Archives par étiquette : Nadia Hachemi

Passion et vengeance

Par Nadia Hachemi

Les Hauts de Hurlevent / De Emily Brontë / Mise en scène Camille Giacobino / Cie Opus Luna Cie / Théâtre du Grütli / du 25 avril au 14 mai 2017 / Plus d’infos

©Théâtre du Grütli

Les fantômes de Heathcliff et Catherine, couple maudit des Hauts de Hurlevent, hantent en ce moment le théâtre du Grütli. Invoqué avec talent par Camille Giacobino, leur drame se rejoue sous nos yeux dans une mise en scène qui actualise le roman d’Emily Brontë tout en demeurant fidèle à son esprit.

Dans le fracas d’un accident de voiture, nous voici transportés dans le XIXe siècle à l’atmosphère gothique qui sert de cadre au célèbre roman d’Emily Brontë. Un tapis occupe tout le côté cour, séparant la scène en deux espaces : l’un, domestique, meublé d’une table, un piano et une baignoire, l’autre, côté jardin, désolé, jonché de terre, vide, mis à part la voiture qui gît dans un coin au fond. Cette terre, dans laquelle viendront se vautrer des personnages pris de folie, symbolise la sauvagerie de la passion et des caractères. Cette séparation visuelle marque aussi l’opposition entre Thrushcross Grange, riche demeure des calmes et distingués Lintons, et les Hauts de Hurlevent, terreau des personnages les plus émouvants et inquiétants du roman et de leur amour passionnel.

L’introduction dans le drame, par le biais de l’accident de voiture, de cette immigrée du futur est aussi ingénieuse que productive. Elle reproduit la structure discursive de la narration que met en œuvre le roman. Celui-ci se présente en effet comme un récit de Nelly, la domestique qui a élevé puis servi Catherine et Heathcliff, adressé au nouveau locataire de Thrushcross Grange. La pièce substitue à l’outsider géographique du roman une outsider temporelle. Cette voyageuse dans le monde de la fiction se verra appelée à entrer dans la peau de certains personnages en endossant leur rôle. Symbole du lecteur et du spectateur qui pénètrent dans l’histoire et animent ses habitants en s’identifiant à eux? A coup de craie, la narratrice trace pour les spectateurs l’arbre généalogique des deux familles au fil des naissances et des morts : « attention, il faut bien suivre, là, parce qu’après ça devient très compliqué ». Le récit de Nelly, qui reprend entre les dialogues de longs fragments du roman, serre de près l’intrigue originale. L’amour réciproque de Heathcliff, l’enfant trouvé, et Catherine, la belle et sauvage fille de son bienfaiteur Earnshaw, les brimades de Hindley, frère ainé de Catherine, qui reléguera Heathcliff au rang de domestique : tous les fils de l’intrigue sont convoqués et déroulés avec finesse et clarté.

Le jeu des acteurs, très expressif, souligne la force des mouvements d’une passion qui bascule dans la folie. Le long corps fin de Clémence Mermet (Catherine) se contorsionne et se désarticule à mesure que l’esprit du personnage se désagrège et sombre dans l’instabilité. Le rire cruel de Raphaël Vachoux (Heathcliff) suscite un véritable sentiment d’inquiétude. L’atmosphère sombre du roman trouve son expression dans les corps et les voix. Les acteurs crient, courent, se débattent, tout est en mouvement. Seul le ton du récit de Nelly module par moment la noirceur du roman en se faisant ironique. Jouant avec le caractère emphatique du roman, la mise en scène souligne ainsi ce que certains passages peuvent avoir de comiques dans leurs excès aux yeux d’un spectateur moderne.

Dans la seconde partie de la pièce, le nouvel agencement de l’espace scénique reflète l’ascension de Heathcliff qui, assoiffé de vengeance, étend sa domination sur la descendance de ses victimes: du tapis qui structurait l’espace scénique et symbolique du récit il ne reste plus rien, la terre a envahi tout l’espace. Alors que dans cette partie du roman les personnages sombrent dans la décadence et le désespoir, broyés par la logique implacable de cette vengeance qui prend la forme de la fatalité, la pièce poursuit ici davantage la ligne comique qu’elle avait tracée en pointillé durant la première partie.

Camille Giacobino relève brillamment les défis que pose l’adaptation à la scène d’un roman aussi complexe. La mise en scène parvient à ravir les admirateurs du roman qui se plairont à voir s’animer ses personnages, et à en reconnaître le texte sans pourtant perdre en chemin les spectateurs peu familiers avec l’univers d’Emily Brontë. Les âmes errantes de Heathcliff et Catherine, ressuscitées, n’ont pas fini de nous émouvoir.

Petit exercice de bovarysme

Par Nadia Hachemi

38 séquences / De Marie Fourquet / Mise en scène Marie Fourquet / Cie Ad-apte / Le Reflet Théâtre de Vevey / du 3 au 5 mars 2017 / Plus d’infos

® Delphine Schacher

En ce moment au Reflet, Maria Bernasconi, figure de « la ménagère fribourgeoise de 52 ans », est au centre des préoccupations des six scénaristes sur la scène. Les auteurs de la rts la prennent pour cible d’une série télévisée en train de s’écrire sous nos yeux et ne lésinent sur aucun moyen pour la faire pleurer. L’objectif ? L’amener à « bovaryser devant sa télé» nous expliquent-ils. Un spectacle léger et égayant duquel se dégage en filigrane une critique badine de notre société connectée.

Il était une fois six scénaristes travaillant à la création d’une série commandée par la rts. Tous les jours les idées fusent et se succèdent. C’est ainsi que le huis clos d’un « flic convalescent » emmuré dans sa chambre depuis laquelle il résout des meurtres – « un par semaine », précise un personnage – finit par être abandonné. Jusqu’au jour où Emma Bovary traverse l’esprit de l’un d’eux, et à sa suite, le souvenir d’une des exigences de la chaîne : mettre en scène « des personnages surprenants et attachants ». Le récit s’impose de lui-même : Charles Bovary, par un coup de force imaginatif, se voit propulsé au début du XXIème siècle et transformé en expatrié anglais à Genève qui, sur fond de décor suisse, cherche à reconstruire une vie de famille.

Le spectacle explore avec beaucoup d’humour les coulisses de tout travail de création et les trucs et astuces qu’il cache. Les spectateurs se voient ainsi initiés à l’art du pitch, cette synthétisation d’une fiction en quelques phrases. En l’appliquant aux histoires de Nemo et d’Emma Bovary, un personnage dévoile comment tout récit peut se réduire aux quelques éléments d’une structure de base. Un schéma qui, à partir du classique « il était une fois » et au profit d’une foule de rebondissements – rythmés par les « Tous les jours » et les « C’est ainsi que » – mène le récit au « Jusqu’au jour où » qui résout l’histoire.

En surimpression de cette dramatisation de l’acte créateur, le spectacle déroule aussi le fil de la « love story du cocu » inspirée par Charles Bovary et dont les moments forts sont joués sur scène. Interprétant tour à tour les scénaristes et les personnages qu’ils ont créés, les acteurs changent de rôle constamment, sans nulle identité fixe. Jolie manière d’explorer et de broder sur la frontière qui sépare la réalité de la fiction dans un tourbillon désorientant. Un enjeu que souligne l’affichage des mots « Fiction ends here» et « Reality there » en grandes lettres lumineuses sur le fond de la scène.

Un troisième fil diégétique propose le récit de la panne d’écriture d’une des auteures, incarnée successivement par chacun des acteurs. Son problème ? On est en février et la première de sa pièce est pour mars. Mais elle n’est pas encore écrite. Et les acteurs attendent. Et pourtant les spectateurs y assistent puisque cette genèse est bien celle de la pièce interprétée sous nos yeux. La narration suit le « fil du désir » de l’auteure-personnage et les obstacles qui l’entrecoupent – selon le schéma propre à la fiction– jusqu’au jour fatidique où le texte se retrouve entre les mains des acteurs.

À ces mises en abyme s’ajoutent des digressions qui prennent la forme de monologues autonomes adressés parfois directement au public. Les personnages ironisent sur divers aspects de notre modernité marquée par les nouvelles technologies : la téléréalité et les réseaux sociaux comptent parmi les objets de ces satires. La plus mémorable reste sans doute la réflexion sur l’absurdité de la cible de cette future série télévisée, l’absente Maria Bernasconi, personnification de « la ménagère fribourgeoise de 52 ans » qui ne correspond à aucune femme réelle, insistent les personnages.

Ces différents plans diégétiques, alliés à ces digressions peuvent par moment donner l’impression d’un éparpillement thématique. Simple manque d’organisation narrative et scénique ? Une telle dissémination polyphonique témoigne au contraire avec subtilité du caractère anarchique du processus intellectuel de création. Ces ironies indulgentes et ces critiques tout en douceur donnent une profondeur à un spectacle avant tout amusant et divertissant.

Partir !

