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Il était une fois une thérapie

par Maëlle Andrey

Constellation*Cendrillon / conception et mise en scène Laurent Gachoud / Cie de l’Oranger/ les 7 et 8 mai 2015 / Equilibre-Nuithonie / plus d’infos

© Nuithonie

Imposant une thérapie familiale à Cendrillon, la nouvelle création de Laurent Gachoud et de la compagnie de l’Oranger revisite de façon contemporaine le célèbre conte inscrit dans nos mémoire par Perrault, les frères Grimm et Walt Disney. Elle en propose une lecture inédite, luminescente et poétique.

« Une inspiration, une expiration. Une inspiration, une expiration » répète incessamment une voix off hypnotique alors que le public prend place. Elle l’annonce : ce soir, tout le monde entre en thérapie. Au moyen d’un petit billet portant un code, chaque spectateur doit trouver sa place dans l’espace Nuithonie. Sur le sol de la scène, un immense cadre carré retient de volatiles et légères cendres noires, parsemées de paillettes scintillantes : des étoiles dans l’espace. Autour du cadre, le prince et Cendrillon progressent. Tous deux vêtus de blanc, ils se détachent de ce décor sombre. Le mur de fond est un immense écran, laissant défiler des extraits de Walt Disney. Des phrases s’y inscrivent, comme « chacun mérite sa place » et « chaque chose a sa place ». Une fois tous les spectateurs installés, la thérapie commence. C’est le prince (le dynamique Laurent Gachoud), à la fois magicien, présentateur télé, thérapeute et Dave, qui la mène. Il commence par une théorie tirée de « Wikipédia » (ce nom se projette sur l’écran) concernant les constellations familiales et leur histoire. Il s’agirait de « poser la famille dans l’espace » pour arranger certaines relations, car ascendances et descendances ont un impact sur le destin. Il invite alors huit « constellants » (les comédiens amateurs : Ana Tordera, Alain Bertschy, Marie Gili-Pierre, Charlotte Deschamps, Bérengère Steiblin, Anne-Christine Nicole Della Valle, Sandro Pires, Marian Crole-Rees, Sandra Wicky, Didier Coenegracht, Céline Frochaux et Séverine Zuffrey) à reproduire la constellation familiale de Cendrillon. Cette dernière est l’héroïne parfaite pour ce genre de thérapie : sa mère est morte, son père l’a abandonnée pour une nouvelle femme odieuse, qui donne à Cendrillon deux demi-sœurs détestables. Elle représente la jeune fille exclue, dont la place au sein de la famille recomposée est difficile à trouver. Les cendres qui jonchent le sol rappellent d’ailleurs ce que son nom fait résonner : la jeune femme se définit par l’échec et ne peut renaître…

Le projet du jeune metteur en scène fribourgeois Laurent Gachoud explore « les liens invisibles qui demeurent entre les êtres morts ou vivants, nos ancêtres et nos descendants », car il existe « une force qui sous-tend toute rencontre, toutes relations ». Epaulé par Roberto Fratini Serafide, le dramaturge de Philippe Saire, le metteur en scène souhaite montre que « la vie nous constelle ». Créée en 2004 à Lausanne, la Cie de l’Oranger a pour but de promouvoir des créations, tant théâtrales que musicales ou cinématographiques, en favorisant la collaboration entre artistes professionnels et amateurs. C’est de l’un de ces échanges, lors d’ateliers, qu’est née Constellation* Cendrillon.

Le prince dirige les étoiles que sont les constellants pour mettre en scène la vie de Cendrillon. Le parallèle avec le théâtre, jeu de rôles dans un espace fictif, est explicite. Le positionnement sur scène et les différentes énergies définissent les personnages. Entre personnalités réelles et rôles, les limites s’évaporent : « Je suis… Je sens, je, je… Il était, non… Je, heu, je, nous, tu… J’étais, je serai, je suis… Je suis Cendri… Non, heu, je suis… le Prin… Non plus… ». Cette mise en scène contemporaine joue beaucoup avec les divers montages vidéo (projections de phrases ou de mots sur l’écran, extraits du dessin animé ou gros plans sur les visages), les jeux sonores (musiques variées et bruitages) et les éclairages (entre ombre et lumière). Tous ces éléments, astucieusement combinés, donnent une vraie dynamique à la pièce. Grâce à eux, la thérapie revêt plusieurs facettes : poétique, théorique, … et dérisoire. Parfois, elle devient même inquiétante et très intense : une ambiance très noire, une voix effrayante s’adressant à Cendrillon, ou des habits volants, symboles des membres de la famille.

Ces moments étranges et disparates laisseront certains spectateurs perplexes – ceux qui se sentiront un peu perdus dans cet univers abstrait. Mais en se laissant aller, en respirant « dans le moment présent total » on profitera pleinement de cette thérapie stellaire déjantée et pleine d’humour, les 7 et 8 mai à l’Espace Nuithonie.

Opé-RAT rock

par Maëlle Andrey

de Nicolas Yazgi / mise en scène Julie Burnier et Frédéric Ozier / du 22 avril au 10 mai 2015 / Petit Théâtre de Lausanne / plus d’infos

© Sylvain Chabloz

© Sylvain Chabloz

C’est « interpellée par l’injustice et la cruauté de la légende ancestrale du Joueur de flûte de Hamelin » que la compagnie vaudoise Pied de Biche choisit de se servir du fort potentiel de réinterprétation du mythe, en le transformant en un extraordinaire conte musical.

Les cloches d’Hamelin sonnent. Plusieurs petites maisons « distordues » (aux allures de peintures cubistes) forment la ville. Les habitants de ce patelin allemand symbolisent, sans équivoque, la face sombre de notre société actuelle : violente, injuste, à la constante recherche du simple et pur profit. Conçue comme une « parodie du pouvoir » centralisé, cette société g-RAT-vite autour de « son Opulence », « sa Boursouflure », « son Doigt d’honneur », Monsieur le bourgmestre. Tout semble se passer pour le mieux dans cette petite ville, lorsqu’un beau jour, un fléau fait son apparition : des RATS ! Ces derniers, qui s’attaquent aux moulins, aux caves et commerces et même à l’Eglise, ne sont « pas que quelques… mais plusieurs quelques ». Les habitants, affolés, se rassemblent sur la place du village pour crier leur mécontentement en chantant en chœur « c’est l’invasion, c’est la marée de rats, là et là et là et là… les revoilà ! »

Il faut donc trouver une solution au plus vite, car même le plus éminent professeur, un savant « abruti à lunettes » n’en voit aucune. Preuve que les scientifiques n’ont pas toujours raison : dans cette fable, c’est plutôt l’Art et la puissance de la musique qui trouveront la solution : l’é-RAT-dication. Apparaissant comme un envoyé du Ciel, tel un sauveur, le « super héros rock » qu’est le joueur de flûte fait une promesse : « pas un il ne reste-RAT ». Les habitants d’Hamelin n’en doutent pas, vu la richesse de son curriculum vitae : après qu’il a dompté Lucifer, noyé Cerbère ou encore vendu Nessie à un zoo du Tennessee, nettoyer la ville de son fléau ne devrait pas être une tâche insurmontable. Le musicien tient sa parole et parvient, à l’aide de sa fascinante musique, à dompter la colonie de rats. Envoûtée, elle le suit, sort de la ville, et finit noyée dans la rivière. Mais là, on le sait, n’est pas la fin de l’histoire. Le joueur de flûte, qui incarne ici un « agent symbolique » entre deux mondes (« d’un monde stérile à un monde où la vie renaît sur d’autres bases »), revient au village réclamer sa récompense : il n’en aura pas et, comme promis, se venge-RAT…

« C’est des vrais gens, eux ? » demande une petite fille assise sur les bancs du Petit Théâtre, à sa maman. Le mélange entre manipulation de marionnettes (scénographie des marionnettes de Christophe Kiss), jeu de comédiens (Julie Burnier, François Karlen, Cédric Leproust, Frédéric Ozier et Selvi Purro), chants, musiques (composition musicale de Yves Ali Zahno) et mini-chorégraphies est parfait. Les décors, les jeux de lumières et la musique (entre orchestrations, rock, blues et fanfares), qui est centrale, donnent à cette histoire une empreinte féérique (bien que parfois apocalyptique) et magique. « A travers cette fable, nous traitons de la revanche de l’imaginaire sur l’homme de calcul, de l’art sur le capital » déclare la Cie Pied de Biche, qui a déjà adapté d’autres contes tels que Le Vaillant petit Tailleur (2007), Pinocchio (2011), Si seulement je pouvais avoir peur ! (2011). Cette compagnie est un collectif de cinq personnes, visant un « théâtre populaire », dont le travail (tant à destination des adultes que des enfants) naît dans des « laboratoires créatifs » (des ateliers, réflexions, partage d’idées). Les deux metteurs en scène, Julie Burnier et Frédéric Ozier, poursuivent leur collaboration dans Le Dératiseur de Hamelin, après leurs deux spectacles de 2013 (Enquête Magnetique et Il Va Vous Arriver Quelque chose…). Créé et présenté comme un monde fascinant pour les enfants, ce spectacle aborde tout de même des thèmes profonds et philosophiques de la vie : enfance, art et civilisation, pouvoir, injustice, inégalité, vengeance, mort. Le tout dans un savoureux mélange hétéroclite entre le terreau originel de la fable et des facettes plus rock’n’roll ; où le poste radio rétro côtoie l’aspirine et la « guitare électrique », dans un décor du XIIIe siècle.

