deuxième partie de cette publication.

Partie 2 : Tensions et dimensions morales

Dans une première partie, nous avons tenté d’explorer les raisons générales conduisant des infirmièr·e·s à refuser le vaccin contre la COVID-19. Nous avons tiré un parallèle entre ces raisons et celles de la population générale, en soulignant que les personnes interrogées se référaient souvent au savoir que leur apportait leur profession pour justifier un refus vaccinal.

Dans cette seconde partie, nous cherchons à comprendre quelles tensions le refus vaccinal des infirmières interrogées a pu provoquer avec la hiérarchie. En effet, dans un entretien livré au journal Le Temps en mai 2021, Inka Moritz (directrice générale de la Haute École de santé Vaud) déclarait « Une infirmière qui ne se vaccine pas, c’est une pilote qui refuse de monter dans l’avion. » (Skjellaug, 2021) Notre hypothèse était donc que la hiérarchie avait poussé pour la vaccination, en insistant particulièrement sur les questions morales relatives à la protection des patient·e·s pour motiver celle-ci.

« Ce que j’ai apprécié en Suisse, c’est cette liberté de choix. » – Océane

Comment réussir à convaincre si le problème est la rapidité du développement du vaccin ? Pour Mx. J. l’important était de favoriser la discussion. Il-elle invitait régulièrement les personnes hésitantes à consulter leur médecin traitant, pour avoir une discussion plus sereine, permettant de répondre aux questions de chacun·e. Pourtant, il est assez probable que cela n’ait pas convaincu en masse. Dans le cas d’Emma, une rencontre avec un·e infectiologue avait été proposée pour qu’il-elle réponde à d’éventuelles questions, ce qui ne l’a pas intéressée. Ses autres collègues non vacciné·e·s avaient également eu cette possibilité, mais elle ne croit pas que cela les ait convaincu·e·s. Mx. J. était d’ailleurs conscient·e que l’opposition de certain·e·s au vaccin COVID était « viscérale » comme il-elle le formulait, et qu’il n’y aurait pas de moyen de les convaincre. En revanche, dans sa gestion du personnel hospitalier au centre de vaccination, il-elle nous explique : « Je ne pouvais pas accepter que des gens ici vaccinent, alors qu’ils n’étaient pas vaccinés. » Le personnel réticent était donc orienté vers un autre service.

Les infirmières que nous avons interrogées n’ont quant à elles jamais eu à se réorienter dans un autre service. Elles nous ont toutes expliqué que différents aménagements avaient été mis en place par les responsables pour leurs permettre de continuer leur travail. Des tests poolés étaient organisés par les différentes institutions, également dans les écoles, comme nous a l’expliqué Mx. D. Toutes nos intervenantes ont apprécié ces solutions mises à leur disposition. Océane se rappelle :

« Donc c’est vrai que ça restait une contrainte, mais une contrainte accessible, pas quelque chose… Enfin, moi j’ai eu cette inquiétude qu’à un moment donné la contrainte soit telle qu’on ne puisse plus dire non. Et ça n’a pas été le cas. »

La crainte de l’obligation vaccinale était bien présente. Surtout qu’en France la vaccination des soignant·e·s était obligatoire, et que celle-ci a également été discuté en Suisse (Kottelat, 2021, Revello, 2021). Les infirmières rencontrées étaient donc toutes plutôt reconnaissantes, et n’ont pas fait état de tensions avec la hiérarchie, ce que leur refus aurait pu provoquer.

« On est un peu jugées malheureusement, alors que dans notre métier le jugement n’a pas sa place. » – Chloé

Bien que dans les service médicaux la hiérarchie semble avoir respecté le choix du refus vaccinal, les deux infirmières encore en formation ont ressenti une forte pression de la part de leur école : le-la directeur·trice avait envoyé une lettre aux personnes non-vaccinées. Pour Jade : « C’était limite presque une menace. Moi je l’ai perçu comme ça. C’était une menace bien forte, une lettre bien adressée pour qu’on se vaccine. » Elle nous raconte que certain·e·s élèves avaient pris rendez-vous avec le-la directeur·rice pour que leur choix soit plus respecté, sans que cela n’aboutisse. Les deux amies ont ressenti un jugement très fort de la part de leur entourage, et leur soutien mutuel, ainsi que celui d’autres personnes non-vaccinées (notamment grâce à un groupe WhatsApp d’élèves de leur école refusant la vaccination contre la COVID) a été primordial pour elles. Le vocabulaire de la résistance est récupéré par ces deux intervenantes. Par exemple, Jade nous dit :

« Déjà là je m’étonne d’avoir résisté. Je me dis que c’est peut-être aussi parce que j’ai vécu avec des gens qui n’étaient pas vaccinés non plus et que ça m’a conforté dans mon choix et que ça m’a soutenue. Si je n’avais pas eu ce soutien, j’aurais peut-être cédé. »  

Elles s’accordent à dire que dans leur stage elles ont ressenti beaucoup moins de pression de la part des supérieur·e·s. Les autres infirmières rejoignent ce constat, et comme nous l’explique Chloé, le jugement ne vient pas des supérieur·e·s hiérarchiques, mais plutôt des collègues : « Enfin, il y a quelques mois, il y a eu un jugement sur un patient qui était là, pas vacciné, et qui a eu la COVID. » Ainsi le jugement ne se fait peut-être pas directement sur les soignant·e·s mais des remarques sur les patient·e·s peuvent également être difficiles à supporter. Surtout que les infirmières avec lesquelles nous avons parlé se présentent comme des personnes qui elles-mêmes ne jugent pas.

L’entourage familial peut également être une source de tension. La situation de Chloé est un peu particulière à cet égard :

« Alors moi, j’ai une tante et un cousin qui sont médecins. Ils sont à fond sur ça, mais ils ne savent pas me donner la raison pour laquelle ils sont à fond dans le vaccin. Ils disent qu’il faut faire confiance à la science. »

Par ailleurs, aucune autre infirmière n’a éprouvé de difficulté particulière dans ses rapports aux médecin·es. Selon l’étude d’Unisanté, presque 90% des médecin·e·s étaient complétement vaccinés, et 73.4% des infirmier·ère·s. Lorsque nous demandons aux intervenantes si elles ont des hypothèses pour expliquer cette différence de taux, la plupart ne savent pas. Inès propose une explication : « J’ai l’impression que, dans les lieux de stage et dans les milieux hospitaliers, il y a beaucoup de médecins qui font les choses sans se demander pourquoi ils le font. »

Lors de notre entretien, Mx. D. avait évoqué le fait que la profession infirmière essaie de s’émanciper, de ne plus être des auxiliaires des médecin·e·s qui simplement « obéissent ». Pourtant, mise à part leur affinité avec les médecines alternatives – qu’elles ne thématisent toutefois pas comme un désir d’émancipation – aucune référence à une volonté d’affirmer une identité particulière de la profession infirmière n’a été faite par les personnes interrogées. Chloé revient cependant sur l’importance d’une collaboration entre les deux professions pour une meilleure prise en charge des patient·e·s. Elle ajoute :

« On a cette chance là que c’est vrai que nos médecins […] ont confiance en nous, et ils nous laissent quand même bien travailler en prenant des initiatives, mais avec les médecins assistants c’est plus compliqué. »

Ce ne sont pourtant pas des éléments suffisants pour confirmer notre hypothèse du refus de la vaccination comme l’affirmation d’une identité propre à la profession d’infirmière.

« Le taux de contagion est diminué, mais il est quand même présent. » – Emma

La vaccination du personnel soignant a pu apparaître comme un enjeu majeur pour endiguer la crise du coronavirus, en témoigne le fait qu’une étude dédiée à cette question ait été menée par Unisanté. Pourtant, pour les infirmières interrogées, travailler dans les soins n’est pas une raison suffisante pour accepter la vaccination. Comme le souligne Emma : « Ce n’est pas parce qu’on est dans un métier de la santé que l’on va suivre tout ce qui se fait dans le domaine médical. »

C’est également une critique que fait Océane : « Y a aussi ce côté, l’infirmière n’est pas traitée à la même enseigne que les autres. » Se pose ainsi la question de ce à quoi doivent consentir les soignant·e·s pour exercer leur métier. Les infirmier·ère·s ont déjà assuré un rôle fondamental dans ces périodes de crise, et celui-ci a été reconnu par la population, à la fois au travers des applaudissements de 21h et par le soutien à l’initiative pour les soins infirmiers lors du vote de novembre 2021 (Wicky, 2021). Une vaccination obligatoire, telle qu’elle le fut en France, peut être vue comme une injonction à un sacrifice supplémentaire. Alors que certain·e·s responsables telles que Mx. J. se positionnent clairement en faveur d’une obligation vaccinale contre la COVID pour le personnel soignant, dans l’idée que la « responsabilité c’est de protéger les patients », d’autres se montrent plus modéré·e·s. Mx. D. nous explique :

« Dans la profession infirmière, on doit donner l’exemple, donc nous, on doit être exemplaires. Il y a ce mélange entre qui je suis dans la vie professionnelle, et mes convictions intimes personnelles. On n’est plus des bonnes sœurs, on a une vie. On peut ne pas être d’accord et on n’obéit pas juste uniquement. »

Ainsi, lors de nos entretiens, l’argument que nous avancions en termes de protection des patient·e·s était rapidement balayé par les intervenant·e·s. Comme l’explique Océane : « J’estimais qu’avec les gestes barrières je protégeais déjà cette population. » Une autre manière d’éviter l’accusation d’égoïsme était de rappeler que ses collègues ne l’avaient pas fait particulièrement par un souci de l’autre, mais que bien souvent les raisons de la vaccination étaient pour partir en vacances, ou aller au restaurant.

Dans tous les cas, au vu des entretiens que nous avons menés, il semble peu probable qu’une obligation vaccinale soit un moyen de convaincre les réticent·e·s. Même si certaines ont affirmé lors des entretiens que dans une telle situation elles hésiteraient à changer de métier, cela reste une chose à laquelle elles préfèrent ne pas penser. Si elles devaient se vacciner sous la contrainte, ce serait selon nous une source de tensions dans les équipes et surtout, cela ne les convaincrait pas du bien-fondé scientifique de la vaccination. De plus, nous avons pu remarquer qu’insister sur la vaccination comme un devoir moral n’est pas plus efficace, et au contraire pourrait même être contre-productif. Comme l’explique Rosenfeld et Tomyiama (2022) :

« Intuitivement, le fait de blâmer les personnes qui évitent de se faire vacciner contre le COVID-19 peut sembler une stratégie efficace pour créer des normes morales prescriptives qui incitent à se faire vacciner. Pourtant, les gens se mettent facilement sur la défensive lorsqu’ils sentent que leur image morale est menacée. »

Conclusion

Le but de notre recherche était de comprendre les motifs de refus du vaccin chez le personnel infirmier. L’analyse des entretiens avec les infirmières rejoint les résultats de l’étude d’Unisanté sur le personnel des hôpitaux vaudois : les motivations sont souvent le manque de recul, la trop grande rapidité du développement du vaccin contre la COVID, les inconnues sur la technologie ARN, le sentiment de ne pas courir de risque à titre personnel et celui de ne pas faire courir de risque aux patient·e·s en appliquant les gestes barrières. Les théories complotistes étaient quasiment absentes, comme dans l’étude Unisanté. En revanche, les thèmes de la grossesse et de la crainte de l’infertilité, très présents dans cette étude, n’apparaissaient qu’en filigrane dans nos entretiens.

L’idée qu’une motivation spécifique aux infirmièr·e·s pourrait être l’affirmation d’une identité professionnelle et les rapports hiérarchiques parfois difficiles avec le corps médical a été soutenue par Mx. D. Dans les entretiens avec les infirmières, cette problématique était présente mais n’était pas explicitement invoquée comme ayant influencé leur choix de refuser le vaccin. En conclusion, nous avons pu observer que les arguments mobilisés pour justifier un refus vaccinal chez les infirmières sont proches de ceux de la population, bien que certains éléments propres à leur pratique étaient leur discours. Ceux-ci peuvent être des témoignages rapportés par leur patient·e·s, des observations qu’elles-mêmes ont pu faire de personnes atteint·e·s de la COVID-19, ou des éléments appris pendant leur formation. L’abandon très rapide des mesures de prévention au printemps 2022, justifié par le changement de comportement du virus, a souvent été ressenti comme une preuve de l’incohérence des politiques sanitaires et une confirmation de l’inutilité du vaccin. En revanche, comme les infirmières interrogées n’étaient en principe pas opposées aux vaccins « historiques », si la vaccination contre la COVID-19 devenait à nouveau un enjeu majeur dans le futur, nous pouvons supposer que celles-ci pourraient être convaincues par des arguments scientifiques encourageants.


Biographie

Sources primaires

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BROCARD, Martine (2019), « Entre médecins et infirmiers, une hiérarchie tenace », Hémisphère, n°17. Disponible sur : https://revuehemispheres.ch/entre-medecins-et-infirmiers-une-hierarchie-tenace/ [consulté le 08.06.2022]

Déclaration conjointe de l’OMS, des Nations Unies, de l’UNICEF, du PNUD, de l’UNESCO, de l’ONUSIDA, de l’UIT, de l’initiative Global Pulse et de la FICR, (2020) « Gestion de l’infodémie sur la COVID-19 : Promouvoir des comportements sains et atténuer les effets néfastes de la diffusion d’informations fausses et trompeuses ». Disponible sur : https://www.who.int/fr/news/item/23-09-2020-managing-the-covid-19-infodemic-promoting-healthy-behaviours-and-mitigating-the-harm-from-misinformation-and-disinformation [consulté le 19.05.2022]

« Coronavirus : voici comment nous protéger », OFSP. Disponible sur : https://www.bag.admin.ch/bag/fr/home/krankheiten/ausbrueche-epidemien-pandemien/aktuelle-ausbrueche-epidemien/novel-cov/so-schuetzen-wir-uns.html#1770417724 [consulté le 20.05.2022].

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SKJELLAUG, Aïna (2021) « Inka Moritz: « Une infirmière qui ne se vaccine pas, c’est une pilote qui refuse de monter dans l’avion » », Le Temps, 7 mai 2021. Disponible sur : https://www.letemps.ch/suisse/inka-moritz-une-infirmiere-ne-se-vaccine-cest-une-pilote-refuse-monter-lavion [consulté le 28.03.2022]

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Sources secondaires

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À l’origine de la méfiance vaccinale (2): l’influence du parcours de vie sur le choix vaccinal

Expérience de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Carla Cela et Valentine Mach-Perrot

La pandémie de Covid-19 a réanimé nombre de débats relevant de la liberté, de la morale et de la science. Elle a notamment remis en lumière l’existence du mouvement antivaccin, du fait de la nécessité de mettre au point une nouvelle technologie vaccinale. La rapidité d’apparition de cette dernière, conjointe à un long historique de rejet des vaccins par une frange de la population (Salvadori et Vignaud, 2019), semble avoir fait apparaître une opposition notable, car plus visibilisée, à la vaccination contre le Covid-19.

Pour expliquer ce refus, certains répertoires argumentaires apparaissent, tant dans la littérature que dans les discours entendus au cours de ces deux dernières années. Les raisons les plus souvent invoquées sont des adhésions politiques, des attitudes morales et émotionnelles (Fassin, 2009), et des arguments relevant de la formation des savoirs (de l’épistémique). Notre enquête de terrain consistant en la rencontre de quatre personnes ayant refusé le vaccin pour le Covid-19 nous a servi à effectuer une analyse de ces répertoires, présentée avec la méthodologie complète de notre travail dans sa première partie.

La littérature a également suggéré l’importance du parcours de vie de tout un chacun quant à cette décision. Nous prenons en compte le parcours de vie personnel, individuel, mais nous nous intéressons également au parcours de vie comme institution ou « ensemble de règles qui organise une dimension-clé de la vie » dans un certain cadre socio-historique (Kohli, 1986 : 271 in Cavalli, 2007). Selon les écrits de Martin Kohli (1986), la modernisation a apporté des changements structurels par l’institutionnalisation du parcours de vie : on peut parler d’une chronologisation du parcours de vie, où ses différents stades sont clairement distincts et organisés par âges, avec leurs événements normativement attribués. Mais, bien qu’ils soient régulés par ces structures, les parcours de vie ont souvent tendance à être interprétés de façon individualisée.

