Dans le cadre de ce cours, dispensé lors du semestre d’automne 2025, les étudiant·e·s développent une enquête autour d’un thème choisi collectivement, apprennent à réaliser une recherche documentaire, à analyser des sources primaires et à produire un travail écrit original contribuant à un projet commun.
Une enquête de Lexi Fretz et Naemi Trey
En Suisse, l’accès aux parcours d’affirmation de genre pour les personnes transgenres est quelque peu facilité depuis quelques décennies. Cependant, les personnes transgenres continuent de traverser des étapes complexes et de rencontrer des difficultés tout au long de leurs parcours. Ces trajectoires peuvent prendre une multitude de formes différentes, englobant à la fois les transitions médicales (hormonothérapie, éventuelles chirurgies affirmatives, logopédie, entre autres) et les ajustements sociaux et légaux nécessaires à leur reconnaissance et leur protection personnelle. Parallèlement, les personnes transgenres font l’objet d’une fascination médiatique autour de leurs parcours de vie, dont la forme a aussi évolué au cours des dernières décennies. S’il est évident que ces représentations influencent de manière significative la visibilité des personnes transgenres, la manière dont elles sont perçues par la société et leur inclusion dans la collectivité, elles restent encore trop souvent stéréotypées. Nous avons donc choisi de nous intéresser à cette double évolution, des prises en charges socio-médicales et des représentations médiatiques, pour mieux comprendre les défis structurels auxquels les personnes transféminines font face en Suisse. Nous choisissons de nous concentrer sur les personnes transféminines, car leurs parcours sont les plus scrutés par les médias1.
Pour ce travail, nous nous sommes principalement documentées au moyen d’un travail de recherche archivistique. Nous avons commencé par consulter les archives digitalisées de la presse vaudoise, pour identifier le point de départ de notre chronologie. Ceci nous a ensuite permis de constituer un corpus des représentations audiovisuelles des personnes transféminines réalisées par la RTS, en consultant leurs archives qui sont librement accessibles à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Enfin, une recherche de la littérature scientifique autour des questions des représentations de la transitude a permis de mettre en lumière les dynamiques systémiques à l’œuvre dans notre corpus.
Ainsi, il s’agira dans un premier temps de dresser une chronologie de l’évolution des prises en charge socio-médicales des personnes transféminines. Ceci se fera au moyen de portraits de femmes trans faisant figure de pionnières du fait des reconnaissances qu’elles ont obtenues. Ces portraits seront accompagnés d’une représentation audiovisuelle tirée de notre corpus, qui permettra de mettre en lumière les discours produits à propos de ces personnes dans leur contexte. Dans un deuxième temps, nous procéderons à une analyse approfondie de ces représentations médiatiques pour en comprendre l’évolution dans le temps et tenter de comprendre la dégradation que nous constatons aujourd’hui.
Transitude & transféminité
Le terme transitude, néologisme canadien issu de l’anglais transness, est utilisé dans ce travail en lieu et place de transidentité. Il permet d’envisager les vécus des personnes transgenres non seulement dans leur seule dimension psychologique et identitaire, mais aussi dans une perspective matérialiste, en tenant compte de la dimension vécue et concrète du déplacement à travers l’espace social du genre.
Quant au terme Transféminin, il renvoie à un ensemble de trajectoires et de parcours à travers l’espace social du genre. Il concerne les personnes assignées mâle à la naissance ou socialisées dans le genre masculin mais qui ne s’y identifient pas et qui s’affirment dans une forme de féminité. Les personnes transféminines peuvent se reconnaître dans une multitude d’identités de genre (femme trans, non-binaire, …) et éventuellement entamer ou non des procédures médicales. Ce terme permet de rendre compte de la pluralité des formes de transitude au-delà du postulat de la chirurgie de réassignation sexuelle est comme unique manière d’exister légitimement en tant que personne trans.
Josette*, première femme transgenre à obtenir un changement de genre et de nom à l’état civil
Notre parcours débute donc en 1974, avec le cas de Josette, qui est la première femme trans à obtenir un changement de genre et de nom à l’état civil après une chirurgie de réassignation sexuelle. Bien évidemment, elle n’est de loin pas la première femme trans à exister en Suisse, ni la première à entreprendre une démarche de rectification de l’état civil. En effet, les journaux mentionnent le cas de Gilda Cugny qui a entamé une démarche similaire en 19562, mais aucune information n’est donnée quant à l’aboutissement de la procédure. Le cas de Josette semble donc particulièrement pertinent comme point de départ étant donné qu’elle est d’une part la première à avoir assurément obtenu le changement, d’autre part parce qu’elle a fait l’objet de nombreux articles à son sujet, faisant d’elle une des premières personnes transféminines à être hautement médiatisée en Suisse.
