Géoblog

Le blog scientifique vulgarisé de la Faculté des géosciences et de l'environnement

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  • Concrétiser un projet de start-up ?

    Concrétiser un projet de start-up ?

    Rencontre avec deux alumni de l’Institut des dynamiques de la surface terrestre (IDYST)

    Federico Amato et Fabian Guignard, anciens jeunes chercheurs à l’IDYST, ont fondé Grinsight en 2021. Leur projet a été soutenu par le programme d’accélération UCreate3 du HUB Entrepreneuriat et Innovation de l’UNIL en automne 2020. Ils nous font part de cette expérience. 

    Comment est née votre collaboration et l’idée de votre projet ? 

    Nous nous sommes rencontrés durant notre travail au sein du groupe de recherche de l’IDYST : Geosciences and Knowledge Discovery in Data (GeoKDD) (Federico tant que post-doctorant et Fabian en tant que doctorant). Nos recherches ont couvert de multiples aspects de l’analyse de données : techniques de statistique et modélisation spatiales, machine learning, intelligence artificielle, modélisation de risques environnementaux et de potentiels énergétiques.

    Nous avons rapidement réalisé que ces approches et que notre expertise avaient un potentiel d’intérêt en dehors du monde académique. En effet les entreprises du secteur privé ou public doivent s’adapter aux enjeux climatiques et environnementaux. Pour ce faire, elles sont souvent amenées à traiter des données complexes. Or ces organisations ne disposent pas toujours des ressources financières ou humaines suffisantes, pour traiter ces données. 

    Notre profil nous permet d’interagir en tant qu’interlocuteurs compétents tant sur les questions liées au développement durable et à l’environnement, que sur l’analyse de données nécessitant des modèles et outils informatiques complexes. En tirant parti de ce double bagage, nous pouvons réaliser des actions concrètes en faveur du climat, en aidant les entreprises à être plus résilientes face au changement climatique ou à optimiser leurs activités dans des modèles plus durables. 

    Que propose Grinsight, quels sont les projets développés ?

    Grinsight (mélange entre green et insight) vise à offrir un soutien aux entreprises, services publics ou ONG qui désirent évaluer l’impact environnemental de leurs activités ou réorienter leur fonctionnement ou business model vers des solutions plus durables.

    Le soutien porte sur trois axes : 

    1. aider l’organisation à poser le problème qu’elle veut résoudre et identifier les données utiles pour trouver des solutions ; éventuellement aider à la récolte de ces données, 
    2. définir un plan de développement stratégique basé sur l’analyse des données récoltées ; identifier les impacts du changement climatique sur l’organisation et/ou les possibilités de diminuer son impact carbone, 
    3. effectuer un plan de type risk-management afin de prévenir les risques potentiels liés aux activités futures de l’organisation.

    Le domaine d’application est très large et s’insère dans divers secteurs d’activités. Notre service peut aller de la création de modèles socio-environnementaux pour les administrations publiques et les ONG, à l’utilisation de données satellites et météorologiques pour évaluer l’impact du réchauffement climatique sur la fréquence des épisodes de grêle dans notre région.

    Toutefois, l’objectif actuel n’est pas de démarcher tous azimuts. Grinsight reste pour l’instant une activité secondaire. Notre activité principale se situe dans les domaines de l’innovation, de la recherche et du développement en science des données. Un des buts de Grinsight est de faciliter le transfert de ces connaissances académiques vers des applications concrètes au sein de la société.

    Quelles ont été les étapes pour la mise en place du projet et pour participer au HUB entrepreneuriat et innovation de l’UNIL ?

    Lorsque l’idée de mettre en place une start-up a mûri vers la fin de notre parcours en FGSE, nous avons cherché des leviers nous permettant de la concrétiser. Parmi plusieurs solutions (PACTT, HUB UNIL…) nous avons opté pour le programme UCreate 3 (HUB UNIL) car c’était celui qui se rapprochait le plus d’un premier pas. Nous avons rédigé notre idée de projet sur quelques pages et avons soumis notre dossier en septembre 2020. Notre projet a été retenu parmi 12 projets pour le premier tour (sur plus de 60 proposés). Nous avons participé ensuite à un interview qui nous a permis de figurer parmi les 7 projets finalement sélectionnés.

    UCreate3 nous a apporté divers types de soutiens : 

    • une somme de CHF 10’000.- qui a permis de développer l’identité visuelle de Grinsight (logo, site web etc.)
    • des cours et un suivi de coaching personnalisé qui nous ont obligé à dégager du temps pour réfléchir à notre projet et à définir précisément le business model (ce que l’on ne fait pas forcément spontanément quand on est pris dans son travail quotidien). L’apport du coach tout au long du projet a été très bénéfique.
    • un accompagnement pour la réalisation d’une étude de désirabilité.  Il s’agit de contacter des clients potentiels afin de leur présenter l’entreprise et ses services, afin de voir si notre proposition suscite un intérêt. Cette étape a été très utile : elle nous a appris à oser prendre le téléphone et à formaliser nos prestations. Nous avons pu ainsi établir un premier contact qui s’est finalement concrétisé en deux mandats l’année suivante.

    Durant le développement du projet, nous devions expliquer nos objectifs à des personnes qui n’étaient pas du domaine. Cela nous a entraînés à apprendre à communiquer à un public orienté business, qui demande un langage différent du milieu académique. Nous avons donc dû vulgariser notre discours et le ciblé sur nos prestations et services.

    Quels conseils que donneriez-vous à des doctorants/post-doctorants qui songeraient à créer leur entreprise ?

    Le HUB entrepreneuriat et innovation de l’UNIL, ainsi que le PACTT, sont accessibles et proposent une aide concrète. Innosuisse propose aussi une gamme d’outils pour toutes celles et ceux qui veulent explorer la possibilité de transformer leur recherche en une application pouvant déboucher sur la création d’une entreprise. Quelle que soit l’option choisie, si une idée paraît intéressante, il faut aller au bout. Même si finalement l’entreprise n’aboutit pas ou ne dure qu’un moment, on apprend beaucoup lors des différentes démarches : mieux communiquer, formaliser les idées pour un public non scientifique, sortir de son cadre pour contacter des entreprises etc…  En outre, cette expérience est enrichissante. Elle nous a permis de découvrir des facettes de nous-même que nous pourrons valoriser sur un CV.

    Qu’est-ce que le Machine Learning ?

    Le « machine learning », ou apprentissage machine, est une famille d’algorithmes, appartenant au domaine de l’intelligence artificielle qui peut apprendre de manière automatique à partir de son expérience, sans que la règle d’apprentissage soit explicitement programmée pour le faire. L‘algorithme de base ne change pas, mais améliore ses résultats lorsque la quantité de données présentées à l’ordinateur devient de plus en plus importante.

    Vous pouvez retrouver tous les appels à projet d’aide à la transition et création d’entreprise sur le site Georeka destiné aux chercheuses et chercheurs de la FGSE : InnosuisseBridge.

  • Tremblement de terre ? Tremblement de sphères !

    Tremblement de terre ? Tremblement de sphères !

    Par György Hetényi et Remo Grolimund

    György Hetényi, Institut des sciences de la Terre (ISTE)

    L’année 2021 a été en Valais celle de la commémoration des 75 ans du dernier grand séisme en date, celui du 25 janvier 1946. De nombreux événements, dans le cadre d’une collaboration très large, ont ainsi eu lieu pour se souvenir de et pour mieux se préparer à cet aléa naturel ; le pilotage en a été assuré par le Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne (CIRM). L’année commémorative touche à sa fin – et maintenant ? Va-t-il se passer quelque chose d’ici les 100 ans en 2046 ? A part l’éducation thématique dans les écoles et les constructions parasismiques, la recherche sur les séismes se poursuit activement.

    Affaire de sphères

    Dans ce dernier cadre, de nouvelles archives de 1946 viennent d’être (re)trouvées: il ne s’agit pas seulement d’un tremblement de terre tout court, le phénomène fait trembler plusieurs sphères!

    Sur les images qui accompagnent cet article, vous pourrez découvrir le tremblement des trois éléments majeur de la Nature: la Terre, l’Eau, et l’Air, les trois générés par le séisme mais chacun avec sa propre signature.

    Tout d’abord : la Terre, solide ;  l’enregistrement du sismomètre de Brigue est le plus proche de l’épicentre (ca. 45 km) parmi les cinq stations en Suisse à l’époque : il nous montre que la vibration du sol transmis par la couche rocheuse (lithosphère) a duré une dizaine de minutes ! Il s’agit également de l’enregistrement le plus clair d’un instrument en Suisse, car les secousses étaient si fortes que les aiguilles des instruments plus sensibles sautaient du papier.

    Puis : l’Eau, liquide ; l’enregistrement du limnigraphe* au Sécheron (Genève, à env. 100 km de l’épicentre) nous montre la trace du séisme sur une période d’un peu plus d’une heure comme des oscillations rapides du niveau du Léman, qui se sont superposées à la seiche, l’effet de vent qui fait varier le niveau de lac de manière lente. La transmission des ondes se fait donc également à travers la couche d’eau, l’hydrosphère.

    Enfin : l’Air, gazeux ; le barographe d’Innsbruck (Autriche, à env. 320 km de l’épicentre) enregistre la pression atmosphérique. Un signal clair et abrupt vient documenter la propagation des infrasons générés par le séisme via la couche d’air, l’atmosphère. Une technique qui est d’actualité pour détecter météorites et activité volcanique, qui nous laisse déjà une trace historique indirecte dans cet événement de 1946.

    Qui dit tremblement de Terre, dit ainsi tremblement de ses sphères respectives composées de solide, de liquide et de gaz, dont les connexions et les interactions déterminent le milieu dans lequel nous vivons. On voit une fois de plus que les données historiques, proches ou lointaines, précises ou moins précises, numériques ou non, ont encore beaucoup à nous dire sur notre environnement et sa dynamique.

