Ultime but à atteindre, écho d’une réussite. Et si l’autonomie n’était que mirage ? Gaia Barbieri et Georges Gaillard interrogent de manière critique ce mythe contemporain et ses conséquences, sous l’angle de la psychosociologie. Interview.
L’autonomie. Le graal suprême. Un mot d’apparence simple, omniprésent, devenu, de nos jours, presque sacré, car synonyme de liberté et d’émancipation. Dans l’éducation, l’enfant apprend à « se débrouiller seul ». Dans le travail, chacun est sommé d’être performant et indépendant. Sur les réseaux sociaux, les vidéos de développement prônent toutes l’idée de « s’accomplir ». L’autonomie s’est imposée comme un véritable idéal de vie, voire un indice silencieux de réussite. Mais si ce n’était qu’un leurre ? Et si l’autonomie n’était rien d’autre que le plus grand mensonge auquel nous ayons accepté de croire ?
C’est le postulat défendu par Gaia Barbieri, postdoctorante au Laboratoire de recherche en psychologie dynamiques intra et inter-subjectives (LARPSYDIS) de l’Unil, et Georges Gaillard, psychanalyste et professeur en psychologie et psychopathologie clinique à l’Université Lumière Lyon 2, dans un article de psychosociologie paru au sein de la revue Connexions. « L’autonomie est devenue un impératif moral, une norme sociale indiscutable, voire presque une obligation, explique le duo en interview. On ne dit plus seulement aux individus qu’ils peuvent être autonomes, mais qu’ils doivent l’être. »
En retraçant l’histoire de ce concept (cf. encadré en fin d’article), de la Grèce antique à nos jours, les deux auteur·es montrent comment la notion d’autonomie est progressivement devenue une injonction sociale, et pointent du doigt les dérives que ce glissement a engendrées, à notre insu. Pour Gaia Barbieri et Georges Gaillard, le constat est sans appel : en 2026 l’autonomie est un leurre.
Pourquoi est-ce une illusion ?
Miroir grossissant de nos tendances sociétales, les réseaux sociaux grouillent de vidéos prônant, en filigrane, le même genre de messages que celle-ci (ndlr, la vidéo met en scène un manchot et non un pingouin).
« Dans une société hyperconcurrentielle, chacun doit se faire remarquer, conserver sa place ou progresser, tout en devenant une sorte d’« entrepreneur de soi-même », responsable de ses succès… et de ses échecs ». Pour Gaia Barbieri et Georges Gaillard, notre monde occidental, pleinement centré sur la performance individuelle et l’intérêt personnel, a doucement glissé dans ce que le philosophe et psychanalyste Cornelius Castoriadis nommait déjà au siècle dernier une « culture de l’égoïsme ».
D’une part, « l’autonomie moderne est un leurre car elle ne signifie plus vraiment émancipation, mais obligation d’être autosuffisant, explique Gaia Barbieri. Autrefois, l’autonomie allait avec la responsabilité et le collectif. Aujourd’hui, elle oblige les individus à se débrouiller seuls, affaiblit les liens et remplace l’engagement humain par des règles et procédures. » L’autonomie fait donc peser sur chaque individu le poids d’une responsabilité démesurée. « On peut d’ailleurs y voir une nouvelle forme de violence sociale invisible », note la chercheuse.
« Cet excès d’autonomie conduit à ne plus penser le monde qu’à partir de son propre nombril, avec pour conséquence un seuil de tolérance à la contrainte très faible. »
Georges Gaillard, psychanalyste et professeur en psychologie et psychopathologie clinique à l’Université Lumière Lyon 2
« L’individu contemporain semble vouloir se délier de toute contrainte, de toute dette, de tout lien à l’autre, ajoute Georges Gaillard. Cet excès d’autonomie conduit à ne plus penser le monde qu’à partir de son propre nombril, avec pour conséquence un seuil de tolérance à la contrainte très faible. »
D’autre part, si l’autonomie moderne promet la liberté, « nos existences n’ont cependant jamais été aussi dépendantes », poursuit le psychanalyste. Dépendantes d’infrastructures techniques, économiques, sociales. « L’exemple peut sembler trivial, mais sans GPS, sans réseau, combien d’entre nous seraient réellement capables de s’orienter ? Si Starlink cesse de fonctionner, nous sommes perdus », ajoute-t-il. Ces technologies donnent une impression d’indépendance tout en installant des dépendances invisibles et massives, « vis-à-vis d’outils technologiques, loin d’être politiquement « neutres », qui matérialisent l’idéologie néo-libérale », complète Gaia Barbieri.
Conséquences, à l’échelle de l’individu
« Lorsque tout devient affaire de choix personnels, la difficulté à réussir prend la forme d’une faute individuelle. »
Gaia Barbieri et Georges Gaillard
Si l’autonomie est un mirage, ses effets, eux, sont bien réels. À l’échelle de l’individu – ou « sujet », comme on dirait dans le jargon – nos deux spécialistes expliquent que ce « leurre » est à l’origine d’une pression considérable. « Lorsque tout devient affaire de choix personnels, la difficulté à réussir prend la forme d’une faute individuelle. » Fatigue, sentiment d’échec, épuisement, le sujet contemporain doit se définir, se réaliser, se distinguer. Seul. « On fabrique des individus responsables de tout, mais maîtres de presque rien », déplore Georges Gaillard.