Dans le dossier de la procédure de rectification de l’état civila, l’importance est placée quasiment exclusivement sur la chirurgie de réassignation sexuelle, qui semble être un critère principal, en plus d’une reconnaissance d’une pathologie psychiatrique, pour admettre la rectification. L’opération chirurgicale est dès lors perçue comme une étape nécessaire à l’accomplissement d’un parcours qui permet à Josette de disposer d’une apparence entièrement féminine et de vivre en tant que femme. Le tribunal reconnaît en outre l’importance de rapports sexuels satisfaisants, témoignant d’un regard invasif dans la vie intime de Josette. Cet intérêt fait sens pour l’époque, qui se caractérise par une approche pathologisante de la transitude, et une hyper-concentration sur la chirurgie comme point de passage nécessaire vers une légitimation de l’identité transgenre.

« [En 1974], l’opération chirurgicale [de réassignation sexuelle] est dès lors perçue comme une étape nécessaire à l’accomplissement d’un parcours qui permet à Josette de disposer d’une apparence entièrement féminine et de vivre en tant que femme.»
Au niveau du diagnostic psychiatrique, l’accent est placé surtout sur la souffrance qu’elle a vécue pendant son enfance. Les questions d’identité de genre ne sont pas abordées. Le tribunal reconnaît par ailleurs que Josette n’est pas en mesure de procréer, mais que ceci ne doit pas être un critère déterminant à sa reconnaissance en tant que femme étant donné qu’il existe aussi de nombreuses femmes cisgenres qui n’ont pas cette capacité. Enfin, un dernier point d’intérêt est que le juge affirme que la demande de Josette n’est pas une manière de dissimuler son homosexualité afin de contracter un mariage illégal, le mariage homosexuel restant illégal en Suisse jusqu’en 2020. Par ailleurs, celle-ci est dans l’obligation d’annoncer son identité trans à un éventuel futur mari, faute de quoi celui-ci pourrait être autorisé à rompre l’union.
Au niveau de la prise en charge médiatique de son cas, Josette fait l’objet de plusieurs articles qui annoncent son changement et l’annoncent comme étant la première à réussir à l’obtenir3,4. Par ailleurs, elle fait l’objet d’un portrait sur la der’ des 24 Heures en octobre 20245,6. Un premier point d’intérêt concernant sa représentation dans les médias est l’usage d’un prénom d’emprunt. Celui-ci témoigne d’une envie de rester anonyme, sans doute à cause de l’importante stigmatisation liée à son parcours. Dans l’ensemble, les journalistes utilisent le masculin pour parler de Josette avant sa transition, ce qui se retrouve aussi dans son dossier au tribunal (cf. citation supra). L’approche choisie par les journalistes est plutôt empathique, même si elle met l’accent sur la souffrance vécue individuellement par Josette, notamment en lui demandant de raconter ses tentatives de suicide. Dans un autre exemple, le portrait de Garzarolli dans le 24 Heures5 place en gros titres la phrase suivante «Derrière un fait divers banal, un drame humain épouvantable». Ce choix montre bien l’envie de sensationnalisme vis-à-vis du parcours de Josette, qui est par ailleurs présenté comme un cas unique en son genre.
Claire*, une des premières à obtenir une prise en charge de ses traitements médicaux par l’assurance obligatoire des soins
Notre parcours continue en 1988, avec un arrêt du Tribunal fédéralb qui reconnaît pour la première fois que les soins médicaux liés aux parcours d’affirmation de genre doivent être pris en charge par les caisses d’assurance-maladie dans le cadre de l’assurance obligatoire des soins (AOS). En revanche, cette affaire concerne uniquement la prise en charge des frais de la chirurgie de réassignation sexuelle. Plus spécifiquement, le Tribunal fédéral reconnaît que l’ablation de la génitalité de naissance doit être prise en charge, mais les éventuelles chirurgies reconstructives restent à la charge de la personne. En effet, dans leur arrêt, les juges affirment que « Du point de vue de la psychiatrie, de telles interventions [les chirurgies reconstructives] ne sont pas indispensables pour atteindre le but thérapeutique visé.»b. Ceci représente tout de même une avancée conséquente par rapport au cas de Josette, qui avait assumé l’entièreté de ses frais médicaux. Par ailleurs, le Tribunal fédéral reconnaît dans son arrêt que la prise en charge par l’AOS n’est possible qu’après un long parcours, notamment psychiatrique et endocrinologique, ainsi que de nombreux délais d’attente, qui s’inscrit dans la logique de pathologisation dominante de l’époque.
