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Les mots font corps

par Jonas Guyot

Tair / de Fabrice Melquiot / d’après un poème de Philippe Jaccottet / du 2 au 7 juin / Théâtre Am Stram Gram / plus d’infos

© Am Stram Gram

Comment mettre en mouvement un poème ? C’est le défi que s’est lancé Fabrice Melquiot accompagné par deux acrobates et un musicien. En reprenant les trois questions principales posées par un poème de Philippe Jaccottet, le metteur en scène et son équipe livrent un triptyque poético-acrobatique qui enchantera petits et grands.

Cinq jours, c’est le temps que le metteur en scène Fabrice Melquiot s’est donné pour monter ce spectacle qu’il définit plus volontiers comme une expérience issue d’un laboratoire spontané. Fabrice Melquiot, qui est également le directeur artistique de l’Am Stram Gram, propose plusieurs fois dans la saison ce type d’expériences théâtrales. Cette fois-ci, il s’est entouré de deux acrobates, Julie Tavert (acrobate au sol) et Damien Droin (trampoliniste), ainsi que d’un musicien, Benjamin Vicq. Le défi consiste en une mise en corps du poème Oiseaux, fleurs et fruits de Philippe Jaccottet.

Dans les bras de Morphée

Après une rapide explication de la démarche, Fabrice Melquiot invite les spectateurs à se rendre dans la grande salle au sous-sol du théâtre pour assister à la première partie du triptyque qui compose le spectacle. Damien Droin, issu du Centre national des arts du cirque (CNAC), propose une mise en mouvement de la question suivante : « Avant les premiers oiseaux qui peut encore veiller ? ». Hormis quelques mots (« stop », « arrête ») le langage du trampoliniste est principalement celui du corps. Perché sur une espèce d’échafaudage, l’acrobate semble lutter contre un volatile qui l’empêche de plonger dans le sommeil. Cette petite « forme » acrobatique commence tout en douceur, dans la pénombre, à l’aube d’une journée. Les mouvements du corps sont accompagnés des sonorités composées par Benjamin Vicq qui, en parcourant de ses doigts une timbale équipée d’un micro, reconstitue la douceur de l’aurore. Puis soudain, la chute. Le public retient son souffle, mais l’acrobate, qui s’est élancé dans un trou aménagé sur scène, réapparaît projeté par un trampoline accompagné de bruitages. En multipliant les rebonds, le trampoliniste donne à voir un corps qui, ne cessant de chuter, semble traduire littéralement l’expression « sombrer dans le sommeil ».

Expérimentation du regard

Le spectateur se rend ensuite au rez-de-chaussée du théâtre pour assister à la deuxième « forme » acrobatique. L’occasion d’admirer le magnifique mobile qui surplombe le foyer et qui a été conçu par l’illustratrice jeunesse Rébecca Dautremer pour un spectacle intitulé Drôles d’Oiseaux. On s’envole d’ailleurs à l’étage supérieur. Dans une nouvelle pièce, un cercle formé par des bougies électriques au centre duquel un amas de tissus blanc attend le public. Soudain le tissu se met à bouger et en sort une voix féminine, qui entonne une chanson. L’acrobate Julie Tavert, également issue du Centre national des arts du cirque (CNAC) propose d’explorer une autre question du poème : « Qu’est-ce que le regard ? » Dans une forme plus intime, l’acrobate propose un échange de regards entre les spectateurs, la forme circulaire oblige, mais également entre l’artiste et le public. En s’accroupissant au bord du cercle l’artiste interroge le public sur ce qui se passe lorsqu’on échange un regard. La réaction est aussitôt mise en mouvement à travers des éclats de rire et des mouvements partagés entre la danse et l’acrobatie. Du regard avec le public naît la joie. Sans avoir reçu de formation dramatique, Julie Tavert transmet par le mouvement une véritable dramaturgie qui touche par sa simplicité et son ingénuité.

Un spectateur sur le toit

Avec Tair, Fabrice Melquiot invite le spectateur à expérimenter lui-même le mouvement qui mène de la terre au ciel, puisqu’il atteint finalement le toit, sur lequel est installé un amphithéâtre. Une dernière « forme » acrobatique pour « mettre en corps » la question initiale du poème : « Qu’est ce qui passe d’un corps à l’autre ? ». Toujours accompagnés des sonorités de Benjamin Vicq, les deux acrobates se retrouvent à jouer une partie de tennis sans balle mais avec le son, une « battle » de danse acrobatique pour finir par des « papouilles » attendrissantes. Ce qui passe donc d’un corps à un autre c’est à la fois de la rage mais aussi de la complicité et de la confiance indispensables dans le métier d’acrobate.

Cinq jours pour mettre en corps un poème de Philippe Jaccottet : le pari est tenu. Fabrice Melquiot peut en être assuré, du laboratoire spontané est né un véritable spectacle.

Faites votre choix

par Jonas Guyot

Pas grand-chose plutôt que rien / texte et mise en scène Joël Maillard / du 28 avril au 3 mai 2015 / Arsenic / plus d’infos / en tournée jusqu’au 17 mai 2015

 © SNAUT

© SNAUT

Après Rien voir et Ne plus rien dire, Joël Maillard explore une nouvelle fois l’univers du Rien. En s’appropriant les codes de la publicité et le vote comme principe de la démocratie, le metteur en scène interroge l’impact que ces choix quotidiens peuvent avoir sur le monde.

En entrant dans la salle de théâtre, le spectateur comprend que Pas grand-chose plutôt que rien ne sera pas un spectacle dominé par la séparation scène/salle. En effet, ces deux espaces ont été remplacés par une très longue table autour de laquelle deux rangées de chaises se font face. Chaque place est équipée d’un boîtier composé de deux boutons. Ce spectacle sera interactif ou ne sera pas.

Une voix d’ordinateur nous apprend que nous sommes dans le futur puisque la société du XXIe siècle semble avoir disparu depuis longtemps. La machine livre alors une série d’images et de vidéos qui témoignent de nos scènes de vie comme une journée au zoo. Les commentaires de la voix off relèvent un quotidien absurde composé principalement de travaux sans intérêt et de quelques loisirs. Ce décalage temporel instaure d’emblée chez le spectateur un regard critique et ironique sur notre société contemporaine.

Mais plus que les commentaires de la voix off, ce sont les choix que chacun d’entre nous est amené à faire qui font réfléchir. En effet, des écrans présentent des séries de questions auxquelles les spectateurs sont invités à répondre en choisissant parmi deux solutions. Le spectacle évolue alors en fonction du choix de la majorité. Cette interactivité du spectateur le place dans la position du metteur en scène puisque, par ses décisions, il construit peu à peu le spectacle. Avec beaucoup d’humour la machine se plaît parfois à poser des questions embarrassantes comme lorsqu’elle demande au spectateur de dire ce qu’il pense de la personne en face de lui.

Les séries de questions sont entrecoupées de slogans publicitaires du type ça sera mieux après et sont accompagnées de jingles bien connu du monde de la publicité. Pas grand-chose plutôt que rien met en évidence les mécanismes puissants de la publicité qui, en nous faisant croire que nous avons le choix, impose toujours par l’image et le son sa force de persuasion. La solution de l’abstention est d’ailleurs extrêmement marginalisée dans le choix des spectateurs, preuve que l’individu a appris qu’il doit avoir un avis sur tout et surtout qu’il doit l’exprimer. La machine met toutefois en évidence que l’avis ou la personnalité des spectateurs est, à l’image des tests « psychologiques » dans les magazines, formaté par le choix extrêmement limité des réponses possibles.

Avec un spectacle à la forme étonnante, Joël Maillard place le spectateur dans le rôle de l’acteur, prouvant ainsi qu’une succession de petites actions peut avoir un impact beaucoup plus important qu’on ne l’imagine.

Confessions entre collègues

par Jonas Guyot

Le jour où j’ai tué un chat / de Laetitia Barras / du 10 au 22 mars 2015 / Théâtre 2.21 / plus d’infos

© Cie überrunter

© Cie überrunter

Après Peanuts, la compagnie Überrunter revient avec un nouveau spectacle qui s’intéresse au conflit qui peut naître entre l’épanouissement de la vie personnelle et la part toujours plus grandissante de la vie professionnelle. Avec humour et poésie, les quatre protagonistes de cette fable des Temps modernes confessent leurs petits plaisirs, leurs frustrations et leurs désirs sous une forme chorégraphique et parfois hypnotique.

Quelques piles de journaux, un tabouret et deux tables forment un décor plutôt sobre dans lequel quatre personnages livrent à un rythme effréné petits plaisirs, angoisses, dégoûts et confessions de tout ordre. Nous assistons à une variante du questionnaire de Proust dont on aurait supprimé les questions pour ne laisser place qu’à des réponses du type : « je n’ai pas le permis de conduire du coup je préfère, de manière générale, être passager. » Si cette succession de petites anecdotes quotidiennes pourrait devenir très vite lassante, la compagnie Überrunter parvient à créer des enchaînement drôles et poétiques. Le spectacle s’éloigne d’une démarche égocentrique qui consisterait à dévoiler ses petits problèmes et ses grandes aspirations. Le texte est, au contraire, composé de phrases suffisamment diversifiées pour que chacun trouve chaussure à son pied. Dans un souci d’échange, la compagnie invite d’ailleurs le spectateur à inscrire, dans un petit cahier, la phrase du spectacle qu’il a préférée, et à en ajouter une autre issue de sa propre réflexion afin de la faire partager.

