« La science n’a pas besoin de monopole pour être excellente »

L’explosion des coûts du modèle actuel Read & Publish est désormais intenable pour notre Université. Il est devenu nécessaire et urgent d’adapter nos usages.

L’explosion des coûts du modèle actuel Read & Publish est désormais intenable pour l’Unil. Il est devenu nécessaire et urgent d’adapter les usages. Pour réfléchir ensemble à des solutions, la Direction, en concertation avec les facultés et en partenariat avec la BCUL, a décidé de lancer un processus de consultation pour comprendre la réalité de nos usages actuels des licences avec les grands éditeurs et pour élaborer des pistes pour une sortie progressive. Une stratégie de long terme qui vise à reprendre la main sur l’accès au savoir et les politiques de publication. Les explications d’Estelle Doudet, vice-rectrice Recherche, et Jeannette Frey, directrice de la BCUL.

Que recouvre concrètement la notion de « sortie progressive » des licences Read & Publish avec les grands éditeurs ?

Estelle Doudet : Il ne s’agit ni d’une rupture brutale ni d’un geste idéologique. Nous parlons d’une sortie progressive d’un système de licences devenu à la fois économiquement insoutenable et scientifiquement problématique. L’objectif n’est pas de couper l’accès à la science ni de pénaliser les chercheuses et chercheurs, mais de réduire une dépendance excessive à quelques grands éditeurs en situation de quasi-monopole (notamment Elsevier, Springer Nature, Wiley-Blackwell, Taylor & Francis, SAGE Publications, ndlr).

Pourquoi cette remise en question intervient-elle maintenant, et pas il y a cinq ou dix ans ?

Jeannette Frey : Parce que les chiffres sont désormais impossibles à ignorer. Environ 63% du budget des ressources électroniques de la BCUL sont aujourd’hui versés à une dizaine de grands éditeurs. Leurs tarifs augmentent de 5 à 10% par an, avec des marges pouvant atteindre 40%. Tant que les budgets augmentaient, le système restait absorbable. Avec des budgets stagnants, voire en baisse, l’équation économique ne tient plus.

La dépendance concerne-t-elle uniquement les « Big Five » ou l’ensemble du système éditorial scientifique ?

E. D. : Ils sont souvent cités, car ils sont emblématiques, mais la logique dépasse ces cinq acteurs. Le problème n’est pas le nombre d’éditeurs, mais la structure du système : quelques acteurs dominants, des systèmes verrouillés et une capacité à imposer leurs conditions. Une fois ce modèle installé, il devient extrêmement difficile d’en sortir.

Quels sont les dysfonctionnements structurels majeurs du modèle actuel de publication scientifique ?

E. D. : Il y a trois éléments principaux, le coût, d’abord. Ensuite, la concentration des ressources au détriment de la diversité scientifique. Enfin, le mécanisme même des licences Read & Publish. Les chercheuses et chercheurs, financés par de l’argent public, produisent des résultats, les publient, puis les institutions publiques paient à nouveau pour lire et publier ces mêmes contenus. On paie deux fois. Ce modèle devient inacceptable dans un contexte de quasi-monopole.

Cette stratégie s’inscrit-elle dans la politique open access 2024 de swissuniversities ?

E. D. : Oui. La stratégie repose sur trois objectifs structurants : un objectif de démocratie scientifique, visant à éviter les monopoles et à favoriser la diversité des lieux de publication, un objectif de durabilité financière, pour garantir l’accès au savoir à des coûts acceptables, et enfin un objectif de réduction de la dépendance aux éditeurs dominants. Ces principes existent depuis longtemps, mais ils deviennent aujourd’hui urgents.

Si l’open access existe depuis plus de 20 ans, pourquoi la dépendance aux grands éditeurs reste-t-elle aussi forte ?

J. F. : L’open access existe depuis 1999. On pourrait croire que la transition est achevée, mais ce n’est pas le cas.

E. D. : En Suisse, environ deux tiers des publications sont aujourd’hui en open access, un peu plus à l’Unil. C’est un progrès réel, mais ni suffisant ni irréversible. La progression n’est pas automatique. Elle peut ralentir, voire reculer, sous l’effet des modèles économiques dominants.

Comment s’est historiquement construite la concentration éditoriale actuelle ?

