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Analyses et métaréflexions Critique littéraire

Quand la mémoire devient récit : voix, transmission et fragilité

La mise en parallèle de ces trois romans ouvre un espace où mon geste critique trouve sa place. Mes lectures préalables du Nom des rois et de Passagères de la nuit, auxquelles s’ajoutera bientôt la critique en cours de Passage du soir, nourrissent ce travail et permettent de préciser ce que ces textes révèlent des formes de la mémoire et des modalités de sa transmission. 

Dans ma critique du Nom des rois, j’ai insisté sur la manière dont Charif Majdalani organise une oscillation entre deux régimes d’expérience : d’un côté, la rêverie solitaire et presque mythologique de l’enfance ; de l’autre, l’irruption brutale de la guerre civile qui déchire cette continuité imaginaire. J’y montrais comment l’écriture « se tient dans l’espace fragile entre la splendeur et la ruine », comment la guerre fissure la fabrique narrative, et comment la phrase elle-même porte les secousses de l’Histoire. Le roman demeure extrêmement maîtrisé, ample et musical, mais sa force réside moins dans une modernisation du traitement mémoriel que dans sa capacité à faire sentir la vulnérabilité du monde par la matière même du langage. Si j’ai relevé certains effets peut-être plus traditionnels dans sa construction, c’était pour mieux faire apparaître la beauté d’un récit suspendu entre légende et effondrement. 

À l’inverse, ma critique de Passagères de la nuit soulignait la puissance politique d’une mémoire collective et descendante. Lahens ne se contente pas de représenter des trajectoires individuelles : elle active une constellation de voix féminines qui, de la servitude à l’exil, traversent la violence coloniale et postcoloniale. Dans mon appréciation, j’ai choisi d’insister sur la façon dont cette polyphonie fait surgir une mémoire qui passe moins par les archives que par les corps, les gestes et la circulation de la parole. Lahens sollicite la mémoire comme un matériau vivant, chargé d’une intensité politique singulière : une mémoire qui, loin de se borner à commémorer, devient un véritable outil d’empouvoirement, un espace où la dignité surgit malgré l’effacement. C’est, parmi les trois textes, celui qui mobilise le plus frontalement la mémoire comme force d’émancipation et comme récit fondateur d’un sujet collectif. 

Ces deux lectures font déjà apparaître un axe essentiel : Majdalani et Lahens travaillent tous deux la mémoire dans un espace de tension, mais selon des orientations inverses. Chez Majdalani, l’imaginaire se délite sous la pression de l’Histoire ; chez Lahens, c’est au contraire la profusion des voix qui répare, ou du moins rend audible, une histoire cruellement lacunaire. Dans les deux cas, la littérature devient un outil pour penser la fragilité des mondes, mais aussi leur persistance à travers la résilience des individus. 

La critique de Passage du soir, encore en cours d’élaboration, s’inscrit dans cette continuité tout en la déplaçant. Adrover propose un troisième régime mémoriel, fondé sur une transmission explicitement ritualisée. La mémoire y existe comme relation première, comme pacte narratif entre celles qui savent et celles qui reçoivent. Là où Majdalani fait résonner l’enfance solitaire et Lahens les voix collectives féminines, Adrover met en scène un passage conscient : un fil confié, un geste d’adresse qui devient la condition même du récit. Certains choix formels et le déroulement narratif, sans doute liés au fait qu’il s’agit d’un premier roman, apparaissent moins maîtrisés que chez les deux autres auteurs, mais cette spontanéité participe aussi de la sincérité et de l’énergie du texte. Cette dimension relationnelle souligne que la mémoire n’existe jamais isolée : elle circule, se fragmente, se recombine et se réinvente dans un espace partagé. 

Ainsi, mon geste critique se déploie à travers ces lectures. Il consiste à observer comment chaque texte de ce corpus élabore un régime mémoriel singulier et à quelles fins esthétiques il le mobilise. La lecture conjointe de ces trois romans, qui partagent un même horizon mémoriel tout en s’appuyant sur des dispositifs narratifs profondément distincts, permet de saisir la fragilité des récits, leur capacité à résister à l’effacement, et la manière dont la littérature rend sensibles les enjeux de la mémoire. Un regard comparatiste sur ces œuvres ne vise donc pas seulement à repérer des similitudes et des écarts : il éclaire la façon dont la mémoire devient un agent narratif, un moteur éthique et un espace politique, tout en révélant ce que les récits cherchent à préserver. 

Le tableau de Klint : sombre, avec des poissons de multiples couleurs, des formes géométriques, un bouquet de fleurs, une horloge.
Paul Klee : « Fish Magic » (« Fischmagie »), 1925, Philadelphia Museum of Art. Domaine public.

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Critique littéraire

Les entrailles de la violence

Dans la nuit du 4 juin 1967 dans la campagne fribourgeoise, cinq kilos d’explosifs militaires dérobés font voler un immeuble en éclats. Carmen meurt. Alain, son fiancé, est arrêté, jugé, condamné à sept ans de prison pour « crime passionnel ». Tout semble dit. Mais Détruire tout commence précisément là où cette évidence se referme trop vite. Non pour combler un déficit d’explication, mais pour interroger ce qui, dans un ordre social donné, permet que la destruction soit pensée, nommée, et finalement neutralisée. 

