Une nouvelle publication du Département d’écologie et évolution partage un modèle pour estimer la population de léopards des neiges dans le monde, une véritable recherche d’une aiguille dans une botte de foin. Mais l’algorithme ne suffit pas, il faut aussi poser des caméras pièges par -25 degrés en Mongolie.
Avec sa silhouette élancée, sa longue queue, ses larges pattes et ses motifs de rosettes délicatement déposés sur sa robe gris clair, le léopard des neiges fascine. Appelé aussi panthère des neiges, ce félin mesurant deux mètres avec sa queue saute facilement dix mètres au-dessus des falaises enneigées et escarpées, environnement auquel il est adapté. Il ne craint pas les températures allant jusqu’à -50 degrés Celsius, grâce à sa longue queue qu’il enroule telle une écharpe autour de son cou et à son épaisse fourrure. « Toucher une fourrure de léopard des neiges est comme toucher une éponge naturelle. On ne peut pas la traverser », décrit Claudio Augugliaro, doctorant au Département d’écologie et d’évolution et cofondateur de l’organisation Wildlife Initiative.
Une espèce jugée vulnérable

Aujourd’hui, selon la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), on estime qu’il y aurait entre 2710 et 3386 individus de l’espèce répartis dans 12 pays tels que la Mongolie, le Népal, le Kirghizistan ou encore la Chine, ce qui place cette espèce au rang de « vulnérable ».
Pourtant, estimer le nombre de léopards des neiges reste une entreprise ardue pour plusieurs raisons, explique le doctorant, qui a accepté de soulever le défi avec l’aide de ses superviseurs Fridolin Zimmermann et Philippe Christe. Premièrement, le léopard des neiges est solitaire et nocturne, ce qui rend sa rencontre très rare. Deuxièmement, chaque individu occupe un territoire énorme, qui s’étend en moyenne sur 1800 km2. Troisièmement, l’animal évite de s’approcher des humains ou de leur bétail, et finalement il vit dans des conditions très inconfortables pour nous, en raison du froid et du type de terrain : « Il adore les montagnes escarpées, qui lui donnent de parfaites cachettes pour ne pas se faire voir de ses proies, telles que le bouquetin d’Asie. »
Le félin invisible
Mais la difficulté de ce terrain n’a pas freiné Claudio Augugliaro, qui a passé des mois dans le froid afin d’estimer la population actuelle de l’animal mystère. Chaque jour, il fallait partir en voiture au plus loin, puis abandonner le véhicule lorsque la glace ne permettait plus son avancée. Alors la marche remplaçait le moteur le reste de la journée. Malgré ce temps passé sur le territoire du léopard des neiges, le chercheur n’en a jamais vu directement, ou presque : « J’ai cru apercevoir la queue d’un grand chat une fois, en haut d’une montagne, pendant moins de trois secondes. Je ne suis même pas sûr que c’en était un. » Celui-ci ne semble pourtant pas frustré, puisque ce n’était pas pour passer ses journées avec le félin qu’il s’est lancé dans l’aventure, dit-il : « Moi, j’avais une mission chaque jour, faire mes 10-15 km de marche afin de poser mes caméras pièges et revenir avant qu’il fasse noir. »
Des caméras et un modèle pour augmenter ses chances

Les pièges photographiques permettent effectivement au doctorant d’augmenter considérablement ses chances de croiser le chemin du félin. Mais comment savoir où les placer lorsque le territoire total de l’espèce est estimé à 1,8 million de kilomètres carrés à travers les 12 pays ? Il s’est concentré sur trois zones géographiques de la Mongolie : Siilkhem B, à l’ouest du pays, Khökh Serkh, plus au sud, et Tavan Bogd, une montagne qui sépare la Russie, la Mongolie et la Chine. Il y a déployé une cinquantaine d’appareils pour une durée variant entre 40 et 69 jours par région. « Pour avoir la meilleure estimation du nombre d’individus d’une espèce, il faut avoir un maximum de rencontres avec l’animal, si possible même plusieurs fois le même individu. » Étant donné la rareté de ces rencontres, il a fallu développer un modèle qui puisse trouver des variables corrélées à la probabilité pour l’appareil de capturer une panthère des neiges. Il en a trouvé plusieurs : un chemin traversé aura plus de chances d’être de nouveau parcouru, la présence du bouquetin d’Asie, délicieux repas pour le léopard des neiges, augmente la probabilité de sa présence, et la variable la plus importante dans ce modèle, la rudesse du terrain, à laquelle l’animal est particulièrement adapté. Grâce à ce modèle, des points stratégiques ont pu être trouvés afin de placer les caméras. Une démarche nécessaire afin de trouver « une aiguille dans une botte de foin », comme le titre de la nouvelle publication parue dans la revue Global Ecology and Conservation le suggère.
