Narration à la quatrième personne

Par Arthur Brügger

La narration à la quatrième personne concerne toute œuvre de fiction mettant en scène une voix collective irréductible à un narrateur singulier et identifié. Cette voix se caractérise par l’emploi du pronom nous ou on dans son usage embrayé, à valeur de nous, se rapportant à un sujet collectif dont l’étendue varie généralement au cours du récit. Ce narrateur pluriel transcende ainsi les identités individuelles de ses membres: il est en mesure d’agir et de penser comme une seule entité ainsi que d’entrer dans les consciences des individus qui le constituent.

Si le recours ponctuel au nous narrant dans tout récit à la première personne est courant, son usage exclusif en tant que voix narrative principale est beaucoup plus marginal et ne concerne qu’un nombre très restreint de textes en français. En plus de quelques nouvelles, on saura citer notamment les romans suivants (par ordre chronologique): La Grande Peur dans la montagne (1925) de C.F. Ramuz (récit au on), L’Opoponax (1964) de Monique Wittig (récit au on), Les Éoliennes (1971) de Pierre Silvain, La Case du Commandeur (1981) d’Édouard Glissant, Le Grand Cahier (1986) d’Agota Kristof, La Gloire des Pythre (1995) de Richard Millet, Le Chasseur inconnu (2014) de Jean-Michel Fortier et Ici seulement nous sommes uniques (2019) de Christine Avel.

Un plus grand nombre de textes sont recensés en anglais, même si le phénomène demeure marginal dans les littératures anglophones: Ruth Maxey (2015) relève néanmoins l’émergence de nombreux récits au nous à partir des années 2000 aux États-Unis, dans la lignée de The Virgin Suicides (1993) de Jeffrey Eugenides. C’est aussi au début des années 1990 qu’apparaissent les premiers travaux portants sur la narration au nous.

On doit d’abord à Susan Lanser la notion de “voix communautaire” (communal voice) introduit dans son essai Fictions of Authority. Women Writers and Narrative Voice (1992), qu’elle définit comme “soit une pluralité de voix partageant une autorité narrative, soit la voix d’un simple individu manifestement autorisé par sa communauté” (Lanser 1991: 21). Cette “voix communautaire” implique ainsi trois situations narratives que Lanser distingue: “une forme singulière dans laquelle un narrateur parle au nom d’un collectif, une forme simultanée dans laquelle un nous pluriel raconte, et une forme séquentielle dans laquelle des membres individuels d’un groupe racontent à tour de rôle.” (Lanser 1991: 21) Dans le troisième chapitre de son ouvrage, Lanser pose les premiers jalons pour appréhender le fonctionnement de la narration à la quatrième personne, relevant déjà les problèmes qu’elle pose aux théories narratives, notamment en termes de focalisation.

À l’instar de Lanser, Monika Fludernik consacre quelques pages au cas des We-Narratives dans son essai fondateur de la narratologie naturelle, Towards “Natural” Narratology (1996). Les considérant comme une sous-catégorie des récits à la première personne, elles les juge “assez peu problématiques”, puisque, selon elle, les récits au nous ou au ils ne perturbent pas le réalisme narratif. Elle relève en outre que la narration collective et les récits impliquant des expériences communautaires appartiennent à notre héritage culturel et historique.

Dans son sillage, les premiers chercheurs ayant tenté d’aborder la question de la narration au nous considèrent systématiquement la présence implicite d’un je en tant qu’instance de narration anonyme. Ainsi, Uri Margolin ou Brian Richardson, s’ils insistent tous les deux sur les spécificités de cette voix collective, ne vont pas jusqu’à faire l’hypothèse d’une instance collective d’énonciation, à proprement parler: “Il y a toujours un seul locuteur du nous au plus haut niveau du tissage textuel” (Margolin 1996: 119).

L’étude de Margolin se concentre plus spécifiquement sur les possibilités de mettre en scène des entités plurielles dans les récits de fiction. Il développe ainsi la notion de Collective Narrative Agent (CNA), qu’il définit comme “un groupe de deux individus ou plus, représentés comme une seule entité ou agent à un niveau supérieur, un individu collectif pour ainsi dire, partageant des propriétés et des actions communes” (Margolin 2000: 592). Le CNA de Margolin n’est pas sans rappeler le concept d’agencement collectif d’énonciation développé par Deleuze et Guattari dans les années 1980, mais il est appliqué ici à une instance fictionnelle.  

Margolin s’intéresse de près à tous les récits dans lesquels un agent collectif occupe un rôle central, peu importe que celui-ci soit narrateur (We) ou seulement protagoniste (They): autrement dit, il ne place pas sa focale sur la question strictement énonciative (qui parle ?) – résolue d’emblée, à ses yeux – mais plutôt sur les effets produits par les groupes de personnages comme entités dans les récits de fiction. À ce titre, Margolin ne distingue pas les récits exclusivement écrits au nous ou au ils/elles de ceux qui ne mobilisent ces pronoms que de façon locale, mais thématiquement significative.