Par Nadia Hachemi

Une critique du spectacle

Pachinko / Création Aurélien Patouillard / Cie Zooscope (CH) / du 14 au 18 février 2017 / Arsenic / Plus d’infos

© Dorothée Thébert Filliger

« Tout le monde a le droit de prendre part au monde». Certes, mais tout le monde en a-t-il vraiment envie ? En ce moment, à l’Arsenic, la tension entre notre besoin de reconnaissance, d’amour et nos désirs de départ, de fuite et de repli sur soi est sous les projecteurs. Entre notre soif d’union et de séparation, que choisir ?

Alors qu’au fond de la scène une jeune femme en robe de chambre blanche s’apprête à recevoir un soin du corps, à l’avant, une princesse rose trône sur une construction de carton. Entre elles, au milieu de l’espace scénique, un rideau que deux personnages, en vrais marionnettistes, manipulent à l’aide de fils. Alors que le rideau semble tomber en obsolescence et disparaît des scènes contemporaines Aurélien Patouillard et la Compagnie Zooscope le réinventent en lui assignant de nouvelles fonctions : levé lorsque les spectateurs s’installent, sa descente marque l’ouverture du spectacle qui sera rythmé par son mouvement constant. Montant et descendant inlassablement, le rideau sépare momentanément la scène en deux parties, l’une visible, l’autre cachée, marquant ainsi deux espaces scéniques qui apparaissent tantôt liés tantôt séparés.

La cliente du spa, enroulée dans de multiples couches de draps blancs restera allongée, ainsi momifiée, durant la majorité du spectacle. L’enjeu du soin? S’approprier « les limites de son corps » et mettre à l’épreuve sa « résistance à la dislocation » expliquent les personnages chargés de le prodiguer. À travers les paroles de ces derniers, les significations symboliques de cet épisode se déplient, l’inscrivant dans le vaste projet de la pièce qui touche aux rapports ambigus de l’être au monde et à lui-même. Le spectacle explore deux visions conflictuelles de l’être humain, celle d’une entité autonome séparée de son environnement et celle d’un être morcelé dont certains membres se séparent, se perdent et semblent voguer indépendamment. Une tension qui se reflète dans la démarche de la jeune femme qui, à travers la construction d’un mur de tissu entre elle et le monde, cherche à s’isoler.

À travers ses personnages le spectacle vogue entre désir de partage et d’isolation, pulsion de retour et de départ, unité et séparation, cherchant à dépasser l’apparente contradiction entre ces différents termes. Une démarche qui se révèle tant dans la structure diégétique morcelée de la pièce que dans les propos des personnages. Les différents fils du spectacle se superposent, se croisent et s’entrelacent : toujours légèrement décalés, ils ne se rejoignent jamais pleinement et, pourtant, momentanément, ils semblent vibrer à l’unisson. Les acteurs déambulent sans identité fixe, endossant tour à tour des rôles différents, migrant d’un plan fictionnel à l’autre, sans que l’articulation entre les différents fils et les différents personnages ne soit explicite. Un éparpillement de signes, dont l’interprétation nécessitera tout le pouvoir analytique des spectateurs auxquels il incombe de faire surgir des bribes de continuité latentes au sein du discontinu. Un manque d’organisation scénique ? Loin de là. Par son ambiguïté, la pièce engage ses spectateurs à y prendre part intellectuellement, véritables Petits Poucets, ils tracent indépendamment leur chemin interprétatif au gré des signes ramassés.

À défaut de cailloux, je me suis tournée vers les mots : un personnage parle de son oncle et de la désunion qui, progressivement, s’est creusée entre lui et le reste de la famille. Ce monologue, continué par d’autres personnages, se transforme rapidement en dialogue. Comment, né dans une famille de militants du parti communiste, se tourner vers le Front National sans tomber dans le désamour filial ? Ce récit autonome, à la croisée du politique et de l’individuel, jette des faisceaux de lumière sur les différentes trames, en illumine les signes, révélant ainsi des réseaux de signification. Par l’organisation mouvante et disloquée de ses unités fictionnelles, le spectacle traduit en termes scéniques une vision de l’être humain désagrégé, morcelé, hésitant continuellement entre désir de « prendre part au monde » et de se replier sur soi. Entre désir d’amour et de séparation que choisir ? Sans jamais trancher la Compagnie Zooscope explore et creuse cette tension dans un spectacle énigmatique, propre à susciter la réflexion.

De l’utilité de l’inutile

Par Nadia Hachemi

La conquête de l’inutile / mise en scène de Oscar Gómez Mata / Cie Alakran / Arsenic / du 7 au 11 décembre 2016 / Plus d’infos

© Javier Marquerie Bueno

« Effort maximum, résultat minimum ». Comment mieux représenter la figure de l’Enthousiaste ? Un drôle de personnage qui, en ce moment, à l’Arsenic, fait l’objet des explorations et expérimentations de la Compagnie L’Alakran. Le plus étonnant ? Son goût de l’inutile. Et si c’était précisément l’inutilité de son objet qui rend l’Enthousiasme essentiel ? Élan désintéressé, il nous empêche de sombrer dans les abîmes du Désespoir.

Alors que les ombres de Virginia Woolf et Jorge Luis Borges philosophent, se plaignent, lassées d’être condamnées à rester des ombres pour l’éternité, Anatole parle. Il raconte les débuts d’une troupe de théâtre, sûrement celle qui est en train de jouer sous nos yeux ? Mais Anatole n’est pas vraiment Anatole, en tout cas, il ne s’appelle pas ainsi. Serait-il donc Javier Barandiaran, l’acteur ? Tour à tour Txubio Fernández de Jáuregui et Esperanza López laissent tomber le voile, et d’ombres, redeviennent eux-mêmes, des acteurs en pleine performance face à nous. Mais lequel de leur personnage jouent-ils ce soir ? Sont-ils vraiment eux-mêmes ? Les identités sont mouvantes dans ce spectacle qui brouille à plaisir la frontière entre fiction et réalité, acteurs et personnages.

Les ombres et Anatole occupent ensemble la scène, interagissent, mais semblent pourtant occuper des plans diégétiques et ontologiques différents. Deux histoires se déroulent simultanément, celle d’un Enthousiaste et celle des morts qui « entourent » les vivants. Comme l’ombre de Borges le fait remarquer, « il y a plus de morts que de vivants » sur terre. De l’interaction entre les vivants et les ombres émerge une réflexion sur l’Enthousiasme, et ce qui le défie.

L’Enthousiasme, c’est ce qui est perdu, et à conquérir, toujours fragile, continuellement menacé sur la scène par le Désespoir, représenté par d’immenses sacs noirs qui, comme des airbags, se gonflent à grand bruit, se dilatent, prennent toute la place et détruisent tout sur leur passage. Du décor que les ombres avaient si minutieusement recréé, déplaçant chaque objet pour former des constructions brinquebalantes, ne restent que des débris. La traduction en termes scéniques de la phrase « Effort maximum, résultat minimum » que brandissent les personnages. Une devise qui s’applique parfaitement aux arts de la scène. Des mois d’écriture et de répétitions avec pour seul aboutissement une ou deux heures de spectacle. Une fois que les applaudissements retentissent, de la pièce, seuls survivent les souvenirs qu’en garderont les spectateurs. Le théâtre, c’est le comble de l’inutile, ce qui rend sa performance si précieuse. Car, comme le dit l’un des personnages, c’est dans l’inutilité qu’on trouve « la vérité de la vie » et « le repos de l’âme».

Pourtant, pas de repos pour les spectateurs, qui à la sortie de la salle ont l’impression d’avoir survécu à une tornade. Des couleurs, des cris, de la musique bruitiste, des vidéos, des ombres chinoises, de la danse, un tourbillon, un flot d’images, de sons et de mouvements des plus déstabilisants. Sentiment partagé par les personnages qui luttent pour rester eux-mêmes et garder leur enthousiasme. Deux tempêtes mentales qui se cristallisent explicitement dans une scène cruciale qui emblématise autant la tension que met en scène le spectacle que les impressions des spectateurs. De violentes bourrasques balayent à grand bruit la scène et les spectateurs assis aux premiers rangs. Les personnages luttent pour rester debout, avancer malgré tout, ne pas se renverser, ne pas s’effondrer. Les spectateurs auront du mal à s’en relever.

Des masques, des figures

Par Nadia Hachemi

Holes & Hills / de et par Julia Perazzini / Arsenic / du 26 au 30 novembre / Plus d’infos

© Simon Letellier

© Simon Letellier

Entre le visage que l’on donne à voir au monde et le vrai, celui qui – toujours mouvant et en construction – se cache derrière cette façade, un creux. En ce moment, à l’Arsenic, Julia Perazzini imite et fait tomber les masques, tentant de soulever un pan de voile, à la recherche de la part d’insaisissable qui forme l’identité.

