Par Elio Martin
Il est désormais commun de parler de montée de l’extrême-droite pour désigner les mutations politiques de ces dernières années, mais peut-être l’est-il moins de parler de la croissante politisation du genre qui l’accompagne. Pourtant, comme rappelé par Charlène Calderaro en introduction du colloque « Gender, Far-Right and Femonationalism » le 9 mars 2026, nous assistons à une extension du discours anti-genre hors des milieux conservateurs, vers d’autres sphères, notamment féministes.
En ouverture, le colloque proposait une table ronde titrée « Anti-Gender Mobilisations, Femonationalism and Reactionary Politics: Current Research Perspectives », modérée par les co-organisateur·trices Charlène Calderaro et Ugo Laquièze, et rassemblant Magali Della Sudda, Sara R. Farris, David Paternotte et Francesca Scrinzi.
Rattaché·es respectivement au CNRS, au Goldsmiths College, à l’Université Libre de Bruxelles et à l’Université de Glasgow, ces chercheur·euses travaillent tous·tes sur les convergences entre l’extrême-droite et le féminisme, dans les contextes français, britannique, et italien. Tous·tes montrent que l’extrême-droite rejette et mobilise successivement – et parallèlement – des rhétoriques féministes. C’est cela que Sara R. Farris désigne par le concept de « fémonationalisme » dans son article fondateur de 2012, puis dans la suite de son travail : « the intersection among nationalist right-wing parties, certain prominent feminists/femocrats, and various neoliberal policies that seem to merge at the crossroad of anti-Islam and anti-immigration campaigns »1. Bien que cela puisse sembler paradoxal, David Paternotte explique que cette convergence est essentiellement le fruit de choix stratégiques, auxquels l’extrême-droite choisit d’avoir recours dans un contexte donné.
Selon Magali Della Sudda, la croissance des campagnes anti-genre en Europe commence dans les années 2010 et s’accompagne des premières convergences entre des groupes d’extrême-droite et des groupes féministes. Exemple phare de ce phénomène, le collectif Némésis – étudié par Della Sudda ainsi que Calderaro –, est fondé en France en 2019, et revendique depuis une place visible dans les sphères féministes. Némésis rejette pourtant le féminisme dit de troisième vague – caractérisé par des préoccupations plus diverses et intersectionnelles, plutôt que les droits des femmes uniquement –, tout comme les militantes de la Lega Nord italienne étudiées par Francesca Scrinzi. Della Sudda, tout comme Scrinzi, mobilisent le concept de fémonationalisme, développé par Sara R. Farris, pour qualifier ces mouvements.
« […] la croissance des campagnes anti-genre en Europe commence dans les années 2010 et s’accompagne des premières convergences entre des groupes d’extrême-droite et des groupes féministes. »
Interrogée sur l’évolution du phénomène de fémonationalisme depuis sa proposition en 2012, Farris souligne la place croissante des rhétoriques transphobes et anti-genre dans le paysage de l’extrême-droite. Selon elle, au début de ses travaux, le fémonationalisme prenait essentiellement la forme d’une racialisation du sexisme dans le cadre d’une instrumentalisation de la lutte contre le harcèlement de rue, dépeignant les hommes immigrés – en particulier en provenance du monde arabo-musulman – comme un danger pour les femmes européennes. Aujourd’hui s’ajoute à cela une rhétorique transphobe, et transmisogyne spécifiquement, qui fait également des femmes transgenres une menace pour les femmes cisgenres, ainsi que pour les enfants.
Reprenant l’exemple de Némésis, Della Sudda décrit un processus similaire au tournant décrit par Farris, puisque le collectif est à l’origine centré sur la racialisation du sexisme et ne cible les droits des personnes transgenres que depuis récemment. Selon la chercheuse, ce changement de focale est stratégique, et vise à former des alliances avec d’autres groupes d’extrême-droite, voire à bénéficier de soutien financier.
« […] ce changement de focale est stratégique, et vise à former des alliances avec d’autres groupes d’extrême-droite, voire à bénéficier de soutien financier. »
Lors de la discussion avec le public, Francesca Scrinzi aborde finalement le concept de « régime de genre » de Sylvia Walby : il désigne la transition, en Europe, d’un private gender regime, où la participation des femmes à l’espace public est restreinte, vers un public gender regime, où les femmes participent à la vie publique et politique. Scrinzi montre alors qu’une partie de l’extrême-droite est passée du soutien d’un private gender regime au soutien d’un public gender regime néolibéral, éclairant une autre manière de cadrer la convergence de l’extrême-droite avec certaines revendications féministes.
Réunissant plusieurs chercheur·euses autour d’une question commune, cette table ronde a ainsi permis de discuter les possibilités d’actualisation du concept de fémonationalisme, aujourd’hui phare en sciences sociales. Elle fut également l’occasion de confronter des travaux aussi variés que complémentaires sur la montée des idéologies anti-genre dans divers contextes européens.
Références
Farris, S. R. (2017). In the Name of Women’s Rights : The Rise of Femonationalism. Duke University Press.
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Photo : Unplash