Au contraire de Fludernik, Alber (2015) ou Richardson (2006) considèrent la narration exclusivement au nous comme un phénomène « non naturel ». Même en tant qu’il dépendrait d’un sujet communiquant, le nous narrant se rapporte à une instance plurielle, dont la voix transcende et dépasse celle des individus qui le constituent. Richardson relève ainsi la particularité de ce mode spécifique de narration:

Ces narrations sont ainsi simultanément des discours à la première et à la troisième personne, transcendant de façon subtile ou plus flagrante les oppositions fondamentales mises en place par Stanzel et Genette. Là où la narration à la deuxième personne oscille entre ces deux pôles, la narration au “nous” occupe curieusement les deux positions en même temps. (Richardson 2006: 60)

Puisque nous est toujours la jonction de la personne (je) et de la non-personne (il/elle), comme nous l’apprend Benveniste, la narration au nous s’apparente à une situation mixte entre les modes hétéro- et homodiégétiques (tels que définis par Genette) et est ainsi irréductible au fonctionnement de l’un ou l’autre de ces modes.

Malgré leurs apports essentiels à l’étude des We-Narratives, Richardson et Margolin ne définissent jamais précisément l’extension du phénomène, ni n’ambitionnent d’en faire une catégorie à part entière. L’un et l’autre ne distinguent donc pas formellement l’apparition ponctuelle d’un nous dans un récit à la première personne et son usage systématique dans une œuvre de fiction, corrélé à une absence de je. Pour Richardson, un narrateur au nous n’est pas une instance plurielle mais un “narrateur postmoderne à la première personne qui refuse d’être attaché aux règles épistémologiques du réalisme” (Richarson 2009: 152).

Outre l’étude pragmatique du phénomène, selon l’extension et la définition que l’on admet du récit au nous, des critiques ont également porté leur attention sur les enjeux idéologiques de ce mode de narration (Marcus 2008) ou sur la manière d’envisager la représentation et le fonctionnement d’un groupe en littérature d’après les travaux récents en sciences cognitives autour des notions de fonctionnement mental social (“social mind”) ou d’intersubjectivité (Gallotti & Lyne 2019). En 2020, la parution d’un numéro spécial de la revue Style (“We-Narratives and We-Discourses across Genres”) donne en outre à lire plusieurs articles explorant notamment les enjeux liés à la représentation de collectifs non humains (Caracciolo) ou de communautés numériques générées par le biais d’algorithmes (Kangaskoski).

C’est à Natalya Bekhta que l’on doit le premier essai entièrement consacré à la narration à la quatrième personne: We-Narratives. Collective Storytelling in Contemporary Fiction (2020). Si elle s’appuie sur la proposition de Margolin de considérer le nous narrant comme “transcendant le discours individuel et fonctionnant comme un orateur collectif, un narrateur collectif et, à ce titre, un sujet collectif” (Bekhta, 2020a: 181), elle est la première à considérer qu’il est vain de chercher un narrateur unique derrière cette voix plurielle. Pour Bekhta, qui défend la spécificité de ce mode de narration vis-à-vis des romans à la première personne, le We des récits à la quatrième personne est ainsi irréductible à un I + somebody. Elle conceptualise la notion de “mode performatif” pour décrire l’usage spécifique du We dans la fiction, qui s’autonomiserait alors de ses fonctions discursives traditionnelles. Pour autant, selon elle, la narration collective n’est pas à proprement parler “non naturelle”, au sens où il n’est pas absurde de considérer qu’un groupe ou une communauté entretenant des liens étroits ait pu construire une forme de supraconscience, au point que chaque individu qui la constitue puisse, indifféremment, connaître tout ou presque des faits, gestes et pensées des autres. Pour Bekhta, ce sont donc les groupes eux-mêmes qui fonctionnent comme des personnages-narrateurs à part entière: “un narrateur au nous ‘pense’, ‘ressent’ et ‘voit’ sans qu’il soit nécessaire de considérer ce genre d’instance comme transgressive, impossible, ou encore non-naturelle.” (Bekhta, 2020a: 17). Ce principe de conscience de groupe justifie ainsi les changements de points de vue qu’autorise la narration au nous, comme la possibilité, dans ce type de récits pourtant embrayés autour d’une seule subjectivité (certes plurielle), d’accéder à l’intériorité des personnages qui la constituent, désignés à la troisième personne, en faisant usage notamment du discours indirect libre.

À l’image de l’extension variable du pronom on ou nous au cours du récit, le degré d’agentivité du narrateur pluriel peut en outre varier au sein d’un même texte, passant de la position de témoin à celle de protagoniste du récit qu’il narre. En outre, on peut envisager une typologie des récits au nous en fonction des collectifs qu’ils représentent: on distinguera les récits au nous restreint, dans lesquels les personnages sont identifiés et dénombrables; les récits au nous groupal, dans lesquels le collectif représenté est limité mais fluctuant, non dénombrable; enfin les récits au nous communautaire, mettant en scène un collectif indénombrable et élargi, potentiellement illimité.

