Contrôler ou soigner ? Le poids de l’histoire tumultueuse de l’électrochoc

Traitement révolutionnaire ou outil de contrôle psychiatrique ? L’électroconvulsivothérapie (ECT) suscite encore aujourd’hui un débat passionné. Longtemps décriée, cette thérapie fait son retour dans certains milieux psychiatriques. Entre controverses, avancées scientifiques et résistances idéologiques, enquête sur une pratique qui ne laisse personne indifférent.

Dans le cadre de ce cours, les étudiant·e·s développent une enquête autour d’un thème choisi collectivement, apprennent à réaliser une recherche documentaire, à analyser des sources primaires et à produire un travail écrit original contribuant à un projet commun.

Introduction

L’historien français, Hervé Guillemain, écrivait en 2020 que « choquer c’est faire » pour les psychiatresa à la fin des années 1930 et au début des années 1940 car, auparavant, ces derniers ne pouvaient qu’adopter une position passive face au traitement de leurs patient·e·s1. C’est donc notamment avec la thérapie par électrochocs que le psychiatre glisse d’une position passive à une position active dans le traitement des patient·e·s car il peut enfin agir sur les corps des malades2 :

« Mais que fait donc un psychiatre lorsqu’il « choque » ses patient·e·s : Exerce-t-il son contrôle sur les corps ? Soulage-t-il les symptômes des malades ? Et, que provoque-t-il au niveau du cerveau de ses patient·e·s ?»

Ces questions sont au cœur de l’histoire complexe et mouvementée de la thérapie par électrochocs (ECT). Il s’agira donc dans cet essai d’explorer les différents emplois de l’ECT, de son émergence à aujourd’hui, et d’étudier sa réception à travers les différentes périodes que la pratique a traversées.

Nous verrons, dans un premier temps que l’ECT sera reçue dès les années 40 comme une véritable innovation dans la pratique psychiatrique car le, ou rarement la, soignant·e peut enfin traiter de manière efficace les symptômes psychotiques de ses patient·e·s. Ensuite, avec l’avènement des neuroleptiques et des antidépresseurs, le primat des thèses psychanalytiques et la montée des mouvements antipsychiatriques, la pratique des électrochocs va connaître un déclin et va être mise en péril dans de nombreux contextes. Néanmoins, la pratique ne disparaît jamais complètement et regagne du terrain à partir des années 2000. Malgré les innovations et un regain d’intérêt pour la pratique, nous montrerons que l’ECT demeure une pratique stigmatisée du fait des idées reçues à son encontre. 

Secouer pour soigner

La pratique psychiatrique de l’électrochoc s’inscrit dans le courant empiriste de la psychiatrie. En effet, la thérapie naît de différentes expériences et découvertes médicales qui lui précèdent dont le coma insulinique et le choc au cardiazol. Ces deux pratiques s’installent en 1935 dans le monde de la psychiatrie et sont accueillies avec enthousiasme par les psychiatries des pays développés. Elles émergent dans un contexte d’expérimentation clinique et sont principalement employées pour traiter les schizophrénies. L’enthousiasme que suscitent ces nouvelles thérapies est dû au changement de dynamique qu’elles induisent dans le milieu de la psychiatrie ; la tâche des psychiatres ne se réduit plus qu’à interner les malades mentaux et attendre leur rémission spontanée car ils deviennent des agents actifs capables d’agir sur les symptômes des patient·e·s pour les calmer. En effet, avant les thérapies de choc, le psychiatre adoptait le plus souvent une position passive car il attendait que la maladie se guérisse d’elle-même. Or, les schizophrènes ne guérissaient pas spontanément et faisaient des années d’aller-retours dans les institutions médicales. Les hospitalisations passagères furent suivies par les transferts des patient·e·s dans des asiles ou sanatoriums. Grâce à la découverte des comas insuliniques, l’asile n’est plus qu’une simple « prison » visant à surveiller les « détenus » car on observe une réelle amélioration de l’état des malades à leur réveil. Le psychiatre auparavant aliéniste, qui avait pour but premier de contenir ses patient·e·s, se transforme en un psychiatre qui a le sentiment de pouvoir guérir les malades et agir directement sur les pathologies2.

