Archives par étiquette : Jehanne Denogent

« Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course / Des rimes »

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle:

Perdre le nord / de Christiane Thébert et Claude Thébert / le 21 juin 2017 / Théâtre Populaire Romand (Hors les murs) / La Chaux-de-Fonds

© Dorothée Thébert Filliger

Perdre le nord est une invitation à sortir des sentiers battus pour penser, rêver, questionner, imaginer la vie et ce que peut le théâtre. On s’attache à ces deux comédiens et on embarque pour un voyage poétique, qui a lieu ici et maintenant…

Avant même de commencer, Perdre le nord déroute. Devant la porte du TPR, au lieu d’entrer, il faut contourner la bâtisse pour découvrir la « salle » de théâtre : quelques tréteaux, une dizaine de bancs comme ceux que l’on trouve aux fêtes de villages et l’herbe moelleuse où plonger les pieds. Loin des salles traditionnelles et de leur ambiance quelquefois guindée, les comédiens Claude Thébert et Lionel Brady proposent une expérience rafraîchissante, où le décor, l’acte théâtral et le rapport au public sont pensés avec simplicité. Les deux compagnons de route, se revendiquant eux-mêmes « artistes portatifs », affectionnent en effet ces lieux atypiques – les rues de Genève, la Plage de Boudry, le village des Breuleux – pour chercher les gens là où ils sont. Avec leur baluchon de carton et leur air rêveur, l’homme de théâtre romand – qui s’est sédentarisé plusieurs années au TPR avant de fonder le Théâtre du Sentier et d’écumer les scènes du canton – et le jeune loup s’en vont à la rencontre des spectateurs.

Perdre le nord n’est pas une pièce de théâtre. Ce n’est pas non plus du cirque, ni une lecture, ni un stand-up, ni… Promené sur les sentiers de Suisse romande, le texte écrit par Christiane Thébert, après Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais, j’y vais… (2009) et La Valise rouge (2013), reste inclassable. Construit comme un dialogue philosophique sur les notions de liberté et de voyage, il ne propose toutefois ni confrontation ni morale. L’échange, fait de bribes, de pensées, de fragments récoltés au gré du chemin de la vie, laisse le spectateur libre de se frayer sa propre voie. Parmi ces petits morceaux de sagesse et de poésie, on en croque certains, on en laisse passer d’autres (car trop occupés à digérer le précédent), on fait les provisions pour l’hiver. Au terme du spectacle, on nous invite en effet à emporter un billet de papier où est inscrite une pensée, un poème, une citation, pour continuer à méditer sur le chemin du retour.

Pour nous emmener bourlinguer avec eux, les deux comédiens restent légers : quelques cartons sur lesquels sont écrits au feutre les noms des lieux qu’ils représentent : la cuisine, le salon, la cave, … L’imaginaire fait le reste. Malgré l’incompréhension du jeune homme, l’autre insiste : « Nous allons faire un périple sans bouger. Un périple ici et maintenant ». La magie du théâtre réside là, on le comprend, dans le pouvoir de faire voyager en racontant une histoire. Mais ce n’est pas une errance solitaire, au contraire. Les spectateurs sont des membres de l’équipage, auxquels s’adressent les comédiens, avec une grande spontanéité. Et cela fonctionne. Le public embarque et entonne, avec le magnétophone, quelques paroles de Baschung. Le spectacle se termine mais je pars encore un peu rêveuse, avec pour seule étoile ces quelques mots de Baudelaire griffonnés sur un papier :

« Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés) sur les eaux tranquilles ces robustes navires, à l’air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : Quand partons-nous pour le bonheur ? »

Game, hate and paradise

Par Jehanne Denogent

Still in paradise / Création de Yan Duyvendak et Omar Ghayatt / Théâtre de Vidy / du 6 au 10 juin 2017 / Plus d’infos

© Pierre Abensur

Still in paradise est conçu comme un gigantesque jeu combinatoire et modulaire, multipliant les dimensions et les perspectives sur les thèmes de l’islamophobie et de la migration. Souplesse et ouverture : les spectateurs même deviennent mobiles.

Lorsque Yan Duyvendak, Omar Ghayatt et le traducteur Georges accueillent le public, ils ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils s’apprêtent à interpréter. Le plateau du jeu est encore vide. Avec clarté et précision, ils exposent alors les règles de la performance : 12 fragments, c’est-à-dire des petites pièces-performances, sont à disposition, tels des pions. Par vote à main levée, le public doit en choisir et en combiner 5, auxquels s’ajoutera 1 pièce imposée. Les possibilités de spectacles sont considérables, puisque ce ne sont pas moins de 121 configurations qui pourraient naître chaque soir ! Les ouvertures se démultiplient également avec les imprévus que peuvent provoquer les spectateurs. Libre d’évoluer dans la salle et de s’installer sur le sol où bon lui semble, le public fait pleinement partie de la performance. Ces points de vue mobiles offrent autant de perspectives sur un sujet aujourd’hui délicat, la peur de l’Islam en Occident, mis en scène dans ces différentes pièces à travers la rencontre et les dialogues entre Yan Duyvendak, performeur hollandais, et l’artiste égyptien Omar Ghayatt, tous deux installés en Suisse. Démocratique, ce dispositif scénique pousse à multiplier les regards, à envisager la partie selon plusieurs angles, dans des enchaînements précis et maîtrisés !

Bien qu’il aborde des questions hautement sensibles – celle de l’Islam en Europe, des différences culturelles, des réfugiés politiques ou du terrorisme – Still in paradise garde un ton ludique. Afin d’attiser la curiosité et le désir du public pour tel ou tel fragment, les performeurs n’hésitent pas à déployer plaisanteries, charmes et promesses. Il faut bien vendre ! Si les plaisanteries font d’abord rire, l’amusement se teinte aussi de malaise : pour divertir le public – comme tout Européen devant sa télévision – il faut du spectaculaire. Ainsi est reproduit, à l’échelle du théâtre, le goût d’une société pour le scandale et le morbide. La mise en abîme est dérangeante, ajoutant une dimension supplémentaire, une puissance ironique à cette performance créée en 2008. Ce décalage entre la gravité du thème et son traitement récréatif se retrouve également au fil des micro-pièces, comme dans celle où sont retracées avec des jouets et des petits drapeaux les pérégrinations d’un réfugié irakien. Comme pour faire comprendre que si, depuis l’Europe, ces parcours peuvent sembler irréels, ils n’ont cependant rien d’un jeu d’enfants.

Malgré le choix efficace du dispositif polyphonique pour aborder ce sujet polémique, les différents fragments, eux, peinent parfois à convaincre. Peut-être parce que les positions et les confrontations n’y sont pas assez tranchées, la tension manque et l’attention du public retombe. La partie intitulée Boom, proposant aux spectateurs de prendre la parole pendant dix minutes pour dire ce qu’ils savent de l’Islam, trop brève, ne suscite pas de véritable réflexion. Il en est de même pour plusieurs fragments dont certaines propositions – comme la référence inévitable à Trump – restent quelque peu convenues. C’est plutôt l’agencement de ces différentes pièces, composites et complémentaires, qui constitue véritablement l’ouverture et l’innovation de cette performance, qui se pense et se rejoue à chaque représentation.

La ronde des objets

Par Jehanne Denogent

Ressacs / Création de la Cie Gare Centrale (BE) / Théâtre des Marionnettes de Genève / du 16 au 21 mai 2017 / Plus d’infos

©Cie Gare Centrale

Au Théâtre des Marionnettes, les objets prennent vie et embarquent un couple dans des aventures aux rebondissements invraisemblables. Fait de bric et de broc, de trucs et de stocks, de clichés et de second degré, l’univers de la Cie Gare Centrale a de quoi déconcerter !

Once upon a time… un plateau débordant d’objets : un rail de train électrique, une mouette empaillée, un bateau miniature, des figurines de dinosaures, un petit orgue, une poupée, deux perruques, de minuscules arbustes en plastique, deux survêtements de sport, un caddie riquiqui, une toque de fourrure … Au centre de ce véritable cabinet de curiosités, derrière une table cachant bien d’autres trouvailles révélées petit à petit : deux êtres en chair et en os. Elle, Agnès Limbos, est une figure emblématique du théâtre d’objets, forme d’expression au carrefour du théâtre de marionnettes, du théâtre de comédiens et des arts plastiques. Avec son acolyte Gregory Houben – trompettiste dont les notes ouvrent le spectacle – ils s’emploient à donner vie à la matière. Car autant que les comédiens, les figurines, les vêtements ou le bateau vont incarner une histoire, celle d’un couple aux destins improbables. Pour retracer leurs aventures, les objets sont manipulés, jetés, ramenés, tour à tour illustration, clin d’œil ou personnages. L’univers d’Agnès Limbos, qu’elle décrit comme un « grand magasin », est farfelu et on y entre avec étonnement !

Once upon a time… la phrase rythme le spectacle, répétée au début de chaque nouveau rebondissement. Mais il était plus qu’une seule fois pour le couple qui semble cumuler plusieurs vies. Ruinés par la crise des subprimes, ils se dépouillent de leur première mue – maison, jardin, Toby le chien – pour prendre la mer. La traversée, figurée par la manipulation d’une frégate miniature, semble les faire sortir du XXIe siècle et de ses aléas économiques pour accoster en Afrique à l’époque coloniale. Là est peut-être la force de l’objet, comme le suggère Agnès Limbos, pour qui il forme « un langage suggestif, à la fois poétique et cinématographique. » Sur le continent africain, développant une culture bananière extrêmement lucrative, Madame et Monsieur s’enrichissent en un temps record…avant de tout perdre, à nouveau. La troisième vie de ce couple a commencé. Il y en aura cinq. De l’une à l’autre, pas de lien réaliste ou logique. C’est l’imaginaire des comédiens, absurde et décalé, qui assemble ces épisodes éparpillés.

Once upon a time… un spectacle presque entièrement en anglais, mais imprégné de forts accents français. Surprenant, ce choix permet de convoquer de nombreux imaginaires liés à une culture anglophone – comme les espoirs du rêve américain, l’image de colons anglais ou la prononciation du Français bafouillant ine anglich – en les tournant en dérision. La pièce joue constamment sur ce second degré, reprenant les clichés pour mieux s’en moquer. Le rire est féroce. Il s’attaque indifféremment à tous les travers humains, au point qu’on ne sait plus vraiment ce qu’il critique ou défend. Derrière cette ironie constante, il est difficile de situer la sincérité du propos. Faut-il se fier par exemple à la morale finale appelant les hommes à s’adapter aux circonstances de la vie, proposition qui pourrait éclairer le destin tumultueux du couple ? Ou est-ce encore une plaisanterie ? Sur quel niveau d’interprétation danser ? Il ne semble y avoir que la ronde des objets sur laquelle s’appuyer.

Cinquante nuances de sombre

Assemblage de textes de l’Atelier critique à partir du spectacle Rêve et folie de Claude Régy

Par Jérémy Berthoud, Céline Conus, Thomas Cordova, Jehanne Denogent, Ivan Garcia, Margot Prod’hom, Artemisia Romano, Basile Seppey, Joanne Vaudroz

Rêve et folie / De Georg Trakl / Mise en scène de Claude Régy / Théâtre de Vidy / du 28 février au 4 mars 2017 / Plus d’infos

®Pascal Victor 2016

Le texte qui suit est issu d’un exercice guidé de critique créative sur le spectacle de Claude Régy. Il est composé d’une sélection d’extraits de neuf propositions.

Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une histoire. Ce n’est pas un jeu. Il n’y a que les pensées qui traversent les têtes. Des souvenirs qui sont rappelés. Il y a une voix et des couleurs, des sensations. Une transe. Un courant électrique et des sons. Je sens. Je pars. Un délire, des phrases…. Cauchemars d’enfants. Une transe. De la gêne, de la vergogne. Soudain des rires empêchés qui répondent aux gémissements de l’âme en peine. Pourquoi rire ainsi ?

Le texte violent : pourpre, bleu, ombre, cimetière, gorge, bouche, caverne, mort. Il tourne en boucle, en forme de litanie. Une transe. La voix plane et se pose parfois dans les têtes, comme un oiseau de malheur. Pourquoi s’imposer cela, me dis-je. Mais la voix poursuit. Impossible de s’extraire de cette gangue. Soudain l’ennui et l’envie d’échapper à tout cela. Une peur de la contagion de tous ces mots, de toutes ces phrases sordides et de ce corps donné à voir, lent et tordu. Une transe comme un sort en train d’être jeté. Et la résistance s’épuise peu à peu et rend les armes. Cela se sent. L’atmosphère se lâche. Se laisser faire sans savoir pourquoi, sans pouvoir faire autrement. Admirer même cette violence impudique, cette âme nue et brute qui ose se montrer. Ne pas savoir quoi dire ni penser. Ne plus vouloir y retourner. Le désir d’y échapper. La pulsion de vie ravivée ainsi par la mort qui apparaît sans voile et sans déguisement. Ce paradoxe comme voie de salut, car il faut en sortir indemne. (C. C.)