Parce qu’ils placent au premier plan un groupe ou une communauté plutôt qu’un individu isolé, les récits au nous impliquent certaines restrictions thématiques. Presque toujours, les intrigues des romans au nous tournent autour d’une tension entre la communauté narrante (Nous) et une entité extérieure désignée à la troisième ou à la sixième personne (elle, lui ou eux). Cette tierce personne peut être l’objet d’une fascination, d’un rejet ou, le plus souvent, d’un sentiment mêlé d’attirance et de répulsion.

Généralement, les récits au nous se déploient à partir d’un lieu précis qui prend une dimension identitaire pour le collectif représenté. Propices au huis clos, les romans au nous restreint se prêtent en particulier à la représentation de voix d’enfants (p.ex. la fratrie) ou de membres d’une même cellule familiale (p.ex. le couple). Les récits au nous groupal concernent majoritairement des œuvres ayant trait au monde du travail, des récits de voyage ou des témoignages de guerre. Enfin, les récits au nous communautaire construisent la voix de communautés villageoises ou de collectifs plus larges rassemblés selon des critères géographiques (les habitants d’un quartier, d’une ville), culturels et politiques (les citoyens d’une nation, d’une région du monde), ou générationnels.

D’une manière générale, les romans au nous thématisent la dimension paradoxale et ambivalente du rapport de l’individu à un collectif, vécu à la fois comme espace de cohésion et d’aliénation. Si certains textes insistent davantage sur la portée inclusive ou excluante du collectif pour l’individu, la narration à la quatrième personne rejoue toujours, en vérité, cette dynamique en tension.  

Références en anglais

Alber, Jan (2015), “The Social Minds in Factual and Fictional We-Narratives of the Twentieth Century”, Narrative, n° 23 (2), p. 213-225.

Bekhta, Natalya (2017), “We-Narratives: The Distinctiveness of Collective Narration”, Narrative, n° 25 (2), p. 164-181.

Bekhta, Natalya (2020a), We-Narratives. Collective Storytelling in Contemporary Fiction, Columbus, Ohio State University Press.

Bekhta, Natalya (2020b), “The Promise and Challenges of ‘We’: First-Person Plural Discourses across Genres”, Style, n° 54 (1), p. 1-6. 

Caracciolo, Marco (2020), “We-Narrative and the Challenges of Nunhumain Collectives”, Style, n° 54 (1), p. 86-97. 

Fludernik, Monika (1996), Towards a ‘Natural” Narratology, London & New York, Routledge.

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Lanser, Susan Sniader (1991), “(Dif)fusions: Modern Fiction and Communal Form”, in Fictions of Authority. Women Writers and Narrative Voice, Ithaca, Cornell University Press, p. 255-266.

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Margolin, Uri (1996), “Telling Our Story: On ‘We’ Literary Narratives”, Language and Literature, n° 5 (2), New York, Sage Publications, p. 115–133.

Margolin, Uri (2000), “Telling in the Plural: From Grammar to Ideology”, Poetics Today, n° 21 (3), p. 591–618.

Maxey, Ruth (2015), “The Rise of the ‘We’ Narrator in Modern American Fiction”, European Journal of American studies, n10 (2), en ligne, consulté le 19 avril 2019, URL: https://journals.openedition.org/ejas/11068

O’Key, Dominic (2020), “Animal Collectives”, Style, n° 54 (1), p. 74-85. 

Richardson, Brian (1994), “I etcetera: On the Poetics and Ideology of Multipersoned Narratives”, Style, n° 23 ( )3, p. 312–328.

Richardson, Brian (2006), Unnatural Voices. Extreme Narration in Modern and Contemporary Fiction, Columbus, Ohio State University Press.

Richardson, Brian (2009), “Plural Focalization, Singular Voices: Wandering Perspectives in ‘We’-Narration”, in Point of View, Perspective, and Focalization: Modeling Mediation in Narrative, Peter Hühn, Wolf Schmid & Jörg Schönert (dir.), Berlin, de Gruyter, p. 143-159. URL: https://doi.org/10.1515/9783110218916.1.143

Richardson, Brian (2015), “Representing Social Minds: ‘We’ and ‘They’ Narratives, Natural and Unnatural”, Narrative, n° 23 (2), p. 200-212.

Références en français

Brügger, Arthur (2022a), “Narrer au nous”, Poétique, no 191, p. 95-112.

Brügger, Arthur (2022b), La Quatrième Case. Essai sur le roman au nous, Lausanne, Archipel Essais.

Fortier, Jean-Michel (2013), Le chasseur inconnu, suivi de Enjeux et effets de la narration au nous dans « Une rose pour Emily » de William Faulkner, mémoire de Maîtrise en études littéraires sous la direction d’Alain Beaulieu, Université Laval.

Macé, Marielle (2017), “NOUS”, Critique, n° 841-842, p. 467-468.

Pour citer cet article

Brügger, Arthur (2022), « Narration à la quatrième personne », Glossaire du RéNaF, mis en ligne le 15 août 2022, URL: https://wp.unil.ch/narratologie/2022/08/narration-a-la-quatrieme-personne/