« [C]’est le rapport du geste et du milieu, du geste et de la terrible attraction d’un pays sur lui, d’une famille, d’une époque, où tous font tout pour qu’il advienne dans la caricature du geste, en effet, qu’il finit par devenir, c’est la distorsion de ces mains musiciennes devant l’énigme de la beauté – l’impuissance hystérique de l’homme viril, l’hystérie masculine si l’on veut – et tout bancal que ce soit, c’est cela qu’il convient de dire. »

Le fait divers n’est donc pas traité comme un événement isolé, encore moins comme une énigme à résoudre. Bernard Bourrit l’aborde comme un point de condensation : une époque, un pays, des habitudes de jugement s’y trouvent pris ensemble. Il ne s’agit ni d’excuser ni de comprendre « l’homme », mais de déplacer le regard, de quitter l’événement pour observer les cadres sociaux, institutionnels et symboliques qui le rendent lisible, et donc supportable. 

Autour d’Alain, le récit déplie un monde sans relief spectaculaire : l’enfance à la ferme, la pauvreté, l’alcoolisme du père, les impasses scolaires, la modernisation subie, les fêtes de village, l’entrée dans le couple. Rien n’est exceptionnel, et c’est précisément ce que le livre met en cause. La violence ne surgit pas comme une rupture, mais comme une continuité. Alain n’est ni héroïsé ni excusé ; il apparaît façonné par des assignations multiples, sans que cette inscription sociale n’abolisse la responsabilité de l’acte. 

La relation entre Alain et Carmen cristallise cette critique. Le couple n’est pas présenté comme un drame intime, mais comme un dispositif de normalisation. Sous les apparences de l’amour et du choix individuel, s’y rejouent des rapports de domination de genre et de classe. Carmen n’est pas effacée, mais le texte rend sensible la manière dont la rumeur, les non-dits et les discours judiciaires déplacent insidieusement la faute vers elle. Le mot « féminicide » n’apparaît jamais, il n’existait pas alors, et cette absence agit comme un révélateur : ce que la langue ne nomme pas continue d’organiser les regards. 

Des photographies de presse jalonnent le récit. Visages, lieux, fragments d’archives visuelles apparaissent sans légende, comme autant de points d’arrêt. Loin d’éclairer les faits, elles en accentuent l’étrangeté. Ces images, apparemment neutres, rappellent que le fait divers est déjà une mise en forme, un objet de regard et de jugement. En les intégrant au texte, Bourrit n’accumule pas les preuves : il interroge les cadres médiatiques et institutionnels qui produisent du sens, et parfois de l’oubli. 

La langue singulière de Bourrit participe pleinement de ce geste. Elle ne cherche pas la fluidité mais avance par reprises, par détours, et exprime les hypothèses successives avec maitrise. Cette écriture résistante empêche toute lecture confortable. Elle oblige à demeurer dans l’inconfort du doute, là où les récits trop assurés ferment prématurément le sens. Détruire tout n’explique pas : il expose, et le récit ne propose ni réparation ni consolation. La violence demeure une impasse, le symptôme d’une dépossession plus vaste, celle des mots, du droit, des possibles. 

« oui, tu calcules bien : vingt ans d’emprisonnement + prison à vie = quinze ans d’incarcération, qui font sept, à la fin. »

La peine, dérisoire au regard du crime, ne referme rien : elle agit comme un révélateur brutal de la légèreté institutionnelle avec laquelle cette violence est jugée, nommée et, en grande partie, neutralisée. 

Détruire tout ne se referme pas sur une résolution, mais sur un trouble persistant. C’est précisément là que réside sa force : dans sa capacité à laisser le lecteur face à ce qui résiste, à ce qui ne se pacifie pas. En refusant les cadres rassurants du récit explicatif ou de la morale, Bourrit impose une lecture exigeante, parfois inconfortable, mais profondément stimulante. La force du texte réside dans cette tension même : il ne cherche ni l’adhésion ni la consolation, mais engage une confrontation lucide avec la perception du lecteur, avec sa manière de juger et de tolérer la violence, délivrant ainsi une confrontation rare et percutante.


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Critique littéraire

Dans les nuits de l’histoire

Le récit s’ouvre dans les années 1840, dans la Louisiane coloniale. Elizabeth Dubreuil, fille d’affranchis d’origine haïtienne, vit à La Nouvelle-Orléans sous la tutelle du propriétaire blanc Maurice Parmentier. Ayant jeté son dévolu sur elle, il tente à deux reprises de la violer. Elizabeth, en quête de justice et de dignité, se venge : déguisée, elle l’attaque et le blesse grièvement. Cet acte de rébellion précipite son exil vers Haïti. Mais plus que le geste, ce sont ses résonances que scrute Lahens : à travers celui-ci se déploie tout un héritage de domination, de silence et de violence sexuelle.

Autour d’Elizabeth gravitent d’autres femmes : sa mère Camille, enfermée dans la maison familiale comme dans une cage dorée ; surtout, sa grand-mère Florette, dont le récit remonte aux origines de la lignée. Exilée, violée, arrachée à sa mère, Florette a connu la cale du bateau négrier, la servitude et les avortements forcés. Lahens refuse pourtant d’en faire une figure sacrificielle : la douleur devient chez elle une lucidité aiguë, un savoir transmis de femme en femme. Dans cette mémoire descendante, la survie n’a rien d’héroïque ; elle est une résistance intérieure, faite de dignité et d’attention au monde :

« Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n’es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. »

En tissant ces voix, Lahens rejoint une généalogie littéraire où les femmes sont les gardiennes de la mémoire collective. Passagères de la nuit s’articule autour d’une figure centrale des littératures antillaises : le « poto-mitan », cette femme-pilier qui maintient l’équilibre malgré la défaite. Si l’on retrouve chez elle le créole, la prière et le rituel, Lahens s’écarte du lyrisme épique : elle écrit contre l’héroïsme masculin, au plus près de la fatigue et du silence.