Le spectacle s’enrichit également d’une réflexion sur l’aliénation de l’être par le travail. En effet, cette succession de confessions, d’interrogations et de réflexions sur la vie et le quotidien s’inscrit dans une chorégraphie très précise. Le spectacle est divisé en quatre journées que nous identifions par les diverses activités de ces quatre personnages. Chaque journée de travail est précédée de la lecture assez brève du journal : météo, horoscope, gros titres. Puis dans une chorégraphie millimétrée, à la manière des Temps modernes de Charlie Chaplin, les protagonistes débutent un travail d’usine répétitif et dont la finalité demeure absurde. Un homme transmet à une femme une feuille de journal qui est ensuite tamponnée, puis déchirée, avant d’être collée avec du ruban adessif pour finalement revenir auprès de l’homme qui les empile. Tout au long de ce travail mécanique et harassant, les phrases fusent comme si la parole était le seul moyen de ne pas disparaître derrière la tâche aliénante du travail.

Les questions, les choix et les goûts que partagent ces quatre personnages sont pour eux une manière d’exister. Au fur et à mesure que les jours avancent, les pauses deviennent de moins en moins fréquentes et le travail de plus en plus désordonné. Le rythme s’essouffle et la colère monte dans la voix des personnages. La parole libérée et qui semble ne plus vouloir s’arrêter apparaît comme le grain de sable qui s’est glissé dans la machine et en menace le bon fonctionnement. Dans une société où le travail « grignote » de plus en plus notre vie personnelle, Le jour où j’ai tué un chat s’arrête sur cette relation conflictuelle en s’interrogeant sur ce qui fonde notre identité. L’un des personnages se questionne d’ailleurs dans une longue tirade sur ce qui aurait pu arriver s’il avait été un autre.

Dans une forme relativement courte (55 minutes), la compagnie Überrunter parvient à susciter la curiosité et l’intérêt, malgré un spectacle à la forme volontairement répétitive. Nous tenons également à relever le professionnalisme incroyable de ces quatre interprètes qui, même avec un public particulièrement turbulent le soir de la première, ne se sont pas laissés déstabiliser.

Un aller simple

par Jonas Guyot

La Trilogie de Belgrade / de Biljana Srbljanovic / mise en scène Véronique Ros de la Grange / du 20 janvier au 8 février 2015 / Théâtre du Grütli / plus d’infos

© Isabelle Meister

© Isabelle Meister

A l’âge de 26 ans, Biljana Srbljanovic écrit sa première pièce dramatique, La Trilogie de Belgrade. Ce texte qui la révéla en 1996 sur la scène européenne est mis en scène au Théâtre du Grütli par Véronique Ros de la Grange. Musique et pas de danse rythment ce triptyque tragi-comique sur la perte de repère engendrée par l’exil.

Accueilli par la chanson de Maxime Le Forestier Né quelque part, le public, qui s’installe peu à peu dans la salle, est tout de suite mis dans l’ambiance. C’est notamment en chanson que Véronique Ros de la Grange a choisi de mettre en scène La Trilogie de Belgrade. L’histoire de trois groupes d’immigrés serbes éparpillés sur le globe terrestre se décline en trois tableaux qui nous emmènent à Prague, Sydney et Los Angeles, le soir du réveillon. Chacun raconte sa vie ici et là-bas. Les frères Kica et Mica ont fui l’enrôlement dans l’armée serbe pour trouver refuge à Prague. Sanja, Milos, Kaca et Dule sont partis en Australie pour y trouver du travail et un avenir meilleur. Mais les réalités sont tout autres, les deux couples s’entre-déchirent et regrettent la patrie abandonnée. Mara et Jovan, deux jeunes artistes, ont quant à eux quitté la Serbie en raison du manque d’opportunités, mais ils ne rencontreront pas davantage la chance aux États-Unis. L’arrivée de Daca, un jeune serbe de 18 ans né en Amérique, viendra tragiquement mettre fin à la pièce.

Pour interpréter ces différents personnages, Véronique Ros de la Grange a choisi trois comédiens et trois comédiennes. Curieusement, certains comédiens jouent des rôles de femmes. Adrian Filip interprète par exemple Aléna, une jeune prostituée qui a été conviée au domicile des frères Kica et Mica. Inversement, la comédienne Doris Ittig joue le rôle de Dule ainsi que celui de Daca. Postiches et fausses barbes donnent au jeu une teinte volontairement grotesque et accentuent le tragi-comique de la pièce. Le travestissement révèle également une relation identitaire problématique et perturbée par l’exil. L’inconnu dans lequel tous ces personnages sont plongés et la quête d’un paradis perdu les entraînent dans la recherche d’un rapport à l’être qui a disparu. En inversant les rôles, la metteure en scène traduit ainsi avec humour la confusion engendrée par l’exil.

L’abandon du pays d’origine est également une rupture temporelle. Dans chaque tableau, l’approche de la nouvelle année est vécue comme une angoisse. Chacun demande l’heure, mais personne n’est capable de répondre, comme si tout s’était arrêté. Les quatre horloges suspendues en arrière-fond de la scène et qui symbolisent les fuseaux horaires de Prague, Sydney, Los Angeles et Belgrade ont perdu leurs aiguilles. Partir, c’est quitter un espace, mais également choisir un autre mode de vie avec de nouvelles habitudes et donc abandonner la temporalité du pays d’origine. Ce dernier est d’ailleurs représenté sur scène par un personnage muet qui ne cesse de quitter la scène durant toute la pièce. Il s’agit de la jeune Ana, demeurée à Belgrade et dont tout le monde parle, mais dont personne ne sait vraiment ce qu’elle est devenue. A l’image de la Serbie, omniprésente dans le discours des différents protagonistes, Ana est à leurs côtés sur scène, mais elle reste insaisissable et comme reléguée dans l’imaginaire.

En mêlant musique, danse et théâtre Véronique Ros de la Grange parvient à rendre l’émotion de ce magnifique texte de jeunesse de Biljana Srbljanovic, tout en maintenant la dimension comique de ce drame.

Comment comprendre l’incompréhensible ?

Par Jonas Guyot

Une femme sans histoire / D’après le docu-fiction de Jean-Xavier de Lestrade La Fille du Silence / mise en scène Dorian Rossel / du 26 au 29 novembre 2014 / TPR / plus d’infos

Copyright : Nicolas Lieber

Après le spectacle Soupçons, Dorian Rossel s’immerge à nouveau dans le milieu judiciaire en s’emparant de « l’affaire des bébés congelés » qui avait défrayé la chronique francophone en 2006. En adaptant à la scène le documentaire-fiction de Jean-Xavier de Lestrade qui retrace le procès de Véronique Courjault – une femme apparemment banale qui avoue avoir tué trois de ses nourrissons – le metteur en scène franco-suisse nous livre, sans manichéisme, un spectacle bouleversant et dérangeant.

Entre fiction et documentaire, Dorian Rossel a fait le choix de reprendre les éléments du procès, en changeant toutefois le nom des protagonistes. Le spectacle s’éloigne du fait divers et du battage médiatique qui l’a accompagné pour donner à travers le prisme de l’art une autre voix à cette femme. Coupable ou non coupable ? La question n’est pas là, puisque Caroline – c’est ici son nom – avoue rapidement son crime. L’enjeu de la représentation est de rendre sensible une question beaucoup plus troublante : comment peut-on en arriver à commettre un tel crime ? Sans compter que le profil de l’accusée est tout ce qu’il y a de plus banal : épouse heureuse, elle est également mère de deux enfants qu’elle semble avoir désirés. Face à l’incompréhensible, Dorian Rossel et ses comédiens tentent d’apporter des fragments de réponses.

Un lourd tapis gris recouvre la scène, telle une chape de plomb, qui symbolise l’incompréhension du monde face au geste de cette femme. Au fur et à mesure que Caroline dévoile ses pensées, le tapis se retire, comme pour laisser entrevoir la possibilité d’explications, en dépit de l’horreur de la situation. Malgré une enfance qu’elle ne juge « ni heureuse ni malheureuse », la jeune femme est d’abord une enfant qui a manqué d’affection. Née dans une famille nombreuse et peu portée sur la communication, elle a du mal à se faire une place. De cette enfance, elle conservera donc un rapport un peu vague à la maternité et une confiance en elle passablement écornée.

Un autre élément de réponse se cache derrière un sujet encore largement tabou dans notre société : le déni de grossesse. Grâce à l’intervention de plusieurs personnages, dont une psychiatre et une amie de Caroline, le spectacle parvient subtilement à mettre en avant la complexité du sentiment maternel. Nous apprenons ainsi que ce phénomène de déni touche beaucoup plus de femmes que nous ne pourrions l’imaginer (une sur cinq cents) et qu’il n’a rien à voir avec une grossesse cachée. Communément envisagée comme un événement heureux, la grossesse a aussi un autre pendant, qu’interroge Une femme sans histoire, en rappelant que cela peut également être vécu comme une grande souffrance. Le propos n’est jamais d’excuser ; il s’agit plutôt de tenter de le comprendre. Un pari difficile relevé avec brio par la compagnie STT.

