Gestion des déchets en Asie du Sud : quel impact de la pandémie de COVID-19 ?

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René Véron, Institut de géographie et durabilité

Comment la gestion des déchets a changé face à la pandémie actuelle ? René Véron et Swetha Rao Dhananka travaillent ensemble depuis plus de dix ans en Asie du Sud. Ils lancent maintenant un projet FNS-SPIRIT au Népal et au Sri Lanka pour évaluer l’impact de COVID sur la résilience urbaine, la durabilité, les conditions de travail décentes et l’égalité des sexes.

Quel est l’objectif de votre projet ?

Swetha Rao Dhananka : Nous avons soumis la première version de ce projet au printemps 2020. C’était la première vague de COVID et à ce moment-là, personne n’avait prévu qu’elle allait se prolonger, qu’elle allait prendre tant de formes différentes. Nous voulons comprendre en termes de gestion de déchets ce qui s’est passé pendant la COVID et ce qui se passera après. Appréhender, en somme, les impacts à long terme sur les politiques gouvernementales et municipales en matière de déchets.

René Véron : Les changements peuvent avoir lieu dans les ménages, parce que les services de gestion des déchets sont moins disponibles – les gens commencent à trier davantage les déchets ou à chercher des moyens de stocker les déchets chez eux.

Les changements peuvent également se produire au niveau de la collecte des déchets. Nous voulons examiner comment la situation des travailleurs du secteur des déchets – formels et informels, hommes et femmes – a changé pendant la pandémie et quelles en sont les ramifications après la pandémie. 

Enfin, nous sommes intéressés par le volet politique. Grâce à un projet précédent, nous en savons assez long sur les discours politiques relatifs aux déchets, sur les lois et les recommandations dans ce domaine. Nous voulons maintenant savoir si cette crise a un impact sur ces lois, sur les politiques, voire sur la façon dont les décideurs politiques parlent du problème des déchets.

« Nous pensons que les moments de crise apportent des changements : ils modifient les pratiques et, à plus long terme, les politiques. Notre projet tente d’examiner ces changements. »

René Véron
Pourquoi s’intéresser à la gestion des déchets comme sujet de recherche ?

René Véron : Tout d’abord, la question est d’ordre environnemental. Elle est particulièrement importante dans les pays du Sud, car une mauvaise gestion des déchets pollue les sols, l’eau et même l’air. Elle perturbe les canaux de drainage et peut même conduire à l’émission de méthane depuis des décharges sauvages.

Il s’agit également d’une question sociale. De nombreux moyens de subsistance sont liés à la récupération et au ramassage des déchets, souvent dans des conditions dangereuses et insalubres.

« La majorité des études sur la gestion des déchets sont réalisées par des ingénieurs et sont de nature très technique. Les technologies existent, mais elles sont difficiles à mettre en place, parce qu’il n’y a pas de volonté politique, ou parce qu’elles remplacent ou délocalisent la main-d’œuvre – notamment dans le secteur informel. Tous ces aspects doivent être pris en considération. »

René Véron

Le troisième point est plus méthodologique et pratique. Parler des déchets, un sujet qui parait tellement technologique et technique, nous permet d’entamer facilement le dialogue avec les décideurs politiques et les représentants des ONG. La gestion des déchets paraît un enjeu neutre dont tout le monde est prêt à parler. C’est un bon point d’entrée pour la discussion et l’accès à certaines parties prenantes.

La plupart des gens saisissent la pertinence de la gestion des déchets, mais beaucoup la considèrent comme une question purement technique. J’ai été approché par des personnes qui proposent des solutions techniques, pour les déchets plastiques par exemple. Je dois souvent les freiner : « Oui, sur le papier, dans votre laboratoire, cela fonctionne très bien. Mais, dans un contexte culturel, social et politique différent, certaines solutions peuvent ne pas fonctionner du tout. » Avant de recommander des mesures techniques particulières, il faut dialoguer avec les parties prenantes, leur demander comment elles voient le problème, comment elles voient les solutions, si elles ont déjà essayé certaines technologies, ce qu’elles ont appris de leurs succès, mais aussi de leurs échecs. En tant que chercheurs en sciences sociales, notre travail consiste à répondre à ces questions.