    * le limnigraphe enregistre les variations du niveau de l’eau d’une étendue d’eau (des seiches sur le Léman par exemple)

  • Bassin de l’Oronte : l’eau dans la stratégie du développement, du conflit de la reconstruction

    Bassin de l’Oronte : l’eau dans la stratégie du développement, du conflit de la reconstruction

    Thèse soutenue en géographie par Haj Asaad Ahmed à la FGSE, le 4 février 2022, rattaché à l’ Institut de géographie et durabilité (IGD)

    Dans le contexte complexe du conflit syrien, l’hypothèse est que l’eau joue un rôle fédérateur dans la société en tant que réponse à un besoin fondamental et ressource utilisée par tous. 

    La thèse est basée sur la méthode recherche-action. Il s’agit d’identifier les éléments qui contribuent à la création de mécanismes de dialogue et de négociation autour de l’exploitation et du partage des ressources en eau et leur rôle dans la cohésion sociale, la résilience et la réconciliation en période de post-conflit en Syrie. Ensuite, la thèse s’appuie sur des projets de réhabilitation et de mangement des infrastructures hydrauliques en prenant en considération ces éléments.  

    La thèse porte sur les politiques d’utilisation de l’eau et les conditions socioéconomiques de son exploitation en Syrie. Elle analyse et localise les effets des différentes politiques de développement adoptées depuis un siècle sur ressources en eau en Syrie, ainsi que les effets du conflit en cours sur les infrastructures hydrauliques, la production agricole et industrielle, le déplacement de la population et l’évolution de la structure sociale. Finalement, ce travail porte un regard sur les modes et les logiques d’utilisation de l’eau par les différents acteurs locaux (en tant que moyen de renforcement de la base populaire, outil de guerre ou outil de coopération). Il clarifie, également, la stratégie territoriale des acteurs internationaux intervenants dans le conflit, telle que le contrôle des sources d’approvisionnement en eau.

    L’analyse nous a permis d’identifier les éléments socioéconomiques, techniques et naturels qui ont fait leur preuve et qui, de notre point de vue, devront être pris en considération dans le processus de réhabilitation des infrastructures et le management de l’eau dans une perspective de la réconciliation. Ces éléments ont été introduits dans les stratégies des projets de la réhabilitation des infrastructures hydrauliques et management de l’eau en œuvre dans le cadre de la thèse à Ar Ruj et à Afrin. Les objectifs de ces projets vont au-delà de la réponse aux besoins en eau (potable et d’irrigation) en renforçant la résilience, la cohésion sociale et la réconciliation. 

    Soutenir l’accès à l’eau n’est pas seulement une réponse à un besoin critique mais aussi un moyen d’engager les collectivités locales dans des négociations avec un éventail plus ou moins large d’acteurs (usagers de l’eau « locaux et déplacés », structures de pouvoir locales, acteurs économiques…) pour mettre en place des systèmes de gestion de l’eau viables et pour résoudre les autres problèmes sociaux qui ne sont pas liés au partage de l’eau. Ceci est organisé par les associations d’usagers de l’eau comme activité connexe à leur activité principale de gestion de l’approvisionnement en eau. Elles ont été fondées dans le cadre de ces projets.

    Les résultats concrets obtenus montrent que l’accès à l’eau peut constituer, dans certains réseaux d’approvisionnement en eau, un moyen d’entamer des négociations et de renforcer la cohésion sociale entre utilisateurs comme une étape dans le long processus de la réconciliation.

  • Hydrologic processes analysis in a high Alpine catchment: the case of the Vallon de Nant

    Hydrologic processes analysis in a high Alpine catchment: the case of the Vallon de Nant

    Thèse soutenue par Anthony Michelon, le 26 janvier 2022, Institut des dynamiques de la surface terrestre (IDYST)

    Les bassins versant de haute altitude jouent un rôle primordial dans le cycle de l’eau en milieu Alpin. En accumulant la neige en hiver, puis en la relâchant plus tard lors de la période de fonte, ils jouent le rôle de « château d’eau pour l’humanité ». L’augmentation actuelle des températures moyennes provoque toutefois un changement du type de précipitations, avec d’avantage d’évènements de pluie et moins d’accumulation de neige. La conséquence observée est un décalage du pic annuel de débit plus tôt dans la saison, ce qui impacte la disponibilité en eau plus tard dans l’année, lorsqu’elle devient primordiale. Bien que cette tendance soit déjà observée et bien documentée, les études hydrologiques sur les chemins d’écoulement de l’eau de fonte sont rares, et les modèles souffrent du manque de connaissance sur ces processus à l’échelle du bassin versant. 

    Dans cette thèse, nous proposons d’étudier les chemins d’écoulements de l’eau dans un tel environnement Alpin en étudiant le Vallon de Nant, un petit bassin versant (13.4 km²) situé dans la partie ouest des Alpes Suisses. Ce bassin, très largement influencé par la neige, est l’un des rares bassins non perturbé (en termes d’utilisation humaine des ressources en eau) en Suisse, et intéresse de très divers domaines de recherches en géosciences. Les recherches hydrologiques dans ce bassin ont toutefois commencé en même temps que cette thèse, avec donc aucunes connaissances préalables. Un point de départ pour cette étude fut l’observation détaillée des processus météorologiques intéressants pour l’hydrologie. Bien que le terrain d’étude soit petit, l’une des premières interrogations était de savoir si à cette échelle l’hétérogénéité spatiale de la pluie avait un impact sur les variations de débit de la rivière principale à l’exutoire. Pour ce faire, un réseau temporaire de 12 pluviomètres a été déployé et 48 évènements de pluie ont été enregistrés. Ces mesures ont permis de mettre en évidence que, même à cette échelle, l’hétérogénéité de certaines caractéristiques du bassin avait bien un impact sur la réponse de la rivière à l’exutoire. Bien qu’un tel réseau a été nécessaire pour cette étude, une telle densité de points de mesures n’est pas absolument nécessaire, et nous avons déterminé que 3 pluviomètres seulement sont nécessaires pour saisir l’essentiel de l’hétérogénéité des précipitations dans ce bassin versant. 

    Dans un second temps, les chemins d’écoulement de l’eau ont été étudiés à divers endroits dans le bassin versant, en mesurant diverses propriétés de l’eau, à savoir sa température, sa conductivité électrique, et sa composition en isotopes stables (2H, 17O et 18O). Les mesures de température ont été effectuées en continu à la sortie des différentes sources d’eau du bassin, et les mesure de conductivité électrique et de composition en isotopes stables a été effectué en laboratoire à partir de 2861 échantillons qui ont été collectés sur le terrain à partir de diverses sources d’eau (provenant principalement de sources, de rivières, de l’eau de pluie, et du manteau neigeux). 

    Cette étude a notamment permis de montrer que même au cours du pic annuel de débit, lorsque les apports en eau de fonte sont si importants que l’eau de toutes les sources montrent des caractéristiques similaires, l’eau de fonte s’écoule jusqu’à la rivière par un chemin de subsurface. Nous avons également mesuré un apport continu d’eau à la rivière lors de la période de débit de base en hiver, et nous avons identifié des écoulements de faible profondeur au cours d’évènements de pluie qui surviennent pendant la période de fonte de neige. 

    Au-delà des conclusions spécifiques à ce terrain d’étude, notre analyse détaillée des différents traceurs a montré comment, ensemble, ils contenaient des informations. La température de l’eau des sources renseigne sur la profondeur des chemins d’écoulement, ainsi que sur la manière dont les différents réservoirs sont interconnectés. Les valeurs de conductivité électrique des sources et du cours d’eau principal peuvent être interprétés en termes d’âge de l’eau (plus l’eau est au contact d’un sol minéral, plus elle va se charger), et donc informer sur la longueur du chemin d’écoulement de subsurface. Contrairement à la température et à l’EC, qui eux sont impactés par les propriété locales du sol qui est traversé, les isotopes stables de l’eau fournissent des informations sur l’origine des précipitations avant qu’elles ne pénètrent le sol. Par exemple, les isotopes stables de l’eau informent sur la présence d’eau de fonte récente dans la rivière, et donc sont complémentaires à la température et à l’EC.

  • Gestion des déchets en Asie du Sud : quel impact de la pandémie de COVID-19 ?

    Gestion des déchets en Asie du Sud : quel impact de la pandémie de COVID-19 ?

    René Véron, Institut de géographie et durabilité

    Comment la gestion des déchets a changé face à la pandémie actuelle ? René Véron et Swetha Rao Dhananka travaillent ensemble depuis plus de dix ans en Asie du Sud. Ils lancent maintenant un projet FNS-SPIRIT au Népal et au Sri Lanka pour évaluer l’impact de COVID sur la résilience urbaine, la durabilité, les conditions de travail décentes et l’égalité des sexes.

    Quel est l’objectif de votre projet ?

    Swetha Rao Dhananka : Nous avons soumis la première version de ce projet au printemps 2020. C’était la première vague de COVID et à ce moment-là, personne n’avait prévu qu’elle allait se prolonger, qu’elle allait prendre tant de formes différentes. Nous voulons comprendre en termes de gestion de déchets ce qui s’est passé pendant la COVID et ce qui se passera après. Appréhender, en somme, les impacts à long terme sur les politiques gouvernementales et municipales en matière de déchets.

    René Véron : Les changements peuvent avoir lieu dans les ménages, parce que les services de gestion des déchets sont moins disponibles – les gens commencent à trier davantage les déchets ou à chercher des moyens de stocker les déchets chez eux.

    Les changements peuvent également se produire au niveau de la collecte des déchets. Nous voulons examiner comment la situation des travailleurs du secteur des déchets – formels et informels, hommes et femmes – a changé pendant la pandémie et quelles en sont les ramifications après la pandémie. 

    Enfin, nous sommes intéressés par le volet politique. Grâce à un projet précédent, nous en savons assez long sur les discours politiques relatifs aux déchets, sur les lois et les recommandations dans ce domaine. Nous voulons maintenant savoir si cette crise a un impact sur ces lois, sur les politiques, voire sur la façon dont les décideurs politiques parlent du problème des déchets.

    « Nous pensons que les moments de crise apportent des changements : ils modifient les pratiques et, à plus long terme, les politiques. Notre projet tente d’examiner ces changements. »

    René Véron
    Pourquoi s’intéresser à la gestion des déchets comme sujet de recherche ?

