Le cinéma, passager clandestin de l’aviation commerciale

Comment le septième art est-il devenu, au fil du temps, un personnage pivot de l’histoire du voyage aérien ? Analyse de Stéphane Tralongo.

En toute discrétion, le septième art est devenu au fil du temps un personnage pivot de l’histoire du voyage aérien. Stéphane Tralongo, chercheur postdoctorant à la section d’histoire et esthétique du cinéma de l’UNIL, étudie cette alliance insoupçonnée en fouillant dans les archives du cinéma publicitaire et des compagnies aériennes.

Aviation et cinéma. De prime abord, à part nous évoquer Top Gun ou Aigle de fer, ces deux univers semblent tout à fait indépendants l’un de l’autre. Pourtant, ils se partagent bel et bien l’affiche des recherches menées par Stéphane Tralongo, postdoctorant à la section d’histoire et esthétique du cinéma, dans le cadre du partenariat qui lie l’UNIL et la Cinémathèque suisse. Son objectif ? Étudier la part prise par le cinéma dans le développement du voyage aérien commercial. « Le cinéma a joué un rôle déterminant dans l’acceptation du voyage en avion comme expérience sûre, accessible et désirable », explique le chercheur. 

Ce projet se concentre ainsi sur la période 1920-1960. « On commence à trouver des films qui préparent le public à cette nouvelle manière de voyager dès les années 1920. Mais c’est à partir des années 1950 que la possibilité du voyage aérien, jusqu’ici réservée au transport militaire et aux usages utilitaires, se démocratise et s’ouvre au secteur touristique. »

Rassurer, distraire…

Dès les années 1920, on expérimente la projection à bord des appareils, mais ces premiers essais sont plutôt ponctuels et assez précaires. Il n’empêche « qu’à cette époque déjà des films spectaculaires sont montrés dans les airs », souligne le chercheur, citant par exemple The Lost World de Harry O. Hoyt, diffusé en 1925 à bord d’un avion de l’Imperial Airways, dans le contexte d’une campagne promotionnelle pour le film.

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Écran de projection embarqué dans un appareil de l’Imperial Airways. Source : The Illustrated London News, 18 avril 1925, p. 31.

« Le cinéma a joué un rôle clé dans la réduction de la sensation de distance.  »

Stéphane Tralongo, postdoctorant à la section d’histoire et esthétique du cinéma de l’UNIL

Mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que les écrans à bord des avions se généralisent vraiment, avec le développement de l’avion à réaction et l’essor des vols transatlantiques. Le spécialiste précise que leur introduction avait un objectif double, « d’une part, occuper les passagers durant des trajets de plus en plus longs – et de plus en plus hauts dans le ciel, là où il n’y a plus grand-chose à voir à travers le hublot – et, d’autre part, les rassurer en leur offrant un divertissement qui détourne leur attention de la situation du vol ». Ainsi « le cinéma a joué un rôle clé dans la réduction de la sensation de distance et de durée entre un point A et un point B ».

… et vendre

Ces dispositifs cependant ne se limitent pas uniquement à des objectifs de détente et de distraction. Ils participent aussi à de véritables stratégies commerciales. En explorant les archives de la Cinémathèque suisse et de compagnies aériennes suisses, françaises et nord-américaines, Stéphane Tralongo explique que l’on trouve beaucoup de films promotionnels vantant les destinations lointaines desservies par ces compagnies. « L’avion se change alors en une salle de cinéma où l’on projette les voyages de demain, analyse l’expert. Ce qui est intéressant avec le cinéma, c’est qu’en nous montrant à l’avance des images de pays que nous allons voir, il nous conditionne à un parcours organisé et structuré. Les cartes postales, les brochures touristiques et les films publicitaires nous livrent une série de points de vue préétablis que nous allons chercher à retrouver lors de la visite. Donc pour moi, le cinéma préconfigure clairement le voyage touristique, en même temps qu’il en suscite le désir. »

À l’ère des jets, les compagnies aériennes sont déjà en concurrence les unes avec les autres. Et le type de programme présenté à bord devient vite un argument de vente. « Air France, par exemple, mettait l’accent sur le prestige des films de long métrage présentés à bord de sa flotte », témoigne le spécialiste.

« Comprendre comment le cinéma a construit notre imaginaire du vol, c’est aussi réfléchir à la manière dont les industries façonnent nos désirs. »

Stéphane Tralongo, postdoctorant à la section d’histoire et esthétique du cinéma de l’UNIL

Dans les années 1950-1960, les productions publicitaires servent davantage à vanter le confort des vols commerciaux et la variété des plaisirs qui s’offrent désormais aux passagers. « Ces films qui oscillent entre publicité et documentaire présentent l’aviation comme un mode de transport non seulement fiable, mais aussi agréable. Ils transforment le moment du déplacement aérien en une expérience de détente et de plaisir recherchée pour elle-même. »

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Image publicitaire du cinéma à bord des avions d’Air France. Image provenant d’un dépliant publicitaire Air France, 1966. © Collection Musée Air France

Air France, Swissair et plusieurs grandes compagnies ont d’ailleurs produit des courts métrages destinés à être diffusés avant les séances de cinéma, lors d’expositions internationales et parfois même dans les écoles. « Une façon d’acclimater les spectateurs à l’idée de prendre l’avion, note le chercheur. Certains films présentent alors le vol comme une expérience de luxe, avec des images de repas raffinés et de divertissements personnalisés, annonçant déjà les écrans numériques individuels. »

Histoire d’un imaginaire

Pour Stéphane Tralongo, ce travail s’inscrit évidemment dans une réflexion plus large sur l’impact des images filmiques sur nos comportements et nos choix de consommateurs. Lequel des deux conditionne véritablement l’autre ? « Comprendre comment le cinéma a construit notre imaginaire du vol, c’est aussi réfléchir à la manière dont les industries façonnent nos désirs. »

D’autant qu’à une époque où les enjeux écologiques mettent en crise l’idée du transport aérien de masse, cette recherche éclaire aussi les ressorts historiques de notre rapport au voyage. « Aujourd’hui, nous regardons des films en avion sans vraiment prêter attention au dispositif, mais ces écrans ont une histoire, rappelle-t-il. Ils sont le résultat de stratégies industrielles destinées à nous faire accepter l’avion comme un espace de confort et de consommation culturelle. » Une invitation, donc, à regarder d’un œil neuf le prochain film que nous verrons en altitude et à s’interroger surtout « sur ce à quoi il fait écran », conclut le spécialiste.