Lors du drame de Crans-Montana, le spécialiste en psychotraumatologie Daniel Schechter a épaulé des victimes et leur famille au CHUV. Une écoute essentielle pour les accompagner dans leur processus de guérison. Mais comment réapprendre à vivre après un tel événement ? Le stress post-traumatique, est-ce automatique ?
Daniel Schechter ne se départit pas de son grand sourire sous sa moustache. À peine un voile fugace passe dans ses yeux rieurs à l’évocation de certains souvenirs. Pourtant, ce psychiatre et médecin adjoint au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHUV en a vu d’autres : prise en charge des victimes des attentats du 11-Septembre et de celles de Crans-Montana.
Dans les premiers jours, il a accompagné des personnes touchées par le drame survenu en Valais, le 1er janvier 2026. « J’ai rencontré des jeunes et leur famille, le samedi et le dimanche après les faits, se souvient-il. Dans ces moments-là, l’écoute et la présence sont fondamentales. Notre fonction première est de rassurer, normaliser. De dire : « Waouh ! Mais comment avez-vous fait face ? » Nous accompagnons l’expérience », confie-t-il.
Attentats du 11-Septembre
Professeur associé en psychiatrie en Faculté de biologie et de médecine (FBM) de l’Université de Lausanne, Daniel Schechter a été formé à l’Université de Columbia, aux États-Unis. Lors des attentats du World Trade Center, le 11 septembre 2001, le spécialiste a vu les tours s’effondrer depuis les fenêtres de son appartement new-yorkais et il est venu en aide aux familles endeuillées durant les semaines qui ont suivi. « Il y a des similitudes avec Crans-Montana, car on ne savait pas non plus si une personne était encore en vie ou non. » Il est d’ailleurs l’auteur d’un ouvrage sur la question, September 11 : Trauma and Human Bonds, avec Susan W. Coates et Jane Rosenthal.
Il y a stress et stress
Après un événement comme celui de Crans-Montana, un stress aigu est normal. Quand ces manifestations se poursuivent sur le long terme, on parle en revanche de syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Il comprend toujours de la souffrance et un dysfonctionnement qui perdurent au-delà d’un mois. « Il se manifeste par la reviviscence, soit revivre l’événement à travers des souvenirs intrusifs : flashbacks, images, sons, sensations, cauchemars. Il y a également l’évitement, avec une importante dépense d’énergie pour ne pas y penser, fuir les endroits et les personnes qui rappellent les faits. En outre, il y a des cognitions négatives, le sentiment que quelque chose d’horrible va se produire, que l’on vit dans un monde insécure ou que l’on est responsable des faits. Enfin, il y a la surexcitation. Le système nerveux autonome est impacté. Le cœur bat très vite ; on sursaute, on tremble, on devient irritable. On dort mal et on perd l’appétit », détaille Daniel Schechter.
Ces manifestations s’estompent ou non avec le temps. « Le nœud d’un tel trouble est la confusion entre passé et présent, ici et là-bas. Il y a un problème de contextualisation et de généralisation. Si quelque chose rappelle ces événements comme de la chaleur, du feu, le bruit des sirènes ou la foule, cela peut déclencher des souvenirs. Cette vulnérabilité est liée à notre fonctionnement mnésique, que l’on peut consolider. Pour le meilleur ou pour le pire. Une figure d’attachement sécure lors de l’enfance, à l’âge adulte ou un thérapeute qui rend le monde plus sûr peuvent aider. »
Le collectif en appui
Mais le premier pas n’est pas nécessairement une prise en charge psychologique. « Tout dépend de l’individu. C’est à travers le lien humain que l’on survit, grâce au collectif que l’on peut surmonter ces défis menaçants », rappelle Daniel Schechter.
Dans le cas de Crans-Montana, l’incendie n’est toutefois pas le seul événement traumatique. « Pour les jeunes victimes brûlées, il y a les traces physiques, la douleur, les interventions médicales difficiles et répétées, la longueur des procédures judiciaires, qui contribuent avec une haute probabilité à ce que le stress aigu se chronicise », énumère le psychanalyste.