    René Véron : Tout d’abord, la question est d’ordre environnemental. Elle est particulièrement importante dans les pays du Sud, car une mauvaise gestion des déchets pollue les sols, l’eau et même l’air. Elle perturbe les canaux de drainage et peut même conduire à l’émission de méthane depuis des décharges sauvages.

    Il s’agit également d’une question sociale. De nombreux moyens de subsistance sont liés à la récupération et au ramassage des déchets, souvent dans des conditions dangereuses et insalubres.

    « La majorité des études sur la gestion des déchets sont réalisées par des ingénieurs et sont de nature très technique. Les technologies existent, mais elles sont difficiles à mettre en place, parce qu’il n’y a pas de volonté politique, ou parce qu’elles remplacent ou délocalisent la main-d’œuvre – notamment dans le secteur informel. Tous ces aspects doivent être pris en considération. »

    René Véron

    Le troisième point est plus méthodologique et pratique. Parler des déchets, un sujet qui parait tellement technologique et technique, nous permet d’entamer facilement le dialogue avec les décideurs politiques et les représentants des ONG. La gestion des déchets paraît un enjeu neutre dont tout le monde est prêt à parler. C’est un bon point d’entrée pour la discussion et l’accès à certaines parties prenantes.

    La plupart des gens saisissent la pertinence de la gestion des déchets, mais beaucoup la considèrent comme une question purement technique. J’ai été approché par des personnes qui proposent des solutions techniques, pour les déchets plastiques par exemple. Je dois souvent les freiner : « Oui, sur le papier, dans votre laboratoire, cela fonctionne très bien. Mais, dans un contexte culturel, social et politique différent, certaines solutions peuvent ne pas fonctionner du tout. » Avant de recommander des mesures techniques particulières, il faut dialoguer avec les parties prenantes, leur demander comment elles voient le problème, comment elles voient les solutions, si elles ont déjà essayé certaines technologies, ce qu’elles ont appris de leurs succès, mais aussi de leurs échecs. En tant que chercheurs en sciences sociales, notre travail consiste à répondre à ces questions.

    « Les déchets nous disent tant de choses sur la société et sur le régime politique. Il est évident que la quantité et le type de déchets sont le reflet de notre société de consommation. Ce qui est peut-être moins flagrant, c’est que la manière dont nous traitons les déchets, dont nous les gérons, en dit long sur les inégalités sociales. Qui, quel type de population est exposé aux déchets ? Et quelle population est protégée du contact avec les déchets ? »

    René Véron
    Des recycleurs informels risquant leur vie pour trouver les derniers trésors dans les déchets. (Crédit: Yash Man Karmacharya)
    Comment avez-vous commencé à travailler ensemble ?

    Swetha Rao Dhananka :  J’étais un peu isolée sur mon sujet de thèse – les logements pour les marginalisés en Inde urbaine – quand je travaillais comme assistante-doctorante à l’Institut d’études politiques de l’UNIL. J’ai appris que le Prof. René Véron était engagé à la FGSE, alors un beau jour je suis allée frapper à sa porte ! 

    Depuis 2019, nous codirigeons le cluster de collaboration Knowledge2Action en Asie du Sud – un projet financé par swissuniversities. L’idée de ce groupe est de faire le lien entre les résultats scientifiques et des activités concrètes. Nous avons conçu des « petites bourses » afin de soutenir des projets créatifs d’action communautaire : une bande dessinée, un film ou d’autres formes d’engagements communautaires… C’est un moyen de transformer les résultats de la recherche en quelque chose d’utilisable, de pertinent pour les groupes concernés. 

    Nous avons donc travaillé ensemble d’une manière ou d’une autre au cours des dix dernières années. Nous avons maintenant la chance d’être formellement impliqués dans le même projet, ce sera une belle expérience.

    L’instrument SPIRIT met l’accent sur la sensibilisation aux questions de genre. Est-ce un aspect important de votre projet ? 

    René Véron : Les déchets ne semblent pas vraiment liés au genre, mais dans les faits ils le sont. Déjà dans les ménages, en Asie du Sud, les activités liées aux déchets relèvent de la responsabilité des femmes, dans une très large mesure. Ainsi, pendant une crise comme celle du COVID, où les services de gestion des déchets sont moins accessibles, ce sont les femmes qui consacrent le plus de temps à trier les déchets et à les évacuer. Cela peut avoir un impact sur les relations entre les sexes au sein du foyer. Nous espérons que, grâce à ce projet, nous aurons des réponses à ces questions.

    Au niveau politique, les mesures en matière de déchets ne tiennent pas compte du genre. Nous voulons savoir comment convaincre les décideurs politiques d’inclure cette dimension. Un petit exemple. Si nous encourageons la séparation des déchets à la source, qui est la base de toute bonne gestion des déchets ménagers, nous devons faire attention à ne pas imposer une charge de travail supplémentaire aux femmes. 

    Au Népal, la plupart des recycleurs informels sont des femmes. Ces femmes ont été particulièrement touchées lors du confinement. Beaucoup d’entre elles ont perdu leurs moyens de subsistance. (Crédit : image tirée du film réalisé par Yash Man Karmacharya)
    Comment identifier et interviewer les personnes clés d’un tel projet ? 

    René Véron: Notre équipe est dans une position unique, car nous avons déjà travaillé dans ce domaine aux deux localités (la vallée de Kathmandu au Népal et le Grand Colombo au Sri Lanka). Nous savons comment les gens géraient les déchets avant la crise. Nos partenaires de recherche locaux sont en contact permanent avec les acteurs impliqués dans la gestion des déchets : politiciens, bureaucrates, entreprises privées, coopératives du secteur informel, syndicats. Avec le projet SPIRIT, nous devons « simplement » recontacter les personnes que nous connaissons déjà.

    « Négocier l’accès dans une situation locale de confinement ou de mobilité limitée sera un défi. Mais nous pensons qu’avec les partenaires locaux très compétents et expérimentés que nous avons, nous trouverons des moyens créatifs. L’adaptabilité est le plus grand impératif pour les chercheurs, à l’heure actuelle. »

    Swetha Rao Dhananka
    Comment allez-vous travailler avec les équipes du Népal et du Sri Lanka ?

    René Véron: Un tel projet est très difficile – et peut-être même non éthique – à mener depuis un pays du Nord en envoyant simplement des personnes y faire du travail de terrain. Il est de plus en plus reconnu qu’il faut des partenariats de recherche dans le Sud. C’est ce que nous faisons depuis longtemps. Pour ce projet, nous avons la chance d’avoir déjà une équipe existante au Népal et au Sri Lanka.

    Ce qui est important, c’est de se rencontrer régulièrement. Cela n’est pas toujours possible en présence physique – notamment pendant la période du COVID. Cependant, les réunions en présence sont essentielles, car elles nous permettent de discuter des méthodologies communes, de réfléchir à la conceptualisation nécessaire pour la recherche, et de nous assurer que tout le monde partage la même compréhension du sujet. Nous pouvons également co-créer de nouveaux objets, de nouveaux concepts ensemble.

    « Lors des réunions en présence, nous ne considérons pas l’autre comme un chercheur ou un collègue, mais comme un être humain. La pause-café, les dîners en commun sont très importants. Pour ce projet, nous avons passé une soirée à Katmandou, où tout le monde s’est mis à danser et à chanter. Cela nous a rapprochés en tant qu’équipe, d’une manière qui a un impact positif sur la recherche. » (René Véron) (Crédit : Senashia Ekanayake). 
    Que peut apprendre la Suisse de l’Asie du Sud ?

    Swetha Rao Dhananka : L’informalité est souvent considérée comme quelque chose de mauvais. Mais l’informalité peut aussi être inclusif et un « sanctuaire » pour les plus démunis. Ils arrivent à assurer leurs moyens de subsistance grâce à cela. Les villes du Sud sont célèbres pour ce que l’on appelle l’innovation frugale, l’adaptation à de nouveaux lieux, avec les ressources disponibles. Dans un monde de plus en plus urbanisé et de plus en plus mobile, ce sont des aspects que l’on peut examiner pour le monde entier.

    En Europe, nous sommes également de plus en plus confrontés à ces questions, avec la présence de migrants sans papiers. Il y a peut-être des réponses à chercher sur la façon de leur offrir des moyens de subsistance dignes.

    René Véron: On entend souvent dire que la gestion des déchets est surtout un problème pour les pays du Sud, qu’ils n’ont pas la technologie adéquate, de systèmes adaptés en place, et qu’ici en Suisse les choses sont bien organisées, qu’il n’est pas nécessaire de faire des recherches sur les déchets ou de s’inspirer des exemples d’ailleurs. Je réfute ce point de vue.

    La quantité de déchets que nous produisons est énorme. En comparaison avec le Népal, nous pouvons apprendre beaucoup de la façon dont ils réutilisent, recyclent certains produits. À titre d’exemple, de très petites choses sont recyclées : les fermetures éclair sont retirées de la décharge et remises en service sous leur forme complète. Non pas fondues sous forme de métal ou décomposées en éléments, mais sous forme de fermeture éclair complète. Bien sûr, cela implique une exploitation de la main-d’œuvre, les conditions ne sont pas hygiéniques, et cela ne serait pas possible dans notre contexte, avec les coûts salariaux. Cependant, ce système nous donne à réfléchir.

    Vous avez une grande expérience de la collaboration internationale avec les pays du Sud. Que conseiller à de jeunes chercheurs qui voudraient se lancer dans des projets de ce type ?

    Swetha Rao Dhananka : J’ai beaucoup de chance, car je suis d’origine sud-asiatique. Je suis très admirative des jeunes chercheurs qui souhaitent réellement s’immerger dans une nouvelle culture. Comme conseil, je dirais beaucoup de patience, une bonne dose d’humour. Nous sommes tellement habitués à travailler en ligne aujourd’hui… Cependant, un vrai échange en face à face, rire ensemble, connaître la personne de manière plus holistique, au-delà du rôle de chercheur, a un impact important sur la qualité de la relation que l’on développe. Sinon, un point auquel être sensible est sans doute la hiérarchie sociale qui, dans les universités d’Asie du Sud, est vécue de manière un peu différente de celle d’ici. Les jeunes chercheurs, en particulier, sont confrontés à différents types de pressions. Cela aide de comprendre ces tensions sous-jacentes pour que la collaboration se passe bien.

