Smartphone, le cancre des écoles

Interdire le smartphone à l’école, bonne ou mauvaise idée ? Une étude de Stéphanie Baggio apporte un nouvel éclairage scientifique au débat.

Interdire le smartphone à l’école, bonne ou mauvaise idée ? Une récente étude menée par Stéphanie Baggio, professeure associée en évaluation des interventions en psychologie, apporte un nouvel éclairage scientifique au débat.

Depuis la rentrée scolaire 2025-2026, plusieurs cantons suisses ont serré la vis dans la régulation du smartphone à l’école en interdisant sa présence en milieu scolaire. Si les règles exactes varient légèrement d’un canton à l’autre, cet élan commun avait été initié en juin par la Conférence intercantonale de l’instruction publique et de la culture de la Suisse romande et du Tessin (CIIP). Au niveau international, de nombreux pays adoptent des politiques similaires (le Portugal notamment, les Pays-Bas ou encore la Corée du Sud).

Ces restrictions ont pour objectif de préserver les élèves des conséquences négatives de l’hyperconnexion. Reste cependant à mesurer l’impact réel de telles mesures. Récemment, une nouvelle pierre à l’édifice a été posée. Une étude de l’Unil, menée en partenariat avec une université australienne, s’est penchée sur la question. Et les résultats suggèrent que l’interdiction des smartphones à l’école pourrait contribuer à améliorer la santé mentale des élèves.

Bien-être à la loupe !

« Je suis tombée sur une étude australienne qui examinait si ce genre de restriction réduisait le cyberharcèlement ou les usages problématiques du smartphone, explique Stéphanie Baggio, professeure associée en évaluation des interventions en psychologie au sein de la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Unil. Leur conclusion était claire. Pas d’évidence scientifique. » En voyant cela, « j’ai pensé qu’il serait intéressant d’explorer la question sous l’angle de la santé mentale. Comme cela n’avait pas encore été fait, j’ai contacté les auteurs et autrices pour leur proposer de mener ce type d’analyse sur leurs données. »

En collaboration avec l’équipe australienne et son collègue Joël Billieux, professeur de psychologie clinique à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Unil et expert à l’OMS sur les questions de santé publique liées aux technologies numériques, Stéphanie Baggio s’est donc attelée à l’analyse de ce nouvel angle d’étude. L’équipe a ainsi comparé la détresse psychologique (symptômes dépressifs et anxieux), ainsi que l’humeur (positive ou négative) des élèves fréquentant des écoles où le smartphone avait été interdit à celles des élèves d’écoles où il était encore autorisé.

Focus méthodologique

Stéphanie Baggio a utilisé les données collectées par un groupe de recherche australien qui a mené, en 2023, une étude basée sur une situation réelle en Australie, où certaines écoles avaient instauré une interdiction totale du smartphone, au moment où d’autres ne l’avaient pas encore fait. Menée auprès de plus d’un millier d’élèves de niveau secondaire, l’étude repose sur un dispositif d’« essai émulé », qui utilise des données observationnelles en les analysant de manière à se rapprocher d’une expérience contrôlée.

Publiés fin 2025 dans la revue Computers in Human Behavior, les résultats de l’étude révèlent que l’interdiction du smartphone à l’école réduit légèrement la détresse psychologique et les émotions négatives des adolescents et adolescentes. On ne constate en revanche aucun impact sur les humeurs positives des élèves. Les effets sont toutefois modestes, car la détresse psychologique et les émotions négatives sont seulement un peu plus basses dans le groupe où le téléphone était interdit. Et l’experte de préciser : « L’étude porte sur une période courte, trois à six mois. On ne peut ainsi pas exclure que des effets plus marqués pourraient apparaître sur une durée plus longue. » 

Interdiction, régulation ou éducation ?

Malgré ces résultats prometteurs, la chercheuse ne défend pas l’interdiction stricte comme solution centrale. « Il est trop tôt pour dire si l’interdiction des smartphones à l’école est réellement bénéfique, on a besoin de plus d’études. Mais, surtout, l’interdiction « brutale » sans autre mesure préventive, on sait que cela ne fonctionne pas très bien », estime-t-elle.

L’experte plaide ainsi davantage pour une approche fondée sur l’éducation, à la fois des jeunes et de leurs parents. Selon elle, il est fondamental d’ancrer les usages numériques au sein d’un apprentissage progressif : apprendre à développer un esprit critique, à reconnaître les risques et à instaurer des limites réalistes. « Les jeunes utiliseront toujours leur smartphone en dehors de l’école », rappelle-t-elle, pointant ainsi du doigt les limites d’une régulation cantonnée au cadre scolaire.

Stéphanie Baggio souligne aussi l’importance d’accompagner les parents : « Ils sont souvent démunis face à ces enjeux. Nous devons leur donner les moyens de prendre des décisions éclairées, tout en maintenant le dialogue familial. » Elle souligne que les résultats de certaines études pourraient conduire à des recommandations, « comme interdire les smartphones dans la chambre la nuit », qui peuvent être difficiles à appliquer et devenir source de tensions et de culpabilité. « Il est donc essentiel de proposer des conseils réalisables auxquels les adolescents et adolescentes pourront adhérer, tout en valorisant la limitation des écrans. »

Après le smartphone, faut-il mettre un stop aux réseaux sociaux ?

Cette étude s’inscrit aussi dans le débat plus large sur la majorité numérique. En novembre, le Parlement européen a fait grand bruit en proposant de fixer à 16 ans l’âge minimum pour accéder aux réseaux sociaux. Mais pour nos deux spécialistes, cette mesure est-elle pertinente ?