Quelques mois suivant l’émergence du coma insulinique, la première véritable thérapie de choc voit le jour : le choc au cardiazol. Cette nouvelle thérapie a pour but de produire des convulsions (ce qui n’était pas le but premier de l’insulinothérapie) chez un·e patient·e mais, cette fois-ci, sans provoquer de coma. C’est grâce au camphre, puis au cardiazol en Europeb, que le psychiatre de Budapest, Ladislas von Meduna, provoqua des convulsions chez ses patient·e·s schizophrènes sans employer d’insuline. Après avoir longuement étudié les cerveaux de patient·e·s atteint·e·s d’épilepsie et ceux de patient·e·s atteint·e·s de schizophrénie Meduna se demanda si un antagonisme biologique pouvait exister entre les deux maladies et donc si, inversement, l’épilepsie pouvait soigner les schizophrènes. Après une période d’expérimentation avec le camphre (une substance similaire au cardiazol mais comportant différents inconvénients), Meduna commence à traiter, en 1934, ses patient·e·s avec du cardiazol. Mais le cardiazol ne fut jamais un grand succès car il ne déclenchait pas toujours les convulsions désirées et était redouté des patient·e·s3.

L’introduction de l’électricité dans les thérapies de choc

C’est en 1938 que la pratique de l’électrochoc est inaugurée par Ugo Cerletti et son assistant Lucio Bini à Rome3. C’est en se penchant sur les trouvailles de Meduna sur les effets thérapeutiques des crises épileptiformes provoquées par le cardiazol que Cerletti eut l’idée de produire des crises épileptiques à visée thérapeutique chez l’homme en remplaçant le cardiazol par l’électricité. Après une période d’expérimentation sur des chiens et des cochons, il conclut qu’un choc à faible intensité peut être expérimenté sur l’homme. En mars 1938, l’équipe de Cerletti fait l’expérience du premier électrochoc sur un homme schizophrène, à qui on ne demande pas le consentement qui n’était pas encore dans les mœurs. Cerletti relate dans ses écrits que l’expérimentation se fait de manière cachée et dans une atmosphère de frayeur. Au premier essai, le patient reste éveillé et demande qu’on cesse l’expérience mais les chercheurs procèdent à un second essai à un voltage plus élevé et pendant un laps de temps plus long. Le patient entre alors en crise convulsive et perd connaissance. D’après Cerletti, le patient aurait quitté la clinique de Rome trois mois plus tard et aurait été guéri. En effet, le psychiatre est convaincu de sa pratique et, en mai 1938, il présente les résultats de ses expérimentations à l’Académie Royale de Rome2. Par la suite, les électrochocs sont rapidement introduits en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, en Suède, au Danemark, aux États-Unis, au Japon4,5. En Suisse, ils suscitent beaucoup d’intérêt, notamment auprès des psychiatres Max Müller, médecin-directeur de l’hôpital psychiatrique de Münsingen et Oscar L. Foler, directeur de l’hôpital psychiatrique de Prangins6. En France, ou encore en Belgique, la diffusion de l’électrochoc est retardée à cause de la guerre. L’électrochoc n’y est donc adopté qu’au début des années 40 car il est difficile de s’approprier le matériel nécessaire à la pratique durant la guerre5. Seulement, peu d’informations sur la pratique suffisent à convaincre les psychiatres français, qui faisaient face à une restriction de l’utilisation du cardiazol et de l’insuline pendant la guerre et l’Occupation, d’adopter la nouvelle pratique. Face à l’interdiction allemande du traitement par l’insuline dans les asiles psychiatriques, l’électricité se présenta comme la solution par excellence et, en avril 1941, Lapipe et Rondepierre présentent leur premier sismothèrec auprès de la société médico-psychologique2. Un autre acteur important dans l’expansion de la pratique fut Lothar Kalinowsky, qui fréquenta la clinique de Cerletti au début de la thérapie par électrochocs. Il contribua à l’expansion de la pratique en France, en Angleterre et aux USA où la pratique fut bien reçue dans les lieux dans lesquels elle était introduite car il n’y avait plus besoin de se battre avec les patient·e·s pour pouvoir les injecter au metrazol. Cependant, il faut noter que la pratique de l’électrochoc ne parvint pas à s’imposer aussi aisément aux États-Unis car cette dernière s’opposait aux traditions psychanalytiques prônées de l’époque. En effet, les psychiatres psychanalytiques de la fin des années 40 étaient très suspicieux de la pratique car, si les résultats de celle-ci pouvaient s’expliquer par la biologie du cerveau, alors leurs théories psychanalytiques, qui attribuaient les maladies psychotiques à des problèmes de « bases psychodynamiques »3, tombaient à l’eau. Aux USA, c’est donc par opposition idéologique que l’ECT ne fut que peu pratiquée à la fin des années 40 et dans les années 503. Mais, généralement, l’électrochoc va rapidement remplacer le choc au cardiazol à travers le monde du fait de sa plus grande efficacité thérapeutique, sa facilité d’emploi et son coût beaucoup plus avantageux4,2. La pratique va, dans certains contextes des années 40, être utilisée massivement et parfois même de manière abusive1. C’est notamment ce que l’on constate dans le film suisse de Victor Rich (fig. 1 et 2), tourné en 1940, qui suit le traitement par électrochocs, administré par le docteur Oscar L. Forel, d’un jeune homme de 18 ans pour traiter sa « pédérastie », c’est-à-dire, son homosexualité6. Nous voyons ici que la pratique s’écarte, dans certaines instances, de son domaine de prédilection, à savoir le traitement médical des dépressions sévères et des schizophrénies, en étant mobilisée comme instrument de contention, voire de punition, des sujets.