Cette affaire sera suivie quelques années plus tard d’un second arrêt du tribunal fédéralc qui reconnaît qu’en plus des frais de la chirurgie de réassignation sexuelle, les frais médicaux liés aux modifications des caractères sexuels secondaires sont aussi à prendre en charge par l’AOS. Dans le cas spécifique, il s’agit notamment de l’épilation définitive et de l’ablation du cartilage thyroïde. Le Tribunal fédéral reconnaît notamment que «Pour le (la) transsexuel(le), les caractères sexuels secondaires ne revêtent pas moins d’importance que les caractères sexuels primaires. Aussi l’intéressé(e) ne peut-il (-elle) acquérir l’apparence extérieure de son nouveau sexe que si les caractères sexuels secondaires correspondent à cette nouvelle image. […] Aussi, lorsque les conditions justifiant l’opération chirurgicale sont réalisées, les interventions complémentaires destinées à modifier les caractères sexuels secondaires font aussi partie, en principe, des prestations obligatoires à la charge des caisses-maladie.»c
Ainsi, il est nécessaire de souligner que, selon le Tribunal fédéral, la prise en charge des frais médicaux concernant les caractères sexuels secondaires nécessite en amont une prise en charge de la chirurgie de réassignation sexuelle. Ceci rappelle à nouveau le contexte pathologisant et indissocié de la chirurgie comme étape obligatoire à la reconnaissance légitime en tant que personne transgenre qui était le mode de fonctionnement dominant à l’époque.
Au niveau médiatique, une émission du magazine Tell Quel7 retrace le parcours de Claire. Celle-ci avait entrepris une démarche similaire concernant la prise en charge de sa chirurgie de réassignation sexuelle, sans succès. L’approche reste très empathique même si encore trop centrée sur la souffrance vécue par Claire, notamment avant son coming in, avec un accent placé sur son mariage et ses enfants. Le reportage souligne l’aliénation familiale qu’elle subit après le début de son parcours d’affirmation. Nous constatons que l’usage d’un prénom d’emprunt est toujours nécessaire face à un stigmate encore trop présent. Cependant, l’émission renonce à pratiquer le deadnaming, ce qui est assez rare pour l’époque. Le reportage met aussi l’accent sur la chirurgie de réassignation comme l’unique objectif permettant d’atteindre l’émancipation, l’hormonothérapie n’étant que brièvement mentionnée. Claire mentionne l’incompréhension du monde médical vis-à-vis de son parcours, et souligne aussi la forte précarisation qu’elle rencontre en conséquence de son aliénation, constatant que ses deux seules perspectives pour gagner de l’argent sont le travail du sexe ou le cabaret. Cependant, le reportage ne creuse pas ces constats pour dresser un tableau plus large des violences systémiques subies par Claire et par les personnes transféminines en général.
Esther Brunner, première femme trans à être candidate aux élections fédérales
Esther Brunner est la première femme transgenre à s’être présentée aux élections législatives en Suisse, en octobre 2003. Candidate sur la liste des Jeunesses socialistes, elle marque une avancée historique, même si elle ne sera finalement pas élue. Un point d’intérêt à souligner est qu’elle a été autorisée à se présenter sous son prénom choisi alors qu’elle n’avait pas encore obtenu la modification de son état civil. Cette avancée, qui a permis d’affirmer son identité de genre, a été rendue possible avec le soutien du Conseil d’État zurichois. En effet, sa demande a d’abord été refusée mais finalement acceptée, avec comme justification le fait que sa chirurgie de réassignation sexuelle était planifiée. Ceci témoigne à nouveau d’une importance placée sur la chirurgie comme élément-clé de la légitimation des personnes transgenres. En effet, à l’époque, «la loi stipulait que toute personne changeant de sexe doit attendre au moins trois ans après l’opération, sous son ancien prénom, avant d’avoir le droit d’enregistrer officiellement sa nouvelle et véritable identité sexuelle»8. En l’occurrence, le Conseil d’État zurichois a considéré que l’empêcher de se présenter aux élections sous son nom féminin serait une violation de ses droits politiques.
