Immortels stéréotypes

Par Jonas Parson

Une critique du spectacle :
Immortels / de Nasser Djemaï / mise en scène Nasser Djemaï / Théâtre de Vidy du 21 janvier au 2 février 2014

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© Mario Del Curto

Dans Immortels, Nasser Djemaï veut montrer les préoccupations et les crises d’identité d’un groupe de jeunes d’aujourd’hui à l’orée de l’âge adulte : stéréotypes et éléments convenus, dans une pièce qui peine à convaincre.

Dès le début de la pièce, l’exposition se faisant en voix off et les sept comédiens se découpant sur un fond lumineux, Nasser Djemaï montre sa maîtrise dans la construction d’instants scéniques frappants. Entre une scénographie efficace – quelques meubles apportés et retirés par les comédiens, un jeu très intéressant de voilement/dévoilement grâce à un rideau en milieu de scène, agrémenté de projections vidéos – et une direction des comédiens de type chorégraphique, se crée un univers visuel séduisant. La puissante simplicité de la première scène est d’ailleurs reprise en écho par la dernière, constituée par une image très poétique – tant au niveau formel que symbolique : le blouson du jeune homme dont la mort hante la pièce s’envole vers le ciel, permettant enfin à son petit frère d’exister pour lui-même.

Malgré ces quelques scènes plaisantes qui ponctuent la pièce – ses moments les plus abstraits par ailleurs – Immortels peine à convaincre. Le metteur en scène français nous offre sa vision des jeunes d’aujourd’hui – ils ont entre 18 et 20 ans -, de leurs problèmes et réactions face aux tumultes du monde « réel ». Mais sa volonté de créer des personnages mythologiques, à l’instar du théâtre grec qu’il affectionne, ne réussit pas et ce sont plutôt des stéréotypes vivants qu’il nous propose. Certes, le rôle de la fiction est de proposer un monde qui n’est pas celui du réel, mais qui permet de le confronter, en concentrant un certain nombre de ses traits saillants dans un nombre réduit de personnages et d’événements. Mais Nasser Djemaï accumule tant d’images convenues que ses personnages en deviennent caricaturaux.

Un sujet touchant

Le matériau choisi est pourtant prometteur. La pièce se construit autour d’un événement terrible, la mort de Samuel, retrouvé mort au bas d’un immeuble, fortement alcoolisé. Un an après sa mort, son petit frère, Joachim, décide d’aller trouver ses amis – un groupe de six jeunes qui eux aussi essayent de continuer à vivre après cet événement tragique – pour donner un sens à sa mort et permettre un possible deuil. Confronté à différentes réactions de la part de ces jeunes, de Fausto qui l’évite à William qui finit par le confondre avec Samuel lui-même, Joachim se transforme petit à petit en copie de son grand frère, dans l’ombre duquel il a toujours vécu à la maison – une maison qui s’est déchirée depuis la mort de l’enfant préféré. Les scènes intimes de monologues, où Joachim évoque son passé, sont touchantes et très bien jouées par Florent Dorin, qui nous offre des moments de tendresse et de fragilité. Mais en dehors de ces quelques scènes qui sont comme des à-côtés de l’action principale et dans lesquelles le jeu avec le décor et de véritables chorégraphies viennent offrir des images poignantes, le reste de la pièce est très convenu.

Des stéréotypes à la pelle

Tous les jeunes ont ainsi un smartphone à la main, et le groupe en question rassemble tous les cas possibles, de la fille sympathique mais sans confiance en elle à la belle amoureuse du risque qui se fiche des autres, en passant par le mec pataud mais sympa et la fille adorable aux théories mystiques sur l’univers. On a l’impression que Djemaï veut tout utiliser, des relations difficiles aux parents – absents, adultères, économiquement précaires ou qui préfèrent le grand frère – aux prises de risques des jeunes en passant par le rapport difficile à leur propre corps : on assiste ainsi à une sortie totalement hors-propos sur le côté « dégoûtant » des poils. Cette profusion d’éléments fait éclater la consistance d’une pièce qui en devient passablement décousue. Les clichés se suivent et s’accumulent, de l’évocation par Joachim et William du temps passé avec leur père, évidemment associé avec une partie de pêche – qui va encore pêcher aujourd’hui, et avec son père ? – aux phrases supposément « chocs » de Joachim encapuchonné et brandissant un engin incendiaire dans sa main.

Quelle politique ?

Il est aussi difficile de saisir le sens de toute la dimension prétendument politique de cette pièce. Selon les mots du metteur en scène, nous avons affaire à un groupe de jeunes « très impliqués politiquement ». Ce grand engagement politique se traduit par une série de discours sur les méfaits du système bancaire proférés par certains des membres du groupe,les autres ne semblant pas y porter beaucoup d’intérêt : les méchantes banques ne seraient pas gentilles, il faudrait donc les réformer et donner un salaire minimum et équitable à tout le monde. Mais après une première partie de la pièce dominée par ce discours passablement peu radical sur l’économie, un cocktail Molotov est sorti, accompagné d’une explication très compliquée et peu utile sur la manière dont on fabrique ce genre de choses – et Joachim annonce qu’il va le lancer contre la façade d’une banque. Des groupes organisés, qui se battent lors des différentes manifestations anti-G8 sont alors évoqués, et on a tout à coup l’impression de voir réapparaître le mythique « ennemi intérieur » brandi à profusion par le gouvernement français. Pour une partie du petit groupe, la suite logique du cocktail Molotov est d’ailleurs évidemment de poser des bombes. La logique qui permet une transition d’un discours modéré à des actes aussi radicaux est difficilement saisissable et peu crédible.

Sans aucune cohérence politique, la position de réformiste tiède devient celle des partisans d’actions directes à tendance anarchiste, avec en toile de fond tout le contexte des blacks blocs lors des grandes manifestations anticapitalistes, sans que cela semble poser de problème. Cela permet tout-à-coup à l’autre moitié du groupe – celle que l’on n’a jamais vraiment sentie « très engagée politiquement » – de prononcer un grand discours moralisant sur la violence et le terrorisme, tout aussi incohérent et convenu, tandis que William estime que le plus grand problème avec la police est qu’elle l’oblige à porter un casque en scooter. Certains des protagonistes n’ont aucun problème à taguer une façade, mais refusent de l’incendier, alors que tous deux sont des actes de déprédations matérielles qui n’impliquent aucune victime humaine. Cette question de la « violence » (mais peut-on vraiment parler de violence contre des objets inanimés ?) agite ainsi tous les clichés des méchants casseurs qui n’agissent que pour l’excitation que leur procure un vandalisme irréfléchi, plutôt que de permettre une réflexion sur une possible légitimité de telles actions, esquivant totalement le problème du monopole de la violence.

Vide d’un véritable questionnement politique, l’engagement de ces jeunes est transformé en une ridicule soif de contestation et de prise de risque, niant le nombre grandissant de jeunes qui se mobilisent à travers le monde et rentrent au péril de leur sécurité en confrontation avec un ordre établi qui étouffe les rêves et détruit des vies. Cette pièce relève ainsi de la position d’un milieu culturel gauchisant mais totalement complaisant avec l’ordre établi. Les deux heures que dure cette pièce, malgré quelques belles images et certains moments touchants, balancent entre complaisance et cynisme dans un mélange, on l’aura compris, des plus agaçants.

 

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