Parmi les nombreux personnages de cette pièce on peut nommer Julia Perazzini, Milla Jovovich, Dalida, Marguerite Duras, un médecin célèbre, une conférencière québécoise, une sans-abri, une femme qui perd la mémoire, et une personne malentendante qui, pour la première fois, découvre sa voix. Et pourtant, ce soir, à l’Arsenic, Julia Perazzini est seule sur scène. Changeant de personnage aussi vite que d’expression, l’actrice saute d’une identité à l’autre d’une manière aussi étonnante que schizophrénique. Ces transformations se matérialisent surtout dans la voix qui se module, tombe, s’étouffe, part dans les aigus ou les rires hystériques au gré de chaque personnage. Son timbre offre une voie vers l’intériorité de ces personnes imitées, dont les spectateurs se font un plaisir d’essayer de deviner les référents – même si, pour ma part, beaucoup m’ont échappé.

Ce qui rassemble ces multiples rôles ? Ils sont ici en situation d’échange : interviewés par des interlocuteurs fictifs, ils se mettent en scène à l’intention d’un public multiple. Julia Perazzini les parodie au moment où ils jouent leur propre rôle, une mise en abyme qui met en valeur la manière dont l’identité est un mirage, toujours changeant et surtout construit, plus ou moins consciemment.

Mais qui se cache vraiment sous le masque que l’on présente au monde ? Qu’importe ! C’est cette façade en elle-même qui fait l’objet du spectacle. Julia Perazzini parvient à merveille à souligner le ridicule des poses et des mines que l’on prend pour se présenter au monde sous ce que l’on croit être notre meilleur jour: le spectacle n’en est que plus parodique et grinçant.

Au fond, tout est dans le titre, Holes & Hills. Hills, les montagnes et leurs pointes, qui rappellent celles des cristaux de neige, parfaits exemples de l’osmose du hasard et de la nécessité présidant à la naissance de toute chose, une idée qui séduit la créatrice du spectacle. D’abord, explique la conférencière québécoise, il y le biologique, irréductible, nécessaire, puis, ce sur quoi il n’étend pas sa souveraineté, qui est à la merci du hasard, source de l’infinie diversité du monde. Du jeu entre le hasard et la nécessité émerge le je. Holes, les trous, ceux de la mémoire, et ceux dans lesquels on sombre lorsque l’on se perd soi-même.

On peut aussi penser que ce titre renvoie à l’entreprise globale du spectacle, qui cherche à cerner la notion d’identité, selon la double perspective de ce qui la fonde – un mélange subtil de liberté et de conditionnement – et de ce qui la met en péril, nous mène à nous « abandonner nous-mêmes », à lâcher ce peu de stabilité identitaire que l’on est parvenu, à grand peine, à construire artificiellement. Sous le masque ridicule et parodié se laisse entrevoir une fragilité, un mince fil qui menace continuellement de se briser en déchirant le voile que l’on avait mis tant de cœur à tisser.

Le spectacle oscille entre comique et tragique par de brusques changements d’ambiance orchestrés par des jeux de lumière. Entre les trous (holes ?) d’obscurité, les couleurs sont mises à l’honneur : les lumières, par de subtils dégradés, explorent tous les tons de l’arc-en-ciel, à l’image du foisonnement du spectacle dans son entier. Monologue, certes, mais qui s’enrichit de jeux sur les ombres, de danses et même brièvement d’une chanson. Julia Perazzini nous mène par le bout du nez, nous perd à plaisir, puis nous rattrape in extremis. Un spectacle surprenant qui ne peut que faire rire… et réfléchir !

Petit exercice d’herméneutique

Par Nadia Hachemi

Présentation de saison / de Lionel Chiuch / mise en scène de Lionel Chiuch et Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / Du 24 mai au 12 juin 2016 / plus d’infos

©Johanna Heather Anselmo

©Johanna Heather Anselmo

Ce soir au théâtre, c’est la panique ! La présentation de saison débutera d’une minute à l’autre et tout semble mal tourner. Dans cette pièce sur les coulisses de l’art, les spectateurs sont entrainés dans une véritable dramatisation des questions que pose l’acte de représentation. Un spectacle dont l’absurde n’a rien à envier aux pièces de Ionesco.

« La transgression, c’est quand l’arbre cache la forêt », affirme l’un des personnages. En ce sens, transgressif, ce spectacle l’est assurément. Les spectateurs, confus, doivent se concentrer intensément pour en reconstituer le sens obscurci par les élucubrations aussi amusantes que déroutantes des personnages. Une chose est sûre pourtant : dans cette pièce, les spectateurs verront le théâtre sous un angle nouveau, celui de sa production et de sa préparation. Le canevas est le suivant : avant l’arrivée du public, les professionnels d’un théâtre – directeur, responsable de communication et artistes en tout genre – attendent fébrilement le début de la présentation de saison. Les amuse-gueules sont sur la table, les bouteilles de vin déjà bien entamées, l’attente se prolonge et le stress monte. Le temps pour les personnages de révéler leurs extravagances.

Hermès, le responsable de communication, aussi pervers que cynique, attiré par le gore, se complait dans de longues descriptions sur la façon dont le bétail est tué, dépecé, puis sur les étapes de putréfaction des corps : « violet, vert, puis noir, la putréfaction a ses périodes, comme les peintres. » Klaus, le directeur du théâtre, est un artiste à prétentions philosophiques, aussi nonchalant que désabusé. Hermès nous apprend à son sujet qu’« avant, il était du côté des hommes contre les chiens, jusqu’à ce que les hommes se comportent pire que des chiens ». Vera, l’actrice névrosée, rêve de monter une pièce pour faire assister sa mère à la mise en scène de sa propre incinération.

D’un grand discours à l’autre, tous sonnent un peu faux, bien trop soucieux de l’effet de leurs paroles et de leurs gestes théâtralisés pour sembler sincères. Rien de plus normal dans une pièce qui esquisse une réflexion sur l’art, les apparences et la réalité insaisissable qu’elles masquent. Une sculpture en plastique rouge représentant un gigantesque chien, amenée sur scène par un personnage incarnant sa conceptrice, se fait le symbole de l’aspect parfois cryptique de l’art, continuellement thématisé dans ce spectacle. L’œuvre canine est d’une vacuité tant physique que sémantique, et sa signification n’existe que dans l’intellect de sa créatrice qui, malgré ses explications, ne parvient pas à se faire comprendre.

Les discussions sans queue ni tête et les problèmes s’accumulent. Le désastre s’annonce : la table est bancale, un singe – ou serait-ce plutôt un chien déguisé ? – se balade dans le bâtiment et attaque toute personne qui aurait le malheur de passer par la cage d’escalier. D’ailleurs, l’ascenseur est en panne, enfin dans le cas où il y aurait vraiment un ascenseur. Nulle certitude à ce sujet. Puis celui dont tous redoutaient profondément l’arrivée pousse la porte. Un critique tracassier qui se fait un devoir de « mettre le doigt sur tout ce qui ne fonctionne pas ». Aussi craint que susceptible, il ne tarde pas à se mettre en colère et à claquer la porte en les menaçant tous de sa prochaine critique. En plus, il a remarqué l’instabilité de la table : le pire est à craindre.

Insensiblement ce spectacle déjà confus glisse dans l’absurdité la plus complète. Les signes s’opacifient et toute certitude semble perdue. Avec un fil conducteur des plus sinueux et des digressions déroutantes, le spectateur est livré à lui-même pour donner un sens à cette pièce sans qu’une grille de lecture ne lui soit fournie. Mais la difficulté de compréhension du spectateur résonne sans doute avec les interrogations que la pièce semble vouloir traiter. Qu’advient-il de l’intention première de l’artiste une fois son projet représenté ? Peut-on s’assurer de la compréhension du contenu ? Comment représenter ? Toutes ces questions traduites en termes scéniques sont ici laissées sans réponse. À juste titre, si le but du théâtre n’est pas de « répondre aux questions, mais au contraire de les prolonger », comme le précise le directeur. Le spectateur ne peut donc que se questionner. Puisse sa réflexion être fructueuse.

Les Nuithoniens débattent

Par Nadia Hachemi

La Ballade du mouton noir / par le collectif Opus 89 Collectif / Equilibre-Nuithonie / du 11 au 21 mai 2016 / plus d’infos

©Oups 89 Collectif

©Opus 89 Collectif

Quelle est la voie vers un monde meilleur ? Doit-on aller la chercher dans le passé, dépoussiérant le vieux mythe du « bon sauvage » ? Assurément pas, selon Joséphine de Weck et son collectif Opus 89. Le changement c’est ici et maintenant. Dans un spectacle qui suscite tant le rire que la réflexion, toutes les potentialités du dispositif théâtral sont exploitées dans une optique engagée.