Au niveau de la représentation médiatique, un épisode du magazine Temps présent9 lui a été consacré. Dans celui-ci, nous retrouvons un accent placé sur la souffrance liée à son parcours, même si le reportage montre aussi l’acceptation de ses parents. Par ailleurs, nous constatons aussi des questions hautement invasives, notamment sur ses orgasmes futurs après la chirurgie, qui rappellent le cas de Josette, ainsi qu’une intrusion dans son intimité avec un entretien en consultation psychothérapeutique filmé.
Lynn Bertholet: La première à obtenir le changement de genre sans chirurgie de réassignation sexuelle.
Lynn Bertholet est une femme transgenre suisse qui, en 2015, a marqué une étape importante en devenant la première femme transgenre en Suisse à obtenir la modification de l’état civil sans avoir effectué de chirurgie affirmative au préalable10. Cet événement, survenu quelques années avant la révision du Code civil suisse, a constitué une avancée majeure pour les droits des personnes transgenres. Lynn Bertholet est également la présidente de l’association ÉPICÈNE, une organisation inclusive et militante qui œuvre pour les droits des personnes transgenres et non-binaires. Cette association soutient les individus dans leur réflexion sur leur identité de genre, pendant leur transition ou après celle-ci, et ce à travers une approche intersectionnelle.
Lynn Bertholet a bénéficié de cette modification de l’état civil sept ans avant que la révision du Code civil ne soit mise en place. En effet, en Suisse, il faudra attendre le premier janvier 2022 pour que la modification facilitée entre en vigueur11. Celle-ci permet désormais à toutes les personnes transgenres de faire modifier leur état civil sans délai, ni d’une opération chirurgicale ou d’un diagnostic psychiatrique. Cette modification constitue une étape importante dans la reconnaissance des personnes transgenres et la protection de leur droit à l’autodétermination.
Si la représentation médiatique autour de Lynn Bertholet, notamment dans un entretien télévisé donné à Darius Rochebin12, continue à thématiser la souffrance qu’elle a subi, elle marque aussi une évolution conséquente. En effet, Lynn Bertholet est aussi présentée comme une actrice sociale à part entière, qui a des revendications politiques, qui sont abordées au moyen de son engagement dans l’association qu’elle a co-créée. Par ailleurs, pour la première fois, les enjeux systémiques touchant les personnes transgenres en tant que communauté sont aussi abordés.
Temps Présent sur la détransition
Ce reportage de Temps Présent, intitulé « Détransition, ils ont changé de sexe et ils regrettent»13 met en lumière les parcours de plusieurs personnes transgenres ayant décidé de détransitionner. La détransition renvoie à un ensemble de trajectoires entreprises par les personnes dont l’identité de genre se réaligne sur celle assignée à la naissance à la suite à une phase de questionnement ou un début de parcours de transitude. Il explore également la hausse des consultations liées aux questions de genre chez les jeunes, ainsi que les préoccupations exprimées par certains parents et professionnels de la santé concernant la rapidité de certaines prises en charge médicales. Le reportage s’interroge aussi sur le rôle des réseaux sociaux dans l’augmentation des questionnements identitaires et des transitions chez les jeunes. Toutefois, il met en avant des exemples isolés et se concentre essentiellement sur les expériences négatives ou les cas de regrets, sans contextualiser ces situations ou évoquer des facteurs cruciaux, comme l’impact du rejet social ou de la transphobie sur ces trajectoires.

« [Le reportage Temps Présent sur la détransition] met en avant des exemples isolés et se concentre essentiellement sur les expériences négatives ou les cas de regrets, sans contextualiser ces situations ou évoquer des facteurs cruciaux, comme l’impact du rejet social ou de la transphobie sur ces trajectoires.»