« Les déchets nous disent tant de choses sur la société et sur le régime politique. Il est évident que la quantité et le type de déchets sont le reflet de notre société de consommation. Ce qui est peut-être moins flagrant, c’est que la manière dont nous traitons les déchets, dont nous les gérons, en dit long sur les inégalités sociales. Qui, quel type de population est exposé aux déchets ? Et quelle population est protégée du contact avec les déchets ? »

René Véron
Des recycleurs informels risquant leur vie pour trouver les derniers trésors dans les déchets. (Crédit: Yash Man Karmacharya)
Comment avez-vous commencé à travailler ensemble ?

Swetha Rao Dhananka :  J’étais un peu isolée sur mon sujet de thèse – les logements pour les marginalisés en Inde urbaine – quand je travaillais comme assistante-doctorante à l’Institut d’études politiques de l’UNIL. J’ai appris que le Prof. René Véron était engagé à la FGSE, alors un beau jour je suis allée frapper à sa porte ! 

Depuis 2019, nous codirigeons le cluster de collaboration Knowledge2Action en Asie du Sud – un projet financé par swissuniversities. L’idée de ce groupe est de faire le lien entre les résultats scientifiques et des activités concrètes. Nous avons conçu des « petites bourses » afin de soutenir des projets créatifs d’action communautaire : une bande dessinée, un film ou d’autres formes d’engagements communautaires… C’est un moyen de transformer les résultats de la recherche en quelque chose d’utilisable, de pertinent pour les groupes concernés. 

Nous avons donc travaillé ensemble d’une manière ou d’une autre au cours des dix dernières années. Nous avons maintenant la chance d’être formellement impliqués dans le même projet, ce sera une belle expérience.

L’instrument SPIRIT met l’accent sur la sensibilisation aux questions de genre. Est-ce un aspect important de votre projet ? 

René Véron : Les déchets ne semblent pas vraiment liés au genre, mais dans les faits ils le sont. Déjà dans les ménages, en Asie du Sud, les activités liées aux déchets relèvent de la responsabilité des femmes, dans une très large mesure. Ainsi, pendant une crise comme celle du COVID, où les services de gestion des déchets sont moins accessibles, ce sont les femmes qui consacrent le plus de temps à trier les déchets et à les évacuer. Cela peut avoir un impact sur les relations entre les sexes au sein du foyer. Nous espérons que, grâce à ce projet, nous aurons des réponses à ces questions.

Au niveau politique, les mesures en matière de déchets ne tiennent pas compte du genre. Nous voulons savoir comment convaincre les décideurs politiques d’inclure cette dimension. Un petit exemple. Si nous encourageons la séparation des déchets à la source, qui est la base de toute bonne gestion des déchets ménagers, nous devons faire attention à ne pas imposer une charge de travail supplémentaire aux femmes. 

Au Népal, la plupart des recycleurs informels sont des femmes. Ces femmes ont été particulièrement touchées lors du confinement. Beaucoup d’entre elles ont perdu leurs moyens de subsistance. (Crédit : image tirée du film réalisé par Yash Man Karmacharya)
Comment identifier et interviewer les personnes clés d’un tel projet ? 

René Véron: Notre équipe est dans une position unique, car nous avons déjà travaillé dans ce domaine aux deux localités (la vallée de Kathmandu au Népal et le Grand Colombo au Sri Lanka). Nous savons comment les gens géraient les déchets avant la crise. Nos partenaires de recherche locaux sont en contact permanent avec les acteurs impliqués dans la gestion des déchets : politiciens, bureaucrates, entreprises privées, coopératives du secteur informel, syndicats. Avec le projet SPIRIT, nous devons « simplement » recontacter les personnes que nous connaissons déjà.

« Négocier l’accès dans une situation locale de confinement ou de mobilité limitée sera un défi. Mais nous pensons qu’avec les partenaires locaux très compétents et expérimentés que nous avons, nous trouverons des moyens créatifs. L’adaptabilité est le plus grand impératif pour les chercheurs, à l’heure actuelle. »

Swetha Rao Dhananka
Comment allez-vous travailler avec les équipes du Népal et du Sri Lanka ?

René Véron: Un tel projet est très difficile – et peut-être même non éthique – à mener depuis un pays du Nord en envoyant simplement des personnes y faire du travail de terrain. Il est de plus en plus reconnu qu’il faut des partenariats de recherche dans le Sud. C’est ce que nous faisons depuis longtemps. Pour ce projet, nous avons la chance d’avoir déjà une équipe existante au Népal et au Sri Lanka.