La seconde partie du roman s’ouvre à Haïti, plusieurs décennies plus tard, sur la voix de Régina Jean-Baptiste, qui, dans son lit de mort, revisite son existence. Fille de domestique, ancienne esclave devenue marchande, elle incarne une résistance plus discrète, mais tout aussi inébranlable. Dans une longue adresse posthume à son amant, le général Corvaseau, fils d’Elizabeth Dubreuil, Régina déroule sa vie entre oppression et désir, humiliation et amour.

Ce récit, plus introspectif, adopte une langue poétique, presque incantatoire. Les morts y parlent, les songes s’entrelacent au réel, et la mémoire devient un espace spirituel. Le merveilleux n’adoucit rien : il souligne au contraire le tragique d’une condition. En confrontant rêve et Histoire, Lahens montre le paradoxe d’une liberté arrachée au prix d’une nouvelle hiérarchie sociale, celle de l’île d’Haïti au XIXᵉ siècle, un territoire marqué par la violence et les survivances coloniales

Lahens écrit ainsi contre le mythe d’une république noire unifiée. Son roman révèle les fractures d’une société née de la révolution haïtienne, où la pigmentation, le lieu de naissance ou le degré d’ascendance africaine orientent encore les destins. Le « miracle » haïtien s’effrite, mais demeure la dignité. Régina, comme Florette et Elizabeth avant elle, appartient à la lignée des « passagères de la nuit » : femmes sans gloire, mais non sans grandeur.

Par la densité de son écriture, Lahens redonne chair à une parole longtemps confisquée, et dans les nuits de l’Histoire, ces voix murmurent, se souviennent, et de ce murmure naît une mémoire collective à l’épreuve des violences les plus profondes. Lahens ne recoud pas le passé : elle en écoute les tremblements, dans la chair, la parole et les silences. La douleur y retrouve ses nuances, et les femmes, leur présence.

En restituant à l’esclavage et à l’après-esclavage leurs voix féminines, Lahens accomplit un geste essentiel : rendre aux marges le droit de dire l’Histoire. De la cale du bateau à la maison Dubreuil, du marché de Port-au-Prince au lit de mort de Régina, la romancière tisse une polyphonie d’ombres et dresse une mémoire sans monument. Dans cette nuit qu’elles traversent, les femmes de Lahens ne demandent pas la lumière : elles la portent.


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Une complainte pour les gens de fêlures

Avec portant bas nos ombres, Mary-Laure Zoss nous offre un texte poétique consacré au sans-abrisme. Issu d’une première version écrite pour une performance de la Compagnie lausannoise iéto en 2023, le texte a été retravaillé et enrichi des dessins de l’illustratrice Ena Lindenbaur. Un poème court et percutant sur le poids de la précarité et de l’exclusion sociale.

Vivre dans la rue, c’est vivre en marge de la société dite « normale ». Le recueil met en évidence le regard porté sur les personnes sans-abri, réduites à des ombres ou des silhouettes devant lesquelles on fuirait comme en présence de fantômes. Il montre que la déshumanisation des personnes précaires tient en ce qu’elles symbolisent : une défaite, l’échec de ce que la société attend d’un·e « bon·ne citoyen·ne ». Il souligne que la violence de la rue ne se limite pas à l’insécurité matérielle et montre qu’elle s’exprime aussi, de façon plus insidieuse, dans le regard des autres et le mépris social.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 15 décembre 2025.


 

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Un thriller social au cœur de l’histoire suisse

Au centre du roman, on découvre Raïzo, une dealeuse lausannoise au lourd passé, dont la vie s’organise entre son trafic de cannabis, la promenade de son chien et les visites rendues à sa voisine âgée. Installée illégalement dans les combles d’un immeuble lausannois. Raïzo trouve un fragile équilibre auprès d’une communauté bigarrée composée d’immigré·es, de travailleur·euses précaires et de laissé·es-pour-compte. Mais son quotidien bascule lorsqu’un mystérieux client lui envoie une importante somme d’argent, suivie de messages cryptés. Forcée de suivre les instructions de ce « marionnettiste » aux intentions troubles, Raïzo se lance dans un jeu de piste grandeur nature qui la fera voyager à travers toute la Suisse romande, de la villa-bunker de Gletterens au monastère de La Valsainte à Fribourg, en passant par l’hôtel Beau-Rivage. Un chemin périlleux qui la mènera au cœur de sombres révélations.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 1er décembre 2025.


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La fin d’un monde

Il y a d’abord la lumière, celle du Beyrouth des années 1960 et 1970, cité ouverte et cosmopolite qu’on surnommait la « Suisse du Moyen-Orient ». Au cœur de la bourgeoisie libanaise cultivée et mondaine, le jeune Charif observe le monde avec une curiosité silencieuse, préférant aux jeux bruyants et aux querelles d’enfants les rêveries où s’entremêlent histoires et légendes. Il collectionne les noms de rois et d’empereurs, les énumère, les classe, les fait résonner comme les chants d’une mélopée ancienne. Ce goût des lignées et des généalogies devient une manière d’habiter le langage, de créer des épopées presque intimes où l’imagination a autant de poids que la réalité. Son enfance s’écoule dans un pays qui semble hors du temps, fastueux, insouciant, aveugle aux catastrophes qui s’annoncent.

« Trop occupé par mes passions pour l’épopée napoléonienne et les royautés barbares, je ne me souviens pas d’avoir senti venir les grandes calamités qui allaient tout emporter. » Comme si, dans la ferveur du rêve, l’enfant n’avait pas entendu les grondements annonciateurs de la catastrophe, ignorant encore que l’Histoire, dans sa brutalité et son imprévisibilité, se préparait à frapper son monde.

