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Un dessert qui réserve des surprises

Par Suzanne Balharry

Das Weisse vom Ei (Une Île flottante) / D’après La Poudre aux yeux d’Eugène Labiche / mise en scène Christoph Marthaler / du 28 novembre au 17 décembre 2014 / Théâtre de Vidy / plus d’infos

Copyright : Simon Hallstrom

Marthaler déploie son goût pour le détournement dans Das Weisse vom Ei, créé au Theater Basel en 2013. Il déconstruit méticuleusement une farce de Labiche, y insère des interludes désopilants et tartine le tout d’une ironie aigre-douce. Le temps est déréglé, les répliques ne s’enchaînent rigoureusement pas, et la mécanique du vaudeville cède la place à une lente dérive.

Après King Size, qui a marqué la pré-saison de Vidy en mai dernier, le metteur en scène zurichois monte cette fois-ci une version étirée de La Poudre aux yeux de Labiche. La pièce raconte la rencontre de deux familles bourgeoises, les Malingear et les Ratinois. Ils ont l’espoir commun de marier leurs enfants mais, par vanité, se lancent dans des vantardises élaborées. Pourtant chez ces bourgeois, tout comme dans le dessert à base de blancs d’œufs qui donne son nom à Une Ile flottante, on ne trouve rien d’extraordinaire, pas même du jaune d’œuf.

Dans la mise en scène de Marthaler, une des familles parle français et l’autre allemand. La communication est enrayée et énigmatique, car même lorsque les dialogues sont maintenus, les personnages ne parlent pas la même langue. S’ils se rencontrent physiquement, ils restent mutuellement étrangers, comme s’ils ne se remarquaient pas vraiment, même lorsque l’un d’entre eux chute ou se blesse. Le contact semble impossible à établir, d’autant plus que les scènes sont régulièrement coupées par des apartés cocasses inspirés d’autres œuvres.

Les comédiens portent toutes les incohérences avec virtuosité et méticulosité, jonglant sans peine avec les langues. Le majordome anglophone, joué par l’acteur aguerri Graham F. Valentine, interprète magistralement, dans un soudain aparté, le poème The Jabberwalky de Lewis Carol. L’énergie comique est remarquable, notamment à travers les mimiques incongrues des jeunes amoureux joués par Raphael Clamer et Carina Braunschmidt.

Le décor, signé par la scénographe Anna Viebrock, évoque un intérieur bourgeois élaboré, réunissant un mobilier imposant, des tableaux représentant les personnages dans des poses sinistres et une procession d’animaux empaillés. Le tout est rythmé par le son de l’horloge, qui sonne pendant des scènes entières. A d’autres moments, c’est la musique qui est à l’honneur : dans des scènes lentes et sans éclat, le silence est soudain brisé par le single entraînant I Was Kaiser Bill’s Batman sur lequel les comédiens offrent une performance dansante désopilante.

Cette mise en scène sous le signe du détournement est à découvrir au Théâtre Vidy-Lausanne jusqu’au mercredi 17 décembre.

Tuer ceux qui se souviennent

Par Suzanne Balharry

L’Affaire de la rue de Lourcine / Si ce n’est toi / d’Eugène Labiche et d’Edward Bond / mise en scène Eric Salama / du 28 octobre au 16 novembre / Théâtre du Grütli

Copyright : officiel

Dans ce diptyque, deux genres théâtraux qui s’opposent sont mis en parallèle pour dévoiler les traits profonds qui les assemblent. Eric Salama s’attaque à un vaudeville d’Eugène Labiche, L’Affaire de la rue Lourcine, qu’il présente avec le spectacle qu’il a monté en 2012, Si ce n’est toi d’Edward Bond. La comédie est vue au filtre du drame et le drame au filtre de la comédie. Présentées l’une après l’autre, les deux pièces se font écho, faisant ressortir de façon ultime le manque d’empathie et la propension au meurtre des personnages, dans l’un comme dans l’autre cas.

Le vaudeville, représenté pour la première fois en 1857, présente l’histoire de deux bourgeois. Le lendemain d’une soirée bien arrosée, ils se réveillent sans aucun souvenir de ce qui s’est passé la veille. Ils apprennent qu’un meurtre a été commis et se rendent compte que tout les accuse. Ils décident alors de tuer sans scrupule tous ceux qui sont susceptibles de découvrir leur crime. Une pièce qui raconte, bien que de manière comique, une sombre histoire.

La pièce d’Edward Bond a été écrite au début du XXIe siècle. Son intrigue se déroule en 2077. La société a effacé toute marque du passé, pris la décision d’oublier les liens et les sentiments. Les hommes, une fois tous leurs désirs satisfaits, ont peu à peu perdu la mémoire et avec elle leur humanité. Un couple vit au quotidien dans une pièce où ne se trouvent qu’une table et deux chaises. La femme attend chaque jour son mari qui traque sans pitié les quelques résistants au nouveau système. Un drame cruel, dont la puissance du texte apporte beaucoup au spectacle et où le sadisme est si marqué qu’un rire jaune gagne le spectateur.

La mise en scène d’Eric Salama met l’accent sur l’artifice du jeu théâtral. Les acteurs exagèrent certains aspects de leur jeu pour rendre le spectateur conscient de l’horreur de la comédie et de l’humour du drame. L’ouverture du spectacle se présente comme une série de répétitions et le temps qu’elle donne au spectateur pour découvrir le décor et les personnages est surprenant. Il devient pourtant peu à peu clair que les exagérations ont pour but de dépasser le comique pour montrer, par l’énormité de leurs actions, la cruauté profonde des personnages.