En nous intéressant à la décision vaccinale dans le cadre du parcours de vie, il semble pertinent d’invoquer le concept de rupture biographique. Certaines épreuves de la vie mènent à une révision de son identité et de ses opinions : « parce qu’elles sont déstructurantes, [les ruptures biographiques] déterminent un temps où s’élaborent de nouvelles modalités de penser et de mises en action » (du Breil de Pontbriand et Brugaillière, 2019 : 70). La rupture biographique désigne donc le sens donné aux épreuves traversées, et ce sens peut prendre la forme d’un apprentissage, désapprentissage, ou changement identitaire. Ainsi, des événements marquants et perturbateurs de la vie semblent en effet susceptibles de modeler nos choix médicaux. Nous avons donc formulé l’hypothèse selon laquelle l’argumentaire choisi par les non-vacciné·e·s est lié à une ou plusieurs ruptures biographiques(du Breil de Pontbriand et Brugaillère, 2019).

Afin d’encourager un regard rétrospectif sur le parcours de vie de nos interlocuteurs·trices, nous leur avons également demandé de remplir un calendrier de vie relatant les événements majeurs de leurs parcours médical, politique, professionnel, ainsi que de leur situation d’habitation tout au long de leur vie.

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Calendrier de vie utilisé en entretien

Nous nous basons donc sur une approche narrative biographique afin de « produire des données sur les faits historiques et leurs interprétations par les personnes enquêtées » (Gaudet et Drapeau, 2021 : 58). Sur cette base, ce chapitre de notre analyse exposera dans quelle mesure le parcours de vie peut influencer le choix vaccinal.

« Je pense que c’est vraiment mon parcours de vie qui m’a permis de penser comme ça. » (Claude)

Si Claude (58 ans, père de trois enfants et conseiller en construction) explicite spontanément le lien entre son vécu et ses positionnements, d’autres discours relevés permettent de discerner ce lien, sans nécessairement le formuler aussi nettement. On peut trouver plusieurs points indiquant que la décision vaccinale n’est pas isolée d’un vécu antécédent, et au contraire découle d’une série de tournants biographiques importants.

Le parcours de vie influence premièrement les raisons que les individus donnent pour expliquer leurs choix médicamenteux. Dans nos entretiens, une dimension fondamentale est le rapport aux médicaments de nos différent·e·s participant·e·s. Ils et elles nous ont rapporté ne pas être prompt·e·s à la médication : « Mais c’est vrai qu’on privilégie de regarder si ça passe, si c’est un petit bobo d’abord avec des trucs naturels, pis si ça passe pas avec des médicaments » (Louise). L’attente de guérison1 précède nécessairement la prise d’un remède allopathique. Par ailleurs, la confiance en la résistance physique du corps est évoquée pour expliquer cette attente : « Je ne prends jamais de médicaments, je suis jamais malade » (Vladimir). De plus, investiguer d’abord le mal vécu est important pour nos interlocuteurs·trices : « Je suis pas contre les médicaments mais j’essaie d’abord de comprendre ce que … comment je peux le soigner. » (Claude).  La raison de ces points de vue est celle des effets secondaires qu’iels ont pu vivre suite à la prise de médicaments par le passé. Cette raison justifie couramment l’envie d’éviter les médicaments (et le vaccin, comme nous le verrons ensuite) : ils peuvent même parfois être considérés comme “contre-productifs” (Claude).

Une certaine prudence est observable chez nos participant·e·s, ainsi qu’un désir de prendre conscience des impacts selon elles et eux non-négligeables qu’un médicament peut avoir sur le corps : on peut déjà distinguer comment certains vécus ont mené à une volonté de désapprentissage théorisé par Béatrice du Breil De Pontbriand et Marie-Christine Brugaillère (2019): trop de mauvaises expériences poussent à revoir la confiance que nos participant·e·s place en l’allopathie. Il est pertinent de relever que les opinions de nos intervenant·e·s se rejoignent sur cette question, et que ce type de discours s’inscrit dans une continuité avec leur statut vaccinal. Une certaine distance à l’égard de la médecine allopathique peut constituer un précédent au refus vaccinal. Il est envisageable que les raisons de la méfiance évoquées dans ce chapitre (la préférence de l’attente, la confiance en le corps et l’appréhension d’effets secondaires) puissent s’étendre au vaccin. Une importance particulière sera attribuée à la temporalité des décisions. « On avait pas le recul » : trois de nos interlocuteurs·trices ont invoqué cette phrase, souvent entendue lors des débats médiatisés au sujet du vaccin. La nouveauté saillante de la pandémie, dans l’histoire comme dans les vies des individus, semble se combiner avec la méfiance envers les médicaments évoquée ci-avant. Ainsi, le climat d’urgence se heurte au désir de « prendre le temps » avant de choisir un traitement. Les discours analysés dans cette partie indiquent en effet que la pandémie et les choix qu’elle a impliqués se révèlent donc incompatibles avec les parcours de vie.

Un argument-clef est la souffrance dont nos participant·e·s ont été témoins. Ces événements sont venus perturber leurs convictions par le sens qui leur a été attribué, comme nous le montre ce récit de Claude :

« J’ai assisté à pas mal de souffrances du coup. (…) En fait de nouveau je reviens sur le parcours de vie (…)  j’ai passablement voyagé en Afrique, (…) je n’accepte plus aujourd’hui qu’on ait, soi-disant, des privilèges de pays riches, alors, c’est pas en me privant de vaccin que je vais sauver le monde mais j’estime que quand on a ce genre de pandémie (…), on doit pouvoir gérer la distribution de ces vaccins dans le monde entier en même temps, ce qui n’a pas du tout été le cas; pour moi c’est une inégalité que j’accepte pas, c’est… une de mes valeurs fondamentales (…). L’Afrique, il y a à peu près 11% de la population qui aurait été vaccinée, et quand tu vois de quoi ils souffrent et quand tu vois à quelle vitesse le vaccin qu’on a mis en place pour sauver les pays riches (…) ça me rend vraiment amer de voir que on se fout de la gueule du monde; et de ces pauvres gens. »

Par ce récit de vie, Claude explicite clairement en quoi ses propres épreuves vécues (ses voyages ainsi que nombre de maladies qu’il a pu avoir, comme le choléra, le paludisme, et la dengue) ont formé ses convictions. Il exemplifie le processus décrit par du Breil De Pontbriand et Brugaillère (2019) : ces virages ont changé la manière dont il fait sens des événements. Si son argumentaire d’ordre humanitaire semble relativement inédit dans le cadre du débat autour du vaccin, et se détache du reste de nos intervenant·e·s, il reste thématiquement lié aux autres discours que l’on a pu entendre : le sens que l’on donne à la souffrance dont on est témoin au cours de notre vie peut aboutir à un refus vaccinal. Dans ce discours, le sentiment d’injustice est saillant, et témoigne d’une compassion à l’égard des populations n’ayant pas eu le vaccin. Mais nos interlocuteurs·trices ont aussi exprimé de la compassion à l’égard de certain·e·s vacciné·e·s ayant fait l’expérience d’effets secondaires : « j’étais assez énervé du coup que l’État les ait obligés à injecter ce truc et que ben du coup il y ait ces problèmes au cœur » (Vladimir). Ce discours cherche à visibiliser le vécu de personnes ayant « cédé » à l’injonction vaccinale pour avoir le Pass sanitaire, et ne pouvant finalement guère en profiter en raison d’effets secondaires. Une forme d’injustice est aussi invoquée ici. Anna également, travaillant en pharmacie, fait une description très imagée des effets secondaires dont elle a été témoin dans son travail, qui lui inspirent tant injustice que peur : « Chaque fois, les gens après le vaccin, ils avaient des symptômes et il y a avait des trucs qui allaient assez loin ».

L’apparition du vaccin influence effectivement le sens donné aux souffrances dont l’on témoigne : « Je connais deux personnes qui ont eu des problèmes au cœur suite au vaccin, donc une qui a eu une myocardite, (…) après … c’est compliqué, bon là je pense que c’est clairement lié, car il a jamais eu ça avant, mais sinon il y a eu quelques cancers autours de moi, plus que ce à quoi je suis habitué, donc je dirais pas que c’est forcément ça mais… c’est sûr que ça éveille un petit peu les soupçons. » (Vladimir). Ici, notre interlocuteur expose ouvertement que, bien qu’il ait conscience qu’on ne puisse pour sûr attribuer un cancer au vaccin, il ne peut s’empêcher de les lier en raison de ce dont il a témoigné auparavant. La nouveauté du vaccin apporte donc une rupture biographique (ici, consciente) dans les attributions de sens et change les interprétations faites des événements : après avoir vu certains effets secondaires du vaccin, d’autres événements négatifs se voient liés à la même cause.

Ainsi, le souvenir des souffrances auxquelles l’on a assisté au cours de la vie semble intervenir dans l’argumentaire de la décision vaccinale. Ces souffrances, qu’elles précèdent la pandémie ou en découlent, semblent constituer un marqueur important dans les trajectoires de vie individuelles du fait de leur impact émotionnel. Mais ce sentiment s’inscrit également dans un cadre plus large :  au vu des souffrances d’autrui, le refus vaccinal devient un geste de protestation, lequel porte au-delà de l’individu prenant cette décision. Elle est porteuse d’idéologie. Nous le verrons, dans les discours de trois nos intervenant·e·s, bien des événements ayant eu lieu depuis le début de la pandémie sont évoqués pour justifier le choix vaccinal. Ainsi, cela pourrait suggérer que, si des ruptures biographiques jouent un rôle dans leur argumentaire, l’une ou plusieurs d’entre elles pourraient trouver leur origine au cours des deux premières années de pandémie (2020 et 2021).

On retrouve dans les discours des indicateurs présentant la pandémie comme un tournant non-négligeable : un effet observable évoqué par nos interlocuteurs·trices est ce que Claude appelle « des déchirements, des fractures sociales ». Les conflits nés du débat vaccinal ont réagencé les relations sociales, à en rompre certaines : « mon entourage plus large (…), amis, connaissances, ça a été étonnant. Dans le sens, oui où j’ai été clairement mise de côté (…). Par exemple, quand c’était vraiment l’urgence de se vacciner, que les gens venaient de faire leur première dose, je pense que les gens ils étaient juste à me dire : « Bah tu es conne, tu es pas solidaire », même pour certains des propos comme (…) : « sale antivax de merde, j’espère qu’un jour tu vas le choper et qu’il n’y aura pas assez des respirateurs pour toi. », voilà. C’est violent. » (Louise). La violence évoquée est ce qui laissera une trace selon elles et eux : « ça marque les esprits parce que des gens qui ont un comportement agressif, y’a des gens égoïstes… ça ressort énormément. Et j’ai été très choqué de ça. » (Claude). Ici, la rupture n’est pas que biographique (en ce qu’elle « laisse une trace » et change les opinions) elle est aussi relationnelle. Ces témoignages rejoignent par ailleurs certaines configurations morales présentées dans notre premier chapitre : la colère ici transparaît par le blâme adressé à Louise.

Ces réagencements étaient aussi de l’ordre politique, nos participant·e·s ayant des convictions différentes: « Je me suis investie dans un collectif à partir de mes 17 ans (…), c’était le collectif féministe de mon gymnase » (Louise) ; « comme tu peux le voir j’ai noté que j’ai fait partie de syndicats parce que c’est important pour moi (…), j’ai plutôt des tendances de gauche » (Claude) ; « Je suis pas nécessairement investi en politique mais j’ai commencé à avoir des idées de droite conservatrice à partir de la votation sur les minarets, aussi » (Vladimir). Leur discours se rejoignent pourtant en bien des points, malgré l’apparente polarisation politique du débat : « Et il y a un parallélisme entre opinion politique et la position pendant la pandémie. Y’avait beaucoup les gens de droite contre le Pass et le vaccin, et les gens de gauche pour, et moi je me suis pas du tout retrouvé là-dedans. » (Claude). Les allégeances politiques ont en effet été submergées par des opinions les dépassant : « J’entendais l’UDC, et je disais à [ma compagne], j’ai honte, je pense presque comme ça. Et j’ai des sensibilités de gauche, mais tu peux plus être avec un parti, tu peux avoir des idées » (Claude). Ici, on voit une « honte » de revoir ses principes politiques ; cela suggère une forte association morale ou identitaire aux idées politiques préexistantes, qui se voit perturbée, causant embarras et remise en question. La pandémie est donc venue complexifier les adhésions politiques et idéologiques : des individus apparemment opposés politiquement ont commencé à partager des discours et des opinions. Cela rejoint à nouveau la définition faite par du Breil De Pontbriand et Brugaillère (2019), en ce que l’épreuve de la pandémie a perturbé l’identité des individus.

À l’évocation du parcours de vie, l’âge que l’on a lors de la pandémie est pertinent ; car celle-ci vient perturber la chronologisation biographique théorisée par Kohli (1986). Ici, une forme d’insouciance attribuée à la jeunesse est regrettée. Cette étape, présentée comme une partie intégrante du parcours de vie, est donc dérobée selon elles et eux par les mesures sanitaires : « Dans cette période de jeunesse, tu as des comptes à rendre à personne. Et ça il faut le vivre ! et vous en avez été privés pendant deux ans. (…) Tout ce qui se passe avant trente ans… ça va vous marquer ces années.  (…) Et avec le Pass on pouvait plus rien faire. Mais j’acceptais, parce que moi j’ai déjà pu faire des choses avant, ce qui m’emmerderait c’est pour mes enfants, pour vous [les jeunes]. Du coup c’est ma volonté de me restreindre et de l’accepter. » (Claude). Cet intervenant estime déjà avoir profité de la phase de liberté qu’il considère caractéristique de la jeunesse, et trouve de ce fait raisonnable de « se restreindre » et « d’accepter » que son choix vaccinal limite ses libertés, mais il déplore que les jeunes doivent le faire. Ainsi, durant la pandémie les « jeunes » deviennent un groupe particulièrement touché, non dans leur santé, mais par la privation d’un stade de leur parcours qui leur serait caractéristique et, surtout, dû. Les personnes plus âgées seraient moins atteintes car cette privation ne les toucherait plus, ou moins.

Ce discours se retrouve aussi au niveau individuel en ce qui concerne le Pass sanitaire : « Sentiment général d’avoir mis une pause dans ma vie (…) ; c’est un peu comme si on m’avait privé de beaucoup beaucoup de choses que j’aime, euh durant deux ans quoi. (…) et puis surtout j’ai eu mon master durant cette période-là (…). Donc j’ai vécu ma vie étudiante en Bachelor quoi. Le master c’était rien. (…) Et ça je l’ai un peu en travers de la gorge. » (Vladimir). On retrouve ici l’interprétation individualisée d’un parcours structurellement déterminé, théorisé par Kohli (1986) : l’impact est présenté comme une privation personnelle des choses qu’il « aime », mais cela suggère un stade de la vie normal ou mérité (en l’occurrence, la « vie étudiante ») qui aurait dû se dérouler en l’absence des mesures comme le confinement et le Pass sanitaire.

Ainsi, dans ces discours, la pandémie semble avoir un impact biographique inversement proportionnel à l’âge de l’individu : plus on est jeune, plus les effets sont grands, et même regrettables. La pandémie impacterait donc le parcours de vie au sens socio-institutionnel, en perturbant l’arrangement chronologique des stades de la vie, privant les jeunes gens d’une étape-clef, et épargnant les pratiques des populations plus âgées. On retrouve dans ces discours la conception selon laquelle chaque tranche d’âge est associée à un panel de caractéristiques et d’activités désignées, et que la privation opérée par la pandémie concerne celles des jeunes.

Il est également pertinent de noter qu’en comprenant le parcours de vie au sens individuel plutôt que structurel, le groupe le plus impacté change dans les discours : les personnes âgées et à risques prennent la place centrale, en raison des risques directs sur leur santé. Mais ces risques semblent perçus comme une perturbation de leur seule trajectoire, un risque exceptionnel, plutôt qu’un réagencement global des étapes biographiques communément admises. Cette idée semble suggérer qu’il serait inédit de retirer son insouciance à la jeunesse ; mais qu’il n’est pas aussi nouveau que des personnes vulnérables ou âgées soient malades. En conséquence, les participant·e·s admettent que leur argumentaire et leur défiance n’a pas la même pertinence pour ce groupe: « Alors pour moi [il vaut mieux ne pas se faire vacciner], clairement. Pour ma grand-mère qui a 92 ans non » (Louise). Ainsi, il serait sensé de se faire vacciner si l’on est âgé, pour éviter ces conséquences de santé individuelles. Mais il ne serait pas acceptable de perturber le parcours des plus jeunes à un niveau global : de devoir choisir entre restriction de ses libertés ou des potentiels effets secondaires du vaccin. Cela rappelle la configuration morale présentée dans notre premier chapitre, avançant la force de la jeunesse comme un argument contre le vaccin.

