De quoi les pèlerinages à Compostelle et Lourdes sont-ils le nom ?

Alors qu’au cinéma « Compostelle » met en scène Alexandra Lamy en marche, plus de 1500 croyants romands vont partir à Lourdes. À quoi cela rime-t-il en 2026 ?

Alors qu’au cinéma Compostelle met en scène Alexandra Lamy en marche sur le célèbre chemin, plus de 1500 croyants romands s’apprêtent à partir en pèlerinage à Lourdes. À quoi cela rime-t-il en 2026 ? Échange avec Jörg Stolz, directeur de l’Institut de sciences sociales des religions (ISSR) de l’Unil, et Laurent Amiotte-Suchet, socio-anthropologue, chercheur affilié à l’ISSR et adjoint scientifique à la Haute École de santé Vaud (HESAV – HES-SO).

À l’écran depuis début avril, « Compostelle » met en scène la comédienne Alexandra Lamy et un adolescent en rupture de ban sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Morale du film : face aux épreuves du chemin, chacun découvre en lui une force insoupçonnée. Un nouvel objet de divertissement culturel grand public qui utilise LE chemin comme décor et moteur du film, cela surprend-il les sociologues des religions que vous êtes ?

Laurent Amiotte-Suchet : La mobilisation de lieux, d’objets, de démarches ou de rites religieux par des personnes qui souhaitent donner leur propre sens à ces pratiques n’est pas nouvelle. Beaucoup de monastères catholiques accueillent aujourd’hui dans leurs hôtelleries des personnes qui expriment d’abord avoir besoin d’une pause, d’une coupure, d’une mise au point personnelle. L’attrait des hauts lieux de pèlerinage aujourd’hui, comme Saint-Jacques-de-Compostelle, relève en partie d’une même logique, celle d’une démarche personnelle, d’une quête de soi, d’une recherche d’expérience spirituelle s’appuyant sur des pratiques religieuses établies en les réinvestissant de sens, autrement. Il y a toujours différentes manières de s’investir dans une pratique ayant un ancrage religieux. C’est comme pour le yoga. Si certaines personnes le pratiquent en y associant des références au bouddhisme, d’autres y voient seulement une technique du corps qui a des effets bénéfiques sur le plan physio-psychologique. Le chemin de Compostelle est aussi un produit culturel et touristique. Mais à la différence des sentiers de randonnée qui ancrent leur attractivité dans la difficulté du parcours ou la beauté des paysages traversés, Compostelle s’est imposé comme un chemin méditatif, un déplacement physique qui permettrait un déplacement intérieur.

Jörg Stolz : Si les pèlerinages sont intéressants pour les sociologues des religions, c’est qu’ils sont les prédécesseurs du tourisme moderne, né au XIXe siècle. Durant des siècles, les voyageurs partaient avec un but religieux. Le chemin de Compostelle est un exemple passionnant de sécularisation – partielle – d’un itinéraire de pèlerinage millénaire à grande valeur spirituelle. Le pèlerin d’antan voyait son voyage comme une sorte de transaction : l’effort du pèlerinage, long et dangereux, était récompensé par Dieu, par l’intermédiaire de saint Jacques, par la guérison, la fertilité ou tout autre objet de prière. Aujourd’hui, les personnes qui marchent vers Compostelle le font avec un objectif d’évolution personnelle, de parcours intérieur. En ressort un certain paradoxe : les pèlerins contemporains cherchent à s’extraire des impératifs de performance et de l’hyperconnectivité de la vie contemporaine tout en se retrouvant dans une autre forme de performance et d’impératif de résultat, cette fois avec des visées de soi-disant développement personnel…

On estime à environ 20% la proportion de protestants qui marchent sur le chemin de Compostelle. Est-ce paradoxal ? Et le signe que la pratique du pèlerinage, dont les chrétiens réformés sont privés, faute de reliques et de lieux saints, leur manque ? Car si les protestants ont créé le Sentier des huguenots entre la Drôme et l’Allemagne, il s’agit davantage d’un « lieu de mémoire », comme le Musée du Désert dans les Cévennes, que d’un pèlerinage…