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Jour de sang. Une lumière blafarde luit en attendant la fin de la souffrance. Le temps s’est ralenti, enlisé, enfoncé. Le corps n’obéit plus, il viole et rampe dans le silence d’une vieille église sans vitraux.

Jour de cendre. Bête affreuse, il erre dans la rue avec ses copains les démons. Il espère qu’un Dieu descendra du ciel. Mais l’attente est longue. Où est la joie? Sa voix s’amplifie, en un cri pathétique. Il n’y a plus rien à perdre, plus rien à gagner.

Jour de sens. Il a lu trop de romans. Dans ses yeux un reflet fugace et indicible d’une mort qu’il ne mérite pas et d’une vie qu’il n’a jamais eue, et pour laquelle il n’a jamais lutté. Parce qu’on l’a exclu pour sa différence. Parce qu’avec son imagination débordante d’enfant gâté violeur récidiviste, il écorchait des chats sur une terre consacrée.

Jour de vent. L’aurore luit une dernière fois. Ô insupportable souffrance, personne ne veut de toi ni chez les vivants ni chez les morts. Tu devrais te faire une raison. Mais non. Tu préfères chercher une autre proie. Ainsi va la vie. (J. B.)

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Je me souviens…

… que le moment pendant lequel le public a attendu que la lumière s’éteigne sur les gradins et que la pièce commence a été très long, plus long que d’ordinaire, que ce moment a été tellement long que j’ai cru que la lumière ne s’allumerait jamais.

… que le comédien bougeait comme au ralenti, levant les bras, faisant de grands pas, marchant comme un pantin désarticulé, mais crispé, rouillé.

… qu’il avait l’expression d’un fou, d’un névrotique, d’un extasié, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés

… qu’il paraissait parfois en pleine extase d’un bonheur qui lui tirait tous les traits, et parfois dans une souffrance si intense qu’elle lui crispait le visage.

… avoir pensé pour cette raison que la pièce aurait dû s’appeler « Cauchemar et névrose ».

… que le plateau était recouvert d’un arc de cercle, en toile peut-être. (M. P.)

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Cinquante nuances de sombre. Les limites de la raison ou l’inabordable : cet espace obscur où les mots n’ont plus cet attachement serein avec le monde. C’est dans cet endroit inconfortable pour l’esprit que Claude Régy nous emmène, avec pour turbulent véhicule les textes de Georg Trakl. L’entrée en matière se fait méditative. Un saut dans l’ombre, si l’on peut dire, mais en douceur. Pas de « triple-axel-bouc-piqué » furieux et resplendissant non, c’est un plongeon tout en fluidité et presque torpeur dans une liquidité ténébreuse. Mot d’ordre : le silence ; décor : l’obscurité. On entend la respiration de son voisin, les gargouillis faméliques de quelques-uns.

La pièce, l’obscurité, le silence. Sur scène une forme fantomatique se dessine vaguement, lumière laiteuse presque flottante difficile à distinguer. Elle s’approche et d’une voix plaintive se fait le passeur des mots de l’artiste allemand Trakl. Impossible de lui donner une identité, une forme cohérente, elle n’est aucun personnage sinon une voix, sinon une poésie en prose qui survole notre rêve collectif. Un rêve avec lequel Claude Régy tente de dessiner la carte d’un espace aux abords de la conscience en jouant sur les limites du langage. Un langage cohérent mais qui ne dit rien du réel, qui exhibe sa nature symbolique. Ainsi nous voilà au travers de l’œuvre, balancés entre deux pôles de notre humanité, à onduler entre bestialité et symbolisme. Tout un jeu entre la folie et le rêve. (T. C.)

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L’attente est longue. Un faisceau vert et des mouvements étranges perturbent notre champ visuel. Mes yeux sont dérangés, ma rétine ne peut saisir complètement les formes. Mon cerveau tente de saisir mouvements et jeux de lumière. L’homme se déplace sur scène, se pliant, se tordant. Bien d’autres gestes que je peine à percevoir. Trop de vert, trop d’obscurité, la sensation n’est pas agréable. J’entends « viol, enfant, cris, hurlements ». Je ne comprends pas, mais ce n’est pas grave. Je visionne la scène comme un film muet, faisant un va-et-vient entre ma vue et mon arrière-monde de la pensée. En quittant la scène, l’acteur avait un petit air de Rocky, non ? (I. G.)

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En la selve obscure. Une fois de plus, au crépuscule, les sons s’égrènent et son corps, noué comme suspendu, s’égare. Avant qu’ils n’achoppent dans le froid, le golem tourne ses yeux bistrés encore avides. Il gémit, veule et gueulard.

L’aigre salive des crapauds a diapré son front d’une dentelle fuligineuse et des guttules, purpurines et lactées, sèchent sur ses cuisses gonflées. Au long des rainures de ses ailes déchirées glisse une eau, toujours verte et juteuse.

Il a dû quitter l’intérieur de la nef, cet écrin lumineux qu’arcs et arrêtes festonnent. Il a fui cette forge où le vieil orgue halète, où les crucifix cloués aux murs sont autant d’oiseaux noirs. Depuis lors il se perd dans cette forêt de pinacles et de contreforts qui déchiquettent la nuit.

Maintenant ruissellent autour de lui les vomissures de ses frères aveugles. Il se souvient des joues rutilantes de l’enfant et du bruit chaud de la nuque d’un chat sauvage sous ses doigts convulsés. Mais le souvenir de sa race brûle ses muscles d’airain et de son œil torve la gargouille perce une dernière fois le vide.

Sa grimace raconte enfin les escaliers sombres, les venelles altières et venteuses qui ont scandé son supplice. Et tandis que sa peur l’avale, que ternit sa souffrance, l’héritier maudit suit du regard la main absente de son père. Alors le reflet de sa sœur se morcelle et sa langue blette luit, immobile, au-dessus de la bourgade qui hier encore rissolait au soleil. (B. S.)

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Le son de sa voix m’imprègne de façon intense après ces minutes passées dans le noir, le silence créant une sorte de démultiplication des sens. Un fond sonore, toujours régulier, et des gestes corporels en tension, voire tremblants. Le comédien est dans l’exercice même du texte. Il mène une forme de combat avec les mots, qui semblent l’imprégner dans sa propre matérialité. Il paraît éprouvé par le texte.

Il s’approche lentement pour nous saluer, et semble épuisé de la performance qui a eu lieu. Il s’en va presque en boitant, nous laissant dans l’obscurité du commencement. (A. R.)

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Les traits de son visage sont tirés. Congestionnés même. Souriant. Grimaçant. Sourire grimaçant. Il semble en proie à une intense émotion. Sa bouche s’élargit comme pour laisser échapper un cri. Inarticulé. Serait-ce en fait un sourire ? Cette figure d’agonie me glace. Elle me rappelle les peintures de Yue Minjun, un artiste chinois, qui représentent des hommes aux faces colorées en rose bébé, rieuses, terribles. Comme pour échapper à la censure, les visages affichent un optimisme hypocrite et forcé. Forcé jusqu’au grotesque. Que peut bien cacher cet homme devant moi ? De la douleur, c’est certain. Du remords aussi, je crois comprendre. La censure n’est pas chez lui une force imposée de l’extérieur. Elle est interne, composée d’oubli et de honte. Inhibante. Angoissante. Comme un guerrier japonais, il se bat contre son passé. Comme un skieur, il slalome entre les souvenirs. Comme un nageur, il remonte à contre-courant. Sous l’effort, ses jambes fléchissent, son dos ploie. La lutte intestine tord son corps et son visage. (J. D.)

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Je me souviens de l’euphorie des gens dans la file d’attente avant de découvrir l’ultime pièce de Claude Régy.

Je me souviens de ce spectre paraissant si loin et se rapprochant si près du public, comme s’il se tenait au-dessus de moi.

Je me souviens de son visage, de ses expressions terribles, d’une bouche qui se tordait de douleur. Je me souviens que cela a suscité au fond de moi un mélange d’effroi et de compassion pour cet homme.

Je me souviens que la torsion de sa bouche faisait écho à des mouvements de son corps très étranges. Le personnage se retrouvait dans des positions abracadabrantes qui suggéraient l’endolorissement.

Je me souviens qu’il marquait un temps d’attente dans chaque posture affligeante.

Je ne me souviens pas du contenu de ce texte décousu.

Je me souviens des variations sonores de sa voix et je me souviens des frissons ressentis en entendant soudain une voix âpre sortir de ce corps agenouillé sur le devant de la scène.

Je me souviens m’être assoupie, laissant passer le flot de paroles dans ma tête sans vouloir m’y accrocher, y chercher un sens.

Je me souviens des applaudissements ininterrompus, des salutations par trois fois d’un homme revenant doucement à lui, à nous.

Je me souviens d’un mot me traversant l’esprit à la sortie du théâtre : expérience. (J. V.)

Jeu de billes

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle

Pachinko / Création Aurélien Patouillard / Cie Zooscope (CH) / du 14 au 18 février 2017 / Arsenic / Plus d’infos

© Dorothée Thébert Filliger

À l’Arsenic, la cie Zooscope propose un jeu au fonctionnement simple. Il suffit d’oublier les règles et de laisser son imagination flotter. Une expérience pour des yeux et des esprits curieux !

Le public assis, la lumière baisse et le silence s’installe. Pachinko peut commencer. Les projecteurs s’allument et les rideaux… se ferment. D’amples tentures coupent le plateau en deux, cachant l’arrière-scène au regard, puis s’ouvrent à nouveau, se ferment, s’ouvrent … Ce sont les codes du théâtre qu’éprouve la cie Zooscope. La compagnie brouille les espaces, faisant par exemple entrer une partie du public par le plateau. Déjà, dans On a promis de ne pas vous toucher, Prix Premio 2012, Aurélien Patouillard troublait la frontière entre le spectateur et la scène, ligne devenant souple et sensuelle.

Trois lutins aux habits soyeux organisent le passage d’une partie des spectateurs – ceux qui avaient reçu ces mystérieux petits billets violets – à travers la valve du rideau, débouchant dans un espace merveilleux au décor exubérant. S’y mêlent joyeusement des sculptures en plastique, une large fresque graffiti en arrière-plan, une table autour de laquelle pique-niquent des figurants, un piano décoré de défenses de sanglier, un trône en forme de fleurs où siège Renée van Trier, petite reine à la robe rose et opulente comme d’appétissants choux à la crème… L’imaginaire nous fait glisser dans un univers grotesque et fantastique. Drôle et piquant !

Comme dans un jeu, les trois personnages se décorent réciproquement de médailles militaires. Le public rit franchement de leur fraîcheur enfantine. Cette légèreté de ton fait apparaître d’autant plus crûment une forme de cynisme politique. La hiérarchie militaire et la décoration honorifique deviennent farce. Ces jeux de grandes personnes paraissent bien vides de sens. Absurdes aussi sont les débats politiques de l’oncle avec le jeune homme. Ce dernier s’en souvient avec ennui. À chaque repas, l’oncle provoque la confrontation, enthousiaste et verbeux. Mais le flot de parole révèle paradoxalement une présence absente, selon le neveu. Il n’est là que physiquement, superficiellement. Pachinko sonde ces creux de l’attention, ces moments de disparitions sociales de l’individu. Le Pachinko désigne d’ailleurs un jeu de billes populaire au Japon, dont le caractère répétitif et mécanique laisse la tête libre de s’éclipser.

À l’écoute de ces théories politiques ou à la vue du massage d’une des figurantes, exprimant l’idée du corps présent et absent à la fois, c’est notre attention, à nous spectateurs, qui parfois s’absente. Évitant de se contraindre par un fil trop tenu, Pachinko lance des propositions comme des petites billes, dont la « contemplation du flot chaotique » laisse étourdi et rêveur, comme un joueur de Pachinko.

L’agression des néons

Par Jehanne Denogent

En manque / création de Vincent Macaigne / Théâtre de Vidy / du 13 au 21 décembre 2016 / Plus d’Infos

© Mathilda Olmi

Au Théâtre de Vidy, Vincent Macaigne nous parle du sentiment de manque, presque physique, lié à l’absence et à la mélancolie. Le corps du spectateur est lui aussi mis à rude épreuve par cette performance, qui laisse un sentiment de colère.

