Par Camille Bardet
La conférence qui fait l’objet de ce compte-rendu a été donnée dans le contexte de notre séminaire du printemps 2026 « Sociologie des masculinités » de la faculté des sciences sociales et politiques, enseigné par Sébastien Chauvin et assisté par Mica Palaz. Les thématiques de ce 17 mars 2026 étaient respectivement : les corps transmasculins et la cisnormativité.
Nous avons eu l’honneur d’accueillir Ido Katri, actuellement membre de l’institut des technosciences et de la société à l’université de York à Toronto. Il a étudié le droit à l’université Hebrew de Jérusalem et ses diverses recherches ont porté sur la légitimité et l’inclusion des personnes trans* au croisement de la justice sociale. Plus tôt dans sa carrière, il travaillait à Tel-Aviv pour une ONG assurant le mouvement des résident·e·x·s de la bande de Gaza et a co-fondé le Gila Project, promouvant l’autonomisation des personnes trans* au niveau communautaire tout en visant des réformes institutionnelles plus larges.
Gay gouvernance : La « gay gouvernance » désigne la manière dont certains espaces gays reproduisent des normes sociales dominantes, notamment autour du genre et de la masculinité. Selon Ido Katri, ces lieux valorisent souvent une vision cisgenre et binaire des identités, ce qui peut exclure les personnes trans* ou queers ne correspondant pas aux attentes masculines traditionnelles. Les individus doivent alors adapter leur apparence et leur comportement pour être reconnus comme légitimes.
« Les saunas gays se révèlent donc être des laboratoires légaux et régulateurs d’exclusion et d’inclusion. Se servant de la concordance ou non du sexe par rapport à l’identité de genre, ils rejettent tout ce qui semble flou. »
La conférence a débuté par une présentation des enjeux liés au concept de « gouvernance gay ». Ido Katri a illustré ce concept en montrant comment, dans des saunas gays de villes comme Tel-Aviv, Toronto ou Berlin, l’accès est parfois refusé aux hommes trans* sous prétexte qu’ils ne seraient pas « entièrement » hommes. Selon lui, cette exclusion démontre comment le pouvoir économique et politique prépondérant de la cause gay, par rapport aux autres mouvements LGBTQIA+, a pour fonction de renforcer les normes masculines traditionnelles comme condition d’acceptation sociale. Par le biais du rejet de tout ce qui s’éloigne de la cisnormativité, ce mouvement cherche à s’inclure dans une majorité dominante plutôt que de défendre d’autres minorités, sous peine d’être marginalisé. Par la suite, Katri nous a donnée des exemples de situations où des hommes trans* se sont vu demandé leur passeport à l’entrée de saunas, car ils ne semblaient pas correspondre à ces normes cis-gays. Il a avancé que l’indication de la lettre M ou F sur le passeport peut être perçue comme une documentation légale des parties génitales et a une fonction prescriptive menant à des attentes genrées. Pour reprendre Butler et son concept de performativité (1990), les individus sont attendus de performer des signaux externes en accord avec des catégories binaires (M/F), ce qui a pour conséquence de les matérialiser. Les saunas gays se révèlent donc être des laboratoires légaux et régulateurs d’exclusion et d’inclusion. Se servant de la concordance ou non du sexe par rapport à l’identité de genre, ils rejettent tout ce qui semble flou.
Dans un second temps, Katri a avancé qu’en raison de la sélectivité à l’entrée des saunas gays, tout trait pouvant être associé au féminin (poitrine, morphologie, …) devient le motif d’un refus d’admission dans ces lieux, et cela même aux niveaux les plus minimes (détails tels que les bijoux ou le maquillage). Cette pratique alimente notamment la gouvernance gay telle qu’explicitée plus tôt et engendre ainsi une forme de violence symbolique envers les hommes trans* et les personnes queers plus largement. Bien que la catégorie légale prime généralement, l’auteur observe qu’une mention « M » sur les papiers d’identité n’est pas suffisante. L’individu doit également « performer » le genre masculin pour atteindre une cohérence normative et être accepté dans ces espaces semi-privés. En conservant des visions cis et binaires (M ou F), les hommes trans* se voient dans l’obligation d’effacer toute trace de leur féminité assignée à la naissance afin d’apparaître comme « purement » homme.