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Figure 1 : Extraits du film de Victor Rich sur la pratique des électrochocs, sous le Dr Oscar L. Forel, à Prangin en 1940.
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Figure 2 : Extraits du film de Victor Rich sur la pratique des électrochocs, sous le Dr Oscar L. Forel, à Prangin en 1940.

Malgré ces dérives, l’ECT reste une pratique efficace pour traiter les symptômes psychotiques des malades. Cependant, la thérapie ne va pas s’avérer être une panacée dans le traitement de la schizophrénie car elle ne guérissait pas réellement la maladie4. Elle va alors être majoritairement utilisée pour traiter la mélancolie et la dépression.

Avant 1939, la thérapie par électrochocs se pratiquait sans anesthésie et les convulsions pouvaient parfois provoquer des fractures au niveau de la mâchoire et des cervicales. C’est alors que les psychiatres américains Walter Freeman et Abram Bennett commencèrent à employer du curared pour tenter de prévenir les fractures. Le curare étant une substance plutôt dangereuse, fut remplacé, dès 1952, par une substance plus sûre, la succinylcholine, en combinaison avec un barbiturate methohexital sodium (Brevital) servant d’anesthésiant. Dès 1959, l’ECT devient le traitement par excellence pour traiter les dépressions avec manies et les dépressions majeures. L’année 1959 fut une sorte d’âge d’or de la pratique des électrochocs en psychiatrie mais celle-ci allait cependant être mise en péril par l’avènement des neuroleptiques et des antidépresseurs, le primat de la psychanalyse et par la montée du mouvement antipsychiatrique3.

L’avènement de la pharmacologie

À partir des années 50, une nouvelle ère de la psychiatrie débute, l’ère psychopharmacologique qui est accompagnée de la montée progressive du primat de la psychanalyse5. Dès 1952, une psychiatrie scientifique se construit avec le développement d’hypothèses sur la neurochimie des maladies mentales. C’est avec la découverte dans les années 50, de la chlorpromazine et de l’halopéridol, les premiers neuroleptiques, que les psychiatres voient la relation avec le ou la patient·e se transformer. Les neuroleptiques calment les patient·e·s agité·e·s mais soulagent aussi leurs symptômes psychotiques, ce qui permet de déplacer les soins en dehors de l’hôpital. Dans les années 50, sont aussi découverts deux classes d’antidépresseurse et les anxiolytiquesf. La découverte de ces différentes substances est à la fondation de la psychopharmacologie moderne. C’est en étudiant les modes d’action des neuroleptiques et des antidépresseurs que se développèrent les connaissances autour de la neurochimie cérébrale et c’est alors que l’étiologie des maladies en psychiatrie devint possible. C’est donc dans les années 1950 et 1960 que les théories sur la psychiatrie biologique furent développées, donnant alors des pistes d’explications des causes physiologiques des maladies mentales. Or, les hypothèses faites dans le domaine de la psychiatrie biologique demeurent floues et les causes des maladies sont toujours inconnues. Comme le souligne Jean-Noël Missa : « […] l’édifice théorique de la psychiatrie biologique reste encore maigre et fragile. »7.

