Sylvie Moret Petrini et Elena Link ont publié une partie du journal de jeunesse d’Albertine Necker de Saussure, célèbre pédagogue genevoise. L’occasion de découvrir les mœurs et humeurs d’une jeune fille de la haute bourgeoisie du XVIIIe siècle.
« J’ai peur d’être moi-même, la plus grande ennemie de mon bonheur. » Au moment de cet aveu, en septembre 1782, la jeune Albertine de Saussure a 16 ans. Depuis six ans déjà, elle relate son quotidien dans son journal personnel, entre leçons de clavecin et de danse, visites à ses proches, bals, maladies ou décès de son arrière-grand-mère et de son oncle.
Étudiant le latin et l’anglais, parlant italien, Albertine est formée au grand monde. Une existence rythmée par l’éducation, traversée par les événements politiques qui secouent Genève et imprégnée par ses relations familiales. Elle souligne ainsi, à réitérées reprises, sa crainte de déplaire à « d’aussi bons parents », comme elle évoque sa fuite de la ville, déguisée en femme de chambre, lors du soulèvement populaire d’avril 1782.
Des neuf tomes composant ce journal de 1100 pages, sept sont présentés en partie dans Si je ne suis pas heureuse, qui est-ce qui le sera ?, soit quelque 40% du texte intégral. L’ouvrage est commenté, annoté et édité par Sylvie Moret Petrini, chargée de cours en histoire moderne, et Elena Link, assistante diplômée en histoire moderne, à l’Université de Lausanne.
Réponse à Rousseau

Fille d’Horace Bénédict de Saussure (1740-1799), célèbre scientifique genevois, inventeur de l’hygromètre à cheveux et du cyanomètre, Albertine Andrienne Necker de Saussure (1766-1841) est une pédagogue genevoise reconnue, auteure de L’éducation progressive ou Étude du cours de la vie en trois volumes. Une réponse à l’Émile de Rousseau, qui ne tient pas assez compte des femmes. Le premier tome de son œuvre paraîtra en 1828, alors qu’Albertine a 61 ans. Les deux autres suivront en 1832 et 1838. Rencontrant un franc succès, l’ouvrage sera réédité à neuf reprises et traduit en plusieurs langues.
L’écriture diaristique, Albertine l’a débutée sur les conseils de ses parents. De dix à 17 ans, elle tient son journal avec plus ou moins de régularité. Pratique courante chez les femmes de la haute bourgeoisie du XVIIIe siècle, elle est d’ailleurs une affaire de famille : sa mère et sa grand-mère s’y sont attelées avant elle.
À 19 ans, Albertine de Saussure épouse Jacques Necker, dont elle aura quatre enfants, deux garçons et deux filles. En 1817, elle rédige la notice des Œuvres complètes de sa cousine qui vient de mourir, la romancière Germaine de Staël.
« Fort vieux et fort laid »
De son séjour à Chamonix pour admirer les glaciers, en passant par sa cure thermale à Plombières, la jeune Albertine de Saussure voyage. Elle nous fait également découvrir un père féru de géologie et de montagne, qui exige d’elle qu’elle se lève tôt et pratique davantage le clavecin. On y perçoit, aussi, le passage de l’enfance à l’adolescence : le premier corset, les avances des prétendants, les remarques sur son corps qui change.

D’une grande lucidité pour son âge, Albertine porte quelquefois un regard critique sur son entourage. « Elle est fort jeune et fort jolie, son mari fort vieux et fort laid », écrit-elle ainsi en septembre 1777, à l’âge de 11 ans à peine. Elle ironise sur « les prétendus beaux yeux » d’un prince, le manque d’esprit d’une connaissance. De loin en loin, elle relève la sévérité de son père, l’indifférence de sa mère. Pour autant, elle ne s’épargne pas, aspire à s’améliorer, à étudier davantage. « Je n’étais que vanité » ou « Je suis une sotte raisonneuse », déplore-t-elle. La quête d’un mieux-vivre d’une jeune fille de la haute société du XVIIIe siècle.
Si je ne suis pas heureuse, qui est-ce qui le sera ? Extraits du journal d’Albertine de Saussure (1776-1782), Albertine de Saussure, texte édité, présenté et annoté par Sylvie Moret Petrini et Elena Link, Éditions d’En Bas, 2025