Cette mise en scène déjantée, rock’n’roll et poétique, pousse indéniablement petits (dès 7 ans) et grands à la réflexion. Un fabuleux moment, hors du temps, où chacun de nous sourit (ou -RAT !), à vivre absolument au Petit Théâtre de Lausanne, jusqu’au 10 mai prochain.

Donner sa langue au chat

par Maëlle Andrey

Le Chat du Rabbin / d’après la bande dessinée de Joann Sfar / mise en scène Sarah Marcuse / du 19 au 22 mars 2015 / Grange de Dorigny / plus d’infos / en tournée jusqu’au 18 juin 2015

© Dominique Vallès

© Dominique Vallès

La Compagnie La Fourmilière propose en ce moment une douce fable philosophique, humoristique et musicale adaptée de la célèbre bande dessinée Le Chat du Rabbin de Joann Sfar (première édition en 2002), déjà transposée au cinéma en long métrage d’animation par l’auteur et Antoine Delesvaux en 2011. La mise en scène colorée et épicée de Sarah Marcuse réveille tous les sens et pousse à la réflexion, à l’ouverture d’esprit et à la tolérance.

Dans le plus grand noir du Théâtre de la Grange de Dorigny retentit une musique orientale. Une faible lumière, qui croît peu à peu, laisse apparaître les sept personnages. La caravane d’hommes chargés d’objets divers pénètre sur la scène couverte de tapis orientaux. Ils prennent soudain conscience de la présence d’un public : le rythme musical s’accélère et les comédiens s’activent. L’effervescence des rues d’Alger se fait ressentir.

La configuration des six tapis décorant le sol et le placement des multiples personnages forment des séparations symboliques entre trois espaces, évoquant indéniablement les cases de l’œuvre de Sfar. A gauche : un groupe de trois remarquables musiciens orientaux (Ben Vicq, Guillaume Lagger, Marc Berman), accompagné d’un rabbin, qui n’est autre que le rabbin du rabbin (Pascal Berney). Au centre : une jeune femme aux cheveux bruns, bouclés, vêtue de rouge. C’est la fille du grand rabbin, Zlabya (Mounya Boudiaf). Elle concocte dans sa petite cuisine un plat mijoté, dont les effluves parfument la salle, transportant encore davantage le public en Afrique du Nord. A droite : un homme d’un certain âge, barbe noire parsemée de gris, assis derrière une table en bois soutenant la Torah ; devant lui, un amusant matou gris : c’est le Rabbin (Jacques Maeder) et son fabuleux chat (Xavier Loïra).

Le chat du Rabbin a trouvé l’usage de la parole depuis qu’il a avalé le perroquet de son maître. Et ce chat-là n’a pas la langue dans sa poche. Il compte bien prendre position, donner son avis, et soulever les problèmes et questions qui surgissent face à tous les dogmatismes. Le trouvant bien insolent et impertinent, le Rabbin décide d’instruire ce malicieux félin qui affirme « être un chat juif et vouloir faire sa Bar Mitzvah ». Les touchants et profonds échanges entre le chat et son maître permettent d’accéder avec humour et légèreté à la culture juive séfarade algérienne des années 1930.

La metteure en scène Sarah Marcuse (qui a de nombreuses cordes à son arc : elle est aussi comédienne, auteur et interprète) fonde en 2002 la Compagnie La Fourmilière dans le « but de produire et diffuser la création culturelle dans les domaines du Théâtre, de la Musique et du Cinéma avec toutefois un objectif bien précis : promouvoir une vision positive du monde, une fenêtre d’espoir ». Ce qu’elle parvient à faire à merveille avec cette douce adaptation du Chat du Rabbin, prônant l’ouverture d’esprit, la remise en question et la paix par la compréhension de l’autre.

Sarah et Xénia Marcuse (responsable de l’univers visuel) parviennent, dans cette mise en scène, à garder un graphisme très proche de celui de la bande dessinée originale (colorisée par Brigitte Findakly). On retrouve le célèbre chat gris, avec son long museau, ses longues oreilles dressées sur la tête, et ses yeux jaunes ; la jeune Zlebya avec son abondante chevelure brune et son vêtement rouge, etc. Sous une lumière chaude et tamisée, l’ambiance et les multiples scènes aux cadrages divers (gros plan, plan général) renvoient pourtant, plus qu’à la bande dessinée, au septième art. Tous les sens sont mis en exergue, dans une illusion plus complète que celle du cinéma, ajoutant des odeurs et permettant, tout comme la BD, de visualiser plusieurs cases dans un même espace. L’envoûtante musique et l’excellent jeu des sept comédiens (notons la remarquable gestuelle féline de Xavier Loïra) permettent au public de se sentir véritablement transporté en Algérie, dès les premières secondes de la représentation.

Un voyage visuel, musical et olfactif, pour un peu plus de tolérance, pour tout public dès 10 ans, à faire absolument jusqu’au 22 mars à la Grande de Dorigny, les 26 et 27 mars au Théâtre du Pommier de Neuchâtel, le 7 avril au Nouveau Théâtre Beaulieu de St-Etienne (F) et du 9 au 18 juin au Théâtre Alchimic de Genève.

Se nourrir de théâtre

par Maëlle Andrey

Röstigraben / d’Antoine Jaccoud et Guy Krneta / mise en scène Nicolas Rossier / du 17 au 19 mars 2015 / Equilibre-Nuithonie / plus d’infos / en tournée jusqu’au 31 mai 2015

© Nuithonie

© Nuithonie

Après le succès de sa première saison en 2014, le Midi théâtre ! revient avec un menu alléchant. La recette est simple : trouvez un théâtre attaché à un restaurant, placez-y de bons comédiens et parsemez-y un public réceptif, ajoutez une pointe de convivialité, un brin de comédie, une pincée d’humour. Laissez mijoter. Servez le tout sur un lit de rösti. Vous obtiendrez indéniablement un plat original et savoureux, à déguster immédiatement.

L’association romande Midi Théâtre !, constituée de plusieurs théâtres partenaires, a pour but « d’ouvrir les lieux en journée en proposant un nouveau rendez-vous théâtral et convivial ». Le public, enjoué et curieux de vivre cette expérience hors du commun, prend peu à peu place dans le restaurant du Souffleur, foyer de l’Espace Nuithonie. La table est mise. A l’extrémité des rangées de chaises, couverts et assiettes se tient une petite scène grise et noire. Trois marches d’escalier mènent dans cet intérieur minimaliste, surplombé par une lampe ronde, blanche, très design. Une grande porte blanche au cadre rouge sépare la scène en deux : la voilà cette barrière symbolique de Rösti !

Une femme brune, coupe au bol, lunettes rouges, robe colorée et souliers rouges monte sur scène. Elle y dépose, dans un coin, une micro radio jaune de laquelle émane une entraînante musique Schlager : le ton est donné. Daisy Golay (la pétillante Geneviève Pasquier), tout en faisant le ménage, chante à tue-tête (prenant le désodorisant pour un micro). Elle n’entend pas la sonnette de l’homme qui vient d’arriver à sa porte. Un homme d’un certain âge, vêtu d’un costume brun-beige, chargé de valises : Niklaus Fischer (Niklaus Talman), venu tout droit de Bâle afin de réaliser son stage annuel (rendu obligatoire par le Conseil fédéral dans le but de renforcer la cohésion nationale) dans une autre région linguistique. Coincé, strict, désorienté, il est immédiatement noyé sous le flot de paroles en français de son extravagante hôtesse Daisy. Jugeant qu’elle parle « trop vite » et « mal », Niklaus avoue « Ich verstehe sie nicht ».

« Sprache ist auch Kommunikation, n’est-ce pas ? » questionne « Niki », qui travaille justement dans le domaine de la communication. Dans cette comédie en deux actes, pour deux personnages et deux langues, c’est le problème des barrières qu’érigent les langues qui est au centre. Le metteur en scène Nicolas Rossier a passé commande d’un texte traitant de ce fameux Röstigraben à Antoine Jaccoud (auteur de la pièce bilingue Chambre d’amis, jouée au Théâtre des Osses en février dernier) et Guy Krneta. Tous ensemble ils ont inventé « cette rencontre surréaliste et se sont délectés à soulever les clichés véhiculés de part et d’autre de la frontière linguistique nationale ».

