Un monument ébranlé

Par Jehanne Denogent

Faust I
de Johann Wolfgang von Goethe / mise en scène Nicolas Stemann /du 12 au 14 décembre 2014 / Comédie de Genève / plus d’infos

© Krafft Angerer

Rien ne semble faire obstacle à sa démesure : non content de s’en prendre au Faust de Goethe, Nicolas Stemann s’appuie sur des acteurs talentueux pour détraquer avec puissance et malice les enjeux de ce monument de la littérature dramatique.

Ô vous dont le secours me fut souvent utile,? donnez-moi vos conseils pour un cas difficile.? De ma vaste entreprise, ami, que pensez-vous ? (Faust, « prologue sur le théâtre »).

L’entreprise est vaste, c’est le cas de le dire. Monter les deux Faust de Goethe, l’équivalent de 22 heures de spectacle, fut longtemps réputé impossible. Après quelques coupes, Nicolas Stemann présenta modestement une version de huit heures, notamment au festival d’Avignon en 2013. C’était la deuxième fois que le festival accueillait une des créations au long cours du metteur en scène allemand, après Les Contrats du commerçant en 2012. A la Comédie de Genève n’est présentée que la première partie, le Faust I.

Au commencement était le texte. Celui de ce Faust I écrit en 1808, s’ouvre sur le « Prologue sur le théâtre », ici dans la bouche du comédien Sebastian Rudolph. Malgré les craintes des faustiens les plus purs, la mise en scène de ce premier volet reste proche du texte, un brin de subversion en plus. Faust, savant frénétique et (ici) jeune, renoncera bientôt aux livres pour leur préférer un savoir issu de l’action, de la Nature, de la vie. Il signe un pacte avec Méphistophélès qui lui ouvrira les plaisirs terrestres en échange de son âme. Les choses se compliquent lorsqu’il tombe amoureux de Marguerite, puisque son âme lui a déjà échappé…

Matière fluide et mobile, le texte n’est pas attribué de façon figée à un comédien. Ce n’est que tard dans le processus de création que les répliques furent réparties, raconte Nicolas Stemann. Absolument exceptionnels, Philipp Hochmair, Sebastian Rudolph, Patrycia Ziolkowska se passent les rôles et tiennent à eux trois l’ensemble de la pièce. Si cela complique, pour le spectateur déjà confronté à un texte allemand en vers, la compréhension des premières scènes, la dextérité de ce jeu emporte l’admiration ! Ce choix de distribution est plein de sens. Grâce à lui, les enjeux sont rejoués et les positions questionnées. Patrycia Ziolkowska joue autant la douce Marguerite que le perfide Méphistophélès. Les figures traditionnelles et caricaturales de l’innocente et du méchant sont affinées au profit d’un monde et de personnages en clair-obscur. La clarté, c’est une juste répartition d’ombres et de lumières. (Johann Wolfgang von Goethe)

L’univers visuel de Nicolas Stemann fait penser dans sa démesure transgressive mais parfaite à celui d’Oscar Ostermeier, dont il a souvent été rapproché (tout comme d’ailleurs de Christoph Marthaler) pour décrire « un âge d’or du théâtre allemand ». C’est avec un irrespect malin et mutin qu’il met en scène les découvertes épicuriennes de Faust : la cave d’Auerbach se transforme ainsi en un club SM, magnifique et insolent avec sa boule disco et la voix de la cantatrice Friederike Harmsen.

Ce Faust I a bien réussi à donner l’eau à la bouche. Nous sommes prêts à tout pour en voir le deuxième volet. Même à entrouvrir pour cela nous aussi la porte au beau milieu de la nuit à l’inquiétant Barbet, entre chien et diable…