    René Véron : Une chose très importante est de rester modeste, de ne pas essayer de faire des recommandations trop rapidement. Cependant, je suis persuadé que nous pouvons apporter une autre perspective. Pas une meilleure, mais une perspective différente. Pour les jeunes chercheurs, il est bon de se connecter à d’autres jeunes chercheurs de la région, d’échanger et de partager des choses. Les mêmes générations ont beaucoup de points communs, de similitudes. Tout le monde est sur les médias sociaux : les gens peuvent créer des liens facilement. À l’heure de la mondialisation, les catégories des pays du « Sud » ou du « Nord » n’ont plus vraiment de sens.

  • Guerres des dinosaures : une extinction due à un astéroïde ou au volcanisme ? Sommes-nous les dinosaures de la 6e extinction de masse ?

    Guerres des dinosaures : une extinction due à un astéroïde ou au volcanisme ? Sommes-nous les dinosaures de la 6e extinction de masse ?

    Gerta Keller, Princeton University

    Gerta Keller, Professeure de paléontologie et géologie, Université de Princeton, docteure honoris causa de l’Université de Lausanne 2021 sur proposition de la FGSE.

    Les principales recherches et découvertes de la Prof. Gerta Keller ont porté sur le changement climatique et ses effets, sur les phénomènes d’anoxie océanique, le réchauffement polaire, le volcanisme du Deccan, les pluies de comètes, les impacts extraterrestres, l’extinction massive des dinosaures, l’âge de l’impact de Chixculub et la sixième extinction de masse. Ses recherches ont fréquemment remis en cause les dogmes scientifiques et l’ont placée au centre de débats acrimonieux, dans lesquels elle s’est battue pour préserver une logique fondée sur des preuves vraiment scientifiques. Tous ces éléments, mis à part la cause de l’impact de Chixculub, ont rapidement été acceptés par les scientifiques et intégrés dans les nouvelles recherches. Après quatre décennies, les partisans de l’impact défendent toujours farouchement leur théorie, nient les preuves contraires et, au mieux, incorporent le volcanisme comme révision ad hoc, proclamant que l’impact a déclenché le volcanisme qui a causé l’extinction de masse.

    Résumé

    Au cours des 40 dernières années, la disparition des dinosaures a été attribuée à l’impact d’un astéroïde sur le Yucatan, une théorie imaginative, populaire et même sexy. Dès le début, les scientifiques qui doutaient de cette théorie ont été incités à se taire par les principaux partisans de l’impact, et même menacés de voir leur carrière détruite. C’est ainsi qu’en 1980 a commencé la “guerre des dinosaures“ – et qu’elle se poursuit encore aujourd’hui.

    Comme dans toute guerre, il y a deux camps : la majorité croit qu’un astéroïde a frappé le Yucatan et a instantanément anéanti 75% de toute vie, dinosaures compris, dans une tempête de feu et un hiver de type nucléaire. Une petite minorité a testé cette théorie en a montré les faiblesses et a trouvé des preuves penchant au contraire en faveur du volcanisme du Deccan en Inde. Celui-ci a provoqué un réchauffement rapide du climat dû aux gaz à effet de serre (CO2), un stress environnemental, des pluies acides et l’acidification des océans, ce qui a abouti à l’extinction massive des espèces.

  • Entretien avec la professeure Gerta Keller

    Entretien avec la professeure Gerta Keller

    Gerta Keller, Princeton University

    La Prof. Gerta Keller, paléontologue et docteure honoris causa 2021 de l’UNIL sur proposition de la FGSE, effectue des recherches sur les grandes extinctions de masses survenues au cours de l’histoire de la Terre.  Elle soutient depuis longtemps que la principale cause d’extinction des dinosaures à la fin du Crétacé est liée à l’activité volcanique des plateaux du Deccan en Inde, plutôt qu’à un impact météoritique.

    A l’occasion de sa venue en FGSE pour la conférence intitulée La guerre des dinosaures : comment le volcanisme du Deccan a pris le pas sur les météorites, Gerta Keller a accepté de partager quelques-unes de ses réflexions quant aux enjeux actuels concernant cette controverse qui anime son domaine de recherche et son approche scientifique.

    En préambule, pensez-vous qu’il existe un parallèle entre les extinctions du Crétacé et la situation actuelle ? Est-ce que les observations témoignant du changement du climat et des écosystèmes durant la transition Crétacé – Paléogène (KPB) trouvent des échos dans la situation actuelle ?

    Gerta Keller : Oui la situation semble très similaire, si ce n’est qu’actuellement le changement climatique est bien plus rapide. Durant le Crétacé, les volcans ont relâché un important volume de CO2 dans l’atmosphère. Ceci a conduit à un réchauffement du climat global et à l’acidification des océans. C’est exactement ce que l’on observe actuellement dans le monde entier. Durant la période de transition du KPB, une augmentation de la température de 2.0 degrés en moins de mille ans a conduit au point de bascule climatique provoquant l’extinction de masse. Aujourd’hui nous sommes en passe d’atteindre un réchauffement de 1.5 à 2.0 degrés en 30 à 50 ans. Nous avons déjà perdu, selon les estimations réalisées à ce jour, environ 50% de la biodiversité. Nous ne nous en rendons pas compte car cela concerne des espèces peu visibles comme les bactéries, les champignons ou autres microorganismes, ainsi que des espèces vivant dans le milieu aquatique des océans et des mers. Nous sommes sur le chemin de la prochaine grande extinction de masse causée par l’homme ; elle marquera la 6e extinction de masse dans l’histoire de la Terre, et nous pourrions bien être les dinosaures de cette extinction.

    Que pensez-vous de la conférence de la COP26 ?

    GK : Je pense qu’aucun progrès n’a été réalisé lors de cette conférence. C’est décevant car tous les éléments étaient là pour montrer que quelque chose doit être fait et rapidement. Les gens ne sont pas prêts à entendre que nous avons atteint un point critique, et que les conséquences réelles du réchauffement climatique sur l’environnement et la société seront très graves. Je suis très pessimiste quant à l’avenir, avec les risques d’augmentation du niveau de la mer, de submersion des villes côtières, les pertes importantes de terres cultivables entraînant des famines et par conséquent des migrations massives. Aussi longtemps que quelques « super-riches » pourront influencer le débat en fonction de leurs propres intérêts et de leur bien-être, il sera difficile de faire avancer les choses et de protéger la planète. 

    Dans le titre de votre conférence, vous utilisez le terme « guerre » des dinosaures : pourquoi ? et pourquoi cette controverse est-elle toujours débattue si intensément aujourd’hui ? 

    GK : Les quarante années de longues investigations effectuées sur l’extinction massive de la fin du Crétacé ont effectivement été – et sont toujours – un combat scientifique de longue haleine. Pratiquement toutes les sciences ont connu de tels débats hostiles au fil des siècles. Ainsi, bien que rare, ce n’est pas inhabituel et chaque « guerre » à long terme semble suivre le même schéma (décrit par Thomas Kuhn, 1962, Structure of Scientific Revolutions; Lee Smolin, 2006, The Trouble with Physics). L’affrontement concerne toujours un sujet populaire et le groupe soutenant la pensée dominante cherche la gloire, la renommée ou le pouvoir en corrompant les preuves qui le gênent. Aujourd’hui cette guerre implique aussi l’industrie et des magnats du pétrole, la politique et les gouvernements. Dans le domaine scientifique, cela revient à combattre la vérité par le mensonge. La « guerre » des dinosaures suit ce même schéma. La raison pour laquelle le débat se poursuit encore aujourd’hui est l’escalade du réchauffement climatique due à l’utilisation de combustibles fossiles, notre extinction massive imminente causée par l’homme lui-même et les négationnistes du réchauffement climatique. Cette catastrophe du réchauffement climatique est reconnue officiellement depuis les années huitante et rien n’a été fait pour freiner l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère. Même la Conférence des Nations Unies sur le climat de Glasgow en 2021 n’a pas permis d’atteindre des solutions concrètes qui permettraient de diminuer – voire encore mieux d’éliminer – le réchauffement rapide qui nous conduit vers la prochaine extinction de masse, bien avant la fin de ce siècle. 

    Pourquoi avez-vous douté de la théorie de l’impact météoritique si rapidement et aussi fermement ? 

    GK : Dans les années huitante, je menai déjà des recherches concernant l’extinction des dinosaures. Je cherchais des preuves de changement environnementaux ou climatiques qui pourraient expliquer cette extinction. Lorsque j’ai entendu la théorie de l’impact d’Alvarez j’ai voulu trouver des éléments qui pourraient soutenir l’impact météoritique proposé. Mais je n’en ai trouvé aucun. Au contraire j’ai trouvé des éléments qui étaient incompatibles avec cette théorie. Par exemple, j’ai pu observer des sphérules de verre – issues d’un impact – dans des couches datant de bien avant l’extinction, ainsi que dans d’autres couches plus au-dessus (ndlr : donc plus proche dans le temps), séparées de 100’000 à 300’000 ans. Ainsi la couche d’impact primaire la plus ancienne du Crétacé a précédé l’extinction de masse de 200 à 300 000 ans. Les couches de sphérules ultérieures observées ont été érodées du dépôt primaire par les courants au fil du temps et redéposées soit dans des couches datant encore d’avant l’extinction de masse, soit, dans d’autres zones sous l’influence du Gulf Stream, bien après l’extinction de masse. Il était ainsi clair que l’impact n’était pas la cause de l’extinction du KPB et qu’il devait y avoir eu un autre événement catastrophique. Dans la mesure où cette preuve issue des sphérules d’impact ne venait pas corroborer la théorie dominante d’un impact météoritique, elle a été rejetée. 

    Dans les années quatre-vingt, un autre scientifique, Dewey Mclean, avait déjà avancé l’hypothèse que l’extinction massive pouvait être attribuée à une activité volcanique intense dans la province volcanique du Deccan en Inde. Cette hypothèse était plus en accord avec les résultats de mes recherches. Au cours des 15 dernières années, mes recherches ont porté sur le volcanisme en Inde et ses effets sur le climat, les changements environnementaux et l’extinction massive.

