La fabrique d’un homme nouveau : réflexion sur les gueules cassées

Figures emblématiques de la violence technologique de la Grande Guerre (1914 – 1918), les gueules cassées – loin de représenter d’uniques objets de compassion – symbolisent notamment des sujets profondément marqués dans leur chair et leurs identités. Plus précisément, ces hommes aux visages mutilés incarnent activement des représentations mouvantes spécifiques au XXe siècle comme la fabrique médicale et sociale du corps, la construction de soi, ou encore la visibilité et portée symbolique dans l’espace social. C’est pourquoi, dans une perspective socio-historique, il est alors intéressant de relever ces enjeux dont les résonances se perpétuent de l’après-guerre jusqu’au XXIe siècle.

Dans le cadre de ce cours, dispensé lors du semestre d’automne 2024, les étudiant·e·s développent une enquête autour d’un thème choisi collectivement, apprennent à réaliser une recherche documentaire, à analyser des sources primaires et à produire un travail écrit original contribuant à un projet commun.

L’homme, et non l’être humain mais bien l’homme masculinisé, est un enjeu social. Il convient de préciser que l’écrit qui suit ne s’inscrit pas dans une sociologie du genre, mais relève plutôt d’une sociologie historique relative à la période de la Grande Guerre. Dans ce contexte, les enjeux liés aux constructions identitaires de ces hommes se perpétuent dans l’après-guerre et la compréhension de cette période continue de façonner un enjeu au XXIe siècle.

Envoyés au front, sous les balles et les nouvelles techniques destructrices de la période de 1914 à 1918, les hommes revenus intacts furent peu nombreux. Les dégâts, qu’ils soient physiques ou psychologiques, se trouvent alors en grand nombre ; une charge nouvelle pour la médecine, confrontée à des blessures corporelles jusqu’alors inédites. Se distingue alors ce que la médecine de guerre a appelé des mutilés de guerre, et non plus des blessés de guerre, longtemps relevés par l’historiographie. En effet, cette distinction semble peut-être anodine, mais relève en réalité de la présence d’une contre-histoire, où le terme blessé renvoie à une image romantique et héroïque, tandis que le mutilé évoque, au contraire, la terreur et l’incomplétude. D’autant plus, lorsque la mutilation touche au visage, ces figures démystifiées de la première guerre mondiale connaissent une iconographie quasiment inexistante dans les mémoires. C’est pourquoi, en parcourant des travaux de la médecine de guerre et en les rapportant à des réalisations esthétiques, notre analyse manifeste un intérêt de recherche sur l’implication sociale et historique de ces hommes renommés gueules cassées.

De fait, la citation « Quel genre d’homme devons-nous fabriquer ?» du Dr José Delgado (1915 – 2011) – un fervent partisan du contrôle de l’esprit et du corps – permet à l’analyse de soulever des questions en lien avec la manipulation de ces corps traumatisés (Delgado cit. in Denis-Morel, 2015 : 79). Comment ces individus, vantés par la propagande, sont-ils retournés à leurs foyers ? De quelle façon leurs blessures dé-figurantes ont-elles impacté leur intimité, et surtout, quels enjeux de reconstruction identitaires en ont découlé ?

Pour répondre à ces questions, l’analyse tentera de rendre compte en quoi leurs identités ont connu des transformations et comment elles ont été modifiées et (re)façonnées tour à tour, relevant de l’impact social et personnel imposé à ces hommes.

Ni tout à fait vivant, ni tout à fait entier

Selon les statistiques de 2018 relevées par Claire Maingon dans Mains coupées sur paupières closes : blessures, mutilations subies et sublimées des artistes en guerre (1914-1930), la Première Guerre mondiale a produit en tout 33,9 millions d’infirmes (Maingon, 2018 : 8). En France, sur 6’515’200 hommes revenus du champ de bataille, 2’800’000 sont blessés, dont 700’000 mutilés. Concrètement, fin 1918 le pays compte 1’500’000 invalides. De même pour l’Allemagne, dont 2,7 millions de soldats restent estropiés à vie d’un ou plusieurs membres, et pour le cas de l’Angleterre, 12,3 % de ses hommes reviennent avec un handicap permanent (Maingon, 2018 : 8). Par conséquent, cet amas de chiffres – et pour ne pas dire de chairs – dépeint non seulement « une période de la vie où les bras et les jambes se perdaient », comme le dirait Camus, mais illustre surtout la violence de la Grande Guerre (Biard cité, Maingon, 2018 : 8 – 10).