 

Quand l’art se confronte au savoir

Par Jonas Guyot

Manger seul / de Fabrice Gorgerat / Cie Jours Tranquilles / du 11 au 19 novembre 2014 / L’Arsenic / plus d’infos

© Philippe Weissbrodt

Après Médée/Fukushima, Fabrice Gorgerat et la Compagnie Jours tranquilles reviennent à L’Arsenic pour interroger notre rapport à la nourriture et au corps. Pour aborder ce questionnement, le metteur en scène s’entoure d’experts du monde académique afin de mêler point de vue artistique et apport scientifique.

La scène est divisée en trois espaces. Côté jardin, une cuisine dans laquelle un homme mange seul, face au four à micro-ondes. Le regard vague, ses gestes sont lents, il semble se nourrir mécaniquement. Au centre une femme dresse la table. Puis, discrètement, sans prévenir, elle couche une tasse à café qui répand son contenu sur la nappe blanche. La tache annonce une faille dans la mise en place du repas. Dès lors, tout se dérègle. La femme apporte une poubelle qu’elle libère de ses déchets, les disposant un à un sur la table : des grappes de raisin, des sachets de sucre, de vieilles serviettes en papier, des fruits. Dans une sorte de mouvement inverse, les déchets deviennent aliments. Côté cour, une femme s’active en se nettoyant les dents à l’aide d’un fil dentaire. À grand renfort de grimaces et de gestes amples, cette activité en vient rapidement à évoquer un besoin obsessionnel de se nettoyer le corps après le repas. Dès les premières minutes du spectacle, le constat est sans appel : le rapport que l’homme entretient avec la nourriture est totalement déréglé. Le plaisir a disparu, le repas n’est plus partagé et devient même une corvée.

À partir de ce constat, le spectacle Manger seul interroge la problématique de l’obésité. Avec quelques touches d’humour et sans mesquinerie, un homme raconte ses expériences sexuelles avec deux femmes obèses tout en cuisinant dans une casserole des bonbons Haribo. Il explique qu’en ce qui concerne la séduction, « tout est dans le regard ». Il ne tombe pas pour autant dans le cliché de la beauté intérieure, puisqu’il n’écarte pas toutes les difficultés physiques que peut entraîner l’obésité dans les rapports sexuels. Difficultés physiques qui transparaissent également dans les déplacements lents et fatigués d’une personne obèse. Après s’être scotché sur le corps des aliments emballés dans du plastique et s’être vêtu d’un pantalon et d’une chemise XXL, l’homme qui mangeait dans la cuisine se transforme à vue d’œil.

Les anecdotes et les représentations de l’obésité se mêlent alors au mythe ; celui de Thyeste qui, abusé par son frère, Atrée, entreprend de manger ses fils. Ce récit, repris par les psychologues, sert aujourd’hui à désigner les personnes sujettes à un rapport conflictuel avec la nourriture. Un des personnages de la pièce explique ainsi ce qu’est le syndrome de Thyeste en racontant une anecdote familiale. Après avoir fait manger à sa fille et ses copines des boulettes de viande à l’italienne, il leur explique qu’elles sont composées de cervelle de veau. Suite à la réaction peu enthousiaste des jeunes filles, le père est convoqué par la psychologue familiale qui lui annonce que sa fille est atteinte du syndrome de Thyeste. Le décalage entre la situation anecdotique racontée par ce personnage et le constat alarmiste de la psychologue montre la focalisation que notre société exerce sur notre alimentation. Le travail de Fabrice Gorgerat et de sa compagnie consiste à créer des spectacles qui mêlent recherches scientifiques et travail artistique. En s’entourant d’experts du monde académique, le metteur en scène ne se prive cependant pas de présenter un point de vue parfois ironique sur le savoir humain, lorsque ce dernier est confronté à l’anecdotique. Manger seul n’est donc pas une conférence sur l’obésité et ses dangers, mais une véritable prise de position sur un sujet dans le traitement duquel l’art a toute sa place.

 

Rodrigo García, un remède contre l’absurdité du quotidien

Par Jonas Guyot

Daisy / de Rodrigo García / du 11 au 15 novembre 2014 / Théâtre Saint-Gervais / plus d’infos

Copyright : Christian Berthelot

Dans une langue incroyablement percutante et dérangeante, la dernière création de Rodrigo García poursuit la réflexion du metteur en scène sur les inepties de notre société. Un spectacle poético-ironique dans lequel Leibniz côtoie des cafards et où les hommes dansent avec les chiens.

Sur la scène, un capharnaüm d’objets et d’animaux. Plusieurs caisses de batterie sont disposées çà et là, révélant un nid de cafards dont la masse grouillante est projetée sur un grand écran, des monticules de salade et de tomates destinées à nourrir les insectes, une tortue qui évolue dans une eau verdâtre ou encore un agglomérat d’escargots. À ce bestiaire s’ajoutent deux petits chiens qui se voient entraînés dans une danse menée par les deux comédiens du spectacle Gonzalo Cunill et Juan Loriente. Parmi ce décor animalier et hétéroclite se dresse une bibliothèque remplie de livres, rappelant discrètement que l’homme se distingue de l’animal par sa capacité à penser et parler.

Le propos n’est cependant pas celui d’une supériorité de l’homme sur l’animal. Au contraire, Rodrigo García ne ménage pas l’humanité en dénonçant, non sans humour, l’absurdité de notre quotidien. En fustigeant les nombreuses inepties de notre société comme « l’art de banaliser une maison », il s’attaque surtout à l’appauvrissement de la langue et de la poésie. Ces dernières sont notamment matérialisées sur scène par la grande bibliothèque ou encore l’apparition de Leibniz annoncée en grande pompe par un feu d’artifice. Ce spectacle est une fête, une fête des mots qui ne cesse de dire, de redire, de reformuler pour échapper au conformisme et à la simplification du langage. De cette réflexion naissent de savoureux moments langagiers, comme lorsqu’un personnage raconte avoir longuement pesé les termes d’un message envoyé de son téléphone portable, auquel son interlocuteur s’est contenté de répondre par « un triste et pitoyable 🙂 ». Daisy est une succession d’anecdotes, de petites histoires, de listes de mots qui donnent lieu à un flux continu de paroles jusqu’à en épuiser la langue.

Toute la réflexion de Rodrigo García sur l’appauvrissement de la langue et l’absurdité de notre quotidien ne fait cependant pas de cette pièce un spectacle élitiste et méprisant vis-à-vis de la culture « populaire ». L’art pictural côtoie les films d’horreur : le Christ en croix du peintre Hans Memling danse aux côtés du personnage de tueur en série Freddy Krueger sur une musique disco entraînante. La poésie du metteur en scène naît justement de cette rencontre impromptue entre les mondes, brisant par la même occasion le conformisme dans lequel nous sommes quotidiennement plongés.

Afin d’échapper quelques instants à l’absurdité de notre vie ordinaire, il est donc urgent de se plonger dans l’univers fantasmagorique de Rodrigo García. Sa pièce est à découvrir jusqu’au 15 novembre au Théâtre Saint-Gervais.

« Impossible » n’est pas théâtral

Par Jonas Guyot

Une critique sur le spectacle :
Macbeth (the notes) / d’après Shakespeare / adaptation et mise en scène Dan Jemmett / Théâtre du Jorat à Mézières / vendredi 27 juin 2014 / plus d’infos

© Dan Jemmett

© Dan Jemmett

Après la virevoltante Comédie des erreurs, le metteur en scène Dan Jemmett et le comédien David Ayala reviennent au Théâtre du Jorat avec un nouveau spectacle. Macbeth (the notes) revisite le chef d’œuvre de Shakespeare, à travers les commentaires d’un metteur en scène. Entre comédie et tragédie, le spectacle révèle les méandres de la création d’une représentation théâtrale.

Seules une chaise et une table occupent le grand plateau de la « Grange Sublime ». Un immense rideau cache le fond de la scène. Il ne révélera son secret qu’à la toute fin du spectacle. C’est dans ce décor extrêmement sobre que David Ayala endosse avec brio le rôle d’un metteur en scène. Après avoir assisté à la répétition générale de son Macbeth, il s’adresse aux comédiens – en réalité à la salle. Durant deux heures et grâce à quelques notes prises sur un cahier, il commente chaque détail de la représentation qui vient d’avoir lieu – de l’interprétation des acteurs, en passant par les motifs du costume de Lady Macbeth, et jusqu’aux effets de lumière. A travers ses notes, il rejoue, à lui tout seul, la pièce entière. Dès lors, le spectateur assiste à un tourbillon de références théâtrales mais également picturales, cinématographiques, philosophiques et romanesques sur lesquelles ce metteur en scène s’appuie pour expliquer à ses comédiens ce qu’il attend d’eux. Ces explications donnent lieu, le plus souvent, à des situations irrésistiblement cocasses.

Dans son spectacle, Dan Jemmett interroge surtout la figure du metteur en scène. Avec beaucoup de tendresse et d’humour, il livre au spectateur tous ses petits travers : une exigence qui flirte avec la cruauté, un discours tellement imagé qu’il apparaît parfois inintelligible et des contradictions qui donnent lieu à des situations hilarantes. Macbeth (the notes) est un hommage à cette figure démiurgique, mais il s’agit également de montrer, à travers ses doutes, les limites de son pouvoir. Le personnage avouera d’ailleurs qu’il n’a pas « la science infuse ». Le spectateur prend alors conscience de la tâche colossale qui incombe au metteur en scène : demander aux comédiens une interprétation que lui-même ne peut pas fournir. Pour ce faire, le personnage accompagnera ses démonstrations d’un « je le fais mal, mais dans l’idée c’est ça que je veux ».