La restriction des libertés par les mesures sanitaires est donc ressortie fortement comme un perturbateur biographique. Plus encore, il leur a été attribué une intention délibérée de causer une rupture : « on rajoute de plus en plus de mesures pour que tu craques » (Vladimir). Les mesures sont donc perçues à but non seulement coercitifs, mais avec l’objectif de faire rompre toute volonté de résistance. Nos intervenant·e·s déplorent une pression grandissante opérée par le Conseil fédéral: « ils auraient dû envoyer des messages de tolérance envers les gens qui ne voulaient pas se faire vacciner et que, parce qu’ils l’ont fait au tout début, … le Conseil fédéral a gentiment monté les tours (…) au bout d’un moment j’en avais un peu marre » (Claude).

Par ailleurs, cette pression croissante ressentie peut engendrer une rupture dans le sens inverse, à savoir un refus total des mesures : « on a tellement poussé pour la vaccination que ça a fait l’effet contraire. Il y avait une pression insidieuse (…) ; le fait qu’il n’y avait pas de débat (…) tout ça, ça a créé un gros rejet de ma part » (Vladimir). En outre, le confinement de 2021 a été évoqué par deux de nos interlocuteurs·trices comme marquant la fin de leur obéissance; il leur semblait « injustifié » (Louise), voire une « abomination » (Vladimir). À la suite de cela, ils et elles ont totalement rejeté le Pass sanitaire, et donc le vaccin. Ces deux individus ont d’ailleurs estimé nécessaire de faire une présentation chronologique des mesures mises en place depuis le début de 2020 afin de nous présenter leur vécu de la pandémie. On distingue ici la pertinence temporelle de la pandémie dans leur parcours, où certaines mesures deviennent saillantes, causes d’une claire rupture biographique : iels ont changé leurs convictions et attribué un nouveau sens aux mesures sanitaires au cours de l’année 2021.

En conclusion, le premier chapitre de notre enquête nous a montré que les argumentaires présents dans le discours de nos participant·e·s sont en continuité avec des arguments transhistoriques, à savoir politiques, émotionnels-moraux, et épistémiques, qui reviennent dans le discours d’opposant-e-s lors de découverte de vaccins. Ce second chapitre ajoute qu’il est pertinent d’analyser la pandémie sous l’angle du parcours de vie. Les discours effectuent un va-et-vient entre l’incarnation d’un parcours de vie au sens individuel et institutionnel (Kohli, 1986) en ce qu’il invoque autant des souffrances et sentiments privés que des changements structurels dans un ordre établi.

Nous avons pu constater qu’un historique personnel de méfiance envers les médicaments pourrait être lié à un refus vaccinal. Il est également apparu que les individus donnent un sens argumentatif aux souffrances dont iels témoignent au cours de leur vie. L’âge influence aussi le vécu de la pandémie et des mesures sanitaires, ce qui se retrouve dans l’argumentaire justifiant la décision vaccinale (il est intéressant de relever que la variation des âges respectifs de nos participant.e.s s’est montrée pertinente, mais pas leurs identités de genre).

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Enjeux du parcours de vie dans le choix vaccinal

Un vocabulaire associé à la rupture est employé régulièrement dans les discours : « déchirement », « fracture sociale », « laisser une trace », « marquer », « craquer ». Ces termes suggèrent que l’argumentaire des personnes ayant participé à notre enquête est effectivement lié à une rupture biographique. Pour nos participant·e‚s plus jeunes (de 24 à 30 ans), les causes de cette rupture ont eu lieu durant la pandémie. Pour notre interlocuteur d’âge plus avancé (57 ans), elles ont eu lieu avant ; cela est cohérent avec l’idée exprimée par nos intervenant·e·s que la pandémie impacte plus les jeunes. Dans les deux occurrences, l’argumentaire invoqué est fortement inspiré par elle. De plus, nos participant·e·s ont accepté tous les autres vaccins réglementaires ; le refus de la vaccination contre le Covid-19 est une nouveauté, ce qui indique un réagencement de leurs opinions. Notre seconde hypothèse, qui postulait que l’argumentaire choisi par les non-vacciné·e·s est lié à une ou plusieurs ruptures biographiques se confirme donc ; avec une attention particulière prêtée au fait que notre enquête a eu lieu peu de temps après les événements de la pandémie. Il serait pertinent de chercher si une plus grande distance dans le temps change l’importance que revêtent ces événements. Ce travail mériterait d’être effectué sur un plus large terrain ; il serait intéressant et pertinent de réitérer la recherche avec un échantillon plus large et randomisé. Cela permettrait probablement d’extraire de nouveaux argumentaires pertinents pour notre premier chapitre. En outre, l’application de la méthode du calendrier de vie a eu l’avantage d’encourager un regard rétrospectif lors de l’entretien ; il serait en revanche idéal d’en faire une application plus rigoureuse, en cadrant par exemple la durée s’écoulant entre l’envoi du calendrier et la date de l’entretien. C’est une méthode méritant d’être développée dans l’étude de la pandémie du Covid-19.


  1. Cela renvoie au concept de médecine expectante, “celle des médecins qui ont pour principe d’attendre l’évolution naturelle de la maladie avant de se décider” (Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition, 1935). Les participant·e·s invoquent sans le vouloir une tradition de longue date pour justifier leurs choix médicaux, ce qui abonde d’ailleurs dans le sens de notre première hypothèse, postulant que les arguments justifiant le choix vaccinal sont en continuité avec ceux utilisés dans l’histoire (cf. chapitre 1).

Biographie

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À l’origine de la méfiance vaccinale (1) : entre continuité historique et rupture biographique

Expérience de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Carla Cela et Valentine Mach-Perrot

À l’origine de la méfiance vaccinale : entre continuité historique et rupture biographique

Le contexte de la pandémie Covid-19 a ébranlé les fondements sociaux, médicaux et épistémiques de notre société contemporaine. Certaines mesures que l’on pensait disparues (le confinement, les quarantaines) ont refait surface, et un nouveau type de vaccin a été créé dans l’urgence (Moser, 2020 : 103). À la suite de sa mise en circulation sur le marché, de nombreuses contestations et questionnements à son sujet se sont fait entendre dans les arènes politiques, sociales et médicales.

Mais cette contestation n’est pas un phénomène nouveau. En effet, déjà depuis l’introduction de la pratique vaccinale au XIXe siècle, le mouvement antivaccin est présent et dénonce ce procédé dans l’espace public (Salvadori et Vignaud, 2019). Dans le contexte du Covid-19, ce vaccino-scepticisme a pris de l’ampleur. La présence active de collectifs « antivaccins » dans l’espace public (physique et numérique), ainsi que de nombreux·euses opposant·e·s individuel·le·s aux profils variés et aux parcours de vie hétérogènes, se sont rencontrés pour lutter contre la campagne de vaccination. Ces individus aux orientations politiques diverses ont formé une coalition contre les vaccins Covid. Afin de mieux comprendre cette méfiance vaccinale, nous avons voulu, d’une part, identifier différents types d’argumentaires antivaccins (propres aux dimensions politiques, morales et épistémiques du vaccin) et, d’autre part, comprendre en quoi le parcours de vie peut affecter l’attitude des individus par rapport au vaccin.

Nous nous demandons comment les individus auto-évaluent leur méfiance face à la vaccination contre le Covid-19 et à quelles causes ils et elles l’attribuent. Pour accompagner notre questionnement, nous avons posé deux hypothèses. La première porte sur le fait que les arguments et répertoires mobilisés par les opposant·e·s à la pratique vaccinale sont similaires à ceux émis contre les autres types de vaccin (variole, rougeole) malgré les époques différentes. Nous pouvons donc parler d’arguments « transhistoriques », c’est-à-dire des arguments similaires, qui se répètent dans le temps, malgré les changements de contextes (Eribon, 2004). L’intérêt de ce questionnement réside dans le fait que, malgré les changements de contextes historiques et sociaux, certains « schèmes de langage » reviennent lors de différentes campagnes vaccinales. Notre seconde hypothèse, présentée dans l’article suivant, postule que l’argumentaire choisi par les non-vacciné·e·s est lié à une ou plusieurs ruptures biographiques (du Breil de Pontbriand et Brugaillière, 2019). Il nous semble pertinent de mettre en lumière de potentiels liens entre l’argumentaire et le vécu.

Notre démarche est « hypothético-déductive », c’est-à-dire que nous posons des hypothèses tirées de nos lectures préalables, et « itérative », dans le sens où nous effectuons des aller-retours entre nos données empiriques et notre littérature secondaire. Nous avons réalisé quatre entretiens avec des individus refusant la vaccination contre le Covid-19. Le recrutement de nos participant·e·s s’est fait principalement par le bouche-à-oreille dans nos cercles de connaissances personnelles afin de recruter rapidement différents profils d’individus. L’analyse que nous avons faite de ces entretiens est discursive et énonciative : le contenu ainsi que la forme des discours ont été observés. Nous avons effectué une analyse avec pour considération première le langage et les termes employés, pour dégager 1) les arguments d’opposition au vaccin, ainsi que 2) les raisons du refus vaccinal liées à la trajectoire de vie de nos participant·e·s.

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Cette représentation, « The cow-pock, or the wonderful effects of the new inoculation ! », est une caricature réalisée par un caricaturiste anglais James Gillray en 1802 pour illustrer la controverse à propos du vaccin dans la société anglaise du XIXe siècle. En effet, le vaccin, en tant que procédé dérivé de l’animal, suscite, comme nous pouvons le voir, divers fantasmes d’humain devenant animal à la suite d’une injection (Salvadori et Vignaud, 2019). Cette image est léguée au musée Morgan Library & Museum de New-York en 1986. Cette illustration de la dangerosité du vaccin fait clairement écho aux arguments des opposant·e·s à la vaccination du vaccin Covid-19.

1) Les répertoires argumentatifs de l’opposition vaccinale

A l’observation de la littérature, trois répertoires d’opposition à la vaccination sont saillants (Galchen, 2022 : 68). Premièrement, le refus du vaccin est un choix politique selon Ollivier-Yaniv (2017) et Guimier (2021) car celui-ci s’inscrit pleinement dans un contexte politique et social, dans lequel la vaccination joue un rôle central pour la préservation du lien social entre les individus. Le vaccin a une fonction importante en ce qu’il rassemble les individus ou les éloigne ; il devient une composante même des fondements du lien social. En somme, la vaccination et la méfiance qui l’accompagne nous renseignent sur le rapport qu’entretient la population avec les autorités politiques en place (Guimier, 2021 : 230). En effet, la méfiance vaccinale semble étroitement corrélée avec la confiance envers les autorités politiques et sanitaires. Le refus de la vaccination serait lié au refus des décisions des politiques et celui-ci s’inscrit donc pleinement dans une contestation sociale (Zielinska, 2021 : 150).

Le second répertoire se rapporte à un argumentaire moral et émotionnel (Zylberman, 2020 : 118). Dans le contexte de la vaccination, pour opérer le choix de se faire vacciner ou non, les individus se questionnent sur le bien-fondé de leur décision selon des critères moraux et émotionnels qui leurs sont propres (selon nos données, la peur des effets secondaires du vaccin, la colère contre l’ingérence de l’État, notamment). Pour illustrer ce répertoire, nous nous appuyons notamment sur le concept « d’économie morale » théorisé par Didier Fassin (2009 : 1242-1244) et Janet Roitman (2000 : 49). Le terme d’« économie morale » met en avant une imbrication entre, d’une part, les réalités matérielles découlant des instances politiques et sanitaires, et d’autre part la production de normes et d’attitudes sociales dans lesquelles ces dimensions morales et émotionnelles prennent une grande place. En effet, la vaccination comme préoccupation sociale engendre un avis chez tout individu ainsi que certaines émotions présentées physiquement (rougir de gêne, par exemple) et discursivement (exprimer de la colère où de la peur par les mots, comme le font nos interlocuteur·ice·s) (Kaufmann, 2020). Les émotions ont une composante corporelle et interactionnelle qui permettent de saisir la manifestation de différentes configurations morales dans une « économie morale » de la vaccination (Fassin, 2009 ; Kaufmann, 2020).

Le troisième répertoire relève du domaine épistémique, c’est-à-dire des arguments renvoyant à la formation de certaines connaissances médicales avancées par les acteur·ice·s. L’un des arguments majeurs à l’encontre du vaccin est un doute quant à son efficacité et à son innocuité. En effet, la dangerosité des vaccins est un argument présent depuis la découverte du procédé (Salvadori et Vignaud, 2019). Pour contrebalancer ce remède allopathique, des formes de thérapies alternatives considérées comme plus naturelles et saines sont prônées. Leurs défenseurs·euses déplorent les « substances chimiques » présentes dans le vaccin et lui préfèrent des gestes qu’ils et elles considèrent comme plus sains. On peut donc voir émerger différentes formes de communications se plaçant sur un spectre allant de pseudo-scientifique à « anti-scientifique », justifiant le refus vaccinal et proposant des alternatives.

Pour observer comment nos interlocuteurs·trices « font parler » des êtres imaginaires et des principes et valeurs généraux, des discours émis dans d’autres contextes que celui présent, la notion de « ventriloquie » théorisée par François Cooren (2010) nous sera précieuse afin de dégager des arguments plus larges et généralisables. Celle-ci se rapporte au fait que les individus parlent au nom d’institutions et de principes[1]: « (…) la ventriloquie (…) permet de reconnaître l’agentivité de l’interlocuteur tout en montrant comment celui-ci fait aussi parler (…) quelque chose, quelque chose qui se met alors à agir par le biais de sa performance ». Nous utiliserons donc le terme de ventriloquie au sens de donner sa voix à une chose, une institution ou à des valeurs.

Dans nos entretiens, une typologie d’arguments similaires à ceux de notre cadre théorique est présente (l’argumentaire politique ; l’argumentaire moral et émotionnel et l’argumentaire épistémique).

Nous allons observer les différentes positions présentes sur le procédé vaccinal pour voir comment celles-ci se rejoignent ou au contraire sont antagonistes.

Dans leurs paroles, plusieurs de nos participant·e·s ont relevé la dimension politique de la vaccination, tant dans sa campagne de promotion que dans l’acte effectué. Le rôle qu’a pris l’État dans la promotion de la vaccination a été largement dénoncé : « l’État voulait que les populations se vaccinent, c’est logique. (…) je me suis rendu compte tout de suite que si je faisais 5 minutes de recherche, je tombais sur des avis très orientés. Ça c’est un truc qui m’a beaucoup dérangée (…) c’est une grande valeur pour moi la liberté d’expression, le fait que tous les points de vue soient ok » (Louise, 23 ans, éducatrice sociale). L’interlocutrice fait parler une voix abstraite communément admise sur l’importance de la liberté d’expression et le respect des opinions pour critiquer la gestion de la crise par les autorités fédérales (Cooren, 2010). Par ce relais, nous observons des arguments souvent utilisés par les opposant·e·s à la vaccination pour légitimer leur refus. Cette critique du rôle intrusif de l’État est aussi présente dans d’autres témoignages : « L’obligation m’a dérangé, l’État qui vient te dire quoi faire comme une maman qui veut te protéger, ça m’a beaucoup déplu » (Vladimir). L’État est personnifié, comme si l’institution était un·e gouvernant·e avec des volontés et des agissements propres qui ont des conséquences sur les êtres sociaux (Mabileau, 1960). Cette mobilisation de l’État comme être fait que les personnalités politiques et leurs décisions disparaissent dans l’entité institutionnelle abstraite de « l’État ». Cette entité est, dès lors, assignée à une place de dirigeant·e·s alors qu’elle est une réalité invisible qui constitue une institution (Maulin, 2012). En ce sens, ce n’est pas tant la pratique vaccinale qui est critiquée et contestée mais les pressions exercées par l’État sur les individus, car, dans une démocratie où les libertés individuelles et les droits des individus sont pris en compte, il semble inenvisageable pour nos interlocuteurs·trices que l’État contraigne les individus à un acte impliquant leur corps (Zylberman, 2020 : 234). Une contestation de la place de l’État pendant la crise est présente et peut possiblement traduire une certaine méfiance des autorités dans ce contexte précis, car nos participant·e·s reprennent une rhétorique de dénonciation du rôle de l’État, émanant souvent de partis ou mouvements libéraux, et l’incarnent par leur discours (Guimier, 2021 : 230 ; Cooren, 2010).