Ill. 1 Auteur inconnu, Les « gueules cassées » présentes à Versailles le 28 juin 1919 (source: Wikimedia)

Comme le relève cette photographie de 1919, la blessure physique devient indétournable et inévitablement visible ; l’individu mutilé devient alors méconnaissable et son identité bouleversée. Parmi ces altérations multiples, les hommes dont le visage est atteint sont symboliquement nommés les gueules cassées. Ce qualificatif, forgé en 1921 par le colonel Picot (1862–1938), porte en lui une forme de stigmatisation et participe à un réductionnisme identitaire. En effet, en les nommant par leur blessure, la société occulte leur individualité et leur parcours, les assignant à une catégorie sociale à part, marginale et définie uniquement par la trace visible de la guerre. C’est pourquoi il est intéressant, pour la suite de notre analyse, de s’arrêter sur cette oscillation qui émerge de la Première Guerre mondiale : obstinée à exalter ses soldats au nom de la nation, la guerre sacrifie pourtant l’individu qu’elle prétend glorifier.

Initialement, sur le champ de bataille, les gueules cassées étaient jugés insauvables. Seulement, touchés par des blessures non-mortelles, ces hommes au visage déchiré survécurent en nombre. La nation se retrouve donc avec des hommes ayant servi au combat, maintenant invalides et nécessiteux de réinsérer la société. Dès lors, il fallut repenser non seulement leur place, mais aussi la manière de concevoir leur corps. À ce titre, émerge au XXe siècle de nouveaux champs de connaissance qui participent à cette transformation du regard.

La médecine, par exemple, dut rapidement s’adapter avec le développement, dans un temps bref, de la chirurgie maxillo-faciale en tant que discipline autonome. Son principal intérêt était de pallier les pertes de substances cutanées et osseuses, en développant diverses techniques opératoires et de greffes (Denis-Morel et al., 2015 : 109 – 110). Nous pouvons relever des noms de chirurgiens et de médecins français tels que Léon Dufourmentel (1884–1957), Alexis Carrel (1873–1944) ou encore Hippolyte Morestin (1869–1919). Les reconstructions pouvaient s’apparenter à l’image ci-dessous.

Ill. 2 Auteur inconnu, File : Plastic surgery, 1917-1919 (source: Wikimedia)

« Nous entendons par indifférence, l’action de la société d’après-guerre à accorder davantage d’importance à apaiser le regard de l’autre, plutôt qu’à la réhabilitation psychique de l’individu blessé. »

De ces avancées cliniques reste cependant une vision dualiste moderne de l’être humain, où le corps est réduit à un matériau uniquement à réparer. Cette coexistence non miscible qui oppose l’esprit de l’homme à son propre corps engendre, selon le sociologue David Le Breton, une volonté collective de l’oubli (Le Breton cit. in Bourquin et al., 2015 : 394 – 396). Nous entendons par indifférence, l’action de la société d’Après-guerre à porter d’avantage d’importance à apaiser le regard de l’autre, plutôt qu’à la réhabilitation psychique de l’individu blessé. Si la médecine permet désormais de soigner médicalement les visages détruits, ces interventions résonnent néanmoins avec une perte de reconnaissance sociale (Denis-Morel et al., 2015 : 107). Effectivement, l’étymologie du mot « visage » renvoie à la vision, à la matérialisation de son identité distincte par le regard des autres. Perdre la moitié de son visage, ou simplement un signe distinctif de ce dernier, ramène à perdre son souvenir dans le monde social. Dans le cas des gueules cassées, l’individu, réduit à n’être que chair à canon, perd son égalité et son passé (Denis-Morel et al., 2015 : 107). C’est pourquoi, le corps ne peut être dissocié dans cette analyse d’une conception du corps comme un être poreux, traversé par la parole, le psychisme et le regard des autres, demandant une attention plus que particulière au ressenti à la suite de la réinsertion sociale de ces hommes, plus qu’à leur réadaptation pratique et esthétique (Gehrhardt, 2013 : 268). La citation qui suit donne l’impulsion première qui a permis d’explorer cette voie d’analyse :

« Parfaitement, c’est moi ; les Boches avaient eu beau m’abîmer le portrait, le docteur leur a fait la nique. Il m’a fabriqué, comme vous le voyez, une g…. très potable. Je crois qu’il m’a même embelli et qu’on me trouvera plus chouette, là-bas au pays, lorsque j’y retournerai après la guerre. » (Chevallier, 2021)

Quelle utilité pour un soldat qui ne sert plus à la guerre ?