La transition entre les deux pièces se fait par la projection sur l’ensemble du décor d’une ville en noir et blanc dont les bâtiments s’effritent et s’effondrent. Les fioritures du vaudeville sont dissimulées sous des toiles noires. La vision du futur selon Edward Bond s’installe. La scénographie s’adapte aux deux pièces tout en leur donnant des traits radicalement différents. Elle donne une grande place au décor et souligne ainsi le contraste entre le mobilier des bourgeois, coloré et empli de babioles superflues, et celui de l’autre couple, qui ne comprend que le strict nécessaire.

La mise en parallèle des deux pièces met surtout en valeur le manque d’empathie des personnages de l’une comme de l’autre. Ils sont prêts à tout pour préserver leur confort, choisissant d’oublier ce qui les dérange et de tuer ceux qui s’en souviennent. C’est une vision du monde effrayante que présente ce spectacle, à voir jusqu’au 16 novembre au Théâtre du Grütli à Genève.

Ebranler les convictions

Par Suzanne Balharry

Doute / de John Patrick Shanley / mise en scène Robert Bouvier / 26 octobre 2014 / Théâtre du Passage / plus d’infos

Copyright : Cie du Passage

Le spectacle que propose la Cie du Passage plonge le spectateur dans une bulle. La pluie tombe autour de l’école catholique du Bronx où se déploie l’intrigue. Lorsqu’elle se calme, les oiseaux poussent des cris si soutenus qu’ils en deviennent oppressants. Les rares rires des enfants sont gais mais stridents. Dans cette ambiance fermée se déroule un drame. Le Père Flynn, qui enseigne dans l’école, est soupçonné par la directrice, Sœur Aloysius, d’avoir fait des avances à l’un des élèves. Elle n’a aucune preuve tangible, mais refuse de douter de sa culpabilité.

L’auteur, J. P. Shanley, a lui aussi fréquenté une école catholique. Il s’est interrogé sur ses enseignantes, leur rapport à la hiérarchie, et l’importance qu’avait dans l’établissement la certitude d’avoir raison. Selon ses propres mots (dans une préface à la pièce) « le résultat, c’est que nous étions extrêmement vulnérables à quiconque choisissait de nous attaquer ». Sa pièce propose une autre vision du monde, dans laquelle douter n’est pas un défaut mais permet une heureuse remise en question de soi-même.

Chacun des protagonistes a son propre point de vue : c’est ce que la scénographie met en valeur. Dans une première scène, le prêtre, placé sous les projecteurs, exprime ce qu’il ressent. Puis le décor change, dans le noir. Les panneaux qui le constituent sont déployés, regroupés ou retournés pour prendre une nouvelle forme. C’est alors le point de vue de la directrice qui surgit, d’une manière tout aussi convaincante : l’espace est celui du personnage qui parle, peu importe s’il a raison ou non. Une telle scénographie donne à chacune de ces scènes une même importance et rend impossible pour le spectateur d’établir la vérité.

Le metteur en scène Robert Bouvier ne prend pas parti face à l’intrigue ; les tensions entre les personnages ne sont donc pas déployées autant que le spectateur pourrait s’y attendre. Les répliques sont échangées sur un rythme très régulier, coupé d’hésitations qui ont pour but de mettre en valeur le sentiment de doute, l’impossibilité d’établir une vérité absolue, l’obligation d’accepter qu’il y a des choses dont personne ne peut être sûr.

Une expérience dans laquelle le spectateur hésite sur le discours à croire et éprouve comme promis, même après la pièce, ce sentiment de doute.

 

Le plaisir de l’appréhension

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Et il n’en resta plus aucun / à partir de A. Christie / mise en scène Robert Sandoz / Théâtre de Carouge à Genève / du 2 mai au 28 mai 2014 / plus d’infos

© Marc Vanappelghem / Théâtre de Carouge

Et vous, quand vous allez voir un roman policier au théâtre, vous vous attendez à quoi ? Du suspens ? De la tension ? Une enquête pleine de rebondissements ? L’adaptation de Robert Sandoz marie les ingrédients de la recette d’Agatha Christie avec justesse, à sa sauce, et plonge le spectateur dans une angoisse délectable. Elle propose un thriller glaçant où l’on se méfie de tout et de tous. C’est meilleur qu’au cinéma.

Je n’ai jamais lu les Dix Petits Nègres et je découvre donc toute l’intrigue sur scène : suite à une mystérieuse invitation, dix anglais pensent passer de petites vacances sur une île. Ils se retrouvent alors coincés dans une maison isolée et sont peu à peu assassinés un par un. Qui est le coupable ? Je n’en perds pas une goutte et le public autour de moi semble tout aussi absorbé.

Pourtant la plupart des gens ont lu ce polar et il est entendu que ce n’est pas un chef-d’œuvre. Agatha Christie fut dans les années 1940 une auteure novatrice avec une recette qui fonctionnait, à l’origine de 86 romans et 20 adaptations théâtrales et cinématographiques. Le huit clos whodunit prend simplement son lecteur aux tripes. Sandoz décide donc de choisir cette histoire-là pour s’atteler au genre policier, trop peu présent selon lui sur la scène suisse.

Une adaptation sous forme de pièce, écrite par l’auteure elle-même, existe déjà, mais elle est très marquée par les possibilités du théâtre des années 40 et Sandoz décide donc d’en faire une nouvelle. Il explique que dans un premier temps l’écriture le fait réaliser que malgré la vivacité des dialogues entre les personnages, ils sont peu développés. Mais il découvre en travaillant le texte avec les comédiens que les échanges entre eux, bien qu’ils n’effacent pas le côté très typé des caractères, est une matière pour la construction d’une énergie commune.

