Liberta Terra Gamma

Par Amina Gudzevic

Une critique sur le spectacle :
L’espace et nous / Mise en scène d’Alain Borek et le Cabinet Créatif / Théâtre 2.21 / du 28 mai au 2 juin 2019 / Plus d’infos

© Théâtre 2.21

L’occasion est donnée à un petit groupe de survivant·e·s de l’espèce humaine, les spectateurs du 2.21, de quitter notre planète, qui n’est plus viable. Guidés par Alain Borek et deux de ses acolytes, les spectateurs doivent s’entraider afin de construire un vaisseau et réinventer leur communauté. Le temps est compté, mais ce jeu de rôle aux allures futuristes n’impose pas de limites ni de frontières à la créativité de ses participant·e·s.

« Welcome to security reception » peut-on entendre, dans différentes langues, dans la première salle. Sous ses airs de contrôle de sécurité, le processus d’identification débute. Tous les spectateurs déposent leur téléphone dans une petite boîte et sont priés de choisir une nouvelle identité : un nom de ville. L’aventure commence par une petite épreuve visant à tester la capacité de chacun à coopérer, se soutenir et s’entraider. La deuxième étape consiste à choisir un système décision, car il est évident que si l’on doit tout recommencer ailleurs, il va falloir faire des choix, beaucoup. Nos trois accompagnants — des cyborgs dotés de capacités relationnelles — endossent plusieurs rôles durant cette aventure. À la fois médiateurs, conseillers, parfois meilleurs amis ou animaux de compagnie, ils répartissent les spectateurs dans différents postes, à savoir : se déterminer sur les principes de ce « nouveau monde », agencer le vaisseau, prévoir les stocks, les souvenirs que l’on emporte, etc. Il s’agit, ensemble, de se réinventer et de collaborer dans un seul but commun.

Tout cela tourne à l’expérience sociale, où la collectivité prend le dessus sur l’individu. Une cohésion, presque naturelle, s’installe entre des personnes de tous âges et horizons. Le spectacle brise les codes en abolissant la frontière entre les individus, en les forçant à mettre de côté ces appréhensions qui font que l’on ne se mélange pas, ou peu. L’aventure est d’autant plus spéciale qu’elle est unique : chaque soir de représentation voit s’affairer un nouveau groupe dont les idées, les valeurs, la créativité et l’esprit critique diffèrent du précédent. Mais c’est également un champ des possibles qui s’élargit au fur et à mesure des représentations, car au-delà du dispositif fictionnel s’installe une réelle réflexion sur le devenir de notre société et de ses ressources.

Il a été demandé à chaque spectateur, au début du spectacle, de s’écrire une lettre en se projetant dans l’année à venir et d’expliciter ce qu’il souhaite accomplir ou changer dans le monde. À la fin de l’aventure, un choix s’impose : soit récupérer la lettre, soit prendre une carte d’embarquement pour le vaisseau. Ce choix reflète deux réalités personnelles auxquelles sont confrontés les spectateurs. Dans le premier cas, il est question d’agir en choisissant la lettre qui expose une réalité possible, une proposition d’amélioration faite à soi-même. Dans le second cas, la fiction prend le dessus et l’aventure s’ancre dans celle-ci : le spectateur prend la décision d’abandonner la lettre ainsi que son contenu. Il est pourtant évident qu’Alain Borek et ses partenaires de jeu cherchent à stimuler l’imagination de leurs spectateurs dans le but de questionner la société et ses crises actuelles, en offrant la possibilité, à la fin du spectacle, d’une remise en question individuelle. Et si la survie de l’espèce humaine dépendait de sa part d’humanité, c’est‑à‑dire du sentiment de bienveillance et de compassion que l’on a envers autrui, que l’on a en soi ?