Giuliana Merlo, « Icônes de la modernité ou sculptures minimalistes ? Les voiles minces en béton d’Heinz Isler »

Auteur de près de 1400 coques en béton en Suisse et à l’étranger, Heinz Isler (1926-2009) s’inscrit dans la lignée des ingénieurs dits « structurels ». À la fois ingénieur et architecte, il recourt à des méthodes de création de formes peu conventionnelles, inspirées des lois de la nature, qui lui permettent d’obtenir des structures complexes, extrêmement stables, malgré leur finesse – proportionnellement parlant, elles sont trois fois plus fines que la coquille d’un œuf. Bien plus que des constructions utilitaires, les voiles minces, symboles de modernité et de progrès technique, se transforment devant l’objectif de l’ingénieur-artiste en de monumentales sculptures minimalistes, inscrivant son œuvre dans un nouveau discours.

Piscine couverte à Brugg
Heinz Isler, Piscine couverte à Brugg (AG), 1981 (gta Archiv / ETH Zürich).

Camille Noverraz, Valérie Sauterel, Sophie Wolf, « De béton et de verre. La dalle de verre et ses premières utilisations en Suisse »

Fruit des recherches de deux projets menés parallèlement au Vitrocentre Romont, l’un sur la dalle de verre et l’autre sur les arts verriers dans le Groupe de Saint-Luc, cet article vise à mettre en évidence les premières utilisations de la dalle de verre en Suisse romande à partir des premières expérimentations de Nüscheler avec la « fenêtre de pierre », au milieu des années 1910, jusqu’au moment où la dalle de verre se généralise en Suisse dès les années 1950. Il met en évidence l’approche novatrice du fondateur du Groupe de Saint-Luc, Alexandre Cingria, l’un des premiers à travailler dans la technique de la dalle de verre en Suisse romande au sein des églises construites et décorées par les artistes du Groupe de Saint-Luc (1919-1945).

Dalles de verre
Alexandre Cingria et atelier de Jean Gaudin, Paris, dalles de verre du vestibule de l’église catholique Saints-Pierre-et-Paul d’Orsonnens (FR), 1936 (photo Camille Noverraz, 2020).

Manon Samuel, « La Bourdonnette. Portrait d’un ensemble lausannois des Trente Glorieuses »

Le quartier lausannois de la Bourdonnette est construit entre 1966 et 1973 par l’architecte Jean-Pierre Desarzens. Malgré son programme particulièrement ambitieux, l’architecture de cette véritable petite ville a souvent suscité l’incompréhension. Son monolithisme, son emplacement périphérique et la monochromie de son béton figurent parmi les reproches les plus courants. Si cette architecture peine à être appréciée, c’est peut-être qu’elle est pensée pour ses habitants. Les atouts de la Bourdonnette demeurent cachés aux regards externes. Les logements garantissent un confort indéniable à leurs occupants grâce à leurs dimensions généreuses qui défient les normes cantonales. Les jardins et les espaces extérieurs, ceinturés par les masses bâties, ont fait l’objet d’une attention particulière, avec un résultat étonnamment varié et verdoyant. Même le béton, qui a si souvent déplu, présente un traitement par moulage qui s’avère précurseur à l’échelle locale. Il semblerait que le quartier de la Bourdonnette ait plus à offrir qu’il n’y paraît. 

La Bourdonnette
Jean-Pierre Desarzens, La Bourdonnette, 1966-1973 (photo Jeremy Bierer).

Diego Maddalena, « L’Atelier des Architectes Associés (1961-1976). L’architecture entre la technique et le social »

Bureau parmi les plus grands de Suisse romande durant les années 1960-1970, l’Atelier des Architectes Associés (AAA) réunit une dizaine de mandataires au sein d’un groupement qui se veut non seulement compétitif, mais également collectif. Durant sa courte mais prolifique période d’activité, l’AAA développe des projets dans deux directions à première vue opposées : l’une tournée vers la technologie et l’innovation constructive, l’autre renouant avec des procédés plus traditionnels et cherchant à adresser les besoins sociaux des usager.ère.s. Dans les deux cas, néanmoins, le bureau aspire à participer à un certain progrès social en répondant de manière efficace et pertinente aux défis contemporains les plus urgents. Par son activité, l’AAA témoigne d’une approche idéologique particulièrement représentative des Trente Glorieuses.

Amphipôle
Collège propédeutique des sciences de l’Université de Lausanne (actuel Amphipôle), 1969-1970 (photo Jeremy Bierer).