La montée du mouvement antipsychiatrique

C’est surtout avec la crise antipsychiatrique, dès le début des années 70, que les électrochocs vont rapidement connaître un déclin. La pratique de l’ECT va être prise comme symbole d’une psychiatrie répressive et barbare et va faire l’objet des critiques les plus virulentes4. Les partisans du mouvement antipsychiatrique considèrent la pratique comme violenteg et objet de contrôle reflétant les dynamiques dominantes de la société de l’époque. Dans les années 70-80, les militants se battent contre les institutions paternalistes dont fait partie la psychiatrie ; on cherche à redonner la voix aux patient·e·s qui veulent se réapproprier leur corps. On se bat donc notamment, dans le domaine médical, pour le droit au consentement qui, jusqu’à là, n’était pas dans les mœurs de l’époque8. La toute-puissance du psychiatre sur les corps des patient·e·s va alors être renversée.

Afin de mieux cerner l’impact des mouvements antipsychiatriques sur la pratique psychiatrique, nous avons décidé de nous concentrer sur le contexte local du canton de Genève qui a connu des ébranlements dont les traces sont encore visibles aujourd’hui. Nous avons eu la chance de rencontrer le Professeur François Ferrero qui a traversé, en tant que jeune psychiatre, cette période critique de l’histoire de la psychiatrie genevoise sur laquelle il revient dans son ouvrage intitulé Psychiatry and antipsychiatry, Inquiry into the Geneva 1980s psychiatry crisis, publié en 2022. Dans les années 70-80, deux évènements centraux vont faire débats et radicalement changer le contexte psychiatrique du canton. Le premier est celui de l’internement forcé à la clinique Bel-Air d’une jeune militante, nommée Anna, qui subit des électrochocs sans son consentement. La jeune femme milite devant la centrale nucléaire de Gösgen et, après la manifestation, semble rester plongée dans une sorte d’état catatonique. Elle est arrêtée par la police du canton de Soleure, à laquelle elle s’oppose, puis est internée contre son gré le jour suivant à la clinique Bel-Air à Genève. Anna s’oppose à son internement forcé et décide d’entamer une grève de la faim en signe de protestation, c’est alors qu’elle reçoit des électrochocs sans son consentement. L’internement forcé de la jeune militante et l’administration d’électrochocs sans son consentement créent une vague d’indignation au sein de la population et font l’objet de plusieurs articles de journaux. En 1979, l’Association pour les Droits des Usagers de la Psychiatrie (ADUPSY) est créée pour soutenir les revendications des individus et, en janvier 1980, des militants réussissent à entrer dans les établissements de l’hôpital psychiatrique pour voler deux machines d’ECT qui furent, ensuite, détruites et déposées devant la porte du président du Conseil de Surveillance de la Psychiatrie, une instance avec beaucoup de pouvoir sur les admissions et les hospitalisations des patient·e·s8. Le second évènement marquant est celui de la mort tragique d’un jeune homme, nommé Alain, à la suite d’une cure de sommeilh à la même clinique, le 29 juin 1980. Alain était un jeune étudiant brillant de 27 ans qui avait déjà été hospitalisé plusieurs fois dans différents établissements et qui était suivi par un psychanalyste et un psychiatre. Il était, de plus, l’un des membres fondateurs et un membre actif de l’ADUPSY. Sa mort fut donc l’objet de grandes manifestations et de débats politiques autour des pratiques psychiatriques8. D’après Ferrero, le traitement d’Alain par une cure de sommeil est quelque peu inhabituel ; une séance d’ECT aurait probablement été plus appropriée mais, comme le matériel avait été détruit plusieurs mois auparavant et qu’il n’avait pas été remplacé, vu le climat social et politique délicat, la cure de sommeil fut le traitement administré8. Nous voyons donc, qu’à Genève, les militants antipsychiatriques vont sévèrement condamner la pratique des électrochocs qui était auparavant fortement pratiquée. Or, la mort d’Alain ne fut pas due à l’ECT et aurait peut-être été prévenue si le matériel nécessaire à la pratique n’avait pas été détruit et condamné. Toutefois, l’internement forcé d’Anna et la mort d’Alain vont entraîner une vague de démonstrations contre les pratiques psychiatriques et, plus précisément, contre celle de l’électrochoc qui va être assimilée à ces deux évènements délicats et tragiques. L’ECT ne va alors plus être pratiquée jusqu’à aujourd’hui dans le canton de Genève.