Ce qui est important, c’est de se rencontrer régulièrement. Cela n’est pas toujours possible en présence physique – notamment pendant la période du COVID. Cependant, les réunions en présence sont essentielles, car elles nous permettent de discuter des méthodologies communes, de réfléchir à la conceptualisation nécessaire pour la recherche, et de nous assurer que tout le monde partage la même compréhension du sujet. Nous pouvons également co-créer de nouveaux objets, de nouveaux concepts ensemble.

« Lors des réunions en présence, nous ne considérons pas l’autre comme un chercheur ou un collègue, mais comme un être humain. La pause-café, les dîners en commun sont très importants. Pour ce projet, nous avons passé une soirée à Katmandou, où tout le monde s’est mis à danser et à chanter. Cela nous a rapprochés en tant qu’équipe, d’une manière qui a un impact positif sur la recherche. » (René Véron) (Crédit : Senashia Ekanayake). 
Que peut apprendre la Suisse de l’Asie du Sud ?

Swetha Rao Dhananka : L’informalité est souvent considérée comme quelque chose de mauvais. Mais l’informalité peut aussi être inclusif et un « sanctuaire » pour les plus démunis. Ils arrivent à assurer leurs moyens de subsistance grâce à cela. Les villes du Sud sont célèbres pour ce que l’on appelle l’innovation frugale, l’adaptation à de nouveaux lieux, avec les ressources disponibles. Dans un monde de plus en plus urbanisé et de plus en plus mobile, ce sont des aspects que l’on peut examiner pour le monde entier.

En Europe, nous sommes également de plus en plus confrontés à ces questions, avec la présence de migrants sans papiers. Il y a peut-être des réponses à chercher sur la façon de leur offrir des moyens de subsistance dignes.

René Véron: On entend souvent dire que la gestion des déchets est surtout un problème pour les pays du Sud, qu’ils n’ont pas la technologie adéquate, de systèmes adaptés en place, et qu’ici en Suisse les choses sont bien organisées, qu’il n’est pas nécessaire de faire des recherches sur les déchets ou de s’inspirer des exemples d’ailleurs. Je réfute ce point de vue.

La quantité de déchets que nous produisons est énorme. En comparaison avec le Népal, nous pouvons apprendre beaucoup de la façon dont ils réutilisent, recyclent certains produits. À titre d’exemple, de très petites choses sont recyclées : les fermetures éclair sont retirées de la décharge et remises en service sous leur forme complète. Non pas fondues sous forme de métal ou décomposées en éléments, mais sous forme de fermeture éclair complète. Bien sûr, cela implique une exploitation de la main-d’œuvre, les conditions ne sont pas hygiéniques, et cela ne serait pas possible dans notre contexte, avec les coûts salariaux. Cependant, ce système nous donne à réfléchir.

Vous avez une grande expérience de la collaboration internationale avec les pays du Sud. Que conseiller à de jeunes chercheurs qui voudraient se lancer dans des projets de ce type ?

Swetha Rao Dhananka : J’ai beaucoup de chance, car je suis d’origine sud-asiatique. Je suis très admirative des jeunes chercheurs qui souhaitent réellement s’immerger dans une nouvelle culture. Comme conseil, je dirais beaucoup de patience, une bonne dose d’humour. Nous sommes tellement habitués à travailler en ligne aujourd’hui… Cependant, un vrai échange en face à face, rire ensemble, connaître la personne de manière plus holistique, au-delà du rôle de chercheur, a un impact important sur la qualité de la relation que l’on développe. Sinon, un point auquel être sensible est sans doute la hiérarchie sociale qui, dans les universités d’Asie du Sud, est vécue de manière un peu différente de celle d’ici. Les jeunes chercheurs, en particulier, sont confrontés à différents types de pressions. Cela aide de comprendre ces tensions sous-jacentes pour que la collaboration se passe bien.

René Véron : Une chose très importante est de rester modeste, de ne pas essayer de faire des recommandations trop rapidement. Cependant, je suis persuadé que nous pouvons apporter une autre perspective. Pas une meilleure, mais une perspective différente. Pour les jeunes chercheurs, il est bon de se connecter à d’autres jeunes chercheurs de la région, d’échanger et de partager des choses. Les mêmes générations ont beaucoup de points communs, de similitudes. Tout le monde est sur les médias sociaux : les gens peuvent créer des liens facilement. À l’heure de la mondialisation, les catégories des pays du « Sud » ou du « Nord » n’ont plus vraiment de sens.

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