Une surestimation de la population
Résultat : sur la période totale d’environ cinq mois de pose dans les trois régions, il y a eu seulement 48 captures de léopards, parfois incluant plusieurs fois le même individu. Claudio Augugliaro estime alors que la population de léopards des neiges serait bien moindre que ce qu’il était autrefois admis. « Le problème du calcul de l’IUCN est qu’il n’est basé que sur les 2% des repérages, et donc 98% sont extrapolés. Mais je pense que cette extrapolation est biaisée vers une surestimation car ils se sont basés sur les populations dont la densité est la plus élevée. » Selon lui, ce biais est important. S’il ne peut pas définir si ces nouveaux chiffres pourraient faire baisser le statut du félin de « vulnérable » à « en danger », il juge qu’un nouveau calcul serait nécessaire.
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Il ajoute que son estimation du nombre de léopards des neiges bénéficie d’une combinaison avec d’autres méthodes. Lorsqu’il est sur le terrain, il demande notamment aux communautés locales de remplir contre rétribution un questionnaire de repérage de carnivores : « Ce que j’aime avec cette méthode est qu’elle peut changer directement la perception des éleveurs. Pour les loups par exemple, si l’on demande directement à combien ils estiment leur population, ils la surestiment, car ils ne voient que les ravages sur leur bétail, ce qui peut être très émotionnel. En remplissant ce questionnaire fréquemment, ils ont une meilleure idée du nombre exact de carnivores présents. »
« Je me suis dit que j’allais mourir cette nuit »
Dans les prochains jours, Claudio Augugliaro s’emmitouflera à nouveau dans son équipement hivernal afin de repartir sur le terrain et continuer ces recensements dans de nouvelles régions ainsi qu’avec d’autres espèces, dont l’ours de Gobi. Un terrain qu’il a dû dompter : « Je viens de Sicile, la région la plus chaude d’Italie. Je suis passé d’un extrême à l’autre, et c’était très difficile au début. » Il raconte d’ailleurs : « La première fois que j’étais sur le terrain, la batterie de mon GPS a lâché et la nuit est tombée. Je me suis retrouvé dans le noir, à -25 degrés, entouré d’empreintes de loups. Je me suis dit que j’allais mourir cette nuit, peut-être pas à cause des loups, mais du froid. Heureusement, des collègues sont finalement venus me chercher. » Le froid, la nourriture consistant exclusivement en viande crue, l’altitude… « C’est très dur », insiste le chercheur. Pourtant, cela ne l’empêche pas d’y retourner chaque année : « Il y a quelque chose de plus instinctif qui me pousse à le faire. C’est comme si vous demandiez à un pilote de formule 1 ce qui le pousse à conduire alors qu’il sait qu’il risque de mourir. C’est sa vie. Et je pense que c’est nécessaire d’une manière ou d’une autre, quelqu’un doit le faire. » Il se sent donc prêt pour cette nouvelle expédition qui démarrera début avril.
Lire la recherche
Augugliaro, C., Atzeni, L., Rovero, F., Rosembaum, B., Munkhtsog, B., Monti, I. E., Ciaramella, D., Christe, P., Zimmermann, F. (2025). « Searching for a needle in a haystack : Population estimation of snow leopards in the western Mongolian Altai by means of camera-trapping », Global Ecology and Conservation, e03840.