La renaissance de l’électrochoc

La thérapie par électrochoc est la seule thérapie de choc qui n’ait jamais cessé d’être pratiquée. Malgré les crises traversées, elle continue d’être pratiquée dans certaines cliniques. En Suisse romande, la thérapie par électrochoc fait son grand retour dans les hôpitaux dans les années 2000, bien qu’elle n’ait jamais cessé d’exister et d’être utilisée car, auparavant, elle était prescrite mais que très peu. De nombreux changements surviennent dans la manière de pratiquer la thérapie ; l’environnement dans laquelle elle est pratiquée se transforme, la technique connaît des innovations et de nouvelles formations sont créées pour les soignant·e·s. À la suite d’un entretien avec le Dr Mall, psychiatre au Centre de Psychiatrie Interventionnelle à Lausanne et spécialiste en ECT, nous avons pu avoir des informations sur la renaissance de la pratique. En effet, l’ECT a pu être « redécouverte » notamment par le recul des psychothérapies analytiques, qui étaient défavorables à des techniques psychiatriques efficaces au niveau biologique. Leur recul laisse davantage de place aux techniques neurobiologiques. Mais ce n’est pas le seul facteur qui contribue au regain d’intérêt pour la thérapie ; les antidépresseurs ne paraissent plus aussi miraculeux aux yeux des médecins car ils ne sont pas davantage tolérés, ni plus efficaces qu’auparavant et ne présentent plus de nouveauté. Il faut aussi noter l’avancée technologique de la neuroimagerie, dans les années 2010, qui a permis de démontrer que l’ECT ne provoquait pas de lésions, comme certains médecins pouvaient le revendiquer, et de mieux comprendre les mécanismes en jeu lors d’une séance d’ECT. Dans la même perspective, les études scientifiques menées sur les électrochocs sont plus pertinentes et plus vigoureuses que dans le passé. Ce sont donc le recul de la pharmacologie et de la psychothérapie ainsi que l’avancement de la neuroimagerie et des études scientifiques, qui ont permis la redécouverte de l’ancienne technique efficace des électrochocs

Tout d’abord, la manière dont est administré l’ECT n’est plus la même. Elle consiste toujours à faire passer un courant électrique, à l’aide d’électrodes placés sur la tempe des patient·e·s, pour provoquer une crise épileptique mais, on ne parle plus d’un courant électrique comme nous pouvions le voir auparavant. Il s’agit plutôt de l’administration d’un champ électrique. Avec les appareils actuels, la stimulation totale ne dure pas plus de 8 secondes. Pendant chaque seconde, il y a des pics très étroits positifs et négatifs qui répondent à un fonctionnement physiologique des cellules nerveuses. Pour chaque séance d’ECT, on applique une anesthésie générale qui dure environ 10 minutes. Les cellules nerveuses vont s’activer en même temps que l’administration du choc et vont créer une crise d’épilepsie. Ce seraient probablement les mécanismes déclenchés par notre organisme pour arrêter la crise épileptique qui seraient impliqués dans l’efficacité de l’ECT9.