Comme l’explique Léon Salin, un jeune homme transgenre suisse, la visibilité médiatique accrue des personnes transgenres ces dernières années est bénéfique, car elle favorise une meilleure acceptation. Cependant, il insiste sur le fait que « la transidentité ne doit pas devenir un sujet de débat » et ajoute: « Notre existence n’a pas à être débattue »14. Dans son témoignage, Léon partage son expérience d’une transition marquée par des obstacles institutionnels, bureaucratiques et sociaux, qui ont rendu son parcours traumatisant. Il souligne l’importance de se protéger de ces pressions extérieures pour éviter d’être découragé ou contraint de détransitionner. Ce témoignage met en évidence l’impact souvent néfaste du monde extérieur sur les personnes en parcours d’affirmation de genre. Enfin, le documentaire, en se focalisant sur des cas isolés, ne reflète pas les réalités globales. Les études menées, bien qu’elles ne possèdent pas toutes les mêmes résultats sur le taux de détransition, montrent en effet que ce phénomène reste minime. Par exemple, une enquête de 2019 portant sur 3 398 personnes ayant transitionné révèle que seules 16 d’entre elles (soit 0,47 %) ont exprimé des regrets14. De plus, la grande majorité des détransitions sont liées à des causes extérieures, telles que la transphobie ou le rejet familial, et non à un véritable changement d’identité de genre. Ces dimensions essentielles ne sont malheureusement pas réellement explorées dans le reportage, qui préfère insister sur des cas anecdotiques au lieu de s’intéresser aux véritables causes structurelles et environnantes de ces regrets ou détransitions.
Analyse de l’évolution des représentations des personnes transféminines
Dans cette deuxième partie, nous procédons à une analyse plus approfondie de la représentation des personnes transféminines pour tenter de comprendre comment celle-ci a évolué depuis 1974. Nous constatons notamment une dégradation de la qualité de la représentation des suites de la crise sanitaire de 2020, et nous tenterons d’en expliciter les facteurs.
Comme nous l’avons souligné tout au long de la partie précédente, les représentations des personnes transféminines entre 1974 et 2010 se caractérisent par une approche empathique mais qui reste trop ciblée sur la souffrance et la misère perçue des parcours de transitude. L’accent est mis sur les parcours individuels des personnes représentées, qui sont décrites comme étant dépourvues de toute agentivité et sont réduites à des seuls objets de souffrance qui subissent des difficultés tout au long de leur parcours d’affirmation. La question des défis structurels qui s’imposent aux personnes trans en tant que communauté marginalisée n’est pas abordée1. S’il est évident que la représentation des personnes trans est importante car elle permet d’éduquer les populations non concernées, et d’offrir des perspectives aux personnes qui le sont, elle est problématique sur plusieurs points. Outre les problèmes de terminologie et de mégenrage, un premier problème souligné Fink & Palmer1 est que l’attention donnée uniquement aux personnes trans binaires (et quasiment exclusivement aux personnes transféminines) renouvelle les stéréotypes de genre et permet de maintenir la binarité de genre patriarcale. Ceci a des retombées politiques matérielles, avec notamment la modification facilitée du genre à l’état civil qui ne permet pas de sortir d’une mention de genre binaire. Fink & Palmer1 observent aussi une tendance à vouloir faire entrer les témoignages dans des scripts préexistants qui normalisent certains parcours trans comme étant plus légitimes que d’autres. Nous retrouvons ceci dans l’émission Temps présent consacrée à Esther Brunner9, où son parcours est décrit comme étant bien éloigné, et donc d’autant plus légitime, de celui personnes transféminines travailleuses du sexe. Par ailleurs, selon Berkem Yanikan15 , les représentations misérabilistes et empathiques satisfont la conscience des personnes qui les observent, sans pour autant explorer les perspectives qui pourraient améliorer les conditions matérielles d’existence des personnes trans et réduire les inégalités structurelles qui sont à la source de leur souffrance. Enfin, un travail de Phan et al.16 sur la réception des jeunes personnes trans de leurs représentations médiatiques relève deux conséquences. La première, plus positive, est que la représentation de personnes trans dans les médias est importante car elles offrent des perspectives d’existence aux personnes en questionnement et offrent un message d’espoir émancipatoire. En revanche, la deuxième conséquence plus négative est que, lorsque l’accent est placé sur la souffrance, certaines personnes peuvent être dissuadées de l’envie d’entamer un parcours d’affirmation de genre par peur des difficultés qui pourraient émerger. Ainsi, la représentation des personnes transféminines en Suisse de 1974 à 2010 est à double tranchant, puisqu’elle permet de mettre en lumière les parcours et éduquer le grand public aux problèmes spécifiques des parcours de transition, mais elle peut aussi contribuer à renforcer des stéréotypes de souffrance et à maintenir la binarité en place. Qui plus est, elle manque d’une compréhension et d’une visibilisation plus large des enjeux structurels spécifiques qui touchent les personnes trans en tant que communauté.