Le mal-être, l’épuisement ou encore la mélancolie ne sont donc, selon nos psychologues, que les dégâts collatéraux d’une société hyperindividualiste. « On observe aujourd’hui une forte inflation des pathologies, et notamment des pathologies limites, souligne le psychanalyste, des sujets de plus en plus en situation d’errance. Privés de toute référence à un collectif, affranchis de cette dette d’altérité qui les inscrivait dans un lien, ils se replient davantage sur une revendication identitaire, et s’y épuisent. Lorsqu’on passe sa vie à tenter de répondre à la question « qui suis-je ? » dans un monde qui ne propose plus de repères extérieurs, le travail devient non seulement exténuant, mais aussi, oserais-je dire, désespérant. Une dynamique qui finit par mélancoliser. »
L’exemple LGBTQIA+
Pour Georges Gaillard, certaines revendications LGBTQIA+ illustrent parfois ce phénomène : « Chacun va revendiquer un trait de son fonctionnement comme étant l’identité à laquelle il ne faut surtout pas toucher. Comme si le sujet n’était pas composé d’une pluralité interne, comme si le sujet n’était pas complexe. Et en même temps, cela devient la lutte de tous contre tous. Cette focalisation sur le « moi » transforme parfois la quête identitaire en une lutte solitaire, où tout devient rivalité et où l’énergie du sujet s’épuise. » Et Gaia Barbieri de nuancer : « Certains aspects du mouvement LGBTQIA+ donnent parfois l’impression que l’on peut se construire entièrement seul, mais cette « autonomie » repose sur un trait minoritaire de l’identité, une sexualité qui ne rentre pas dans la norme hétérosexuelle, et qui est donc depuis longtemps discriminée et stigmatisée. Cette mise en avant de cet aspect de soi non hétéro-normé est en réalité une réponse à des siècles de mépris et d’exclusion. Aujourd’hui le pride permet de reprendre dignité et visibilité face à cette discrimination, c’est un moyen de transformer la honte socialement imposée en force. »
Conséquences à l’échelle de la société
À plus large échelle, l’autonomie moderne tend aussi à fragiliser les structures intermédiaires qui faisaient le lien entre individus et société. Syndicats, corps professionnels, institutions de médiation : autant de cadres qui organisaient la conflictualité et la solidarité. Leur affaiblissement laisse alors place à un face-à-face plus brut entre l’individu et le système social. L’autonomie, conçue comme émancipation, se mue alors en isolement et parfois en impuissance.
« Certains phénomènes politiques récents sont une manifestation frappante des dérives contemporaines de l’autonomie », observent les deux auteur·es, citant par exemple le mouvement des Gilets jaunes, dont le mot d’ordre emblématique « Nous ne voulons pas de représentants » illustre selon eux une forme d’autonomie poussée à l’extrême, « où toute instance intermédiaire devient suspecte ». Gaia Barbieri nuance toutefois : « Le mouvement des Gilets jaunes a émergé dans un contexte de grande désillusion des classes moyennes et populaires vis-à-vis de représentants politiques ayant systématiquement pillé la chose publique et ayant piétiné la dignité des travailleuses et travailleurs. Leur refus de se faire représenter est donc, certes, le symptôme d’un leurre d’autonomie, mais il s’inscrit aussi dans une démarche collective remarquable. La prise en compte des dépendances mutuelles et de la responsabilité collective (la solidarité, l’entraide et la construction d’une pensée commune quant à une société désirable) ont été des éléments centraux du mouvement des Gilets jaunes. »
À l’ère des crises écologiques et des interdépendances planétaires, l’idée d’un individu entièrement maître de sa trajectoire semble de plus en plus problématique. « Nous découvrons que nous dépendons d’écosystèmes, de dynamiques collectives, de conditions matérielles qui excèdent largement l’échelle individuelle, notent les deux collègues. Penser l’existence uniquement en termes d’autonomie personnelle accélère alors activement la course à la catastrophe. »
Repenser l’autonomie
Face aux illusions de l’autonomie contemporaine, Gaia Barbieri et Georges Gaillard insistent sur la nécessité de recréer des espaces de responsabilité collective. « Le sujet tout seul est perdu », rappelle le professeur. « L’enjeu n’est pas de supprimer l’autonomie, mais de la resituer, ajoute la chercheuse. Cela passe par des liens concrets, des collectifs réels, des « groupes territorialisés » qui se trouvent souvent « à la marge », mais aussi par la capacité à réinvestir la limite et la contrainte comme conditions mêmes de la vie commune. »
Ainsi, même si cela peut sembler contre-intuitif, « on ne devient autonome qu’à partir de liens. C’est parce que nous sommes inscrits dans des relations, des règles, des institutions que nous pouvons véritablement exercer une liberté. »
Une brève histoire de l’autonomie
L’autonomie n’a pas toujours signifié « se débrouiller seul ». Héritée des Lumières, elle désignait d’abord l’émancipation vis-à-vis des tutelles religieuses et traditionnelles. Devenir un sujet capable de raison et de jugement, dans un cadre collectif et politique. Dans les années 1960-1970, le terme prend une dimension critique et libératrice: s’affranchir des institutions jugées oppressives, conquérir des marges de liberté. À partir des années 1980, le sens glisse. L’autonomie devient une norme individuelle : autogestion, performance, responsabilité personnelle. Ce qui relevait d’un projet politique se transforme progressivement en impératif personnel.