Lors de notre entretien, le Dr Mall nous explique que les mécanismes en jeu lors d’une séance d’ECT ont plusieurs explications, mais que celles-ci resteront toujours une simplification de ce qu’il se passe réellement au niveau neurobiologique, et cela pas uniquement pour l’ECT, mais pour toutes les techniques utilisées en psychiatrie. De plus, l’ECT n’est pas prescrite, ni efficace, sur n’importe quel trouble ; ce n’est pas un traitement miraculeux qui fonctionne dans n’importe quelles conditions. En Occident, on la prescrit notamment pour les personnes qui sont atteintes de dépression résistante, cependant, pas toutes les dépressions résistantes sont un bon indicateur de la réussite de la thérapie. Le Dr Mall nous explique qu’il y a des critères qu’il reconnaît assez facilement pour savoir si l’ECT va fonctionner. Une caricature d’une personne atteinte de dépression résistante, pour laquelle la thérapie fonctionnerait bien, serait celle d’une personne pour laquelle la maladie est apparue soudainement, voire brutalement, sans cause identifiable, et dont les symptômes contrastent avec la vie psychique antérieure. Les symptômes sont notamment des symptômes physiques, comme un manque d’énergie et l’absence d’expressions faciales. Mais, ce n’est pas le seul trouble pour lequel la thérapie est efficace, en effet, tous les troubles de l’humeur peuvent être de bons prédicteurs, comme les troubles bipolaires, pour lesquels la thérapie va stabiliser l’humeur, mais aussi pour les schizophrénies et les psychoses. Le Dr Mall explique que la schizophrénie et les troubles psychotiques avec des idées délirantes sont des très bons récepteurs de l’ECT et, qu’en Asie, l’ECT est proposée principalement pour les personnes atteintes de schizophrénie et de psychoses.

L’espace dans lequel on pratique l’ECT a aussi vécu de nombreux changements au cours du temps. En effet, avant la création de l’unité de psychiatrie interventionnelle à Lausanne, la thérapie ECT était pratiquée dans les blocs opératoires, sans organisation de praticité. Il n’y avait pas forcément beaucoup d’informations sur la manière de pratiquer la thérapie et on se retrouvait face au fait, sans indications préalables. Ayant vécu cette situation, le Dr. Mall décide de créer un espace au CHUV, ainsi qu’une formation, pour pratiquer cette thérapie. Par la suite, le Dr Mall décide d’ouvrir un cabinet spécialisé, le Centre de Psychiatrie Interventionnelle, à Lausanne. Ce cabinet est discret et a pour but de déstigmatiser les électrochocs en les pratiquant dans un environnement qui n’est pas celui de l’hôpital psychiatrique. De plus, il décide d’introduire une formation permettant aux praticien·ne·s de l’ECT de se recertifier tous les 5 ans pour être à jour au niveau des innovations autour de la pratique. Grâce à l’ouverture de cette unité, la pratique de la thérapie est passée, en 2010, d’une cinquantaine de patient·e·s par année à environ 1500 patient·e·s par année, en 2016.

Le Dr Mall, intervenant en deuxième ligne, a, en général, une bonne réception de la part des patient·e·s lorsqu’il propose la thérapie. Une enquête qualitative menée dans un hôpital universitaire a pu distinguer que, pour que les psychiatres proposent la thérapie à leurs patient·e·s, il·elle·s doivent d’abord être convaincu·e·s des bénéfices de celle-ci et pour poursuivre le traitement, il·elle·s se basent sur les améliorations que la thérapie a déjà pu provoquer. Pour pouvoir proposer la thérapie, il est plus difficile d’expliquer les mécanismes en jeu lors d’une séance d’ECT que lors de la prise de psychotropes, où les psychiatres peuvent plus facilement expliquer les mécanismes des médicaments pour faire accepter le traitement par leurs patient·e·s. C’est une des raisons pour laquelle les traitements d’ECT sont souvent proposés comme traitement de dernier recours car les psychiatres utilisent, comme argument, la sévérité du tableau clinique et la résistance au médicament10. Pourtant, ce que reproche le Dr Mall, c’est justement de la proposer en dernier recours car, si elle était proposée en début de maladie, elle aurait une meilleure efficacité.

« L’image de l’ECT est encore difficilement acceptée par la population générale, bien que de nombreux changements sont intervenus entre le temps de l’antipsychiatrie et la pratique actuelle. »