Par la suite, vers le milieu des années 2010 et jusqu’au début de la crise sanitaire, nous observons une évolution positive de représentation des personnes trans, qui est concomitante avec une progression dans l’acceptation des personnes LGBTQIA+ dans le monde occidental. Si les parcours individuels et les difficultés rencontrées restent un point d’ancrage important, la question des difficultés structurelles commence à être abordée. C’est le cas de l’émission Faut pas croire sur le sujet de la transitude17 où la question de la transphobie comme un problème systémique aux conséquences matérielles pour les personnes touchées est évoquée. Par ailleurs, les personnes trans qui sont invitées à partager leurs expériences sont aussi questionnées sur les problématiques sociétales plus larges qui touchent la communauté dans son ensemble. Nous pouvons citer en exemple l’entretien que Lynn Bertholet donne à Darius Rochebin dans Pardonnez-moi12, dans lequel elle évoque non seulement son parcours personnel, mais aussi les changements politiques à instaurer pour améliorer la prise en charge des personnes transféminines par le système médico-légal et social. Ces discours sont utiles et nécessaires car ils permettent d’attirer l’attention du grand public sur les problèmes politiques spécifiques à la communauté trans, même si Fink & Palmer1 soulignent l’importance de ne pas tomber dans un modèle où les quelques personnes trans médiatisées sont érigées en uniques représentantes d’une communauté perçue comme monolithique.
Enfin, depuis la fin de la crise sanitaire du Covid-19, nous constatons une dégradation de la représentation des personnes transféminines, avec notamment l’exemple du Temps présent sur la détransition13. Celui-ci s’aligne sur les discours TERF et correspond à une montée globale d’un sentiment anti-trans identifié par Brice & McNulty18. L’accent est placé sur les personnes effectuant un parcours de détransition, alors qu’elles représentent une infime minorité des personnes trans (elles-mêmes extrêmement minoritaires). La question des violences systémiques auxquelles la communauté fait face est occultée, et cette dernière est érigée comme un quasi-lobby qui exerce une influence néfaste sur la population, notamment sur les enfants. Ce discours relève donc d’une peur de la contagion sociale, l’école et les réseaux sociaux étant alors perçu comme étant les principaux lieux d’infection, loin de la surveillance parentale18. Ce basculement dans la représentation, et la montée de ce genre de discours, a des retombées concrètes sur les conditions matérielles des personnes trans. Au Royaume-Uni notamment, le gouvernement a interdit en décembre 2024 l’accès aux bloqueurs de puberté pour les jeunes19, et une interdiction similaire a aussi été proposée par le président réentrant étasunien Donald Trump20. Ce genre de représentation négative a donc pour conséquence d’empêcher les personnes trans d’accéder à des soins qui leurs sont vitaux, et contribue à maintenir en place un contexte politico-culturel caractérisé par des violences systémiques.
Comment comprendre la dégradation de la qualité de la représentation médiatique ?
Notre travail avait pour but de montrer l’évolution des parcours socio-médicaux et des représentations médiatiques des personnes transféminines en Suisse de 1974 à 2024. En passant par plusieurs femmes trans ayant marqué l’histoire du fait de leur parcours et des reconnaissances qu’elles ont obtenues, nous avons démontré comment le contexte politique suisse s’est peu à peu ouvert sur la transitude. Nous commençons en 1974 avec un contexte très centré sur la question de la chirurgie de réassignation sexuelle, qui servait de base à toute autre procédure comme la modification de l’état civil, pour arriver à aujourd’hui avec la modification facilitée à l’état civil, la dépathologisation de la transitude et la sortie d’une injonction à l’opération pour être légitimée en tant que personne trans. Par ailleurs, nous constatons une acceptation croissante des personnes trans et des revendications propres à cette communauté. Cependant, il reste des lacunes à combler, notamment en ce qui concerne la prise en charge des soins médicaux, qui repose sur des jurisprudences et nécessite des longues batailles avec les caisses d’assurance, ainsi qu’une protection juridique efficace face à la discrimination subie par les personnes trans.