Parallèlement à son rôle de metteur en scène, David Ayala endosse à quelques reprises celui du personnage de Macbeth et même celui de sa femme. Le fil des notes est alors brusquement interrompu. Durant ces brèves incursions du texte classique, le registre comique laisse place au tragique de la pièce shakespearienne. David Ayala, éclairé par un faisceau lumineux, incarne sa propre vision des personnages. Après avoir mis en évidence les nombreux pièges que recèle cette pièce et la difficulté de l’interpréter, il accepte de se mettre en danger en endossant notamment le rôle de lady Macbeth, considéré, dans le milieu théâtral, comme l’un des personnages féminins les plus difficiles à jouer du répertoire occidental. Par ce geste, il prouve que le théâtral est un art complexe à la limite de l’impossible. L’excellente prestation de David Ayala montre que le défi mérite d’être tenté.

 

L’Afrique noire à la veille des indépendances

Par Jonas Guyot

Kouta / d’après la trilogie de Massa Makan Diabaté / mise en scène Hassane Kassi Kouyaté / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 6 au 10 mai 2014 / plus d’infos

© Mario del Curto

© Mario del Curto

Après l’excellent The Island (janvier 2013), un spectacle mettant en scène deux détenus incarcérés dans la tristement célèbre prison de Robben Island durant le régime de l’apartheid, le metteur en scène et conteur burkinabé Hassane Kassi Kouyaté revient avec une nouvelle création au Théâtre de Vidy. En collaboration avec René Zahnd, ancien co-directeur de Vidy, il adapte à la scène une trilogie romanesque aux personnages truculents et aux situations cocasses.

La trilogie romanesque de l’auteur malien Massa Makan Diabaté se déroule dans le village de Kouta et relate la vie de ses différents habitants. Pour créer ce spectacle, René Zahnd et Hassane Kassi Kouyaté ont choisi de se concentrer sur les aventures du lieutenant Siriman Keita contenues dans le premier tome de la trilogie. Ce personnage extravagant revient dans son village natal, après avoir combattu pour les Français lors de la Deuxième Guerre mondiale. L’histoire se situe à la veille des indépendances africaines et présente, en toile de fond, les luttes intestines qui opposent les indépendantistes aux défenseurs du régime colonial. Ce texte a été publié en 1979, soit un peu moins d’une vingtaine d’années après l’indépendance de la plupart des pays africains.

Ce bouleversement politique s’accompagne, chez Massa Makan Diabaté, de toute une réflexion sur la société malienne, et plus généralement, sur l’Afrique noire. Les relations entre les différents personnages du village de Kouta montrent les tensions qui apparaissent entre, d’une part, les défenseurs de la tradition et, de l’autre, ceux qui s’engagent en faveur de la « modernité ». A travers le personnage d’Awa, la femme de Siriman Keita, c’est, en parallèle, la question de la place de la femme dans la société africaine qui est interrogée. La confrontation entre tradition et modernité se cristallise dans de nombreux autres sujets sociétaux, tels que l’opposition entre vie urbaine et vie rurale, ou encore entre islam et animisme. Toutes ces questions, liées à la société africaine, sont abordées avec beaucoup d’humour. Le comique du texte réside surtout dans l’exagération des travers de chaque personnage. On appréciera par exemple la figure de Solo, un aveugle espiègle, dont la principale activité est de colporter des scandales. Ce passe-temps lui permet de manipuler tous les protagonistes de l’intrigue en récupérant au passage quelques billets de banque.

Hassane Kassi Kouyaté a choisi un décor très épuré pour mettre en scène le texte de Massa Makan Diabaté. Le sol de la scène est recouvert d’un grand carré beige dont le centre est occupé par une petite estrade. Cette dernière est composée de plusieurs éléments qui sont déplacés par les comédiens tout au long du spectacle, afin de créer des lieux et des ambiances différents. Deux bancs sont placés de part et d’autre de la scène. Chaque fois qu’un personnage quitte l’action, il va s’asseoir sur les bancs de manière à ne jamais sortir du plateau. Ce dénuement n’est pas sans rappeler la scénographie de Peter Brook. L’influence de ce metteur en scène semble en effet très forte dans le travail d’Hassane Kassi Kouyaté, qui pour son spectacle précédent avait notamment collaboré avec Marie-Hélène Estienne, complice de Peter Brook. La famille Kouyaté est d’ailleurs très proche du metteur en scène britannique, puisque le père d’Hassane Kassi Kouyaté, le comédien Sotigui Kouyaté, a souvent collaboré avec lui. La simplicité du dispositif scénique évoque également l’environnement dans lequel le griot, ce conteur traditionnel africain, raconte ses histoires. En effet, il se place bien souvent dans un espace vide, comme la place d’un village, pour délivrer son message. Le rôle du conteur est de mettre en scène une histoire, en prenant en charge non seulement la narration mais également les dialogues de tous les personnages. En adaptant le texte de Massa Makan Diabaté à la scène, René Zahnd a perpétué cette pratique en conservant des parties narratives, qui sont délivrées au public par l’intermédiaire d’un personnage endossant le rôle du narrateur.

Aux rythmes des balafons et des koras, Hassane Kassi Kouyaté et tous ses comédiens emportent le spectateur dans ce petit village africain, à la découverte de ses habitants, jusqu’au samedi 10 mai, au Théâtre de Vidy.

 

Quand la danse envahit le quotidien

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Living-room dancers / Cie Nicole Seiler / Théâtre Les Halles de Sierre / du 1 au 3 mai 2014 / plus d’infos

© Nicole Seiler

Living-room dancers est un spectacle étonnant et inédit. Conçu comme un parcours dans la ville de Sierre, il est une ode à toutes les formes de danse. Dans ce dispositif chorégraphique inattendu, le spectateur bénéficie du privilège de façonner son propre regard sur le spectacle.

Derrière cet étonnant projet se trouve une femme : Nicole Seiler. La chorégraphe se forme à la danse et au théâtre dans plusieurs écoles prestigieuses comme la Scuola Teatro Dimitri, Rudra Béjart et la Vlaamse Dansacademie à Bruges. En tant qu’interprète, elle a travaillé sur de nombreuses créations du Teatro Malandro, de la Cie Philippe Saire ou encore avec Massimo Furlan. Ces nombreuses collaborations l’ont menée à créer sa propre compagnie en 2002. Le travail artistique de Nicole Seiler est très fortement influencé par l’image et la vidéo, ce qui a donné lieu à de nombreux spectacles de danse multimédia mais également à des vidéos et des installations chorégraphiques.

L’influence de l’image cinématographique semble aussi présente dans le spectacle Living-room dancers, mais d’une manière un peu particulière. Equipé d’un baladeur MP3, de jumelles et d’un plan de la ville de Sierre, le spectateur se lance dans l’aventure. Il y a sept appartements dans la ville, marqués par un néon rouge au-dessous de la fenêtre depuis laquelle on peut observer un ou plusieurs danseur(s). Chaque lieu correspond à un numéro indiquant les musiques que le spectateur doit sélectionner sur son MP3 pour accompagner la danse qui se déroule sous ses yeux. Le spectateur, muni des jumelles, peut, à son gré, zoomer sur la prestation ou, au contraire, se priver de l’outil afin de privilégier une vue d’ensemble. En choisissant son point de vue et en sélectionnant son plan, le spectateur se place donc dans le rôle du caméraman. Sa vision est cependant nécessairement limitée, puisque la fenêtre représente le cadre de la caméra, au-delà duquel la vision est impossible. Cet espace sans cesse dérobé à la vision, c’est au public de l’imaginer. Dans le cadre même de la fenêtre, le regard bute contre les croisillons, contre les branches d’un arbre ou encore contre la barrière d’un balcon un peu haute. Tous ces obstacles forcent le spectateur à déplacer la position de la « caméra » et à choisir ainsi son meilleur point de vue. Grâce au MP3 et aux jumelles, ce dernier dispose lui-même des éléments qui lui offrent la possibilité d’apprécier les différentes prestations. Ces objets permettent de créer son propre spectacle en assistant par exemple à un tango argentin tout en écoutant du hip-hop et, pourquoi pas, en esquissant soi-même quelques pas de danse.

Ce spectacle offre également au public la possibilité de découvrir la performance de plusieurs danseurs amateurs dans un environnement privé. On chemine ainsi de la danse orientale à la danse expressive en passant par le tango argentin, la country, le hip-hop expérimental, le ragga dancehall et la danse albanaise. L’intérêt du spectacle ne réside pas dans la complexité des chorégraphies, mais dans une mise en scène assez simple de la danse qui se révèle intime et quotidienne. L’intimité qui s’offre au regard des passants n’est toutefois pas matière au voyeurisme, le danseur étant conscient d’être sujet d’observation.

De retour au théâtre, le spectateur pourra achever son voyage en assistant à la projection d’un documentaire. Le film est constitué d’interviews de passionnés de danse provenant de toute la Suisse. Ces amateurs, de milieux professionnels et d’âges très différents, parlent, avec beaucoup d’émotion, de leur expérience de la danse et de la place qu’elle occupe dans leur vie. Ce savoureux moment de partage est à découvrir au Théâtre Les Halles jusqu’au 3 mai 2014.

