Le bioinformaticien Nicolas Salamin pilote la Cellule stratégique IA de l’Université de Lausanne. Son ambition consiste à transformer une révolution technologique en un projet collectif, éthique et humaniste. À la croisée de la recherche, de la gouvernance et de la société, il esquisse les contours d’une Université prête à penser et encadrer l’intelligence artificielle.
Comment un biologiste de formation en vient-il à travailler sur l’intelligence artificielle ?
Nicolas Salamin : À l’origine, j’ai certes étudié la biologie, mais dès le master, ici à l’Université de Lausanne, je me suis orienté vers la bioinformatique, c’est-à-dire l’usage de l’informatique pour comprendre la biologie et, dans mon cas, l’évolution des espèces. Peu à peu, nos recherches ont impliqué des volumes de données gigantesques et il a fallu perfectionner nos outils d’analyse. Cette évolution technique nous a naturellement conduits à l’intelligence artificielle, un allié précieux pour repérer des motifs pertinents. Concrètement, elle va pouvoir nous aider à identifier les gènes impliqués dans l’adaptation des espèces au fil du temps. Comme ces analyses reposent sur d’immenses ensembles de données, elles exigent des approches mathématiques fines pour isoler les gènes réellement intéressants. C’est là que l’IA devient essentielle.
Dans vos recherches vous utilisez l’IA, mais vous la développez aussi ?
Exactement. Nous ne travaillons pas sur les grands modèles de langage du grand public, mais sur des modèles conçus pour nos besoins scientifiques. Ils sont plus rapides, plus précis et bien moins énergivores. Notre but n’est pas d’avoir un modèle universel, mais un outil adapté à chaque question précise.
Comment êtes-vous devenu délégué à la stratégie IA de l’Unil ?
Tout a commencé fin 2024. Le rectorat a créé un groupe d’expertes et d’experts en IA réunissant des représentantes et représentants de toutes les facultés. Ce groupe, d’abord consultatif, a rapidement montré la nécessité d’une approche plus opérationnelle. La Direction m’a alors confié la coordination du volet concret avec mon mandat de délégué IA de l’Unil, pour lequel je suis en lien direct avec le recteur Frédéric Herman. L’idée était d’ajouter une dimension exécutive à la réflexion stratégique, et nous avons mis en place la Cellule stratégique IA pour m’aider dans mon mandat.
Comment s’organise la collaboration entre la Cellule stratégique IA et le groupe d’expertes et d’experts ?
Nous échangeons environ une fois par mois. Parfois c’est nous qui soumettons une question issue de nos projets, parfois l’inverse. L’idée est que le groupe d’expertes et d’experts IA joue un rôle de soutien au délégué en contribuant activement à la définition des priorités d’action pour l’Unil, en identifiant les enjeux clés liés à l’IA dans les domaines de la recherche, de l’enseignement et de la gouvernance. Il élabore des avis éclairés, que nous, la Cellule stratégique IA, transformons ensuite en documents et actions concrets, prêts à être mis en œuvre.
Quelle est la mission centrale de la Cellule stratégique IA ?
Elle vise à coordonner toutes les actions liées à l’intelligence artificielle à l’Unil et à définir un plan stratégique clair, soit comment l’Université souhaite se positionner et progresser face à la révolution de l’IA. Ce dispositif est assez unique : dans d’autres institutions académiques, on trouve souvent des comités de pilotage, mais rarement une structure exécutive capable d’agir concrètement. L’Unil a voulu franchir ce pas. L’objectif est de passer rapidement à des réalisations visibles, proposer des formations pour toute la communauté universitaire, créer un site d’information et établir des lignes directrices pour encadrer les usages de l’IA. La cellule identifie aussi les axes prioritaires de développement, en recherche, en enseignement et dans la vie du campus. Un premier document, discuté avec le rectorat, trace les grandes lignes du positionnement de l’Unil et met en avant ses atouts spécifiques.
Plus précisément, sur quels axes repose la stratégie IA de l’Unil ?