Puis vient la fracture : 1975. La guerre civile éclate et, avec elle, tout s’effondre, la ville, les certitudes, le sens de son monde disparaît. Ce que l’enfant imaginait comme épopée devient brutalement réel : l’héroïsme se change en peur, la gloire en absurdité. La famille de Majdalani fuit Beyrouth pour se réfugier dans les montagnes ; le temps se fige et l’adolescence s’écrit dans l’attente et la stupeur. Le roman bascule alors du souvenir lumineux au témoignage grave. Il ne décrit pas la guerre dans ses faits spectaculaires, mais dans son usure lente : celle d’une vie quotidienne, des voix, des gestes ordinaires qui persistent dans un monde qui bascule dans les pires violences. Dans cette torpeur, il découvre pourtant l’amitié, le premier amour, et une mélancolie qui forge la conscience, autant qu’elle l’expose aux vertiges de la désillusion.

Tout l’intérêt du Nom des rois tient dans cette oscillation entre deux âges et deux tons : le Liban presque idyllique de l’enfance et celui, disloqué, de la guerre ; la langue des mythes et celle du réel. L’auteur construit un miroir entre ces mondes, comme si chaque éclat du passé trouvait son reflet dans la désolation présente. Le ton du roman s’assombrit, le rythme se fait plus grave, la phrase plus nue. Dans ce mouvement, on perçoit la conscience aiguë d’une perte. L’écriture, ample et musicale, porte la trace de cette tension. Majdalani y insuffle un souffle intérieur, presque proustien, qui fouille la mémoire jusqu’aux sensations les plus précises dans un style, discret mais ciselé, plein de nuance : il ne masque ni la fragilité ni la peur, mais les concentre, les rend palpables. Sa plume exprime une sensibilité rare à la texture du temps, une manière d’écrire non pour raconter, mais pour retenir ce qui s’efface.

Le roman devient ainsi une méditation sur la fragilité des civilisations et sur la précarité du bonheur et des rêveries d’enfant. Ce qui se joue dépasse la trajectoire d’un seul homme : c’est le basculement d’un pays, la perte d’un monde. Majdalani écrit depuis la conscience aiguë que tout peut s’effondrer, qu’à l’échelle de l’Histoire, entre splendeur et ruine, il n’y a parfois qu’un souffle imperceptible. Ce battement fragile, presque inaudible, sépare la grandeur du désastre. C’est dans cet espace que se tient son écriture, comme un geste de résistance par le souvenir.

Le Nom des rois impose avec élégance son geste mémoriel : il refuse la nostalgie creuse comme la colère pure, et c’est entre distance et émotion que le texte trouve sa justesse. Majdalani ne cherche ni à expliquer ni à faire le deuil du passé ; il en recueille les traces, les voix, les éclats de lumière, dans une fidélité pudique à son propre vécu. Les souvenirs prennent corps dans des détails et tout ce qui a disparu continue d’exister à travers ses mots. Sans grandiloquence, Majdalani écrit la perte avec une clarté apaisée, comme si apprivoiser la ruine permettait de continuer à faire vivre ces souvenirs fragiles que seule la littérature sait préserver.


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Le Monde est fatigué, le lectorat féminin aussi

Dès les premières pages de Le Monde est fatigué, Joseph Incardona plonge le lecteur dans une intrigue contemporaine. Anglicismes et références actuelles se mêlent à une écriture poétique et rythmée : fond et forme s’entrechoquent pour actualiser le mythe des femmes poissons, désirées mais dangereuses. Cette hétérogénéité est renforcée par une narration mouvante, où écrivain et narrateur se confondent, faisant de ce roman un vrai page turner.

Êve, amputée et privée de sa fille, incarne une héroïne tragique. Son corps mutilé, au centre du récit, devient à la fois lieu de pouvoir, d’échange et d’exclusion. Sous prétexte de vengeance, le récit tourne autour de son handicap. Êve ne désire pas, elle veut seulement être désirée. Êve ne vit pas, elle survit jusqu’à s’effacer. L’auteur ne crée pas une femme libre et complexe ; il reconstruit un archétype défini par la souffrance. Désexualisée, coupée du monde, Êve prouve le manque d’imaginaire positif autour des femmes handicapées : « Parce que dans rêve, il n’y a pas Êve ».

Miroir d’une société obsédée par la domination et la consommation, sa chair devient marchandise : séduisante par ce qu’elle offre mais répugnante par ce qu’elle est. Finalement, femme brisée se charge de briser le monde à son tour. Cette fin n’a rien de la beauté tragique qu’Incardona prétend écrire. Elle symbolise l’échec du regard masculin à écrire une femme handicapée vivante.


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Julien Burri à fleur de peau

Une enquête à la frontière de l’intime et du sensible. Inspiré d’un fait véridique, ce récit suit la trace d’un homme dont le corps écorché a servi de modèle aux étudiants des Beaux-Arts à la fin des années 1980. Des salles d’anatomie aux archives cantonales, en passant par les couloirs de musées, on revit, par fragments, ce destin abandonné, oublié, mutilé.

À partir des dessins et de quelques clichés clandestins appartenant à une amie prénommée C, le narrateur tente de retrouver l’identité du mort et de connaître son histoire. Il veut nouer avec lui « un dialogue silencieux […] entre mon corps et le sien » (p. 23). Une écriture dénuée d’artifices, un vocabulaire médical méticuleux et des descriptions simples mais percutantes, tissent un lien fort entre le monde de Julien Burri, celui des vivants et celui des morts. Le cœur, les organes, la peau sont autant de correspondances entre ces réalités qui ne se croisent jamais, mais qui ne cessent de communiquer.