 

Welcome to Shanghai

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Made in China / de Thierry Debroux / mise en scène Didier Kerckaert / Théâtre du Passage à Neuchâtel / 3 avril / plus d’infos

© Fabien Debrabandere

© Fabien Debrabandere

Made in China est une fable qui présente l’une des facettes de la mondialisation. Dans une entreprise rachetée par les Chinois, une directrice des ressources humaines est engagée pour choisir, parmi trois cadres, lequel s’envolera pour Shanghai. Entre manipulation, abus de pouvoir et harcèlement, le texte de Thierry Debroux dépeint avec cynisme et humour noir les luttes qui animent le monde du travail dans les grandes entreprises.

Des signes chinois sont projetés sur trois panneaux de carton ; ils défilent à toutes vitesse et dans tous les sens. Une musique asiatique au rythme endiablé accompagne ces projections ; « Bienvenue à Shanghai ! ». Bien que toute la pièce se déroule en France, la mégapole chinoise ne cesse d’être un leitmotiv dans le texte comme dans le décor. Cette omniprésence crée un sentiment d’angoisse qui accompagne tout changement. La pièce s’ouvre avec un dialogue entre Philippe, Jacques et Nicolas. Très vite les trois cadres révèlent leur personnalité. Philippe est un homme discret et terriblement angoissé ; Jacques, la cinquantaine, ne supporte pas l’injustice mais reste pragmatique. Nicolas est un jeune homme ambitieux, qui semble multiplier les conquêtes féminines au sein de l’entreprise. Bien que ces personnages soient légèrement caricaturaux, Thierry Debroux échappe aux facilités. Son texte contient des monologues intérieurs, qui révèlent les doutes des personnages vis-à-vis du système dans lequel ils évoluent, ce qui les éloigne des types de carriéristes calculateurs et dénués d’états d’âme.

L’aliénation de la vie privée

Malgré l’omniprésence du travail dans l’existence de ces trois individus, leur vie privée se révèle peu à peu. La mise en scène de Didier Kerckaert montre admirablement la difficulté de vivre une vie privée à côté d’un travail envahissant. Un petit film mettant en scène chaque personnage dans son intimité est projeté sur les panneaux. Le contraste de l’image est très accentué de sorte qu’elle manque de netteté, comme si ces petits monologues intérieurs s’effaçaient devant la charge du travail. Philippe parle du mutisme de sa fille et de l’incapacité qu’il ressent à établir le dialogue avec elle. Jacques promet à sa défunte épouse qu’il obtiendra le poste de cadre à Shanghai pour se racheter de son absence lors de sa mort. Quant à Nicolas, il répète en boucle des paroles destinées à sa compagne et collègue Sophie, qui est enceinte de lui. Dans l’évocation de leur vie intime, le travail entre toujours en interférence. Si Philippe n’arrive pas à parler avec sa fille, c’est en raison de son travail, qui accapare peu à peu son intériorité. Jacques a sacrifié son mariage pour son activité professionnelle et Nicolas tente de trouver un équilibre entre sa future paternité et ses ambitions professionnelles.

L’omniprésence des rapports de force

Plus que le travail lui-même, le sujet central de cette pièce est en réalité le pouvoir, qui installe des rapports de force entre les trois cadres, mais également entre eux et la DRH. A travers des exercices, plus humiliants les uns que les autres, elle incarne les pleins pouvoirs de l’entreprise et la soumission de ses employés. Lorsqu’elle demande à Jacques de chanter « Ça plane pour moi » de Plastique Bertrand, le ridicule atteint son paroxysme. En acceptant l’exercice, Jacques se place en situation d’infériorité et affirme sa docilité. Malgré quelques réticences, les trois personnages vont participer, tout au long de la pièce, à tous ces exercices qui leur seront imposés. La DRH évalue ainsi leur capacité à obéir et teste les limites de leurs ambitions tout en créant de la compétition entre eux. Malgré la rigidité et la cruauté qui émane de cette figure, le texte de Thierry Debroux, ne manque pas d’humour. L’enthousiasme exagéré de cette femme vis-à-vis du système qu’elle défend suscite le rire. Son attitude cynique et l’indifférence qu’elle porte à Philippe, Jacques et Nicolas sont ici les principaux ressorts du comique.

En ce qui concerne le personnage de la DRH, pour laquelle la voix de Shanghai est une « drogue dure », on se demande si elle est également une victime de la mondialisation, ou si elle a réussi à tirer son épingle du jeu en adoptant l’attitude que l’on attendait d’elle ? La réponse semble bien se trouver dans un bref coup de fil qu’elle passera à sa fille …

 

Le briquet remplace les allumettes

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
La Petite Fille aux allumettes / d’après Hans Christian Andersen / création Pan ! (La Compagnie) / mise en scène Julie Annen / Petit Théâtre de Lausanne / du 29 janvier au 16 février 2014

© Pénélope Henriod

Dans une version très contemporaine de La Petite Fille aux allumettes, Julie Annen se penche sur une histoire qui marque les enfants depuis de nombreuses générations. Cette réécriture pleine de fantaisie et de références au monde contemporain a su préserver l’esprit du texte original. Si la question de la misère matérielle reste la préoccupation majeure de l’histoire, Julie Annen n’aborde pas cette thématique comme une fatalité.

Deux lampadaires diffusent une pâle lumière sur la scène. Sous ces deux faisceaux lumineux apparaissent quatre personnages. De leurs poches, ils sortent des flocons de neige. Une fine pellicule blanche recouvre peu à peu le sol. La lumière et la neige sont là, il ne manque plus que la petite fille et ses allumettes.

La petite fille, nous ne la verrons pas, seule sa voix marquera sa présence. L’absence physique du personnage renforce efficacement le sentiment d’indifférence des habitants du village à son égard. Tout le monde ignore cette enfant ; la grosse dame est bien trop occupée à cuisiner une appétissante dinde derrière sa fenêtre, le maire – pourtant un ami de ses parents – ne fait rien pour l’aider à trouver les fameuses allumettes qui permettraient de réchauffer sa mère. Le seul qui lui apporte un peu de réconfort, c’est Diego, une « racaille » qui se cache dans les bois avec sa bande de brigands. Avec ce voleur au cœur tendre, Julie Annen insuffle un peu de solidarité dans l’histoire.

A défaut d’allumettes, Diego offre un briquet à la petite fille. Cette réécriture veut signifier que, aujourd’hui, la misère n’a pas encore disparu : elle a seulement changé de forme. Julie Annen, en s’inspirant notamment d’un épisode de sa propre vie, adapte l’histoire à notre époque. Elle transforme ainsi le miteux appartement sous les toits du récit d’Andersen en une vieille caravane pleine de trous. La petite fille n’est pas née pauvre, elle l’est devenue à la suite de la faillite de son père. Ce conte trouve donc un écho dans une période d’incertitude financière où la crise et la hausse du chômage peuvent briser des familles.

La pièce que propose Julie Annen présente des personnages hauts en couleur et des chansons amusantes formant une ambiance légère et lumineuse. La fin tragique du conte ne diffère pourtant pas de celle d’Andersen. Cependant, si cette fin demeure dramatique, elle n’a pas pour but d’accabler et de culpabiliser le public. A la fin du spectacle, à travers quelques extraits sonores, Julie Annen donne la parole aux enfants afin qu’ils proposent des solutions pour transformer le funeste destin de la petite fille en une fin heureuse. Le public ressortira de ce spectacle en étant conscient que la misère frappe encore des familles, tout en restant confiant en l’avenir.

 

La jeunesse en quête d’une identité

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Immortels / de Nasser Djemaï / mise en scène Nasser Djemaï / Théâtre de Vidy du 21 janvier au 2 février 2014

© Mario Del Curto

Après le spectacle Invisibles, qui s’intéressait aux immigrés maghrébins du troisième âge installés en France, Nasser Djemaï se penche sur les nombreuses questions que se posent les adolescents et les réflexions qui traversent leur esprit. En partant d’une histoire contemporaine – un drame qui frappe un groupe d’amis –, le dramaturge présente avec beaucoup de justesse les nombreuses facettes de la jeunesse.

Du fond de la scène surgissent plusieurs adolescents plongés dans la pénombre. Une image du ciel est projetée derrière ces jeunes qui forment un bloc. Le groupe avance vers l’avant-scène alors que les nuages blancs et roses filent dans leurs dos en sens inverse. Cette jeunesse nage à contre-courant. Soudain, ce groupe compact se délite. Plusieurs voix surgissent, formant un patchwork de réflexions et d’interrogations. La jeunesse n’est pas une entité unique : elle est une multitude d’identités.