Durant la pandémie un panel de mesures a été décidé : la fermeture des commerces, des restaurants, des hautes écoles, le port du masque, la distanciation sociale, l’injonction à la vaccination, puis le Pass sanitaire. Dans un premier temps, nos interlocuteurs·trices ne contestaient pas les mesures prises et les comprenaient. Mais lorsque celles-ci ont perduré et les vaccins promus, nos participant·e·s relèvent avoir perdu confiance en les autorités et en le bien-fondé des décisions et de la vaccination : « Du coup-là, j’ai commencé à perdre confiance dans l’Etat (…) quand je voyais qu’on commençait à parler de Pass sanitaire et tout ça (…) je ne voulais pas ça quoi donc là j’ai clairement eu un… blocage au sujet de l’Etat. » (Vladimir). La parole de nos différent·e·s interlocuteurs·trices exprime le positionnement suivant : accepter le vaccin, c’est accepter les injonctions de l’État et la politique sanitaire plus largement (Zielinska, 2021). A cette critique du rôle de l’État s’ajoute l’argument du droit au choix des individus en démocratie : « on a le droit de prendre son temps, de réfléchir, puis même de se tromper hein, c’est bon on a le droit » (Louise). Cet argument peut être transposé dans n’importe quelle situation vécue, car il est assez général. En somme, les participant·e·s « font parler » un discours libéral pour justifier leur choix de ne pas se faire vacciner (Cooren, 2010). Cette mention des droits individuels montre l’importance que nos interlocuteurs·trices accordent à la marge de manœuvre possible, présente pour toute pratique médicale impliquant le corps, sauf pour la vaccination contre le Covid-19 : « Moi je déteste qu’on me dise : « Ok c’est un libre-choix par contre si tu ne le fais pas ta vie va devenir un enfer (rire gêné) ». Bon bah du coup, ce n’est pas un choix. » (Louise). Selon ces dires, l’injonction au vaccin contre le Covid par les autorités suisses a ébranlé les valeurs centrales de la démocratie helvétique, à savoir, la liberté de choix et les droits individuels « performés »[2] par les discours de nos participant·e·s (Austin, 1991).

Dans le discours de nos interlocuteurs·trices, le refus du vaccin est associé à une dimension émotionnelle forte imbriquée à une dimension morale. Nous avons donc affaire à une « économie morale » de la vaccination[3], laquelle est traversée par des tensions et des conflits (Fassin, 2009 : 1257 ; Roitman, 2000 : 49) car à la réalité de la pandémie Covid-19 et de la pratique vaccinale s’associent des attitudes morales spécifiques pour les vacciné·e·s et pour les non-vacciné·e·s que nous nommons des configurations morales. Ces attitudes morales peuvent se rapporter : au sentiment de peur pour les personnes âgées ; à la volonté de protéger ses proches ; au questionnement du vaccin en termes de coûts et de bénéfices, comme relevé dans notre enquête. 

Parfois, ces différentes configurations morales se confrontent, car les vacciné·e·s et les non-vacciné·e·s se basent sur des attitudes morales différentes ou parfois similaires mais détournées (comme se vacciner pour se protéger du virus / ne pas se vacciner pour se protéger du virus).

La première configuration morale observable se rapporte à la notion « transhistorique » (Eribon, 2004) de calculs bénéfice-risques pour justifier le refus vaccinal : « chaque vaccin c’est un choix et c’est un calcul bénéfice-risque » (Louise). Nos interlocuteur·trices « font donc parler »[4] un argument très ancien qui permettait aux individus de faire le choix vaccinal, plutôt que de risquer d’attraper la maladie (Salvadori et Vignaud, 2019). En effet, cette notion de calcul bénéfice-risque est morale dans le sens où les facteurs pris en compte dans ce calcul ont des tenants émotionnels : le risque encouru implique une peur et le potentiel bénéfice (la protection ou la solidarité) n’est pas suffisant (Salvadori et Vignaud, 2019). À cette dimension de calcul, s’associent également les sentiments et émotions collectives que les individus ont partagés sur la vaccination. Typiquement, nos participant·e·s soulignent d’une voix unanime ne pas avoir eu peur pour eux, mais surtout pour les personnes âgées, ce qui constitue une deuxième configuration morale  : « Alors je n’ai pas vraiment eu peur, non. Puis justement, j’ai eu peur quand ma grand-mère elle l’a eu, j’avais peur pour elle, vu qu’elle a presque 90 ans (…). Mais après, quand finalement, elle n’a pas eu grand-chose, ça m’a un peu rassurée. » (Anna, 30 ans, psychologue et aide-pharmacienne). La peur pour les personnes âgées et vulnérables est saillante dans le discours de nos interlocuteurs·trices : « moi j’ai eu peur, mais j’ai eu peur pour les vieux de ma famille. » (Louise). Cette émotion est partagée par nos participant·e·s car elle se base sur des schèmes culturels communs dans lesquels il est nécessaire de protéger les personnes les plus vulnérables (Kaufmann, 2020 ; Polo et al., 2013 : 45). Typiquement, la mention de nos participant·e·s de leur crainte pour leurs grands-parents entre pleinement dans ce cadre. Toutefois, la crainte pour leurs proches n’a pas été suffisante pour que nos interlocuteurs·trices fassent le choix vaccinal. A notre sens, il est possible que la nécessité de préserver leur propre liberté de choix a été plus forte pour nos participant·e·s que la volonté de préserver leurs proches par le vaccin. La plupart de nos interlocuteurs·trices sont jeunes et il y avait possiblement la crainte de « rater » une étape de leur développement s’ils ou elles restreignaient leur liberté de choix et de mouvement. Il semblait donc plus simple pour nos participant·e·s de moins voir leurs proches « fragiles » que de se contraindre au choix vaccinal qu’ils et elles ne feraient pas pour eux-mêmes.  En effet, nos interlocuteurs·trices « ventriloquent » cette idée de la force de la jeunesse, souvent mentionnée, vis-à-vis de la maladie Covid (Cooren, 2010). Ils et elles relèvent que le Covid n’est pas dangereux pour eux, alors que le vaccin l’est possiblement : « Pour un jeune en bonne santé, clairement le vaccin peut-être plus dangereux que le virus » (Vladimir). Cette idée constitue donc une troisième configuration morale propre aux personnes désirant ne pas se faire vacciner et intégrant « l’économie morale » de la vaccination (Fassin, 2009 : 1257 ; Roitman, 2000).

Une autre émotion que nos interlocuteurs·trices relèvent avoir ressentie est celle de la colère de la contrainte vaccinale perçue, notre quatrième configuration morale : « j’ai été exclue et j’ai été en colère » (Louise). Cette émotion de colère se rapporte à la contrainte de la vaccination, pas au procédé en lui-même : « Et puis j’étais aussi énervé que (…) ces gens se sont vaccinés justement pour aller au restaurant ou sortir voyager (…) j’étais assez énervé du coup que l’État les ait obligés à injecter ce truc » (Vladimir). Cette émotion de colère collective peut donc possiblement s’allier à de la contestation et à du rejet des mesures imposées par l’État. Dans ces témoignages, l’État est érigé comme l’autorité qui contraint, ce qui nous fait penser que nos participant·e·s étaient plus opposé·e·s aux mesures et aux contraintes répétées qu’à la vaccination en soi, ce qui renvoie également à notre premier répertoire politique.

Il est intéressant d’observer dans les témoignages de nos interlocuteurs·trices un certain processus d’alignement des émotions de peur et de colère. En effet, ces émotions ne sont pas similaires, mais elles se rejoignent (Kaufmann, 2020). Grâce au discours de nos participant·e·s, nous avons donc dégagé quatre configurations morales ( le rapport bénéfice-risque ; la peur pour les personnes âgées ; la croyance en la force de la jeunesse contre le Covid et la colère contre la politique vaccinale) dans « l’économie morale » de la vaccination, se rapportant à la circulation de normes, de valeurs et d’émotions dans l’espace public (Fassin, 2009 : 1257).

Le rapport à la connaissance est aussi une dimension essentielle à prendre en compte pour comprendre le positionnement de nos participant·e·s. En effet, les individus se construisent une forme d’expertise qui influence les choix médicaux qu’ils et elles font. Dans le cas de la vaccination contre le Covid, cette dimension se retrouve dans la manière dont les individus ont appréhendé le procédé vaccinal. Le témoignage d’Anna incarne cette expertise. Selon elle, le vécu des patient·e·s a influencé sa décision de ne pas se faire vacciner : « il y avait un peu les gens qui avaient vraiment les effets secondaires et qui sont venus avec les mains gonflées (…) des trucs rougeurs sur tout le corps, des fièvres pas possibles, des trucs tu vois assez importants. Il y en a un aussi, il est venu parce qu’il était paralysé. Il avait une paralysie suite au vaccin. Les médecins (…) ont dit qu’il n’y avait pas d’autres explications que le vaccin ». La méfiance vaccinale se base donc sur des questionnements relatifs au produit du vaccin et au risque qu’il peut comporter. Pour reprendre Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud (2019 : 63) le vaccin serait dangereux et engendrerait des maladies. Notons que sur une base empirique, un raisonnement par induction est effectué par la participante. A la connaissance profane s’associent les différentes formes d’information récoltées par nos interlocuteurs·trices. Ils et elles se sont informé·e·s par différents canaux : alors qu’Anna s’est basée sur le vécu des vacciné·e·s présent·e·s à la pharmacie dans laquelle elle travaille, Louise privilégiait des sources en ligne de différents organismes. Cette notion d’information souligne que les interlocuteurs·trices, pour se faire une opinion, relaient et « font parler » des sources et des vécus (Cooren, 2010). Par ces moyens, les deux interlocutrices relèvent avoir relevé des incohérences entre le produit même et la réalité pratique : « j’ai découvert plein de choses qui allaient dans tous les sens (…) je voyais qu’il y avait de nouveaux articles tous les jours, dans tous les sens. Et en fait, pour moi quand il y a ça, ce que ça me renvoie comme image c’est qu’en fait ils (les autorités) ne savent pas plus que moi » (Louise). Sur le bien-fondé de la vaccination, les incohérences de la politique vaccinale sont soulevées par nos participant·e·s qui dénoncent les arguments mobilisés par l’État pour que la population se vaccine. Ces arguments étant avant tout sociaux et non relatifs à la santé : « pour moi tu ne te fais pas vacciner contre une maladie pour pouvoir aller au musée, pour prendre un train comme en France, ni pour aller en boîte, enfin bref, tu te vaccines pour te protéger contre une maladie, euh pour moi cette maladie n’était pas dangereuse, alors je ne me fais pas vacciner » (Vladimir, 24, travailleur dans l’audit). Ainsi, selon ces dires, la vaccination ne sert pas à protéger les gens contre un virus, mais elle vise à retrouver des droits perdus en temps de pandémie. Le produit vaccinal ne serait donc pas un gage de sûreté, car il est imposé pour des raisons sociales et non de santé. Nos interlocuteurs·trices ont mobilisé leurs savoirs afin de se faire un avis sur le vaccin, non pas comme un procédé social, mais en tant que produit thérapeutique. Leurs différentes explications mettent peu l’accent sur la dimension collective du procédé vaccinal, elles se basent sur le vécu et ressenti individuels.

Nous avons donc observé, dans ce chapitre, qu’au sein du discours de nos différent·e·s participant·e·s, les répertoires de la littérature, transcendant les époques, se retrouvent. En effet, la dimension politique du vaccin est clairement mise en avant par les interlocuteurs·trices : ils et elles ont relevé la grande place qu’a pris l’État dans la gestion de la politique de vaccination. La dimension morale et émotionnelle a également été saillante dans les dires des participant·e·s : au sein de « l’économie morale » de la vaccination, plusieurs configurations morales ont surgi et ont permis de comprendre les différentes attitudes morales de nos interlocuteurs·trices opposé·e·s à la pratique vaccinale. En outre, l’argumentaire d’ordre épistémique était largement présent dans l’expertise que se sont construit les participant·e·s. Ils et elles se sont informé·e·s par différents canaux afin de se construire un avis sur le procédé vaccinal. De plus, une méfiance certaine était présente à l’encontre du produit même, une méfiance qui se rapporte à l’éventuelle dangerosité du vaccin et aux potentiels effets secondaires qu’il pouvait provoquer.

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Répertoires argumentatifs contre la vaccination

Notre première hypothèse soulignant l’existence d’argumentaires « transhistoriques » selon Eribon (2004) est donc validée. Certains types d’arguments se répètent donc dans le temps malgré les contextes changeants et deviennent des prises justificatives pour les individus du bien-fondé de leurs actions.

Notre second articleporte sur la manière dont les ruptures biographiques peuvent possiblement influencer la décision vaccinale. Il met en évidence que la focalisation sur les vécus est essentielle à prendre en compte pour observer comment les choix vaccinaux s’inscrivent dans un contexte social et politique, mais également dans un contexte biographique.


  1. Typiquement, dans son texte, Cooren (2010) donne l’exemple d’un chef-technicien qui, dans son interaction avec une coordinatrice médicale, parle au nom de sa fonction.
  2. Austin (1991) encapsule par le terme de « performativité du langage » la dimension intrinsèque au fait d’énoncer. En somme « dire, c’est faire » : un discours est aussi une action en soi. Dans le cas présent, nos participant·e·s « actent » leur liberté d’expression, par le fait de s’exprimer.
  3. La notion d’« économie morale » selon Fassin (2009 : 1257) renvoie à « la production, la répartition et la circulation des sentiments moraux, des émotions et des valeurs, des normes et des obligations dans l’espace social ».
  4. Réflexion reprise de Cooren (2010) sur le fait de “ventriloquer” des voix et des principes.

Biographie

Littérature scientifique

Austin, J. (1991). Quand dire c’est faire. Paris : Seuil.

du Breil de Pontbriand, B. D. B., & Brugaillère, M. C. (2019). L’apprentissage et la construction de soi dans une situation de rupture biographique. Savoirs, (1), 69-82.

Cavalli, S. (2007). Modèle de parcours de vie et individualisation. Gérontologie et société, 30(4), 55-69.

Cooren, F. (2010). Ventriloquie, performativité et communication. Réseaux, (5), 33-54.

Eribon, D. (2004). Sur cet instant fragile … Carnets, janvier-août 2004. Paris : Fayard.

Fassin, D. (2009). Les économies morales revisitées. Annales, Histoire et Sciences Sociales, n°6, pp. 1237-1266.

Galchen, R. (2022). A quand un vaccin contre les rumeurs ? (Traduction de Charlotte Navion). Books. L’actualité à la lumière des livres, n°119, pp. 66-69.

Gaudet, S., & Drapeau, É. (2021). L’utilisation combinée du récit et du calendrier de vie dans un dispositif d’enquête narrative biographique. Recherches qualitatives, 40(2), 57-80.

Guimier, L. (2021). Les résistances françaises aux vaccinations : continuité et ruptures à la lumière de la pandémie de Covid-19. La Découverte, n°183, pp. 227-250.

Kaufmann, L. (2020). Ces émotions auxquelles nous sommes attachés. Vers une phénoménologie politique de l’espace public. In Kaufmann, L & L. Quéré (éds). Les émotions collectives. En quête d’un « objet impossible », Editions de l’EHESS, pp. 207-250.

Kohli, M., & Meyer, J. W. (1986). Social structure and social construction of life stages. Human development, 29(3), 145-149.

Kohli, M. (1986). The world we forgot: A historical review of the life course. In V.W. Marshall (Ed.), Later life. The social psychology of aging (pp. 271-303). Beverly Hills : Sage.

Mabileau, A. (1960). La personnalisation du Pouvoir dans les gouvernements démocratiques. Revue française de science politique, 10(1), 39-65.

Maulin, É. (2012). L’État comme personne et comme représentation ou les jeux de miroir de la légalité et de la légitimité. Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, (31), 171-184.

Moser, M. (2020). La Vaccination : Fondements biologiques et enjeux sociétaux. Bruxelles : Editions de l’Université de Bruxelles.

Ollivier-Yaniv, C. (2017). La vaccination, ça se discute ? » Le rapport sur la politique vaccinale, espace polyphonique inédit. Mots. Les langages du politique, n°144, pp. 117-133.

Polo, C, Plantin, C, Lund, K, Niccolai, G. (2013). Quand construire une position émotionnelle, c’est choisir une conclusion argumentative : le cas d’un café-débat sur l’eau potable au Mexique. Semen. Revue de sémio-linguistique des textes et discours, n°35. pp. 41-63.

Roitman J [trad. Bouyssou R. ] (2000). Economie morale, subjectivité et politique. Critique internationale, vol. 6. pp. 48-56.

Salvadori, F, Vignaud L-H. (2019). Antivax : la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours. Paris : Vendémiaire.

Zielinska, A. (2021). L’hésitation vaccinale en France dans le contexte de la Covid-19. Une perspective comparatiste. Érès, n°11, pp. 141-155.