Sous la salle René Gonzales, dans la lumière froide des néons bleus, on nous distribue des boules Quies. Le présage est inquiétant. L’attente, dans la nuit, n’apaise pas le sentiment de malaise et de peur. Puis la porte de la salle s’ouvre, d’où jaillissent musique, basses, cris, une femme en costume doré, un homme visiblement éméché. Hurlant dans un mégaphone, la femme nous invite, semble-t-il, à la suivre à travers les bois. Ne m’attendant pas à être mise à contribution, je ne porte pas les bons souliers et mon sac me scie les épaules. Mais cela fait partie de l’aventure, l’aventure d’une performance qui confronte et éprouve le spectateur. A noter que l’expérience est réservée aux personnes valides.

Arrivée sur la pelouse, où nous attend notre guide dorée, je comprends que nous assistons au discours d’inauguration d’une fondation artistique. La communication terminée, on sert l’apéritif : quelques canettes de bières bon marché. La canette de bière pourrait être la boisson iconique de l’œuvre de Vincent Macaigne, dont les personnages sont bien souvent désillusionnés et fauchés. Acteur, en plus d’être réalisateur et metteur en scène, il a souvent incarné des rôles de loosers romantiques et magnifiques. Dans ses mises en scène aussi – par exemple Idiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer, créé en 2015 au Théâtre de Vidy – le minable devient beau, le beauf devient cool.

L’espace de la fondation, que nous découvrons en entrant dans la salle de théâtre, relève lui aussi de l’esthétique du médiocre. Eclairés par des néons surpuissants, les tableaux de grands maîtres italiens sont des photocopies, pâlies et gondolées. Les comédiens nous invitent à admirer les œuvres exposées sur le plateau. Mis à contribution (qu’on le veuille ou non) nous ne sommes plus des spectateurs passifs puisque nous incarnons les visiteurs de l’inauguration. La performance se veut ainsi participative, déplaçant le spectateur de son fauteuil.

Nous finissons malgré tout par nous asseoir, afin d’écouter le discours de Liza, la fille de la fondatrice. Elogieux, il laisse pourtant rapidement deviner une relation difficile, tourmentée, presque œdipienne. A l’amour pour sa mère se joint la haine d’avoir été mise au monde. Une des scènes finales, sensationnelle et excessive comme toujours chez Macaigne, rejoue l’enfantement. La poche des eaux, une bâche tendue au-dessus du plateau, se rompt, laissant tomber le corps de Liza. Refusant d’exister, elle se couche sur sa mère, pour chercher à retourner dans la matrice. Si cette scène constitue probablement le moment d’apothéose, le fil de la performance est si difficile à suivre qu’elle apparaît comme incongrue et inopportune.

Plutôt qu’un discours construit, le théâtre de Macaigne, par sa démesure, veut exprimer la force incontrôlable de la « vitalité et du désir ». En manque ne cherche donc pas à toucher l’intellect du spectateur mais ses tripes. Il l’éprouve physiquement, que ce soit par le volume indécent de la musique, les basses sismiques (je n’ai jamais senti le sol vibrer aussi fort !), la fumée aveuglante, etc. Le corps du spectateur est impliqué mais il n’a pas le choix. Il subit. Cela est encore plus manifeste lorsque dix figurants, cachés dans la salle, bondissent de leur siège afin d’essayer de traîner les spectateurs sur scène pour danser. A part quelques courageux, la plupart d’entre eux rechignent. Car en réalité la performance n’inclut pas réellement le public : elle s’impose, à la fois arrogante et prétentieuse. Agressée par les décibels, les cris et la violence du langage, j’ai eu hier l’impression qu’on me manquait de respect en tant que spectatrice.

Mais où sont passés les corps ?

Par Jehanne Denogent

Landru / Mise en scène de Yoann Pencolé – Cie Zusvex / Théâtre des Marionnettes de Genève / du 4 au 13 novembre 2016 / Plus d’infos

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Où sont passés les corps des victimes de Landru ? Enterrés dans le jardin ? Réduits en farine pour en faire des gâteaux ? Envoyés dans l’espace à l’aide de la répulsion terrestre ? En 1921, l’affaire Landru enflamma Paris et attisa les hypothèses les plus folles. Aujourd’hui, la compagnie Zusvex recourt aux marionnettes pour exploiter l’imaginaire débridé que suscite un fait divers à l’allure de conte.

Rappelons les faits : Henri Désiré Landru, né en 1869 à Paris, est accusé le 7 novembre 1921 d’avoir escroqué et tué onze femmes, ses épouses. Chargé d’enquêter sur l’affaire, Jules Belin réussit à démasquer les fausses identités sous lesquelles se cachait Landru et à l’inculper des onze meurtres. Toutefois, un blanc subsiste dans le dossier : les corps des victimes n’ont pas été retrouvés.

C’est la tête de Landru qui sera exigée lors du procès, mis en scène ici par Yoann Pencolé. Sur le plateau, une grosse tête, barbue, animée par la main d’un comédien placé derrière elle. Elle trône sur un piédestal, comme la sculpture d’un héros sanguinaire dont la réputation égale la barbarie. La marionnette de Landru, les yeux révulsés au repos, prend vie avec l’aide de son double humain. Bien présents, eux, les corps des comédiens ne s’effacent pas derrière les têtes-marionnettes. Les portant à la main, ils jouent avec elles. Le dispositif produit de jolies trouvailles et images : comme l’étreinte de réconfort entre un homme et une marionnette. Cela permet de livrer un regard pluriel sur cette affaire et de donner corps aux différentes identités de Landru, manifestées aussi par la diversité des procédés de leur représentation : théâtre de papier, jeux d’ombres, marionnettes… Provocateur, Landru lançait à la Cour : « Vous parlez toujours de ma tête, Monsieur l’avocat général. Je regrette de n’en avoir pas plusieurs à vous offrir ! ». Nous offrir plusieurs têtes, c’est le défi que relève la compagnie Zusvex !

En 1921, Paris a vu en Henri Désiré Landru un homme sombre, schizophrène, fou. La pièce ne manque pas de dépeindre cette part d’ombre. Mais à cette folie marginale s’ajoute celle d’une époque qui a vu tant de têtes tomber. Sur le mur du fond, en ombres chinoises, se découpe la fresque d’une bataille de la Première Guerre mondiale. Où sont les corps des soldats morts au combat ? Ils ne font pas l’objet d’un procès. La pièce ajoute des têtes au banc des victimes et des accusés. Elle ouvre des pistes, sans toutefois être prescriptive. La mise en scène ne tranche pas et maintient une part de mystère. Autant qu’aux faits, la compagnie Zusvex s’intéresse en effet à l’imaginaire et à la fascination que suscite ce genre d’affaires. Sous les traits des marionnettes, la fiction s’immisce entre les faits historiques. Prenant !

ECRIRE !

Par Jehanne Denogent

Place / Création pluridisciplinaire de La Section Lopez / mise en scène et écriture Adina Secretan / Arsenic / du 20 au 26 mai / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Le spectacle Place, actuellement à l’Arsenic, propose une expérience profondément dérangeante. A déconseiller à ceux qui cherchent au théâtre un moyen de s’évader de la réalité .

Quelle tâche difficile de prendre la plume après Place ! Il ne semble n’y avoir plus aucune conviction, plus aucune légitimité sur laquelle m’appuyer.

Avec un pessimisme implacable, incontrôlable, Adina Secrétan vise indifféremment, de ses mots-armes, la crise du logement, la segmentation de la société, les hommes politiques, les machistes, les institutions théâtrales, les bobos qui habitent le quartier « sous gare » à Lausanne, les artistes, les intellos férus de Deleuze, et donc aussi elle-même : jeune artiste lausannoise qui promène son exemplaire de Deleuze entre la Manufacture et l’Arsenic, complice malgré tout d’une réalité sociale qu’elle abhorre.

Place est un cri du cœur. Il fait éclater nos coquilles de confort. Pourtant, c’est un cri silencieux. Pas un mot n’est prononcé par les comédiens. On entend uniquement le grincement des centaines de petits miroirs noirs au sol, formant un dallage désarticulé. La colère ne s’exprime pas dans les sons mais dans les mots, projetés sur le mur du fond. En lettres majuscules, un texte défile, incoercible. Il prend toute la place : sur le mur, dans le reflet des miroirs, sur nos rétines, dans nos têtes. Avec un humour féroce, ce je – mais qui parle en fait ? – attaque et ne laisse rien debout.

Un texte-spectacle , des comédiens accessoires sans répliques : le théâtre, dans sa dimension formelle et sociale, semble lui aussi remis en question. Le dispositif est impertinent, violent. Absolue, la voix énonciative prend possession de l’espace et de la parole, réduisant les comédiens et le public au silence. Nous ne pouvons que docilement lire ce soliloque enflammé et assister au démantèlement de nos valeurs et de notre position de spectateur. L’expérience est éprouvante et ne peut laisser indifférent.

Quelle tâche difficile de prendre la plume après un tel cataclysme ! Cela est pourtant nécessaire. Pour que le dialogue puisse être réinstauré. Pour échapper au silence d’échec et de fatalité. Pour crier mon désaccord face à un pessimisme stérile.

Quelle heure est-il ?

Par Jehanne Denogent

Eraritjaritjaka / inspiré des observations d’Elias Canetti / mise en scène Heiner Goebbels / Théâtre de Vidy / du 17 au 21 mai 2016 / plus d’infos

©Marco Del Curto

©Marco Del Curto

Il faut quelques minutes pour déchiffrer le titre Eraritjaritjaka. Avec malice, la pièce de Heiner Goebbels se joue aussi de nos montres.

Il est 20h. Le public est installé. Entre 20h et 21h25, nous allons vivre une expérience temporelle déconcertante, mais ça, nous ne le savons pas encore. Pour l’instant, chacun s’est arrangé, avec plus ou moins de succès, pour arriver à l’heure au théâtre de Vidy. Le temps n’est pas extensible et 20h reste bien 20h pour tout le monde.

Il est 20h05. Quatre musiciens s’installent sur scène et, sans perdre de temps, se mettent à jouer. Le quatuor à cordes, le Mondrian Quartet, sera présent tout au long du spectacle, interprétant tour à tour Ravel, Chostakovitch et bien d’autres. Musique et théâtre sont indissociables, dans le spectacle comme dans la carrière du metteur en scène. Compositeur de renommée internationale, polyinstrumentiste, Heiner Goebbels met la scène et la pensée au tempo de ses partitions.

Il est 20h20. L’acteur André Wilms rejoint les musiciens. Avec lui, les mots entrent en jeu. Ils se glissent entre les notes, se mêlant au flux, ou piquent les contretemps. Notes et mots forment la trame d’un vaste langage. Mais il ne faut pas chercher une histoire qui embrasse la durée du spectacle. C’est plutôt l’éclatement, la discontinuité, la suspension qui tend la parole du comédien. L’essentiel des textes est tiré des notes d’Elias Canetti, philosophe, prix Nobel de littérature. Phrases, séquences, pensées sont égrenées et résonnent, créant leur propre temporalité. On en saisit quelques-unes, au vol. D’autres se perdent, noyées dans des minutes diluées.

Il est 20h40. Suivi d’un caméraman, André Wilms descend du plateau, sort de salle, sort du théâtre, entre dans une voiture qui le mène dans les rues de Lausanne, et pénètre dans un appartement, avenue Louis Ruchonnet. Nous le suivons grâce à la vidéo, filmée en temps réel, projetée sur les parois d’une vaste maison sur l’arrière du plateau. La réalité est invitée sur le plateau. Ou le plateau prend le large dans la réalité. Le résultat est grisant !

Il est 21h00 selon l’horloge de l’appartement. Je vérifie : il est bien 21h00 sur ma montre. La météo, la lumière du soir, la date du journal : tout concorde. Nous imaginons donc le comédien, à l’autre bout de Lausanne, alors que nous sommes sur les sièges de la salle Apothéloz. Il cuisine, nous souffle quelques pensées de Canetti à travers la caméra, lit, ouvre les stores. Mais là, coup de théâtre, ce sont les stores de la maison sur le plateau qu’André Wilms ouvre. Sans vraiment comprendre comment, le temps du spectacle a repris ses droits. Et je ne saurais plus dire quelle heure il est.

Une libellule sur un cerceau

Par Jehanne Denogent

La grenouille avait raison / de James Thierrée / Théâtre de Carouge / du 5 avril au 8 mai 2016 / plus d’infos

©Hughes Anhes

©Hughes Anhes

Avez-vous déjà vu … une nymphe qui se transforme en otarie ? Une pile d’assiettes qui ne dégringole jamais ? Un paillasson rampant ou une fille dont le corps forme plus de mots que le dico ? Bientôt, oui !