La recherche de l’identité est précisément au cœur du texte de Nasser Djemaï. L’intrigue se déroule autour du personnage de Joachim qui va à la rencontre du groupe d’amis de son grand frère Samuel, récemment décédé dans un accident. Il cherche des réponses à cette mort si inattendue et brutale. Tout allait si bien dans la vie de Samuel. Pourquoi est-il tombé ? A chaque rencontre, Joachim en apprend un peu plus, chacun ayant ses propres réponses et ses silences sur la question. Il découvre notamment l’engagement politique de son frère et la haine du système bancaire qu’il partageait avec ses amis. Dans cette quête de la vérité, Joachim s’enfonce de plus en plus dans la vie de Samuel au point de se confondre avec lui. Le grand frère est constamment ramené à la vie par les discours de ses amis. Cette omniprésence est symbolisée sur scène par son blouson qui colle si bien à la peau de son cadet. Même lorsque celui-ci tente de l’enlever, le vêtement s’anime et rejoint à nouveau ses épaules. La mise en scène de Nasser Djemaï met l’accent sur le côté oppressant du souvenir de cet être disparu. Un grand écran projette des images floues semblant appartenir aux souvenirs de Joachim ; il y a notamment ce petit film où l’on retrouve une mère et ses deux fils. L’un des deux se trouve dans les bras de la mère et requiert toute son attention, laissant l’autre de côté. Dans une autre image, elle jette un regard accusateur sur son fils cadet. Dans le discours de Joachim, tout donne à penser que cette mère a une préférence pour le frère aîné. Ces projections accentuent l’atmosphère étouffante dans laquelle Joachim tente de survivre en construisant sa propre existence.

A travers la quête d’identité de Joachim, chacun des membres du groupe tente à son tour de comprendre quelle est sa place dans l’humanité : la quête devient universelle. Linda s’interroge sur le rapport qu’elle entretient aves son corps. Isaac cache ses doutes derrière son humour. Fausto s’explique sur son incapacité à gérer les conflits. William et Mona se radicalisent dans leur combat contre un système dont ils refusent les règles. Chloé, la rêveuse, se tourne vers les étoiles. L’union du groupe, si marquante au début de la pièce, entre petit à petit en tension avec l’individualité de chacun. La diversité de leurs personnalités se cristallise notamment autour de leurs conceptions différentes de la révolte. Certains envisagent un durcissement de leur engagement alors que d’autres se tournent vers les voies de la non-violence et du compromis. L’écart se creuse également entre les rapports qu’ils établissent avec Joachim. Alors que certains veulent voir leur ami Samuel ressusciter dans la peau de son frère, d’autres acceptent le deuil et accueillent un nouvel être.

Le texte de Nasser Djemaï, dans la bouche de ces jeunes comédiens, sonne incroyablement juste. Le dramaturge réussit le pari de reproduire un langage qui n’est pas caricatural en présentant une jeunesse multiple et dont les préoccupations sont universelles. Le metteur en scène nous replonge dans cette période de la vie où chacun pourra se reconnaître à travers ces questions existentielles qui préoccupent particulièrement les individus au seuil de leur vie d’adulte.

 

La guerre oui, mais en chanson !

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Chantons quand même ! / de Frank Arnaudon et Claudine Berthet / Théâtre des Osses à Fribourg / du 13 au 31 décembre 2013

© Ludovic Manzoni

Après le spectacle Je vous préviens, je ne vais pas chanter…, la compagnie Le Pavillon des Singes revient avec un nouveau projet musico-théâtral portant cette fois-ci sur l’Occupation de Paris durant la Deuxième Guerre mondiale. Le répertoire musical aborde la vie quotidienne des Parisiens de la mobilisation jusqu’à la Libération avec une incroyable légèreté.

La mise en scène de Frank Arnaudon est simple mais efficace. Une vieille radio posée dans un coin de la scène diffuse tour à tour, dans un grésillement savoureux, des extraits de discours politiques, des informations codées parvenant de Radio Londres ou encore les sirènes annonçant les bombardements. Ces quelques éléments sonores permettent de contextualiser les différentes chansons du spectacle et de recréer l’atmosphère de la Deuxième Guerre mondiale.

De ces chansons, on retiendra surtout une indéfectible volonté de vivre et de s’amuser malgré la violence de la guerre. Elles constituent une trace de la vie quotidienne et des aspirations des Parisiens durant cette époque. « Paris sera toujours Paris », chantait Maurice Chevalier. Malgré les couvre-feux, les bombardements et les restrictions alimentaires, la vie quotidienne se poursuit et le goût pour la fête subsiste. Les salles de spectacle où ces chansons sont interprétées ne désemplissent pas et les artistes se produisent devant un parterre composé à la fois de militaires allemands et du peuple parisien dans une certaine atmosphère d’insouciance. Ce climat de fête et de désinvolture est parfaitement rendu par le jeu des trois comédiens. La formation théâtrale de Frank Arnaudon, Claudine Berthet et Frank Michaux apporte une dimension supplémentaire à ces chansons qui deviennent de véritables saynètes. Ainsi la chanson Pour me rendre à mon bureau donne lieu à une série de mimes clownesques qui illustrent les changements dans les moyens de transport qu’utilise un bourgeois au fur et à mesure que s’amenuise sa fortune avec l’avancée de la guerre. Ces gestes comiques concordent parfaitement avec l’esprit de ces textes qui transforment des réalités dramatiques en des situations cocasses.

Si la plupart des chansons choisies pour ce spectacle donnent une image plutôt légère de ce conflit mondial, Frank Arnaudon n’oublie cependant pas l’engagement plus politique de certains interprètes de cette époque. Ainsi, Pierre Dac, avec ses chansons La complainte des nazis et Adolf, Adolf, prend plaisir à ridiculiser Adolphe Hitler et ses alliés. La liberté de ton de Pierre Dac à l’égard du régime nazi s’explique par son exil en Angleterre depuis lequel, grâce à Radio Londres, il diffusait ses satires. On appréciera également la magnifique réponse du même Pierre Dac, interprétée par Frank Arnaudon, à l’égard de l’attaque antisémite de Philippe Henriot, elle-même diffusée dans le spectacle par l’entremise de la vieille radio.

En présentant l’occupation de Paris sous un angle « joyeux », le spectacle Chantons quand même ! a l’audace d’offrir une ode à la vie au moment où celle-ci a été la plus menacée.

 

Une relecture exigeante de l’Odyssée

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
La Dérive des continents / d’Antoinette Rychner / mise en scène Philippe Saire / d’après l’Odyssée d’Homère / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 17 novembre 2013

© Ph. Weissbrodt

Avec La Dérive des continents, le chorégraphe Philippe Saire s’éloigne de la danse pour partir à la rencontre du théâtre. De ce rendez-vous naît un spectacle complexe, requérant une participation soutenue de la part du spectateur.

Il est difficile de résumer l’intrigue de ce spectacle tant le récit et les formes théâtrales y sont éclatés. On peut cependant affirmer, sans trop se tromper, que le texte d’Antoinette Rychner raconte l’histoire de quatre amis, dont l’habitude est de se retrouver dans une sorte de hangar pour y interpréter des épisodes de l’Odyssée. La vie de ces personnages, dont on ne sait presque rien, semble se confondre avec celle des héros de l’épopée. Le contact avec le mythe se fait à l’aide d’un petit panier dans lequel se trouvent des sphères transparentes contenant le titre des différentes aventures d’Ulysse et de ses compagnons. Elles sont tirées au sort par les personnages tout au long de la pièce. Le spectateur assiste donc à la descente aux Enfers d’Ulysse à son combat contre Scylla ou encore à sa capture par la nymphe Calypso. Chacun de ces quatre compères est amené à endosser le rôle d’Ulysse et à en donner sa propre interprétation.

La distanciation par le mouvement

La rencontre entre le texte antique et les personnages modernes rend possible une réflexion sur des sujets d’actualité comme la crise économique en Grèce, l’égalité des sexes ou encore la représentation de la masculinité. Les réflexions de ces quatre personnages entrent très régulièrement en interférence avec le texte d’Homère. Se crée alors une distanciation, obligeant le public à s’interroger sur le mythe et à le confronter avec l’actualité. Cette distanciation ne se limite pas au texte, mais elle gagne d’autres éléments de la représentation. Philippe Saire explore le théâtre à travers le mouvement du corps, dont le lien avec le texte n’est, de prime abord, pas toujours évident. Cette « non-évidence » crée un sentiment d’étrangeté chez le spectateur, le forçant à s’interroger sur la signification du geste. Ainsi, lorsque une voix off nous apprend qu’Ulysse et ses compagnons traversent un détroit, au même moment les quatre comédiens se tiennent debout sur la même chaise. Le spectateur doit faire preuve de beaucoup d’imagination pour que ce numéro d’acrobatie lui évoque la peur ressentie lors de la traversée du détroit. Mais c’est justement ce décalage entre le texte et le geste qui fait tout l’intérêt de ce spectacle puisqu’il force le spectateur à une recherche de sens. Philippe Saire ajoute encore des difficultés à la compréhension, puisque la représentation du mouvement ne s’arrête pas à celle des comédiens. En effet, dans ce hangar, où se trouve une multitude d’objets, les quatre personnages vont briller par leur ingéniosité en reconstituant les fabuleuses machines de Rube Golberg, renvoyant le spectateur à ses jeux d’enfant. Un des hommes tire à la carabine sur un ballon de baudruche, déclenchant tout un mécanisme qui ouvre un parapluie, libère une bille dans un conduit et finit par une explosion. A travers ce mécanisme complexe, Philippe Saire se penche donc sur le mouvement et ses conséquences. Ces constructions pourraient sembler n’avoir aucun rapport avec l’Odyssée et pourtant elles rappellent la mètis des Grecs, cette ingéniosité, si caractéristique d’Ulysse et dont le Cheval de Troyes constitue le meilleur exemple.