Guidé par les restes de l’écorché, dans un rapport presque charnel à lui, Julien Burri décrit alors le cycle de la vie, de l’enveloppe extérieure jusqu’aux entrailles, depuis l’agonie jusqu’à la naissance. Lire Ce que peut un cœur, c’est donc prendre le chemin inverse, déjouer le sort et interroger l’existence même par la mort. C’est recevoir le monde, son silence et sa disparition. C’est aller au plus près de la vie humaine. Au plus près de soi.


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L’enfance à travers ombres et merveilles

Le collectif d’artistes Aristide propose avec Ces soleils son deuxième numéro consacré à l’écrit. Pour ce projet, sept auteur·ices français·es et romand·es, accompagné·es d’une artiste visuelle ont été invité·es à imaginer un manifeste de l’enfance. Céline Cerny, Julie Gilbert, Catherine Lovey, Victor Malzac, Fabrice Melquiot, Camille Mermet, Antoine Rubin et l’illustratrice Anne Crausaz ont ainsi exploré cette thématique, chacun·e avec sa voix, son angle et son style.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 17 novembre 2025.


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Du mic au roman

« J’ai une dégaine d’ado et une tête d’Arabe. » Ainsi se présente Raïzo, héroïne solitaire qui vit en marge d’une Lausanne grise et nerveuse. Trentenaire cabossée, elle survit grâce à une culture illégale de cannabis et un réseau de « dead drops » — ces boites aux lettres mortes utilisées pour des livraisons clandestines. Jusqu’au jour où une organisation opaque la propulse dans un jeu d’espionnage aux ramifications globales.

La narration s’ancre dans une langue directe, vive, nourrie d’oralité et de colère, qui porte l’empreinte de son autrice. Le texte impose un rythme soutenu, traversé d’images brutes et porté par la gouaille d’une voix qui refuse de plier. Raïzo incarne à la fois la débrouille quotidienne et une forme de résistance sociale, mais cet équilibre fragile bascule rapidement dans une enquête périlleuse. Le roman interroge la condition de ceux que la société relègue à ses marges, et la ténacité avec laquelle ils refusent d’y disparaitre, même si le récit n’échappe pas à quelques clichés du roman d’espionnage, à un jargon informatique convenu et à une construction un peu heurtée.

Dead Drop offre une fresque moderne où la technologie, omniprésente, devient un véritable champ de bataille : outil d’émancipation pour celles et ceux qui savent s’en saisir, moyen de réinventer des formes de solidarité et de résistance, mais aussi instrument de contrôle, de surveillance et de domination, où s’expose la violence sourde d’un monde hyperconnecté. C’est dans cette tension que La Gale inscrit son geste littéraire : rugueux et imparfait, mais vibrant d’une énergie politique percutante.


https://wp.unil.ch/ateliercomparatiste/charles-chevalley/
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Un road trip féministe et optimiste

Avec Falcata, l’écrivaine valaisanne Marlène Mauris signe son deuxième roman, après le succès remarqué d’Escarpées. Elle nous entraîne cette fois dans un road trip singulier, celui d’une femme en quête d’intériorité. Fuyant à la fois son état de santé fragile et une existence étriquée, l’héroïne, aussi cynique que sensible, sauvage et attachante, enfourche sa Falcata, une petite moto rapide et agile, et prend la route des Alpes direction le sud de la France. Ce voyage sera pour cette protagoniste riche en contradictions l’occasion de retrouver ce qu’elle a perdu : elle-même.

La suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 3 novembre 2025.


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Explorer les limites des lieux, des corps et des mots

Dans Ce qu’on voit d’ici, Gilles F. Jobin et Isabelle Sbrissa proposent une expérience de lecture originale, avec une suite de poèmes inspirés par l’observation et la contemplation de leur région de vie : le Jura. Les textes sont magnifiquement accompagnés par les dessins de Sylvie Aubry, artiste également jurassienne, pratiquant la peinture et la gravure et ayant réalisé, entre autres, des vitraux pour des églises. Pendant plusieurs années, les écrivain·es ont parcouru ensemble le Jura pour écrire dans différents lieux, au cours de sessions imposées de 45 minutes. De la forêt de Montfaucon à la Tour de la Faux d’Enson en passant par Porrentruy, Delémont et Saint-Imier, Gilles F. Jobin et Isabelle Sbrissa ont cherché à traduire en mots la beauté des paysages, ses mystères et ses frontières. Un exercice aussi créatif que méditatif.

Lire la suite sur Viceversa Littérature, où cette critique a été publiée le 20 octobre 2025.


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Le Voyage du sous-marin de la diversité

Le Voyage du Nautiscaphe et de sa cheminée dans la fosse des nouvelles Hébrides est un roman à l’atmosphère « steam-punk ». Marilou Rytz, Alice Bottarelli et Stephanie Cadoret emmènent un lectorat moderne à bord du Nautiscaphe, un sous-marin du XIXᵉ. Doté d’une énorme cheminée, il explore le fond marin et y trouve une ville utopique. Composé de divers documents de bord supposément retrouvés et édités près de 200 ans après les faits, ce roman conte les expériences de l’équipage du vaisseau à travers les entrées de trois voyageurs : le registre d’observation d’un scientifique anglais transgenre, le journal intime d’un·e explorateur·ice non-binaire et le carnet de bord du médecin qui – plot twist – est originaire de la civilisation sous-marine découverte. Les personnages du roman représentent la diversité du monde moderne. Malgré les apparences du XIXᵉ, cette narration embarque le·a lecteur·ice à bord d’un sous-marin tout à fait moderne. Le roman discute ainsi de manière subtile et astucieuse la colonisation – thématique essentielle du XIXᵉ siècle – autant à travers le médecin de bord qu’à travers l’arrivée du vaisseau dans cette ville sous-marine. La voix du médecin permet son exploration par le biais du point de vue colonisé et non colonisateur. La narration se sert également du scientifique et de l’explorateur·ice pour discuter le genre de manière implicite : la thématique n’est pas au centre de l’histoire, mais un simple détail qui fait de ces deux personnages des protagonistes complexes. Rendant hommage au genre du roman voyage et à Jules Vernes, Le Voyage du Nautiscaphe, est un roman addictif : la structure brève et fragmentaire des documents ainsi que les intrigues secondaires font de ce livre un véritable « page-turner ». Il est également doté d’illustrations multicolores réalisées par Cadoret qui le rendent attractif.


