La nouvelle adaptation de Wuthering Heights, roman mythique d’Emily Brontë, débarque sur nos écrans auréolée d’un parfum de scandale. Martine Hennard Dutheil de la Rochère, professeure de littérature anglaise et comparée à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, et Mireille Berton, professeure associée à la section d’histoire et esthétique du cinéma, décryptent les enjeux derrière l’adaptation de tels classiques.
En 2026, Catherine a la peau piquetée de taches de son de l’actrice australienne Margot « Barbie » Robbie. En 2026, Heathcliff a le charisme musculeux de Jacob « Euphoria » Elordi. En 2026, Hurlevent (Wuthering Heights), réalisé par la cinéaste Emerald Fennell, est un film excessif, onirique, pop, adulescent et fiévreux, entièrement soumis aux affects et pulsions de ses héros, balayé par le vent des landes du Yorkshire.
En 1847, Les Hauts de Hurlevent a d’abord été l’unique roman d’une jeune femme farouche et solitaire, née au cœur de ces mêmes landes, morte à 30 ans de tuberculose sans rien savoir du destin prodigieux de son œuvre, publiée la même année que Jane Eyre de sa sœur Charlotte. Emily Brontë imagine une histoire d’amour impossible, celle de Catherine Earnshaw et Heathcliff, un conte gothique et tragique porté par les désirs inavouables, le désespoir et la vengeance.
Passé les premières critiques scandalisées, le public s’empare avec ferveur du roman, qui prend rapidement l’épaisseur d’un mythe littéraire inspirant les cinéastes génération après génération, créant moult exégèses et polémiques autour de leurs adaptations successives. La version d’Emerald Fennell, troisième femme cinéaste à s’emparer de Wuthering Heights, ne fait pas exception. Dès les premiers extraits du film dévoilés, on a crié au scandale : Margot Robbie serait trop âgée pour le rôle, Jacob Elordi trop blanc pour un Heathcliff qualifié de gipsy dans le livre, les costumes et décors anachroniques, l’érotisme explicite de nombreuses scènes déplacé. Emerald Fennell a beau argumenter qu’elle souhaitait avant tout être fidèle aux émotions ressenties lors de la lecture du roman lorsqu’elle était adolescente, le débat fait rage.
Une histoire irrésistible
Un débat qui ravit les deux spécialistes de l’adaptation que sont Martine Hennard Dutheil de la Rochère, professeure de littérature anglaise et comparée à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, et Mireille Berton, professeure associée à la section d’histoire et esthétique du cinéma, responsable durant l’année 2023-2024, avec sa collègue Valérie Cossy de la section d’anglais, d’un cours intitulé « Héroïnes et costume drama », dont plusieurs adaptations de Wuthering Heights faisaient partie.
« Une histoire comme Les Hauts de Hurlevent est irrésistible pour une ou un cinéaste parce qu’elle repose sur une intensité stylistique et affective, explique Mireille Berton. La valeur poétique des Hauts de Hurlevent ouvre un espace de création où la mise en scène peut devenir l’équivalent formel de l’écriture, en cherchant moins à raconter qu’à faire éprouver. »
« De son temps et de tout temps »
Pour Martine Hennard Dutheil, le roman possède la « puissance fondamentale » des récits qui savent mettre en scène les passions humaines et les forces obscures qui les animent « sans les expliquer, sans les excuser, sans les moraliser, dans une forme-sens qui en traduit les aspects les plus troublants et l’irréductible mystère ». « Comme tout grand texte littéraire, il est à la fois « de son temps et de tout temps ». Comme le dit Italo Calvino dans Pourquoi lire les classiques ?, « un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ».
Ni héros ni victimes, Catherine et Heathcliff sont des figures quasi nietzschéennes qui appartiennent à un autre monde, plus archaïque, proche de la tragédie grecque. Selon la spécialiste de littérature anglaise et comparée, ce n’est pas sans raison que cette nouvelle adaptation tire vers le genre de la dark romance : « Le roman d’Emily Brontë est une dark romance avant la lettre : héritier du romantisme byronien « frénétique » et du roman gothique, ce récit d’un amour à mort possède une forte charge érotique et transgressive au cœur de l’époque victorienne. Comme Frankenstein, il puise dans le Paradise Lost de Milton, mais aussi dans des forces « païennes », révélant une animalité primordiale et féroce derrière le masque de la civilisation, pour le « meilleur » (l’histoire), mais surtout pour le pire : le roman ne s’en cache pas. »

Le film d’Emerald Fennell s’arrête à la moitié du roman d’Emily Brontë, qui suit, après la mort de Catherine, le destin de la génération suivante des familles Earnshaw et Linton, via la fille de Catherine et le fils de Heathcliff. La plupart des adaptations précédentes ont fait pareil. L’adaptation hollywoodienne de 1939, avec Laurence Olivier et Merle Oberon, passait directement de la mort de Cathy à son fantôme marchant main dans la main avec celui de Heathcliff. Exception notable : la version de Peter Kosminsky en 1992 (première apparition au cinéma de Ralph Fiennes), qui non seulement couvrait l’intégralité du livre, mais mettait aussi en scène Emily Brontë elle-même, interprétée par Sinéad O’Connor dans une grande cape bleue.
« L’adaptation de 1939 constitue un moment décisif dans l’histoire de la réception du roman, analyse Mireille Berton. Le film opère un resserrement narratif, éliminant la seconde génération et privilégiant une lecture romantique de l’intrigue, conforme aux codes du cinéma classique hollywoodien. Cette version a contribué durablement à fixer, dans l’imaginaire collectif, une interprétation sentimentale du texte de Brontë.