« Continuez tout droit jusqu’à un vieil abattoir, et vous les verrez ». Voici l’itinéraire d’un groupe de cinq jeunes campeurs, armés de leurs cartes de la région. Loin de faire du tourisme, ils sont lancés dans une quête. Au bout de leur voyage, ils espèrent rencontrer un peuple idéal : les Nuithoniens. « Ils sont là ! » s’écrient-ils en s’arrêtant, surpris, face au public. Parodie drolatique de l’attitude d’un anthropologue face à une peuplade primitive, jouée par les spectateurs qui voient leur rôle de témoin passif déstabilisé. « Qu’ils sont beaux ! Voyez la lueur d’intelligence dans leurs yeux ! ». Malheureusement la rencontre se révèle bien vite décevante : le modèle d’une société meilleure ne semble pas se trouver dans cette salle. Qu’importe ! Si le public n’est pas constitué de membres de cette communauté idéale, il doit être là pour les attendre avec les explorateurs.

Les motivations de cette expédition s’éclairent à travers les interactions des personnages qui discutent, se disputent, et débattent sur l’avenir du monde. Entre perte de repères et fragilisation des identités, la description d’une expérience postmoderne s’esquisse dans ce débat très politisé. L’UE, Blocher, les initiatives populaires, la nation suisse et ses mythes fondateurs, ils ratissent large ! Le sérieux des thèmes ne plonge pourtant pas le spectacle dans une atmosphère désenchantée. L’humour reste de mise dans ces discussions. Très critique, mais refusant tout pessimisme, le groupe de jeunes perçoit dans les débris du passé les matériaux d’un futur meilleur. Puis, emportés par une musique aussi entrainante que répétitive qui les replonge dans leur quotidien, ils abandonnent le débat. Dans une danse frénétique proche de la transe, ce sont les routines communes à toutes nos vies si banales qui sont mimées, de la douche matinale aux fêtes du samedi soir. Image d’une aliénation qui, malgré la bonne volonté des insurgés, semble irrémédiable.

« Stop ! » L’un des personnages met fin à la danse et même, temporairement, à la pièce. Pourquoi les spectateurs devraient-ils être exclus des discussions ? Ceux-ci sont invités sur scène pour échanger. Une poignée y descend sous les regards curieux et amusés du reste de la salle qui reçoit des rafraichissements de la part d’une des actrices. Le procédé esthétique, usuel dans le théâtre contemporain, qui subvertit le dispositif théâtral en brouillant les frontières entre spectateurs et acteurs, art et vie réelle, est poussé jusqu’à son extrémité et investi d’une cause sociale et politique. Au-delà de ce bouleversement du dispositif artistique, c’est bien le rôle de l’art et du théâtre qui est bousculé. La salle et la scène forment un tout pour devenir un lieu privilégié de débat citoyen. Qui a dit que l’art ne pouvait pas changer le monde ?

La deuxième partie de la pièce se fait plus énigmatique. Etrangement, plus de mention des Nuithoniens. Les explorateurs les auraient-ils effectivement trouvés à leur entrée sur scène ? Inutile de partir à la recherche de la société parfaite, elle est présente en potentialité ici même. Il ne dépend que de nous et de notre imagination de la fonder. Et actuellement à Nuithonie, le collectif Opus 89 Collectif fait le premier pas pour susciter le débat.

Petite psychanalyse entre amis

Par Nadia Hachemi

Ta façon de mentir / par Catherine Delmar et Alain Guerry / Théâtre 2.21 / du 19 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Casolo Atelier obscur

©Casolo Atelier obscur

Alain et Catherine ne sont pas épanouis. Dès leur rencontre, ils ont retrouvé chez l’autre les marques de leur propre dénuement. Sur scène, ils vont tenter d’avancer ensemble pour améliorer leur vie.

Un homme et une femme, Alain et Catherine, déambulent sur la scène éclairée tandis que les spectateurs s’installent. Puis tous deux s’immobilisent. L’un à côté de l’autre, debout face au public, ils racontent leur premier rendez-vous – ou plutôt leurs deux versions respectives de cette histoire, car ils sont loin d’être d’accord. D’une simple envie d’échanger, suscitée par l’appréciation du travail de l’autre, chez l’une, à la perception d’une tension romantique chez l’autre, que de place laissée à l’incompréhension mutuelle ! Ils ne perçoivent pas la même chose. Malgré ça, ou peut-être précisément pour cette raison, ils nous racontent avoir pris la décision de travailler ensemble sur eux-mêmes, sur leur vie. La conscience d’un certain blocage social (« on est un peu des losers ») engendre un besoin de changer leur quotidien.

L’ouverture de la pièce se présente ainsi comme la présentation du projet du spectacle, et enclenche un processus dialogique dont la forme mime celle d’une performance peu ou prou improvisée. L’assimilation partielle entre les personnages et les acteurs, qui partagent les mêmes prénoms, rend floue la frontière entre théâtre et vie réelle, dans un parfait brouillage entre différents niveaux de représentation qui contribue à placer l’entièreté de la pièce dans un espace liminal.

Alain et Catherine joignent leurs mains, se motivent et s’encouragent l’un l’autre : « Allez, on va aller jusqu’au bout, gratter où ça fait mal ». Leurs mots d’ordre ? « Bienveillance, authenticité, sincérité ». Bien qu’ils aient exprimé l’ambition de s’ouvrir globalement à l’autre, l’ampleur de leur échange va très vite être limitée par une thématique unique : les hommes, les femmes, leur incompréhension mutuelle, leurs rapports conflictuels. Sujet délicat s’il en est un ! Les altercations sont omniprésentes : un simple mot bienveillant, mais mal placé, peut bloquer le progrès d’une interaction qui se fait très vite tendue. Le choix du ton à adopter, celui du travail ou d’un échange plus détendu, se révèle houleux. Rapidement, l’on bascule dans une atmosphère plus sensuelle. Les réactions de la jeune femme, mal à l’aise dans son rapport à la séduction, oscillent entre crises de colère et indulgence envers les tentatives maladroites d’Alain. Les deux personnages partagent un sentiment palpable de profond malaise face à l’autre sexe qui s’infiltre jusque dans les détails de leur quotidien le plus banal. Leur incapacité à trouver une posture qui semblera convenable aux membres du sexe opposé engendre une multitude de quiproquos cocasses qui ne peuvent que faire rire.

Chacun est plein de bonnes intentions, chacun tente d’être ouvert, mais malgré tout, une vraie communication peine à se créer. Alain, pourtant sensible à la condition féminine, ne la comprend pas et semble même parfois se sentir attaqué par certains comportements qui en découlent directement. Un reproche du même ordre est à faire à Catherine ! Chacun enfermé dans sa propre perspective, limité par son expérience, conditionné par son genre, reste hermétique au point de vue de l’autre. Deux personnages un peu butés, un peu stéréotypés : l’homme balourd qui met toujours les pieds dans le plat, la féministe quelque peu excessive. Des caractères simplistes ? Pas vraiment pourtant… Et c’est bien le fossé qui les sépare qui donnera sa beauté à l’évolution de leur échange. Car finalement, contre toute attente, rapprochement il y aura. Lentement, sans que l’autre s’en aperçoive, chacun chemine vers une meilleure compréhension de l’autre.

Alors que les personnages restent partiellement dans l’ignorance de l’évolution des pensées de l’autre, les regards que les deux acteurs adressent directement à la salle ne peuvent laisser les spectateurs dans l’ombre. Complice de chacun et glissé au cœur de leur échange, le public est rendu à même de prendre de la distance par rapport à ces deux voix, mais aussi par rapport à sa propre existence. Peut-être cette pièce se veut-elle une invitation à réaliser dans sa vie le travail sur soi auquel jouent à se prêter les deux performers ? La fin abrupte du spectacle, qui laisse le spectateur curieux et donne l’impression de mettre un terme à un élan bien avant son épuisement, nous amène à le penser. Et si nous sortions de la salle pour écouter ceux qui croisent notre route avec autant d’attention que celle que nous avons portée aux personnages de cette pièce ?

Du silence aux cris

Par Nadia Hachemi

$.T .O.r.M. / d’après Théorème de Pier Paolo Pasolini/ mise en scène Vincent Bonillo / Cie Voix Publique / La Grange de Dorigny / du 11 au 17 avril 2016 / plus d’infos

©Pénélope Henriod

©Pénélope Henriod

Quand l’univers du metteur en scène Vincent Bonillo, connu pour ses âpres critiques de la société contemporaine, rencontre celui de Pasolini, un spectacle des plus décapants est à prévoir. Une attente qui ne sera pas déçue! Dans une atmosphère pesante où règnent les non-dits, un jeune homme d’une beauté spectaculaire arrive en grand fracas, chamboulant des personnages aliénés et vides, les extirpant de force de leur torpeur. Nul ne peut lui résister.

Trois hommes et trois femmes sont assis en ligne sur des chaises, au fond d’une scène d’un blanc rendu éblouissant par un éclairage particulièrement cru. Une table placée entre eux forme le seul décor de cette pièce, qui intrigue d’emblée. Un homme sirote une boisson. Dans un costume très arty il se lève et contemple longuement une tâche de vin qu’il a faite délibérément : aucun doute, c’est un artiste !