Zylberman, P. (2020). La Guerre des Vaccins. Paris : Odile Jacob

Sites interne

Monier et al. (2021), Dictionnaire en ligne de l’Académie Française : Dictionnaire de l’Académie Française 8e édition, Consulté le 24 mai 2022, URL : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A8M071

The Morgan Library Museum, The cow – pock, -or -The wonderful effects of the new inoculation! Consulté le 24 mai 2022. URL : https://www.themorgan.org/blog/cow-pock-or-wonderful-effects-new- inoculation

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Comptes-rendus

Devenir un homme : toute une question d’hormones ? – Une perspective transmasculine

La thématique des hommes trans et de leur appropriation de la masculinité a toujours été accompagnée par un narratif qui accorde un rôle central à l’utilisation de la testostérone et des hormones masculinisantes. Le discours dominant se base principalement sur une division genrée qui décrit comme « masculin » tout ce qui peut être reconduit à la présence et aux effets de la testostérone (les individus, les comportements, …). Le 5 mars dernier, dans la salle 2121 du Géopolis, le doctorant de l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie sociale de l’Université Aix-Marseille, Paul Rivest, nous a présenté son travail ethnographique sur le rapport des hommes trans à la testostérone et leur expérience avec l’appropriation de la masculinité. En nous offrant une nouvelle perspective qui requestionne le narratif dominant autour de cette thématique, il a mené une enquête de terrain auprès de différentes communautés trans françaises, en incluant une quarantaine d’individus ayant vécu une expérience de transition. Pour recueillir leurs récits, il a conduit plus de vingt entretiens, soit individuels, soit en focus groupe, et consulté plusieurs forums dans lesquels beaucoup de personnes trans échangent leurs expériences.

Le premier élément-clé de cette conférence requestionne le rapport de l’individu avec la prise des hormones masculinisantes. Car si l’on croit généralement que l’appropriation de la masculinité doit forcément passer par la prise de la testostérone, on croit aussi qu’elle en sera une conséquence directe. Le narratif autour de la prise des hormones leur attribue ainsi un rôle extrêmement dominant, jusqu’au point où ces dernières « assujettiraient » l’individu lui-même. Un homme trans serait donc considéré masculin s’il prend de la testostérone et si son comportement est concordant aux effets les plus reconnus de cette molécule (en particulier l’augmentation des pulsions sexuelles). Pendant sa conférence, Paul Rivest nous a cependant montré toutes les incongruences derrière à ce raisonnement. Tout d’abord, il faut savoir qu’il n’y a aucune étude scientifique qui confirme que la prise de testostérone est la variable régulatrice principale du désir sexuel, ce qui fait que la reconnaissance d’une hypothétique masculinité à travers les comportements sexuels n’aurait rien à voir avec la prise des hormones. Deuxièmement, plusieurs hommes trans ont partagé, lors des entretiens, comment la décision de suivre une thérapie hormonale porte en soi un travail de raisonnement, d’auto-perception et de questionnement constant de sa propre expérience psycho-physique qui va au-delà de la sphère sexuelle et de la gestion du désir. En ces termes, les hormones masculinisantes ne sont pas des « autoroutes » qui conduisent l’utilisateur vers un modèle de masculinité, mais plutôt des outils grâce auxquels les individus peuvent amplifier leur expérience de transition (surtout en faisant expérience des changements physiques) tout en restant très conscients de leur parcours. Ce n’est donc pas la testostérone qui dicte les règles et les temps d’appropriation de la masculinité, mais c’est l’individu qui évalue comment construire sa propre masculinité aussi grâce à la thérapie hormonale.

Ce n’est donc pas la testostérone qui dicte les règles et les temps d’appropriation de la masculinité, mais c’est l’individu qui évalue comment construire sa propre masculinité aussi grâce à la thérapie hormonale.

Un autre aspect très intéressant qui a été mentionné pendant la partie finale de la conférence (dédiée aux questions pour l’invité) concerne le concept de « masculinité ». Dans la plupart des sociétés occidentales, on tend à considérer comme masculin tout ce qui adhère au modèle de la masculinité hégémonique et de ses dynamiques de pouvoir sous-jacentes. Les mots des enquêtés de Paul Rivest remettent en question cette vision. Le parcours de transition a été pour eux non seulement une expérience de construction identitaire, mais aussi une expérience de construction de leur conception personnelle de masculinité. Certains d’entre eux n’ont donc pas l’intention de reproduire les codes de la masculinité hégémonique, mais bien de la réinterpréter comme quelque chose à accepter tout en se distanciant des dynamiques de pouvoir. Par exemple, en se rattachant au discours concernant la testostérone, le contrôle de l’utilisation des hormones devient une manière de faire l’expérience de la masculinité tout en refusant le modèle socialement partagé qui définit le « véritable homme » par une abondance de testostérone. Dans cette perspective, on « devient un homme » en dosant l’utilisation de la testostérone et en s’éloignant du modèle de la masculinité hégémonique.

le contrôle de l’utilisation des hormones devient une manière de faire l’expérience de la masculinité tout en refusant le modèle socialement partagé qui définit le « véritable homme » par une abondance de testostérone.

En conclusion, la conférence de Paul Rivest a été une occasion particulièrement intéressante non seulement d’approfondir ses connaissances concernant les expériences de transition, mais aussi de s’interroger sur les différentes conceptions de « masculinité ». Personnellement, je crois qu’aborder les thématiques de construction identitaire à travers la méthodologie qualitative (en particulier à travers les entretiens) nous permet d’intégrer au mieux le point de vue de l’autre dans nos réflexions et dans notre propre idée de la psychologie intra-individuelle, ou de nos représentations sociales des individus.

Références

Rivest, P. (2022). La santé sexuelle des hommes trans : entre problèmes de catégorisation et invisibilisation. Santé Publique, 34(HS2), 37–48.

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceClaudio Pianca, étudiant de bachelor
Contactclaudio.pianca@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des masculinités

Par Sébastien Chauvin et Axel Ravier
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Ethnographie d’une exposition : politisation de l’art face à l’aliénation fasciste

La photographie, en tant qu’outil de lutte et d’émancipation, a déjà été un sujet abordé par les théoricien·nes critiques en réponse à la montée du fascisme en Allemagne dans les années trente. Des penseurs comme Walter Benjamin ont mis en avant le potentiel transformateur de l’image en promouvant ses usages sociaux (Benjamin, 2021/ 1938).

La politisation de l’art repose sur l’idée que l’expression artistique ne se limite pas à une dimension esthétique, mais constitue également un moyen d’action et de transformation sociale. Dans cette perspective, l’art devient un espace de lutte et de revendication où les images, en particulier la photographie, servent à rendre visibles les réalités des plus vulnérables. L’idée que la photographie peut être un outil d’émancipation qui dévoile les dynamiques de pouvoir et d’aliénation de Walter Benjamin rejoint les travaux d’Olivier Voirol sur la visibilité et l’invisibilité sociale dans l’espace public, ainsi que l’importance des concepts de reconnaissance d’Axel Honneth. Dans le contexte de cette ethnographie, nous analyserons la photographie comme un outil de réappropriation de l’espace public et de revalorisation des identités stigmatisées, mais nous examinerons également comment les actuelles narratives fascistes agissent comme résistances politiques, en utilisant les réseaux sociaux comme moyen de catalyser un message de haine.

L’usage de la photographie comme moyen de résistance, d’émancipation et de reconnaissance sociale dans l’espace public semble particulièrement pertinent dans un contexte de polarisation politique et de montée de l’extrême droite en Europe

Dans le cadre de mon stage de master au sein d’une fondation de réinsertion socioprofessionnelle, je me suis intéressée à l’analyse d’une exposition photo comme catalyseur de changement social.

Mon terrain s’est articulé autour de deux espaces : la fondation elle-même, qui accompagne des personnes en situation de vulnérabilité vers une réinsertion socio-professionnelle à travers l’art, et l’exposition photographique qui a eu lieu dans un centre d’accueil pour des personnes en situation de précarité et/ou de dépendance. Le centre de jour, près de la gare de la ville, était marqué par une forte stigmatisation et des tensions entre ses utilisateur·ices liées au trafic de drogue et l’immigration.  

La méthodologie adoptée pour cette recherche repose sur une approche ethnographique combinant observation participante et entretiens qualitatifs. Dans un premier temps, une observation participante active a été mise en œuvre dans le cadre de la fondation de réinsertion socioprofessionnelle, avec une approche périphérique dans l’espace d’exposition. Ensuite, six entretiens semi-directifs ont été menés afin de recueillir des informations sur les perceptions individuelles et collectives de l’exposition ainsi que sur l’usage social de la photographie. Parallèlement, l’analyse de documents administratifs et médiatiques a permis de contextualiser les enjeux politiques, notamment les réactions des médias, du public et de certains partis politiques. Cette méthodologie a permis d’appréhender les impacts individuels, médiatiques et politiques de l’usage social de la photographie dans des contextes de tension politique.

Mon séjour sur le terrain a duré huit mois. Dans ce contexte, j’ai participé à la conception, au développement, au montage et à l’inauguration de l’exposition photographique, qui visait à modifier la perception du centre de jour et de ses usager·ères. Mon approche méthodologique, axée sur une analyse qualitative, combinait une observation participante active au sein de la fondation, avec une posture plus périphérique dans le centre de jour.  J’ai complété cette immersion par une analyse documentaire des politiques de réinsertion sociale locales et une série d’entretiens semi-directifs avec le personnel du centre et quelques bénéficiaires. La police de proximité, bien qu’elle ait participé au projet, a refusé de m’accorder un entretien après avoir consulté ses supérieur·es. Mon analyse s’est concentrée sur l’exposition photographique selon deux perspectives : d’une part, comme un dispositif permettant de réactiver l’expérience et la sensibilité humaines, notamment en termes de lien social. Et d’autre part, comme un outil politique favorisant la réappropriation de l’espace public, agissant ainsi comme un mécanisme de lutte et de visibilité sociales. Pour explorer ces enjeux, j’ai orienté mon étude autour de trois axes principaux : l’impact de la photographie sur le processus de réinsertion sociale des personnes en situation de vulnérabilité, la couverture médiatique qu’elle a générée, ainsi que les répercussions politiques qui en ont découlé. Mon hypothèse était que la photographie, à travers les expositions, agissait comme un outil politique en rendant visibles les expériences et luttes des minorités dans l’espace public, facilitant la réappropriation, la visibilité et la reconnaissance d’espaces et d’acteur·ices sociaux·ales qui, autrement, demeureraient dans l’ombre.

Carte ethnographique de la recherche : acteur·ices, espaces et approche méthodologique adoptée
Fig.1. Carte ethnographique de la recherche : acteur·ices, espaces et approche méthodologique adoptée.

L’objectif du centre de jour, en adéquation avec la politique de réinsertion publique de la localité, était de se rapprocher de la population dans son environnement et d’explorer diverses stratégies pour gérer la présence et l’activité de la population dans les environs de la gare selon une logique d’ « aller vers » les gens. Principalement géré par une assistante sociale de proximité, l’espace devait non seulement répondre aux besoins de la population vulnérable locale, mais aussi gérer les tensions liées à l’augmentation du trafic et de la consommation de drogues. Ce centre, lieu d’échange, d’écoute et d’accompagnement social, était légèrement stigmatisé non seulement par la population, mais même par une partie des usager·ères locaux·ales, qui rejetaient la présence des immigré·es dans l’espace – qu’ils et elles qualifiaient de « parasites ».

L’objectif de l’exposition — qui a été subventionnée et soutenue par le service de cohésion sociale — était double. D’une part, il s’agissait de placer l’humain au centre de la réflexion, de mettre en avant la figure des personnes en situation de précarité et de revendiquer leur dignité. D’autre part, l’exposition visait à transformer l’opinion publique vis-à-vis de l’espace, dans le cadre d’une stratégie de récupération politique en réponse à la mauvaise réputation que le centre social avait acquise dans les médias.

L’exposition photographique (…) a permis à l’utilisateur non seulement de s’exprimer et d’être entendu, mais aussi de se reconnecter avec le tissu social, en présentant son travail dans un espace ouvert et visible pour la communauté.

L’impact de l’exposition photographique au niveau individuel a été largement reconnu. Sur le plan symbolique, le vernissage a incarné un moment essentiel de revalorisation personnelle et collective. Lors de cet événement, le protagoniste a pu se repositionner dans l’espace public avec un nouveau récit de fierté et d’autonomisation. L’exposition photographique — portant sur son regard sur la ville et sur les personnes en situation de vulnérabilité comme lui — a permis à l’utilisateur non seulement de s’exprimer et d’être entendu, mais aussi de se reconnecter avec le tissu social, en présentant son travail dans un espace ouvert et visible pour la communauté. La mise en image publique induit un mode d’exposition dont le caractère public a des effets qui sont non seulement performatifs sur le rapport à soi, mais aussi thérapeutiques (Barthes, cité par Dubuis et Voirol 2024). L’exposition a également offert à l’utilisateur l’opportunité d’interagir avec d’autres acteur·ices actif·ves dans l’espace public et politique. Le fait d’avoir perçu le soutien d’une institution publique qui a soutenu et financé son projet a été pour lui un geste particulièrement symbolique de revalorisation personnelle et de reconnaissance. D’ailleurs, une collaboration inattendue avec la police locale de la zone a également donné lieu à un projet visant à enrichir la base de données d’images du site web de la police. Cette initiative a engendré un subtil renversement des dynamiques de pouvoir, offrant au photographe une position temporaire de contrôle symbolique grâce à l’image.  « Maintenant, c’est moi qui flique les flics ! »

« J’ai que des choses positives qui me traversent l’esprit. C’est incroyable. C’est incroyable. Il y a deux personnes qui m’ont arrêté, c’est un truc de fou. Je veux pas me faire la star mais quand même! Alors maintenant, je suis en mode de repos. Je vis l’instant maintenant »

Cependant, l’impact au niveau médiatique et politique fut très différent, et les objectifs de resignification de l’espace à long terme n’ont pas été atteints. Bien que les images visaient à renforcer et à témoigner l’ambiance de cohésion et de convivialité de l’espace, plusieurs mois après l’exposition, sous la pression politique exercée par le discours de l’UDC, le centre de jour a été fermé. L’influence de la pétition du 16 août 2024 de l’UDC, adressée au Grand Conseil vaudois et intitulée « Le deal de rue, ça suffit ! Tolérance zéro ! » a été décisive dans ce dénouement. La pression de ce mouvement, orienté vers un durcissement de la répression contre le trafic de drogues, a poussé l’exécutif de la localité à fermer l’espace, en raison de – pour citer textuellement – l’« explosion » de toxicomanes et de trafiquants étrangers dans les environs, une situation jugée « ingérable » et « trop visible ». De nombreux articles avec une narration particulièrement nationaliste ont couvert la fermeture controversée de ce centre. Les articles trouvés sur internet, caractérisés par un langage peu accueillant concernant les questions d’immigration, étaient complétés par de nombreux commentaires haineux et racistes (Fig. 2). Dans ces derniers, les utilisateur·ices exprimaient leur frustration sur les réseaux sociaux, allant même jusqu’à menacer d’utiliser la force si l’État ne réagissait pas face à cette « invasion » étrangère, faisant même des références nostalgiques à des situations de colonialisme et d’exploitation. La rhétorique nationaliste, axée sur la souveraineté nationale, le contrôle de l’immigration, l’opposition à l’intégration européenne et l’identité culturelle, illustre la montée des partis d’extrême droite dans le paysage politique européen. Renforcés par les réseaux sociaux et les médiations technologiques, les récits populistes se diffusent rapidement, ce qui détériore les relations entre les individus et conduit à un sentiment de rupture du lien de social et d’aliénation.

exemple de commentaires suite à la fermeture du centre.
Figure 2 : Exemple de commentaires suite à la fermeture du centre.

Le résultat de la fermeture du centre offre un diagnostic plutôt pessimiste qui résonne avec la montée des mouvements nationalistes et fascistes en Europe. L’invisibilité sociale générée par ces décisions politiques et le refus de reconnaissance sociale des personnes en situation de précarité constituent des formes pathologiques de mépris (Honneth, 2006). Face à ce panorama, l’utilisation sociale de la photographie et la revitalisation des initiatives d’intégration dans l’espace public émergent comme des outils significatifs pour visibiliser l’altérité. Formes de représentation permettant de faire exister un groupe social au sein de la sphère publique (Voirol, 2005a ).

L’invisibilité sociale générée par ces décisions politiques et le refus de reconnaissance sociale des personnes en situation de précarité constituent des formes pathologiques de mépris.

Ces stratégies, inscrites dans la lignée des idées de Benjamin, reposent sur une réappropriation à la fois technique, spatiale et symbolique.  Un mode de combattre l’aliénation et de donner une légitimité aux voix des plus vulnérables dans l’espace public.