Nous constatons aussi une évolution au niveau des représentations médiatiques. Les premières représentations se concentrent sur des cas individuels, avec une approche empathique mais misérabiliste qui met trop l’accent sur la souffrance vécue tout en balayant des enjeux systémiques plus larges. Avec le temps, la qualité de la représentation s’améliore. Les personnes transféminines sont représentées comme actrices sociales, plutôt que n’être que des simples objets de souffrance, qui ont des revendications qui dépassent leurs seuls intérêts personnels mais qui servent l’entier de leur communauté. Cependant, des suites de la crise sanitaire du Covid-19, la représentation subit une importante dégradation, concomitante avec la montée des discours TERF et d’un climat anti-trans qui gagne du terrain. Ceci se manifeste notamment par la peur d’une contagion sociale de la transitude, notamment chez les jeunes et les enfants, de laquelle la société doit impérativement se protéger.

« […] les discours liés à la contagion du Covid-19 ont réactivé un appareil discursif lié à la contagion sociale, […] réactualisé pour cibler la transitude. Celle-ci est donc perçue comme un mal social qui menace la santé de la nation qu’il s’agit d’éradiquer au plus vite […] »
La recherche future pourrait s’intéresser plus en détails aux facteurs qui expliquent ce basculement. Selon nous, une cause possible serait la pandémie elle-même. Comme le soulignent Brice & McNulty18 la pandémie a été un moment d’émergence de nombreuses législations anti-trans, et les mesures de confinement ont eu pour conséquence une fréquentation augmentée d’internet et une circulation facilitée des discours TERF et transphobes. Par ailleurs, toujours selon Brice & McNulty18, les discours liés à la contagion du Covid-19 ont réactivé un appareil discursif lié à la contagion sociale. Cet appareil, qui a par été mobilisé de nombreuses fois par le passé pour thématiser des questions de déviance sexuelle, de genre ou de race, est réactualisé pour cibler la transitude. Celle-ci est donc perçue comme un mal social qui menace la santé de la nation qu’il s’agit d’éradiquer au plus vite, pour protéger notamment les enfants qui en représentent le futur. Cette hypothèse nous paraît pertinente pour commencer à comprendre la dégradation de la représentation médiatique – et la perte des droits qui l’accompagne – mais d’autres travaux sont nécessaires pour l’approfondir, la nuancer, ou trouver d’autres facteurs d’explication.
Lexique
Les délais d’attente (ou gatekeeping) pour certaines procédures médicales sont mis en place dans l’idée de laisser un temps de réflexion aux personnes qui souhaitent y accéder. En réalité, il s’agit d’une entrave à l’autodétermination des personnes concernées, et ces délais ignorent le fait que les personnes qui demandent ces procédures y ont généralement longuement réfléchi avant d’effectuer leur demande.
Le coming in, terme créé sur la base du coming out, renvoie à la prise de conscience personnelle d’une personne de sa transitude(ou de son orientation sexuelle).
Le deadname (ou morinom) renvoie au prénom de naissance des personnes trans qui ont changé de prénom au cours de leur parcours affirmatif.
Le mégenrage renvoie à la pratique, volontaire ou non, d’utiliser les mauvais pronoms et accords en référence à une personne.
TERF, pour Trans Exclusionary Radical Feminism (Féminisme radical trans-exclusionnaire) désigne un courant de pensée réactionnaire qui opère une récupération de discours féministes pour justifier des formes de transphobie.
Notes de base de page
* dénote un prénom d’emprunt
a. Pièce d’archive, Cote SC 155/70/96. Affaires civiles contentieuses (1974.01.01-1974.12.31). Tribunal de district de Vevey. Consulté aux Archives
b. ATF 114 V 153 (06/06/1988). SUPRA Caisse-maladie et accidents contre X et Tribunal des assurances du canton de Vaud. Consulté via bger.ch
c. ATF 120 V 463 (07/06/1994). Caisse-maladie Helvetia contre H. et H. contre Caisse-maladie Helvetia et Tribunal des assurances du canton de Vaud. Consulté via bger.ch
Biographie
1. Fink, K. & Palmer R. (2020). “We have to stand out to blend in”: Ordinary transgender people speak about being subjects of news stories, Journalism Studies, 21(8), 1109-1126. https://doi.org/10.1080/1461670X.2019.1699851
2. De Roger à Gilda (1956, 15 décembre). Feuille d’Avis de Lausanne. 32. Consulté via scriptorium.ch.
3. Meuwly, M. (1974, 24 mai). Changement de sexe dans le canton, le candidat doit faire ses preuves. 24 Heures. 5. Consulté via scriptorium.ch.