S’enchaîne alors une série de tableaux qui présentent les membres d’une riche famille bourgeoise. Chacun se lève l’un après l’autre et évolue seul et silencieusement sur scène. Pendant ce temps, un homme, assis lui aussi au fond de la salle, dresse leur portrait moral. Tous ces personnages sont ceux du roman Théorème de Pier Paolo Pasolini ; lui en incarne le narrateur. Une bonne s’empresse de ramasser le désordre de ceux qui se rassoient et d’anticiper les moindres désirs de ceux qui se lèvent. Le jeu de l’actrice, dont la marche suit un tracé géométriquement préétabli, exprime de manière très efficace l’aspect mécanique et étouffant de la position de la domestique au sein de la famille.

Le père, chef d’entreprise, tire toute sa vanité de ses possessions et lutte continuellement pour la préservation de son corps. Exercices physiques, produits cosmétiques, tous les moyens sont bons pour contrer la course du temps et présenter au monde son profil le plus favorable. La mère, fière de son statut social, fait preuve d’un respect appuyé pour « les inférieurs », ce qui ne contribue qu’à mettre en exergue son profond dédain. Un portrait cru de la bourgeoisie, de ses vanités et de ses valeurs fallacieuses s’esquisse.

Lors de la scène du repas familial, seul le discours intérieur de la bonne, toujours relaté par le personnage du narrateur, comble le silence pesant. Le choc de chaque verre et de chaque fourchette sur la table retentit dans un écho qui souligne la vacuité des relations entre ces gens proches, ou qui devraient l’être. Tout à fait dans l’esprit de l’univers de Pasolini, notamment de son film, qui laisse les silences se déployer dans un scénario très pauvre en dialogues, cette mise en scène joue efficacement sur la présence ou l’absence de musique. Lorsque le narrateur se lève pour faire irruption dans la vie de cette famille, la salle s’assombrit, un visage en noir et blanc est projeté sur le fond de la scène tandis qu’une musique sombre, répétitive et hallucinatoire se lève. L’arrivée du jeune homme à la beauté surnaturelle – ce sera lui-même – qui transformera la vie de chaque personnage se déroule dans une atmosphère apocalyptique qui est à la fois présage de la noirceur de la fin et expression de l’attraction irrépressible que le nouveau venu suscite.

Eclatement de la famille. Tentatives de viol et de suicide, cris et pleurs. Chaque personnage se révèle dans toute sa fragilité, dans tout son dénuement psychique et relationnel. « Sometimes I feel like a motherless child » chante le fils en se passant la corde au cou. L’aisance financière, la position sociale perdent tout leur intérêt. Seul le mystérieux invité parvient par la possession des corps à apaiser le trouble qu’il a lui même causé. Temporairement, à n’en pas douter, puisqu’il faudra bien qu’il parte, laissant chaque membre de la famille hagard, fixant de manière hébétée le passage par lequel il est sorti.

Finalement certains personnages, la mère et la fille, recouvrent la parole. Elles expriment la douleur de la perte de cet homme, de même que ce qu’il leur a révélé. Là réside, me semble-t-il, toute la portée de cette mise en scène : dramatiser l’aliénation des personnages à travers leur silence puis leur conquête de la parole sous l’effet du mystérieux jeune homme. L’utilisation d’une voix narrative qui se substitue à celle des personnages exprime de manière très réussie les enjeux qui entourent le langage dans l’œuvre de Pasolini. Le choix de se contenter de suggérer la sensualité brûlante du texte original pour se concentrer sur les mots et leur absence permet d’accentuer l’effet subversif de la présence de cet invité. Une pièce qui actualise efficacement en termes scéniques la réflexion existentielle du texte original et reproduit avec succès l’âpreté du regard qu’il porte sur la société et ses conventions.

Les intrus de nos songes

Par Nadia Hachemi

La Mélopée du petit barbare / de Julien Mages / mise en scène Julien Mages / Cie Julien Mages / Arsenic / du 8 au 14 avril 2016 / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Entre le sommeil et l’éveil, l’onirique et le cauchemardesque, ce spectacle prend la forme d’un songe. Le personnage s’élance, fuyant ou poursuivant des bribes de son passé. Tiraillé entre l’univers familier de l’enfance et celui plus incertain de la mort, le jeune homme est perdu. Heureusement, l’intruse qui hante son sommeil le guide.

La salle s’assombrit complètement. Les spectateurs peuvent se croire seuls, ne distinguant plus la silhouette de leurs voisins, jusqu’à ce qu’au loin une figure fantomatique apparaisse, s’illuminant lentement. En face de ce personnage qui se révèle silencieusement à nous, à l’autre bout de la scène, complètement dans l’ombre, un homme parle. Recherchant le sommeil, ou peut-être déjà plongé dans un rêve, il est hanté par des figures d’oiseaux. Leur envol est symbole de départ : liberté de tout quitter d’un battement d’ailes.

Le spectacle est une intrusion dans l’imaginaire de cet homme. Son esprit va voguer le soir pour chercher le sommeil dans le musée d’histoire naturelle de son enfance, où libre cours est laissé à sa mélopée adressée à des oiseaux empaillés. « – Qui es-tu ? – Toi d’abord ! Mais je suis là, parle moi. » Peu à peu un dialogue s’instaure pourtant entre les deux personnages, tous deux maintenant pleinement éclairés. Le second est une femme, que le jeune songeur connaît sans oser la reconnaître. Ancien délinquant adolescent, trentenaire paumé, il refuse le monde, son organisation, et rejette une société de contrainte que seule la lumière dans les feuilles peut égayer. Son envie de partir, de mourir est racontée, de même que le souvenir d’une cellule dans laquelle, intérieurement, il criait : « Maman ». La mémoire d’un départ surtout, qui le plonge continuellement dans un tourbillon d’émotions : « je le hais, je le hais, je l’(h)ai-me… je l’aime ». De la colère à l’acceptation de la douleur, du rejet des autres à la reconnaissance de sa solitude, le personnage chemine péniblement vers un semblant d’apaisement. Vers une réconciliation avec son passé, faute de pouvoir renouer avec ceux qui l’ont quitté.

L’identité de la femme, mystérieuse et familière à la fois, est clarifiée quand la figure d’un homme fait irruption dans le discours des deux personnages : celle du père. C’est la mère qui, sous l’apparence de cet étrange fantôme, crée une brèche dans l’esprit de son fils et permet l’invocation imaginaire de pans du passé. La pièce, réalise-t-on tardivement, évoque le couple parental à travers l’apparition de cette intruse. Derrière cette dernière se cache aussi l’alter ego subconscient du personnage principal qui se débat, lutte contre ses désirs et sa culpabilité.

La pièce laisse toute sa place au langage. L’angle d’un mur sombre qui forme le fond de la scène est le seul décor d’un huis clos animé par la profondeur des tirades poétiques déclamées par les deux acteurs. Leur jeu épuré peut donner envie au spectateur de fermer les yeux pour mieux se concentrer sur les mots. L’utilisation de la lumière est très belle : l’entrée dans le spectacle place d’emblée dans une atmosphère de songe clair-obscur, qui sera réaffirmée par un jeu d’ombres chinoises aériennes. La récurrence du rêve qui obsède le personnage est rythmée par des interludes musicaux joués dans l’obscurité.

Un spectacle qui ne peut que rendre songeur, et qui réussit à créer une tension à travers les mots uniquement. Nul besoin de péripéties pour créer du suspense et ensorceler le spectateur, la poésie des paroles s’en charge ! Le texte, marqué par la fragmentation propre au sommeil, plonge les spectateurs dans l’interprétation ardue d’une pièce qui captive et fait intensément réfléchir.

De l’envol à la chute

Par Nadia Hachemi

La Mouette / d’Anton Tchekhov / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 26 février au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Arno Declair

©Arno Declair

Le théâtre. Son glamour et ses périls. Les vocations et désillusions qu’il suscite. Que représenter et comment ? Actuellement à Vidy l’art dramatique est le centre de tous les conflits.

L’attente. C’est ainsi que cette pièce s’élance dans un préambule ultra contemporain où dialoguent deux personnages avant le début d’une pièce enchâssée. Cette entrée en matière étrange annonce d’emblée la tonalité extrêmement autoréférentielle et postmoderne d’une pièce qui a pour thème le théâtre. La scène du théâtre de Vidy, transformée pour l’occasion en boitier gris muni de bancs qui longent chaque paroi, est le lieu de grands préparatifs de la part de Constantin, le personnage principal qui fait jouer une pièce pour la première fois. Pendant ce temps les autres personnages qui ne quitteront pratiquement jamais la scène restent assis dans le fond, assistant de manière absente à cette installation, occupant un espace liminal, hors coulisse, qui pourtant n’est pas vraiment celui de l’action.