Sans le remarquer, quelque part entre la porte d’entrée, le billet déchiré ou le moelleux du siège, je suis tombée dans un monde magique. Pouf. Sans crier gare. Il m’a fallu quelques minutes pour m’en apercevoir, alors qu’une créature drapée de rouge, mystérieuse et impérieuse, traverse le public encore babillard. Arrivée sur scène, elle fond pour passer sous le rideau. Oui : ELLE FOND ! Avez-vous déjà vu une personne encapuchonnée de velours rouge fondre ? Pour de vrai, pas dans les films ? Je suis maintenant heureuse de l’annoncer : moi oui !

Et les surprises ne s’arrêtent pas là. De loin pas. Derrière cette guide mystique, nous pénétrons plus avant dans le monde merveilleux de James Thierrée. Là, les gens se déplacent en de souples pirouettes, le piano joue sans pianiste, les escaliers tournent à l’infini, une fleure-soucoupe volante s’épanouit dans les airs (si si !), … Nimbant ce fouillis génial, une voix chante et conte par bribes l’histoire des malheureux sur scène, les enfants du roi. Par jalousie, l’ancienne femme de ce dernier, détrônée suite à la révélation de son mystérieux secret, les a enfermés ici. Pour passer le temps (et le nôtre, délicieusement), ils inventent des jeux et voyagent par l’imagination.

Son univers, James Thierrée l’invente depuis quelques années déjà. Avec sa Compagnie du Hanneton, fondée en 1998, il a mis en scène plusieurs spectacles comme : La Symphonie du Hanneton (1998), La Veillée des abysses (2003), Au revoir parapluie (2007). Il n’y a pas que les titres qui sont originaux. Les créations derrière ces chouettes noms sont singulières, époustouflantes et simplement très belles à voir. Influencé par le cirque de ses parents et par son grand-père Charlie (Charlie Chaplin pour les connaisseurs), James Thierrée engendre des formes scéniques hybrides. Il mêle le cirque, les acrobaties, le clown, le théâtre, le gromelot, la danse, le contorsionnisme, … tout ça sur un petit plateau. C’est grand !

Il reste toutefois une énigme : pourquoi la grenouille avait-elle raison ? A vrai dire, je ne saurais trop vous dire. Parce qu’à première vue, lorsque la grenouille apparut sur scène, je crus que c’était un dragon de nouvel-an chinois, tout de papier et de vent vêtu. Il n’empêche, la vision était saisissante ! Des mystères persistent et c’est très bien comme ça. La Grenouille avait raison chatouille l’imagination, laissant vivre les associations et les interprétations.

Pour apercevoir un peu de magie, certains se rendent sur le quai 9 ¾, d’autres entrent dans une armoire. Ce n’est pas trop commode (gare au mauvais jeu de mot), il faut en convenir. Plus facilement, sans vraiment comprendre comment, je suis entrée et puis revenue d’un monde magique, quelque part entre le rideau baissé, le siège tiède et le billet jeté. A essayer !

Petit précis d’une drague à l’africaine

Par Jehanne Denogent

On va tout dallasser Pamela ! / création et mise en scène Marielle Pinsard / Théâtre de Vidy / du 4 au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Marielle Pinsard

©Marielle Pinsard

La température du chapiteau s’élève de quelques degrés au théâtre de Vidy avec On va tout dallasser Pamela ! : un lexique savoureux et haut en couleur de la séduction à l’africaine !

Dallasser : expression d’origine sénégalaise signifiant fêter, s’amuser, crâner en soirée – Le rythme est annoncé, celui d’un spectacle cadencé, énergique, festif. A l’honneur de On va tout dallasser Pamela ! : les techniques d’approches entre hommes et femmes propres à différents pays francophones d’Afrique. Au Sénégal, les célibataires s’annoncent en levant un doigt sur la piste de danse ; en Côte d’Ivoire, pour essayer de couper une go, il faut faire le malin, montrer sa sagacité, etc. Pas vraiment un loisir, la drague se révèle être une activité à exercer au quotidien, un sport ostentatoire où le langage est le premier des atouts. Les mots que nous font entendre les comédiens africains sont en effet étonnants : incroyablement créatifs et savoureux. C’est à travers la drague et son lexique que Marielle Pinsard ouvre une fenêtre sur un pan de la culture africaine.

Sapologie : dérivée de la SAPE, acronyme de Société des Ambianceurs et des Personnes Elegantes, la sapologie est une science de vie et de mode vestimentaire née au Congo – Si parler de la drague peut a priori paraitre anecdotique, voire futile, Marielle Pinsard approche la notion avec une démarche sociologique. Le phénomène culturel est à considérer avec sérieux, rien qu’au vu de la richesse du vocabulaire utilisé pour le décrire. Le travail de la metteuse en scène est bien souvent ancré dans les réalités sociales et culturelles. Depuis 2000, elle met en scène des textes dont elle est l’auteur : Comme des couteaux, Nous ne tiendrons pas nos promesses, Les Filles du Roi Lear ou la véritable histoire de Rihanna, … En 2010, elle obtient une bourse de la fondation Leenard pour un projet de recherche et d’écriture en Afrique. De cette expérience africaine naîtra entre autres En quoi faisons-nous compagnie avec le Menhir dans les landes?, repris à Vidy en 2014.

Chak-Chak : répétition du même mot bref et expéditif pouvant être traduit par vite-vite en français de France – Comment traduire ce lexique régionaliste africain sur un plateau de théâtre ? Marielle Pinsard a pensé la pièce en termes de tableaux, chacun illustrant un mot ou une notion. Si ces différentes entrées sont individuellement réussies, provoquant rire et plaisir, l’enchaînement qui les lie entre elles peut se révéler plus compliqué à saisir. Le tableau général est fuyant. La création pioche parmi ces évocations lexicales et culturelles, sans être sous-tendue par une trame. Débridé, déconcertant, le résultat est malgré tout entraînant !

Une drague de métro : manière de qualifier « une drague à la suisse », comme discrète et souterraine – A l’exubérance et l’aplomb des Africains en matière de drague est opposée la sobriété des pratiques suisses. La présence d’une comédienne suisse-allemande sert de point de référence à notre culture européenne. Si la comparaison produite tire parfois vers le lieu commun, la confrontation est nécessaire. Parler d’un contexte africain permet aussi d’interroger nos propres us et coutumes. En assistant à une danse de style Musikantenstadl, on ne sait en effet plus trop qui de l’Africain ou du Suisse est le plus exotique… Loin d’être théorique, cette remise en question nourrit un spectacle avant tout drôle et rafraichissant !

Evanescent, -e, adj.

Par Jehanne Denogent

Cheer Leader / création du Think Tank Theatre / mise en scène de Karim Bel Kacem / co-mise en scène et chorégraphie Maud Blandel / du 2 au 13 juin 2015 / Théâtre Saint-Gervais / plus d’infos

© François Blin

© François Blin

Présenté au Théâtre Saint-Gervais, Cheer Leader interroge de manière très plastique une activité aux représentations sexualisées : le cheerleading. La création laisse toutefois une impression évanescente, peinant elle-même à convaincre et à enflammer les foules.

C.− Au fig.

1. Qu’on aperçoit d’une manière fugitive.

Entre le public et le plateau, une toile tendue, blanche. Selon l’éclairage, elle s’opacifie ou blanchit légèrement. Le plateau devient flou et brumeux à travers ce filtre. Assises en cercle, cinq pom-pom girls s’échauffent, enchaînant la même série d’exercices en boucle. Au bout de quelques minutes, la ronde, rythmée du bruissement des pompons, devient envoûtante. L’atmosphère a quelque chose d’irréel, d’évanescent. Derrière la toile (et non dessus), les corps deviennent plastiques et la scène tableau. Cheer Leader compose des scènes esthétiquement très belles, des scènes-tableaux.

Les savoirs affleurent et se croisent en effet dans cette collaboration de deux metteurs en scène en résidence au théâtre de Saint-Gervais. Karim Bel Kacem, après avoir achevé sa formation à la Manufacture, étudia l’installation d’espaces et la sculpture à la HEAD. Quant à Maud Blandel, elle se forma initialement à la danse contemporaine avant d’entreprendre un master de mise en scène à la Manufacture. Dans cette création de plateau, leurs bagages s’associent pour un résultat indéfinissable.

2. Qui a une apparence floue, imprécise / Indéfinissable, insaisissable

Pour une pièce qui se propose d’aborder les dérives superficielles du cheerleading, le travail sur l’esthétique est bienvenu. Le terme « cheer leader » a aujourd’hui une acception sexualisée, désignant l’équipe d’athlétiques et affriolantes jeunes femmes lors des événements sportifs. Il avait cependant une toute autre signification lorsqu’il apparaissait dans le cursus des meilleures universités américaines. Littéralement : celui qui dirige (leader) les acclamations (cheer). Celui qui contrôle et organise les foules était avant tout un homme politique. Roosevelt, Kennedy, Bush : tous ont été des cheerleaders.

La compagnie Think Tank cherche à interroger le phénomène social du cheerleading, à perturber le regard porté sur cette pratique. Le renversement du regard s’exprime déjà spatialement. Pour entrer dans la salle, le public doit contourner le théâtre, utiliser l’entrée des artistes et s’installer dans les coulisses. Le spectacle s’observe dans l’autre sens, renversant l’organisation classique de la salle. Les dispositifs mis en place par Karim Bel Kacem sont inventifs, déstabilisants. Dans Gulliver (en 2014-2015), le spectateur était à l’extérieur de l’espace fermé où évoluaient les acteurs, les écoutant grâce à un casque audio. Par la modification de l’espace, le point de vue du public est remis en jeu. Il faut apprendre à regarder autrement.

B.− P. ext. Qui disparaît peu à peu

L’analyse et les critiques du phénomène du cheerleading restent cependant ici floues, à peine suggérées, à peine saisissables. Le thème appelait à la remise en question sur un ton plus corrosif. Mais le propos est évanescent, disparaissant dans une belle esthétique. Sans mauvais jeu de mots, la pièce ne parvient à provoquer ni acclamations, ni révolte. Certaines idées sont pourtant très prometteuses. Devant l’appareil photo d’un artiste, une des pom-pom girls doit afficher son sourire le plus parfait. A l’aide d’une caméra filmant en direct sur le plateau, l’image étant projetée en arrière-plan, l’artiste prend un nombre incalculable de clichés. Le sourire ne satisfait jamais les attentes de bonheur et d’extase voulues. La scène s’éternise et rend de plus en plus étouffantes la tyrannie et la fausseté de l’artiste. Par l’attente, la tension commence à monter mais n’explose jamais. La scène s’interrompt trop tôt (ou trop tard) et l’énergie retombe. Il manque du relief et de la hargne pour que la pièce marque son but. Du questionnement voulu politique et dérangeant, il ne reste au spectateur qu’une impression de rêve, flottante, disparaissant peu à peu.

Tout commence par le doute

par Jehanne Denogent

Le Fantasme de l’échec / par la Cie Fenil Hirsute / création Véronique Bettencourt / du 10 au 21 mars 2015 / Théâtre Saint-Gervais / plus d’infos

© Louise Kelh

© Louise Kelh

Dans une création documentaire et autobiographique, Véronique Bettencourt, alias Solange, réfléchit, rêve, fantasme, chante, imagine, se souvient, interroge, filme, récite et joue les interrogations d’une artiste sur les artistes.

Auspice ironique pour une pièce intitulée Le Fantasme de l’échec, trois spectatrices quittent la salle après cinq minutes, remarquant s’être trompées de spectacle. Elles sont obligées, pour cela, de passer sur le plateau, sous les yeux d’une Solange déjà tremblante d’incertitude. Fort heureusement l’imprévu ne sera présage d’aucun échec, au contraire. Spontanée, la comédienne en fait une flèche à son jeu – troublant d’ores et déjà la frontière entre réel et fiction – et gagne le rire du public. C’est avec beaucoup d’humour, d’originalité et de fraîcheur que Solange, double fictionnel de la metteuse en scène et comédienne Véronique Bettencourt, se propose de faire une conférence sur les notions d’échec et de réussite dans le milieu artistique. Si les termes de la réflexion s’annoncent théoriques, presque académiques, la construction de cette pièce documentaire est associative, sautillant d’une idée à un souvenir, du concept au fantasme.