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La danse intime, politique et libératrice des pères

Fortement inspiré de la vie de l’auteur, cet ouvrage retrace un voyage intérieur, à la fois physique et mémoriel. Cette quête de soi passe par la redécouverte de figures paternelles, autant aimées que rejetées, et dévoile comment l’histoire familiale détermine notre personnalité et rapport au monde. Aussi intime que politique, ce récit poignant est un chemin vers l’acceptation du passé, le pardon et la libération de soi.

C’est à travers une langue hybride et colorée que l’univers du narrateur Benjamin (le double de Max Lobe) prend vie. Le texte alterne entre le français, l’anglais et la langue camerounaise de son enfance, dans un mélange qui reflète à merveille son identité plurielle. Cette langue, spontanée et orale, est teintée d’expressions locales, de tournures métaphoriques et donne au récit une texture vivante et énergique. L’immersion dans les scènes d’enfance est alors intense et immédiate : les scènes sont vibrantes et les émotions des personnages parfaitement accessibles. Les paroles de son père, figure marquante de son enfance, sont retranscrites dans toute leur brutalité :

« Eh, ah man wouèm, mon fils Benjamin, I swear to God : Je maudis le jour où je t’ai fait entrer dans ce pays-ci. » (p. 60)

Ce jeu linguistique et textuel donne ainsi à lire un univers intime, riche et généreux où les différents personnages, les lieux et les époques interagissent, s’entrelacent et se lisent de concert, dans leur propre singularité.

Ces interactions sont évoquées et retracées par un rythme narratif toujours maîtrisé, qui alterne avec habileté entre le passé et le présent. Le récit construit un va-et-vient complexe entre les époques et les personnages, mais ne perd pourtant jamais en lisibilité et en clarté. Reflétant la manière dont les instants du passé s’imposent et se cherchent au quotidien, la structure fluide du récit traduit avec justesse une mémoire qui se réactive au fil des gestes, des rencontres et des lieux du quotidien.

Si le narrateur fait appel à ce passé parfois difficile, c’est parce que celui-ci constitue le point d’orgue de sa quête personnelle. En tentant de « revivre la relation avec les pères qui l’ont fabriqué » (p. 125), Benjamin dévoile avec justesse et sincérité le poids que le passé représente parfois et dont on ne sait comment se défaire :

« Que faire de toute cette mémoire, de ces morceaux d’histoire ?

Moi, Benjamin Müller.

La tresse de ces voix de pères :

Wolfgang, Kundè, Mapoubi.

Et ces traits du visage qui trahissent le lien,

Que dois-je en faire ? » (p. 104)

Or cette mémoire n’est pas uniquement la sienne, c’est aussi celle que son père avait de son propre père. Le récit brosse avec finesse le portrait d’une mémoire transgénérationnelle. À travers les souvenirs de plusieurs générations, on aime à lire ici toute une lignée qui renaît dans la mémoire de Benjamin. Par la remémoration d’une vie et de ses évènements, cet ouvrage propose une clé d’accès à une véritable compréhension de soi-même. Le souvenir n’est ici pas simplement nostalgique, il constitue un outil de libération et de guérison, et la réconciliation se fait autant avec lui-même qu’avec ceux qui l’ont précédé.

Derrière cette remémoration et cette quête personnelle se dessine également une histoire plus grande, une histoire politique. Le récit met en lumière plusieurs destins détruits par la migration, par l’homophobie de leur milieu ou par les tensions de la décolonisation : c’est aussi un questionnement social et structurel que l’auteur propose. Le privé rejoint ici le collectif, et l’expérience individuelle se transforme en un discours critique d’une situation politique et sociale dont les mécanismes sont dénoncés avec exactitude.

Max Lobe signe ici un ouvrage profond et vibrant, tout en faisant danser les générations et les cultures, à l’image de son père dont il se rappelle les pas de funky-makossa. En revenant sur la danse de ses pères, l’auteur entame une libération personnelle à dimension universelle et nous invite à repenser nos héritages pour mieux nous comprendre.


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Critique littéraire

Méditations subaquatiques

« Je suis dans une cité. Une cité au cœur de l’océan, une cité dans laquelle je peux pourtant respirer, courir, sauter et retomber. Une cité illuminée par des milliers de minuscules étoiles qui flottent autour de nous. »

Voici l’univers présenté par le Voyage du Nautiscaphe et de sa cheminée dans la fosse des Nouvelles-Hébrides, paru chez Presses Inverses en 2024. Récit d’aventure à forme hybride ambitieuse, alternant entre art visuel et littéraire, ce livre est le résultat d’une collaboration entre trois jeunes autrices franco-suisses : Alice Bottarelli, Marilou Rytz et Stéphanie Cadoret, qui signe également les aquarelles. Évasion dans un monde imaginaire, il se tourne vers des questionnements résolument palpables tels que l’écologie, ou l’avenir de l’humanité.