    Est-ce que l’évolution des méthodes et techniques vous a permis de trouver des preuves plus fortes et renforcer votre théorie ?

    GK : Oui absolument. Par exemple les grandes coulées de laves des Traps du Deccan témoignent d’une forte activité volcanique, mais aucune datation précise n’a été possible. Pour comprendre l’influence du volcanisme sur l’environnement et sa relation avec l’extinction de masse, nous avions besoin de dater les couches de lave. Un de mes collègues à Princeton, Blair Schoene, est un expert dans l’utilisation de la datation Uranium Plomb basée sur les cristaux de zircons qui se trouvent généralement dans les cendres volcaniques. Mais les couches de cendres étaient rares dans le volcanisme du Deccan. Nous avons finalement cherché et trouvé des zircons dans des couches argileuses rouges (red bole) situées entre les coulées de lave. Nous avons ainsi été en mesure d’établir la chronologie des éruptions volcaniques massives et de situer l’extinction de masse dans des montagnes de lave de 3’400m d’altitude.  L’étape suivante a consisté à établir un lien entre les éruptions volcaniques catastrophiques et l’extinction de masse dans le monde entier, en utilisant les retombées de mercure issues des panaches de fumées qui distribuent le Hg (mercure) sur toute la planète. En mesurant ces retombées de mercure en Tunisie, Israël, au Mexique et dans de nombreux autres endroits, nous avons pu les relier aux coulées de laves volcaniques des Traps du Deccan sur la base de la datation au zircon, sur la biostatigraphie et sur le contrôle de l’âge de la cyclicité orbitale des sédiments. Les résultats ont donné un excellent contrôle de correspondance de l’âge dans le monde entier, reliant ainsi l’extinction massive directement aux pulses les plus intenses des éruptions volcaniques du Deccan en Inde. Ceci ne laisse aucun doute quant au fait que l’extinction était étroitement liée au volcanisme massif du Deccan, à sa forte toxicité, au rapide changement climatique et à l’acidification de l’océan.

    Vous dites que le phénomène d’extinction des dinosaures s’est produit de manière graduelle (sur des milliers d’années). Pourquoi si peu d’espèces ont-elles réussi à s’adapter à ce changement d’environnement « très progressif » ? 

    GK : Des milliers d’années ce n’est pas très long quand on parle d’extinctions massives – c’est même plutôt rapide à l’échelle des temps géologique. Lorsque les paléontologues parlent « d’extinction graduelle » ils entendent par là qu’elles ont duré sur des dizaines voire des centaines de milliers d’années. Le changement progressif fait référence aux changements à long terme du climat et de l’environnement, qui ont laissé leur empreinte sur les populations d’espèces qui ont décru souvent de façon définitive car elles n’ont pas pu s’adapter à ces changements. Les espèces peuvent réaliser de légères adaptations rapides qui correspondent à des « adaptations de stress » – ce qui leur permet de survivre à court terme. Lors des extinctions de masse KPB, l’activité volcanique intense avec sa toxicité et le réchauffement climatique extrême qu’elle a induit, a conduit rapidement à l’extinction de toutes les grandes espèces spécialisées qui avaient déjà commencé à décliner au cours des 200’000 années précédentes. Seul un petit groupe d’espèces ayant pu s’adapter à l’environnement a survécu à l’extinction de masse durant un court laps de temps, ne laissant qu’une espèce survivante connue sous le nom « d’opportuniste des catastrophes » (Guembelitria cretacea) qui a prospéré lorsque les autres espèces ne le pouvaient pas. 

    Y a-t-il encore un élément (ou dernier élément) que vous souhaiteriez trouver pour renforcer encore votre théorie ?

    GK : Oui absolument : 

    1. Prouver que l’impact météoritique du Chicxulub précède l’extinction de masse du KPB d’environ 200’000 ans 
    2. Déterminer l’origine de l’anomalie d’iridium observée au moment de la limite KPB : provient-elle d’un impact météoritique ou du volcanisme ? 
    Références mentionnées dans cet entretien
    • Kuhn, Thomas S. (1962). The Structure of Scientific Revolutions (1st ed.). University of Chicago Press.
    • Smolin, Lee. (2006). The Trouble With Physics: The Rise of String Theory, the Fall of a Science, and What Comes Next. Houghton Mifflin. 
  • Private sector certification programmes and socio-ecological changes in the cocoa landscapes of Ghana: A political ecology study

    Private sector certification programmes and socio-ecological changes in the cocoa landscapes of Ghana: A political ecology study

    Thèse soutenue par David Amuzu, le 17 décembre 2021, Institut de géographie et durabilité (IGD)

    Au Ghana, les entreprises de chocolat du secteur privé opèrent aux côtés de l’État, remettant en cause des décennies de contrôle du secteur du cacao par l’État. Si ce réseau de marché alternatif permet aux entreprises de chocolat de restaurer et de maintenir leur légitimité dans la chaîne de valeur mondiale, l’influence de cette nouvelle dynamique sur les acteurs de la chaîne d’approvisionnement locale, la forte emprise de l’État sur le secteur et les communautés agraires rurales complexes du Ghana restent inconnues. À travers le prisme de l’écologie politique, cette thèse évalue les relations de pouvoir entre l’État, les entreprises privées de chocolat et les petits exploitants agricoles, et la mesure dans laquelle ces relations produisent des changements socio-environnementaux dans les communautés rurales de cacao du Ghana.

    Les principales conclusions sont que les entreprises cooptent les institutions agraires locales au stade initial, puis, lorsque le programme de certification prend racine, elles ont tendance à transformer et à déplacer les institutions et les pratiques locales. En outre, les entreprises du secteur privé mobilisent les incitations à la certification pour masquer les relations médiocres et infructueuses de l’État avec les agriculteurs. Dans le même temps, les mécanismes d’incitation produisent une distribution altérée et inégale des bénéfices, des coûts de production et de bureaucratie, des fuites de marché, des vols environnementaux, des relations de travail injustes entre les sexes, une augmentation de la charge de travail et de l’exploitation. En outre, la thèse constate et soutient que si une entreprise régit le contexte agraire local et facilite l’accès des petits exploitants aux ressources productives et aux bénéfices, certaines réalités locales injustes (pratiques et conditions sociales) ne sont pas diagnostiquées et traitées par le programme de certification. En outre, la thèse montre que les pratiques de conservation des agriculteurs dans les cacaoyères sont façonnées par divers facteurs contextuels locaux, tels que la variété de cacaoyer hybride, la réhabilitation continue des cacaoyères, les droits d’accès aux arbres et les relations de travail, l’exploitation forestière illégale, la prolifération des scieries à petite échelle et les politiques de concessions forestières de la Commission forestière. L’influence persistante de ces facteurs est le résultat de certaines forces politiques et économiques historiques et continues.

    La thèse conclut que tant que ces contradictions concernant les programmes de certification existent, il n’y a rien de durable et d’éthique dans le cacao qu’une entreprise s’approvisionne auprès des petits exploitants par le biais de ce réseau de marché alternatif. Par conséquent, il est impératif d’augmenter les avantages, d’éliminer les charges et de réduire les contraintes qui entachent l’aspect « durabilité » des programmes de certification.

  • Elasto-plastic deformations within a material point framework on modern GPU architectures

    Elasto-plastic deformations within a material point framework on modern GPU architectures

    Thèse soutenue par Emmanuel Wyser, le 17 décembre 2021, Institut des sciences de la Terre (ISTE)

    Le comportement des solides est souvent déterminé par des processus irréversibles, comme la plasticité. Cette dernière suppose qu’un matériau solide, soumis à des contraintes internes, va se déformer de manière irréversible à partir d’un certain seuil de déformation. Ce type d’interaction prédomine sur la Terre et régit de multiples phénomènes comme la mécanique des failles ou encore la création des chaînes de montagnes. A une plus petite échelle, un bel exemple de cette irréversibilité des processus est un glissement de terrain.

    Ce travail de thèse propose d’implémenter des solutions numériques à des problèmes de la mécanique des milieux continus dont les déformations peuvent être faibles à importantes. Ceci dans le but ultime d’acquérir de meilleures connaissances de la mécanique interne des glissements de terrain. Les méthodes numériques traditionnelles sont robustes et validées depuis longtemps, mais peuvent rencontrer certains problèmes lorsque les déformations des matériaux sont très importantes. Ainsi, de nouvelles méthodes numériques sont nécessaires pour prendre en compte les régimes de grande déformations.

    Le problème général de tout modèle numérique, en particulier pour les nouvelles méthodes, est son coût en temps de calcul, qui dépend généralement de la résolution numérique utilisée, mais plus spécifiquement, de la méthode numérique choisie. Traditionnellement, l’informatique traite les opérations arithmétiques de manière séquentielle, c’est-à-dire que le processeur central de calcul (CPU) traite les opérations l’une après l’autre. Une parallélisation est cependant possible. Avec le développement technologique des cartes graphiques modernes (GPU), il est maintenant possible de traiter ces opérations de manière massivement parallèle. Ce travail vise donc à utiliser les architectures dite récentes des cartes graphiques afin de permettre des calculs rapides et massivement parallélisés.

    Dans un premier temps, ce travail de recherche propose d’implémenter des solutions numériques des déformations élasto-plastiques dans un langage de programmation de haut-niveau, comme MATLAB. Différents tests numériques ont été réalisé afin de valider l’implémentation numérique. Puis, cette structure algorithmique a été implémentée dans un langage de programmation de bas-niveau, orientée vers les cartes graphiques. Ceci a permis d’atteindre un haut niveau de performance et a permis de modéliser des phénomènes complexes tridimensionnels comme les glissements de terrain ou les écroulements granulaires secs.

    Ce travail a démontré que les cartes graphiques récentes sont d’un très grand intérêt pour accélérer significativement le temps de calcul. De plus, cela donne un éclairage nouveau concernant la mécanique des glissements de terrain en trois dimensions, domaine qui était pour l’instant peu étudié de part les importantes ressources de calcul nécessaire.

  • Qu’arrive-t-il à la biodiversité lorsque les glaciers disparaissent ?

    Qu’arrive-t-il à la biodiversité lorsque les glaciers disparaissent ?