Après la Grande Guerre, les nations vont essayer tant bien que mal de fondre les gueules cassées dans la foule du peuple (Renucci, 2003 : 106). Il va être nécessaire de réintroduire ces hommes dans la société. Il va être question, à l’aide de différents artifices, de leur redonner une personnalité en leur créant une image masculinisante afin de les dépeindre comme des hommes utiles, capables et valorisés.

Le masque est alors pensé afin de redonner une certaine esthétique aux gueules cassées, simplifiant la tâche de réinsertion de ces hommes – de dissimuler leurs déformations –, en résumé, de faciliter leur réintégration. Le médecin, sculpteur et enseignant Robert Tait McKenzie (1867–1938), explique que ces masques créent une illusion complète de normalité lorsque quiconque se retrouve à quelques mètres de ceux-ci. Dès lors, les hommes appareillés peuvent tenir des postes de chauffeurs, de portiers, de commis ou d’autres types de professions impliquant nécessairement des interactions sociales. Il explique que les masques permettent à ces braves hommes de ne pas faire face à une réaction pouvant être blessante de la part des passants ; ils sont aptes à travailler avec tranquillité, sans être dévisagés (Gehrhardt, 2013 : 273). Ces masques aspirent à se rapprocher de l’ancienne image des blessés du visage et sont principalement utiles aux mutilés qui ont des traits grossiers, même après plusieurs interventions chirurgicales.

Ill. 3 Nicholls, n.d, The Development of Reconstructive Plastic Surgery during the First World War, Imperial War Museum collection (source: Wikimedia)

En effet, ce camouflage de blessures de guerre est pensé comme un artifice permettant aux soldats d’oublier leur nouvelle apparence et, de fait, de restaurer leurs personnes telles qu’elles étaient avant les tranchées (Gehrhardt, 2013 : 271). Anna Coleman Ladd (1878 – 1939), l’une des sculpteur·ice·s de ces masques, affirme :

« Mon objectif n’est pas seulement de fournir à un homme un masque pour cacher son affreuse mutilation, mais de mettre dans le masque une part de cet homme, c’est-à-dire l’homme qu’il était avant la tragédie. » (Maingon, 2014 : 217)

Dans ce discours, Ladd prône le retour à une vie antérieure, à un regain de vie des mutilés que permet l’accès aux masques (Ackerman, 2016 : 11). Cela peut être lu comme une tentative de camouflage des horreurs de la guerre : il s’agit alors de déguiser un visage devenu tabou en ce qu’il rappelle une période destructrice. Ainsi, le masque peut être vu comme un dispositif permettant de gommer une réalité qui menace l’ordre social d’après la Grande Guerre (Ackerman, 2016 : 20).

Les masques, bien qu’étant créés comme tentatives de « réparation sociale », ne sont en fait que de simples artéfacts incapables de réellement modifier ce qu’inspirent les gueules cassées. Leur réalité dérangeante est toujours bien présente :

« Avoir été un homme, avoir mis toutes ses forces à réaliser en plein ce que ce mot veut dire et n’être plus que ça. Un objet de terreur pour son propre enfant, une charge quotidienne pour sa femme, une honte pour l’humanité. Laissez-moi mourir. » (Rémi, 1942 : 110)