Comment définir la réussite pour l’artiste, si l’argent en est rarement un critère ? Comment se positionner par rapport aux attentes sociales ? Quelle implication politique doit ou peut avoir l’artiste ? Quelle importance accorder au regard de l’autre dans son propre cheminement ? Animée par les questions et les doutes, Solange entame un périple multidimensionnel – géographique, introspectif et rétrospectif –, recueillant les témoignages d’artistes croisés sur son chemin : écrivaine, metteur en scène, comédienne, chanteur, … Les voix sont multiples et offrent richesse et consistance à la réflexion. Elle est secondée dans cette entreprise par une autre voix, celle du comédien Jean-Christophe Vermot-Gauchy, interprétant à la fois un sociologue, un jongleur ou cette petite voix qui fait douter. Car le doute touche autant au fond, déclencheur du projet, qu’à la forme qu’il revêt. C’est une recherche dans tout ce qu’elle a d’incertain et de hasardeux mais aussi de fructueux.

La liberté d’expression et l’imaginaire débridé de cet objet scénique étonnant font penser au travail documentaire d’Agnès Varda comme la série Agnès de ci de là Varda. Cela d’autant plus que la mise en scène accorde une place considérable à la vidéo. Véronique Bettencourt a en effet été plasticienne avant de s’impliquer dans le théâtre que ce soit comme comédienne ou metteuse en scène. Les entretiens filmés qu’elle a récoltés sont projetés sur un drap tendu, une valise ou un panneau. Ils dialoguent avec le texte interprété par les comédiens mais aussi avec les chants, les morceaux de guitare, la fable, … Le dispositif du fantasme de l’échec est un joyeux patchwork (ou prosopographie), loufoque et pétillant. Il est dommage que la part théâtrale ne soit pas aussi diversifiée dans le ton, restant légère et « badine ». En regard des vidéos et des confidences réelles qui y sont livrées, le jeu scénique, parce qu’il est un peu détaché du vécu, paraît par moments artificiel et ne parvient pas à donner autant de matière au questionnement.

Créatif et décomplexé, Le Fantasme de l’échec a le mérite gigantesque de ne pas se prendre au sérieux. Véronique Bettencourt propose. Cela prend une forme non identifiée qui plaît ou non, mais elle a la qualité inestimable de l’innovation.

cl-A-ssique Andromaque

par Jehanne Denogent

Les Histoires d’A-Andromaque / d’après Jean Racine / mise en scène Alexandre Doublet / Théâtre Les Halles (Sierre) / du 3 au 7 mars 2015 / plus d’infos / en tournée jusqu’au 15 mars 2015

 © Dorothée Thébert Filliger

© Dorothée Thébert Filliger

Dans Les Histoires d’A-Andromaque, Alexandre Doublet fait revivre les vers de Racine dans toute leur force tragique. Après l’Arsenic et le Théâtre de Vevey, c’est aux Halles de Sierre qu’il dépose son décor whitecube pour une Andromaque brute et classique.

Les histoires d’A
Les histoires d’amour
Les histoires d’amour finissent mal
Les histoires d’amour finissent mal en général

Et ce n’est surement pas Oreste qui le démentira : Oreste amoureux de Hermione qui ne lui accorde son attention que lorsqu’elle-même est délaissée par son amoureux Pyrrhus … qui, lui, n’en a que pour les yeux d’Andromaque, prisonnière de guerre troyenne. Quant à Andromaque, elle garde une fidélité vertueuse et fière envers son mari décédé, Hector, se dévouant pleinement à son fils Astyanax. Elle acceptera de se marier à Pyrrhus afin d’empêcher la mise à mort de Astyanax, et pour cela uniquement. Les choses sont mal faites. La pièce Andromaque de Racine pose les pièces d’un inexorable et tragique domino amoureux, qui, à son terme, ne laissera personne debout.

Les Histoires d’A-Andromaque fait directement référence au tube pop-rock des Rita Mitsouko en 1986. Selon Alexandre Doublet, il y aurait une chanson pop pour chaque pièce. Les créations du metteur en scène et de sa compagnie aiment à s’électriser de cette culture pop. Dans Il n’y a que les chansons de variété qui disent la vérité – Platonov (2008) il présentait sur ce mode le premier volet des quatre actes de Platonov de Tchekhov, et dans All Apologies – Hamlet (2014), il revisitait Shakespeare. Si l’univers des mises en scène joue avec la culture populaire, la souche, elle, est bien souvent un texte de théâtre classique. Pour sa part, Les Histoires d’A-Andromaque garde la forte empreinte de la langue de Racine, de ses alexandrins et de son rythme rigoureux. Les comédiens tiennent remarquablement ce texte difficile, précis et magistraux. A part quelques écarts assumés de ces comédiens avec leur personnage, d’un sweat à capuche et d’une scène dénudée, la direction d’acteurs reste relativement classique. Le jeu est incarné, bien souvent statique, chargé des sombres destinées.

En lieu et place de Astyanax, un groupe d’enfants. Ce sont les victimes immémoriales de querelles auxquelles ils sont, bien malgré eux, mêlés. A leur manière, ils évoquent les chœurs des tragédies classiques, comme relais de compréhension pour le public. Ils ne disposent toutefois pas des mots ou des chants et restent silencieux, témoins d’un regard contemporain sur ces déchirures. Chaque soir, en effet, un groupe d’enfants de la région est convié deux heures avant la représentation. Alexandre Doublet poursuit ainsi une recherche déjà commencée dans All Apologies – Hamlet, qui faisait intervenir un groupe d’adolescents. Après avoir reçu quelques indications, les enfants montent sur scène aux côtés des comédiens. En plus de leur rôle, ces derniers devront exploiter cette ressource, chaque soir renouvelée, chaque soir différente. L’imprévu oblige à réinventer. La proposition est alléchante. Elle laisse cependant sur sa faim, car elle se révèle dans les faits peu exploitée. Les enfants resteront passifs, laissant l’impression d’être réifiés par les indications que les comédiens leur donnent sur le plateau. On admirera toutefois leur patience exemplaire tandis qu’ils écoutent les vers pendant les 2h20 que dure la pièce.

Si Les Histoires d’A-Andromaque n’est pas aussi inventive, fraîche et surprenante que le laissait présager son original dispositif de figurants, elle se présente néanmoins comme un classique de qualité, porté par des comédiens à la présence imposante et par un texte qui reste, aujourd‘hui encore, d’une grande force.

XXY

Par Jehanne Denogent

Comme toi-même / conception et mise en scène Olivia Seigne et Alexandre Vogel / du 5 au 13 février 2015 / Théâtre Les Halles (Sierre) / plus d’infos / en tournée jusqu’au 27 février 2015

© Les Halles

© Les Halles

Etre homme. Etre femme. Se sentir homme ou femme. Olivia Seigne et Alexandre Vogel mettent en scène le destin amoureux d’un cas limite, celui d’un(e) hermaphrodite. En parler avec finesse et pudeur mais sans tabou, surtout.

« L’océan
Vaste étendue entourée d’ocres
Oscillant entre la crainte de décevoir et
l’amertume de l’espoir
Ne croyant plus en rien, comme une brume
voilée.
[…] »

Quelques vers pour exprimer un mal profond. Perle intersexe est un texte de Sunny Dagenais. Oiseau curieux, étranger parmi les femmes et les hommes, Sunny Dagenais est un intersexe, dit autrefois hermaphrodite. Les médecins l’ont opéré à la naissance et l’ont fait femme. Biologiquement argumenté, ce choix sera plus tard vécu comme source de schizophrénie d’un point de vue identitaire. Le collectif StoGramm, pour ce troisième projet intitulé Comme toi-même, part de ces mots afin de mettre en lumière un statut indéfini et incompris, celui d’une communauté intersexe méconnue et pourtant bien existante dans notre société. Andrea, joué(e) à tour de rôle par Diane Müller et Aurore Seigne, a décidé de garder l’ambivalence de son corps. Une posture inconfortable pour une société qui se rassure dans la catégorisation.

Depuis plusieurs jours, une jeune femme ne cesse de revenir au musée où Andrea travaille. La pièce s’ouvre sur leur rencontre qui donnera lieu par la suite à une belle histoire d’amour. Le thème de l’intersexualité n’apparaîtra que tard. Bien qu’extraordinaire, il ne doit être ni monstrueux ni tabou. L’hermaphrodisme est un bagage à vivre au quotidien. Le regard que choisissent de porter Olivia Seigne et Alexandre Vogel sur la question est donc infiniment moderne. Il ne cède pas au tragique que l’on trouve parfois dans les textes abordant l’intersexualité, jusqu’à parfois négliger la polémique qui l’entoure. Si la réflexion théorique sur le genre a véritablement pris son essor au 20e siècle avec Foucault ou Simone de Beauvoir, la pièce, elle, adopte un point de vue pratique. L’ambiguïté sexuelle est évoquée telle qu’elle peut être vécue, conçue, imaginée ou perçue.

Le coup de foudre est cependant contrarié par les craintes et ressentiments qu’a Andrea en lien avec son histoire. Lui reviennent certains épisodes de sa vie, décisifs ou traumatiques : le choix de ses parents de ne pas l’opérer, ses premières questions, son corps à l’adolescence, son premier baiser, son premier râteau, la rencontre avec d’autres intersexes, … L’histoire repose sur les épaules des deux comédiennes jouant à la fois le père, le garçon, l’adolescent, l’homme, la femme, sans distinction. L’enchaînement des rôles, comme des scènes, est vif, intelligent et extrêmement dynamique. Le collectif StoGramm cherche également à bousculer la disposition scénique, interrogeant « la structuration de l’espace et sa perception par le spectateur. » Deux rangées de chaises se font face, séparées par un espace scénique tout en longueur. Par cette contrainte spatiale, le jeu doit se faire mobile et souple pour ne pas faire durer les dos au public. L’espace peut évoquer celui d’un podium de défilé. L’attention aux matières, aux costumes et à la matérialité des corps crée en effet une esthétique forte. Mais ceux qui défilent sont habituellement exposés pour leur beauté. Andrea est sous les regards du fait de son étrangeté.

Aux mots de Sunny Dagenais s’ajoutent ceux de Jeffrey Eugenides dans Middlesex, ainsi que ceux d’autres sources littéraires. La recherche sur la langue est centrale. Imagée, délicate et douloureuse, elle a la flamboyance et parfois l’excessivité de la plume du poète maudit. Andrea imagine une autre vie aux gens, collectionne les moments du quotidien simples et beaux, réinvente les tableaux à chaque visite. Face à une réalité difficile, elle se réfugie dans la poésie de son imaginaire. Entre la poésie et le théâtre, le défilé et les doutes insupportables, se glissent encore quelques notes de guitares magnifiques, créant un objet artistique agréable et véritablement hybride.

Quatre plats + deux acteurs irrésistibles = un rire assuré

Par Jehanne Denogent

My Dinner with André / tg STAN, de KOE / de et avec Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede / texte d’André Gregory et Wallace Shawn d’après le scénario de l’adaptation de Louis Malle (1981) / du 17 au 20 décembre 2014 / Théâtre St-Gervais / plus d’infos

© Koen De Waal

Aller au restaurant ? Ou au théâtre ? Un dilemme pour le public que Tg Stan résout en combinant les deux. Les deux acteurs truculents présentent un repas exceptionnellement banal, sérieusement hilarant. A voir absolument !

En entrée, trois téléviseurs montrant l’arrivée de Wallace au restaurant où il a rendez-vous avec son ami de longue date, André. Une référence cinématographique directe au film de Louis Malle dont la pièce My dinner with André est tirée. Wallace Shawn et André Gregory en furent aussi bien les acteurs, les protagonistes que les scénaristes. Une fois arrivés sur le plateau, les deux complices s’attablent pour trois heures et demi de spectacle aussi alléchantes que tordantes. Le succès du spectacle est maintenant incontestable. Joué depuis 1998 par la troupe belge Tg Stan, d’abord en flamand, il fut traduit en 2005 en français pour notre plus grande gourmandise. Pour l’anecdote, il fallût trois mois et demi à Peter Van den Eede (André) pour en apprendre le texte en français.

Le rôle d’André représente un bon plat de consistance, c’est le moins qu’on puisse dire. Damiaan De Schrijver n’est toutefois pas en reste. Elaborer un jeu dans l’écoute et l’immobilité demande une vaste palette d’expressions, une grande subtilité aussi bien qu’une présence pleine et soutenue. L’installation scénographique réduite (mis à part, en arrière-plan, la cuisine où est préparé le repas) fait des deux comédiens les piliers du rire aussi bien que de la pièce. Les Tg Stan ne travaillant pas avec un metteur en scène, c’est le jeu qui est central. La compagnie a monté bon nombre de spectacles depuis quinze ans en refusant de se soumettre au dogmatisme d’un metteur en scène : L’avantage du doute (2005 en français), Impromptu (2005 en français), …

Entre le plat et le dessert, quelque part vers le fromage, André (ou est-ce Peter le comédien ?) reprend le script de la pièce posé sur la table pour vérifier une phrase de son texte. Intervention inimaginable dans un théâtre conventionnel mais reproduite tout au long du spectacle. Avec un plaisir et des rires non dissimulés, ils s’évertuent à brouiller la frontière entre la fiction et la réalité, entre le comédien et le personnage, entre la scène et le public. Stan, pour Stop Thinking About Names, brise(nt) les codes du théâtre et invite(nt) les spectateurs à se rendre actifs. Les rires sont communicatifs et partagés !