Un homme. Une femme. Un timide. Une extravertie. Daisy boit les paroles « chantantes » de Niklaus. Elle n’y comprend rien. Niklaus tente de saisir des bribes du discours débité par la « mitraillette-verbale » qu’est Daisy. Il n’y parvient pas. Leurs monologues français-allemand se succèdent, se confrontent, se superposent.

« Nous parlions peut-être la même langue, nous, Helvètes, avant que Dieu nous punisse avec nos dialectes » avance-t-elle. Chacun de nous peut se retrouver dans ces personnages volontairement caricaturaux des « suisses romands et alémaniques moyens », remarquablement interprétés par les deux comédiens. Les rires francs du public, qui ponctuent incessamment la courte pièce, le prouvent.

Un menu aux multiples saveurs à déguster jusqu’au 19 mars au Théâtre Nuithonie de Fribourg, le 20 mars au Théâtre de Valère à Sion, le 24 mars au Théâtre Benno Besson, le 25 mars aux Spectacles français de Bienne, le 26 mars au Théâtre du Grütli, le 27 mars au Reflet-Théâtre de Vevey et le 31 mars au Théâtre St-Georges de Delémont, puis les dimanches 24 et 31 mai au Théâtre des Osses, dans le cadre du Festival « Le Printemps des compagnies ».

Jadis raconte

par Maëlle Andrey

Jadis / d’Emmanuel Dorand / mise en scène Hassane Kassi Kouyaté / du 11 au 15 mars 2015 / Equilibre-Nuithonie / plus d’infos

© Nuithonie

« Jadis c’est qui ? Ben… Jadis, c’est moi. Jadis raconte. Jadis interprète les légendes de la mythologie antique » annonce Emmanuel Dorand, avec sa belle voix de conteur. Jadis c’est un personnage, mais c’est aussi ce merveilleux monologue intimiste, captivant et intemporel qui se joue en ce moment au Théâtre de Nuithonie, à Villars-sur-Glâne.

Dans l’étroite salle d’exposition de l’Espace Nuithonie, où une petite vingtaine de spectateurs prend place, l’ambiance est inévitablement intime.
Un énorme tas de terre remplit quasiment tout l’espace de la scène. D’entre les deux troncs qui dépassent de la masse brune, sort une main. Puis un bras. Un dos. Une tête. Plus qu’une tête. Un visage rond, familier, immédiatement attachant. Emmanuel Dorand est Jadis, un humble conteur, vêtu sobrement de beige. Il sort des entrailles de la Terre, « Mère universelle », pour faire renaître, le temps d’un monologue, les mythes et légendes, les monstres et dieux, les créatures et héros de la mythologie gréco-romaine. De ce terreau fertile, le comédien fait pousser Vénus, Apollon, Pégase, Ulysse, les neuf Muses, les Sirènes, Circé, les Titans, Orphée, les cyclopes, Narcisse (et tant d’autres) qu’il arrose de paroles et éclaire d’émotions, afin de leur permettre d’ancrer solidement leurs racines jusqu’aux profondeurs infernales et de s’élancer vers le ciel, dépassant l’Olympe.

Le jeune comédien, né à Calcutta en 1979 et arrivé durant son enfance en Suisse, a été formé par Gisèle Sallin, au Théâtre des Osses de Fribourg, et a notamment collaboré avec Ariane Mnouchkine. C’est en jouant le rôle d’Achille, célèbre héros de la guerre de Troie, dans Une Iliade de René Zahnd (jouée en France et au Burkina Faso), que l’envie de faire de la mythologie antique un « conte-monologue » est née. Pour ce faire, c’est vers Hassane Kassi Kouyaté (metteur en scène de ce même spectacle Une Iliade) que le comédien (également assistant metteur en scène, acteur, directeur de casting pour le théâtre, le cinéma et la télévision) se tourne, sans hésiter. Metteur en scène et comédien africain très actif sur les scènes suisses et françaises (on se souvient par exemple de Kouta joué à Vidy l’an dernier), directeur artistique de la Compagnie parisienne Deux Temps Trois Mouvements, Kouyaté s’est volontiers prêté au jeu du fribourgeois. De leur riche collaboration et formidable amitié et entente (ils disent eux-mêmes se sentir « sur la même longueur d’ondes ») éclot un solo touchant, prenant, passionnant.

Tels des enfants, attentifs, écoutant une histoire, les spectateurs sont attachés aux lèvres du comédien, pris aux tripes. Les sons et jeux de lumières viennent accentuer le côté émotionnel. Bercé, transporté, emporté par le flot des mots et par la voix enchanteresse (comme celles des mythiques sirènes) de Jadis, le public est hors du temps. Le regard du comédien est percutant. La diction précise et maîtrisée. Les mots chantants, vivants… De cette lourde terre brune jaillissent des histoires colorées, des personnages pétillants et légers qui planent sur le plateau, portés et dirigés par le jeu d’Emmanuel Dorand.

« Jadis c’est qui ? » Ben… Jadis c’est tout simplement une odyssée magique, poétique et intemporelle à vivre jusqu’au 15 mars à l’Espace Nuithonie.

Le Roi Lear a un gros nez rouge

par Maëlle Andrey

Les Clowns / texte et mise en scène François Cervantes / du 13 au 15 mars 2015 / Grange de Dorigny / plus d’infos

© Raynaud de Lage

© Raynaud de Lage

La Compagnie L’Entreprise, venue tout droit de Marseille, cherche « un langage théâtral qui traverse les frontières et parle directement aux spectateurs ». Dans Les Clowns, Arletti, Zig et Le Boudu jouent au Roi Lear. Un savoureux mélange qui jongle entre la « haute culture littéraire » de Shakespeare et la culture populaire à laquelle appartient traditionnellement le clown. Le texte et la mise en scène balancent entre sérieux (s’il en reste) et comique, avec une grande poésie.

Plic. Ploc. Plic. De grosses gouttes tombent une à une, dans le silence envoûtant de la Grange de Dorigny : nous sommes dans une grotte. Une douche de lumière fait apparaître peu à peu l’habitant de ces lieux sombres : Le Boudu (Bonaventure Gacon). Cheveux et barbe en bataille, yeux peints de blanc et noir, nez rouge et vêtements débraillés, il est accoudé à une table en bois massif, seul. Soudain, il reçoit la visite de son amie Arletti (Catherine Germain). Entre les deux personnages s’engage un dialogue verbal et corporel. Ils se caressent, se taquinent, entreprennent un jeu de mains et éclatent de rire. Un fou rire. « Je ne sais pas quoi faire d’autre que de rire tout le temps bêtement comme ça » avance Le Boudu, avouant ainsi que la condition des clowns n’est pas évidente : vivant reclus et exclus de la société, ils s’ennuient…Un troisième, Zig (Dominique Chevallier), fait son apparition dans l’antre du Boudu. Arletti est artiste, poète, malicieuse ; Le Boudu est rustre, râleur, violent et « mange des petites filles » afin qu’elles demeurent petites ; Zig est sensible, timide, maladroit. A eux trois, ils incarnent l’entière palette des personnalités existantes.

Après avoir bu un verre et dansé dans la grotte, ils décident de se rendre en ville : ils atterrissent par mégarde sur les planches d’un théâtre. « J’adore les théâtres » s’extasie Arletti, très à l’aise devant le public, nombreux, de la Grange. Zig et le Boudu semblent moins dans leur élément. Pétrifiés, ils ne connaissent pas ce milieu, auquel Arletti les initie bien vite: « Faudrait qu’on leur joue quelque chose », « là ils écoutent rien ». Mais que jouer quand on est clown ? Rapidement, elle tombe sur le texte de la célèbre tragédie en cinq actes du Roi Lear par le « grand » William Shakespeare et décide de la mettre en scène et de la jouer, avec l’aide de ses deux amis et des régisseurs…

L’auteur et metteur en scène François Cervantes, qui a créé la Compagnie l’Entreprise en 1985 à Marseille, note que « le clown, mi-ange mi-bête, s’enivre d’arriver sur terre, dans la chair de l’homme. La relation au monde et la relation à l’autre, tout est à écrire, à inventer ». Dans Les Clowns, la rencontre entre ces trois personnages est primordiale. Le statut des clowns est particulier : ils n’existent que sur la scène (et au cirque), sans avoir de référent dans le monde réel : le clown est déjà un personnage. Dans ce spectacle, on trouve une mise en abyme du rôle et du théâtre : le comédien est un clown, qui lui-même incarne le Roi ou une princesse. Les trois amis sont alors Arletti, Zig et Le Boudu mais également le Roi shakespearien et ses deux filles. Les limites entre la scène, la pièce de Shakespeare et celle de Cervantes sont brouillées, avec beaucoup d’humour et de poésie : « Tu n’es plus ma fille, tu es Zig, je t’ai reconnu ! » lance ainsi Arletti, le Roi-clown. L’exceptionnel jeu des trois comédiens est aussi à relever : gestuelle précise et pantomime, voix et intonations minutieusement travaillées, chutes, coups, caresses, mimiques… Tout est maîtrisé à la perfection, dans le moindre détail. Les musiques, les accessoires et les décors (comme le château bâti en quelques secondes à l’aide d’une trentaine de cartons) agissent en toute simplicité, mais avec une grande efficacité.