Elle s’articule autour de trois axes complémentaires. Le premier, IA et environnement, explore la biodiversité, l’évolution du vivant et la gestion des ressources naturelles grâce aux modèles de données. Le deuxième, IA et société, se concentre sur le droit, la gouvernance et les politiques publiques telle que la santé. Enfin, le troisième axe, IA et individu, touche à la santé personnalisée, au monde du travail et à l’économie. Chaque faculté est déjà impliquée dans ces thématiques, preuve que l’intelligence artificielle irrigue désormais tous les domaines de la recherche universitaire.
Quels sont les atouts de l’Unil face aux écoles polytechniques ?
En IA, on parle souvent des modèles, un champ dans lequel les écoles polytechniques, comme les EPF, sont performantes, notamment depuis leur nouvelle création présentée en septembre. Mais ce n’est pas sur ce terrain que l’Unil souhaite se distinguer, car elle ne dispose pas des infrastructures techniques des grandes écoles d’ingénierie. Sa force, c’est l’acquisition de données de qualité provenant de domaines spécifiques permettant la modélisation et l’utilisation de modèles IA, ainsi que l’analyse des usages et des effets de l’IA sur la société. Cette approche critique et humaniste, c’est sa véritable signature.
Un exemple d’application concrète ?
En médecine, certains modèles assistent déjà les praticiens dans le diagnostic. L’idée est d’intégrer le parcours du patient, ses symptômes et ses données pour aider à identifier plus rapidement une pathologie. Mais cela exige une solide formation : éthique, protection des données, cadre légal.
Comment les facultés accueillent-elles cette évolution ?
Globalement très bien, même si les approches varient. Certaines sont enthousiastes et technophiles, d’autres plus critiques. Les deux attitudes sont indispensables. On ne peut pas ignorer les outils, mais il faut garder une réflexion lucide sur leurs usages et les dépendances qu’ils créent, notamment vis-à-vis des grandes entreprises américaines. La question de la souveraineté numérique reste d’ailleurs ouverte, y compris à l’Unil.
Quels sont les objectifs à terme ?
Nous travaillons sur trois horizons. À court terme, sur les deux prochaines années, l’accent est mis sur la formation et l’information. Plus de mille personnes, chercheuses, enseignantes et enseignants, personnel administratif et technique, ont déjà suivi les modules conçus par Thé Van Luong et Jean-François Van de Poël. De nouveaux cours sont proposés depuis cet automne. À moyen terme, il s’agira de structurer et de diversifier l’offre, avec des ateliers ciblés selon les besoins et les outils spécifiques, mais surtout de renforcer la recherche en IA avec des engagements académiques et des projets innovatifs pour montrer la force de l’Unil en IA. À long terme, l’ambition est de renforcer le rôle de l’Université dans la société, en partageant savoirs, ressources et expertise avec le Canton et, plus largement, la collectivité.
Comment la communauté universitaire est-elle informée ?
Par des tous-Unil, les réseaux internes des facultés et le site Regard sur l’IA à l’Unil. En juin 2026, nous organiserons une Journée IA pour les scientifiques. Les étudiantes et étudiants, eux, sont plus difficiles à atteindre. Un sondage (voir encadré) du secrétariat général a offert une première vision de leurs usages. Nous voulons aller plus loin.
Comment l’Unil encadre-t-elle l’usage de l’IA dans l’enseignement ?
Nous travaillons à un contrat pédagogique, un document type que les enseignantes et enseignants pourront adapter pour préciser les usages autorisés ou non dans leurs cours. Cela permettra d’éviter les zones grises. Sur le plan juridique, la question reste complexe car, contrairement au plagiat, il n’existe pas encore d’outils fiables pour détecter l’usage de l’IA.
Un outil éthique est en préparation. De quoi s’agit-il ?
Nous voulons offrir un outil simple, accessible depuis le site institutionnel. L’utilisateur y décrira sa situation et obtiendra des recommandations, soit quel outil utiliser, quelles précautions prendre, quelles règles suivre. Une première version a déjà été discutée avec le groupe d’experts et la mise en ligne est prévue pour le printemps prochain.
Quels modèles d’IA recommandez-vous à la communauté ?
