Séminaire de narratologie contemporaine (CRAL)

 Organisé par Olivier Caïra (IUT Evry et EHESS), Thomas Conrad (ENS-PSL), Anne Duprat(Université de Picardie-Jules Vernes/IUF), Anaïs Goudmand (Sorbonne Université), et John Pier (Université de Tours et CRAL). Le séminaire se réunit tous les quinze jours, les 1er, 3e et 5e mardi du mois, de 16h à 18h à l’École Normale Supérieure – 45, rue d’Ulm, 75005 Paris – salle Celan.

2026-2027: Virtualités narratives

Quand y a-t-il récit ? Pour qui, dans quel contexte, en fonction de quelles attentes, et à quel point, un objet peut-il devenir un récit / faire récit / fonctionner comme un récit / être considéré comme narratif / devenir narratif ? Poser la question en termes de degrés de narrativité (plutôt que de se demander « ce qu’est un récit ») revient à concevoir le récit non pas en fonction de ses éléments constitutifs (événements, séquences, actants, structures, etc.), mais comme une virtualité ou une potentialité en attente d’actualisation par ses destinataires. L’expérience du récit ne se réduit pas à ce qui est effectivement raconté : elle est tissée d’hypothèses, d’attentes, de dénouements qui auraient pu advenir, de scénarios contrefactuels, d’interprétations concurrentes. 

Le séminaire 2026-2027 se donne pour enjeu d’explorer ces virtualités narratives en abordant le récit comme une poétique des possibles, selon trois axes qui articulent différentes significations du terme :

1) Les virtualités narratives comme possibilité du récit, comme la potentialité de quelque chose de devenir narratif. L’idée évoque l’energeia de l’Antiquité grecque, la « force en action », le fait d’être « en acte ». Quels situations, événements, expériences, sans être spontanément conçus comme narratifs, peuvent devenir récit ? On pense aussi à l’émergence du narratif ainsi qu’aux travaux de David Herman sur la narrativité, à ceux de Monika Fludernik consacrés à l’expérientialité, à la notion de tellability développée par William Labov, ou encore à la théorie des textes possibles de Michel Charles, sans oublier certaines nouvelles de Borges qui nous invitent à penser le récit comme un champ de virtualités interprétatives plutôt que comme un objet constitué. On pourra ainsi s’intéresser à la compétence cognitive qui consiste à faire récit à partir d’amorces minimales, telles qu’une image, une anecdote, voire un échange avec un agent conversationnel.

2) Les virtualités du récit, c’est-à-dire les possibles ouverts et organisés par le récit. Tout récit est enveloppé d’un halo de situations virtuelles que le lecteur imagine ou prévoit, que le narrateur déclare possibles ou impossibles, que les personnages craignent ou désirent. C’est dans ce foisonnement de situations indéterminées, plutôt que dans une séquence linéaire d’événements, que se déploie la tension narrative analysée par Meir Sternberg et Raphaël Baroni : le suspense naît moins de ce qui arrive que de ce qui pourrait arriver. Dans certains cas, ces virtualités sont explicitement formulées et parfois même formalisées : diverses pistes explorées par les enquêteurs dans les romans policiers jusqu’au dénouement, scénarios projetés par des personnages comme Emma Bovary, embranchements des uchronies ou des récits à mondes multiples, choix multiples des jeux vidéo ou des livres dont vous êtes le héros, fanfictions qui développent des intrigues alternatives… Cet axe permettra ainsi d’envisager des notions telles que le disnarré, le dénarré ou l’inénarré (Gerald Prince, Franck Wagner), les ellipses et paralipses (Gérard Genette), les implicites narratifs, les parafictionnalisations (Richard Saint-Gelais) et les mondes possibles conçus non comme des univers clos, mais comme des outils pour penser les modalités du possible dans le récit (Lubomír Doležel, Marie-Laure Ryan). Plus généralement, il s’agira d’interroger le rôle de l’implicite et du potentiel dans le déroulement du narratif.

3) Les récits en contexte virtuel. Comme le rappelle Marie-Laure Ryan, le numérique propose des matrices d’histoires simulées, manipulables par l’utilisateur : les jeux vidéo, les environnements de réalité virtuelle, les simulations interactives ou les récits produits avec des IA invitent à repenser les rapports entre narration, immersion et simulation. Ainsi, dans les récits conversationnels produits par des modèles de langage, le récit est en quelque sorte calculé et négocié au cours même de son énonciation. À la lumière de ces récents développements, on cherchera à faire dialoguer les analyses de Jean-Marie Schaeffer sur la fiction comme simulation avec les recherches contemporaines sur les mondes virtuels, les récits interactifs et les dispositifs génératifs : le virtuel ne se dessine plus uniquement comme l’horizon interprétatif du récit, mais constitue le contexte natif de sa création et de son expérience.

La notion de virtualité, entendue non comme un épiphénomène, mais comme un déclencheur potentiel du narratif, offre ainsi un cadre pour penser les nouvelles modalités du récit (médias numériques, les dispositifs interactifs et les IA génératives…) aussi bien que les pluralités interprétatives. Les différentes interventions pourront ainsi redonner toute leur place à la dynamique de l’actualisation et de l’appropriation narrative par les lecteurs, spectateurs, joueurs et fans, ainsi qu’aux infléchissements et aux frictions qui accompagnent la circulation socioculturelle des récits. 


Programme des séances

Mardi 20 octobre
Thomas Conrad
(École Normale Supérieure – PSL)
« La partie immergée du récit » 

Mardi 3 novembre
Maxime Decout
(Sorbonne Université)
« Comment lire les livres qui n’existent pas ? »

Mardi 17 novembre
Juulia Jaulimo
(Université de Californie, Berkeley)
« On the Limits of Fictional Narrativity »

Mardi 1 décembre
Bounthavy Suvilay
(Université de Lille)
« Rectifier l’Histoire, actualiser le possible : Canon, virtualités et tension narrative dans Tactics Ogre et Dragon Ball Xenoverse »?

Mardi 15 décembre
Olivier Caïra
(IUT Evry et EHESS)
« Chat de Tchekhov et fusil de Schrödinger : quelques virtualités narratives dans le jeu de rôle sur table »

Mardi 19 janvier
Émeline Marquis
(CNRS/PSL, Paris)
« Virtualités narratives dans la fiction épistolaire antique »

Mardi 23 février
Sylvie Patron (Université Paris Cité), Anaïs Goudmand (Sorbonne Université), Olivier Caïra (IUT Ivry et EHESS), Molly Andrews (University College de Londres et Université de la ville de New York), Michelle Fine (Université de la Ville de New York ; sous réserve)
Table ronde à l’occasion de la parution de Les Contre-récits : un nouveau paradigme pour l’étude du récit et de l’agentivité narrative (Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2027)

Mardi 2 mars
Anne Duprat
(Université de Picardie-Jules Verne/IUF)
« Fictions artificielles : IA Gen et récit virtuel »

Mardi 16 mars
John Pier
(Université de Tours et CRAL)
« Le Récit et la flèche du temps »

Mardi 30 mars
Fanny Barnabé
(Université de Namur)
« Narration, médiatisation, spectacle : les transformations du récit vidéoludique dans le streaming sur Twitch »

Mardi 20 avril
Marie-Laure Ryan
(Independent Scholar, Colorado)
« Le virtuel et le récit après un quart de siècle »

Mardi 4 mai
Karin Kukkonen 
(Université d’Oslo)
« Creative virtualities: Contingency in literary writing »