Sandoz s’applique également à rendre tous les lieux du roman dans un seul dispositif scénique sur deux niveaux. Chaque chambre de l’hôtel, chaque terrasse, les falaises de l’île et la mer elle-même sont représentées dans un même décor. Des projections accompagnent les moments où la folie gagne les personnages et rythment la pièce. Elles se veulent parfois un peu trop symboliques, représentant la culpabilité et le passé qui hantent les personnage, mais donnent des indices sur la suite de l’histoire.

Sandoz explique qu’il désirait ajouter un côté poétique au style très factuel du roman, ce qui reste peu flagrant mais est paradoxalement visible dans l’importance donnée dans le décor à un distributeur de boissons. Celui-ci se dresse au centre de la scène et fournit peu à peu tous les accessoires nécessaires à l’intrigue. Les protagonistes sont ainsi livrés non seulement au meurtrier inconnu mais aussi à la représentation par cette machine de l’inexorabilité de leur destinée, indifférente au drame qu’ils vivent.

La troupe nous guide à travers le polar avec une bande son obsédante, digne de Hitchcock, et une aisance qui semble révéler leur complicité. La plupart des comédiens ont en effet déjà travaillé avec Robert Sandoz, notamment dans son excellente adaptation de la bande dessinée Le Combat ordinaire de Manu Larcenet. Si cette adaptation des Dix Petits Nègres reste proche du roman policier original, quand les personnages vivants se raréfient sur la scène on se prend à regretter que la fin s’approche et que l’on ne puisse pas encore rester deux heures dans cette délicieuse angoisse. A vous de faire l’expérience au Théâtre de Carouge jusqu’au 28 mai.

 

Un jeu pour se souvenir

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Le Café des voyageurs / inspiré de la nouvelle de Corinna Bille / Cie la.la.la / Petithéâtre de Sion / du 3 au 13 avril / plus d’infos

© Michaël Abbet

Fragile, troublante, la situation dans laquelle nous plonge cette pièce pleine de poésie est aussi pleine de douceur et de compassion. Il s’agit d’un jeu auquel chaque personnage accepte de jouer pour aider les autres à porter le poids d’un souvenir. Une fiction qui les délivre de la réalité, comme s’ils jouaient tous une pièce de théâtre.

Une femme, dont le fils est mort dans un accident alors qu’il rentrait auprès d’elle, a convenu de prétendre un jour par an que l’accident n’a jamais eu lieu. Elle accueille donc le temps d’un repas, dans un plan d’appartement qui représente celui qu’elle habitait, un inconnu. Pour marquer la distance entre la réalité et le jeu auquel elle se prête, elle demande que chacun parle de soi-même à la troisième personne.

La douce folie de cette femme jouée par Anne-Frédérique Rochat impose un décor, un langage et une histoire aux autres personnages, qui se prêtent finalement tous au jeu. Ils sont tout comme elle parfois à deux doigts de s’y perdre, avec tant de douceur qu’il est tentant de les y suivre. Les scènes entre Margot (Marika Dreistadt) et Germain (Jean-Baptiste Roybon) nous plongent notamment dans cette tendresse. Ces trois personnages sont encadrés par le domestique de Madame, véritable metteur en scène du jeu et qui en tire un grand plaisir. L’acteur qui incarne ce personnage est René-Claude Emery, dont les mimiques rappellent parfois Jack Nicholson et dont le jeu empli de contrastes est un plaisir à regarder.

La scénographie, signée Adrien Moretti, présente au centre de la scène un simple plan de l’appartement dessiné à la craie et qui rappelle les films de Lars von Trier. L’aspect éphémère du dessin permet un jeu constant sur les proportions et l’existence même du décor. Il rappelle aussi au public que se laisser enchanter par la magie du théâtre est un choix conscient où l’incrédulité est jetée aux oubliettes. La scène est un plateau de jeu, sur lequel chaque personnage accepte de venir tenir un rôle, endosser un costume, un maquillage, et aider les autres à porter le poids de la situation.

L’utilisation de la troisième personne du singulier au lieu de la première, permet elle aussi une conscience du jeu, autant pour les personnages qui choisissent de jouer que pour le public. Cette pièce, adaptée d’une nouvelle de l’auteure valaisanne Corinna Bille, est écrite et mise en scène par Coline Ladetto. Dans la continuité de son travail sur la frontière entre forme théâtrale et romanesque, la metteure en scène nous propose un spectacle fragile et troublant, à voir jusqu’au 13 avril au Petithéâtre de Sion.

 

La mécanique adoucit les mœurs

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
La Puce à l’oreille / de Georges Feydeau / mise en scène Julien George – L’autre compagnie / du 18 au 28 mars au Théâtre Jean Arp à Clamart / du 1 au 20 avril au Théâtre du Loup à Genève / jeudi 24 avril à 20h15 au Théâtre Palace à Bienne / mardi 29 avril à 20h au Théâtre de Beausobre à Morges / samedi 3 mai à 19h au Théâtre du Crochetan à Monthey / lundi 5 et mardi 6 mai à 20h au Théâtre Equilibre et Nuithonie à Villars-sur-Glâne / jeudi 8 mai à 20h au Théâtre de Vevey / plus d’infos

© Loris Von Siebenthal

Les engrenages de Feydeau trouvent leur musique dans cette mise en scène qui accompagne les acteurs d’une myriade de sons. Pour son deuxième spectacle au Théâtre du Loup, Julien George nous plonge dans un univers mécanique parfaitement chorégraphié.

