Criminologue reconnu, Marcelo Aebi a bâti sa carrière sur une conviction simple : privilégier données et preuves aux paroles. Mais derrière les chiffres apparaît un homme de dialogue, qui les considère comme un antidote à la polarisation et une manière de préserver les échanges. Portrait.
Vingt-deux : c’est le nombre de pages griffonnées sur un vieux bloc-notes A5 à l’issue de son témoignage. Deux : le nombre d’heures nécessaires pour les noircir, au gré d’un récit dense, continu et enjoué. Cinq : les pays dans lesquels il a vécu, et trois : les continents où ils sont répartis. Sept : les langues qu’il maîtrise. Cinquante-neuf : son âge. Et trente : les années qu’il a, jusqu’ici, dédiées à la criminologie. Lui, c’est Marcelo Aebi, expert en statistiques criminelles.
« Il ne faut jamais se fier à la parole, mais toujours chercher des données probantes ! » Tel est le credo que Marcelo Aebi revendique, et qu’il s’attelle à transmettre aux étudiantes et étudiants qui défilent sur les bancs de ses classes. Professeur à l’Université de Lausanne depuis 2005, ancien directeur adjoint de l’École des sciences criminelles, expert scientifique auprès du Conseil de l’Europe et porteur de si nombreuses autres casquettes qu’il serait vain d’essayer d’en dresser une liste exhaustive, Marcelo Aebi a bâti sa carrière sur cette clé de voûte, simple en apparence. « En anglais, on dirait evidence-based, ou nullius in verba en latin. En bref, show me the data, toujours ! » insiste-t-il fièrement, le poing levé.
Dualités morales
Les données comme point d’ancrage, c’est noté. Quelques minutes de discussion avec Marcelo Aebi suffisent toutefois à dissiper l’illusion d’un homme réduit à des chiffres austères et des tableaux Excel rébarbatifs. L’expert en statistiques parle avec les mains, s’enflamme, s’interrompt. « Je parle beaucoup, reconnaît-il. Il ne faut pas hésiter à me couper. » Son récit est dense, parfois digressif, mais malgré tout jamais désordonné. Lorsqu’il parle, le criminologue conjugue le pragmatisme calme des milieux universitaires à une intensité expressive propre aux cultures latines, dans un équilibre singulier.
Rapidement – page numéro un sur 22 – on touche au cœur de son histoire. « J’ai appris très jeune que les gens pouvaient avoir des opinions complètement opposées les unes aux autres et être parfaitement adorables. » Une prise de conscience qui s’est imposée dès l’enfance. « Je suis né à Buenos Aires, détaille-t-il. Du côté paternel, ma famille est suisse alémanique, tandis que ma mère est d’origine italienne et espagnole. Dès ma naissance, j’ai été plongé dans un mélange culturel, ainsi qu’une forte diversité religieuse. Protestants du côté paternel, catholiques du côté maternel. J’ai été baptisé protestant, puis éduqué dans la foi catholique. Ces dualités s’étendaient jusqu’aux idées politiques, parfois radicalement différentes selon les branches de la famille. » Si un tel contexte aurait pu le pousser vers les extrêmes, Marcelo Aebi considère plutôt y avoir puisé une force.
« Épidémie de moralisme »
Ce contexte familial l’a ainsi sensibilisé très jeune aux mécanismes de polarisation. Aujourd’hui, il s’inquiète de les voir s’intensifier au sein de la société, y compris à l’Université. « De plus en plus d’étudiantes et d’étudiants hésitent à prendre la parole en cours, notamment lorsqu’il est question de sujets sensibles, par peur des jugements et réactions de leurs camarades. J’ai effectué un petit sondage au sein de mes cours, qui m’a montré que cette retenue touche surtout les personnes plus âgées ou ne se situant, politiquement, pas à gauche. Ça m’inquiète, car lorsque la parole se tait, le silence devient un terrain propice aux extrémismes. »
« Si l’on veut faire évoluer les choses, passer par la morale n’est jamais une bonne idée. »
Marcelo Aebi, criminologue et professeur à l’Unil
Pour le criminologue, cette polarisation s’explique en grande partie par l’intrusion massive de la morale dans les débats. « Nos sociétés souffrent d’une véritable épidémie de moralisme. Chacun érige ses idées en supériorité morale, dans une logique binaire : ce que je fais est bien, ce que tu fais est mal. En science, on distingue le vrai du faux, mais là tout est ramené au bien et au mal, ce qui est profondément clivant et tend à éloigner les individus. »
Marcelo Aebi est direct mais pas militant, il alarme contre ce qu’il qualifie de véritable « crise de la communication », nourrie par l’hyperconnectivité. Dans un espace public où la parole se crispe, il voit dans les données un moyen de remettre de la nuance, d’éviter les amalgames et de rouvrir le dialogue. « Si l’on veut faire évoluer les choses, passer par la morale n’est jamais une bonne idée. »
Un parcours international
Avocat à 23 ans en Argentine, formé à l’Université de Buenos Aires, Marcelo Aebi exerce deux ans dans un service juridique gratuit, auprès des plus précaires. L’expérience le marque, mais n’empêche pas le doute de s’installer : « Est-ce que c’est vraiment une profession que j’aime ? » Profitant de sa nationalité suisse, il choisit de remettre ce choix à plus tard et opte pour un séjour en terres helvétiques au début des années 1990. Au détour de quelques hasards, il découvre alors la criminologie empirique, à l’Unil. Marcelo Aebi est immédiatement séduit par cette approche résolument tournée vers la résolution de problèmes.
« Il est rare de pouvoir dire des sciences sociales qu’elles sauvent des vies, mais sur ce coup cela aura bel et bien été le cas. »
Marcelo Aebi, criminologue et professeur à l’Unil
Alors que la Suisse fait face à une importante vague de toxicomanie, son doctorat lui donne l’occasion de participer, en tant qu’évaluateur scientifique, à la mise en place du programme de prescription médicale d’héroïne. À travers sa thèse, le criminologue en devenir est chargé de mesurer l’efficacité de cette nouvelle politique publique, connue sous le nom de « stratégie des quatre piliers ». « À partir de 1996, on observe une diminution de plus de 200 décès par an, se réjouit-il. Faites le calcul sur 30 ans, le nombre de vies sauvées est immense. Je pense que, dans ma carrière, rien n’aura jamais eu autant d’importance sur le plan humain. Il est rare de pouvoir dire des sciences sociales qu’elles sauvent des vies, mais sur ce coup cela aura bel et bien été le cas. »
Au fil des années, la carrière de Marcelo Aebi prend un tournant international. Postdoctorat aux États-Unis et à l’Institut Max Planck en Allemagne, professorat en Espagne, responsabilités majeures au sein de divers organismes et projets comparatifs de statistiques pénales. « Les opportunités arrivent, et il faut savoir les saisir. Si on les laisse passer, elles ne se représentent pas forcément. Les carrières universitaires, en outre, sont exigeantes et semées d’obstacles. » Sur sa boussole, pourtant, toujours le même repère : evidence-based !
D’ailleurs, à chaque étape de son récit de vie, l’homme de science, hautement cultivé, émaille ses propos de références, livres, auteurs qu’il note à la volée et avec enthousiasme sur une feuille de papier. « Je vous enverrai ça, vous verrez ! » À l’image d’un article scientifique, sa propre histoire de vie semble s’esquisser, à son insu, solidement ancrée dans une bibliographie de données.