Approches thérapeutiques
Comment choisir un traitement ? « Le plus important, c’est la relation au thérapeute. C’est lui qui choisit la méthode, pas le traumatisme », résume Daniel Schechter, professeur associé en FBM. Thérapie cognitivo-comportementale ou psychodynamique, EMDR ou hypnose, diverses pistes existent. La médication peut aussi être une façon de faciliter une entrée en psychothérapie et/ou de tolérer les émotions et souvenirs soulevés. « Dans chaque thérapie, on crée du sens. On coconstruit un récit pour que le trauma n’accapare pas toute l’existence et trouve sa place dans le vécu », note-t-il.
Une question de génétique
La majorité des gens vivront au moins un événement traumatique dans leur vie. Pourtant, une minorité développera une pathologie spécifique comme le SSPT, qui concerne environ 7 à 9% de la population mondiale. « Avec les victimes de Crans-Montana, le taux risque d’être beaucoup plus élevé, car la prévalence dépend de l’échantillon de personnes concernées », fait remarquer Daniel Schechter.
En 2024, une étude américaine a mis en évidence plus d’une quarantaine de gènes impliqués dans le SSPT. « Ils sont liés à la physiologie du stress, permettant à certaines hormones de nous aider à trouver de l’énergie pour courir ou nous battre », relève le scientifique. En outre, le passé de la personne elle-même joue un rôle. « Certains et certaines qui ne se trouvaient pas à l’intérieur du bar Le Constellation pourraient développer un SSPT, en raison de souvenirs d’événements antérieurs », souligne le psychanalyste.
Traumatisme vicariant
Les victimes ne sont pas les seules à développer un syndrome de stress post-traumatique. Les témoins, les professionnels de santé, les policiers ou les pompiers peuvent être concernés. On parle alors de traumatisme indirect ou vicariant.« Le CHUV a mis en place des ressources pour les équipes intervenues lors du drame de Crans-Montana. Afin de débriefer et être à l’écoute, précise Daniel Schechter. Car accompagner peut être très dur. Des collègues ont été rappelés pour travailler aux urgences. Certes, ils sont formés au traitement des brûlures, mais il est très rare de voir une telle gravité. Dans notre unité de santé mentale, des membres de notre direction sont venus boire le café avec nous pour nous soutenir. Il y avait un véritable esprit de solidarité. Et en tant que professionnels, nous sommes bien outillés ; c’est notre métier. »
Pour faire face, le spécialiste dispose lui-même de moments ressources. « Je joue du violoncelle et j’aime beaucoup l’art, le beau. Quand on voit tant de choses difficiles, cela aide… En cas de besoin, je n’hésite pas à faire plus de travail personnel, m’accorder des pauses ou des vacances. »
Le stress post-traumatique, c’est pas automatique
En dehors de la génétique, il existe des prédispositions au SSPT. « Des gens avec des attachements insécures, en raison de familles plus dysfonctionnelles que fonctionnelles. Avec un état d’hypervigilance, des dépenses énormes d’énergie pour surveiller le monde et beaucoup d’attentes négatives, où l’on se convainc que quelque chose d’horrible va se produire. Il peut même y avoir, par habitude, une attirance pour le danger. Et tout dépend du degré d’exposition au trauma. Tous ces facteurs sont très complexes, car chacun a un seuil de tolérance différent », constate Daniel Schechter.
Bonne nouvelle : il existe également des facteurs protecteurs, selon lui. « Plus on a un attachement sécure et plus on a de ressources intellectuelles pour comprendre ce qui se passe, plus on peut réagir. La spiritualité et les croyances s’avèrent aussi importantes, même si elles peuvent créer de la culpabilité. Cela dépend de l’individu et du contexte. »
Pourtant, certains et certaines parviennent à dépasser leurs traumas pour en faire une force. « Nos valeurs deviennent plus claires, la vie plus précieuse. Nous apprenons que nous sommes plus souples et adaptatifs que nous ne le pensions », explique le scientifique. Et sans se départir de son sourire sous sa moustache, il ajoute : « Malgré une certaine vulnérabilité, sans minimiser les défis, la majorité des personnes s’en sortent. »
Pour en savoir plus:
- Podcast sur le stress post-traumatique avec Daniel Schechter
- Au CHUV, la consultation Papillon dans laquelle travaille Daniel Schechter