J. F. : À l’origine, la publication scientifique reposait sur des sociétés savantes et des presses universitaires. Progressivement, ces sociétés ont confié leurs titres à des éditeurs commerciaux. Avec la numérisation, ces éditeurs ont investi dans des plateformes, puis se sont concentrés par fusions successives. Une fois dominants, ils ont augmenté leurs prix bien au-delà de l’inflation.

E. D. : C’est une logique comparable à celle des grandes plateformes numériques : même époque, mêmes mécanismes, même résultat.

Quel rôle jouent le prestige des revues et les critères d’évaluation académique dans la reproduction de ce modèle ?

E. D. : Un rôle majeur. Ces éditeurs diffusent massivement les résultats scientifiques, ce qui crée une forte attractivité. Publier chez eux est devenu un marqueur de prestige, renforcé par les critères d’évaluation académique. On envoie ainsi un message implicite, notamment aux jeunes scientifiques : publier ailleurs vaut moins. L’Université alimente donc elle-même le système.

Peut-on réellement s’émanciper de ce système sans risque pour la qualité scientifique et l’accès à l’information ?

E. D. : Le risque existe et doit être nommé, soit une perte d’accès rapide aux dernières publications et un décrochage individuel ou institutionnel. Mais ce risque existe déjà. Chaque année, lors des « no deals », lorsque les universités suisses refusent de signer un accord avec un éditeur scientifique, certains accès sont temporairement coupés. Or ce qui est rassurant, c’est que l’impact scientifique semble finalement moins fort qu’on aurait pu le penser.

Que signifie, sur le plan opérationnel, une « sortie progressive » pour l’Unil ?

E. D. : Cela signifie analyser avant d’agir. Il faut identifier combien d’argent est dépensé, pour quels contenus, dans quelles disciplines et auprès de quels éditeurs. Sur cette base, des scénarios seront construits avec les facultés. La Direction et les décanats décideront ensuite. Il s’agit d’un processus structuré, planifié, non d’un arrêt brutal. Cette analyse doit également permettre de mesurer les ajustements à prévoir dans les pratiques d’accès et de publication, afin que les communautés puissent être accompagnées de manière ciblée.

Dans quel horizon temporel ce processus peut-il s’inscrire ?

J. F. : Nous sommes sur un temps long, au minimum quatre ans, en raison des contrats pluriannuels en cours, des cycles budgétaires, des analyses d’usage à consolider et de la nécessité d’accompagner progressivement les communautés scientifiques dans leurs pratiques d’accès, de publication et d’évaluation.

E. D. : Si rien n’est fait, la trajectoire budgétaire mène à une impasse, soit à une bibliothèque qui consacre l’essentiel de ses moyens à quelques éditeurs, au détriment de tout le reste.

L’Unil fait-elle figure de pionnière dans cette démarche ?

J. F. : À l’échelle suisse, peu d’institutions sont allées aussi loin dans l’analyse. Mais des dizaines d’institutions à travers le monde, notamment aux États-Unis, ont soit arrêté des licences de ce type (Université de York, MIT, Université de Lorraine), soit renégocié les conditions de ces contrats, ou même n’en ont jamais conclu (Sorbonne).

Cette réflexion concerne-t-elle aussi les outils d’évaluation scientifique et bibliométrique, tel Web of Science ?

E. D. : Oui. Web of Science est très pratique, notamment pour les métriques, mais il existe des alternatives gratuites comparables, comme OpenAlex. Ces outils reposent souvent sur des données produites par les institutions elles-mêmes. Nous comprenons que ce changement peut être perçu comme inconfortable, mais il s’inscrit dans une logique de bonne gestion de nos ressources. En outre, même si l’importance des métriques reste forte dans certaines disciplines, ce qui doit être pris en compte, les universités au niveau européen, voire mondial, évoluent doucement mais sûrement vers un rééquilibrage des critères d’évaluation entre quantitatif et qualitatif.

Comment cette orientation est-elle perçue au sein de l’Université ?

E. D. : Autant que nous pouvons en juger à ce stade, les réactions sont globalement constructives. Il y a des interrogations légitimes sur l’accès aux revues clés et l’impact sur les pratiques de publication, mais aussi une réelle conscience des enjeux économiques et structurels. Ce n’est pas une opposition de principe, mais une demande de sécurité, de clarté et de méthode.

