Bigorexie : l’obsession du muscle peut cacher un trouble alimentaire

Les troubles du comportement alimentaire restent peu diagnostiqués chez les hommes. La quête d’un corps musclé peut être un signe d’alerte.

Parce qu’ils sont encore largement associés aux femmes, les troubles du comportement alimentaire restent peu diagnostiqués chez les hommes. La recherche d’un corps toujours plus musclé peut notamment être un signe d’alerte, explique la professeure Kerstin von Plessen, cheffe du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.  

« On observe relativement peu de jeunes hommes qui suivent des régimes pour être minces. La plupart cherchent au contraire à développer au maximum leur musculature, avec l’image de masculinité qui y est associée », constate Kerstin von Plessen, cheffe du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et professeure à la Faculté de biologie et de médecine de l’Unil. Ce comportement est l’un des signes de la bigorexie, qui se traduit aussi par un besoin compulsif de pratiquer une activité sportive. Une addiction qui peut dissimuler des troubles du comportement alimentaire (TCA) spécifiques aux hommes, comme le soutient un article de la Revue médicale suisse coécrit par la spécialiste. 

Car cette quête musculaire ne se limite pas à l’entraînement : elle s’accompagne d’un contrôle de l’alimentation et de l’apparence physique. « On parle aussi d’anorexie inversée. L’objectif est d’avoir un corps musclé avec le moins de masse grasse possible », précise Kerstin von Plessen. Régimes stricts, ruminations, observations prolongées de son corps dans le miroir ou encore comportement de purge : autant de manifestations qui peuvent également se retrouver dans les cas de TCA. 

Passer sous les radars 

Les TCA restent toutefois peu diagnostiqués chez les hommes. L’une des raisons est que ces troubles, à l’image de l’anorexie, sont encore largement associés aux femmes dans l’imaginaire collectif. « Cette focalisation sur le genre féminin se retrouve aussi dans les outils de détection, qui ont par exemple mentionné jusqu’à récemment l’absence de menstruations parmi les critères diagnostiques », souligne la psychiatre de l’enfant et de l’adolescent. Cette représentation contribue à entretenir un tabou autour de ces manifestations masculines, susceptible de dissuader les personnes concernées d’en parler et de limiter par conséquent la collecte de données scientifiques sur le sujet.  

Entre bigorexie et sport de haut niveau 

Des traits similaires à ceux de la bigorexie sont souvent recensés chez les sportif·ves de haut niveau. « L’enjeu pour les professionnel·les de la santé est de distinguer les personnes qui adoptent ces comportements pour améliorer leur performance sportive, et celles qui le font uniquement pour avoir un corps spécifique », explique Kerstin von Plessen. Une distinction pas toujours évidente dans un secteur où l’alimentation, le poids et la silhouette sont au cœur des préoccupations. « C’est souvent dans ces milieux sportifs que l’on retrouve le plus de personnes présentant des troubles du comportement alimentaire. »

Un corps musclé et la pratique intensive d’un sport bénéficient par ailleurs d’une plus grande acceptation sociale que le désir de minceur. Une valorisation qui peut également compliquer le repérage de ce comportement problématique. « Il faut être attentif à la notion de contrôle : c’est généralement cela qui aide à définir un TCA, relève la professeure. Dans les cas de bigorexie, l’activité sportive dépasse l’envie de pratiquer un sport et se transforme en une sorte d’obligation. Elle devient compulsive et échappe au contrôle de la personne. »

Les normes de masculinité 

Si elle impacte fortement le physique, la bigorexie, aussi nommée dysmorphie musculaire dans le système diagnostique, provient avant tout de mécanismes psychologiques. « Il y a une image du corps qui est fortement idéalisée et internalisée », explique la cheffe du Département de psychiatrie du CHUV. Les individus intègrent des standards de beauté, tout en ayant une perception tronquée de leur propre corps. « Ils ne seront jamais satisfaits et chercheront toujours à avoir le physique de quelqu’un d’autre. »

« Le plus important est de faire prendre conscience […] que les hommes peuvent, eux aussi, être touchés par des TCA. »

Kerstin von Plessen, cheffe du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent

Les idéaux corporels masculins, véhiculés par la société, contribuent alors à l’apparition de ces troubles. L’experte souligne le rôle des réseaux sociaux et la multiplication des contenus consacrés au fitness, qui renforcent la pression liée à l’apparence physique. « Au-delà des habitudes alimentaires, les comportements en ligne sont à prendre en compte par les professionnel·les de la santé », suggère la spécialiste, qui précise que les jeunes sont les premiers touchés. « Le cerveau des adolescents est plus sensible aux signaux d’autrui. Ils sont très dépendants de l’approbation de leur entourage. »

La fabrique du mâle alpha  

Si les réseaux sociaux contribuent à façonner les idéaux corporels, ils influencent aussi les représentations de la masculinité. Pour Kerstin von Plessen, un lien peut être établi entre la bigorexie et la manosphère, un ensemble de communautés en ligne qui diffusent des discours masculinistes. « La motivation qui accompagne cette prise de muscle est généralement de se sentir fort et dominant. Cela fait écho à la figure du mâle alpha, que l’on pensait peut-être avoir dépassée ces dernières années », observe avec inquiétude l’experte. Elle relève une focalisation croissante sur l’image de soi, au détriment des relations avec autrui. « Ces sphères en ligne mettent un fort accent sur le corps, mais aussi sur une vision très péjorative des jeunes femmes. » Ces représentations peuvent par ailleurs contribuer à éloigner les hommes des soins et compliquer la détection de la bigorexie, dans la mesure où ces mouvements tendent à assimiler la demande d’aide et la reconnaissance d’une souffrance psychologique à des signes de faiblesse. 

Un besoin d’adaptation

Kerstin von Plessen souligne une compréhension encore insuffisante des manifestations des troubles du comportement alimentaire spécifiques aux hommes. Pour la professeure, leur détection et leur prévention, tout comme la prise en charge des patients, devraient être adaptées aux particularités masculines, afin d’éviter tout sentiment de stigmatisation et d’isolement. « La classification de ces troubles mérite aussi d’être clarifiée pour améliorer leur détection : la bigorexie est aujourd’hui classée dans les troubles obsessionnels compulsifs et apparentés, et non parmi les TCA. »

La priorité reste toutefois le travail de sensibilisation. « Le plus important est de faire prendre conscience, autant dans le milieu de la santé que dans le reste de la société, que les hommes peuvent, eux aussi, être touchés par des TCA. »