Dans ce contexte, Otto Dix, peintre allemand, s’impose comme figure représentatrice des gueules cassées (Maingon, 2014 : conclusion sans pagination). En effet, alors que les mutilés de guerre ont pour habitude d’être érigés en héros et, de fait, de conduire autrui à éprouver de la sympathie ou de la reconnaissance envers eux, Otto Dix peint cette réalité bien différente : il démontre que le masque peine à atténuer les difficultés d’intégration que les gueules cassées affrontent au quotidien (Delaporte, 2001 : 160). Son œuvre Les Joueurs de skat ou Mutilés de guerre jouant aux cartes (1920) montre trois hommes autour d’une table, jouant aux cartes – comme le stipule le titre – dans ce qui semble être une brasserie. Sa démarche n’embellit pas ces gueules cassées : bien que certains traits ou autres attirails ne relatent pas complètement de la réalité, Otto Dix dépeint les rencontres effectives qu’autrui pourrait faire au détour d’un bar. Ces trois hommes ont des traits tirés, la peau rosée et bosselée, des membres manquants, des tuyaux et autres morceaux de ferraille complètent certaines parties de leurs corps. Ses œuvres s’opposent ainsi à l’héroïsation classique et romantique des mutilés de guerre et dépeignent la réalité d’une difficile réintégration sociale.

L’élément primordial d’une réinsertion sociale réussie est la nécessité pour les gueules cassées de se recréer une identité. Ne pouvant pas retrouver leur identité passée, ils sont ramenés à leur présent à chaque étape et contexte de leur vie. Il faut donc qu’ils s’acceptent tels qu’ils sont, cela s’avérant être extrêmement complexe. De fait, bien que leur blessure au visage soit en premier lieu un traumatisme physique, son impact psychologique est d’autant plus important. Comme Joanne Bourke l’explique, « perdre son visage est, en partie, perdre son identité » (Bourke, 2016 : 269)1. Les blessures de la face effacent les traits individuels des victimes de la guerre et viennent donc perturber leur reconnaissance et leur appartenance au sein d’une communauté (Bourke, 2016 : 269). Cet investissement d’une identité nouvelle est d’autant plus complexe lorsque les proches des gueules cassées les rejettent. Ils se retrouvent alors délaissés, comme dans ce poème, et doivent survivre seuls à cette découverte de soi:

« Jolie petite aimée

Te souviens-tu du jour

Où de tes doigts de fée

Tu fis naître l’amour

Hélas quand je revins

Avec sur mon visage

Le sceau que le destin

Voulut de mon courage

Tu ne vis plus en moi

Qu’un simple mutilé

Très glorieux soit,

Mais qu’on ne peut aimer

Souffrir dans mon amour

Non, j’aurai dû mourir

Et dans ton âme alors

L’homme que tu aimais

Aurait grandi encore

Et ne serait plus laid. » (Pierre, 1950 : 14)

Dans ce poème, l’auteur se retrouve seul, sa bien-aimée l’ayant laissé après avoir constaté l’étendue de ses blessures et, dans son désarroi, dit préférer la mort à la vie. Ici, est explicitée la difficulté à laquelle les gueules cassées sont confrontés lors d’un retour en société. Le masque est donc pensé comme l’une des premières approches permettant aux gueules cassées de s’insérer dans la société plus simplement et rapidement en privilégiant le camouflage afin de ne pas effrayer plutôt que l’acceptation et la normalisation des défigurations. L’idée qui sous-tend cette pratique est celle de l’effacement de la mémoire de la blessure, de la guerre, et donc, de restaurer une personnalité perdue (Bourke, 2016 : 271). Il permettrait de dissimuler la vraie identité de leurs porteurs, couvrant leurs visages et produisant une illusion de sérénité, pour finalement pouvoir se dissimuler au sein du reste de la société sans être défiguré (Bourke, 2016 : 279). Cependant, ces masques font basculer leurs propriétaires dans la sphère de l’inhumain. Illusion d’une identité véritable, ces hommes ne peuvent pas transmettre d’expressions (Ackerman, 2016 : 18). Leurs visages sont pétrifiés, impassibles ; en effet, lorsqu’ils portent un masque, les mutilés n’ont pas vraiment leur visage, ils sont cantonnés à un simulacre de leur ancienne apparence et personnalité et ne peuvent pas se dévoiler (Bourke, 2016 : 278). Ils restent aliénés à eux-mêmes. Cette aliénation peut être comprise selon la définition de Marx qui la rapporte au domaine du travail, notamment chez les prolétaires travaillant dans de grandes industries. Chez Marx, l’activité de l’ouvrier·ère n’est plus la sienne, elle appartient à un·e autre et c’est cela qui le ou la mène à une perte de soi (Marx, 1972 : 59). Cette perte de soi c’est ce que nous pouvons appeler aliénation. Chez les gueules cassées, c’est une aliénation de soi par une apparence stigmatisée qui est en jeu. Lorsqu’ils reviennent du front, ces hommes ont un nouvel attribut qui va les mettre dans une position de discrédit profond vis-à-vis du reste de la société (Goffman, 2012 : 13). Celle-ci va être peu respectueuse et manquer de considération envers eux ce qui va les mener à intérioriser ce stigmate comme étant justifié (Goffman, 2012 : 19). C’est dans ce contexte qu’ils se retrouvent étrangers à eux-mêmes, coincés entre leur apparence passée, signifiant l’absence de changement tout en les ramenant à une réalité difficilement acceptable.