Au temps du dessert, la discussion se fait profonde, guidée par les embruns du vin et deux ventres bien pleins. On arrive à dépasser l’écueil du cliché par l’autodérision et réinvestir les questions premières. Faut-il aller au sommet de l’Himalaya pour vivre une expérience exceptionnelle ? L’interrogation résonne justement pour nous qui sommes venus voir deux comédiens manger. Qu’est-ce qui est digne de constituer une histoire au théâtre ? Un amour tragique ? Un triple meurtre ? C’est une scène du quotidien dont ils reprennent les détails, les tics, les habitudes et qui creuse dans la riche matière des rapports sociaux. Difficile de ne pas s’y retrouver.

L’expérience qu’offre My Dinner with André est délicieuse. Un repas gargantuesque de gloussements !

Un monument ébranlé

Par Jehanne Denogent

Faust I
de Johann Wolfgang von Goethe / mise en scène Nicolas Stemann /du 12 au 14 décembre 2014 / Comédie de Genève / plus d’infos

© Krafft Angerer

Rien ne semble faire obstacle à sa démesure : non content de s’en prendre au Faust de Goethe, Nicolas Stemann s’appuie sur des acteurs talentueux pour détraquer avec puissance et malice les enjeux de ce monument de la littérature dramatique.

Ô vous dont le secours me fut souvent utile, donnez-moi vos conseils pour un cas difficile. De ma vaste entreprise, ami, que pensez-vous ? (Faust, « prologue sur le théâtre »).

L’entreprise est vaste, c’est le cas de le dire. Monter les deux Faust de Goethe, l’équivalent de 22 heures de spectacle, fut longtemps réputé impossible. Après quelques coupes, Nicolas Stemann présenta modestement une version de huit heures, notamment au festival d’Avignon en 2013. C’était la deuxième fois que le festival accueillait une des créations au long cours du metteur en scène allemand, après Les Contrats du commerçant en 2012. A la Comédie de Genève n’est présentée que la première partie, le Faust I.

Au commencement était le texte. Celui de ce Faust I écrit en 1808, s’ouvre sur le « Prologue sur le théâtre », ici dans la bouche du comédien Sebastian Rudolph. Malgré les craintes des faustiens les plus purs, la mise en scène de ce premier volet reste proche du texte, un brin de subversion en plus. Faust, savant frénétique et (ici) jeune, renoncera bientôt aux livres pour leur préférer un savoir issu de l’action, de la Nature, de la vie. Il signe un pacte avec Méphistophélès qui lui ouvrira les plaisirs terrestres en échange de son âme. Les choses se compliquent lorsqu’il tombe amoureux de Marguerite, puisque son âme lui a déjà échappé…

Matière fluide et mobile, le texte n’est pas attribué de façon figée à un comédien. Ce n’est que tard dans le processus de création que les répliques furent réparties, raconte Nicolas Stemann. Absolument exceptionnels, Philipp Hochmair, Sebastian Rudolph, Patrycia Ziolkowska se passent les rôles et tiennent à eux trois l’ensemble de la pièce. Si cela complique, pour le spectateur déjà confronté à un texte allemand en vers, la compréhension des premières scènes, la dextérité de ce jeu emporte l’admiration ! Ce choix de distribution est plein de sens. Grâce à lui, les enjeux sont rejoués et les positions questionnées. Patrycia Ziolkowska joue autant la douce Marguerite que le perfide Méphistophélès. Les figures traditionnelles et caricaturales de l’innocente et du méchant sont affinées au profit d’un monde et de personnages en clair-obscur. La clarté, c’est une juste répartition d’ombres et de lumières. (Johann Wolfgang von Goethe)

L’univers visuel de Nicolas Stemann fait penser dans sa démesure transgressive mais parfaite à celui d’Oscar Ostermeier, dont il a souvent été rapproché (tout comme d’ailleurs de Christoph Marthaler) pour décrire « un âge d’or du théâtre allemand ». C’est avec un irrespect malin et mutin qu’il met en scène les découvertes épicuriennes de Faust : la cave d’Auerbach se transforme ainsi en un club SM, magnifique et insolent avec sa boule disco et la voix de la cantatrice Friederike Harmsen.

Ce Faust I a bien réussi à donner l’eau à la bouche. Nous sommes prêts à tout pour en voir le deuxième volet. Même à entrouvrir pour cela nous aussi la porte au beau milieu de la nuit à l’inquiétant Barbet, entre chien et diable…

Du Chili à la Suisse, il n’y a qu’une arche

Par Jehanne Denogent

Arcadia / Conception et mise en scène Nina Willimann / Cie trop cher to share, du 1er au 2 novembre 2014 / TPR / plus d’infos

© Aldir Polymeris

Performance documentaire, Arcadia interroge les mélanges identitaires et culturels. Ingrédients et danses helvétiques s’exportent au Chili, d’où est rapportée une série de témoignages. Un moment convivial !

Quelques ballons rouges et blancs flottent au raz du sol, tables à tréteaux et bancs accueillent le public. La salle de théâtre a toute la simplicité et la chaleur d’une fête villageoise. Des tasses de thé et de café soluble sont servies aux spectateurs, une fois qu’ils sont assis, pour qu’ils se réchauffent et échangent entre eux. Ils font partie de la fête, de ce qui se passera sur le plateau. La Cie trop cher to share aime bousculer le dispositif conventionnel du théâtre pour en explorer de nouvelles configurations.

Témoignage d’une expérience de terrain, Arcadia interroge les racines culturelles et géographiques de l’identité. En février 2014, la compagnie s’est rendue au Chili pour une résidence d’un mois au consulat de Suisse. A 12’000 kilomètres l’un de l’autre, les deux pays ont toutefois connu des échanges migratoires importants, d’où des rapports identitaires toujours très liés. Au XIXe siècle, alors en proie à des difficultés économiques, la Suisse avait encouragé un exode vers le Chili dans l’espoir déçu de pouvoir y bénéficier de terres fertiles. Une communauté suisse y fleurit pour un temps. Si une grande partie des traditions de ces colons ont depuis lors disparu, il en reste quelques vestiges. Expérience troublante que de retrouver les ingrédients de la culture helvétique au cœur de l’Amérique du Sud.

Le début du processus consista à mener une série d’entretiens au Chili. Les personnes interviewées entretiennent un rapport fort avec la Suisse, qu’il soit de l’ordre du souvenir, personnel ou familial, ou du fantasme. Ces vidéos sont ensuite utilisées lors de la performance, projetées sur le mur du fond. Les voix sont multiples : celle des témoins, celles des acteurs, celles des ancêtres et celles, silencieuses, des spectateurs.

Aldir Polymeris, Nina Willimann et Paulina Alemparte retracent le mouvement d’une population mais aussi celui de leur propre trajectoire. Chilienne résidente en Suisse, Suisse ayant grandi au Chili, Suisse qui ne s’est sentie suisse qu’au Chili : autant d’exemples de combinaisons et enchevêtrements identitaires. D’une terre d’émigration, la Suisse est devenue terre d’immigration. C’est aussi la politique en matière d’immigration qui est au centre du spectacle, sans que ce dernier ne se laisse aller à une condamnation catégorique et univoque. La démarche vise les zones de gris : celles du mélange, celles du vécu. On peut regretter que le propos reste toutefois trop prudent sur ce genre de questions. Se refusant à la polémique pour maintenir un ton de témoignage, la performance peut, à certains moments, conduire le spectateur à se désinvestir, et perdre en tension.

Arcadia reste néanmoins une arche du Chili à la Suisse, intégrant librement chants helvétiques, danses folkloriques … et un délice aux pommes !

Amour toujours ?

Par Jehanne Denogent

Les Palmiers Sauvages / D’après William Faulkner / mise en scène Séverine Chavrier / du 25 septembre au 12 octobre 2014 / Théâtre Vidy Lausanne / plus d’infos

Copyright : Samuel Rubio

Pour quelques jours, Séverine Chavrier fait pousser les germes d’un amour faulknérien au théâtre de Vidy : sombre et intense.

Une fenêtre, découpée directement sur les arbres du parking en contre-bas. Ce sont des platanes, habillés de lumière émeraude pour l’occasion. Le plateau est ouvert sur l’extérieur, prolongement de l’espace scénique autant que du récit. Travaillant en création de plateau, Séverine Chavrier a toutefois tiré son suc des Palmiers sauvages de l’écrivain américain William Faulkner. Dans ce texte, Harry Wilbourne et Charlotte Rittenmeyer quittent études, mari et enfants pour cultiver leur amour. Destin médiocre, romanesque et tristement cliché, ils finiront par s’abimer dans l’expression radicale de leur passion. Une histoire d’amour impossible car absolue ou peut-être absolue car impossible.

Les débuts furent pourtant bourgeonnants. Pleins de désir, les amants découvrent rieurs le corps de l’autre. Les comédiens Laurent Papot et Deborah Rouach, spontanés, rendent la fraîcheur et la sensualité des aurores. Ils gardent une candeur presque enfantine, annonciatrice d’une chute plus terrible encore. Le jeu assumé (adresses au public, remarques du comédien) permet de ne jamais verser dans un pathos gratuit et même d’y piquer quelques pointes d’humour. Humour utile aussi pour alléger les nombreuses scènes sensuelles, fondatrices de l’amour mais aussi de la dramaturgie. La sensualité est omniprésente, qu’elle soit physique ou dans les éléments naturels.

Véritable bouffée d’air frais, la fenêtre en arrière plan s’ouvre cependant rarement. Fermée, elle enserre l’espace de vie clos et confiné des amoureux, espace en décomposition. Lits de camps, tas de chaises abandonnées, boîtes de conserves au mur, le nid douillet ressemble bien plus à un abri anti-atomique. La relation et la narration sont construites en retranchement, loin de l’extérieur, loin d’un contexte que le spectateur devra parfois deviner. L’amour devient alors vain.

Le travail de Séverine Chavrier est fait du bois des mots. Grande lectrice de littérature autant que de philosophie, elle garde toutefois une grande liberté dans l’adaptation dramaturgique du roman de Faulkner. L’histoire s’élabore par bribes, agencées de telle manière à former une atmosphère plutôt que de suivre une narration stricte. Les différents temps du récit ainsi que les déplacements sont décomposés en une vue kaléidoscopique. Sortie d’un temps linéaire, l’histoire acquiert une dimension presque mythique qui, même si elle dilue parfois les enjeux, se maintient toujours autour de l’essentiel.

Si le récit se déroule originellement aux Etats-Unis, la metteuse en scène en transplante l’essence dans le cadre du théâtre et de ses alentours. Les palmiers se changent en platanes et l’esprit du lac bouillonne auprès des comédiens. Grâce à la projection de vidéos tournées aux abords de Vidy, la pièce trouve ses racines dans l’espace lausannois, utilisant ses éléments naturels. Les prises de vues de Harry et Charlotte devant le lac, très esthétiques, donnent puissance et poésie à la pièce. Outre les vidéos, un grand travail est fait sur les enregistrements, entre textes lus, dialogues, musique, … L’expression de Séverine Chavrier et de sa compagnie, « La Sérénade Interrompue », a, on l’a dit, de multiples embranchements : le corps de ses comédiens, la parole, les vidéos qu’elle tourne elle-même, la musique et la littérature, bien sûr.

Ce n’est pas exactement à une gentille promenade au-dessus des platanes que convie Les Palmiers sauvages. La pièce aborde avec force la déraison amoureuse et son désespoir. Le résultat se dresse, noir, effeuillé de toutes illusions.

 

Un RockaLola déchaîné

Par Jehanne Denogent

Une critique sur le spectacle :
Lola Folding / création et accueil Cie Brico Jardin et Am Stram Gram / texte et basse de Marc Jeanneret / composition et guitare Simon Aeschimann / Le petit théâtre de Lausanne / du 21 au 25 mai 2014 / plus d’infos

© Elisabeth Carecchio

© Elisabeth Carecchio

Oseriez-vous raconter une histoire sur un fond de rockabilly effréné ? Ou faire le portrait d’une famille déjantée nommée Folding? Lorsqu’on s’appelle le groupe Brico Jardin, on ose ! Une création ébouriffante à découvrir au Petit Théâtre de Lausanne !