M. Chandebise reçoit une lettre d’amour anonyme lui donnant rendez-vous à l’hôtel du Minet Galant. Sa femme Raymonde, qui le soupçonne d’adultère, la lui a fait parvenir pour lui tendre un piège. Elle souhaite le confronter à ses mensonges dans une chambre de l’hôtel… où il est en réalité le seul qu’elle ne va pas rencontrer.

Après Quai Ouest de B.-M. Koltès en 2009 au Théâtre du Loup, Julien George a mis en scène La Puce à l’oreille en 2012 avec L’Autre Compagnie, dont il est le fondateur. Il a choisi Laurent Deshusses, avec lequel il avait travaillé à plusieurs reprises au théâtre et au cinéma, pour le rôle de Chandebise qui est selon lui « à son exacte mesure par la virtuosité et le rythme comique qu’il exige ». Les personnages défilent sur scène avec rapidité et dynamisme, présentant une chorégraphie mécanique irréprochable.

La troupe nous plonge dans ce rythme comique et le porte sans fausse note pour notre plus grand plaisir, tandis que de nombreux sons se trouvent sans cesse déclenchés par les événements. L’arrivée de certains personnages et l’ouverture des portes sont ainsi ponctuées par des bruits ou des tonalités. Les réactions à la chaîne de Feydeau deviennent grâce à la création son de Renaud Millet-Lacombe un véritable enchaînement musical. Un Feydeau qui résonne, à voir jusqu’au 20 avril au Théâtre du Loup à Genève.

 

Dure actualité et narration féérique

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
La Petite Fille aux allumettes / d’après Hans Christian Andersen / création Pan ! (La Compagnie) / mise en scène Julie Annen / Petit Théâtre de Lausanne / du 29 janvier au 16 février 2014

© Pénélope Henriod

La tristesse de La Petite Fille aux allumettes fond comme la neige sous les lumières féériques et les musiques joyeuses de cette création de Pan ! (La Compagnie). L’histoire est triste, et il ne faut pas oublier qu’elle raconte une dure réalité, mais on peut la raconter avec douceur.

Le désir de mettre en scène le conte de Hans Christian Andersen est venu à Julie Annen après la lecture de l’histoire avec son fils, avec le désir de répondre aux nombreuses questions qu’éveillait en lui la fin tragique. Sa mise en scène se passe aujourd’hui et s’inspire notamment de ses propres souvenirs d’enfance. Quand elle avait quatorze ans, sa famille a été plongée dans la précarité et s’est vue forcée d’emménager dans un camping-car. Elle souligne donc dans son adaptation du conte, avec humour et douceur, combien l’histoire de la petite fille est d’actualité et combien la situation est grave pour ceux que la pauvreté exclut, plonge dans l’isolement, et que nul ne souhaite plus voir.

La scénographie propose comme simple décor deux lampadaires, une guirlande de noël et un plateau nu qui mettent en valeur la performance des comédiens. Ceux-ci donnent vie aux différents tableaux de l’histoire par des chorégraphies imagées qui illustrent à la fois les rencontres de la petite fille avec des personnages et avec des objets animés qu’elle imagine. Ils jouent ainsi non seulement la grand-mère ou le journaliste, mais aussi le sapin de noël et l’incroyable dinde dorée qui danse le cancan sur un air de Marie-Paule Belle. Ces scènes pleines de magie sont cadrées par la narration du conte par la voix de la petite fille elle-même, qui confie ses inquiétudes au sujet du sort de ses parents et s’interroge sur la meilleure manière d’échapper au froid.

Dans les premiers instants puis à la toute fin de la pièce, des enregistrements de voix d’enfants commentent l’histoire. Rencontrés par Julie Annen en Belgique, en France et en Suisse, ces enfants expliquent avec des mots simples mais pleins de justesse ce qu’ils ressentent notamment par rapport à la fin tragique de la fillette, qui les attriste mais qu’il faut accepter puisque tout le monde meurt un jour. Ces commentaires, parfaitement clairs pour les petits, font réfléchir les plus grands sur la manière dont on explique la violence du monde aux enfants. Ils ouvrent, comme le souhaite la metteure en scène, un espace de dialogue et de questionnement autour de l’histoire.

Julie Annen a une douzaine de pièces à son actif, dont La Sorcière du Placard aux Balais (2005), La Tempête (2007), Messieurs les enfants (2008) et Ceux qui courent (2009). Son adaptation chaleureuse et réaliste de La Petite Fille aux allumettes est à voir au Petit Théâtre de Lausanne jusqu’au 16 février.

 

Espoir en l’avenir

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Love and money / de Dennis Kelly / mise en scène Francis Aïqui / Théâtre du Passage à Neuchâtel / le 22 janvier 2014

© Jean-Claude Cee

David aborde le sujet de sa femme Jess en racontant comment elle est morte. A ce moment-là, nous ne savons pas que nous allons bientôt la découvrir, fragile et attachante. Le décor est ensuite déployé, des murs s’écartent pour créer différents espaces, et les personnages y défilent tels des témoins racontant les pressions, notamment financières, qui ont mené à cette terrible mort. Francis Aïqui, au Théâtre du Passage mercredi dernier, présentait de manière épurée l’œuvre de l’anglais Denny Kelly.

La critique du consumérisme est le thème de Love and money. Jess (Pearl Manifold) est shopaholic et ses dettes détruisent non seulement sa vie mais aussi celle de David (Christian Ruspini). Les prêts proposés par la compagnie de crédit sont chargés d’énormes intérêts que les clients, endettés et désespérés, ne peuvent refuser. La patronne de la compagnie, Debbie (Laurianne Baudouin), explique qu’elle ne croit plus en Dieu, mais en l’argent. Un argent qui ne fait le bonheur d’aucun personnage.