Un très bon moment de rire et de poésie, mélangeant la tradition dramatique et l’art du cirque, pour grands enfants, à partager jusqu’au 15 mars au Théâtre de la Grange de Dorigny.

Sous le vernis

par Maëlle Andrey

Vernissage / de Václav Havel / mise en scène Matthias Urban / du 26 février au 7 mars 2015 / Grange de Dorigny / en tournée jusqu’au 28 mars 2015

© Fabrice Ducrest

© Fabrice Ducrest

Avec une mise en scène contemporaine de la comédie en un unique acte Vernissage de Václav Havel, le metteur en scène lausannois Matthias Urban et trois remarquables comédiens réactualisent le texte avec intelligence, poésie et délicatesse. La question de l’homme, du changement perpétuel et des apparences, souvent trompeuses, est soulevée. Sous un vernis laqué, clinquant et pourtant craquelé.

Vernissage est la troisième et dernière pièce d’un triptyque (avec Audience et Pétition), composé entre 1975 et 1978 par le chef d’Etat, dissident politique et dramaturge tchèque Václav Havel. Dans ces trois pièces, l’auteur, très influencé par Beckett et Pinter, donne naissance à un personnage dans lequel il voit son double imaginaire : Ferdinand Vanek.
Dans Vernissage, ce dernier est reçu chez un couple d’amis, Michael et Véra, afin d’inaugurer et fêter leur nouvelle décoration d’intérieur…

Le public du Théâtre de la Grange de Dorigny découvre, avant Ferdinand (François Florey), l’intérieur en demi-cercle blanc, sobre, épuré du couple. Les parois sont des barreaux verticaux blancs et mobiles. Véra (Valérie Liengme) et Michael (Yves Jenny), chacun dans une douche de lumière, exécutent avec une grande application leurs exercices de yoga. Tous deux, vêtus de couleurs criardes, semblent posés, sûrs d’eux. Leurs mouvements sont distincts et séparés, avant de devenir communs et identiques : une harmonie apparente règne au sein du couple. Dans cette cage, légère comme une bulle, tout est blanc, brillant, éblouissant : ça en jette.
Fiers de mettre en avant leur « bon goût » et leurs nombreuses acquisitions (divers objets et œuvres, métaphorisés par les spectateurs), Michael et Véra accueillent Ferdinand. Enfermés dans leur prison dorée, certains de maîtriser le monde qui les entoure, les deux amoureux affirment qu’un « homme ressemble à son gîte ». En effet, l’« intérieur » est polysémique : c’est l’habitat, mais aussi la personnalité. Pourtant, dans cette pièce, l’intérieur clinquant des amoureux ne reflète aucune « profondeur ». Il symbolise en réalité l’extérieur, la vitrine, l’apparence des locataires, qui se sont construit une identité sociale qui ne cesse d’évoluer…
La musique, émanant d’un juke-box high-tech blanc qui remplace la pendule à musique rococo du texte original, rythme la pièce comme une chanson : un refrain de musiques ramenées de Suisse par Michael et des couplets faits de petites scènes. A chaque nouvelle saynète, le couple se transforme et progresse : changements de vêtements, de coupes de cheveux (tantôt attachés, tantôt sur les épaules), de manières d’être… d’apparences.

Dès son entrée chez ses amis, Ferdinand, qui est le seul à vraiment rester lui-même, est pris au piège de cette cage, dont l’effet d’enfermement est accentué par les astucieux jeux de lumière. Cet espace brillant est parfois ouvert sur l’extérieur : Véra et Michael en sortent aisément. En franchissant les barreaux, atteignant alors le sol noir (en contraste avec la blancheur pure du sol de la « bulle ») de l’arrière-scène, les deux protagonistes quittent également leurs apparences pour n’être qu’eux-mêmes : une femme et un homme irrités, vexés, sensibles. Pour Ferdinand la cage est infranchissable. Prisonnier des idéaux et convictions de ses hôtes, il est contraint de se voir asséner des leçons de morale. Michael et Véra se donnent comme modèle de perfection. Ils se complimentent. Se vantent. Se comparent. Entre monstration, démonstration et exhibition, ils « enseignent » à leur invité la vie de couple et de famille, la vie sexuelle, les divertissements, la santé, la nourriture, la profession idéale… La tension monte et tient le spectateur en haleine. L’excellent jeu des trois comédiens de la Compagnie générale de théâtre (fondée en 2006) sublime la mise en scène symbolique, dynamique et truffée d’humour de Matthias Urban, comédien présent aussi bien dans le monde théâtral qu’au cinéma et à la télévision.

« Nous te voulons du bien », « on t’aime énormément », « tu es notre meilleur ami » : paroles répétées à plusieurs reprises, qui sonnent de plus en plus faux. Peu à peu les apparences s’estompent : les personnages de cire deviennent humains. Les caractères refont surface. Le vernis, si lisse et brillant, se craquèle, jusqu’à éclater. Véra, véritable « poupée Barbie », sophistiquée, stéréotypée, qui symbolise le mieux la superficialité des apparences, est détruite. « Tu ne peux pas nous laisser », « que veux-tu qu’on fasse sans toi ? » demande-t-elle à Ferdinand, avouant ainsi que son couple n’existe vraiment que par le regard (admiratif si possible) d’une tierce personne…

Méfiez-vous des apparences, mais rendez-vous chez Véra et Michael, pour le vernissage de leur décoration d’intérieur, au Théâtre de La Grange de Dorigny jusqu’au 7 mars ; du 10 au 22 mars au Théâtre des Osses à Givisiez et du 26 au 28 mars au Petithéâtre de Sion.

Une chèvre exotique

par Maëlle Andrey

Monsieur, Blanchette et le Loup / d’après Alphonse Daudet / texte et mise en scène José Pliya / du 4 au 15 mars 2015 / Petit Théâtre de Lausanne / plus d’infos

© Danielle Vendé

© Danielle Vendé

« Dans le paradis qu’a été mon enfance, La chèvre de Monsieur Seguin a été la première histoire qui m’a fait toucher du doigt, inconsciemment, confusément, le sens du tragique… » : José Pliya, auteur et metteur en scène de Monsieur, Blanchette et le Loup revisite avec humour, délicatesse, poésie et profondeur la célèbre nouvelle d’Alphonse Daudet, en y faisant surgir tout à la fois les aspects tragiques et profondément humains.

Monsieur (Ricky Tribord) est un éleveur, possédant de nombreuses terres. Son rêve le plus cher est de vivre heureux, entouré de ses chèvres bien-aimées. Mais tout n’est pas si simple pour Monsieur qui a, dans son proche voisinage, un rival très séduisant : le Loup (Éric Delor).
Le soleil tape, haut dans le ciel. Allongé sur une chaise longue en bois, le Loup, avec son look de rockeur (lunettes de soleil, marcel transparent, pantalon et bottes de cuir posées à côté de lui, chapeau de cow-boy pendu à la chaise), fait bronzette.

Chaque jour, Monsieur, souriant, sympathique et plein de bonnes manières, constate avec désespoir qu’une nouvelle de ses biquettes a quitté son élevage et accoure l’annoncer à son voisin le Loup. Ce dernier le rassure à chaque visite, tout en caressant son ventre bien arrondi : les fugueuses sont bien « ici, chez lui ».
Les jours passant, le nombre de chèvres de Monsieur diminuant, la tension entre les deux voisins monte : Loup devient de plus en plus irrité et agressif ; Monsieur, répétant toujours la même rengaine, est de moins en moins patient et jovial. Le « prédateur sédentarisé » se plaint à son voisin de n’avoir même plus besoin de chasser, car les chèvres, séduites et attirées par les mauvais garçons, viennent d’elles-mêmes se jeter dans sa gueule.
Un coup de fusil retentit : les relations de voisinage ont changé. Désormais, Monsieur ne se laissera plus faire. Ne possédant plus qu’une seule et dernière chèvre, ramenée d’une contrée exotique, Blanchette (la sublime Karine Pédurand), Monsieur décide de lui faire croire qu’elle est une vache, afin qu’elle ne passe pas sous les griffes du prédateur. Blanchette, seule et barricadée, s’ennuie et devient folle (elle propose alors une chorégraphie digne d’un spectacle de danse contemporaine) dans son enclos, délimité sur la scène par une douche de lumière.