Les sens en émoi

Dans cette relecture de l’Odyssée, Philippe Saire nous emmène sur le chemin de la réflexion tout en maintenant nos sens en alerte. Ainsi tout au long de la pièce, le chorégraphe demande aux spectateurs une attention visuelle soutenue. Tous les mouvements, et ils sont nombreux, requièrent l’attention, car ils poussent le spectateur à réfléchir, en même temps que les comédiens, sur le texte de l’Odyssée et sur sa résonance actuelle. Philippe Saire demande également aux spectateurs d’être attentifs aux sonorités. Un magnétophone à cassettes diffuse des extraits sonores issus de la culture populaire. On reconnait ainsi notamment les dialogues et la musique du film Troyes de Wolfgang Petersen. Philippe Saire multiplie donc les références au mythe d’Ulysse en confrontant la pièce avec d’autres relectures contemporaines. Outre les sonorités vocales, le musicien et performer Stéphane Vecchione crée des sons à partir des différents objets présents sur scène. En utilisant un micro et deux verres remplis d’eau, le musicien parvient à nous évoquer le bruit du ressac sur le rivage. A la vue et l’ouïe s’ajoute encore l’odorat. Ce dernier est notamment mobilisé par l’arôme des feuilles de Ruccola qui se dégage lors de la préparation de potions par le devin Tirésias. Le parfum qui en émane transporte alors le spectateur aux abords de la Méditerranée.

En partant d’une réflexion sur la mythologie à travers le corps et le mouvement, Philippe Saire entraîne son public à mobiliser ses sens pour ressentir le mythe. Il offre aux spectateurs une relecture de l’Odyssée d’Homère, extrêmement riche par l’entremêlement des références antiques et contemporaines. Cependant, cette nouvelle interprétation nécessite une connaissance approfondie de la mythologie grecque et une participation soutenue de la part du spectateur, sans quoi la pièce restera à bien des égards hermétique.

 

Réflexion autour de l’art dramatique

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
La Mouette / de Tchekhov / mise en scène Jean-Michel Potiron / Théâtre La Grange de Dorigny / du 14 au 16 novembre 2013

© T.Steiger

Jean-Michel Potiron est un habitué de la Grange de Dorigny. Il revient cette fois-ci avec une pièce d’Anton Tchekhov qui interroge les différentes formes que peuvent prendre le théâtre. Le texte est admirablement servi par une mise scène où règne la sobriété.

Lorsque la pièce commence, le spectateur découvre un espace scénique totalement vide. Peu à peu, quelques éléments de mobilier y sont apportés, mais le vide n’est jamais totalement comblé. Le dénuement scénique laisse toute leur place aux comédiens et au texte. Ce sont ces comédiens qui, entre chaque acte, changent les quelques éléments du décor dans la pénombre, comme si la vie des personnages qu’ils incarnent prenait elle-même place dans une pièce de théâtre.

Un conflit entre amour et désir

Dans la pièce d’Anton Tchekhov, on assiste à des fragments de la vie d’une dizaine de personnages qui se retrouvent, l’espace de quelques jours, dans la propriété champêtre de Piotr Nikolaïévitch Sorine, au bord d’un lac. De ce lac nous ne verrons rien, ni du théâtre censé être monté dans le jardin de la villa. Seul la puissance des mots permet aux spectateurs d’imaginer les lieux. La haute société russe rencontre à la campagne des classes sociales moins élevées dans une atmosphère d’oisiveté. Dans la mise en scène de Jean-Michel Potiron, on sent très bien l’ennui de ces riches personnages. En effet, il ne se passe absolument rien dans cette retraite champêtre : ils sont tantôt assis dans le jardin pour assister à la représentation théâtrale de Konstantin, le neveu de Sorine, tantôt allongés sur des chaises longues.

Pourtant, sous cette apparente banalité, un drame se noue. Ces existences si tranquilles sont parcourues par de vives émotions. Tous ces personnages aspirent à réaliser leurs rêves et leurs désirs. Le jeune Konstantin aimerait devenir un grand dramaturge afin d’apporter des formes nouvelles au théâtre, mais il est sans cesse rabroué par sa mère, la grande comédienne Irina Nikolaïevna Arkadina. La comédienne Dominique Bourquin endosse à merveille le rôle de l’élégante Irina, une femme plus obsédée par son succès que par l’amour filial. Cet amour qui existe pourtant entre les personnages se heurte perpétuellement à leurs diverses aspirations, qui se trouvent par ailleurs déçues. La mise en scène de Jean-Michel Potiron donne au spectateur un très bel exemple de cette ambivalence, notamment dans la scène qui suit la tentative de suicide de Konstantin. Ce dernier demande à sa mère de le soigner en lui bandant le visage. Dans un geste de tendresse, Irina prend la tête de son fils contre son ventre en lui caressant le visage, mais cet instant d’amour ne dure pas : le conflit artistique qui les oppose refait immédiatement surface. Dans cette petite société se trouve également Boris Alexéevitch Trigorine, un écrivain de talent mais dont la gloire est effacée par de plus illustres auteurs. Sans cesse dégoûté par ce qu’il écrit lui-même, il tente de trouver l’inspiration dans la jeunesse et l’amour. Le seul personnage qui semble ne pas sombrer dans ce naufrage général est la jeune Nina, qui rêve de devenir comédienne. Malgré ses nombreuses désillusions et malheurs, elle s’accroche à ce désir. Jean-Michel Potiron a choisi de mettre en avant cette figure, en la distinguant des autres personnages, par sa joie, son dynamisme et ses tenues très colorées. Elle amène ainsi un souffle de vie.

Une mise en abyme

Le conflit qui oppose la mère et le fils, la perpétuelle recherche de l’inspiration par Trigorine, ainsi que le rêve de Nina s’inscrivent dans une réflexion plus large sur l’art dramatique. Konstantin est un jeune idéaliste qui veut rompre avec les générations passées, ce qui lui vaut d’être taxé de « décadent » par sa mère. Ce conflit artistique est représenté de manière très subtile par Jean-Michel Potiron, notamment dans le premier acte. Avant que ne débute la pièce de son fils, Irina déclame un extrait d’Hamlet. Elle se place face au public constitué par les autres personnages. Nina, en jouant la pièce écrite et mise en scène par Konstantin, se place quant à elle dans une position inverse à celle d’Irina. Cette posture se comprend ici comme le signe du caractère innovant de la mise en scène du jeune dramaturge. Mais Jean-Michel Potiron va plus loin. Nina ne s’adresse plus directement aux personnages de La Mouette dont la plupart ne sont pas enclins à apprécier cette nouvelle forme de théâtre, mais préfère se tourner vers le « vrai » public qui est le seul juge de sa prestation. Les frontières entre le public réel et les personnages s’estompent.

Entre ces différentes instances s’instaure alors un dialogue implicite sur le renouvellement de l’art dramatique, sur l’inspiration ou encore sur le statut du dramaturge et du comédien. La mise en scène simple mais subtile de Jean-Michel Potiron n’est pas sans rappeler en réalité celle que Konstantin appelle de ses vœux : « En voilà un théâtre ! Rideau, coulisse, seconde coulisse, et plus loin, un espace vide. Aucune espèce de décor. ».

 

En quoi avez-vous foi ?

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Laverie Paradis / de Claude-Inga Barbey / mise en scène de Séverine Bujard / Théâtre des Osses à Fribourg / du 8 novembre au 1er décembre 2013

© M. Riedy

Dans un décor sans cesse en mouvement, Laverie Paradis, joué par Doris Ittig et Claude-Inga Barbey, interroge les différentes facettes de la foi dans le parcours mouvementé de la vie d’un être humain.

Un carré blanc marqué au sol forme l’aire de jeu qui semble trop petite par rapport à la scène du Théâtre des Osses. Des coulisses improvisées sont aménagées grâce à trois draps blancs qui constituent le fond du décor. Le tout semble précaire et pourtant, la magie opère. Le spectateur accepte d’être conduit de l’appartement d’une voyante à une laverie, en passant par une église, un terrain d’entraînement pour l’éducation des chiens, ou encore une salle d’attente d’un cabinet médical. Ces changements de lieu rapides sont astucieusement figurés par l’usage qui est fait des quelques éléments de mobilier. Un petit escalier de trois marches qui permet d’entrer en communication directe avec Dieu peut en effet se transformer en banc d’église et concrétiser la transition entre les différents espaces.

Dans ce décor sans arrêt en mouvement, les personnages eux-mêmes ne cessent de changer d’apparence. La comédienne Claude-Inga Barbey, qui est aussi l’auteure du texte, joue le rôle d’un ange gardien qui tente de convertir Bernadette, une pauvre femme dont les amours ont été déçues. Cet envoyé de Dieu cherche également à récupérer le Saint-Suaire enlevé négligemment dans une église par Bernadette. Dès lors, l’ange prend une multitude de visages afin de récupérer cette relique. Le recours à ces nombreux personnages tous incarnés par Claude-Inga Barbey s’avère être un procédé intéressant, mais ces figures n’échappent malheureusement pas toujours à la caricature, dans leurs propos comme dans le jeu. Ainsi, la comédienne endosse le rôle d’une espagnole à l’accent trop marqué, employée dans un pressing et se présentant comme une fervente catholique, adoratrice de la Vierge. On retrouve également le personnage d’une Suisse allemande qui par sa rigidité excessive n’échappe pas au cliché. Le spectateur admirera cependant la fluidité avec laquelle les métamorphoses de Claude-Inga Barbey s’enchaînent et appréciera l’humour qui en émane.