L’adaptation de 2011 réalisée par Andrea Arnold marque une rupture esthétique et idéologique. En confiant le rôle de Heathcliff à James Howson puis à Solomon Glave enfant, elle radicalise l’altérité du personnage en le représentant comme noir, accentuant ainsi les enjeux de race, d’exclusion et de violence coloniale latente dans le roman.
Ce reproche fait au film d’Emerald Fennell de ne pas avoir choisi un acteur « racisé » pour le rôle de Heathcliff, Martine Hennard le juge « anachronique » : « Ce reproche reflète les contraintes culturelles et commerciales et l’imposition des quotas diversitaires à l’ère de la politique identitaire made in US, ainsi qu’une grille de lecture contemporaine quasi obsessionnelle. Ce qui est intéressant dans l’œuvre est l’origine mystérieuse de Heathcliff : Emily Brontë ne se soucie pas de sa « race ». Ce qui importe est qu’il vient d’ailleurs, littéralement et métaphoriquement. Et c’est son arrivée – inexplicable, inexpliquée – à Wuthering Heights qui déclenche toute l’histoire. » Les qualificatifs employés (gipsy, dark, savage) relèvent en effet, précise Mireille Berton, « d’un imaginaire victorien de l’exclusion, où se mêlent classe, origine supposée, illégitimité et inquiétude raciale diffuse. Le reproche adressé au film n’est donc pas tant celui d’une infidélité au roman que celui d’un choix interprétatif jugé insuffisamment problématisé au regard des sensibilités contemporaines ».

Tragique, cruel
Réputé infilmable, le roman d’Emily Brontë est tragique, violent et cruel d’un bout à l’autre. Et n’offre aux lecteurs aucune résolution heureuse. « Cette réputation d’« infilmabilité » tient à ce qui en fait l’attrait ! rétorque Mireille Berton. Le roman déjoue les attentes associées au récit d’amour, résiste au modèle de la comédie romantique ou du mélodrame réparateur, mais cette résistance constitue moins un obstacle qu’un défi. Adapter Les Hauts de Hurlevent, c’est se confronter à un texte qui refuse la consolation et la clôture morale, et qui met en crise les attentes mêmes que le cinéma « classique » a longtemps installées. » « Wuthering Heights est autant une histoire d’amour qu’une terrible histoire de vengeance, tout à la fois Romeo & Juliet et Hamlet, ou Titus Andronicus : extrême, féroce, impitoyable, abonde Martine Hennard Dutheil. Catherine, d’ailleurs, l’est autant que Heathcliff, ils sont de même tempérament. Ce n’est pas l’histoire d’un homme cruel et de ses victimes. »
Jane Austen, Louisa May Alcott, autrice du roman Little Women, alias Les Quatre Filles du Docteur March, les sœurs Brontë : que nous vaut l’engouement contemporain pour les romans anglais du XIXe siècle, leurs adaptations et autres déclinaisons à succès, telles Les Chroniques de Bridgerton ? « Ce sont des histoires formidables, s’enthousiasme Martine Hennard. L’amplitude du roman victorien (sa prose riche et sa large galerie de personnages) est un vivier d’idées, d’images, de personnages autant qu’une mine de réflexions psychologiques, sociales et politiques. » Libres de droit, ces romans bénéficient par ailleurs d’un prestige culturel et d’un public déjà acquis. « L’analyse comparée de ces adaptations montre que le costume drama est un espace de réinterprétation des classiques, où se rejouent des débats contemporains sur le genre, la classe et la race, précise Mireille Berton. Chaque film se construit en fonction des sensibilités de son époque. Alors même que ces romans sont réputés pour leur effacement du corps, la vague d’adaptations des années 1990-2000, en particulier celles issues de Jane Austen, a déplacé le centre de gravité vers la sensualité des protagonistes. »
Un débat qui pose la question plus générale de la réussite, ou de l’échec, de l’adaptation d’une œuvre littéraire à l’écran. Pour Mireille Berton, « un bon film ne remplace pas le roman, il entre en dialogue avec lui ». « Absolument, abonde Martine Hennard. La plus fascinante adaptation de Heart of Darkness (Au Cœur des Ténèbres) de Joseph Conrad est sans doute Apocalypse Now de Coppola. Au cinéaste d’aller au-delà de l’histoire pour en restituer ce qui fait son caractère unique : l’atmosphère, l’esthétique, des aspects formels. L’enjeu étant de trouver les moyens de « traduire » des aspects du texte en images, en bande-son, en techniques filmiques. En un mot, traduire l’esprit plutôt que la lettre. Ne pas tomber dans le démonstratif, la facilité, la niaiserie ou le racolage. Un exercice de corde raide, et n’est pas acrobate qui veut. »