Le nouveau spectacle d’Ostermeier parvient avec brio à jongler entre les différentes thématiques de la pièce d’Anton Tchekhov. Une tâche aisée ? Assurément pas, compte tenu de la richesse du texte ! L’art, la notoriété, les conflits intergénérationnels et familiaux, l’amour passion et tragique, tant de problématiques centrales à la vie humaine avancées par Tchekhov et que le spectateur se fait un plaisir de retrouver chez Ostermeier. Mais c’est le théâtre, objet de toutes les obsessions et convoitises des personnages, qui reste le point focal de tous les faisceaux de signification du spectacle.

La pièce de Constantin, ultra avant-gardiste et obscure, se fait l’emblème de toute l’histoire des personnages et de leurs conflits. Quel est le rôle du théâtre ? Comment trouver des motifs réellement originaux et se placer à la suite des précurseurs du passé ? Comment se positionner dans cette escalade endiablée vers l’étrange nouveauté qu’est l’avant-garde ? Tant de questions qui torturent Constantin et qui dirigent sa création artistique.

Le romantisme et le désir de renommée s’en mêlent à travers la figure de Nina. Naturellement attirée par Constantin « comme une mouette vers un lac » elle se détourne de lui en faveur de Trigorine, l’écrivain célèbre qui lui ouvrira les portes de sa vocation ou ce qu’elle croit l’être : devenir actrice ! Le mécanisme qui mènera à la fin tragique se voit enclenché par ce choix. L’art et l’amour se mêlent et se font obstacle.

Un motif reste, lancinant, obsessionnel, celui de la mouette qui se fait abattre par un passant poussé par son désoeuvrement. Symbole d’une jeunesse foudroyée dans son envolée vers les sommets. Enfermés dans la boite close qu’est la scène, les personnages se débattent, stagnent, et s’effondrent sous les yeux passionnés des spectateurs. La pièce, se terminant sur un suicide, martelée par les désillusions de ses protagonistes semble réunir tous les ingrédients d’une tragédie bien pathétique. Le spectacle se limiterait-il donc à son pathos ? Certainement pas ! Le public rit et sourit fréquemment grâce à une mise en scène où se cristallise toute la drôlerie de la tragicomédie de Tchekhov. L’utilisation de morceaux de rock des années soixante et septante à la fois actuels et rétros permet de dynamiser la pièce en lui donnant une tonalité moderne. La fidélité au texte, alliée à cette atmosphère brute donne une mise en scène modernisée qui met en relief la portée universelle du texte.

Du désir au cimetière

Par Nadia Hachemi

Blanche/Katrina / de Fabrice Gorgerat / mise en scène Fabrice Gorgerat / par la Compagnie Jours tranquilles / L’Arsenic / du 4 au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Philippe Weissbrodt

©Philippe Weissbrodt

Cinquante ans après le débarquement de Blanche à l’arrêt « cimetière » de la ligne de tramway « Désir », La Nouvelle-Orléans est à nouveau envahie : Katrina. Simple coïncidence ? Fabrice Gorgerat n’est pas dupe ! Le spectacle ouvre l’enquête. Dans la relation d’amour et de haine qui lie l’homme à la terre comme elle liait entre eux les héros de Tennessee Williams, nous nous approchons sans conteste du terminus, nous rappelle-t-on en ce moment à l’Arsenic.

Une scène recouverte de dizaines de briques aléatoirement entreposées et regroupées qui seront manipulées, déplacées, détruites par une actrice dont le seul rôle est d’interagir avec le décor. Déjà un personnage, puis deux, s’activent, déplaçant des briques, amenant des hauts parleurs, testant le bon fonctionnement des micros. Les premières paroles de la pièce sont lancées par une enceinte qui diffuse une discussion scientifique autour du thème de l’écologie, qui ressurgira régulièrement pour ponctuer le spectacle.

Après Manger seul et Médée/Fukushima Fabrice Gorgerat lance le dernier volet de sa trilogie théâtrale centrée sur les catastrophes modernes en s’arrêtant sur un lieu: La Nouvelle-Orléans. Et si Blanche, la délicate héroïne de la célèbre pièce de Tennessee Williams Un tramway nommé désir avait été la cause de l’ouragan Katrina ? Voilà la théorie sur laquelle ce spectacle est basé. Derrière ce parti pris rocambolesque, une volonté de rapprocher la terre et ses problématiques actuelles de l’humain. Et si le réchauffement climatique était une réaction affective de la terre ? Les dérèglements émotionnels de la planète sont ici semblables à ceux que subit Blanche lors de son séjour à La Nouvelle-Orléans. La recherche d’un fil commun entre deux catastrophes, l’une vécue par une femme, l’autre par une ville : voilà ce vers quoi la pièce tend et travaille activement dans un processus créatif ouvert qui demandera toute sa réflexion et son imagination au spectateur. A lui seul revient la tâche de joindre puis de nouer les fils de l’histoire de Blanche et de Katrina, qui sont donnés ici en parallèle ! La poésie même de cette tentative de narration est ce qui fait l’intérêt et la magie d’un spectacle dénué de prétention de réponse.

L’arrogance de l’humanité qui vit dans le déni de sa vulnérabilité est accusée. « Ce qui nous attend sera pire que Katrina… mais c’est pas grave, ça va aller ». Notre présomptueuse civilisation bétonneuse de la nature ne peut accepter qu’elle porte en elle le germe même de son autodestruction. Une idée que le décor et le texte travaillent ensemble à illustrer. « On monte, monte, monte, monte, etc. …. Pour aller où ? » s’interroge l’un des acteurs montés sur une estrade brinquebalante entourée d’un amas de briques. Une lourde massue s’acharne sur les briques et les transforme en débris : droit à la catastrophe nous affirme-t-on à la suite des scientifiques.

Mais qu’est ce qu’une catastrophe, au juste ? Un violent ébranlement, une révélation avant tout. Quel agent mystérieux aurait bien pu tant déstabiliser Blanche, et la terre ? Le séduisant Stanley bien sûr. Cause directe du dérèglement psychologique de Blanche, il représente l’attitude humaine et sociale qui est à la source du dérèglement climatique. Comme Stanley se déclare le roi chez lui, l’homme se croit le maître du monde. Le viol de Blanche, cause de sa folie, fonctionne comme la révélation du pillage de la terre, déclencheur de son échauffement anarchique. Au cœur des deux drames, le même déclencheur : le désir. Posséder, dominer, dompter. Tant de faces négatives de cette impulsion qui, si elle n’est pas assez contrôlée, ne peut que mener à la destruction.

Une pièce poétique qui esquisse des réseaux de sens sans les figer, qui se nourrit de la science pour y infuser de l’émotionnel. Une tentative artistique de rendre compte d’une réalité qui depuis Katrina n’est plus uniquement scientifique mais qui vient faire intrusion dans nos vies comme Blanche dans l’appartement de Stanley et Stella. Un spectacle qui cherche à tirer le premier fil pour permettre peut-être au spectateur de tisser un nouveau rapport à l’environnement. Très étrange et mystérieux, il réussit sans conteste à interpeller le spectateur et à le pousser à se questionner, ne serait-ce que pour interpréter la multitude de signes étalés sous ses yeux. Une réflexion sur la relation de l’homme au monde et sur le moteur de tout progrès, le désir. Qu’il se révèle par la pulsion vers la possession d’une femme ou par l’asservissement de notre planète à nos ambitions civilisatrices, une chose est sûre, le désir ne peut que mener au cimetière, comme l’avait pressenti Tennessee Williams.

Associations libres

Par Nadia Hachemi

Conférence de choses – L’intégrale / de François Gremaud / avec Pierre Mifsud / 2b company / L’Arsenic / 15 novembre 2015 / plus d’infos

©2b company

©2b company

A quel esprit brillant devons nous donc l’invention de la poubelle ? Comment les comètes se forment-elles ? Où peut-on trouver des pissoires pour femmes ? Tant de questions que vous ne vous êtes jamais posées mais dont Conférence de choses vous donnera la réponse.

Un dimanche matin à l’Arsenic, 10h, une salle remplie de poufs auxquels font face une table et une chaise. Voilà le seul cadre de Conférence de choses, une performance véritable qui reconfigure la notion même de théâtre. Huit heures de spectacle, de quoi effrayer l’amateur le plus aguerri ! Mais qu’il ne s’inquiète pas, il n’y pas de place pour l’ennui dans cette pièce. Vraie logorrhée qui n’a d’autre structure que les mots eux-mêmes et où le terme « biseauté », par association phonique, entraîne le spectateur dans les méandres de l’histoire du bison et de sa propagation sur le globe. De la mythologie antique, à l’histoire de Lilith selon la Kabbale, en passant par Hitchcock, Woody Allen, Superman, Cézanne et Eugène Poubelle (l’inventeur de l’objet du même nom), le discours, sans queue ni tête, ne se met aucune limite. Les différentes associations d’idées, plus ou moins saugrenues, qui permettent l’avancée du propos sont d’un incroyable ressort comique que vient renforcer le choix de thèmes dérisoires. Mais c’est avant tout la diversité du propos qui fait tout l’intérêt et la richesse de la pièce. Calembours, explications scientifiques, réflexions sur la vie, résumés de films se mêlent et s’enchaînent rapidement, gardant le spectateur alerte et l’empêchant de voir les heures défiler. Le savoir, la culture sous toutes ses formes sont au cœur de la pièce, traités de manière légère et avec second degré. On passe d’anecdote en anecdote dans un enchaînement drolatique.