L’ombre des récits de voyage du 19e siècle est évidente, mais le livre dépasse le simple clin d’œil. Le périple est conté à travers des carnets de bords tenus par trois membres de l’équipage. Leurs motivations à embarquer et leur manière d’écrire sont différentes ; des sensibilités se développent, en écho. Chaque contribution tisse alors le récit du voyage.

Les personnages brillent suite à leur confrontation avec les habitants de la cité sous-marine. Certains gardent leur distance et se concentrent sur leurs observations, d’autres se mêlent aux individus de cette ville mystérieuse, soulignant à nouveau la polyphonie de voix présentes dans le récit. Les thématiques environnementales et spirituelles ressortent clairement : une tension s’installe entre l’harmonie du peuple de la cité et le côté artificiel du lieu, rejoignant d’autres utopies en nous invitant, lecteurs, à réfléchir à nos rapports avec ce qui nous entoure. Le résultat laisse libre de s’impliquer dans les thématiques du conte, tout à la fois fait d’évasion et de contemplation.


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Critique littéraire

Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau ou le chemin vers la renaissance 

Récemment séparée, la narratrice du nouveau roman d’Anne Brécart oscille entre perte de repères et volonté de se reconstruire. Pour elle qui vient tout juste d’arriver dans un appartement prêté quelque temps par des amis, rien n’est plus dur que de faire face à l’échec de son mariage et aux changements que celui-ci annonce dans sa vie de famille. Quand elle rencontre S., un séduisant enseignant, le désir d’une nouvelle relation vient troubler davantage un ciel déjà agité. Ce roman retrace d’une manière touchante quelques mois de la vie d’une femme en pleine reconstruction, jusqu’au chemin de la renaissance. 

Prenant la forme d’un journal intime, Je me réveillerai sous un ciel nouveau adopte un style narratif personnel et réflexif : la narratrice retrace quotidiennement les évènements vécus, ses pensées et ses sentiments. Sur les traces de Virginia Woolf dont elle aime à lire le carnet personnel qu’elle transporte partout avec elle, son journal donne accès à ses émotions et à ses réflexions qui sont pleines d’introspection, parfois de doute : 

Ce que je vois autour de moi, c’est l’absence de ceux avec lesquels j’ai vécu si longtemps. C’est le prix à payer, me dit une petite voix. Il faut assumer son indépendance, sa liberté. (p. 13)  

Les doutes, les questionnements et les incertitudes de la narratrice semblent retranscrits dans l’immédiateté de leur ressenti, laissant le lecteur face à des émotions intenses, parfois face à la confusion et l’incohérence des sentiments éprouvés en ces instants de crise. Entre la tristesse d’avoir perdu l’homme qu’elle aime et l’envie de vivre de nouvelles aventures, la narratrice partage avec honnêteté les contradictions et les tensions qui participent de son bouillonnement intérieur. Le style peu naturel de certaines tournures et expressions semble parfois contrarier la dimension spontanée et intime de l’écriture :  

Je monte à l’étage ; dans les chambres mansardées, les murs sont comme recouverts d’une couche de temps. (p. 18)

D’autres lignes plus spontanées, instinctives et presque naïves, donnent l’impression d’accéder pleinement à un univers secret et personnel.  

Ce monde intérieur semble évoluer de concert avec la nature et les saisons. L’humeur de la narratrice est comme le miroir de la couleur du ciel qu’elle aime décrire dans son journal intime. En effet, sa tristesse apparaît les jours de pluie et s’en va avec l’arrivée du beau temps. Si elle regrette la morosité de la ville, elle retrouve aussi sa joie de vivre au milieu de la nature. Lorsqu’elle dresse un tableau du lac et des éléments qui se déchaînent, c’est, semble-t-il, la tempête interne de ses émotions qu’elle donne à lire. Avec finesse, la nature est ici transformée et devient le reflet d’un univers émotionnel en plein bouleversement.    

Ce ciel intérieur est pourtant embelli par l’évocation de moments de vie passés, remémorés au fil des jours et de leurs évènements. Ainsi, c’est son enfance et son arrivée à Genève, accompagnée de sa grand-mère, qui revient à l’esprit de la narratrice, puis son adolescence avec sa meilleure amie Nell et, plus tard, sa vie de jeune maman. Le souvenir devient ici un lieu sur lequel s’appuyer, une remémoration qui relie le passé au présent, un appui et un barrage contre l’indétermination : 

Les quelques mois décrits ici ne représentent qu’un instant dans cette infinité de moments de vie où apparaît alors toute la profondeur et l’étendue d’une existence. Le travail du temps, de la mémoire et du souvenir semble ainsi, petit à petit, ouvrir la voie au chemin de la renaissance. 

Ce nouveau départ, la narratrice pense d’abord le trouver dans sa relation naissante avec S., un homme avec lequel elle partage le deuil d’un récent divorce. L’indétermination de leur lien symbolise parfaitement sa vie intérieure, et plus largement l’étape de vie troublée et incertaine dans laquelle elle se trouve. Cette liaison hésitante, qui se fait pour se défaire très vite, est captivante et déroutante. La narratrice, se demandant si elle n’est pas “en train de se faire prendre comme dans une toile d’araignée” (p. 58), semble s’y perdre et se trahir, avant de finalement se retrouver. L’attente et la déception que cette liaison provoque chez elle illustrent avec justesse la vulnérabilité et la fragilité émotionnelle d’une étape bouleversante où il semble facile de s’oublier face à l’espoir d’un nouvel amour.  