    Gianalberto Losapio, Institut des dynamiques de la surface terrestre (IDYST)

    Biodiversity Change est le nom d’un nouveau groupe de recherche à la FGSE qui tente de répondre à cette question.

    Le changement environnemental mondial, en particulier la hausse des températures, entraîne le recul et la disparition des glaciers alpins. Les conséquences de ce recul sur les écosystèmes restent assez méconnues et difficiles à prévoir.

    Par son projet FNS-Ambizione « IceNet – Forecasting the impact of glacier retreat on network dynamics and ecosystem functions », Gianalberto Losapio vise à apporter une contribution empirique à la compréhension de ces phénomènes.

    Quels sont vos objectifs avec IceNet ?

    Gianalberto Losapio : Depuis la fin du Petit Age glaciaire (1500-1850 AD), les glaciers alpinsreculent et diminuent, parfois jusqu’à disparaître. La disparition des glaciers est suivie par tout un bouleversement, avec la colonisation de plantes, d’insectes et de micro-organismes pionniers. Comment se tisse le réseau d’interactions entre ces organismes ? Et quel rôle jouent les réseaux écologiques dans la réponse des espèces aux changements environnementaux ? Cela reste à découvrir.

    Le projet IceNet entend dévoiler les réseaux écologiques qui se construisent devant les glaciers en voie de disparition, entre micro-organismes, plantes, insectes prédateurs, herbivores et pollinisateurs. Je désire mettre en lumière une biodiversité encore peu connue – et que nous risquons de perdre à jamais. Mais aussi comprendre comment un écosystème évolue « de zéro ».

    Comment peut-on aborder scientifiquement un écosystème ?

    GL : Dans un premier temps, nous reconstituerons les interactions écologiques existantes entre les différentes communautés. La phase suivante consistera à décrire comment ces réseaux évoluent, sont maintenus ensemble et quelle influence ils ont sur le fonctionnement global de l’écosystème. Nous développerons des modèles pour comprendre comment les organismes réagissent à l’évolution de l’environnement. Les résultats de nos recherches permettront, je l’espère, de mieux prévoir et anticiper les conséquences de l’extinction des glaciers sur labiodiversité alpine.

    La renoncule des glaciers (Ranunculus glacialis, à gauche) est une plante alpine emblématique qui habite les avant-plans des glaciers. Son avenir est incertain. À droite, une abeille (Apis mellifera) visite une Sabline (Arenaria tetraquetra), une plante en « coussin » à 3200 m. d’altitude dans la Sierra Nevada espagnole. Cette région montagneuse a déjà perdu ses glaciers (Photos : G. Losapio).

    Quel est l’impact de votre projet sur l’écologie et la société ?

    GL : Le projet est développé dans un contexte de recherche multidisciplinaire. Il combine des méthodes typiques des sciences de la Terre (la géochronologie, la géomorphologie, la biogéochimie des sols) avec des innovations informatiques en écologie et des développements récents en biologie moléculaire (le séquençage de l’ADN environnemental et le metabarcoding). Nous allons enfin accorder une attention particulière à l’éducation à l’environnement et aux aspects culturels. En effet, il est pour moi essentiel de replacer les résultats de la recherche scientifique dans le contexte social, politique et économique plus large associé à la crise climatique et écologique. Notre page Dissémination vous tiendra informés !

    Pourquoi s’attaquer à la question de la biodiversité face à la disparation des glaciers ?

    GL : Ayant grandi au pied des Alpes et étant un grimpeur et alpiniste, j’aime et respecte la nature, et en particulier les montagnes. Ma motivation personnelle est de soutenir et de protéger la biodiversité. Ce projet combine tout simplement deux de mes passions : la biodiversité et la haute montagne. Je souhaite contribuer activement à limiter la crise climatique et écologique actuelle en faisant ma petite part dans ce « combat ».

    Les interactions mutualistes sont essentielles pour le maintien de la biodiversité, et pour comprendre le risque de cascades d’extinction. Ici, un bourdon visite une benoîte rampante à feuilles étroites (Geum reptans) dans la marge proglaciaire – le terrain découvert par le recul du glacier. À droite, le front du glacier Amola, en Italie, que Gianalberto Losapio a étudié pendant son mémoire de master. Les grandes moraines indiquent la hauteur (et le volume) que le glacier atteignait il y a seulement quelques décennies. (Photos : G. Losapio).

    Pourquoi avoir choisi de monter votre groupe à l’IDYST ?

    GL : L’IDYST est un haut lieu de la recherche alpine ! Il héberge différents groupes de recherche avec lesquels je peux collaborer étroitement. Nous avons une grande adéquation et complémentarité d’objectifs de recherche et d’expertise. En outre, j’aime beaucoup les objectifs scientifiques et éducatifs plus larges de la FGSE, qui correspondent à mes propres valeurs, et je suis vraiment honoré de contribuer à son effort sociétal.

    Biographie du Dr Losapio en deux mots

    Avant d’entamer sa bourse Ambizione à l’UNIL, Gianalberto Losapio a commencé sa carrière de chercheur à l’Université de Milan, par une formation en botanique. C’est à cette période qu’il a conçu son projet de recherche sur l’effet du retrait des glaciers sur les plantes et les pollinisateurs.

    Ayant ensuite déménagé à Zurich pour un doctorat en écologie (son superviseur Christian Schöb était lui-même un boursier Ambizione !), il se penche sur les réseaux écologiques immobiles dans les écosystèmes de haute altitude.

    Son premier postdoc a porté sur les changements environnementaux et la biocommunication à l’ETH, avant de partir à Stanford pour un second poste en biologie de la conservation.

    Le groupe Biodiversity Change

  • The politics of forest transition in the contemporary Vietnam’s uplands. Case study in A Luoi, Thua Thien Hue province, Central Vietnam

    The politics of forest transition in the contemporary Vietnam’s uplands. Case study in A Luoi, Thua Thien Hue province, Central Vietnam

    Thèse soutenue par Nguyen Thi Hai Van, le 3 décembre 2021, Institut de géographie et durabilité (IGD)

    La « transition forestière » (FT) est un concept simple mais puissant. Il établit un lien entre la dynamique du couvert forestier et les processus macrosociaux, politiques et économiques et pourrait fournir des leçons pour une transition plus large vers la durabilité. Cependant, je soutiens que les forêts sont des espaces politiques hautement contestés. Les changements dans les forêts ne se produisent pas seulement de manière passive avec la régénération spontanée des arbres, mais les acteurs les façonnent. La dépendance excessive à l’égard d’une courbe de données simplement basée sur la couverture forestière cache un large éventail complexe de processus et d’acteurs politiques qui jouent des rôles cruciaux dans le façonnement et la « transition » des forêts. Une transition forestière, comme je l’affirme, comprend des arènes de luttes et de conflits entre acteurs pour obtenir le pouvoir sur les ressources dans chaque espace forestier. 

    Cette thèse se penche sur la courbe superficiellement lisse de l’augmentation de la couverture forestière pour mieux comprendre sa réalité et découvrir comment le phénomène s’est déroulé, par qui et de quelle manière. En m’appuyant sur le cadre analytique de l’écologie politique, je me suis engagée dans les débats sur la gouvernance forestière, la néolibéralisation de la nature et la transformation agraire dans les hautes terres vietnamiennes. La thèse se concentre spécifiquement sur la transformation des forêts et des personnes sur près de trois décennies dans le district d’A Luoi dans la province de Thua Thien Hue au centre du Vietnam, qui a une longue histoire d’intervention de l’État et de conflit sur les forêts. Je montre que sous la canopée des forêts, de nombreux autres processus sont cachés dans le temps et l’espace, et à travers les structures et les agentivités. La recherche s’inspire d’une approche ethnographique relationnelle, et a spécifiquement impliqué un travail de terrain dans deux communes du district d’A Luoi, combinant diverses formes d’observation, d’entretiens, d’enquêtes et de discussions de groupe. 

    Les résultats sont présentés dans quatre chapitres papier, chacun d’entre eux se concentrant sur une dynamique particulière des processus à l’origine de la transition forestière d’A Luoi. Le premier chapitre cherche à enrichir la littérature sur les voies de la FT en faisant appel au concept de « territorialisation ». Il se concentre sur la première dynamique de la FT, le processus de territorialisation couche par couche au fil du temps et dans chaque espace forestier. La lecture de la FT à travers le prisme de la territorialisation révèle également une transition des relations entre l’Etat et les paysans qui va au-delà des relations de contrôle et de résistance et qui est mieux comprise comme une « co-production ».

    Les deux chapitres suivants examinent en profondeur deux processus de territorialisation significatifs et leur dynamique de contrôle des ressources « de l’intérieur » : les plantations d’acacia des petits exploitants et le paiement des services écosystémiques forestiers. Le deuxième chapitre empirique décrit l’émergence de nouveaux mécanismes d’utilisation des terres, d’accès à la terre et de régime de propriété, par lesquels les villageois des hautes terres revendiquent les espaces forestiers à leur avantage, naviguant entre les politiques de l’Etat et les institutions coutumières pour étendre leurs plantations agricoles. Il met ainsi en évidence la deuxième dynamique de la FT: une frontière de contrôle foncier associée à l’essor des plantations d’arbres des petits exploitants.

    Le troisième chapitre explore les initiatives de paiement des services écosystémiques forestiers du Vietnam en examinant les résultats de l’action collective dans la gestion des ressources forestières communes. Il représente la troisième dynamique de la FT : les services écosystémiques comme nouvelle valeur des forêts menant à des transitions de gouvernance forestière. La dernière partie se concentre sur l’identité et les moyens de subsistance, en examinant comment les minorités ethniques des hautes terres ont été inscrites dans l’élaboration de l’État et participent à des moyens de subsistance commerciaux centrés sur l’acacia. Devenir de « nouveaux habitants de la forêt » est la quatrième dynamique de la FT. Toutes ces formes de transition se connectent, se mélangent et s’articulent les unes aux autres pour former la véritable « nature » de la FT, que j’appelle la transition forestière 4D. Il montre que, dans la pratique, la transition forestière anticipée est beaucoup moins certaine ou prévisible que ne le suggère la littérature antérieure sur la FT. En conclusion, je propose plusieurs recommandations politiques afin de prendre en compte ces incertitudes pour améliorer la qualité et la durabilité des changements forestiers au Vietnam à l’avenir. 