… un nouvel emblème de masculinité

Les gueules cassées sont tiraillés entre bouffonnerie et hommage, se voient romantisés par les sociétés ; principalement au travers du désir féminin accompagné de la désirabilité masculine immatérielle – les hommes étant moins cantonnés à une beauté physique indispensable (Delaporte, 2001 : 164-166). Il est donc primordial d’instaurer chez les femmes un devoir moral d’empathie ainsi que de sympathie et de faire des corps mutilés des objets de désir (Bourke, 2016 : 6). Le discours emprunté exprime alors le corps des mutilés non pas comme déformé ou défectif, mais plutôt comme celui de jeunes hommes forts, virils, en pleine santé ayant malheureusement subi d’atroces souffrances en exerçant leur devoir patriotique. Ils sont donc, certes, des mutilés, mais ce sont surtout des guerriers (Bourke, 2016 : 5). En effet, les femmes sont encouragées à rejeter sexuellement ceux qui auraient été jugés trop maladifs ou chétifs lors du recrutement et, de fait, à valoriser ceux qui ont eu l’honneur de servir leur patrie. Certains courriers administratifs en Angleterre stipulent :

« Il était d’une importance capitale que l’éducation des familles ne soit pas limitée à ceux dont les défauts physiques les ont rendus inutiles en tant que soldats. »(Anon cité, Bourke, 2016 : 13)2

En d’autres termes, ce propos met en avant une hiérarchisation des hommes, selon leur valeur perçue dans des rôles militaires et sociaux. Elle reflète une préoccupation pour la procréation et la transmission des générations ; il est primordial que des femmes se reproduisent avec des gueules cassées car, bien que physiquement moins attrayants, ceux-ci sont dotés de qualités masculines supplémentaires que le service militaire pourvoit. Concrètement, ces enfants hériteraient des caractéristiques supérieures de leurs pères, telles que le courage ou encore la valeur (Bourke, 2016 : 13). Dès lors, il est attendu des gueules cassées qu’ils servent à la société d’une seconde façon, au travers de la production d’une lignée qui pourra, à son tour, servir à la société. En se penchant sur le taux de natalité de l’Après-guerre calculé par l’INSEE, il est possible de noter que le pari semble avoir été relevé : alors qu’en 1916 le taux de natalité est au plus bas – avec 384’700 naissances – en 1920, 838’100 nouvelles naissances sont comptabilisées en France. Il est cependant important de noter que ces chiffres ne spécifient pas le pourcentage de gueules cassées devenus parents, ils ne peuvent donc pas prouver que l’imaginaire de virilité construit autour de ces figures soit efficace, mais peut tout de même dénoter une explosion des naissances une fois les hommes revenus des fronts ; certains d’entre eux étant des gueules cassées sont donc certainement devenus pères.