Un mémoire de Louis-Marie Petit (2017)11 a été mené sur les représentations sociales de l’ECT et, plus précisément, sur la manière dont elle est représentée dans les médias et les films, comme arme de régimes autoritaires et de répression des personnes sortant de la norme. On peut aussi apercevoir que, d’un point de vue linguistique, la thérapie porte trois noms : l’électrochoc, l’électroconvulsivothérapie (ECT) ou sismothérapie, qui est une appellation Française liée à son contexte historique d’émergence. Dans le domaine médical, le « traitement par électrochoc » n’est plus employé car il a été remplacé par le terme « électroconvulsivothérapie » (ECT) ou « sismothérapie ». Pourtant, dans les médias, le terme « électrochoc » est presque tout le temps utilisé ce qui génère des représentations négatives et brutales de la thérapie car le terme renvoie à des représentations d’un inconscient collectif, d’un savoir populaire11. Le fait de faire passer de l’électricité dans le cerveau pour soigner reste socialement dur à accepter, pourtant, les risques de mortalité sont moins importants que lors de prises de traitements médicamenteux. D’après le Dr Mall, on serait à environ 1 personne sur 50’000 avec les antidépresseurs pour 1 personne sur 100’000 avec l’ECT.

Les défis actuels de l’électroconvulsivothérapie

La thérapie ECT a prouvé son efficacité au cours du temps, cependant, elle engendre des effets secondaires à court terme, tels que des pertes de mémoire qui, pour certain·e·s patient·e·s, peuvent être problématiques. En effet, c’est le cas d’une patiente, qui témoigne dans une émission de la RTS, ayant mal vécu les effets secondaires de la thérapie et souffrant de troubles cognitifs importants comme une perte de ses liens familiaux, liée aux troubles de mémoire. Il faut donc peser les coûts du risque et les avantages de la thérapie12. Mais, le Dr Mall souligne que les effets secondaires des médicaments ne sont pas moins problématiques que ceux des électrochocs, même si les patient·e·s les acceptent plus facilement. Et, comme mentionné plus haut, il a été prouvé que la thérapie ne génère pas de lésions au cerveau, comme cela a souvent pu être utilisé pour revendiquer la dangerosité de la thérapie. Pourtant, un conseiller UDC en 2016 et en 2017 revendique son interdiction car c’est « une renaissance en toute discrétion d’une méthode inhumaine qui provoquerait des dégâts irréversibles au cerveau. ». Cependant, le Conseil Fédéral s’oppose à la revendication du conseiller en assurant que la pratique est bien intégrée dans de nombreux pays et que c’est au médecin de choisir le traitement adéquat pour un·e patient·e13. Le Dr Mall et le Pr Ferrero sont tous deux d’accord sur le fait que la pratique, à condition d’être bien encadrée, n’est pas dangereuse. Bien que la thérapie ne soit plus pratiquée actuellement dans les cantons de Genève et du Jura, cette absence ne résulte pas d’une interdiction formelle, mais plutôt de choix institutionnels et de sensibilités professionnelles. Certains psychiatres privilégient d’autres approches thérapeutiques ou orientent leurs patient·e·s vers des établissements situés dans des cantons où l’ECT est pratiquée. Ces réticences ne relèvent pas uniquement de considérations idéologiques, mais s’inscrivent dans une histoire locale marquée par les controverses autour de l’ECT. Ainsi, les débats actuels portent moins sur l’efficacité clinique de la thérapie que sur sa signification éthique et symbolique dans la pratique psychiatrique contemporaine14.

Nouvelles pratiques issues de l’ECT

Des recherches sur les mécanismes en jeu lors d’une séance d’ECT sont toujours en cours. Bradley Voytek, neuroscientifique à l’université de Californie à San Diego, et Maryam Soltani, psychiatre dans la même université, ont trouvé une piste d’explication de l’efficacité de l’ECT. En effet, ce serait la crise épileptique qui aurait pour effet « d’augmenter l’inhibition neuronale et cet effet inhibiteur serait parfois associé à une diminution des symptômes de la dépression »15. Ce qui est intéressant, c’est que les thérapies développées à partir de l’ECT, comme la rTMS (la stimulation magnétique transcrânienne), auraient les mêmes mécanismes inhibiteurs que l’ECT. La rTMS consiste à stimuler ou inhiber des zones ciblées par champs magnétiques. En fonction des zones traitées, il y a la possibilité de traiter différentes douleurs et symptômes. La pratique est moins efficace que l’ECT mais, pour des personnes souffrant de dépression non-psychotique, elle reste plus efficace que les antidépresseurs. C’est un traitement qui n’est pas très agréable car les patient·e·s sont conscient·e·s mais les effets secondaires sont moindres, ce qui peut permettre de prescrire plus souvent le traitement et d’être plus facilement accepté par les patient·e·s. Cependant, cette thérapie n’est pas encore remboursée par l’assurance. D’autres dérivés sont arrivés récemment sur le marché comme la stimulation transcrânienne à courant direct, qui est un casque que l’on porte à la maison qui administre un courant très faible. Elle n’a pas d’effets secondaires mais est beaucoup moins efficace que l’ECT.