Littéralement, la chèvre qui se croit vache s’arrache les cheveux : ôtant sa perruque blanche et ses faux cils blancs, se libérant de ses attributs, Blanchette devient vraiment elle-même, chèvre. Vexée par le mensonge de Monsieur, qui est un personnage lâche, peureux et menteur ; poussée par une grande envie de liberté et par le charisme du gentleman Loup, elle décide de vivre sa vraie vie de chèvre… quitte à se laisser tenter par le Loup…
José Pliya, qui se considère comme un auteur « post-racialiste », est né en 1966 au Bénin. En 2003, il se voit récompensé du Prix du jeune théâtre André Roussin de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre. Auteur de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre connues sur les cinq continents, Directeur de l’Artchipel, Scène Nationale de la Guadeloupe depuis 2005, il crée, en janvier 2011, son premier texte pour les enfants Mon Petit Poucet, œuvre conçue en diptyque avec Monsieur, Blanchette et le Loup.

Cette réécriture de La chèvre de Monsieur Seguin et sa mise en scène novatrice sont abordées par José Pliya comme un défi, celui de faire résonner aujourd’hui les contes qui l’avaient touché dans son enfance et faire passer un « message camusien » aux enfants et notamment à ses deux filles : chacun est maître son destin. A côté d’une lecture enfantine de ce conte coloré, un message plus profond peut être décelé dans une lecture « coloniale » du texte : entre possession, soumission, partage de territoires. L’auteur perçoit en Monsieur, qu’il a inventé en s’inspirant du protagoniste des Soleils des indépendances de Ahmadou Kourouma, « des résonances avec la culture des Peuls » (notamment dans sa relation avec Blanchette, qu’il considère comme sa vache). De plus, Blanchette fait retentir « des échos de la relation complexe que les Antilles françaises entretiennent avec la métropole ». La question du territoire est également soulevée : Monsieur est un riche propriétaire de biens et de terres ; Blanchette est enfermée dans un espace sécurisé et minuscule ; le Loup ne vit plus en meute et s’est sédentarisé, etc.

« Monsieur, Blanchette et le Loup » : le titre annonce un trio, mais la mise en scène expose toujours des couples : Monsieur et le Loup. Monsieur et Blanchette. Blanchette et le Loup. Plusieurs saynètes de duo se succèdent, laissant le tiers dehors. Notons une esthétique et une recherche graphique remarquables, entre chorégraphies parfaites, subtils jeux de lumière et plateau blanc donnant de l’éclat aux peaux colorées des trois magnifiques et charismatiques comédiens. Le jeu très expressif de Karine Pédurand, Éric Delor et Ricky Tribord, qui travaillent minutieusement les intonations, les voix, les gestes, amènent indéniablement au texte de José Pliya une fraîcheur et une belle profondeur.

Un magnifique conte plein de couleurs chaudes pour petits (dès 7 ans) et grands, à découvrir au Petit Théâtre de Lausanne jusqu’au 15 mars prochain.

Zweisprachige amitié

par Maëlle Andrey

Chambre d’Amis / d’Antoine Jaccoud / par les Cies Selma 95 (CH) et Futur 3 (D) / du 10 février au 1er mars 2015 / Théâtres des Osses / plus d’infos / en tournée jusqu’au 26 avril 2015

© Meyer (Les Osses)

© Meyer (Les Osses)

« Les amis sont rares et précieux » avance Thomas, l’un des quatre personnages, citant Aristote. Chambre d’Amis est un projet original, bilingue franco-allemand, traitant de la grande et complexe question de l’amitié. La pièce, dont le texte a été écrit pour l’occasion par Antoine Jaccoud, est elle-même née d’une véritable amitié entre la comédienne suisse Françoise Boillat et le comédien allemand Stefan H. Kraft. Créée en Allemagne en novembre 2014, elle est le fruit d’une belle collaboration entre la compagnie colognaise Futur 3 et la compagnie vaudoise Selma 35.

Être ami. Avoir des amis. Mais à quel prix ? Qu’est-ce que l’amitié ? Est-elle essentielle dans nos vies ?
A son entrée dans la salle des Osses, le public prend place sur des chaises disposées en cercle, proches de tables basses, sur la scène. De nombreuses lampes suspendues éclairent intimement la salle. Les quatre comédiens, deux Suisses romands et deux Allemands, accueillent les spectateurs. Ils les installent, dans une ambiance familiale. Amicalement, ils leur offrent un verre de « Wein der Mosel ». Tout le monde est donc convié chez Petra (Rebecca Madita Hundt) et Thomas (Stefan H. Kraft), deux Allemands vivant à Cologne. Ce couple reçoit pour le week-end Anne-Lise (Françoise Boillat) et Jean-Pierre (Vincent Fontannaz), deux amoureux suisses romands. Les retrouvailles entre Thomas et Anne-Lise, deux vieux amis qui ne se sont pas revus depuis de longues années sont chaleureuses. A côté d’eux, Jean-Pierre et Petra sont mal à l’aise, ne se connaissant pas et ne parlant pas la même langue.

« Santé ! », « Prost ! » : le spectacle commence autour d’un grand verre de l’amitié, entre comédiens et spectateurs, en position de voyeurs. Très vite un malaise envahit la salle : le climat est lourd, pesant. Que raconter ? Que se dire ? Que partager ? Que faire ? Tout le monde souhaite que ce séjour se passe bien, mais difficile quand on ne se connaît pas… et que les divergences linguistiques accentuent les « différences ». Les multiples « Alors ? Alors ? » tentent de faire prendre la discussion… En vain. La langue est vite perçue comme un handicap, une barrière qui rend le dialogue quasi impossible, en tout cas délicat : malentendus, jeux sur le bilinguisme et les subtilités de chacune des langues et des traductions parfois ambiguës, absurdité de certaines situations où, pour se faire comprendre, on se répète, on en arrive même à mimer… Chacun, en prenant sur lui, se cache derrière un masque, derrière des mots pour donner une bonne image de lui. Et oui, après tout, tout le monde est ami ! Parler pour meubler. Parler pour ne rien dire. On se regarde. On se sourit mièvrement. Chacun de nous se revoit dans ces moments vécus, où le silence, lourd, pousse à le combler par des échanges d’une absurde profondeur… Pourtant, l’amitié, la vraie, ne se passe-t-elle pas de paroles ?

L’expression « chambre d’amis » n’existe pas dans la langue allemande, dans laquelle on parle, plus nûment, de « Gästezimmer » (chambre d’hôtes). Les Allemands n’ont-ils pas d’amis ? Ou dorment-ils simplement chez eux ? Peu importe. Petra a créé, à sa façon, « une chambre d’amis qui vient du cœur » : une tente en tissu de moustiquaire, transparente, exiguë. Le couple romand ment (en toute amitié bien sûr) affirmant que cette dernière leur plaît beaucoup. Mais une fois les deux paires séparées, les langues se délient… Les quatre murs de la chambre, qui laissent passer le moindre son, oppressent le couple suisse. Ses fines et délicates cloisons représentent également les murs de l’amitié. Une amitié très personnelle dont chacun de nous est l’architecte. Concepteur de notre « chambre d’amis », on attend d’elle ce que l’on veut. En effet, avoir des amis et être ami sont des contraintes : on se doit de cultiver ses relations pour les préserver et les faire fleurir. Thomas affirme qu’« un ami est libre, mais… » il l’est surtout s’il n’a pas d’amis. Ainsi, être seul ou avoir des amis imaginaires (comme ceux de Petra) sont les seules façons d’être vraiment libre…

A la fin de la représentation, « nous sommes tous amis » avec le doux « sentiment de se connaître depuis toujours » et le « plaisir d’être ensemble et réuni » : le public finit la soirée en communion, debout, main dans la main, autour des comédiens, dont le jeu est remarquable.

Un bon moment à partager, entre comédie et poésie, poussant à la réflexion sur les relations humaines, l’amitié, la VRAIE amitié… à l’heure où chacun de nous possède des centaines d’ « amis » sur les nombreux réseaux sociaux. Réservez votre place dans cette surprenante Chambre d’amis, jusqu’au 1er mars au Théâtre des Osses, puis, au mois d’avril à l’Arsenic.

Citoyens suisses: vos voix comptent!

Par Maëlle Andrey

La Voix du peuple / par la Cie Les Débiteurs / mise en scène Jérôme Junod / du 27 au 31 janvier 2015 / La Grange de Dorigny / plus d’infos

© Léandre Duggan

© Léandre Duggan

C’est une Suisse un peu chauvine, désireuse (malgré les déchéances de la société occidentale) de défendre son héritage, son identité et surtout sa liberté d’expression, qui se dévoile sur scène, à travers des témoignages malicieusement amoncelés dans La Voix du peuple. Entre religion, nudité, armée, maraudage de noix, arnaques, immigration, salades, terrorisme, impôts et pollution… des voix se répondent, se confrontent, se confondent, dans une mise en scène truffée d’humour.