Pur monologue ? Pas vraiment pourtant. Les membres du public se sentent plutôt des interlocuteurs, certes généralement silencieux, auxquels est directement adressé ce tourbillon d’associations libres. « Vous le savez bien », « vous comprenez », « n’est-ce pas ? », autant de phrases qui ponctuent le discours et intègrent les spectateurs à cette parole en action. Mais là ne se limite pas la merveilleuse originalité de cette pièce. Au delà de l’ampleur formidable de cette performance qui ne peut que susciter la plus grande admiration, c’est surtout une expérience théâtrale unique pour le public qui se voit devenir roi : libre d’entrer et de sortir, d’aller et venir à sa guise, d’entrecouper les mots de la pièce par les siens propres, échangés autour d’un verre de vin dans le bar de l’Arsenic. C’est avant tout une nouvelle manière d’être spectateur qui est proposée.

N’étant plus soumis au cadre de la pièce dont il doit habituellement respecter le début et la fin, le spectateur se trouve dans un rapport étrangement égalitaire avec l’acteur : un mode conversationnel, intimiste et détendu. Dans cette salle éclairée il se sait partie d’un groupe dont il sent une réactivité plus grande que dans un cadre plus classique. Des automatismes propres à la conversation le reprennent, il hoche la tête, est pris de l’envie de répondre « oui, oui, tout à fait » : autant de signes d’un lien nouveau qui se crée. Un sentiment de cohésion, une célébration de la vie aussi, sous toutes ses formes et dans ses détails les plus insignifiants. Le small talk peut être passionnant, qui l’eût cru ? Une célébration de l’expérimentation à travers une journée de découvertes, légère et spirituelle.

Les grotesques fantômes du futur

Par Nadia Hachemi

Silencio / de Julien Schmutz et Robert Sandoz / mise en scène Julien Schmutz / par Le Magnifique Théâtre / Equilibre-Nuithonie / du 3 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Guillaume Perret

©Guillaume Perret

Creuser le passé, déterrer les morts pour comprendre son présent et se projeter vers le futur. Silencio est une pièce hantée, remplie de fantômes dansants. Récit bizarre d’une descendance maudite dans lequel la jouissance de la vie et l’horreur de la mort se superposent dans un spectacle d’une drôlerie macabre et grinçante.

Conter. Dire la vie, la mort aussi : tel est le rôle de Silencio, un inquiétant personnage élégamment habillé et coiffé d’un chapeau haut de forme. Narrateur de l’histoire, magicien qui convoque les fantômes pour écouter leurs histoires, Silencio a le visage de la mort. Un homme, Vasco, se retrouve sur son territoire, un cimetière caché au fond d’une forêt de Panama. Sur le point de mourir de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, il est à la recherche de la tombe de sa mère. Pour cela il doit voir défiler l’histoire de sa famille. Véritable poupée russe, l’histoire des ancêtres de Vasco s’enchâsse dans la sienne, pièce de théâtre jouée par des squelettes macabres et riant à gorge déployée sous les yeux du héros.

Tout commence au XVIe siècle avec la première rencontre de ses ancêtres espagnols et indiens Kuna. A travers l’histoire de cette famille particulière c’est dans les méandres des relations entre deux cultures que le spectateur est guidé. Entre les mariages, les morts et les naissances l’intrigue est jalonnée par la construction du canal de Panama et les centaines de cadavres d’ouvriers qu’il a laissés derrière lui. Les occidentaux sont tournés en ridicule et leur histoire est hantée par des milliers de fantômes Kuna, souvenirs de traditions que la famille de Vasco a oubliées. Pans tragiques d’une histoire racontée avec le plus grand humour dans un spectacle où vie et mort se côtoient et s’emmêlent.

Comme dans la tradition du Dia de Muertos mexicaine la mort est inextricablement liée à la vie dont elle est séparée par une moustiquaire métaphorique et poreuse. Régénérescence et décomposition, mort et reproduction se mêlent chez des personnages qui meurent en pleine jouissance. Le décor de cette pièce grotesque allie le macabre à la gaieté grâce à des têtes de morts peintes de couleurs vives et une atmosphère psychédélique, sombre mais transpercée de lumières violentes, jaunes, vertes et violettes. La mort porte les teintes de la vie dans ce spectacle où les scènes du passé sont entrecoupées par des interludes musicaux chantés par la voix rocailleuse de Silencio et dansés par sa troupe de squelettes.

Tragédie du passé oublié, d’une culture partiellement noyée par le canal mais qui ne fait que ressurgir et hanter le protagoniste. Venu exhumer le corps de sa mère afin de pouvoir tester sa moelle osseuse, seul moyen de savoir si son enfant souffrira de la même maladie, Vasco en apprend beaucoup plus. « Il faut savoir d’où l’on vient pour ne pas avoir peur d’où on va » nous dit Silencio. Victime d’une malédiction aussi terrible qu’étrange que des médecins occidentaux ignares ont faussement diagnostiquée, Vasco découvre que l’on ne peut échapper à son futur qui est enraciné dans la vie de nos ancêtres. C’est l’image d’une mystérieuse truie, Aklas, traitée comme un membre de la famille depuis le XVIe siècle qui révèle la clé du passé et du futur du protagoniste. Tout comme Vasco le public a perdu de vue la signification de la mort, comment pourrait-il donc comprendre le rôle de Silencio ?

Si l’homme moderne est torturé par son déracinement qui le coupe de son futur inéluctable, la mort, cette dernière a aussi son fardeau à porter. La fin en queue de poisson révèle au spectateur que la réelle victime n’est pas celle qu’il pensait. Touchant au cœur du problème de la connaissance Silencio laisse le spectateur songeur : aura-t-on les épaules assez larges pour supporter la découverte des secrets de notre passé ?

Le comique du rien

Par Nadia Hachemi

La Cantatrice Chauve / d’Eugène Ionesco / mise en scène Nicolas Steullet / Festival FriScènes / 20 octobre 2015 / plus d’infos

©Julien James Auzan

©Julien James Auzan

Comédie de l’identité et du non-sens de la vie sociale, La Cantatrice Chauve de Ionesco ne rime à rien. La Compagnie Vol de Nuit, une troupe d’amateurs bourrée de talent, en présente une mise en scène qui exploite pleinement toute la drôlerie de cette anti-pièce farcesque.

Un couple très british attend ses amis qui arriveront à l’improviste en échangeant des banalités. Non-sens ? Ne vous en formalisez pas, la pièce n’ira pas en s’éclaircissant ! Les époux, séparés par l’immense journal du mari, se contentent de parler des plats qu’ils ont mangés. Mots vides de sens, lancés à un interlocuteur tout aussi insignifiant. Cette pièce constitue un monde de mots qui ne renvoient plus à rien, perdent de leur épaisseur pour être réduits à leur sonorité. La communication n’est pas possible dans cet univers où toute forme de sens s’écroule dans le vide.

La stérilité des dialogues est tempérée ici par le choix de mettre en scène des acteurs lourdement maquillés pour indiquer des traits de caractère. Les visages peints en blanc, dont les traits sont soulignés par de larges lignes noires, les font ressembler à une troupe de mimes. Masques de poudre qui illustrent parfaitement l’absence d’identité. La bonne se révèle être Sherlock Holmes ; les couples changent de rôle, les hôtes devenant invités et les invités hôtes : le serpent se mord la queue dans une boucle infinie. Dans l’univers de Ionesco, le non-sens commence au cœur même des personnages : leur identité est mise en doute et le spectateur est en position instable. La mise en scène tend ici à dramatiser les multiples retournements de situation de manière plus poussée que le texte ne l’indique.

L’aberration des dialogues étranges est accentuée par le choix de proposer la traduction de certaines tirades en langage des signes. L’actrice-traductrice, forcée d’enfiler des gants de boxe se voit elle aussi incapable de s’exprimer : la langue des gestes qui tente de pallier l’obscurité des mots se trouve elle-même démunie. Le non-sens de chaque tirade est souligné par la diction des acteurs, qui accentuent chaque syllabe. La mise en scène exploite chaque possibilité comique du texte qui, bien que très drôle dans son absurdité est un peu sec. Le jeu des acteurs l’enrichit d’une volonté assumée d’attribuer quelques traits de personnalité élémentaires aux personnages, ce qui accentue leur ridicule. La diction de Lisa Schneider (Mme Smith), tout particulièrement, est extrêmement saccadée, scandée à outrance. Reflet de sa vanité snob d’être l’hôtesse ce soir-là ? Le choix de ce type d’élocution éloigne le spectacle de l’aspect quotidien et banal de l’absurdité du texte original. La pièce perd de son universalité. Moins vertigineuse, elle n’ébranle pas le spectateur en lui montrant l’absence de sens de sa propre vie : mais l’expérience théâtrale n’en est que plus comique. Le choix de mettre en musique certaines scènes permet de révéler avec beaucoup d’humour leur romantisme béat, appuyant encore davantage l’axe comique du texte. L’aspect inquiétant est gommé et le spectateur se trouve face à une pièce d’une extrême drôlerie, pleine de vie et d’entrain.