« Tu ne toucheras pas à cet album photo ! » Suite à la défense prononcée par sa grand-mère, rien ne devient plus tentant pour la petite Lola Folding, excitée par le goût de l’interdit, que de saisir les bords de l’album, de l’ouvrir et de tourner les pages. Le passé resurgit au fil des « lolaroïdes » – sortes de photos en mouvement. Lola découvre alors que son grand-père n’a pas toujours été vieux et puant, elle assiste à la rencontre de ses parents, jeunes et fringants et frémit devant les inventions de son père d’il y a vingt-cinq ans. Mais sur cet album photo repose une terrible menace : celle de la poussière qui recouvre tout, de l’oubli qui efface peu à peu le passé. C’est un voyage à travers la mémoire et l’héritage qu’accomplit la petite fille, un voyage rythmé par des claquements de doigts !

Le groupe Brico Jardin n’est en effet pas une compagnie de théâtre mais un mélange explosif entre musiciens, bricoleurs géniaux et narrateurs inspirés. Depuis 1992, ils développent leur univers musical pétillant avec plusieurs spectacles comme Petit Robert et le mystère du frigidaire en 2013 ou Tournées Best œuf en 2009. Dans Lola Folding, ils racontent et chantent, sur des rockabilly frénétiques, l’histoire de Lola. Cette alliance de théâtre et musique est rafraîchissante. Elle permet un rapport très direct avec le public, qui, comme lors d’un concert, reprend joyeusement certains refrains. Chanson après chanson, ce sont tout autant de portraits qui sont décrits dans des paroles franches et rigolotes.

Riches étaient les promesses de cette pièce musicale et l’on ne peut s’empêcher de regretter qu’elle produise un univers relativement uniforme. Le principe de l’album que l’on feuillette aurait pu – on l’aurait adoré – donner lieu à des climats différents à chacun des morceaux. L’énergie des quatre musiciens et de la chanteuse reste malgré tout contagieuse au point de demander un dernier rappel, requête à laquelle ils consentiront d’un bond joyeux !

 

Contes de l’érotisme ordinaire

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
On a promis de ne pas vous toucher / à partir de Georges Bataille / mise en scène Aurélien Patouillard – Zooscope / du 9 au 19 avril 2014 au Théâtre Les Halles de Sierre / du 7 au 11 mai au Théâtre Arsenic à Lausanne / plus d’infos

© Aurélien Patouillard

En réaction au titre provocateur de la dernière création d’Aurélien Patouillard, On a promis de ne pas vous toucher, la tentation est grande d’en douter, de se prêter pourtant au jeu et de risquer de se sentir touché. Avis aux spectateurs téméraires : à essayer !

Qu’est-ce que l’érotisme ? Il demeure peut-être dans son propre mystère. Magique et fragile, il ne résiste pas longtemps aux coups que lui porte l’intelligence pour le comprendre. Dès lors, comment poser la question de l’érotisme sans qu’il ne s’étiole? Il est peut-être judicieux de le faire au théâtre, expérience qui mêle la présence des comédiens, des autres, de soi. Le succès du désir, comme celui d’une pièce, repose sur quelque chose de très simple et pourtant d’éphémère. Dans On a promis de ne pas vous toucher, dont la première a eu lieu mercredi au Théâtre Les Halles à Sierre, le metteur en scène Aurélien Patouillard suggère avec pudeur, humour et élégance les contours de la sensualité.

Sentir, effleurer, entendre son propre souffle ou celui des autres, frôler, percevoir une odeur, croiser un regard. Il n’est pas question de piquer un somme dans l’obscurité et l’anonymat du dernier rang. Parler érotisme mène peut-être simplement à sentir sa propre présence parmi celle des autres. Le spectacle est sur scène, le public aussi. Acteurs et spectateurs, chacun est installé sur une chaise à roulettes tournant à 360°. Pour ne pas risquer l’accident, il faut être attentif à ce qui se passe derrière son épaule, à droite de son genou, au niveau des orteils de son pied gauche. C’est aussi une expérience ludique que de glisser, tourbillonner, pousser (gentiment) son voisin. Autant de rires pour combattre la gêne de parler de sexualité. Le spectacle se vit ensemble, chaque soir renouvelé.

Un signe discret d’approcher, une mine timide, et l’histoire est livrée à demi-ton, simplement, savourée encore une fois. Ce ne sont pas des exploits sexuels ou des fantasmes grandiloquents mais les récits étranges du désir ordinaire, qui peut naître de mains plongées dans l’eau bénite, des déguisements amusants de deux enfants ou de l’humidité visqueuse du blanc d’œuf. Cinq acteurs, au jeu naturel et malicieux, livrent les aveux parfois ridicules mais toujours très sincères des émois du corps, dont la représentation tend à être aplanie par certains mythes. Le texte est inspiré des écrits de Georges Bataille, qui réfléchit à la possibilité de vivre librement une sexualité marginale. Cette mise en scène embrasse le délicieux grotesque qui fit scandale dans les années de parution de ces livres, sans jamais s’y complaire toutefois. Enveloppés d’une robe en boyaux ou rampant, lubriques, sur le sol, les acteurs restent toujours humbles, porteurs d’une sensualité sans artifice.

Qu’est-ce que l’érotisme ? Ce qu’on ne connaît pas encore. Ce qui se passe dans l’immédiat d’une salle, d’une ronde de chaises, dans le chuchotement d’une voix –« embrassez-moi », ou dans l’appui d’un regard. La pièce se construit par la recherche et la multiplication de pistes qui, pas toujours unifiées, laissent pourtant la certitude que l’érotisme est ce qui s’expérimente. Heureux est le spectateur : la réponse est dans ce qu’il éprouve !

 

Un voyage dans l’inapparent

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
Couvre-feux / de Didier-Georges Gabily / mise en scène et adaptation Ludovic Chazaud – la Cie Jeanne Föhn / Théâtre La Grange de Dorigny / du 13 au 16 mars 2014 / plus d’infos

© Bier Chazaud

Couvre-feux, à la Grange de Dorigny, offre une expérience kaléidoscopique du réel, dans laquelle imaginaire et passé sont reflétés à l’infini. Une mise en scène créative et touchante de la Cie Jeanne Föhn.

Est-ce que cela avait été ? Est-ce que cela ne demeurait pas encore, cette comédie de l’inapparent ? Un père amène sa fille dans la maison de son enfance. Ils avancent, à petits pas, trébuchant sur le chemin de la mémoire. Dans le salon, un trou, béant jusqu’à la cave, qui plonge leur regard dans les couches sédimentées du passé. Au récit du voyage s’ajoute le reflet persistant du passé mais aussi le filtre onirique de l’imaginaire. En choisissant de monter Couvre-feux de Didier-Georges Gabily, le metteur en scène Ludovic Chazaud s’est lancé un défi téméraire, d’autant plus admirable que le résultat est très réussi.

Le texte choisi présentait un obstacle initial de taille : écrit en 1989, Couvre-feux n’est pas une pièce de théâtre mais un récit, contrainte impliquant un grand effort d’adaptation au plateau. D’autre part, l’écriture de Gabily, auteur français du XXe siècle, ne recherche pas la construction d’un récit simple et unique mais multiplie les niveaux, explore le brouillage entre imaginaire et réalité, entre fable et manifestation théâtrale, entre passé et présent. Tout son effort vise à cet enchevêtrement de réalités. Dans la maison viennent flotter les effluves des poires au sirop que la grand-mère du narrateur préparait. Le passé reste toujours, mélodie continue dans son imaginaire. Pour dire une réalité complexe et composite, les mots hésitent, vacillent, s’arrêtent abruptement, recommencent, se répètent. L’écriture étant un peu détachée du souci de la narration, il peut y avoir une réelle esthétique de la langue. Par petites touches, elle arrive à ouvrir les différentes portes du rêve et de l’invisible. Dans le tissu du réel sont entrelacés les fils délicats de l’imaginaire et du passé.

La Cie Jeanne Föhn arrive à suggérer l’édifice de l’inapparent avec grande subtilité et intelligence. Il n’est pas aisé, en effet, de parler de ce qui est absent. Représenter sur le plateau, c’est risquer de mettre les choses au même niveau, d’en perdre le mystère. Différents moyens sont utilisés pour garder les couches de sens présentes dans le texte : l’utilisation de vidéos, en arrière-fond, qui produit un climat onirique ; de temps à autre l’apparition de scènes rêvées ou passées derrière une vitre brumeuse ; la voix d’une absente sortie du grésillement de la radio ; le plateau disloqué qui présente littéralement les strates constituantes de l’être du narrateur. Car rien n’est simple ni unique, même l’identité de ce dernier. Le personnage n’est pas tout à fait en lui-même, un peu tourné vers le passé, un peu tourné vers le rêve. Il est multiple. Ils sont d’ailleurs deux à prendre en charge ce rôle et la pluralité de voix qu’il comporte: il y a en lui sa propre voix mais aussi la voix de sa grand-mère, la voix de sa fille qu’il imagine et lui qui se parle à lui-même. Cela sonne compliqué mais n’est-ce pas le cas dans chacun de nos esprits ? Pour ne pas ajouter encore deux voix supplémentaires à ce tumulte, les acteurs, Baptiste Gilliéron et Aline Papin adoptent un jeu sobre et fin pour pouvoir au mieux porter ce texte. Les deux comédiens accompagnent le parcours du metteur en scène depuis sa première mise en scène, L’Etang, en 2010. Quant à la petite Mathilde Liengme, elle joue le rôle de l’enfant avec un naturel étonnant.

C’est aux notes de la bande son préparée par Cédric Simon que les différents morceaux du passé, du futur, de l’imaginaire, du rêve et du présent se retrouvent, s’agencent, se mélangent et créent cette bulle, fragile et intime, dont il est bien difficile de sortir. A voir absolument !

 

Yvonne, ou les malheurs d’une limace

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
Yvonne, Princesse de Bourgogne / d’après Witold Gombrowicz / conception et mise en scène Geneviève Guhl / du 27 février au 8 mars au Théâtre La Grange de Dorigny à Lausanne / du 8 au 11 avril à la Comédie de Genève / vendredi 2 mai à 20h15 au Théâtre Valère à Sion / du 9 au 10 mai au Théâtre Belle Usine à Fully / plus d’infos

© Isabelle Meister

Yvonne, Princesse de Bourgogne, propose un portrait noir et grinçant de la bienséance, de l’institutionnalisation des mœurs ainsi que le récit du destin malheureux d’une triste princesse.

Il était une fois un prince charmant, beau et intelligent. Arrivé à l’âge de raison, vint le moment où ses parents lui dirent gravement : « Fils, il est temps de trouver demoiselle à ton pied. ». Les attentes étaient grandes : la jeune fille devait avoir l’éclat du diamant, la peau de la pêche et la sensualité d’une nymphe. Le prince Philippe revint, victorieux et arrogant : il avait trouvé l’escarpin parfait, Yvonne. Sous les yeux horrifiés des royaux géniteurs, pourtant, non pas une naïade mais une guenon. Ou plutôt une limace. Etait-ce un crapaud ? Bref un laideron.

C’est un conte à l’envers qu’écrivit Witold Gombrowicz en 1938. Si l’amorce s’annonce bouffonne, la pièce est loin d’être destinée aux enfants et dément rapidement l’idée du prince comme héros – qui en aurait tous les traits identifiables pour le spectateur. Yvonne est le personnage déclencheur de l’action et pourtant c’est une présence en creux, à la fois indéfinie et silencieuse, trou noir qui fait tournoyer autour d’elle la cour, brillante et agitée. Son influence sur les membres de la cour n’en est pas moins grande. Sur ce corps immonde, libre à eux de projeter ce qu’ils désirent, ce qu’ils redoutent, ou de se projeter eux-mêmes. Yvonne prend une importance démesurée, celle que chacun lui donne. Elle devient tour à tour objet de fascination, de désir, de dégoût, de mémoire, de folie. À force de tourner autour d’elle, ils finiront en effet par perdre la tête.