Références

Honneth, A. (2006). La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique. La Découverte.

Benjamin, W., Maiso Blasco, J., & Zamora, J. A. (Eds. & Transls.). (2021/1938). La obra de arte en la época de su reproductibilidad técnica y otros ensayos sobre arte, técnica y masas. Alianza Editorial.

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Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·iceSara Lorente, étudiante de Master
Contactsara.lorentemuedra@unil.ch
EnseignementStage en milieu professionnel

Par Olivier Voirol
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Goûts et dégouts liés aux styles de vie d’un jeune habitant du quartier sous-gare de Lausanne

1. Présentation de l’enquêté

Il y a trois mois, j’ai réalisé un entretien avec Mathieu, 28 ans, habitant dans le quartier sous-gare à Lausanne. Nous nous sommes rencontrés via zoom, il était sur son canapé, un poster d’art moderne accroché derrière lui. Mathieu est le compagnon de la sœur de ma meilleure amie, et je l’ai contacté dans le cadre d’une enquête de terrain exploratoire sur la gentrification.

Mathieu a une coupe au bol avec une raie au milieu, une moustache et un style « branché » mais « décontracté » : il y a une recherche de style dans le choix des vêtements mais sans pour autant faire trop habillé. Il est de nationalité suisse et d’origine allemande et autrichienne, il est également diplômé d’un master en psychologie sociale à l’université de Lausanne et travaille actuellement en tant que chercheur en sciences sociales pour une université. Il avait monté une entreprise avec des amis après ses études, mais il manquait de stabilité sur plusieurs points et ne se sentait pas à l’aise dans le poste qui lui était attribué, vu son manque d’expérience dans le milieu professionnel. Mathieu vit dans le quartier sous-gare de Lausanne avec sa compagne depuis quelques mois, il a toujours habité en Suisse. Son père est directeur d’une assurance juridique et avocat et sa mère s’occupait des enfants quand il était petit mais est maintenant employée de commerce pour un arboretum. Cette enfance privilégiée lui a donné l’occasion de beaucoup voyager.

2. Démarche méthodologique

J’ai rencontré Mathieu dans le cadre du séminaire de sociologie générale. Mon enquête s’est basée sur le texte de Sylvie Tissot : « ”Anything but Soul Food”. Goûts et dégoûts alimentaires chez les habitants d’un quartier gentrifié »1. Le terme « gentrification » désigne, sur un territoire donné, le processus de mise à l’écart voire de remplacement d’une population faiblement dotée en capital économique et culturel au profit d’une autre plus privilégiée. J’ai tout de suite pensé à Mathieu pour cette enquête, en effet lorsque les textes ont été présentés en début d’année je me suis dit que j’avais l’enquêté parfait pour ce sujet, je l’imaginais déjà avec son gilet en laine, son pantalon de seconde main et ses mocassins, prêt à me répondre avec son grand sourire. Dans les modes de vie de sa copine je reconnaissais les caractéristiques de la gentrification, que ce soit lié à la nourriture ou à tous les registres du style de vie.  Mathieu est un diplômé aux goûts exotiques et branchés et ayant l’air de pouvoir se le permettre. En outre, il a récemment déménagé dans le quartier sous-gare, reconnu à Lausanne comme le quartier « branché » après avoir été un quartier populaire, ce qui complète le profil type du gentrifieur. Le contact avec Mathieu a été facilité par ma condition sociale se rapprochant de la sienne. Étant un jeune intellectuel qui vient de s’installer dans le quartier, le prix du logement est encore suffisamment accessible mais ce sont des personnes plus âgées et avec de plus grands moyens financiers qui risquent de le remplacer par la suite avec les loyers qui vont certainement augmenter avec le temps. Ceci explique ses goûts qui se rapprochent d’un environnement privilégié, mais qui incluent aussi des pratiques éloignées du modèle « bourgeois », comme participer à des manifestations politiques ou aller dans des brocantes par exemple, ce qui lui permet d’avoir un certain confort mais de continuer à paraître « cool ».

Dans son étude, Sylvie Tissot parle du quartier gentrifié de South End à Boston où la population nouvellement installée rejette la Soul Food, nourriture typique de la culture afro-américaine mais très peu diététique. Les habitus « branchés » de cette nouvelle population favorisée penchent vers l’« exotisme culinaire » comme l’a expliqué Pierre Bourdieu dans La distinction2. Les choix quant à l’alimentation sont au centre de mon enquête mais celle-ci dépeint en réalité plusieurs éléments propres au « style de vie » dans ce quartier. Les commerces et les activités préférées par cette population forment un ensemble de pratiques sociales typiques des habitants de quartiers gentrifiés. J’ai tenté de comparer ces habitudes à celles de mon enquêté et de son entourage, certaines choses allaient certainement coïncider ou non et j’ai donc trouvé cela pertinent. J’ai interrogé Mathieu sur son quartier, ses habitudes alimentaires et celles de ses amis, ainsi que sur ses expérience passées et futures afin de cerner son style de vie. Au cours de la conversation, il a beaucoup mentionné les voyages, auxquels il donne une grande importance mais à propos desquels il est réticent maintenant, en grande partie dû à sa conscience écologique. Je me suis rendue compte que ces voyages sont partie intégrante de la manière dont il se conçoit : comme un jeune homme progressiste et ouvert sur le monde sans le détruire.

Les choix quant à l’alimentation sont au centre de mon enquête mais celle-ci dépeint en réalité plusieurs éléments propres au « style de vie » dans ce quartier.

3. Éléments du contexte de vie

3.1 Le quartier

Mathieu a grandi à Aubonne dans une famille de classe moyenne supérieure. Dès ses 23 ans et ce pendant 4 ans, il a habité dans une colocation située à l’avenue d’Echallens à Lausanne, étant encore en train d’étudier, c’est ses parents qui payaient le loyer. Il décrit ce quartier de Lausanne où il habitait auparavant comme « bobo pop » : à la fois alternatif et branché mais avec un niveau de vie « populaire », dit-il.

Il vit maintenant depuis 6 mois dans un appartement sous-gare avec sa compagne. Il explique qu’ils ont pu avoir accès facilement à ce logement car ils connaissaient les anciens locataires qui les ont prévenus quand ils quittaient l’appartement. Nous pouvons donc en déduire qu’ils fréquentaient des gens de ce niveau de vie avant même d’y habiter, donc leur style de vie grâce à leur position sociale ressemblait déjà à ceux de ce quartier. Mathieu décrit l’appartement comme très « fonctionnel » avec un balcon, une cuisine et une machine à laver. Selon lui, même si ce n’est pas l’endroit le plus riche du quartier, la différence est nette par rapport à son ancien logement qui n’avait pas le même confort. L’enquêté m’a décrit l’ambiance comme très calme, ce qui est agréable quand on est chez soi, mais parfois presque trop calme et manque à ses yeux de charme, notamment d’un côté « communautaire ». Le quartier leur semble trop impersonnel, donc ils ne sortent plus autant. À l’avenue d’Echallens, il avait l’habitude quand il sortait de chez lui, d’aller dans la rue et d’y voir du monde et de l’ambiance. Ceci est également dû au coût de la vie qui est plus élevé sous-gare car la clientèle a des moyens financiers supérieurs. Pas de fast food ici, mais par exemple un restaurant indien où mangent principalement des familles : « Y’a un resto indien qui est très bon mais tu payes vite 30 balles ton plat, à l’avenue d’Echallens y’avait le petit spot à ramen, un spot avec des pizzas pas cher et tout ». Cependant, il est pertinent de remarquer que Mathieu avait déjà été socialisé à aimer des plats comme les ramen, nourriture qui provient de l’étranger et coûte quand même plus de 10 francs, une somme dont pas tout le monde peut se permettre.

Sa vision du quartier par rapport à l’ancien, en plus de son enfance, nous montrent bien sa position sociale favorisée qui a formé ses goûts et sa culture, intégrés dans son style de vie.

3.2 La cuisine

J’ai beaucoup discuté avec Mathieu de ses habitudes alimentaires.

Son restaurant préféré pour aller manger avec des amis est un libanais, ou un autre qui fait des bowls orientaux. Pour lui c’est le juste milieu entre quelque chose de bon et de sain, « histoire de se faire plaisir en toute bonne conscience ». Il admet avoir adoré les fast food durant son enfance mais ses préférences ont changé. On peut donc en déduire que ses goût actuels alimentent le cercle vertueux des habitants des quartiers gentrifiés. En effet, sa demande au niveau culinaire pousse l’offre à se développer dans ce sens pour satisfaire les consommateurs.

À la maison, il m’a expliqué qu’il adorait cuisiner mais pour lui ça n’était pas vraiment une corvée, au contraire, il voit cela comme un bon moment qui le coupe de sa journée de travail : « C’est la cuisine qui me fait sentir que y’a rien qui m’oppresse, c’est assez thérapeutique au final ». Mathieu et sa compagne essaient de faire à manger plutôt que de commander mais il explique que cela dépend du temps qu’ils peuvent prendre. On comprend qu’il a le confort de pouvoir commander quand il le souhaite, manger au restaurant ou encore compter sur sa compagne, ce qui n’est pas le cas d’un grand nombre de femmes pour qui l’accomplissement de ces tâches domestiques est une obligation quotidienne. Pour ce qui est des repas, puisque, comme il me l’a dit lors de l’entretien : « on se lâche sur de la malbouffe parfois en soirées, par exemple je vais me prendre un bon burger », à la maison ils mangent sainement pour maintenir une certaine stabilité. Ils ne mangent pas de gluten car sinon ils risquent de se sentir ballonné, les plats sont à base de quinoa, boulgour ou riz avec des légumes ou des protéines végétales car ils ne mangent pas de viande, par conscience écologique. Finalement, l’équilibre dans leur assiette leur permet ainsi de le maintenir dans leur vie. Ce style de vie est bien typique des habitants des quartiers gentrifiés comme Sylvie Tissot l’explique dans son texte. En effet, l’auteure montre que les habitants des quartiers gentrifiés cherchent à se démarquer des classes populaires notamment grâce à leur alimentation. Ils privilégient des aliments plus fins contre des plats gras jugés malsains et vulgaires, ils choisissent ce qu’ils adoptent mais aussi ce qu’ils repoussent. Ces jugements de goût vont donc passablement changer le paysage commercial du quartier en le renouvelant afin de correspondre à des normes culinaires bien précises, allant du type de nourriture, au choix des matériaux et du décor selon les établissements. La ville, ou du moins le quartier apparaît alors comme un endroit « ouvert sur le monde » à même d’accueillir des populations diversifiées dans leurs origines, mais surtout des populations ayant des moyens financiers non négligeables. Ce processus se déroule au détriment des commerces et plus largement des habitants antérieurement présents dans ces quartiers, pour qui le coût de la vie devient trop élevé. L’exemple de Tissot se base sur la « soul food » qui est une nourriture grasse de tradition afro-américaine et qui est rejetée par les gentrifieurs car opposée aux modes « healthy ». J’ai retrouvé chez mon enquêté les mêmes éléments qui expliquent donc les logiques des pratiques d’ouverture et de fermeture à certains goûts et produits dans les quartiers gentrifiés, comme le dit Tissot : « les cultures légitimes se transforment, en puisant parfois dans les pratiques illégitimes. (…) donnent finalement à voir ce que la « diversité » fait à la distinction sociale. ». 

Mathieu et sa compagne cuisinent parfois tous les deux, pour « partager ce moment », m’a-t-il expliqué. Il m’a également dit que beaucoup de ses recettes étaient inspirées du réseau social Instagram. On peut supposer que c’est une façon pour lui d’avoir une bonne image de sa propre vie en s’inspirant de celles des influenceurs auxquels il s’identifie.  Ainsi, la conception que nous avons de l’alimentation va bien plus loin que le simple fait de se nourrir, elle est largement symbolique et contribue à construire notre identité sociale.  Pour Mathieu, c’est un des éléments fondateurs de son style de vie sain, écologique et « ouvert sur le monde ».

Il est clair que la plupart des personnes qu’il côtoie ont une alimentation, de même qu’une position socio-économique, similaire à la sienne. Lorsque je lui ai demandé comment ses goûts avaient évolué à travers le temps, il m’a dit que quand il était enfant il détestait beaucoup d’aliments, son adolescence quant à elle était centrée sur la viande et le pain, mais maintenant il est attiré par des choses différentes : « Maintenant j’ai pris beaucoup de plaisir dans des trucs qu’avant je trouvais pas ouf, là un bon Dahl ça me fait trop plaisir de le préparer », « ça m’aurait semblé chiant mais maintenant je trouve ça cool ». Il dit qu’il a parfois l’impression d’être un « daron » (un père de famille, un « vieux ») mais que c’est assez « cool » au final.

De plus, Mathieu m’a dit appartenir à un groupe de course à pied avec lequel il sort tous les dimanches, ce qui me semble participer dans la recherche d’un mode de vie sain et certainement d’une apparence « fit ».

Ces éléments nous indiquent que la position sociale des habitants de quartiers gentrifiés leur permet d’avoir des pratiques aimantaires saines, avec de bons produits, étant souvent exotiques. Plus largement, les fréquentations et la socialisation, forment les goûts en matière de cuisine, de sport ou encore de façon de parler ou de s’habiller. De manière générale, l’entretien que j’ai eu avec Mathieu a beaucoup recoupé le texte de Sylvie Tissot : les habitants des quartiers gentrifiés cherchent à manger des choses perçues comme « saines » et « simples » et sont attirés par une alimentation plus exotique que traditionnelle. Le goût affirmé par Mathieu pour ces produits mais aussi pour la pratique de la cuisine comme activité de choix, reposante et agréable, le distingue des classes populaires dans lesquelles la cuisine est plus souvent perçue comme une corvée quotidienne.

3.3 Les voyages

Mathieu et moi avons aussi parlé de ses voyages afin d’approfondir la question des styles de vie au sens large, et ses réponses ont été passionnantes. Il dit apprécier voyager, mais explique qu’il l’a surtout fait par le passé. Il avait plus de vacances, moins de responsabilités vis-à-vis de son employeur, il partait avec ses parents, ou ensuite grâce à l’argent qu’il gagnait avec des petits jobs étudiants. Il a également fait un voyage « Erasmus » aux États-Unis et en a profité pour voyager au Mexique. Ces éléments permettent de situer la classe favorisée à laquelle Mathieu appartenait depuis le début de sa vie. Cependant, il a réduit la cadence depuis environ trois ans. En effet, sa volonté d’investir financièrement, les responsabilités nouvelles qu’il a acquises ou encore les nombre de semaines de vacances qui ne sont plus les mêmes. De plus, sa conscience écologique l’a assez vite rattrapé « J’ai tellement pris l’avion que quand je suis rentré de mon Erasmus, j’ai eu une prise de conscience, ça me paraissait démesuré et je me suis dit que j’avais un peu abusé ». Depuis trois ans donc, il voyage uniquement en Europe et en train, ce qu’il estime être une bonne alternative écologique. Mathieu dit que s’il reprenait l’avion ce serait pour un long voyage et il faudrait que cela en vaille la peine, cependant trouver la possibilité de le faire n’est plus aussi simple. Il semble que dans le discours de Mathieu, lorsqu’il parle de la cuisine autant que des voyages, sa conscience écologique est souvent en contradiction avec (et parfois subordonnée à) son plaisir.

Il semble que dans le discours de Mathieu, lorsqu’il parle de la cuisine autant que des voyages, sa conscience écologique est souvent en contradiction avec (et parfois subordonnée à) son plaisir

A propos de son « Erasmus », Mathieu dit avoir apprécié ce voyage car il s’y est senti intégré comme un local et non comme un simple touriste. Le discours qu’il tient semble bien découler de sa volonté de se distinguer des classes populaires, qui incarnent les « touristes » (« de masse ») donc les « mauvaises pratiques » de mobilité et de loisir. Au contraire, Mathieu développe ce qu’il conçoit comme de « bonnes pratiques ». On peut retenir de cette enquête que la cuisine n’est qu’un élément parmi l’ensemble des goûts et des pratiques distinctives des fractions intellectuelles des classes moyennes supérieures, notamment en situation de gentrification. Mathieu m’a fait part de son côté sportif comme de sa conscience écologique en passant par les manifestations auxquelles il participe régulièrement. Ce sont ces préférences et bien d’autres qui le permet de se distinguer par ses goûts mais aussi ses dégoûts.