4. Blanc, P. (1974, 23 mai). Le vaudois qui devient une vaudoise, des années de démarche. Tribune de Lausanne-Le Matin. 7. Consulté via scriptorium.ch.
5. Garzarolli, R. (1974, 22 octobre). La confession du vaudois qui devint une vaudoise (partie 1/2). 24 Heures. 68. Consulté via scriptorium.ch
6. Garzarolli, R. (1974, 23 octobre). La confession du vaudois qui devint une vaudoise (partie 2/2). 24 Heures. 72. Consulté via scriptorium.ch.
7. Télévision Suisse Romande TSR. (1988, 25 novembre). Transsexuels: bataille gagnée. Tell quel. Archive consultée à la BCU Lausanne.
8. Cerf, T. (2003, 28 août). La candidate Esther Brunner sommée de s’appeler Christian. Le Temps. https://www.letemps.ch/suisse/candidate-esther-brunner-sommee-sappeler-christian
9. Télévision Suisse Romande TSR. (2003, 16 octobre). Le candidat est une candidate! Temps présent. Archive consultée à la BCU Lausanne.
10. Lecompte, C. (2018, 10 septembre). Lynn Bertholet, la seconde naissance. Le Temps. https://www.letemps.ch/societe/lynn-bertholet-seconde-naissance
11. Office fédéral de la justice OFJ. (2021, 27 octobre). Modification de l’indication du sexe dans le registre de l’état civil.
https://www.bj.admin.ch/bj/fr/home/aktuell/mm.msg-id-85588.html
12. Pontinelli, S. (réalisateur). (2020, 24 juillet). Lynn Bertholet. Pardonnez-moi. Radio Télévision Suisse RTS.
https://www.rts.ch/play/tv/-/video/-?urn=urn:rts:video:11479126
13. Losa, M. (réalisateur). (2023, 2 mars). Détransition, ils ont changé de sexe et ils le regrettent. Temps présent. Radio Télévision Suisse RTS. https://www.rts.ch/play/tv/-/video/-?urn=urn:rts:video:13829282
14. Salin, L. (2023, 3 mars). La détransition, sujet favori des réfractaires à l’existence des personnes trans*. 360.ch. https://360.ch/chroniques/74427-la-detransition-sujet-favori-des-refractaires-a-lexistence-des-personnes-trans/
15. Berkem Yanikcan, A. (2023). The Limits of Cis Compassion: The sad trans experience and its others in contemporary Turkish theatre, Performance Research, 28(5), 58-66. https://doi.https://doi.org/10.1080/13528165.2023.2321068 org/10.3917/rhmc.671.0072
16. Phan, A., Morgan, A., Kerman, H., et al. (2020). How Are Transgender and Gender Nonconforming Youth Affected by the News? A Qualitative Study. Journal of adolescent health, 66(4), 478-483. https://doi.org/10.1016/j.jadohealth.2019.11.304
17. Hugi, A. (réalisateur). (2021, 23 janvier). Trans-Identité: une rencontre avec soi-même. Faut pas croire. Radio Télévision Suisse RTS. https://doi.org/10.3917/rhmc.671.00https://www.rts.ch/play/tv/-/video/-?urn=urn:rts:video:11909047
18. Brice, S. & McNulty, F. (2024). Viral ecologies: Resurgent nature, COVID-19 and the discourse of transgender contagion. Environment and Planning E: Nature and Space, 7(6), 2343-2364. https://doi.org/10.1177/25148486241284176
19. Department of Health and Social Care (2024, 11 décembre). Ban on puberty blockers to be made indefinite on experts’ advice. https://www.gov.uk/government/news/ban-on-puberty-blockers-to-be-made-indefinite-on-experts-advice
20. Gecker, J. & Sharon, L. (2024, 13 novembre). Trump pledged to roll back protections for transgender students. They’re flooding crisis hotlines. Associated Press. https://www.ap.org/news-highlights/spotlights/2024/trump-pledged-to-roll-back-protections-for-transgender-students-theyre-flooding-crisis-hotlines/
lmage : Adobe Stock