Or, c’est bien sur le chemin de la renaissance que ce journal s’arrête, tout en laissant le lecteur incertain de ce qu’attend la narratrice. Cependant, tout suggère qu’elle s’est entre temps retrouvée, et qu’elle s’est peut-être, ce matin, réveillée sous un ciel nouveau


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Glace morte ou le cri d’une nature en sursis

Dans son nouvel ouvrage Glace morte, Walter Rosselli peint avec poésie une montagne meurtrie par l’activité humaine et les dérèglements climatiques qu’elle a engendrés. Entamant une dernière marche, un frère et une sœur, le Nandou et la Schmied, souhaitent y attendre la mort, à la manière des vieillards inuits. Le récit emmène ainsi le lecteur dans une réflexion profonde sur l’écologie et le rapport de l’homme à la nature, tout en questionnant les impératifs de la société moderne.

La prose vibrante rend toute la beauté de la montagne et de la forêt qui se dévoilent au fil du périple et de ses étapes. Dénonçant avec justesse l’impact d’une société incapable d’apprécier la richesse du monde qui l’accueille, le frère et la sœur regrettent de voir la nature immaculée de leur enfance si maltraitée aujourd’hui.

Chaque pas « déclenchant une petite vague de souvenirs » (p. 116), le récit souligne également à quel point la mémoire joue un rôle essentiel dans cet ultime voyage. Cette remémoration des moments vécus et les liens tissés accompagne les personnages et leur permet de faire le bilan d’une vie bien remplie, dont ils semblent pourtant s’être détachés.

Cette marche, d’abord pensée comme un adieu au monde, se transforme finalement en un voyage à la fois intérieur et onirique. L’éclat de la nature et les souvenirs persistants ravivent une lueur de désir. Dans cette clarté nouvelle, une vérité s’impose : celle que la vie vaut tout de même la peine d’être vécue.


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Entre elles, les silences

Les indices laissés par Michel Layaz pour résoudre cette énigme, bien qu’ils manquent un peu de finesse, orientent le parcours de lecture de Deux filles (2024). D’abord interloqué par le regard que porte le narrateur sur le corps de Sélène (on connaît l’odeur de ses cheveux, la longueur de ses jambes, le ductus de ses doigts…), le lecteur est guidé par les focalisations narratives, presque cinématographiques, qui tâchent de lui expliquer les raisons de son trouble.

À l’image de leur goût pour le maraîchage, les sentiments réciproques entre Olga et Sélène croissent au fil des pages. Sans laisser le temps à la vie de répondre au mystère posé par cet amour – véritable intérêt du roman – l’auteur enterre ses délicates descriptions d’émotions sous une série de rebondissements. Au rythme de cette inspection, des histoires dramatiques secondaires s’agencent en mosaïques autour du récit principal. On perçoit alors par fragments la vie d’Amandin, SDF et artiste qui ne saura jamais que ses œuvres ont été exposées, ou celle du marcheur professionnel qui parcourt des kilomètres et des kilomètres sans jamais savoir où aller. Ces péripéties font alors trop de bruit et prennent la place des silences, pourtant si parlants dans ce roman.


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Un exutoire déplaisant

L’histoire suit Rose, ostéopathe quadragénaire, mariée à un architecte. Après le décès brutal de leur fille, elle sombre dans la folie et se retrouve « attachée à une longe ». À travers une langue simple, mêlée à un vocabulaire valaisan et empreinte de la nature suisse, l’esprit de la narratrice est tiraillé entre la présence obsédante des fantômes du passé et la nécessité de survivre au quotidien, portée par l’amour des siens. Elle questionne la foi, la soumission et l’indépendance des femmes, et tente de redonner du sens à sa vie bouleversée.

Dans ce tumulte, la littérature apparaît comme un refuge fragile. Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, La Pluie d’été de Marguerite Duras, Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa et Aucun de nous ne reviendra de Charlotte Delbo résonnent avec la détresse de Rose et l’accompagnent. Mais cet exutoire est loin d’être apaisant. Lire ne console pas : cela remet en question, dérange, et confronte. Les mots l’aident à tenir, mais ne la guérissent pas.

Avec son second roman, Jollien-Fardel confirme d’une écriture forte et subtile ; elle s’adresse à un public enclin à accepter la souffrance, quitte à oublier le reste.


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Madame Bœuf, fini de ruminer sa routine !

Le décor nous est familier : commissions à la Coop ou à la Migros, visite au cimetière, passage hebdomadaire chez le coiffeur, partie de jass avec les Lädermann tous les vendredis au Falstaff… Dans leur HLM de banlieue genevoise, entre les murs d’une cuisine à la déco vieillotte, Sylviane s’attelle à la bonne cuisine qu’elle érige au rang d’art pour un mari peu proactif, voire carrément incapable de vivre de manière autonome. Le ménage vit au rythme des chamailleries de vieux couples presque ritualisées pour faire passer le temps.

Suite à un concours de circonstances, Mme Bœuf fera dérailler sa routine en entreprenant le voyage de ses rêves à Paris avec Francis, le fils des Lädermann. Ce duo improvisé que tout semble opposer se révèle rapidement complémentaire, drôle et plaisant à suivre. Chacun à leur manière, les deux personnages s’émancipent et s’affirment tout en créant une belle amitié intergénérationnelle.

Madame Bœuf permet aussi d’évoquer certains tabous liés à la vieillesse comme les doutes, le divorce, les désirs et la sexualité. Y’a-t-il un âge limite pour vouloir tout recommencer ? La représentation du désir dans les œuvres de fiction est-elle réservée aux jeunes corps sans rides ?

« Jamais ces deux-là ne furent plus près de s’embrasser. Pendant un instant elle sut comment il caresserait affectueusement ses seins, comment l’envie les cueillerait […] » (p.215)

Le temps d’un récit qui traite d’une hétérogénéité de sujets, annoncés dès la dédicace et l’épigraphe qui font se côtoyer mémé et Kate Bush, Madame Bœuf cesse de ruminer son quotidien.