Assez vite, pourtant, c’est le besoin de trouver un sens à la vie et le désir que les relations humaines lui en donnent un qui devient le thème central de la pièce. Les personnages, bien que matérialistes, s’avèrent sympathiques même dans leurs angoisses. Jess, malgré son addiction, est sensible, douce, et si complètement emplie de bonté que cela la rend inadaptée au monde réel. Quand elle était jeune, raconte-elle, elle comprenait si peu les gens autour d’elle qu’elle pensait être une extra-terrestre.

Le metteur en scène Francis Aïqui, d’origine anglo-corse, a monté pour la première fois Love and money en 2011 à Ajaccio, après avoir collaboré à la traduction qu’en avait faite Philippe Le Moine. Sa mise en scène de cette pièce-puzzle écrite en 2006 est percutante sans exagération et démêle le désordre des scènes. Dans plusieurs des monologues de confession que livrent les personnages, le visage seul est éclairé, ce qui donne à la silhouette une allure extrêmement fragile au milieu du noir ample de la scène.

Le décor, dans les scènes où il est nécessaire qu’il y en ait un, est constitué de grands blocs que l’on déplace pour représenter avec seulement quelques accessoires et une bande son efficace un bureau dans une entreprise, une salle d’attente dans un hôpital, ou encore un pub où une jeune femme est abordée par un photographe. Dans ces espaces qui s’imbriquent les uns dans les autres comme les scènes, les personnages se perdent, devenant de plus en plus attachants.

Dennis Kelly est un auteur londonien encore peu connu en Suisse romande malgré un succès considérable en Angleterre. Il est notamment l’auteur de la pièce Occupe-toi du bébé, qui parle de mères infanticides et qui avait été écrite en 2007, alors que le sujet faisait la une dans la presse anglaise. Ses pièces, au caractère provocateur du théâtre in-yer-face, exposent les difficultés sociales avec tranchant.

© Jean-Claude Cee

Love and money parle d’un autre problème actuel, celui des dettes. La pièce raconte comment le consumérisme est utilisé par ceux qui ne trouvent pas leur place dans la société pour faire disparaître leur sentiment d’inadaptation. Et lorsqu’on découvre l’espoir que la jeune Jess avait en l’avenir à l’époque où David l’a demandée en mariage, c’est cet espoir qui apparaît comme la solution à ce sentiment. A la fin de la pièce, nous nous remémorons le récit de sa mort et il nous attriste, mais nous emportons avec nous également son espoir en l’avenir, et il nous réchauffe le cœur.

 

Mourir, rire, attendrir

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Le Malade Imaginaire / de Molière / mise en scène Jean Liermier / Théâtre de Carouge à Genève / du 14 janvier au 9 février 2014

© M. Vanappelghem

Indigné de ce qu’on ne lui témoigne pas plus d’attention, Argan s’égosille et se révolte depuis son lit contre la solitude dans laquelle laisse un pauvre malade. Les plaintes boudeuses et la naïveté de l’hypocondriaque, magnifiquement interprétées par Gilles Privat, le rendent fragile et attachant. Dans la mise en scène de Jean Liermier, le malade imaginaire hanté par la peur de la mort fait parfaitement rire malgré lui.

La pièce se déploie dans une ronde de cris, de couleurs et de termes pseudo-médicaux. Argan est le jouet de tous les personnages : les médecins lui prescrivent des remèdes dont il n’a pas besoin, sa servante n’hésite pas à tromper ses sens pour lui ouvrir les yeux, et sa femme attend sa mort pour hériter. L’usurpation est omniprésente, et les comédiens prêtent leur dynamisme à toutes les formes de travestissements.

L’interprétation délectable de Philippe Gouin, qui incarne le prétendant Thomas Diafoirus, se distingue particulièrement. Aux élogieuses civilités de ce médecin, dont la plus grande qualité est qu’il conteste les supposées découvertes médicales du siècle, l’acteur ajoute une gestuelle exaspérante. Ses mouvements amples et maladroits donnent ainsi corps au motif de la pédanterie et de l’usurpation.

Le thème de la mort est lui aussi central. En effet, si Le Malade Imaginaire dépeint un hypocondriaque, le personnage n’en est pas moins hanté par la peur de la mort. Selon Jean Liermier, Molière aurait lui aussi été touché par cette peur. Sa mise en scène cherche à souligner une « incroyable mise en abîme qui confère à la pièce une profondeur qui résonnera encore longtemps ». Au sujet de Molière, dont son frère veut lui faire lire les comédies, le personnage d’Argan déclare qu’il mérite d’être abandonné par la médecine. Pour Jean Liermier, Molière « avait d’une façon inconsciente une prescience de la mort à venir ». Le metteur en scène met donc l’accent sur l’oppressante peur de la mort.

Les couleurs ternes des costumes solennels des médecins, par contraste avec les couleurs vives qu’abordent les autres personnages, soulignent ce thème. Il est également mis en valeur par l’apparition dans le cadre bourgeois confortable de certains éléments démesurés qui créent des images fortes, telle une marionnette de la mort elle-même, géante, angoissante et habilement manipulée. Cette scénographie originale est signée de Jean-Marc Stehlé, décédé en août 2013, pendant la création.

Le Malade Imaginaire est le troisième Molière que met en scène Jean Liermier, après le Médecin malgré lui en 2007 au Théâtre des Amandiers et l?Ecole des femmes en 2010 au Théâtre de Carouge, avec Gilles Privat. Cette pièce est donc l’occasion pour le metteur en scène et directeur du Théâtre de Carouge de retrouver l’acteur genevois qui a gagné le Molière du comédien en 2008.