Où en est ce processus aujourd’hui et quelles sont les prochaines étapes ?

E. D. : Un mandat officiel a été confié à la BCUL pour analyser les données : coûts des licences, usages réels, disciplines concernées, pratiques de publication par faculté, dépendance par éditeur. Cette enquête permettra aussi d’identifier les évolutions concrètes qui seront nécessaires dans les pratiques de lecture et de publication. Les usages vont inévitablement changer, et l’objectif est de préparer au mieux ces transformations afin d’en minimiser l’impact pour les chercheuses et chercheurs, grâce à un accompagnement anticipé et ciblé.

Un groupe de travail va être constitué, qui inclura des personnes expertes de ces questions et ancrées dans les facultés, au plus près des réalités que connaissent les chercheurs et chercheuses. De plus, les décanats seront consultés avant toute décision stratégique et avant toute communication publique. La Direction s’appuiera aussi sur la Commission consultative de la Bibliothèque en tant que lieu important de consultation et d’échanges sur les enjeux spécifiques des champs disciplinaires. L’objectif est d’éviter toute impression de passage en force et de construire une démarche concertée, progressive et transparente. Il s’agit d’une réflexion stratégique de long terme sur le positionnement de l’institution dans l’écosystème scientifique mondial : maîtrise des dépendances économiques, souveraineté sur l’accès au savoir, autonomie éditoriale.

Quels dispositifs d’accompagnement sont prévus pour les scientifiques ?

E. D. : Des dispositifs existent déjà avec un FAQ (voir encadré) qui sera mis à jour au fur et à mesure que des décisions seront prises pour des maisons d’édition spécifiques. Ils seront renforcés, et le réseau de soutien à la recherche sera formé pour répondre aux questions.

Comment démontrer que l’excellence scientifique peut se construire hors des logiques de monopole éditorial ?

J. F. : La science n’a pas besoin de monopole pour être excellente. Elle a besoin de communautés scientifiques fortes et responsables.

E. D. : L’enjeu est de renforcer la liberté académique, à savoir la liberté d’évaluer, d’accéder au savoir et de publier. Quand le système économique devient une menace pour ces libertés, ce sont les communautés scientifiques qui en paient le prix.

Accès et publication : repères pour les chercheuses et chercheurs

Une foire aux questions (FAQ) a été conçue pour accompagner les chercheuses et chercheurs dans le contexte de l’évolution des licences d’accès aux ressources scientifiques. Si le principe de sortir de « dynamiques prédatrices » fait largement consensus, cette transition suscite néanmoins des inquiétudes légitimes. Comme le souligne Micaela Crespo, responsable open access à l’Unil, « dans la théorie on est tous d’accord, mais dans la pratique les chercheuses et chercheurs peuvent avoir peur de ce qui va se passer, notamment en matière d’accès aux revues et de publication ».

La FAQ vise à clarifier ce qui est aujourd’hui connu, sans prétendre anticiper l’ensemble des évolutions à venir. « On ne sait pas exactement quelles seront les modalités de sortie, rappelle Micaela Crespo, mais le document permet d’expliquer le fonctionnement des licences et les changements possibles du point de vue de la lecture et de la publication. »

L’accent est mis en particulier sur l’accès aux contenus, principale préoccupation de la communauté académique. « La question la plus importante, c’était plutôt l’accès, et pas tant la publication. » On l’apprend dans la FAQ : la fin d’une licence ne signifie en effet pas une perte totale d’accès, grâce au maintien de certains titres, au prêt interbibliothécaire et au recours à des publications déjà disponibles en libre accès. « Il y a déjà une bonne partie d’articles qui sont en open access, affirme Micaela Crespo. Même si les conditions de publication vont évoluer, les chercheuses et chercheurs pourront continuer à publier, grâce à une phase de transition et au développement de solutions alternatives, accompagnées par des points de contact institutionnels clairement identifiés. »

FR : https://wiki.unil.ch/recherche/books/6-faq/chapter/sortie-progressive-des-read-publish

EN : https://wiki.unil.ch/recherche/books/6-qa/chapter/gradual-phase-out-of-read-publish