J. S. : En effet, ce n’est pas pour rien que de nombreux protestants entreprennent le chemin de Compostelle ! Cela a à voir avec la manière de vivre la spiritualité. Le protestantisme est plus ouvert sur les questions de société et de morale contemporaines. Mais le catholicisme, d’un point de vue de la ritualité, est plus en phase avec la modernité. Le protestantisme est très cérébral, les mots ont toute leur importance. Or l’être humain veut aujourd’hui sentir son corps. Le catholicisme propose une croyance et une pratique plus attractives pour les sens, plus théâtrale, plus tournée vers l’émotionnalité.

L. A.-S. : Oui, la théologie protestante, depuis ses fondements à la Réforme, s’est montrée critique et hostile à la démarche pèlerine. En se recentrant sur la Bible et ses enseignements, les protestants refusent que d’autres entités que Dieu puissent agir, protéger, guérir, pardonner. Ni la Vierge Marie ni les saints catholiques ne peuvent être invoqués. Les pèlerinages protestants, tout comme la célébration de la Cène, ont d’abord une fonction mémorielle. On peut comprendre que le pèlerinage de Compostelle puisse avoir un certain attrait, car il est pensé comme un chemin méditatif. Dans le protestantisme, chaque fidèle est renvoyé à ses propres responsabilités devant Dieu, chacun doit être saint, chacun est appelé à rencontrer Dieu à sa façon, sur son propre chemin. Compostelle, où ce qui va être vécu sur le chemin est plus important que le supposé pouvoir du point d’arrivée, c’est protestant-compatible !

À la mi-mai s’annonce la vague annuelle des pèlerinages vers Lourdes, qui rassemblera cette année plus de 1500 catholiques de Suisse romande, rien que pour les voyages de groupes interdiocésains. Que vont chercher à Lourdes les participantes et participants ? Que s’y passe-t-il réellement ?

L. A.-S. : Lourdes est différent de Compostelle. À Lourdes, ce qui compte, c’est l’expérience vécue à la grotte et sur les sanctuaires, pas le cheminement pour s’y rendre. Pourtant, il y a bien des évolutions communes. Durant mes enquêtes avec les pèlerins de Lourdes, j’ai très vite été intéressé par leur besoin de me dire qu’ils ne venaient pas là dans l’espoir de guérir, que les guérisons miraculeuses de Lourdes n’étaient qu’une des facettes de ce lieu. S’il n’y a qu’une soixantaine de miraculés officiels à Lourdes, une très large majorité des pèlerins que j’ai rencontrés à l’époque m’ont parlé du « miracle des cœurs », de leur miracle intérieur annuel : retrouver du courage, pardonner à des proches, accepter leur condition, dépasser leurs souffrances, renouveler leur foi et même retrouver la foi. Lourdes n’est pas Compostelle mais les pèlerins que j’ai côtoyés semblent eux aussi avoir le sentiment qu’ils ont cheminé, qu’ils et elles ne sont plus les mêmes sur le chemin du retour. Alors que Compostelle se présente comme une aventure intérieure assez solitaire, Lourdes est souvent perçu comme un pèlerinage de masse où les attitudes seraient plus homogènes, plus régulées : messe à la grotte, procession au flambeau, récitation du chapelet, etc. Pourtant, en adoptant collectivement les mêmes gestes, les pèlerins de Lourdes semblent aussi, il me semble, vivre des cheminements personnels.

J. S. : Les miracles sont intéressants à comparer d’une religion à l’autre. À Lourdes, les miracles sont rares à être reconnus officiellement comme tels par l’Église. C’est un très long processus. Alors que chez les pentecôtistes, par exemple, des miracles, guérisons ou prophéties, se produisent à chaque office ! Les croyants qui vont à Lourdes sont ainsi dans une logique où ils ne s’attendent pas forcément à vivre un miracle mais à renforcer leur foi, une foi qui leur permet de mieux traverser les épreuves, dont la maladie.