La complicité entre les deux artistes se ressent dans la pièce, et la mise en scène de Jean Liermier donne à tous les acteurs l’occasion de manifester leur bonheur de jouer. Ils habitent pleinement l’impressionnante scénographie et font surgir un rire qui l’emporte sur la peur de la mort. A voir jusqu’au 9 février au Théâtre de Carouge à Genève.

 

Raconte moi une chanson

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Chantons quand même ! / de Frank Arnaudon et Claudine Berthet / Théâtre des Osses à Fribourg / du 13 au 31 décembre 2013

© Ludovic Manzoni

Raconte-moi une chanson
Par Suzanne Balharry

Chantons quand même !, second spectacle de la Compagnie Le Pavillon des Singes, propose un voyage à travers le Paris occupé de la Deuxième Guerre mondiale… et une bouffée de bonne humeur en chansons.

Les premières scènes du spectacle se situent en 1939, au moment de l’annonce de la mobilisation générale. Les trois acteurs entonnent joyeusement une chanson de Maurice Chevalier intitulée Ça fait d’excellent Français : « Le sergent était boulanger pâtissier, le caporal était dans l’ignorance, et l’deuxième classe était rentier ! Et tout ça, ça fait d’excellents français, d’excellents soldats qui marchent au pas ». Le ton est donné. Il sera question de la guerre et de l’Occupation avec beaucoup d’émotion mais aussi d’humour.

Chantons quand même ! met en scène des chansons françaises écrites pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le spectacle évoque le quotidien sous l’Occupation à Paris, avec les restrictions, le marché noir, et les aspirations des hommes et des femmes. Y apparaissent aussi bien des habitants dans leur vie de tous les jours, interrompue par la radio qui diffuse en juin 1940 l’annonce de la capitulation du Maréchal Pétain, que des artistes comme Léo Marjane, chantant dans des salles de spectacle où se mêlent Parisiens et membres de la Wehrmacht.

Chaque chanson fait naître une scène, avec un décor et des costumes qui lui sont propres, et si une réplique introduit ou ponctue parfois certains titres, le spectacle ne contient finalement que très peu de texte parlé. Cette structure, que la Compagnie Le Pavillon des Singes proposait déjà en 2011 dans son premier spectacle autour des chansons françaises de la Troisième République Je vous préviens, je ne vais pas chanter, surprend tout d’abord. Les chansons ont cependant un grand pouvoir d’évocation, qui donne vie au quotidien des soldats, des femmes restées à Paris, et des Résistants.

Passionné par la vieille chanson française, Le Pavillon des Singes, dont le nom est une référence à la maison dans laquelle a grandit Molière, s’interroge également sur le statut de ce genre musical pendant l’Occupation. Si elles permettent au pays occupé de revendiquer sa culture et donnent du réconfort, comme en témoigne la fréquentation assidue des salles de spectacle à cette période, les chansons sont aussi critiquées par ceux qui estiment qu’elles endorment le peuple et le détournent de la Résistance. La compagnie prend le parti de montrer la force des deux points de vue avec le titre évocateur Chantons quand même !

Le metteur en scène, Frank Arnaudon, joue et chante également, et on retiendra sa belle performance d’une rengaine de Charles Trenet intitulée Un rien me fait chanter (1941). Habitué des scènes romandes, il est issu de la première volée de la Manufacture et travaille régulièrement avec le Collectif Division de Julien Mages. Les arrangements musicaux sont signés Sylviane Huguenin-Galeazzi, cheffe de chant et pianiste, qui collabore depuis vingt ans avec le Théâtre des Osses.

© Ludovic Manzoni

Les chansons sont aussi interprétées par deux autres acteurs, Claudine Berthet, qui joue elle aussi régulièrement dans les théâtres romands, et Frank Michaux, qui est également passé par la Manufacture et travaille avec le Collectif Division. Sa voix et son jeu plein de vie donnent un humour mélodieux à plusieurs des titres du spectacle, en particulier Elle a un stock de Gorgius (1940). On ressortira de ce spectacle pour petits et grands d’excellente humeur, avec des chansons plein la tête. A découvrir au Théâtre des Osses à Fribourg jusqu’à la fin de l’année.

 

Quand la marionnette se joue des hommes

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Richard III / de Shakespeare / mise en scène le Puppentheater Magdeburg / Théâtre du Passage à Neuchâtel / le 12 novembre 2013

3-Richard III 02 © Jesko Döring


© Jesko Döring

Richard III est devenu roi et désire maintenant jouer au golf. Selon son bon plaisir, il souhaite le faire debout sur un homme. Dans son adaptation de la pièce de Shakespeare pour le théâtre de marionnettes, la compagnie Puppentheater Magdeburg souligne l’horreur des manipulations, séductions et trahisons d’un personnage dont le cynisme politique dépasse toutes les limites.

Le tyran que le désir de pouvoir a rendu fou est incarné par une marionnette habilement manipulée à vue par un comédien : le dispositif nuance l’effroi que pourrait provoquer la scène du golf. Rassurés – c’est une poupée que nous avons sous les yeux – nous contemplons et jugeons son délire.

Le Puppentheater Magdeburg, fondé en 1958, propose une adaptation de la pièce qui ajoute aussi l’humour à la terreur. Au milieu du spectacle, juste avant l’entracte, l’une des marionnettes est «égorgée»: les os de son cou se brisent alors avec un bruit horrifiant. Avant de sortir de scène, les comédiens révèlent que ce fracas était produit par l’écrasement d’une bouteille en plastique. Le public rit de soulagement en découvrant le mécanisme.