En entrant dans la salle de la Grange de Dorigny, les spectateurs découvrent sur scène trois comédiens, assis sur un tabouret à traire et vêtus du costume traditionnel appenzellois. Observant l’entrée du public, ils conversent entre eux. Un quatrième est couché au sol, sur le dos. Il est vêtu de blanc ; une écharpe rouge soyeuse à l’effigie de la Suisse orne son torse. La pièce commence par un chant patriotique : ce soir, la parole sera donnée au peuple. Le personnage en blanc semble ne pas être maître de ses mouvements : son corps se tord dans une mécanique saccadée. Un peu à gauche. Puis à droite. En haut. Puis en bas. Il est le symbole du citoyen suisse « connu pour son masochisme », qui avoue « aimer son pays, mais en avoir honte ». Cette intrigante scène d’exposition enchaîne sur de multiples témoignages. Jérôme Junod a feuilleté avec attention dix ans d’archives de la rubrique « Courrier » du journal vaudois « 24 Heures ». Pour parvenir à mettre en scène avec harmonie, cohérence et poésie les nombreuses opinions issues de ces lettres de lecteurs, il a fait un minutieux travail de sélection et conçu un admirable « patchwork » des valeurs, avis, préoccupations et conceptions du peuple suisse. Licencié en Lettres, titulaire d’un Magister en Mise en scène du Max Reinhardt Seminar de Vienne, le metteur en scène souhaite, avec cette pièce, « subvertir, sublimer et déjouer » toutes ces lettres, rédigées à cœur ouvert, « pour mieux les mettre en lumière et explorer leur part d’ombre » …

Certains témoignages traitent de sujets sérieux. D’autres moins. Certains sont poétiques. D’autres moins. Certains sont fondés. D’autres moins. Certains sont drôles. D’autres moins. Certains sont livrés avec une grande émotion et beaucoup d’implication. D’autres moins. Organisées en monologue, en dialogue ou en groupe, les histoires trouvent un écho en chacun de nous et fonctionnent comme de vraies thérapies. Un homme, contribuable, crie sa colère face à la « bande de raquetteurs en uniformes » que sont les politiciens. Le décor semble vouloir le chasser, comme pour le faire taire. Néanmoins, sa voix est plus forte. Après avoir hurlé sa colère, il semble soulagé… Apaisé de s’être exprimé. Les avis confiés par tous ces gens du « peuple » se confrontent, se contredisent, se répondent, se complètent. L’inventivité de la mise en scène est de parvenir à créer, à partir des quelques lignes de courriers, de véritables personnages, issus de tous milieux. Ces personnalités entrent en conflit, comme ces deux femmes, s’exprimant au sujet des chiens dangereux (ou non), que tout oppose. L’une est blonde, bouclée et porte des pantalons et des couleurs flashy. L’autre a les cheveux noirs, lisses et est vêtue d’une jupe terne. D’autres citoyens tissent des liens, comme ces deux hommes jactant au sujet de la sécurité routière, à la terrasse d’un café.

Les quatre comédiens accomplissent une remarquable performance. Celle de changer, du tac au tac, de personnalité. Passer de la ménagère, de la serveuse, à l’employé de la voirie, en passant par le biker, la petite vieille, la chanteuse de cabaret et les déjantés lapins aux tambours, tient du défi… Celui-ci est brillamment relevé par Valérie Liengme, Anne-Catherine Savoy, Peter Palasthy et Mathieu Ziegler de La Cie « Les Débiteurs ». Née, en 2001, de la rencontre d’étudiants lausannois, qui, par la suite, suivirent des formations à Lausanne, Genève et Vienne, cette joyeuse et énergique compagnie, dont La Voix du peuple est le sixième spectacle, est toujours en quête de nouveautés, entre tradition et modernité.

Evitant tous clichés et caricatures, La Voix du peuple dresse le portrait d’une identité suisse, quelque peu révoltée et nostalgique. Chacun se trouvera, à un moment ou à un autre, confronté à son reflet, dans le miroir d’autres témoignages. Car dans chaque voix résonne, en réalité, une multitude d’autres voix… La pièce se termine en beauté par des témoignages de remerciements. Confessions positives rares, noyées dans les nombreux coups de gueule et plaintes populaires exprimées auparavant.

Soyez citoyens. Restez cool. Votez. Méditez. Mais surtout, rendez vous sans plus tarder au Théâtre de la Grange de Dorigny, où vous passerez indiscutablement, jusqu’au 31 janvier, un excellent moment entre rires, poésie, réflexions et remises en question.

Huis clos

Par Maëlle Andrey

Douze Hommes en Colère de Réginald Rose / mise en scène Julien Schmutz / Le Magnifique Théâtre / du 5 au 15 novembre 2014 / Nuithonie, Villars-sur-Glâne / plus d’infos

Copyright : officiel

Quel verdict pour cet adolescent accusé du meurtre de son père ? Faut-il lui laisser la vie ? Lui donner la mort ? Son sort tient entre les mains de douze hommes, douze jurés qui confrontent leurs certitudes et leurs doutes, dans une mise en scène d’une grande intensité. Un véritable suspense psychologique sur un thème humaniste et actuel…

Le décor relève d’une esthétique contemporaine : une salle de délibération encadrée par trois parois composées de bandes plus ou moins étroites. Ces dernières dessinent de grandes lignes diagonales blanches, qui s’entremêlent, telle une imposante toile d’araignée. Ce lieu hypnotisant évoque l’étouffement, la chaleur, la proximité, l’intimité, la tension. Douze hommes vêtus de gris entrent, les uns après les autres, en annonçant leur numéro de juré. Ils s’intègrent dans la composition visuelle, évoquant la peinture américaine de la première moitié du XXe siècle : comme dans un Pollock, ces touches grises parsèment alors le fond abstrait, noir et blanc. Tous sont bien différents : âges, habillement, allures, comportements, manières, expressions. Ils entrent, se saluent, se familiarisent avec le lieu, encore ouvert sur l’extérieur. Une fois la totalité du jury présente sur scène, les bandes du décor se resserrent, enfermant ainsi les protagonistes pour lesquels plus aucune échappatoire n’est possible jusqu’à ce que soit prononcé un verdict à l’unanimité. Ce verdict concerne l’avenir du jeune garçon accusé d’avoir poignardé son père à mort. L’issue semble évidente. Cependant, contre toute attente, le juré numéro 8 souhaite revoir le dossier pour être certain de ne pas faire d’erreur en envoyant l’adolescent à la chaise électrique. Une vie est en jeu. L’humain et la recherche de la vérité sont au centre de la pièce.

Le cloisonnement spatial des jurés se révèle être pour eux un enfermement intérieur, une confrontation à soi. Tous se retrouvent, seuls, face à leurs convictions, leurs préjugés, leurs observations, leurs interprétations et leurs points de vue, relatifs à leur expérience. Les douze hommes, qui manifestent leur colère de diverses manières, souhaitent rompre l’isolement pesant et sortir de la salle. Mais c’est d’eux-mêmes, de leurs gonds, qu’ils finissent par sortir, chacun leur tour. Leurs douze personnalités se dessinent alors : l’un est imposant, un autre autoritaire, violent, sensible, introverti, réfléchi, impulsif, discret, vulgaire, comique…

Seul contre onze. Neuf contre trois. Huit contre quatre. Six à six. Egalité, puis basculement. Dix contre deux et onze contre un. Unanimité. Au fil des délibérations et des verdicts successifs, la tension monte, renforcée par les jeux de lumières, l’ambiance sonore et les vibrations du décor. Dès les prémisses de la pièce, un suspense haletant hypnotise le public. Frissons, sueurs froides, rires, réflexions et prises de positions… Le spectateur, embarqué dans une illusion proche de celle du septième art, n’a qu’une envie : se prononcer, intervenir afin de donner son propre avis sur la dramatique affaire en cours.

Le metteur en scène Julien Schmutz est fils de juriste et a entrepris des études de Droit à l’Université de Fribourg avant de se consacrer pleinement au théâtre. Il perçoit de nombreuses similitudes entre le monde de la jurisprudence et celui du théâtre, entre l’interprétation de la justice humaine et le jeu de l’acteur, notamment au niveau comportemental. Formé à l’Ecole Nationale de Théâtre du Canada à Montréal, il monte ici la pièce palpitante de Reginald Rose, Twelve angry men, écrite en 1953 et dont Sidney Lumet, quatre ans plus tard, avait fait un film culte (avec Henry Fonda). Il souhaite exprimer et démontrer sur scène que le doute légitime est humain.