  • Glacier d’Otemma : comment lier recherche participative et travail de Bachelor

    Glacier d’Otemma : comment lier recherche participative et travail de Bachelor

    Margaux Hofmann et Valentin Tanniger étudient au Bachelor GSE en orientation géographie physique. Leur travail de bachelor est réalisé dans le groupe de Stuart Lane et est consacré à l’étude de la dynamique des rivières sous-glaciaires dans le cadre de l’étude du retrait du glacier d’Otemma (val de Bagnes), un projet soutenu par le FNS.

    L’intérêt de Margaux et de Valentin (outre le fait de faire du terrain) était de pouvoir faire un travail de bachelor intégré dans une recherche plus large et ainsi contribuer à récolter des données directement utiles pour la recherche. Margaux et Valentin ont passé respectivement 2 semaines et 5 semaines cet été au pied du glacier pour effectuer des mesures et des travaux de terrain.

    Voici quelques moments de leur expérience « enrichissante, dans un lieu de « travail » magnifique. Certainement le plus incroyable des jobs d’été, crapahuter dans une vallée surplombée de glaciers toute la journée à pratiquer des méthodes et des processus vus en cours, c’est le meilleur moyen de consolider les notions théoriques. »

    Le travail de terrain

    La recherche sur le glacier d’Otemma (S. Lane)

    Stuart Lane a travaillé depuis longtemps sur l’étude des glaciers dans la val d’Hérens. En observant leur fonte rapide durant cette dernière décennie, il a décidé d’entreprendre une recherche sur un sujet de recherche totalement oubliée – la manière par quoi les glaciers évacuent les sédiments qu’ils ont érodés. Le glacier d’Otemma a représenté un « candidat idéal » car son volume est encore suffisamment grand, il est relativement facile d’accès grâce à la route liée à l’exploitation hydroélectrique de Mauvoisin. De plus un terrain d’études aussi proche de l’UNIL permet davantage de flexibilité qu’un terrain situé à plusieurs milliers de kilomètres.

    Les recherches sur le glacier d’Otemma ont débuté en 2017 par des projets pilotes. Suite aux résultats obtenus deux projets FNS ont pu être mis sur pieds s’ajoutant à un autre projet qui était prévu dans une autre région.

    Actuellement quatre projets sont en cours :

    • bilan sédimentaire de la fonte du glacier,
    • bilan hydrologique,
    • dynamique fluviatile et liaison avec les nappes phréatiques,
    • évolution de l’écosystème en aval du glacier.

    L’intérêt d’avoir ces quatre projets dans le même groupe de recherche est que les résultats sont discutés et partagés facilement entre les membres du groupe, ce qui permet d’avoir une vision interdisciplinaire et intégrative des impacts des changements climatiques sur notre paysage glaciaire.

    Des collaborations sont également en place avec l’EPFL, l’ETH, l’EAWAG, le WSL ainsi qu’avec des groupes de recherche d’universités d’Angleterre et d’Allemagne.

    En FGSE plusieurs chercheurs ont également des projets à Otemma (J. Irving, S. Grand). Des méthodes et approches innovantes ont pu être testées notamment en ce qui concerne la mesure du charriage de fond des sédiments à l’aide de sismomètres ou de la cartographie des chenaux subglaciaires à l’aide de marqueurs dont notamment des cailloux munis d’une puce radio (cf le travail de Margaux).

    Injection de rhodamine

    J’ai travaillé sur différents projets (mesure de résistance électrique, gestion logistique du camp). Pour mon travail de Bachelor j’ai mesuré le temps mis par une substance fluorescente (la rhodamine) pour s’écouler d’un moulin glaciaire jusqu’à la rivière au pied du glacier. En fonction du moment de la journée ces temps d’écoulement pouvaient prendre de 20 minutes à deux heures (de quoi apprendre la patience).

    Valentin
    Cailloux munis d’émetteurs

    J’ai également travaillé sur le transport de particules dans les chenaux sous glaciaires. J’ai essayé de suivre leur trajet en mettant des cailloux de diverses tailles (5 à 20 cm) et formes dans des borehole (trous artificiels placés au-dessus de zones suspectées contenir des chenaux) et en repérant leur trajet sous le glacier à l’aide d’antennes et de petits émetteurs de signal placés au préalable sur les cailloux

    Margaux
    Les contraintes du glacier

    Travailler sur un glacier n’est pas anodin et représente des risques qu’il faut évaluer et maîtriser. Il faut s’équiper en conséquence (crampons, casque). Margaux ne se rendait jamais seule sur le glacier. Sur deux semaines consécutives Valentin a dû changer trois fois de trajet pour atteindre les points de mesure en raison de l’évolution du glacier.

    Au milieu de la saison l’accès sur le glacier par le côté du campement étant devenu trop difficile, il fallait traverser la rivière pour s’y rendre. Comme le débit de la rivière augmente considérablement en cours de journée lorsqu’il fait chaud et que la glace fond, il faut commencer les mesures tôt le matin (6 heures debout) pour pouvoir rentrer en début d’après-midi, avant que le débit ne soit trop fort.

    Mesure du débit en aval du glacier

    La vie quotidienne au camp

    Logistique (S. Lane)

    Lorsqu’autant de projets sont réunis au même endroit, la logistique est un élément très important. Il faut penser à l’acheminement du matériel (2 camionnettes pleines, et 7 vols en hélico.), prévoir les repas, l’apport en énergie etc.. Floreana Miesen a mis en place une gestion professionnelle du camp afin que tout soit sous contrôle et qu’il y ait le moins d’imprévu possible.

    En effet dans les conditions de terrain à Otemma il faut pouvoir assurer une bonne logistique ainsi que la sécurité des personnes impliquées. Certaines sont expérimentées, d’autres moins, certaines restent pour une semaine d’autres quelques jours. Il faut déterminer les risques que l’on en veut pas prendre (choses que l’on ne fait pas) et les risques que l’on minimise. Des protocoles de sécurité ont été établis (généraux et spécifiques à chaque activité de recherche : travail dans la rivière, sur le glacier etc). Il faut s’assurer que les personnes soient bien formées et respectent ces protocoles. L’aspect sécuritaire est un souci constant pour Stuart, notamment lors de mauvaise météo comme au début juillet 2021.

    Durant le séjour de Margaux et Valentin un ravitaillement intermédiaire a été effectué à pied ainsi que l’apport de nouveau matériel de terrain et le remplacement des bacs des toilettes sèches ayant nécessité plusieurs allers-retours à pied jusqu’aux voitures.

    Camp de base

    Pour arriver au « camp de base » il faut aller en bus jusqu’au barrage de Mauvoisin, puis faire environ 45’ de voiture sur une « route » parfois impressionnante, (ou 1h30 de vélo lorsque la voiture était pleine) puis 30’ de marche à pied. Le camp est hors réseau Natel et il n’y a qu’un téléphone satellite à utiliser en cas d’urgence.

    De 6 à 8 personnes ont séjourné au pied du glacier durant tout l’été, juin à septembre. Chaque personne disposait d’une tente pour dormir, il y avait une grande tente pour les repas et activités de groupe, une tente pour le matériel et une tente “frigo“ se réchauffant moins que les autres pour conserver aussi bien que possible les quelques aliments périssables ….et le chocolat. Le luxe de cette année était d’avoir des toilettes sèches sur place qui ont profité également à 1-2 touristes de passage.

    Le camp de base
    Et pour manger ?

    La cuisine est principalement effectuée à partir d’aliments en conserve ou de longue conservation. hélicoptère (Valentin en charge des courses a rempli 6 caddies pour la nourriture, en grande partie des conserves … et du chocolat)

    Floreana a rédigé un Cook Book permettant de donner des idées d’apprêtement des différents ingrédients afin de varier les plaisirs.

    Valentin a même tenté .. et réussi à faire de la crème fouettée en fixant des éléments d’une cafetière à filtre au bout d’une perceuse. Depuis là les desserts sophistiqués tels que de la crème à l’ananas …. et crème au chocolat ont complété les repas du soir

    Moments intenses

    La météo est un élément qui joue un rôle important lorsque l’on est sur le terrain en permanence. Cet été a été particulièrement pénible au début. 

    Mais les moments intenses sont aussi beaux comme l’arrivée du soleil sur le camp, ou sur le glacier, la nuit étoilée sans pollution lumineuse, le plaisir de croquer dans un fruit frais ou de manger un légume du jour, d’aller se baigner dans le lac situé à 45’ de marche pour se laver et se détendre les muscles ou alors les jeux après le repas du soir. 

    Les moments forts sont aussi ceux où après de nombreux essais infructueux, une expérience fonctionne et que des résultats sortent.

    Je suis arrivé en juillet j’ai vécu quelques jours de pluie intense durant lesquels il fallait rester sous la tente avec le bruit de chutes de pierres non loin du camp. C’était impressionnant.

    Valentin

    J’ai vécu une fois un orage avec de la grêle. Outre le bruit, le fait d’être trempé est embêtant car il n’y a pas de moyens rapides de faire sécher les habits, il faut attendre le retour du soleil.

    Margaux
    Balade lors d’un jour de congé

    Expérience personnelle et professionnelle

    Sur le plan personnel, cette expérience nous apprend à apprécier les petits luxes du quotidien qu’on a tendance à oublier ou des choses simples comme se voir dans une glace. On a aussi réalisé la chance d’être loin de tout pendant un intervalle continu »

    Du point de vue de notre formation c’est également une chance unique d’apprendre à utiliser plein d’outils et méthodes différentes, à comprendre comment le matériel fonctionne ou, pendant les jours de pluie, d’avoir des explications sur les travaux de recherche et les méthodes des différent·e·s doctorant·e·s. 