La pièce de Shakespeare, écrite à la fin du XVIe siècle, présente une intrigue politique macabre dans laquelle Richard, le duc de Gloucester, décide de tout mettre en œuvre pour parvenir au pouvoir. Le roi Edouard IV, son frère, est mourant, mais Richard n’est pas son successeur immédiat. Pour s’emparer de la couronne, il va tuer son frère aîné, ses neveux, ainsi que tous ceux qui s’opposeront à son ascension.

Le metteur en scène Moritz Sostmann transpose l’histoire à l’époque contemporaine et situe par exemple le couronnement du roi pendant un talk show, le peuple représenté par les téléspectateurs est séduit, aveuglé au point de le soutenir sans réserve. Les traits des marionnettes créées par Atif Hussein sont ceux de personnages médiatiques d’aujourd’hui, de Robert de Niro à Margaret Thatcher. Le spectacle se réfère ainsi à notre réalité, représentant avec quelque amertume la corruption politique contemporaine.

Toute l’action se joue autour d’une table de conférence, qui symbolise tour à tour les nombreux lieux imaginés par Shakespeare. Les huit comédiens qui manipulent les marionnettes donnent à chacune d’entre elles une vraie personnalité. Nis Søgaard, qui personnifie admirablement Richard III avec une voix tantôt grave et convaincante, tantôt enfantine et hallucinée, présente ainsi un personnage dont les actes sont effroyables mais, de façon presque rassurante, mis sur le compte de la folie.

Le spectacle s’achève sur une musique religieuse qui marque l’absence de repentir du protagoniste principal et nous laisse des sentiments mêlés, entre bouleversement et enchantement face au monde de la marionnette – et face au monde des puissants.

6-Richard III 05 © Jesko Döring


© Jesko Döring

Un bassin d’eau trouble

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Les Femmes savantes / de Molière / mise en scène Denis Marleau / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 2 novembre / plus d’infos

© Yves Renaud

Les échanges sont dynamiques et les comédiens, pour ponctuer leurs répliques, s’éclaboussent d’eau. Les Femmes savantes, dans une mise en scène de Denis Marleau, se joue autour d’un grand bassin qui se prête bien aux interventions fluides et jaillissantes des personnages. Si la transposition de la pièce aux années cinquante appelle quelques réserves, le jeu des comédiens rend la satire tout à fait vivante.

La transposition à l’époque moderne de la comédie de Molière jouée ce week-end au Théâtre de Vidy fonctionne. Elle garde les éléments originaux de la satire contre le pédantisme académique et, sur un autre plan, révèle que les conventions sont, malgré les siècles, toujours présentes dans les esprits. Bien qu’Henriette aime Clitandre d’un amour sincère, les femmes de sa famille veulent qu’elle épouse le poète Trissotin, qui déclame avec emphase ses œuvres littéraires autour du bassin. Philaminte, la mère, dont l’autorité inspire la crainte de son mari Chrysale, est persuadée que cet homme de lettres est talentueux et désintéressé. L’histoire révèle pourtant que ses véritables motivations concernent moins l’art que la fortune de la famille.

Le spectacle est avant tout rendu vivant par la qualité du jeu des acteurs. Carl Béchard, dans le rôle du pédant Trissotin, nous livre notamment une prestation cocasse où il ponctue ses déclamations poétiques par de grands gestes, et Christine Pasquier incarne le rôle détestable de Philaminte sans ciller. Les répliques de Molière s’enchaînent avec dynamisme, et Marie-Eve Beaulieu parvient à nous livrer malgré son petit rôle une version très séduisante de la servante Martine.

Cette transposition à l’époque moderne crée cependant une certaine confusion. Des passages tels que le monologue de Clitandre sur la Cour ne trouvent pas de sens cohérent dans ce contexte. La mise en scène pourrait insister un peu plus sur la critique de la pédanterie, qui est un peu troublée par la capacité à être ridicules des femmes cultivées de la pièce. Les comédiens Stefan Glazewski et Damien Heinrich, qui jouent les deux valets, savent jongler, ce que Denis Marleau décide d’exploiter à deux reprises dans le spectacle. Ces scènes donnent de la joie à la pièce et mettent en évidence qu’il y a des moments où les personnages sont joués comme des marionnettes. Elles ne sont malheureusement pas assez nombreuses pour transmettre ce message clairement. La première fois, les comédiens jonglent autour de Chrysale, soulignant le manque d’autorité du personnage joué par Henri Chassé. La seconde, le jonglage crée une pause dans le déroulement de l’action sans aucune raison, suscitant la surprise la plus totale des spectateurs. Denis Marleau, qui a remporté de nombreux prix, nous surprend donc cette fois-ci avec une pièce certes amusante sans vulgarité mais dont la cohérence dramaturgique n’est pas évidente.

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© Yves Renaud

Trompera bien qui trompera le dernier

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Monsieur chasse ! / de G. Feydeau / mise en scène Robert Sandoz / Théâtre du Jorat à Mézières / du 3 au 6 octobre 2013

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© M. Vanappelghem

Les canapés roulent à travers la scène, les portes claquent et le mur se décompose en une cascade de fenêtres. Madame découvre l’adultère de son mari avec une rage explosive. Dans sa transposition du vaudeville de Feydeau aux années cinquante, Robert Sandoz l’accompagne par un décor surprenant et des jeux de lumière dramatiques. A l’abri dans le public, on en redemande.

S’il surprend tout d’abord, le choix de mise en scène de cette pièce du XIXe siècle, loin de dénaturer la pièce, fait surgir tout le dynamisme des dialogues déchaînés de Monsieur Chasse !, joué ce week-end au Théâtre du Jorat de Mézières. Monsieur se voit naturellement toujours obligé de fuir l’appartement de sa maîtresse par la fenêtre, mais les éléments des années cinquante ajoutent également une liberté de mouvement à la pièce.