L’interprétation de la troupe Le Magnifique Théâtre – active depuis 2007 entre la Suisse et le Québec – est exceptionnelle. Jean-Luc Borgeat, Bernard Escalon, Lionel Frésard, François Florey, Olivier Havran, Roger Jendly, Yves Jenny, Michel Lavoie, Olivier Périat, Guillaume Prin, Vincent Rime, Diego Todeschini et Antoine Mozer offrent au public un jeu rapide, physique et complexe. Révélant la psychologie spécifique de chacun des personnages, leur performance prend le spectateur aux tripes. Le public est, au même titre que les comédiens, enfermé dans l’atmosphère oppressante de la salle. Il semble former le quatrième mur : et on le sait, les murs ont des yeux et des oreilles…

Un grand moment théâtral à vivre absolument… à huis clos, jusqu’au 15 novembre à l’Espace Nuithonie, puis au Théâtre du Crochetan (VS), au Théâtre de Benno Besson (VD), au Bicubuc (FR) et au Théâtre du Passage (NE).

Échos de mots, échos de corps

Par Maëlle Andrey

Une critique de Derborence / D’après le roman de Charles-Ferdinand Ramuz / mise en scène Mathieu Bertholet / les 15 et 16 octobre 2014 / Nuithonie / plus d’infos

Copyright : Compagnie MuFuThe

Échos qui résonnent, qui butent contre les parois rocheuses des Alpes, qui se répondent. Voix et corps s’assemblent, se dissocient, se multiplient, s’isolent. L’infinie puissance de la nature est évoquée par les mots de Ramuz et le travail scénique de la Compagnie MuFuThe dans cette mise en corps du roman Derborence

Scindés horizontalement en deux, trois pans de murs blancs encadrant la scène se replient de manière convexe au-dessus des comédiens. Ce décor escarpé et instable est mobile : les panneaux se redresseront dans la seconde partie du spectacle. Un banc noir traverse discrètement la scène. Avant même le début de la représentation, la salle étant encore éclairée et le public en train de s’installer, les comédiens viennent s’y asseoir, un à un. Ils se positionnent dos à dos : un corps et son ombre. Un corps, puis deux… et dix. Les spectateurs se taisent très rapidement, curieux et impatients d’en savoir plus. Les comédiens se lancent alors dans une lecture à plusieurs voix. Une voix d’homme. Une voix de femme. Deux voix qui se chevauchent. Toutes les voix ensemble ou décalées.

1714. Antoine se trouve dans un chalet au pâturage avec son oncle Séraphin. Il s’ennuie de sa femme, Thérèse, restée en plaine. Le 23 juin « c’est la montagne qui tombe », ensevelissant hommes et bêtes. Les deux montagnards trouvent apparemment la mort sous les rochers. La scène est plongée dans l’obscurité. Seules quelques lignes de lumière éclairent les corps, comme des rayons du soleil qui perceraient par les fentes entre les blocs de roche. Il y a de la vie au-dessous : sept semaines après la catastrophe, Antoine sort de l’éboulement. Tel un fantôme, il revient au village. Apprenant que son oncle est toujours sous les décombres, le jeune homme reprend le chemin de Derborence. Thérèse, se sentant responsable de ce départ inconsidéré décide de prendre, elle aussi, la route vers l’éboulement, afin de se battre contre sa rivale la montagne.

Energies de vie et forces de mort, relations ambiguës d’un peuple à la toute-puissante nature, fatalité, amour, impatience, tristesse, joie… Autant d’éléments qui prennent vie par les mots de cette « tragédie moderne » et par la création chorale et mouvante de la Cie MuFuThe. La mise en scène de Mathieu Bertholet s’élabore autour des témoignages entremêlés des personnages, à la fois habitants des villages alentours de Derborence, pâtres, témoins de la catastrophe, de leurs monologues et dialogues…

Après avoir quitté son Valais natal, Mathieu Bertholet suit une formation à l’Université des Arts de Berlin. Il revient en Suisse et fonde, en 2008, la compagnie MuFuThe (MUltiFUnktionTHEater). Lors de ses années de résidence au Grütli à Genève, le metteur en scène goûte à la danse, côtoyant les deux grands chorégraphes que sont Cindy Van Acker et Foofwa D’Imobilté. Dans ses créations, il tient à travailler avec une équipe de comédiens, danseurs et techniciens soudés et spontanés. Derborence est né d’un travail collectif, conférant une véritable empreinte locale à la création. Ce spectacle, réalisé pour la commémoration des 300 ans de la célèbre catastrophe naturelle valaisanne, fut initialement prévu pour être jouée sur les lieux mêmes de l’événement. Cette volonté de défendre une identité régionale fait écho à celle même de Ramuz, perceptible notamment dans l’oralité (suisse romande) de son écriture expressive et dans les thèmes abordés (paysans, montagne)…

Le langage corporel des dix sensibles et touchants comédiens (Rebecca Balestra, Fred Jacot-Guillarmod, Léonard Bertholet, Julien Jacquiéroz, Lenka Luptakova, Agathe Hazard-Raboud, Baptiste Morisod, Louka Petit-Taborelli, Simon Jouannot, Nora Steinig et Hervé Lassïnce) évoque les multiples points de vue propres à l’écriture ramuzienne. Mathieu Bertholet garde une solide attache à la danse contemporaine, qui anime la plupart de ses créations. Dans Derborence, le corps exprime ce que les mots ne pourraient faire. Le geste, bref, répété, est parole. Si ce n’est plus. Dans la première moitié du XXe siècle, Ramuz accorde une grande importance à la langue, dans un contexte de remise en cause du genre romanesque. L’écrivain rêve d’une langue-geste, limpide, dans laquelle les mots exprimeraient la parfaite réalité. Le grand nombre d’acteurs, vêtus de noir et blanc, s’est imposé au metteur en scène, afin de rendre au mieux la choralité de l’œuvre, la force destructrice de la nature, mais également la délicatesse de la vie, la beauté et la sérénité de la montagne. Les focalisations changeantes du roman sont encore rendues par l’un des personnages, tantôt présent dans le groupe, hors du groupe, sur scène, hors scène. Suivant cette idée d’une langue-geste, ce comédien, plus âgé, ne symboliserait-il pas Ramuz, contemplant, du bas de la scène, ses mots (comédiens en mouvement) se coucher sur les pages blanches (parois du décor) ? Derborence naît sur scène : les lignes du roman s’écrivent en direct.

« Derborence, le mot chante doux ; il vous chante doux et un peu triste dans la tête. Il commence par un son assez dur et marqué, puis hésite et retombe, pendant qu’on se le chante encore, Derborence, et finit à vide ; comme s’il voulait signifier par là la ruine, l’isolement, l’oubli. »

Cette lecture à plusieurs voix permet de découvrir ou redécouvrir la musicalité, la puissance des mots et l’originalité de l’écriture ramuzienne. La sobriété de la mise en scène admet que tout un chacun puisse recréer son propre Derborence, guidé et bercé par les paroles, les timbres, les voix… Les gestes donnent un rythme au récit, tout en gardant la lenteur et la tonalité du roman, dans un jeu d’ombres, de reflets et d’échos.

Tendez l’oreille, les mots de Ramuz résonnent à travers toute la Suisse romande, jusqu’au 17 juin 2015.

 

Descente aux enfers

Par Maëlle Andrey

D’après William Faulkner / mise en scène Séverine Chavrier / du 25 septembre au 12 octobre 2014 / Théâtre Vidy Lausanne / plus d’infos

Copyright : Samuel Rubio

« L’amour et la souffrance sont la même chose » affirme Harry, protagoniste du roman de William Faulkner, Les Palmiers sauvages. La formule est reprise dans l’adaptation qu’en propose Séverine Chavrier au Théâtre de Vidy. Dans ce spectacle, qui reflète à merveille l’empreinte faulknérienne, les relations entre les personnages, mais également la relation à soi, sont explorées, décortiquées, analysées. L’amour absolu et passionnel est interrogé, par les mots de Faulkner et par la mise en scène de Séverine Chavrier, où les cinq sens sont mis en exergue…

« Je n’aurais pas dû la connaître. » La pièce commence dans la nuit. Eclairés de brefs instants par des flashs, les deux seuls personnages de la pièce, Charlotte Rittenmeyer et Harry Wilbourne, changent de place et de posture dans un décor qui, tout comme les protagonistes, tombera petit à petit en ruines. Pour vivre leur amour passionné, les deux amants quittent tout. Comme le signale la metteure en scène, ce sentiment exclusif les fait passer par toutes les étapes caractéristiques de la mythologie tragique : damnation, expiation, rédemption.
Interprétée par Deborah Rouach, comédienne diplômée de l’IAD, présente tout autant dans le monde télévisuel que le monde théâtral, Charlotte, jeune femme énergique, au caractère bien trempé, représente cette vie de bohème que mènent généralement les artistes du XXe siècle et que l’auteur américain a côtoyé lui-même durant ses séjours de jeunesse à la Nouvelle-Orléans. Harry, incarné par Laurent Papot, comédien actif, issu des cours Florent, est un jeune médecin qui abandonne ses études pour sa bien-aimée, quitte à devenir, avec elle, un forban.