Il fallait un jeu tout en subtilité pour incarner ce non-personnage, à la fois absent et présent. La comédienne Ilil Land-Boss y parvient avec adresse. Face à son impassibilité, les autres acteurs mènent leur recherche corporelle dans une autre direction. Ronds de jambes, bonds distingués et courbettes gracieuses forment la danse frénétique d’une aristocratie superficielle et enfermée dans des codes et comportements sociaux. La Compagnie « l’Ascenseur à Poissons », dans une ligne de théâtre engagé, s’empare de ce texte à contestation qui dénonce la tyrannie des canons de beauté. Comment l’altérité peut-elle survivre dans une société régie par les convenances ? Yvonne ne joue pas le rôle attendu et c’est terrifiant pour ce monde d’apparat. Par le choix de la distribution, Geneviève Guhl taquine, vient encore titiller le point sensible de la question des catégories : une femme joue le roi, un homme la reine. S’il y a bien un mec, selon nos modèles sociaux, ce serait le roi, mâle farci de testostérone. Présupposé démenti avec humour par cette distribution. C’est toute une interrogation sur les questions sociales qu’ouvre la metteure en scène dans cette pièce, amenée de manière intelligente, riche et pertinente.

Comment l’histoire devrait-elle finir, déjà ? Quelque part dans l’ennui, entre marmots joyeux et bonheur pailleté. Le texte de Gombrowicz et la compagnie « l’Ascenceur à Poissons » renvoient le conte de fée au loin dans son monde imaginaire et en proposent au contraire une version non pas sautillante mais noire, interrogatrice et dense.

 

Les étrangers

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
Valse aux cyprès / de Julien Mages / collectif Division / Théâtre de L’Arsenic / du 26 novembre au 5 décembre 2013

© Michel HOUSSIN

A l’Arsenic, le collectif Division présente une création au message puissant et corrosif sur le monde contemporain : il y a comme quelque chose d’absurde qui mine notre société.

Aujourd’hui, le monde est mort. Ou peut-être hier, ils ne savent pas. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier… Ils sont quatre, quatre jeunes personnes, grains de poussière perdus dans les intempéries du XXIe siècle. Plus capables d’intégrer, d’accepter ou de s’accepter dans les rafales d’informations quotidiennes : 11’000 enfants morts en Syrie, la terre qui commence à vaciller, la disparition de l’ours blanc, la radicalisation politique en Suisse, … Comment l’individualité moderne peut-elle se construire là ? Elle tangue dans la culpabilité de ne rien pouvoir faire et même de ne savoir tenir un rôle infiniment trop grand pour ces quatre-là et pour nous. Le monde reste impénétrable aux coups portés pour le comprendre, à jamais campé dans l’absurde. Le moyen que ces personnages ont trouvé pour exister, seule retraite salvatrice, c’est la destruction, l’envie que tout disparaisse, de s’effacer soi-même pour ne plus souffrir la réalité. Les quatre âmes, face au vide qui se crée en eux, commencent à perdre leur ancrage, à dévier.

« Comment penser ce phénomène moderne que sont les tueurs de masser ? » Voici la question qui guide et sous-tend le travail du collectif Division. Ce sont des figures étranges et taboues, ces personnes qui, un jour funèbre, ont sombré dans l’extrême violence. Tenter de les déchiffrer, c’est déjà leur reconnaître un semblant d’humanité. Pour la plupart d’entre nous, ils resteront des monstres, immondes et étrangers. Pourtant Julien Mages et son équipe en font un portrait bien différent, celui d’êtres qui n’ont pas réussi à résister aux failles de la société et qui en concentrent les tares jusqu’à en défaillir. Ils effectuent une valse nerveuse qui les rapproche toujours plus près de la mort. C’est la fascination du morbide qui les attire, l’envie de se « foutre définitivement en l’air ».

Des destins si anormaux ne peuvent se tracer que de manière solitaire. Le monologue est ainsi une forme qui se prête avec justesse à la confession et à la solitude des personnages. Par ailleurs, elle donne aux talents des comédiens le temps de se développer : ils arrivent la plupart du temps à nous emmener au creux de leur monde. Pour rythmer ces textes, ils usent d’une série d’interrupteurs à même le sol, chacun de ces boutons enclenchant une lumière sur une partie de la scène et symboliquement de leur vie. Les paroles sont, comme les histoires, fractionnées. Le sens n’est pas à chercher dans un récit construit et linéaire mais dans la musique que créent ces différents morceaux d’univers. Il faut toutefois réussir à tenir ces particules ensembles ; elles ne sont malheureusement pas ici toujours aussi denses et égales.

Le questionnement qu’amène le collectif est cependant mille fois assez consistant pour combler les quelques moments creux. On y sent l’ébullition d’un théâtre actuel et engagé. L’écriture de Julien Mages est cousue dans les tumultes du XXIe siècle. Le jeune dramaturge a écrit et mis en scène plusieurs pièces depuis sa sortie de la Manufacture dont Etats des lieux en 2012 et Ballade en orage en 2013. Avec Frank Arnaudon, Roman Palacio et Athéna Poullos, ils forment le collectif Division. Ce magnifique collectif a fait le pari de bousculer l’opinion, de heurter et d’interroger. Pour que le spectateur les accueille avec cris de haine ou murmures d’approbation, mais qu’il ne reste jamais indifférent.

L’Arsenic (Lausanne), du 26 novembre au 5 décembre.

 

Et si on parlait de Tchekhov ?

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
La Mouette / de Tchekhov / mise en scène Jean-Michel Potiron / Théâtre La Grange de Dorigny / du 14 au 16 novembre 2013

© T. Steiger

A la Grange de Dorigny, pour mettre en scène La Mouette de Tchekhov, Jean-Michel Potiron fait le pari de la sobriété.

Il y a certaines voix que l’épreuve du temps et celle de la mort n’ont pas réussi à faire taire, ni à brouiller d’ailleurs. Elles restent claires et puissantes, exerçant encore leur influence magique, tel Raspoutine sur ses disciples ahuris. Les mots de Tchekhov, disséminés à partir du sol russe il y a plus d’un siècle, continuent à trouver terreau dans le théâtre actuel. Jean-Michel Potiron s’empare de l’un des textes les plus fameux de l’écrivain, La Mouette, pour l’implanter sur le terrain fertile de l’université, à la Grange de Dorigny.

Comment faire face à ces spécimens précieux que sont les textes classiques ? Potiron semble chercher la réponse du côté de la fidélité au texte plutôt que de l’originalité : une simple valse au piano pour musique et quelques tabourets rustiques, c’est tout. La simplicité fait écho à la petite scène montée dans le récit : « Aucun décor. La vue s’ouvre directement sur le lac et l’horizon. » Sur le plateau, le regard va au-delà, sur notre imagination.

Garder une ligne épurée, c’est donner à voir la substance du texte et lorsqu’on parle de La Mouette, on touche à une substance sublime, diamant noir aux angles fins et infinis. Pendant quatre actes, le spectateur de Tchekhov s’immisce toujours plus profondément à travers les couches de relations aussi fragiles que complexes. Arkadina, étoile dans le monde du théâtre, revient dans sa maison de campagne, suivie de son indolent compagnon Trigorine. A cette occasion, son fils Constantin a monté une pièce de théâtre avec son amoureuse, Nina. Il ne vit que pour l’approbation d’Arkadina, qui, trop perdue dans son narcissisme, a oublié ce qu’était d’être mère. Quant à Nina, fille du paysan d’à côté, sa première expérience des planches lui donnera le goût du monde brillant des artistes. Jusqu’à s’en brûler les ailes.

La simplicité de la scénographie resserre la consistance de la pièce autour des acteurs, fil élémentaire garant de tension et de force. Ils ont pour responsabilité de tisser, patientes araignées, la fine toile des relations. Ce sont des liens ténus, subtils et parfois bien tordus qui relient le destin des dix personnages. Pour composer cela, Jean-Michel Potiron a choisi de travailler avec une troupe de comédiens déjà constituée. La constellation qui les unit vient se superposer à celle du texte pour un résultat dense et lumineux. Moins d’exubérance n’aurait toutefois pas nui à l’expression de sentiments si variés. Le suspens n’en est pas moins tenu, jusqu’aux dernières paroles de Nina: « Je suis une mouette… Ce n’est pas ça… ». Sa voix continuera à nous hanter, blanche et hypnotique.

 

Des femmes et des jupons

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
Les Femmes savantes / de Molière / mise en scène Denis Marleau / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 2 novembre / plus d’infos

© Stéphanie Jasmine

Au Théâtre de Vidy, le très attendu Denis Marleau présente Les Femmes Savantes de Molière. Ouvrage fin et coloré.

C’est l’heure où le jour succombe sous le poids des ombres. Seule une guirlande lumineuse éclaire le château de Grignan, curieusement transporté de la Drôme aux abords du lac Léman. L’enceinte du château – le vrai, celui dans lequel séjourna Mme de Sévigné – fut le berceau du projet, Les Femmes savantes répondant à une invitation spéciale du site patrimonial pour la compagnie UBU. Ne pouvant se résoudre à l’abandonner lors de la tournée, le metteur en scène Denis Marleau en emporte le souvenir ainsi que l’image sensible qu’il projette en arrière-plan. Étonnant et élégant !

Des femmes savantes et des robes

Une série de petits losanges noirs remplacent l’imposante bâtisse. Ce sont les imprimés du maillot d’Armande. Les petits losanges laissent place à leur tour aux points grossiers d’un tissu blanc et bleu. Martine, la servante vient d’apparaître. Ainsi commence l’amoncellement d’étoffes. Elles se plissent, se superposent, s’effacent. C’est la ronde des jupons des femmes d’une famille. Elles mènent la danse, ces femmes-là. Il y a d’abord Philaminte, la matrone et chef du cercle des Femmes savantes. Les fleurs qui s’élaborent sur sa robe sont noires, sèches et épineuses. Sans l’aide de son mari, passager inutile, elle tient les rênes et décide du mariage de ses filles Armande et Henriette. Cette dernière, le tablier orné de petites fleurs roses, est amoureuse du beau Clitandre, passion qui n’est pas, comme on peut l’imaginer, soutenue par la mère.

A l’intrigue classique du mariage malheureux s’ajoute une critique de la pédanterie. Au XVIIe siècle, de nombreux cercles, comme celui des femmes savantes, revendiquent une recherche du raffinement aussi bien dans les sentiments que dans l’expression littéraire. Philaminte, sa belle-sœur aux imprimés bleus précieux et sa fille Armande, en sont des caricatures. Elles ne jurent que par la philosophie, seule nourriture acceptable. L’esprit prime sur le corps. Mais la vie paraît s’être enfuie de ces corps secs et blancs. Molière semble nous indiquer que ce sont elles les véritables perdantes, finissant tristes, vieilles filles et alcooliques.

Un tour dans les fifties

Pour cette relecture, Denis Marleau déplace la trame des Femmes savantes de Molière dans les chiffons et combats des années cinquante. On roule en vespa, on ose arborer une fière coupe de cheveux en banane et les maillots de bain découvrent avec audace les épaules des jeunes femmes. La proposition fait sens. Les femmes éclairées évoquées par Molière trouvent pantalons à leurs jambes dans les mouvements d’émancipation du milieu du XXe siècle.

Un parcours varié

A la question du choix de la pièce, le metteur en scène québécois répond n’avoir encore jamais touché aux textes de Molière. Il a pourtant une longue série de classiques derrière lui : Othello de Shakespeare en 2007, Agamemnon de Sénèque le Jeune à la Comédie-Française en 2011, … Denis Marleau ne s’est toutefois pas fait connaître par ces reprises mais par des créations sur des textes aux formes compliquées et étonnantes comme des textes oulipiens ou dadaïstes. Il créa ainsi son propre sillon, en marge de la pratique théâtrale québécoise. Actuellement, il partage la direction de la troupe UBU avec Stéphanie Jasmine. C’est en partie à cette conceptrice vidéo que l’on doit la grande présence de vidéos dans les projets de UBU.

L’habilité de Denis Marleau rend avec brio la comédie de Molière. Bien montrés, les enjeux sont rendus limpides, comme les vers égrenés par des acteurs de mérite. Connaissant le metteur en scène, on aurait toutefois pu s’attendre à trouver plus de caractère chez ces femmes savantes, à plonger tout entier dans un univers onirique et envoûtant, sous-tendu de jeux de lumière et vidéos. Les quelques effets vidéos rendent gourmands … mais on en aurait bien aimé davantage ! Lorsque, à la fin du spectacle, la nuit a pris ses quartiers sur le plateau, seuls quelques souvenirs du jour et des brillantes Femmes savantes viennent encore rider l’eau du bassin de Grignan.

 

Un aigle royal à Vidy

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
Hamlet / de W. Shakespeare / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 8 au 10 octobre 2013

© Arno Declair

Interrompant quelques jours son vol royal pour se poser au bord de l’eau, Thomas Ostermeier présente une version fracassante de Hamlet à Vidy. Il y a bien, dans la présence du metteur en scène berlinois Thomas Ostermeier, quelque chose du milan royal : le regard acéré ; le bec, tout comme ses propos, puissant et tranchant et puis le panache, celui d’un metteur en scène reconnu internationalement.

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