« Ainsi, la réinsertion des gueules cassées revêt une dimension sociale, en ce qu’elle vise non seulement un retour à une forme de normalité, mais également la valorisation et la promotion d’un idéal de masculinité au service d’une nation. »

Ainsi, la réinsertion des gueules cassées revêt une dimension sociale. Elle vise non seulement un retour à une forme de normalité, mais également la valorisation et la promotion d’un idéal de masculinité au service d’une nation. Oscillant donc entre invisibilisation des séquelles et sur-visibilité d’attributs virils, les différents dispositifs de réinsertion des gueules cassées donne à voir des préoccupations sociales et sociétales qui délaisse toute forme d’aide individuelle, au-delà des interventions chirurgicales. Le tableau L’Origine de la guerre – inspiré de l’œuvre L’Origine du monde de Gustave Courbet (1819 – 1877) dans une vocation de détournement artistique et féministe – de Mireille Porte (1947–) dite ORLAN nous permet effectivement de démontrer que quelles que soient leurs mutilations faciales, ces mutilés restent des hommes – le sexe biologique, ici, comme marqueur symbolique de leur masculinité. En ce sens, bien que l’analyse démontre que leur individualité tend à s’effacer dans la masse – les gueules cassées étant regroupés dans une seule et même réalité –, ceux-ci demeurent symboliquement des êtres de la guerre – et donc masculins. L’Origine de la guerre, montrant frontalement un sexe masculin, tout en faisant référence à la guerre, nous permet d’illustrer le paradoxe selon lequel le visage – qu’il soit gueule cassée ou non, se référant à un héros ou un blessé –, a été dépersonnalisé par une société d’Après-guerre, pour ne synthétiser les dégâts de la guerre que dans un sexe masculin. La guerre crée donc une rupture dans la vie ainsi que dans les relations des gueules cassées ; les hommes défigurés sont, certes, aliénés et stigmatisés des autres, mais aussi et surtout à eux-mêmes (Gehrhardt, 2013 : 279).

Les questionnements identitaires contemporains

Toujours sur notre même lancée, nous choisissons de resserrer encore notre analyse autour de ce que ces corps transformés permettent de penser. Car si la Grande Guerre nous confronte à la violence infligée aux visages et aux identités, elle ouvre également la voie à une série de mutations techniques, sociales et symboliques qui marquent profondément le XXe siècle.

Retraçons le devenir des progrès techniques. Amorcés pendant la Première Guerre mondiale, ces derniers ont permis par la suite des avancées considérables dans la reconstruction du visage humain, ouvrant la voie à deux usages contemporains de la chirurgie : d’une part, l’amélioration constante de la chirurgie réparatrice, orientée vers le soin ; d’autre part, le développement de la chirurgie dite esthétique, qui s’attache désormais à transformer le corps selon des normes individuelles mais souvent socialement préconçues par la société et ses attentes de beauté. Ces deux branches, bien que distinctes dans leurs finalités, partagent bel et bien un socle technique issu des pratiques de guerre et traduisent un glissement du nécessaire vers le volontaire, du soin à l’optimisation (Le Breton cit. in Bourquin, 2015 : 394 – 396).

« Car si la guerre a imposé des transformations physiques imposées, les avancées techniques permettent désormais des métamorphoses conscientes et choisies, qui redéfinissent notre rapport à l’identité, au visage et à la norme. »

Pourtant, certains discours contemporains appellent à une déculturation et une dénaturalisation du corps humain (Bourquin, 2015 : 394 – 396). Il ne s’agirait plus seulement d’améliorer le corps, mais bien de l’augmenter, en le dotant d’implants – internes ou externes –, de prothèses et autres éléments, ce que Le Breton nomme technocorps ou d’un homo technologicus, parfois même envisagé comme posthumain (Bourquin, 2015 : 394 – 396). Dans cette perspective, la matière organique devient un obstacle à dépasser vers un corps perçu comme détachable du soi – obsolète. Cette logique transparaît dans les usages actuels de la chirurgie du visage, devenu un outil au service d’un choix personnel. C’est précisément cette possibilité de choix – entre subir, réparer, transformer ou augmenter – qui constitue notre dernière réflexion. Car si la guerre a imposé des transformations physiques imposées, les avancées techniques permettent désormais des métamorphoses conscientes et choisies, qui redéfinissent notre rapport à l’identité, au visage et à la norme.

Au XXe siècle, lorsque les gueules cassées étaient confrontés à une défiguration, leur image de soi était longtemps tenue à distance. En effet, dans les hôpitaux, les miroirs étaient souvent cachés jusqu’à ce que les patients soient jugés apte à affronter leur propre reflet. C’est cette préconception qui permet à des artistes du XXIe siècle, comme ORLAN, d’incarner une bascule. Bien qu’elle ne soit ni sociologue, ni gueule cassée, son travail – fondé sur la chirurgie comme outil de création artistique – prolonge les techniques issues de la médecine de guerre et permet à notre étude de s’orienter vers une esthétique critique qui, de nos jours, voit le visage comme un terrain malléable, ouvert à l’exploration directe de l’image de soi permettant de questionner les limites du corps.