Conclusion

La thérapie par électrochocs a vécu de nombreux changements au cours du temps, passant d’une thérapie brutale, voire punitive, à une thérapie ambulatoire pratiquée dans un environnement moins stigmatisant et plus sécurisant que dans le passé. De plus, elle passe d’une thérapie pratiquée à la chaîne, soignant tous types de maladies, dans un contexte de psychiatrie empirique, à une thérapie de dernier recours qui pourrait, cependant, être prescrite plus tôt lorsque cela est nécessaire. Actuellement, son efficacité n’est plus remise en doute car, bien encadrée, elle a toute sa place dans la psychiatrie. Cela dit, des recherches sont encore en cours pour mieux comprendre les mécanismes permettant de traiter les maladies psychiques. En effet, si les mécanismes lors d’une séance d’ECT pouvaient être expliqués aux patient·e·s, il serait plus facile de les convaincre de l’utilité de la thérapie face à d’autres traitements. Comprendre les mécanismes derrière la pratique permettrait aussi de pouvoir la proposer plus tôt, lorsqu’elle est nécessaire, et non pas seulement comme traitement de dernier recours lorsqu’il y a une résistance aux médicaments15. Néanmoins, la représentation de la thérapie doit encore changer car elle véhicule toujours, auprès de la population générale, une mauvaise image, malgré l’envie des psychiatres de la déstigmatiser pour pouvoir traiter davantage de patient·e·s plus rapidement et de manière efficace. Il est cependant difficile de changer l’image populaire de la pratique car elle renvoie « à de fortes émotions, à la peur et à une atteinte à la liberté, comme certaines représentations de l’ECT le véhiculent, qui est un levier redoutablement efficace pour enraciner une défiance en cette thérapeutique »11. Toutefois, il serait envisageable de réduire la stigmatisation de cette pratique en sensibilisant le public, notamment en expliquant son fonctionnement et en mettant en lumière les bienfaits de la thérapie.

Remerciements

Nous tenons à remercier tout particulièrement le Pr François Ferrero et le Dr Jean-Frédéric Mall d’avoir pris le temps de nous rencontrer, de répondre à nos questions et de nous avoir apporter tant de matériel pour développer notre sujet.

Notes de base de page

a. Dans les parties de cet essai relatives au passé de la pratique des électrochocs, nous parlerons toujours du psychiatre au masculin. En effet, la psychiatrie fut, à l’époque, quasi exclusivement un domaine masculin. De plus, tous les noms de psychiatres que nous allons rencontrer sont ceux d’hommes. Nous notons cependant une exception dans nos lectures, le nom d’Edith Klemperer, une des premières femmes neurologue et psychiatre. Cette dernière a notamment fait l’expérience de l’emploi de l’insuline dans le traitement du delirium tremens2. Le cardiazol est « (…) un succédané de l’huile camphrée. »2

b. Le cardiazol est « (…) un succédané de l’huile camphrée. »2

c. Appareil français servant à produire des électrochocs chez les patient·e·s.

d. La curarisation est une intervention qui a pour but de paralyser les muscles. Dans l’ECT, elle sert à contrer les convulsions provoquées par les courants électriques.

e. Les antidépresseurs inhibiteurs monoamine-oxydase et les antidépresseurs tricycliques.

f. Les anxiolytiques méprobamate et chlordiazépoxide.

g. L’ECT ne se faisait pas encore partout sous narcose et certains psychiatres estimaient obtenir de meilleurs résultats sans cette dernière.

h. Pratique thérapeutique consistant à administrer des traitements pharmacologiques afin de provoquer l’endormissement.

Biographie

1. Guillemain, H. (2020). Les effets secondaires de la technique. Patients et institutions psychiatriques au temps de l’électrochoc, de la psychochirurgie et des neuroleptiques retard (années 1940-1970). Revue d’histoire moderne et contemporaine, 671(1), 72-98. https://doi.org/10.3917/rhmc.671.0072

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