En concertation avec le délégué à la protection des données, Mikhaël Salamin, un avis de droit a confirmé que Microsoft Copilot pouvait être utilisé à l’Unil, même avec des données personnelles, car le contrat garantit leur cloisonnement. Ce n’est pas le cas de ChatGPT, Gemini ou Mistral. Copilot est plus sûr, mais aussi plus limité dans sa version standard. L’interdiction pure et simple des autres modèles n’aurait pas de sens, il faut plutôt éduquer aux bons usages.
Et vous, personnellement, vous l’utilisez ?
Oui, surtout pour rédiger des résumés, des brouillons de mails ou d’autres textes standards. Cela me fait gagner un temps précieux, à condition de garder un regard critique sur le résultat.
Disposez-vous d’un budget propre pour la Cellule stratégique IA ?
Non, pas spécifiquement. Elle fonctionne grâce à des quotes-parts internes avec Thé Van Luong et Jean-François Van de Poël à 50%, Philippe Jacquet à 20%, Mariona Lopez Gil à 50%. Le rectorat prend ponctuellement en charge certains frais. C’est évidemment limité, surtout dans un contexte budgétaire contraint.
L’Unil collabore-t-elle avec d’autres institutions ?
Oui. Le Canton nous encourage à coordonner nos actions. Nous sommes en lien étroit sur cette thématique avec le CHUV avec les projets liés à l’IA et la santé. Nous avons aussi déjà des échanges avec la HEIG-VD pour partager expériences et outils, et envisager des passerelles vers des applications concrètes, notamment pour les PME. C’est un chantier à long terme, mais prometteur. Nous sommes aussi en contact avec l’EPFL, qui est un partenaire important, ainsi que d’autres universités romandes pour des événements ponctuels, comme la Journée romande IA en enseignement, qui aura lieu au printemps.
Comment suivre un domaine qui évolue aussi vite ?
C’est un défi permanent. Il faut travailler en réseau et garder une grande flexibilité. Mon mandat, rattaché directement au recteur, me donne la liberté d’agir rapidement et de contacter les facultés sans lourdeur administrative.
Comment associer pleinement le personnel administratif et technique ?
Nous préparons des ateliers adaptés à leurs besoins spécifiques, en regroupant les services qui partagent les mêmes problématiques. C’est encore en construction. Ces collègues sont souvent oubliés alors qu’ils sont directement concernés.
Quelle réaction attendez-vous des membres de la communauté universitaire en matière d’IA ?
Que chacun développe ses compétences techniques et critiques. On parle de littératie numérique, soit la capacité de comprendre et maîtriser les outils numériques. C’est un apprentissage collectif.
Quelle idée reçue sur l’IA vous agace le plus ?
Celle qui prétend que l’IA est intelligente. Elle ne l’est pas. Ce sont des modèles probabilistes qui prédisent des mots, des images, des vidéos sans raisonnement ni connaissance propre. Ils reproduisent ce qu’ils ont vu dans les données d’entraînement. Cette confusion nourrit bien des fantasmes.
Dans dix ans, comment imaginez-vous que l’Unil se distinguera dans ce domaine ?
Je rêve d’une IA humaniste. L’Université a les compétences pour nourrir une réflexion sur une IA éthique, utile et au service de la société. Le développement technique va vite mais le débat sociétal reste à écrire. Et là, l’Unil a un rôle majeur à jouer.
Un sondage pour mieux comprendre les usages de l’IA
Le Groupe expert IA de l’Unil a mené un vaste sondage auprès de la communauté universitaire afin de mieux cerner les usages, les perceptions et les attentes liés à l’intelligence artificielle. Qu’avez-vous appris de ce sondage ?
Nicolas Salamin: Les résultats du sondage révèlent une adoption massive des outils d’IA générative : 88% les ont déjà utilisés, et 87% les trouvent utiles dans leur travail. Cependant, cette utilisation s’accompagne de préoccupations importantes, notamment sur les biais de ces algorithmes, la confidentialité des données, les implications éthiques et l’impact environnemental. La communauté Unil exprime aussi des attentes claires envers l’institution : mise en place de lignes directrices, accès élargi aux outils, formations adaptées, accompagnement juridique et éthique.