Ses œuvres, comme Question de miroir ou Parodie make-up au miroir (1993), questionnent les normes du beau, de l’identité et du regard. Le regard, qu’il s’agisse ici du sien ou celui des autres, évoque les mécanismes de reconnaissance au cœur du parcours des blessés de la face. En se mettant dans son œuvre face à un miroir, ce dernier devient alors le symbole d’un affrontement avec soi-même, entre altérité et reconstruction. Ses déformations faciales, volontairement visibles et réalisées par l’ajout de matière – que ça soit chirurgicalement ou par le modelage de pâte –, résonnent directement avec les prothèses du début du XXe siècle abordées précédemment. Alors que ces dernières étaient des objets techniques symboliques conçus pour réparer sans vraiment montrer, ORLAN fait de la transformation un geste revendiqué. Elle rend visible ce que la société tend à cacher : le non-conforme, la laideur, l’artifice. Ainsi, là où les gueules cassées étaient censés se fondre à nouveau dans la société, l’artiste, elle, accentue l’altération comme acte esthétique et politique. De fait, en détournant les outils de la chirurgie réparatrice, mais aussi en les utilisant simplement dans un temps postérieur, ORLAN révèle combien la technologie du corps est devenue un vecteur de normes, à accepter, interroger ou subvertir.

Conclusion

Les gueules cassées, loin de représenter de simples sujets de compassion, nous permettent une analyse riche. En effet, ces hommes au visage mutilé par la Grande guerre ne sont pas uniquement passifs, mais incarnent activement des représentations mouvantes spécifiques au XXe siècle.

Partant du rappel de la période difficile de la Première Guerre mondiale, notre analyse relève des stigmates rattachés à ces hommes. Premièrement vus comme un support d’innovations techniques médicales, les gueules cassées incarnent rapidement un symptôme de société malade qui peine à les réinsérer dans une vie d’homme, de père, d’ouvrier ou de tout autre facteur d’individualité. Ainsi, bien qu’utiles pour le développement de la médecine maxillo-faciale, ils incarnent et ouvrent à une réflexion plus large qui s’articule autour de la notion de virilité héroïque et guerrière qui leur est attachée. En effet, le contexte cherchant à retrouver pour ces hommes une utilité immédiate en dehors du front, il pousse, par réaction, à l’effacement de l’aspect individuel et mental de ces hommes invalides. Se perd alors, dans cette volonté de réinsertion, l’aspect social. en héroïsant leur état, au travers des masques et des discours glorifiant leurs services, leur réintégration les détourne – voire les invisibilise. De fait, par la valorisation d’attributs symboliques et physiques masculins, la société place au centre une identité de genre spécifiquement guerrière qui dépasse les séquelles émotionnelles d’un tel changement identitaire.

Ainsi, portant spécifiquement sur la manière de penser l’identité de ces hommes, notre analyse traverse l’histoire de cette réinsertion et l’histoire des technologies médicales de guerre afin de considérer la figure des gueules cassées comme un déplacement du regard sur le corps. Le corps mutilé passe à un corps dit reconstruit au XXe siècle, jusqu’à devenir un terrain d’expérimentation esthétique au XXIe siècle. Le visage, autrefois vecteur de reconnaissance, devient alors un support d’expression ou d’optimisation que tout un chacun est capable de mobiliser.

Si la guerre a imposé des modifications physiques obligatoires, elle a aussi amorcé des avancées techniques et symboliques durables, ouvrant sur une nouvelle manière de penser la construction de soi, la visibilité et le pouvoir symboliques du corps dans l’espace social.

  1. Traduction par nos soins de “ To lose one’s face is, in part, to lose one’s identity.
  2. Traduction par nos soins de : “It was of the utmost importance that the rearing of families should not be confined to those whose physical defects have made them useless as soldiers”.

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Image: Nicholls, n.d, The Development of Reconstructive Plastic Surgery during the First World War, Imperial War Museum collection (Wikimedia)