Le désenchantement adolescent

Par Nadia Hachemi

D’acier / de Silvia Avallone / mise en scène Robert Sandoz / Théâtre du Loup / du 6 au 18 octobre 2015 / plus d’infos

©Guillaume Perret

©Guillaume Perret

Une aciérie qui surplombe la ville, mortelle et pourtant nécessaire. Au large d’une plage insalubre, « Elba », l’île de tous les fantasmes, réceptacle des désirs d’évasion de personnages adolescents. Dans D’acier, la dure réalité se dresse pourtant comme un mur sous les yeux d’un groupe de jeunes désemparés. Le spectateur lui-même ne peut que sentir son ombre glaçante planer au-dessus de lui.

La vie de la jeunesse défavorisée d’une ville industrielle de la Toscane est représentée dans toute sa turbulence et ses illusions. La pièce s’ouvre dans une ambiance légère ; des jeunes filles en maillots de bain courent sur une plage, rapidement rejointes par leurs amis qui jaillissent du public. Anna et Francesca, inséparables amies de 13 ans, forment le centre d’un groupe adolescent. Belles, elles attirent toutes les convoitises et tous les regards. Le culte de la beauté est omniprésent dans l’esprit de ces jeunes gens. « Quand on n’est pas belle, on a déjà envie de mourir à 13 ans », assène Francesca qui rêve de devenir Miss Italie. Une adolescence typique donc, entière, insouciante, qui croit en son futur. « La vie, c’est quand on a 14 ans ». Et le bonheur, le vrai, ce sera pour plus tard, quand on aura quitté cette ville. Conscients de sa désolation, les jeunes qui y naissent ne peuvent pour autant la rejeter trop violemment : « cracher sur elle, c’est cracher sur soi-même ». Derrière les jeux des jeunes filles et les virées en boite de leurs grands frères, l’infortune de l’endroit se fait sentir. Les descriptions de la plage, lieu central de la pièce, parsemée d’ordures et au milieu de laquelle coule un égout, assombrissent dès le début l’atmosphère.

Ces descriptions du décor sont mises en place par la reprise de passages descriptifs tirés directement de l’œuvre originale, et insérés dans un dialogue ou simplement relatés par un personnage chargé temporairement du rôle de narrateur. Ces cadres visuels sont d’ailleurs cruciaux pour la création de l’atmosphère de la pièce qui s’alourdit au fil des minutes.

La voix désincarnée des pères d’Anna et de Francesca, ambiante et omniprésente, suscite une certaine inquiétude chez le spectateur. Le père n’apparaît jamais physiquement sur scène. Seule sa voix, portée par un micro, révèle son existence. C’est une parole violente, autoritaire et patriarcale qui insulte les jeunes filles, dont les rondeurs naissantes la menacent. Ces tirades contrebalancent les jeux de la jeunesse, en donnent un contre-discours et même annoncent la détresse qui se révélera dans son intégralité à la fin.

Des pères et mères adolescents, une certaine débauche sexuelle, la consommation récurrente de drogues, les agressions répétées que subit Francesca de la part de son père, voilà le quotidien sombre de cette jeunesse. Un contenu d’une pesanteur étouffante. Toutefois la mise en scène, créative et pleine d’originalité, allège agréablement la gravité du scénario. Très dynamique, le plateau est toujours en mouvement : les sept acteurs restent continuellement à vue, changeant de rôle, manipulant le décor au fil de l’avancement de l’intrigue. En marge de l’action principale, les personnages restent actifs, et l’on peut suivre les mouvements des « absents », comme ces jeunes filles qui dorment pendant que leurs aînés se défoncent à l’ecstasy. Ces jeux d’acteurs en mouvement constant sont accompagnés de morceaux de musique extrêmement bien choisis, mélangeant des tubes des années soixante à d’autres plus contemporains. Le choix de l’apparition sonore de Led Zeppelin, en particulier, a un effet dynamisant très opportun.

Un spectacle engagé ? La dénonciation d’une situation socio-économique désastreuse ? Assurément. Mais ce spectacle est avant tout un drame de l’adolescence, et de ses espoirs détruits. Le tragique de la pièce est affiché dès le début en lettres monumentales, sur une structure métallique représentant tour à tour une partie de l’usine et des barres de pole dance : « ELBA ». L’île touristique d’en face, dont les personnages peuvent apercevoir les magnifiques plages de sable blanc. Un eldorado dans lequel se projettent tous leurs rêves d’échappatoire. Mais voilà, les belles filles se prostituent au lieu de devenir des stars et Elbe reste un horizon, inatteignable. Des adolescents qui foncent à toute vitesse contre le mur de la réalité, puis qui réalisent que si leurs rêves sont chimériques, il reste les amis pour adoucir leur quotidien. Se terminant par une célébration de l’amitié, D’acier rappelle à notre mémoire l’adolescent que nous étions et nos illusions perdues. Aussi profond que déstabilisant, ce spectacle entraîne dans un flot ininterrompu d’émotions. L’eldorado ne pourrait-il pas se trouver plus proche que nous ne le pensions ?

La cocasserie de l’ennui

Par Nadia Hachemi

Mademoiselle Werner / de Claude Bourgeyx/ mise en scène Yann Mercanton / CPO /du 01 au 04 octobre 2015 / plus d’infos

©Fabian Sbarro

©Fabian Sbarro

Dramatiser le banal, le transfigurer par l’humour et le fantasme pour l’alléger et l’animer : Mademoiselle Werner est une pièce aussi dérangeante que réjouissante dans son extravagance, qui ne peut qu’ébranler le spectateur.

Après avoir mis en scène en 2004 le roman de Claude Bourgeyx Les petites fêlures, Yann Mercanton continue sur la même lancée en s’attelant au deuxième volet de ce texte qui se concentre sur la fille de l’héroïne, Mademoiselle Werner. L’acteur et metteur en scène apparaît en solo, comme le public l’a déjà connu, notamment dans sa mise en scène des Microfictions de Régis Jauffrey. Une heure d’un délicieux spectacle étrange et loufoque s’ensuit. Un homme seul face à son public recrée les ruminations intellectuelles d’une femme au prénom inconnu et qui restera pour tout le spectacle « Mademoiselle Werner ». Une vie rythmée par les visites des voisins pour emprunter du sel et les trajets à l’hypermarché exige un peu d’imagination. Partant de l’infime, le spectateur est mené d’une manière particulièrement efficace dans un monde cocasse où le registre des réclamations d’un supermarché joue le rôle de correspondance amoureuse et où l’église devient le lieu de l’assouvissement de pulsions cleptomanes.

Derrière la drôlerie, la morosité et la tristesse de l’expérience de Mademoiselle Werner se font clairement sentir. Célibataire endurcie, la tête emplie de romans à l’eau de rose, l’héroïne croit apercevoir des amourettes à chaque pallier de son immeuble. Son désir d’avoir « un petit singe », un substitut d’enfant plus vivant qu’une poupée, est aussi pathétique que comique. Reste que le burlesque domine dans cette mise en scène. L’attribution de ce rôle féminin à un homme lourdement maquillé et vêtu d’un tissu, utilisé tour à tour comme jupe, voile ou cape, ne fait qu’en renforcer le comique. Le décor, minimaliste, ne comprend que quelques objets ménagers, présents dans l’unique but d’être utilisés d’une manière plaisante comme support du monologue dont ils illustrent les propos. Des interludes musicaux et dansés des plus loufoques servent le même motif.

La vie se voit dramatisée, et la tension inhérente qui lui appartient, entre la banalité du quotidien et l’aspiration à de grandes choses, forme le noyau central de la pièce et de son ressort comique. Monologue de l’ennui, durant lequel on ne voit pas le temps passer, Mademoiselle Werner est en pleine fuite hors de la réalité à travers le prisme de ses fantasmes et de son imagination. Une pièce douce-amère, donc, qui reprend un thème central de la littérature, le lien entre fiction et réalité, pour montrer avec insistance la vacuité de cette dernière. Dans sa banalité le quotidien cache toujours un soupçon de drôlerie et de bizarrerie qu’il convient de rechercher. Il faudra nous contenter de ce mince espoir pour reprendre le cours de notre quotidien et en dissiper un peu l’ennui, en augmentant sa bizarrerie.