4. Conclusions générales

Revenons pour terminer sur le terme de bobo que Mathieu a utilisé plus d’une fois durant l’interview. Le terme bobo signifie initialement « bourgeois-bohème », mais cette notion aux contours flous est plus intéressante à appréhender sous l’angle des usages sociaux qui en sont faits. En utilisant le terme « bobo pop », Mathieu inclue dans une même appellation les termes « bourgeois » et « populaire », qui apparaissent a priori opposés. On peut faire l’hypothèse qu’il entend ainsi justifier son style de vie plutôt bourgeois par le fait qu’il aime certaines choses plus banales. Les membres des classes moyennes-supérieures, en particulier dans les fractions intellectuelles, sont souvent attirés par le mode de vie des bourgeois-bohème « branchés » qu’ils envient. Finalement, on ne peut pas vraiment dire qui « l’est » ou « ne l’est pas », et ce n’est pas une question pertinente sociologiquement, car c’est plus une catégorie relationnelle qui sert de repoussoir : le « bobo » c’est toujours l’autre. Ce qui a été pertinent pour moi dans cette enquête, est que lorsqu’on questionne quelqu’un au cours d’un entretien, on se questionne toujours un peu soi-même aussi. Alors finalement, si ma condition sociale se rapproche de la sienne, à quel point mon mode de vie risque-t-il de se rapprocher progressivement du sien ? Je n’ai qu’une emprise limitée sur ces éléments mais c’est un réel pouvoir que d’en prendre conscience.

Références

1Sylvie Tissot, « 9. “Anything but Soul Food“. Goûts et dégoûts alimentaires chez les habitants d’un quartier gentrifié », in Philippe Coulangeon et al., Trente ans après La Distinction de Pierre Bourdieu, Paris, La Découverte, 2013, p. 141-152.

2Pierre Bourdieu, La distonction, Paris, Minuit, 1979

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Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·icePar Camille Bardet, étudiante
Contactcamille.bardet.1@unil.ch
EnseignementSéminaire de sociologie générale

Par Marc Perrenoud et Lucile Quéré
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Viral

Les clichés de la contestation

Expérience de la pandémie
Lors du cours-séminaire « Sciences sociales de la médecine et de la santé » qui s’est déroulé en 2022/23 à l’UNIL sous la houlette de Laetitia Della Bianca, Céline Mavrot et Francesco Panese, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené des enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux autour de la thématique cruciale des vaccins. Les paroles recueillies et/ou les problématiques abordées composent la trame d’expériences partagées et/ou de vécus intimes en lien avec cette problématique.

Une enquête de Yasmina Bruccoleri et Loris D’Albenzio

Lors de la crise du coronavirus, les oppositions face aux mesures sanitaires instituées par les gouvernements ont été vives et ces dernières se sont vues largement commentées dans la sphère médiatique. Ces oppositions ont pris diverses formes, dépendant du contexte national et politique du pays. En Suisse, ces contestations se sont grandement exprimées sur la place publique, dans le cadre de manifestations. Dans cette enquête, nous les appréhendons comme des performances, à savoir des actions mises en scène mues par une volonté : celle d’être porteuses de sens, d’agir comme signifiant. Nous convoquons la définition de Richard Schechner (Féral, 2013) pour décortiquer cette notion de performance. Celle-ci est décrite comme un être (se comporter comme), un faire (actions menées en reflet de l’être pensé) et un “montrer le faire” (placer dans l’horizon perceptible des récepteur·rice·s). La performativité quant à elle, concept au cœur de notre enquête, est le potentiel de résonance de cette performance. Celle-ci agit comme un rappel du caractère situé des acteurs·trices et des récepteur·trice·s.

Notre étude s’intéresse aux photographies de presse qui ont capturé des manifestant·e·s et leurs revendications, lors de trois manifestations contre les mesures sanitaires en Romandie, en 2021. Les manifestations de notre corpus ont été sélectionnées car convoquées par trois groupes différents, aux sensibilités politiques différentes, dans des moments charnières de la politisation des mesures sanitaires. En ce qui concerne les photographies, nous les avons sélectionnées selon leur photogénie, mettant le mieux en lumière la performativité des manifestant·e·s, ainsi que selon leur richesse en termes de revendications.

Bien que beaucoup discuté, cette enquête prend le pari de s’emparer de ce sujet par un angle davantage méconnu : par le biais de la sociologie de l’image et par l’image (Becker, 1976). Cette recherche vise à répondre à cette interrogation : Comment la photographie nous permet d’appréhender les revendications, étant donné leur performativité, des entreprises de mouvements sociaux1 contre les mesures sanitaires ? Et comment celle-ci agit comme un espace de contraintes et de possibilités pour les différents acteur·ice·s2 ?

Contextes des prises de vue

Que nous racontent les photographies ? Tout d’abord, avant de proposer une narration de nos sept photographies, il semble nécessaire de les contextualiser. Ces dernières ont toutes été capturées pendant la crise du coronavirus, puis publiées dans la presse après l’entrée en vigueur de mesures sanitaires. Lors de la rentrée académique 2021, l’obligation du certificat sanitaire pour accéder aux Hautes Écoles a été instaurée. En novembre de la même année, des votations au sujet d’un référendum visant à modifier les lois prises par la Confédération en mars 2021, dont l’instauration du certificat COVID, ont eu lieu. Le printemps et l’automne 2021 ont donc été traversés par de nombreuses réactions et mobilisation des citoyen·ne·s hostiles à ces mesures. Notre corpus s’inscrit dans cet espace-temps.

La photo n° 1 ci-dessous a été prise lors de la manifestation convoquée par l’association Éducation sans certificat, le 21 septembre 2021 à Lausanne. Protestant contre les mesures sanitaires appliquées aux Hautes Écoles, la manifestation avait pour but affiché3 de contester l’inaccessibilité des Hautes Écoles pour les étudiant·e·s n’étant pas vacciné·e·s. Cette photo, qui illustre un article du Temps, montre la manifestation à la Place de la Palud. L’article du journal, qui titre “Manifestation contre le certificat covid à Lausanne : « Là ça touche au droit à l’éducation »” utilise cette image comme première illustration du rassemblement.  

PHOTO 1 © Laurent Gillieron / Keystone

La deuxième série de photos ci-dessous, tirée du quotidien 24 heures, ont été prises lors d’une manifestation à Lausanne. Celle-ci a été convoquée par l’association politique Amis de la Constitution dans plusieurs villes de Suisse, le 16 octobre 2021, pour dire “Non au pass sanitaire et aux restrictions de nos libertés”4. La manifestation a réuni près de 1000 personnes à Lausanne. La série montre le défilé dans la rue Louis Ruchonnet.

PHOTO 2 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures
PHOTO 3 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures
PHOTO 4 © Jean-Paul Guinnard / 24 heures

La troisième et dernière série de photos documente la manifestation non autorisée contre le pass-sanitaire, à Genève, le 1er octobre 2021. Elle a été convoquée par plusieurs lieux culturels de Genève pour protester contre les restrictions d’accès aux établissements culturels et la vérification des identités dans ces espaces. Les trois photos choisies sont tirées d’un article du Courrier.

PHOTO 5 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier
PHOTO 6 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier
PHOTO 7 © Jean-Patrick di Silvestro / Le Courrier

Le contexte posé, il s’agit dès lors d’aborder les photographies à travers leur dimension narrative : quel récit nous proposent-t-elles ? Et de par leur dimension narratrice (Pérez-Simon, 2021) : comment participent-elles à un récit qui les dépasse ? Quelles fonctions remplissent-elles ? Pour ce faire, nous aborderons le récit de ces images ainsi que les émotions auxquelles elles font appel. Il s’agira ensuite, afin d’en dégager les dimensions performatives, d’interroger les “cadres de sens” mobilisés par les manifestant·e·s. Nous procéderons à une analyse des cadrages de mouvements sociaux comme conceptualisé par Robert D. Benford et al. (2012).

Capturer les revendications et les émotions

Au-delà de l’intérêt pour les dimensions narratives et narratrices des photographies, l’analyse des cadres selon Benford et al. (ibid.) permet d’appréhender la dimension cognitive des messages et des performances des manifestant·e·s capturé·e·s. La photographie est ici matériau d’observation de la “mobilisation en train de se faire” et l’analyse des cadres permet de rendre compte du caractère interprétatif de la performance, de sa conception jusqu’à sa réception.

En décortiquant les messages et postures contestataires de notre corpus, on s’aperçoit que les notions de dictature, démocratie et relation au droit et à la liberté d’expression et de pensée sont récurrentes. En effet, que cela soit lors des manifestations de septembre ou d’octobre à Lausanne, la situation est définie comme “dictatoriale” en relation avec les mesures sanitaires prises par le Conseil fédéral en septembre 2021. Toutefois, la définition de cette situation ne prend pas les mêmes tons et n’induit pas, selon les pancartes, les mêmes conséquences. Celles présentées renvoient tantôt au cadre cardinal de la jeunesse comme garante de l’avenir du pays mis en danger par ces mesures (manifestation de septembre 2021 organisée par l’association Éducation sans certificat), tantôt à une déshumanisation des citoyen·ne·s, renvoyant à l’imaginaire collectif des régimes totalitaires (manifestation du 16 octobre 2021 organisée par l’association Amis de la Constitution). Il semblerait que la définition de la situation prend alors plusieurs formes sous le parapluie discursif que constitue la “dictature”. 

Grâce aux dispositifs de sensibilisation (Traïni & Siméant-Germanos, 2009), on perçoit que les performances mobilisent des expériences socialisatrices émotionnelles antérieures chez le spectateur·ice·s, de par la mise en scène des revendications. Nous pouvons discerner, dans les séries 1 et 2, la volonté de susciter de l’inquiétude et de la peur (masque blanc inexpressif, anonyme), la résistance (poing levé) et la satire politique (Berset muni des attributs d’Hitler). La convocation d’émotions est une stratégie mobilisée dans les argumentaires des manifestant·e·s, en cela qu’elle évoque des expériences antérieures se voyant dès lors, re-signifiées. L’étymologie du mot émotion, du latin emovere signifiant « ébranler », « mettre en mouvement »5, nous rappelle que son usage dans les manifestations a un potentiel et un objectif de réaction auprès des spectateur·ice·s, souhaitant les bousculer et/ou les inviter à la mobilisation.

Le lexique de la dictature permet aussi d’interroger les dispositifs discursifs motivationnels, autrement dit le discours motivant à l’engagement, mobilisant de manière récurrente la rhétorique du doute quant aux discours hégémoniques. L’éloge du doute à propos des médias et des discours des autorités publiques ainsi que la valorisation de l’expression de celui-ci sont affichés à plusieurs reprises dans les différentes manifestations observées. Il semblerait que cet argument soit une réponse à un cadrage présent dans l’opinion publique associant les anti-pass à un régime de post-vérité qui semblerait être de l’ordre du complot. Il semblerait que les revendications misant sur les cadres du doute tentent de contrer ce cadrage médiatique vécu comme défavorable pour leur crédibilité. Ce fait s’observe dans l’invocation de positions d’autorité, telle que la citation d’Aristote (photo 1) servant à remettre en question la véracité des discours d’État ou de groupes médiatiques et permettant ainsi d’apporter une forme de légitimité aux manifestant.e.s. D’un autre point de vue analytique, ces questions peuvent être observées par le prisme de l’analyse du travail identitaire, au sens de Michael Voegtli (ibid.), où le mouvement tente de stratégiquement se poser comme détenteur d’une vérité, face à des assignations de groupes extérieurs les positionnant de façon péjorative dans la sphère de la “fake news”. Cette analyse par l’identité du groupe, nous permet de comprendre que l’engagement dans certains groupes anti-mesures pourrait se jouer dans une forme de remise en question des vérités établies.

D’une autre façon, nous pouvons constater que l’usage de symboles dans la manifestation d’octobre 2021 à Lausanne, analysé par le biais de la motivation à l’engagement, convoque une rhétorique propre à d’autres espaces de contestations. Que l’on pense au symbole de la working girl du “We Can Do It” (photo 3) détourné de son sens pour y présenter Keny Arkana6 déchirant un QR-Code, ou aux diverses occurrences de drapeaux suisses et cantonaux (photos 1, 3, 5), l’on peut s’interroger sur une volonté d’afficher un message politique qui puisse parler à d’autres groupes sociaux, dans l’optique de susciter l’engagement. Mais plus largement, le recours à certains symboles peut être une opportunité pour ces EMS de détourner et publiciser une identité qui soit en phase avec d’autres luttes, comme le rapprochement qui est fait entre féminisme et antivaccin dans l’idée que le corps féminin ne doit être soumis à des diktats et injonctions extérieures, ce que l’on retrouvera notamment dans d’autres contextes nationaux, tel qu’en France avec l’utilisation du #MyBodyMyChoice. Par ailleurs, nous observons un détournement associé à la Shoah ou au totalitarisme, tel que les références à Adolf Hitler ou aux symboles SS, qui tente de comparer la situation vécue aujourd’hui à celle de l’Allemagne nazie. Comme Benford et al. le soulignent (ibid.) toutefois, un décalage important entre le diagnostic d’une situation par l’entreprise de mouvement social et la perception de la situation vécue par les récepteur·ice·s, peut engendrer une décrédibilisation du mouvement dans son entier. Il s’avère incontestable que ce parallèle avec l’horreur absolue a contribué à la décrédibilisation des manifestant·e·s.

“Performe, c’est pour la presse !” : opportunités et contraintes de la photographie

Une dimension cruciale de notre analyse visuelle est la façon dont les manifestant·e·s s’emparent de la photographie comme d’un outil permettant un échange direct avec les médias et l’opinion publique. Au-delà du fait de s’adresser aux challengers, certaines communications visent directement la presse et ont vocation à être photographiées et publiées par cette dernière, créant ainsi une sorte de mise en abîme. La manifestation des milieux culturels à Genève en est un parfait exemple. La banderole clamant “contre le certif’ obligatoire, contre l’extrême droite” (photo 6) semble faire référence au cadrage médiatique des précédentes manifestations, érigeant les opposant·e·s au mesure anti-covid comme étant un bloc quasiment monolithique d’extrême-droite. La banderole agit comme une redéfinition de l’identité des manifestant·e·s (Voegtli, ibid.) face à cet espace de contraintes. Aussi, sur la photo 4, la manifestante clame par le biais d’une écriture manuscrite sur son carton : “Merdia, vous ne pourrez pas ôter notre bon sens et notre esprit critique ». La manifestante insulte les médias, leur adressant directement un message : quel que soit le traitement médiatique, aussi mauvais soit-il, son avis et celui de ceux qu’elle considère comme étant du même camp politique ne seront pas ébranlés par celui-ci. Les photographies peuvent donc s’avérer être des opportunités de réponse immédiate aux premiers utilisateurs : les médias. La performativité des manifestant·e·s, en se présentant aux médias de façon spectaculaire peut donc avoir pour but de maximiser ses chances d’être pris·e en photo. La presse quant à elle répond à des logiques du champ médiatique en sélectionnant les photos les plus fortes, qui permettront l’illustration de l’angle choisi par le journal ou encore qui répondront au besoin de captiver le lectorat. Pour exemple, la photo 7 nous fait voir la position de la caméra, au milieu de deux camps, donnant une impression d’oppression policière. Celle-ci sert d’illustration à la narration et de point d’appui pour la rédaction de l’article.

La contextualisation des journaux et l’analyse du cadrage photographique nous permettent de comprendre les dynamiques de l’utilisation de la photo dans un journal. Par exemple, l’utilisation de la photo 2 comme première photo illustrant l’article du 24 heures n’est pas anodine. Si l’on se concentre également sur l’analyse purement visuelle de la photo, la volonté de cadrer la photographie de manière verticale rend saillante le haut de l’image et amène l’œil à se focaliser sur la caricature d’Alain Berset portant les attributs d’Hitler (photo 2). On peut supposer une volonté d’attirer l’attention voire de décrédibiliser les manifestant.e.s grâce à la mise en avant de certaines images, notamment lorsque celles-ci touchent à des thèmes aussi graves, en l’occurrence le nazisme. Le cadrage du problème mobilisé par le manifestant est en dissonance avec la réalité communément perçue et tolérée. En mettant au premier plan cette performance, le journal rend centrale cette dissonance et travaille l’identité de l’EMS en la décrédibilisant, et d’une certaine façon présente, par le biais de cette caricature, une caricature du mouvement.