Les costumes, jupes et pantalons, rendent en effet facile même pour les femmes de bondir sur les lits. Sur le mur à carreaux burberrys, les trappes et les placards disparaissent et réapparaissent sans qu’on puisse tout à fait les discerner. Quant à la radio, elle permet la soudaine interruption des acteurs par un reportage sur la fidélité des animaux. La propreté carrée du motif et les meubles qui glissent sur la scène donnent une impression de confort et de sécurité que les pulsions de Monsieur et la colère de Madame détruisent pour notre plus grand plaisir.

Cette transposition souligne par ailleurs le fait que le thème de la pièce est d’actualité à toutes les époques, et si au XIXe siècle il est difficile pour une épouse de ne pas choisir sa réputation plutôt que la vengeance, la première grande mise en scène du neuchâtelois nous montre des personnages entiers et impétueux comme cette épouse forte qui, même lorsqu’elle pardonne, n’oublie pas.

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© M. Vanappelghem

Les acteurs romands jouent les dialogues avec un naturel convaincant qui donne une crédibilité aux personnages même lorsqu’ils incarnent des stéréotypes, tels que celui du mari infidèle joué par Samuel Churin, qui s’enfonce avec entêtement dans des mensonges plus aberrants les uns que les autres. Aux côtés de la femme fidèle jouée par Laurence Iseli, on trouve aussi, dans le rôle de l’amoureux transi tentant de la séduire, l’irrésistible acteur et metteur en scène Joan Mompart, qui tenait également le rôle principal dans l’adaptation pour le théâtre qu’avait faite Robert Sandoz en février dernier de la bande dessinée Le Combat ordinaire.

Joan Mompart contribue grandement au rythme prenant du vaudeville, surtout lorsqu’il ponctue les arguments lâchés à demi-mots par des expressions faciales hilarantes et des déplacements énergiques tels que le saut qu’on découvre sur l’affiche. La pièce se déroule telle une partition, et on reste même absorbés pendant les changements de scène, où les techniciens déplacent les décors en dansant le chachacha.

Le Théâtre du Jorat se prête parfaitement à l’énergie de la pièce. A l’abri au milieu de près de sept cent personnes, nous découvrons les explosions de la scène, servies par une excellente acoustique. Monsieur Chasse ! est le dernier spectacle de la saison du théâtre d’été, et nous nous réjouissons que commence la prochaine.

 

Haut en couleurs

Par Suzanne Balharry

Une critique du spectacle :
Le Bleu de Madeleine et les autres / d’Anne Luthaud / mise en scène Anne-Marie Marquès / Petit Théâtre de Lausanne / du 9 au 13 octobre 2013

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© S. Gutierrez

Sur l’écran géant, l’image de deux actrices bondissant en costumes futuristes est projetée en direct. Ainsi s’achève Le Bleu de Madeleine et les autres. Un voyage à travers les couleurs qui déploie un arc-en-ciel de formes artistiques mais dont, ce soir-là, on est malgré tout ressortis un peu déroutés.

Dans un premier temps, ce spectacle soutient bien sa nomination aux Molières 2007 dans la catégorie jeune public. Il raconte l’histoire d’une petite fille appelée Madeleine qui cherche le plus beau bleu. A travers la peinture, il explore la composition de la matière et des couleurs. On est peu à peu plongé dans un univers paisible qui nous enchante par des images parfois drôles et parfois pleines d’émotion.

La pièce se joue d’abord au premier plan sur la scène, qui représente l’atelier de deux artistes peintres. Une des deux est jouée par la metteuse en scène Anne-Marie Marques, qui raconte l’histoire de Madeleine telle qu’elle a été écrite par l’auteure Anne Luthaud. Le texte aborde la façon dont les couleurs évoquent des images et habitent notre vocabulaire, aussi bien dans nos expressions que dans des tableaux connus tels que La vue de Delft de Vermeer, dont parle Proust dans le cinquième tome d’A la recherche du temps perdu. Le spectacle offre donc, en plus de l’atmosphère douce, un enseignement sur le langage et l’art.

Pendant que les actrices jouent, l’histoire du spectacle se projette également sur un second plan. Il s’agit d’un grand écran où simultanément est diffusée la création des images peintes, tracées par la comédienne et peintre Jeanne Ben-Hammo. Sur cette toile en contre-champ, l’artiste trace les traits avec un rythme qui donne l’impression qu’ils ont une sonorité. Les deux actrices nous plongent ainsi dans un dialogue, l’une employant les mots et l’autre la peinture, qui devient un élément dramaturgique.

Mais le spectacle n’est pas seulement un beau voyage à travers les couleurs. Après avoir exploré la peinture, la langue et l’art avec poésie, la mise en scène de la compagnie française Les Arrosoirs, fondée en 2002, prend une dimension beaucoup plus ample et s’achève dans un enchaînement d’effets visuels. On voit les actrices se changer en costumes futuristes et bondir en se recouvrant de peinture. Leurs mouvements sont simultanément projetés sur l’écran dans un défilement rapide d’images, dont l’effet a peut-être été perturbé par un problème technique le soir de la représentation à laquelle nous avons assisté. Si cette dernière scène a captivé les enfants, elle a fait également perdre son fil à la pièce. Le Bleu de Madeleine et les autres, joué du 9 au 13 octobre au Petit Théâtre de Lausanne, est une belle illustration de la création à travers plusieurs formes simultanées d’art, entre littérature, peinture, cinéma, et musique, même si, ce soir-là, on en est sortie déconcertée.