La mise en scène de Séverine Chavrier, directrice de sa propre compagnie « La Sérénade interrompue », met en avant le côté sensualiste de l’œuvre de William Faulkner. Musique, sons, voix, corps, gestes, montages vidéo, décors, éclairages… rien n’est laissé au hasard. Tous les sens sont appelés à s’éveiller. Montagnes de chaises empilées, abat-jour à éclairage tamisé, grande armoire en bois entièrement chargée de pots en aluminium, mais, surtout, maints lits habitent la scène. Un écran, installé au fond, à hauteur des yeux des spectateurs, permet le « dédoublement » des personnages, symbole de leur quête d’identité. Il exprime également la multiplicité de points de vue possibles sur l’action, et montre le voyage des amants vers Chicago, suivant l’itinéraire et les paysages décrits par Faulkner. Sur cet écran, véritable lien à la littérature faulknérienne, défilent un train, des eaux tumultueuses évoquant les inondations du Mississippi, Charlotte vêtue d’une robe de mariée, Harry, et un bon nombre d’autres éléments présents dans la nouvelle Les Palmiers sauvages. Le « trajet vers l’avant », si précieux pour le romancier, se présente dans la pièce comme une descente aux enfers, qui a pour destination l’enfermement pour Harry, et la mort pour Charlotte. A l’importance du visuel s’ajoute celle des sons : chuchotements, cris, musiques variées, monologues superposés. Le rapport parfois difficile aux mots est manifeste. Les dialogues étant délicats, les personnages crient pour exprimer ce que la parole ne pourrait dire, pour exprimer leur état d’âme.

Harry et Charlotte laissent également parler leurs corps, nus, entremêlés, entièrement dévoués à l’autre. Ces corps, souffrants, rappellent qu’ils sont soumis aux besoins premiers : respirer, manger, « pisser », dormir. La mise en scène met l’accent sur la passion, charnelle, qui passe par les relations sexuelles du jeune couple. Les nombreux lits et matelas l’attestent. Le lit est le lieu autour duquel tout se joue : passion, sexe, mais aussi avortement. Charlotte finit par y mourir. Harry, lui, est emprisonné, comme l’annonce de façon prémonitoire le cadre du lit, dressé à la verticale, formant un grillage devant le comédien, au milieu de la représentation.

A la fin de la pièce, le côté sensualiste, cher à Faulkner et Séverine Chavrier, se ravive pour atteindre son apogée: éclairage fort et extrêmement froid, sons et bruitages assourdissants. Dans cette ambiance intense, le théâtre tremble ; les comédiens s’enflamment ; les spectateurs, partagés durant tout la représentation entre rires et sentiment d’oppression, frissonnent…« Le palmier sauvage fait toujours le même bruit sec » et le fera encore jusqu’au 12 octobre, au théâtre de Vidy.

 

Drôle d’illusion

Par Maëlle Andrey

de Pierre Corneille / mise en scène Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier / du 26 septembre au 23 novembre 2014 / Théâtre des Osses, Givisiez / plus d’infos

Copyright : Théâtre des Osses

L’Illusion comique, « étrange monstre » cornélien, est empreinte d’une grande liberté et d’une certaine folie, qui sont très bien exploitées dans cette mise en scène pétillante, mêlant le style classique à la modernité, l’alexandrin aux onomatopées, les personnages de Corneille à ceux de bandes dessinées… Projections, musique et bruitages, vitres sans tain et drapés nous font entrer dans l’illusion de la manière la plus plaisante qui soit.

Le vent souffle. La neige tombe tout autour des spectateurs. Derrière eux, les comédiens entrent en scène. Pridamant (Laurent Sandoz) est à la recherche de son fils Clindor (Simon Romang), qu’il n’a pas revu depuis dix ans. Son ami Dorante (Marc Zuchello) l’accompagne dans cette expédition. Un chemin montagneux les mène à la grotte du magicien Alcandre (Edmond Vuillioud), doté de multiples pouvoirs, dont celui qui permet de faire défiler la vie de Clindor sous les yeux de son père. Il s’agit d’une mise en abyme théâtrale : Pridamant et Alcandre sont spectateurs de ce qui se joue dans la vie de Clindor mais aussi sur la scène…

C’est en 1636 que Corneille mélange les genres et les styles dans cette pièce libre et folle. Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, qui viennent de reprendre les rênes du Théâtre des Osses à Givisiez, reprennent également ce mélange. Geneviève Pasquier, comédienne et metteure en scène, a reçu une formation à l’Ecole des Beaux-Arts et au Conservatoire de Lausanne. Nicolas Rossier, acteur en Suisse, France et Belgique, s’est formé à l’école du Théâtre national de Strasbourg. Ensemble, en 1991, ils fondent la compagnie « Pasquier-Rossier » et mettent en scène une vingtaine de pièces, dont Ubu Roi (1997), Le Corbeau à quatre pattes (2000), LékombinaQueneau (2010) et Le Ravissement d’Adèle (2013). Pour cette première création dans leur propre établissement, ils souhaitent s’attaquer à ce monument du théâtre classique pour perpétuer la tradition du répertoire aux Osses.

« Zwosh, Blam, Zop ! » Apparaît Matamore (Jean-Paul Favre), soldat fanfaron, dont Clindor est le suivant. Cape noire de super héros, costume jaune, casque surmonté de deux antennes, lunettes futuristes : présenté comme un véritable personnage de BD ou de jeu vidéo, il est encadré par un panneau du décor (case de BD). Ses premières paroles se projettent à ses côtés, dans des phylactères. La musique et les bruitages, réalisés sur commande des metteurs en scène par le musicien fribourgeois François Gendre, sont un bel accès à l’illusion.

Le sol de la scène est mou, mouvant, réceptionnant en douceur les cascades des protagonistes hyperactifs. Sept comédiens (douze personnages) et sept panneaux amovibles, à la fois miroirs, vitres sans tain, réfléchissants, opaques, transparents, colorés. Ces panneaux, animés par les pouvoirs d’Alcandre, contribuent à renforcer l’illusion. Perdu dans un palais des glaces, entouré de multiples reflets (dont ceux du public), dans une partie de cache-cache, le personnage se perd ; le public est dupé. La projection vidéo, conçue par les frères Frédéric et Samuel Guillaume, réalisateurs de Max & Co (2008) ou encore de La nuit de l’Ours (2012), permet le mirage des multiples disparitions et apparitions. La comédie de Corneille, cinéma avant l’heure, se prête parfaitement à un traitement qui flirte avec l’animation. La projection vidéo ne relève pas ici d’un simple phénomène de mode répandu dans l’art scénique contemporain : elle s’impose par l’intrigue, quitte à devenir elle-même intrigue.

Le spectateur est envoûté par la magie de cette illusion. Tout un jeu sur la vue s’orchestre, sous les fantastiques mains d’Alcandre, véritable maître de ce jeu. Est-ce le comédien sur scène ? Est-ce une projection ? Une image ? Un reflet ? Une ombre ? Un spectre ? Que laisse-t-on voir ? Que cache-t-on ? Que permet-on d’entrevoir ? D’imaginer ?

Dans cet univers fantaisiste, le sérieux maintient toutefois sa place, notamment lors des monologues respectant la métrique la plus pure d’Isabelle (Rachel Gordy), aimée de Clindor et Matamore, ou dans les tirades de Lise (Céline Cesa) ou de Clindor emprisonné.

Entre comédie et tragédie, le spectacle fait passer des éclats de rire à une réception sérieuse, dans ce véritable hommage au théâtre que souhaitent rendre les metteurs en scène. Le monologue d’Alcandre, à la fin de la représentation, résonne comme une apologie du métier de comédien et un véritable plaidoyer du théâtre au sein de la société contemporaine :

« Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l’idolâtre. »

L’illusion est, au XVIIe siècle comme aujourd’hui, une des forces principales du théâtre. Les mots de Corneille, la remarquable mise en scène de Pasquier-Rossier, l’exceptionnel jeu des comédiens, l’animation visuelle et sonore, produisent cette évasion dans l’illusion …

Enfants, ados, adultes, puristes ou non, cette expérience illusionniste, fidèle à l’œuvre de Corneille et colorée d’anachronismes et d’éléments « pop », est à vivre absolument jusqu’au 23 novembre 2014 au Théâtre des Osses à Fribourg, puis en tournée en Romandie.