Imaginaire post-dysphorique : L’imaginaire post-dysphorique propose quant à lui de penser les identités trans* autrement qu’à travers la souffrance ou la médicalisation. Il remet en question l’idée qu’une personne trans* doive prouver son mal-être pour être reconnue. Ce concept ouvre la possibilité d’expériences de genre plus fluides et moins limitées par les catégories binaires. Toutefois, cet imaginaire reste inégalement accessible selon les conditions sociales et les rapports de pouvoir.
« L’imaginaire post-dysphorique quant à lui suggère la possibilité de désirer et d’appréhender les corps (le sien et celui des autres) dans de nouvelles formes, en vue de réfuter ce clash à priori entre identité et orientation de genre. »
Katri a ensuite discuté du concept de dysphorie et envisagé la possibilité d’un imaginaire post-dysphorique. La dysphorie de genre désigne généralement un sentiment d’inconfort ou de décalage entre le genre assigné à la naissance et le genre vécu. Elle peut mener certaines personnes trans* à entreprendre une transition, qu’elle soit sociale, administrative et/ou médicale, sans que cela constitue une expérience universelle. Cependant, la médicalisation des parcours trans* tend souvent à associer la légitimité des identités trans* à la souffrance psychique et à l’anxiété. Dans cette logique, les personnes trans* doivent fréquemment démontrer une forme de mal-être pour être reconnues et accéder à certains soins, tandis que l’état post-transition est présenté comme un horizon de guérison ou de résolution. L’imaginaire post-dysphorique quant à lui suggère la possibilité de désirer et d’appréhender les corps (le sien et celui des autres) dans de nouvelles formes, en vue de réfuter ce clash à priori entre identité et orientation de genre. Alors que la collectivité semble imposer des catégories nettes auxquelles s’identifier (ex. : gay OU trans*), cela ne laisse pas la possibilité d’une combinaison de ces dernières. En effet, la génération de ces normes aux frontières imperméables marginalise les individus du système social que devient le genre au niveau collectif.
Pour terminer, ce à quoi mène cette conférence est d’appréhender le monde avec une vision plus queer, afin de permettre à touxtes de pouvoir s’exprimer indépendamment des conceptions biologiques et binaires du genre et de s’ouvrir, de ce fait, à une pluralité sans limite.
De plus, une partie de la discussion m’a particulièrement marquée : celle sur les inégalités liées à l’imaginaire post-dysphorique. Les intervenant·exs ont souligné que cette vision se heurte à une limite importante. En effet, certaines personnes trans, notamment les femmes trans et les personnes racialisées, sont davantage exposées aux violences et à des conditions de vie précaires. Elles n’ont donc pas toujours la possibilité de s’afficher publiquement en dehors des normes cisgenres sans risquer des conséquences graves. Ido Katri a ainsi rappelé que les lois ne sont pas neutres : elles sont influencées par des logiques économiques et par des systèmes d’exclusion, ce qui crée un accès inégal aux possibilités imaginées par le post-dysphorique.
Biographie
1. Ido Katri, « trans* bodies, gay sexuality, dysphoria », in Joseph J. Fischel (ed.), Brenda Cossman (ed.), Enticements: Queer Legal Studies, NYU Press, 2024, p. 254-278.
2. Ido katri. (s. d.). Fondation Pierre Elliott Trudeau. Consulté 24 mars 2026, à l’adresse https://www.fondationtrudeau.ca/repertoire/ido-katri/
3. The rise and fall of gender self-determination? (s. d.). Consulté 24 mars 2026, à l’adresse https://www.unil.ch/events/fr/1771318447700
lmage : Pexel