Quant à Doris Ittig, nous ne pouvons que relever l’incroyable charme qui se dégage de son personnage. Elle revêt le rôle de Bernadette, cette femme insignifiante et totalement banale qui suivra un véritable chemin de croix tout au long de la pièce. Trop bonne et généreuse, cette femme est l’archétype de celle qui a un cœur trop grand pour se rendre compte qu’on abuse d’elle. A l’étroit dans son tailleur rose bonbon, elle attend désespérément le jour où son Gilbert quittera sa femme. Cette figure pathétique sombre peu à peu dans le désespoir. Si Doris Ittig ne joue qu’un seul rôle dans la pièce, elle fait de son personnage un être assez complexe. Au premier abord un peu simple et naïve, Bernadette se révèle être un individu doté d’un autre type d’intelligence, qui émane d’une très belle sensibilité.

Le texte de Claude-Inga Barbey questionne de manière pertinente la place de la religion et surtout de la foi dans notre société. Il se moque gentiment des « bigots », des intellectuels un peu mondains qui condamnent la religion mais se jettent dans la spiritualité ou encore des charlatans, profitant de la naïveté de certaines personnes. Sans tomber dans le plaidoyer religieux, ou à l’inverse, dans le pamphlet anticlérical, l’auteure visite les multiples facettes de la foi en s’interrogeant sur la nécessité de croire en quelque chose. C’est le fameux plan « Job » qu’évoque tout au long de la pièce le personnage de l’ange gardien : il consiste à faire « toucher le fond » à une personne pour que la foi l’aide à remonter la pente. A la fin de la pièce, il reste à chacun de trouver en quoi il a foi.

 

L’œuvre d’art de Denis Marleau

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Les Femmes savantes / de Molière / mise en scène Denis Marleau / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 2 novembre / plus d’infos

© Stéphanie Jasmine

© Stéphanie Jasmine

Pour la première fois, Denis Marleau met en scène du Molière. Cette nouvelle expérience donne lieu à un spectacle très esthétique où la femme est à l’honneur.

Le recours à l’audiovisuel

En entrant dans la salle, le regard du spectateur se pose sur le bassin circulaire rempli d’eau, s’enfuit par une série de marches, passe sous une fine arcade en fer forgé, puis s’arrête sur la projection d’un imposant bâtiment qui occupe le fond de la scène. Deux petits buis de part et d’autre de l’édifice apportent une touche de vert sur un ensemble de tons chauds typiquement provençaux. Le bâtiment n’est autre que le Château de Grignan où le spectacle de Denis Marleau a été créé durant l’été 2012. La lumière s’éteint dans la salle et aussitôt la scène s’anime, des personnages défilent sur l’écran, ils entrent et sortent du bâtiment comme des figurants au fond de la scène. Quelques instants plus tard, la projection se fige et les comédiens font leur entrée.

Durant toute la pièce, Denis Marleau communique au public son goût pour l’audiovisuel, projetant sans cesse en arrière-fond des gros plans sur des tissus à motifs floraux. Ces projections rappellent les robes portées par les comédiennes, ces images apparaissent puis s’estompent au gré de l’entrée des personnages féminins, relevant d’un certain esthétisme et montrant la variété des figures féminines. Les vidéos sont réalisées par Stéphanie Jasmin qui codirige avec Denis Marleau la Compagnie UBU depuis 2000. Tous deux partagent une attirance pour le septième art ; ils ont notamment travaillé sur une projection audiovisuelle qui animait une trentaine de mannequins dans la grande exposition « La planète mode de Jean Paul Gautier », au Musée des beaux-arts de Montréal.

Le texte de Molière se fige dans une très belle fresque que peint Denis Marleau. Les comédiens se retrouvent très souvent immobiles et alignés sur scène comme les personnages d’une peinture ce qui donne lieu à de magnifiques tableaux. Les ondulations des tissus en arrière-plan apportent un peu de mouvement à la pièce tout comme la présence de deux jongleurs qui interviennent à quelques reprises. On regrettera peut-être que ces deux circassiens ne soient pas plus présents dans la mise en scène, tant leurs interventions constituent un apport intéressant au texte. Dans une jolie représentation de marionnettiste, ils démontrent notamment le rôle de pantin que joue le personnage de Chrysale par rapport à sa femme.

Trissotin et la pédanterie

Le jeu de Carl Béchard, qui incarne le rôle de Trissotin, rend parfaitement cette suffisance dont le personnage est empli. La déclamation de son banal sonnet coïncide parfaitement avec son périlleux exercice d’équilibriste autour du bassin. A plusieurs reprises, il risque de chuter, menaçant par là même de faire tomber le voile sur sa supercherie, mais l’aveuglement de ses auditrices le sauve de sa misérable tentative d’écriture. Les mouvements grotesques et la perruque excessivement longue sur le devant, rappelant la coiffure d’Elvis Presley, rendent ce Monsieur Trissotin tout à fait ridicule et antipathique. Une lecture contemporaine de la pièce aurait pu cependant mettre davantage en avant l’opportunisme de Trissotin face à ces femmes qui en sont finalement des victimes. Le personnage apparaît dans la pièce, comme Tartuffe, à partir de l’acte III seulement, après tous les autres. Le spectateur, dont la curiosité à son égard a été suscitée, attend son entrée en scène avec impatience. Mais la représentation de Denis Marleau ne joue pas sur cette attente. Son parti-pris est d’avoir porté les figures féminines sur le devant de la scène, au détriment parfois de cette figure si intéressante de Trissotin. Il est vrai que Molière donnait déjà, dans sa comédie, une importance toute particulière aux personnages féminins.

Il ressort de ce spectacle une très belle fresque de la société du XVIIe siècle transposée dans les années 1950. Le choix de cette période permet de replacer le texte de Molière dans un contexte où le combat des femmes pour l’accès au savoir n’était pas encore gagné. Ainsi le discours réactionnaire de Chrysale sur la place des femmes et l’indignation des dames de sa maisonnée y garde toute sa pertinence…

Yvette Théraulaz : les combats d’une vie

Par Jonas Guyot

Une critique du spectacle :
Les Années / d’Yvette Theraulaz / mise en jeu Philippe Morand / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 1er au 11 octobre 2013

© G. Perret

Dans un spectacle qui ne laisse pratiquement pas de place au silence, Yvette Théraulaz ne manque pas de souffle pour raconter sa vie et ses combats. Une rétrospective de ses propres textes et quelques chansons du répertoire français s’enchaînent dans un rythme effréné.

C’est dans un décor très sobre et intimiste que se dévoile Yvette Théraulaz. L’incontournable comédienne romande est accompagnée par le talentueux pianiste américain Lee Maddeford. De cette union artistique naît un spectacle musical et théâtral virevoltant où, bien souvent, l’enchaînement rapide des textes laisse à peine le temps aux applaudissements. Le souffle coupé, le public suit ces paroles qui ne cessent de galoper, l’entraînant dans des tirades satiriques qui atteignent parfois la performance tant le débit est rapide et parfaitement maîtrisé.

Cette cavalcade du verbe, où les mots se suivent, s’appellent, rebondissent et s’échappent, Yvette Théraulaz la met au service de ses combats. Le tout premier, celui qui mène à l’existence. Les spermatozoïdes se fraient un chemin, bousculent, fracassent, le vainqueur s’arrache à la masse et après une âpre lutte, s’offre les neufs mois d’un repos bien mérité, dans le ventre maternel. Puis c’est l’entrée dans cette « garce de vie ». Au fur et à mesure que les mots s’envolent, les combats défilent : une opposition ferme à toutes les formes de xénophobie, sa lutte très personnelle contre la dépression et surtout la reconnaissance de l’égalité des sexes. Ce qu’elle nomme « la plus belle révolution du siècle » sera également celle de sa vie. Caricaturant tour à tour le macho et la potiche, Yvette Théraulaz n’épargne pas la misogynie qu’elle cloue au pilori non sans un sarcasme jubilatoire.

Yvette Théraulaz, la féministe, l’éternelle indignée, se refuse cependant à combattre le vieillissement, qu’elle accepte avec humour et finesse. En reprenant certains textes de son précédent spectacle Comme un vertige, elle prend son parti et accepte la décrépitude du corps et de l’esprit. Elle s’amuse de sa mémoire, qui quelquefois chancelle, maintenant une franchise qui la rend éminemment touchante. Avec des coups de gueule parfois fracassants, Yvette Théraulaz ne cesse d’émouvoir. Après cinquante ans de carrière, son humour et sa voix chaude et légèrement enrouée permettent toujours d’apprécier ses qualités artistiques malgré les éternelles fausses notes dont elle ne manque pas de se moquer – se plaisant à mettre en scène ses propres faiblesses.

Yvette Théraulaz nous livre une partie de sa vie sans jamais tomber dans la complaisance, chantant tour à tour ses défauts et ses qualités, ses désillusions et ses espoirs. A travers ses combats et ses valeurs, la comédienne offre aux spectateurs une belle rétrospective de sa carrière. Cette dernière sera notamment saluée par la Société suisse du théâtre qui lui délivrera l’Anneau Hans Reinhardt 2013, le dimanche 6 octobre, dans une soirée privée au Théâtre de Vidy.