Aline Jeandrevin, « Les tours du Valentin (1965-1976). Architecture brutaliste au centre de Lausanne »

À l’heure actuelle, de l’architecture des tours de l’ensemble du Valentin, il ne reste que la hauteur et la vue, sublime panorama sur la ville de Lausanne et le paysage lacustre. L’isolation périphérique a outrepassé les volumes, la trame dessinée par les parapets des balcons en béton ajourés a disparu, tandis que l’expressivité forte des carreaux de céramique murale orangée des halls et espaces de circulation communs a été brisée. Autant d’interventions lourdes qui annulent l’articulation du langage architectural et des matériaux d’origine, l’attitude brutaliste déployée au temps de la construction. La silhouette et l’ambition de cet ensemble urbain, n’en demeurent pas moins le témoin de l’élan qui a traversé les années 1960 et le début des années 1970. Une période qui plaçait la construction de tours d’habitation comme l’expression de la modernité en marche, teintée d’américanisme, à laquelle les conséquences du premier choc pétrolier de 1973 ont donné le coût d’arrêt.

Les tours du Valentin
Philippe Guyot, Les tours du Valentin, 1965-1976 (photo Régis Colombo, 2021).

Bruno Marchand, « Un patrimoine en première ligne. Notes sur l’architecture des années 1920-1975 dans le canton de Vaud »

L’architecture des années 1920-1975 dans le canton de Vaud reste incomprise et peu acceptée du grand public. On peut ainsi constater un déficit de reconnaissance dont l’origine est aussi fortement corrélée à la conviction, partagée depuis longtemps par certains critiques, que cette architecture est en deuxième ligne. Ce préjugé, particulièrement durable et déterminant pour la vision qu’on se fait de cette période, part du constat que la plupart des architectes de cette période ancrent leurs projets dans une culture académique et latine, démontrant leur « goût de l’ordre et de la symétrie axiale » dans des œuvres marquées par leur « élégance». Cet essai s’attache a contrario à identifier quelques coups d’audaces qui orienteraient l’architecture des années 1920-1975 en terres vaudoises vers une première ligne : l’américanisme et l’américanisation, l’industrialisation de la construction et, enfin, les écoles construites selon le CROCS.

Collège des Bergières
Marx Lévy, Bernard Vouga, collège des Bergières (1968-1975) (photo Jeremy Bierer, 2021)

Karina QUEIJO, « Un chef-d’oeuvre pour modèle. La restauration des peintures murales de Montcherand (1902-1903) »

Autour de 1900, dans le cadre des restaurations des peintures murales médiévales en Suisse romande, se développe le souci de la préservation de l’authenticité des œuvres ou, du moins, de ce que l’on considère alors comme « authentique ». Paradoxalement, quand les décors peints découverts se révèlent trop lacunaires, on se permet non seulement de les compléter en reproduisant des motifs présents ailleurs dans le monument même, mais également en s’inspirant de décors issus d’autres monuments, plus ou moins voisins.
Une courte mise en contexte de la pratique de la copie lors de la restauration des monuments médiévaux permettra de comprendre pourquoi cette intervention est alors si largement répandue; l’analyse plus particulière du cas de l’église de Montcherand, dont le décor de l’abside est restitué en 1903 sur le modèle des peintures murales de l’église de Saint-Savin-sur-Gartempe en France – chef-d’œuvre de la peinture murale médiévale européenne – montrera à quel point les restaurations sont alors influencées par les études historiques en cours.

Jean-Michel LENIAUD, « Geymüller et la Renaissance française »

En 1887, Henry de Geymüller publie une monographie sur les Du Cerceau intitulée : Les Du Cerceau, leur vie et leur œuvre d’après de nouvelles recherches. Avec un pareil monument dédié à la Renaissance française et aux temps modernes, l’exposé sort clairement des débats sur la relation à établir entre le Moyen Âge et la Renaissance, sur les mérites comparés de la France et de l’Italie, sur l’existence d’une dette contractée par la première à l’égard de  la seconde. Dès l’introduction, la Renaissance française est définie comme un « compromis franco-italien », fondé sur des sources clairement identifiables. Une fois de plus, et ce ne sera pas la dernière, un étranger à la France, car le baron suisse en est un malgré son éducation et sa culture françaises, vide de son contenu passionnel un débat historiographique propre à la France et réduit à néant l’instrumentalisation idéologique qui en est faite.

Nathalie DESARZENS, « Apprécier une oeuvre gothique en Suisse à l’époque moderne et contemporaine. Les sculptures du portail peint de la cathédrale de Lausanne vues à travers textes et oeuvres graphiques »

Ces dernières années, le portail peint de la cathédrale de Lausanne a fait l’objet d’un intérêt tout particulier : mis en valeur par une importante restauration, récemment rendu aux visiteurs, il est devenu un incontournable du parcours touristique de l’édifice. Dans les textes destinés à un large public, il est présenté comme un chef-d’œuvre; les chercheurs, quant à eux, s’accordent au sujet de la qualité de ses sculptures et de l’originalité de son programme.
Cette appréciation positive du portail peint est-elle récente ? Quel regard lui a-t-on porté durant les siècles? Les textes et les œuvres graphiques qui l’ont commenté et évalué à travers les époques sont autant de témoins révélateurs de l’évolution du goût et de l’intérêt pour l’art médiéval en terres vaudoises et en Suisse.