La trajectoire des images nous montre aussi que les clichés peuvent être réutilisés à d’autres desseins que celui de la seule apparition dans la presse. En effectuant une recherche inversée sur des moteurs de recherches, l’on constate que les images peuvent être (ré)utilisées par d’autres organismes ou groupes sociaux. Si l’on reprend la photo 2, par exemple, bien qu’utilisée par les médias pour documenter la manifestation de septembre 2021, celle-ci est également utilisée par un organisme luttant contre la récupération politique de la Shoah et la banalisation de l’antisémitisme7. Les manifestant·e·s. sont donc contraint·e·s, de par l’éventualité d’être photographié·e·s et affiché·e·s publiquement, de se limiter à ce que l’image performée corresponde à la performance désirée. De même façon, une image de presse peut permettre de renforcer l’adhésion au groupe, le processus de cadrage de l’EMS ou encore de travailler l’identité collective de celle-ci. La photo 1 a, par exemple, été publiée sur le site de l’association Éducation sans certificat, et sert à documenter les actions de l’EMS, autant qu’à éventuellement publiciser la portée du combat menée et joue comme “motivant” à/au (maintien de) l’engagement, appuyant la performativité des revendications.

Photographier la performativité : pour une sociologie visuelle des mouvements sociaux

L’analyse visuelle nous a permis d’aborder la performativité des revendications par le biais d’outils mêlant analyse sociologique, politique et visuelle. La photographie offre aux chercheur·euse·s en sciences sociales et politiques de saisir les revendications performées, comme il ne serait possible de les aborder en étant sur place. Celle-ci met en évidence des interactions et des dimensions uniquement saisissables par son biais en mettant en lumière des enjeux qui la dépassent : elle projette le jeu interactionnel entre les médias et les membres d’entreprise de mouvements sociaux. La photographie, par son cadre, permet d’informer au sujet des manifestant·e·s mais également de ce qui sera vu comme information utile et pertinente pour le public de masse. Par ailleurs, nous pouvons observer comment un modèle d’esthétisme incorporé influe à la fois sur le cadrage du/de la photographe et sur sa sélection pour l’article. La photo se doit d’être photogénique et efficace ; l’œil du/de la lecteur·ice doit en reconnaître les codes afin que son intérêt soit suscité, et que les revendications entrent en résonance avec celui/celle-ci.

L’analyse visuelle de la performativité des revendications anti-mesures nous indique ce qui fait résonance chez les récepteur·trice·s et nous permet de dresser, en partie du moins, l’état du traitement médiatique des revendications affichées. Pour une analyse complète, il aurait été intéressant d’enquêter sur des angles morts de notre recherche, en interrogeant les discours des manifestant·e·s sur le sens qu’ils et elles donnent à leur performance, sur la réception de ces derniers par les médias et les lecteur·ices, ainsi que sur les stratégies des acteurs face aux espaces de contraintes et de possibilités que la photographie, comme pratique sociale, induit.

Finalement, si la sociologie visuelle a longtemps été considérée en francophonie comme le parent pauvre de la sociologie, il s’avère pourtant incontestable que la photographie s’érige en objet sociologique à part entière permettant d’approcher les entreprises de mouvements sociaux, en action, en train de se faire, et ce de façon sensible. Celle-ci a l’avantage, en un cliché capturé, de nous renseigner sur des dynamiques sociopolitiques au sujet des photographié·e·s, des photographes et des destinateur·trice·s de la photographie, proposant ainsi, une lecture multidimensionnelle du monde social.


  1. On préférera le terme d’entreprise de mouvements sociaux (ci-après EMS) à mouvement social sachant que les groupes revendicateurs sont dynamiques et changeants, formés de coalitions d’acteur·ice·s changeants, sans forcément s’inscrire dans les logiques d’une organisation. Voir Fillieule, O. (2009). De l’objet de la définition à la définition de l’objet. De quoi traite finalement la sociologie des mouvements sociaux ? Politique et Sociétés, 28(1), 15–36. https://doi.org/10.7202/001723ar.
  2. Des journalistes aux manifestant·e·s, en passant par le photographe, les lecteur·ice·s et les challengers.
  3. Article Le Temps, Manifestation contre le certificat covid, le 21 septembre 2021 à Lausanne https://www.letemps.ch/suisse/manifestation-contre-certificat-covid-lausanne-ca-touche-droit-leducation (consulté le 2 avril 2022).
  4. Article du 24 Heures, Rassemblement « Non au pass sanitaire et à la restriction de nos libertés », le 16 octobre 2021 à Lausanne https://www.24heures.ch/nouvelles-manifestations-de-protestations-en-suisse-396407280801 (consulté le 02 avril 2022).
  5. Entrée “Émotion”, Dictionnaire éthymologique. https://www.cnrtl.fr/etymologie/émotion (consulté 6 juin 2022).
  6. Keny Arkana est une chanteuse de rap exerçant principalement en France et s’étant rapidement opposée à l’imposition du pass sanitaire en France. Originellement, le symbole de Keny Arkana peut être retrouvé dans d’autres manifestations anti-pass en France avec un autre message : “Que les conflits d’hier ne nous divisent plus ; Que la police se joigne à nous car elle est aussi le peuple ; L’heure est trop grave, on a besoin de tout le monde”.
  7. L’OCAD en fera un article sur son site internet pour documenter l’augmentation des cas d’antisémitisme en 2021, voir : https://cicad.ch/fr/antisemitisme-en-suisse-romande-augmentation-des-cas-en-2021 (consulté le 03 juin 2021).

Biographie

Benford, R., Snow, D. & Plouchard, N. (2012). Processus de cadrage et mouvements sociaux : présentation et bilan. Politix, 99, 217-255. https://doi.org/10.3917/pox.099.0217

Féral, J. (2013). De la performance à la performativité. Communications, 92, 205-218. https://doi.org/10.3917/commu.092.0205

Fillieule, O. (2009). De l’objet de la définition à la définition de l’objet. De quoi traite finalement la sociologie des mouvements sociaux ? Politique et Sociétés, 28(1), 15–36. https://doi.org/10.7202/001723ar

Traïni, C. & Siméant-Germanos, J. (2009). Introduction. Pourquoi et comment sensibiliser à la cause ?. Dans : Christophe Traïni éd., Émotions… Mobilisation (pp. 11-34). Paris: Presses de Sciences Po. https://doi.org/10.3917/scpo.train.2009.01.0011

Pérez-Simon, M. (2021).  De l’image narrative à l’image narratrice. Ce que la théorie de Genette fait dire sur Mélusine, Perspectives médiévales [Online], 42 | Online since 10 July 2021, connection on 09 June 2022. URL: https://journals.openedition.org/peme/37379; DOI: https://doi.org/10.4000/peme.37379

Voegtli, M. (2010). 10. « Quatre pattes oui, deux pattes, non ! » L’identité collective comme mode d’analyse des entreprises de mouvement social. Dans : Éric Agrikoliansky éd., Penser les mouvements sociaux: Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines (pp. 203-223). Paris: La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.filli.2010.01.020

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Harcèlement-intimidation entre pairs en milieu scolaire

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La place des émotions dans la formation de la Police Suisse

Par Sabrina Gallarotti et Marisa Maruccia

Ces dernières années, la Police a souvent été au centre des débats sociaux et politiques, notamment à cause de sa (non) gestion de la violence et des émotions. En effet, les meurtres aux mains de policier·ère·s aux Etats-Unis sont devenus tristement célèbres, provoquant des vagues de protestations internationales. Le meurtre de George Floyd en 2020 est même devenu “l’emblème” des violences policières et des mouvements Black Lives Matter (BLM) et All Cops Are Bastards (ACAB). La Suisse n’est pas immunisée contre ces problématiques, étant elle-même devenue le théâtre d’un scandale similaire lors de la mort de Mike Ben Peter à Morges en 2021.

Après nous être lancées dans la création d’un corpus de littérature et la mobilisation de concepts, nous nous sommes intéressées aux Académies de police, notre but étant d’établir un lien entre formation et terrain.

Nous avons récoltés différentes données :

  • Sites internet des Académies
  • Notes de cours d’un.e aspirant.e
  • Entretien avec un.e instructeur.rice d’une Académie Suisse
  • Questionnaire en ligne anonyme, partagé à plusieur.e.s aspirant.e.s
  • Observation lors de la “Journée des Familles” et la cérémonie de certification des ASP dans une Académie Suisse.

Nous nous sommes heurtées à beaucoup de refus car la Police est un milieu très fermé où règne presque une certaine loi du silence. Beaucoup ont refusé de participer à la recherche, par souci du secret professionnel mais également du respect de leur hiérarchie et de leurs collègues (parfois même quand iels ne faisaient plus partie des forces de l’ordre).

Au-delà de ces problématiques au centre des débats sociaux, l’impulsion pour cette recherche nous a été donnée par une phrase prononcée avec grande nonchalance par un·e aspirant·e policier·ère au détour d’une discussion banale lors d’un dîner en famille : “Tu veux voir la vidéo d’un mec qui se tire une balle dans la tête ?”. Cette interaction brusque nous a questionné sur la banalisation de la violence et des émotions fortes qui peuvent émerger quotidiennement dans la Police, une profession considérée à forte charge émotionnelle. Ladite vidéo évoquée par l’aspirant·e faisait partie du programme de formation dans son Académie de Police. Ainsi, la question s’est posée de savoir comment les futur·e·s policier·ère·s sont formé·e·s à la gestion des émotions et comment cet apprentissage est réellement mobilisé une fois sur le terrain.

Tu veux voir la vidéo d’un mec qui se tire une balle dans la tête ?

En Suisse, il existe plusieurs Académies qui se chargent à la fois de la formation des agent·e·s de Police et de celle des Assistant·e·s de Sécurité Publique (ASP), qui sont engagé·e·s en soutien à la Police dans divers domaines (unités d’intervention, circulation routière, convoi de détenu·e·s). La formation se déroule dans un premier temps à l’Académie (entre 3 mois et 1 an selon le poste), puis dans un second sur le terrain, au sein des brigades. Comme on peut le voir sur les sites internet des Académies, la préparation physique est l’aspect le plus valorisé de la formation et du recrutement, bien qu’il existe également une partie théorique et psychologique malheureusement moins documentée sur ces dits sites. Cette prédominance du “physique” s’est confirmée lors d’une observation dans une Académie à l’occasion d’une “Journée des familles”, par ailleurs très protocolaire et militaire, où toutes les démonstrations proposées étaient en lien avec les compétences physiques (self-défense, menottage, arrestation, marche…).

L’enseignement psychologique des aspirant·e·s suit un programme commun dans tout le pays (avec un manuel de référence obligatoire), mais ce n’est pas le cas des formations continues qui sont propres à chaque canton.

Des notes prises en cours de psychologie par un·e aspirant·e nous ont appris qu’iels sont sensibilisé·e·s aux problématiques qui surviennent sur le long terme (comme le burn-out ou la dépression) mais également à l’importance des compétences émotionnelles dans leur travail. Les aspirant·e·s acquièrent des connaissances sur le fonctionnement des émotions et des conseils pour apprendre à les gérer. La formation se focalise sur deux axes : les émotions des agent·e·s et celles de la personne avec qui iels entrent en interaction. En théorie donc, une certaine importance est accordée à la question des émotions et au risque qui survient si on les réprime, même si on remarque que les cours sont très axés sur la gestion du conflit avant toute chose. De nombreux aspirant·e·s déplorent la longueur et la lourdeur de ces cours, qui ne suscitent pas toujours beaucoup d’entrain et sont parfois difficiles à assimiler (notamment pour les aspirant.es qui sont en reconversion et qui ont quitté les bancs de l’école depuis longtemps). Sans surprise, une majorité affirme préférer les mises en situation pratiques plutôt que les cours théoriques, bien qu’iels ne les trouvent pas exhaustifs. Un·e aspirant·e résume même cela ainsi, lorsqu’iel est interrogé.e sur son appréciation de la formation : “on n’est jamais prêt à affronter la misère sociale et la mort”.

On n’est jamais prêt à affronter la misère sociale et la mort

Les professionnel·le·s du domaine ont également souligné lors d’interviews que la question des émotions était en pleine évolution et que cela donnait lieu à un conflit générationnel entre ceux qui les considèrent comme une faiblesse, une remise en question de leur virilité (Loirol, 2006) et les nouvelles générations d’agent·e·s pour qui cela fait partie intégrante du travail. Les nouveaux agent·e·s trouvent tous·tes leur propre moyen de gérer leurs émotions, que cela soit par le sport, la thérapie ou l’humour. Toutefois, l’entraide et la solidarité de groupe sont primordiales dans le processus, à partir de l’Académie jusque dans les brigades.

Le travail émotionnel touche aux émotions “négatives”, comme la colère, mais également aux émotions “positives”, comme l’empathie, qui joue un rôle central dans la profession (Daus et Brown, 2012). Il existe un conflit sur le rôle de l’empathie dans le quotidien des agent·e·s car iels doivent emphatiser sans se laisser manipuler, et rester objectif sans pour autant objectifier les individus. Trop souvent, les aspirant·e·s associent empathie et faiblesse. Sans oublier qu’il existe toute une dimension genrée associée à l’expression des émotions, considérée comme “féminine”. Les logiques patriarcales sont encore très présentes dans ce métier à prédominance masculine.

Dans le cadre de notre recherche, nous nous sommes focalisées sur le concept de « travail émotionnel » défini par Arlie Hochschild comme « l’acte qui vise à évoquer ou à façonner, ou tout aussi bien à réprimer un sentiment » (Hochschild, 2003). Ce travail peut avoir des conséquences positives, mais aussi de nombreuses conséquences négatives. La (non-)réalisation de ce travail peut, par exemple, entraîner de nombreux problèmes de santé physique et mentale, comme l’épuisement émotionnel et le burn-out (Daus et Brown, 2012). Le métier de policier·ère fait partie des professions dites “à incidents émotionnels” (Monier, 2022). Monier, qui s’est intéressée dans ses travaux aux policier·ère·s français, spécifie que : « Les conséquences d’une non-prise en compte des aspects émotionnels dans ces métiers […] peuvent s’avérer dramatiques, à la fois au niveau humain et individuel, et au niveau de l’organisation et de sa performance collective » (Monier, 2014).

Les femmes peinent à s’y imposer et malgré une meilleure intégration, le sexisme ordinaire est encore très présent. Une problématique supplémentaire à laquelle il faudrait sensibiliser les agent·e·s.

La première arme qu’ils ont en poche, c’est la relation

Ainsi, au-delà d’une formation de base plus complète, il est important de développer les formations continues une fois sur le terrain ainsi que les systèmes de soutien psychologiques pour les agent·e·s tout au long de leur carrière. En Suisse, bien qu’il y ait un programme “de base” commun aux Académies, il y a toujours des différences entre Cantons, notamment pour ce qui est des formations continues (qui ne sont pas toujours obligatoires d’ailleurs). Pour conclure, la question des émotions dans le métier de policier·ère·s est en évolution depuis de nombreuses années et suit un développement que l’on pourrait considérer positif car la santé mentale des agent.es devient une nouvelle priorité, aux côtés des problèmes systémiques soulevés par les mouvements ACAB et BLM. Il devient donc également primordial de sensibiliser les agent·e·s à ces nouvelles problématiques, tant pour assurer qu’ils soient justes dans leur travail que pour préserver leur santé des situations compliquée qu’iels vont affronter. La formation psychologique de base et la formation continue jouent un rôle clé dans la socialisation émotionnelle des policier·ère·s pour prévenir les dérives.

Références

1Daus, Catherine S. & Brown, Shanique G. (2012). Chapter 11 The Emotion Work of Police. In N.M. Ashkanasy, C.E.J. Härtel & W.J. Zerbe (Ed.), Experiencing and Managing Emotions in the Workplace (pp. 305-328). Emerald Group Publishing Limited, Bingley. https://doi.org/10.1108/S1746-9791(2012)0000008016

2Hochschild, Arlie. (2003). Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale. Travailler, 9, 19-49. https://doi.org/10.3917/trav.009.0019

3Loriol, Marc, Boussard, Valérie & Caroly, Sandrine. (2006). La résistance à la psychologisation des difficultés au travail: Le cas des policiers de voie publique. Actes de la recherche en sciences sociales, 165, 106-113. https://doi.org/10.3917/arss.165.0106

4Monier, Hélène. (2014). La gestion des émotions au travail : le cas des policiers d’élite. RIMHE : Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, 13 (3), 105-121. https://doi.org/10.3917/rimhe.013.0105

5Monier, Hélène. (2022). La GRH est-elle alexithymique ? Étude des régulations des émotions dans des métiers à incidents émotionnels. Revue de gestion des ressources humaines, 124, 45-57. https://doi.org/10.3917/grhu.124.0045

Informations

Pour citer cet article Pour citer cet article
Nom Prénom, « Titre ». Blog de l’Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consulté le XX mois 2023. URL :
Auteur·icePar Sabrina Gallarotti et Marisa Maruccia, étudiantes en BA3 de Sciences Sociales
Contactsabrina.gallarotti@unil.ch, marisa.maruccia@unil.ch
EnseignementSéminaire Sociologie des émotions et de la socialisation

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