    C’est également l’occasion d’avoir des contacts avec différentes personnes qui viennent pour 1-2 jours (chercheuses/chercheurs UNIL, ou d’autres institutions). Le contact est plus simple/facile car sur le terrain la hiérarchie se fait moins sentir »

    Margaux et Valentin

    Au départ ce terrain et les projets qui y sont menés  n’étaient pas spécialement prévus pour accueillir des étudiant·e·s. Il s’avère à présent qu’il représente une opportunité rare pour les étudiant·e·s de se former à différentes méthodes et d’être intégré·e·s dans des recherches en cours au sein de la Faculté. Les retours de Margaux et Valentin témoignent de l’intérêt de ces projets et de ce que les étudiant·e·s apprécient ces opportunités.

  • De nouveaux éléments sur l’extinction des dinosaures grâce à l’analyse d’isotopes du mercure

    De nouveaux éléments sur l’extinction des dinosaures grâce à l’analyse d’isotopes du mercure

    Thierry Adatte, Institut des sciences de la Terre

    Météorite ? Éruption volcanique ? Le professeur Thierry Adatte enquête depuis plusieurs années sur l’extinction des dinosaures. Une question l’intrigue particulièrement : les importantes éruptions volcaniques de la transition Crétacé-Paléogène – qui marque la fin des dinosaures – sont-elles antérieures, contemporaines ou consécutives à l’impact de la fameuse météorite de Chicxulub ?

    En 2019, le Prof. Thierry Adatte a mené une étude en collaboration avec la Prof. Gerta Keller révélant l’existence de couches de lave qui témoignent d’une activité volcanique concentrée dans le temps et d’une ampleur phénoménale (pulses). Situées dans la région des provinces magmatiques du Deccan en Inde, ces couches sont datées de 60’000 ans avant l’impact météoritique du Chicxulub. L’extinction du Crétacé-Paléogène serait-elle donc liée à des éruptions volcaniques massives que l’impact météoritique aurait renforcées ? Le sujet reste toujours débattu.

    En octobre 2021, un article publié dans la revue Geology, apporte de nouveaux arguments en faveur de ce scénario. Thierry Adatte et ses collègues ont cette fois examiné des sédiments marins à Bidart (au sud-ouest de la France). Les couches argileuses correspondant à la transition Crétacé-Paléogène (K-Pg) y sont particulièrement bien préservées. Voici ce que T. Adatte nous révèle de cette étude.

    Gerta Keller est professeure à l’Université de Princeton. En 2021, elle a reçu un Doctorat honoris causa de l’UNIL en reconnaissance pour ses contributions à la controverse sur l’extinction de masse du Crétacé-Tertiaire, en particulier pour son analyse quantitative globale de l’ampleur et du rythme de l’extinction et des changements du climat qui y sont associés.

    Coulées volcaniques du Deccan, Western Ghats, environ à 200km au sud-est de Bombay (photo Thierry Adatte, UNIL)

    En quoi ce site est-il favorable à votre étude ?

    Le site de Bidart montre un enregistrement stratigraphique très complet de la limite Crétacé-Paléogène et une préservation des signaux exceptionnelle. Une précédente étude sur ce site avait montré des enrichissements conséquents en mercure – qu’on appelle anomalies géochimiques – pouvant témoigner d’une forte activité volcanique. Ces anomalies sont détectées dans les sédiments de la transition K-Pg, mais aussi dans ceux antérieurs à cette période.

    La limite KPg enrichie en Iridium correspond à la petite couche grise (base du manche du marteau (Photo Brahimsamba Bomou, UNIL)

    Quels étaient vos objectifs et comment avez-vous procédé ?

    Nous voulions identifier l’origine du mercure des anomalies de Bidart avant, pendant et après la transition K-Pg. Les accumulations de mercure peuvent en effet avoir plusieurs sources : volcaniques, météoritiques, combustion de biomasse, par exemple.

    Notre méthode se base sur l’analyse de la répartition des isotopes de mercure dans les différentes strates, car selon l’origine du mercure, leurs signatures sont différentes. La détermination de l’origine des anomalies par les isotopes du mercure n’est pas nouvelle en soi, mais c’est la première fois qu’elle est appliquée à la limite Crétacé-Paléogène.

    Qu’avez-vous découvert ?

    D’abord, la présence de mercure avant la période de transition K-Pg ne peut pas être due à une remobilisation ou un remaniement des sédiments. Pour déduire cela, nous nous basons sur la répartition de différents éléments également présents dans les strates étudiées (iridium, cuivre, zinc) qui se concentrent dans les strates correspondantes à la transition et ne sont pas présents dans les strates antérieures.

    La répartition observée des différents isotopes montre un résultat clair : l’accumulation de mercure avant, pendant et après l’extinction K-Pg est d’origine volcanique. Il y avait donc une activité volcanique importante avant la transition K-Pg, qui s’est prolongée durant et au-delà de cette transition. Cette activité volcanique pourrait avoir amorcé un changement significatif du climat et le déclin des espèces du Crétacé. 

    Cette étude amène-t-elle des éléments supplémentaires sur la chronologie des événements autour de l’extinction des dinosaures ?

    En fait, ces données valident l’importance du volcanisme du Deccan dans l’extinction de masse du K-Pg. Elles montrent que ce volcanisme a « préparé » le chemin vers l’extinction. Une activité paroxysmale de ce volcanisme a presque coïncidé avec l’impact. Le rôle de la météorite en tant que « coup de grâce » ou « événement aléatoire » dans ce phénomène d’extinction massive reste à déterminer. Le fait que le volcanisme  prédate, coïncide et postdate la limite K-Pg, explique  aussi la lente récupération (par à-coups) de la biosphère.

    Des phénomènes volcaniques de cette ampleur pourraient-ils se reproduire ? 

    Oui, mais il ne faut pas oublier que ces évènements volcaniques ont duré plus de 700’000 ans avec des accélérations (pulses) d’une durée de 20-50’000 ans. Le réchauffement lié à l’activité humaine ne date que de la révolution industrielle et la 6ième extinction pourrait bien avoir lieu d’ici 200 ans, si nous n’agissons pas rapidement. Il faut souligner que les changements climatiques liés à l’activité humaine sont 250 fois plus rapides que ceux qui ont provoqué les cinq grandes extinctions de masse observés depuis 540 millions d’années.

    Référence 

  • De Lausanne à l’Antarctique, sur les pas de Samuel Jaccard

    De Lausanne à l’Antarctique, sur les pas de Samuel Jaccard

    Samuel Jaccard, Institut des sciences de la Terre

    Samuel Jaccard, professeur associé à l’Institut des sciences de la Terre est à la Une de l’Uniscope.

    Découvrez son portrait, ses recherches en Antarctique et sa participation au GIEC.

  • Geoelectrical signatures of spreading and mixing

    Geoelectrical signatures of spreading and mixing

    Thèse soutenue par Alejandro Fernandez Visentini, le 18 novembre 2021, Institut des sciences de la Terre (ISTE)

    La gestion et la préservation des ressources en eau souterraine exigent des méthodes précises pour surveiller le devenir des contaminants hydrosolubles qui fuient dans les aquifères. Dans les milieux poreux, les solutés sont transportés sous forme de panaches, qui augmentent en taille et deviennent de plus en plus dilués à mesure qu’ils se déplacent vers l’aval. Comme ces deux processus, connus sous le nom d’étalement et de mélange, se déroulent sur de multiples échelles spatiales et temporelles, il est très difficile de les caractériser en se basant uniquement sur les techniques de mesure hydrologiques locales et à faible échantillonnage habituelles. De manière complémentaire, la méthode géophysique à courant continu fournit des informations réparties dans l’espace et dans le temps sur la conductivité électrique, une propriété physique sensible au transport de solutés conducteurs d’électricité.

    Combinée à l’échantillonnage conventionnel des fluides, la méthode est prometteuse comme moyen de caractériser quantitativement l’état et l’évolution du transport des solutés. Cependant, cela nécessite d’établir des liens quantitatifs entre les mesures d’étalement et de mélange et la conductivité électrique dans des conditions générales de transport de solutés. Cela nécessite d’abord de quantifier l’incertitude des mesures de transport de solutés déduites électriquement et ensuite de développer un cadre permettant de prédire l’impact de l’hétérogénéité des solutés à petite échelle sur la conductivité électrique observée à plus grande échelle. Comme ces deux tâches restent largement non résolues, il existe un risque d’erreurs systématiques dans les interprétations. Nous présentons ici des études numériques, expérimentales et théoriques visant à faire progresser ces deux tâches.

    Premièrement, nous quantifions dans quelle mesure les séries temporelles de conductivité électrique, observés dans deux directions mutuellement perpendiculaires pendant les essais de traçage, peuvent contraindre la variance et la corrélation spatiale des champs de conductivité hydraulique. Nous constatons que les données les plus informatives sont celles de la conductivité électrique dans la direction moyenne de l’écoulement. La variance du champ, qui contrôle le taux d’étalement, est le paramètre le mieux contraint pour tous les cas d’essai et tous les types de données, suivi par la corrélation spatiale dans la direction perpendiculaire au champ d’écoulement moyen. En tant que contribution expérimentale, nous rapportons un essai de traceur salin milli-fluidique contrôlé par l’optique et l’électricité, visant à comprendre les signatures électriques du mélange limité par la diffusion d’une distribution de traceur initialement stratifiée. Nous montrons que les différents taux de diffusion des traceurs optiques et électriques doivent être pris en compte pour obtenir une concordance quantitative entre les séries temporelles de conductivité électrique déduites optiquement et mesurées.

    Nous constatons que les données électriques peuvent contraindre les largeurs des couches initiales et les échelles de temps de transport et de diffusion associées, ainsi que le degré de mélange du traceur à son arrivée aux positions des électrodes. Comme contribution théorique, nous introduisons un nouveau paramètre pétrophysique, le facteur de mélange M, pour tenir compte de l’impact électrique de l’hétérogénéité de la conductivité du fluide à petite échelle. Lorsque M est observé dans deux directions perpendiculaires, il correspond de manière univoque à la variance et au rapport d’anisotropie des champs de conductivité hétérogènes, tandis que la nature de la correspondance est affectée par la connectivité du champ de conductivité. Nous dérivons une expression analytique de M en fonction des propriétés statistiques du champ de conductivité et du champ électrique. Ensuite, nous étudions numériquement la cartographie reliant les propriétés statistiques de l’un ou l’autre des champs.