La Ménagerie de verre
De Tennessee Williams / mise en scène par Jean Liermier / Théâtre de Carouge (Genève) / du 25 septembre au 18 octobre 2026 / critique par Lila Michaud .
Briser les murs pour avancer
6 octobre 2026
Par Lila Michaud

Pour sa dernière création en tant que directeur du Théâtre de Carouge, Jean Liermier a choisi une pièce qui explore, entre espoir et désillusion, l’intimité chaotique de la famille Wingfield lors de la Grande Dépression. La mère, le fils et la fille, pris au piège dans leur appartement, tournent en rond et essaient de (s’en) sortir. La scénographie, qui accompagne et souligne les émotions des personnages, se charge d’un symbolisme discret et met en avant la tension générée par la double facette de l’appartement, à la fois refuge et prison.
Pour ses adieux au Théâtre de Carouge qu’il dirige depuis 18 ans, Jean Liermier a choisi de mettre en scène une pièce intime et du souvenir, La Ménagerie de Verre (1944) de Tennesse Williams. Dans une ménagerie sont habituellement enfermés des animaux hétéroclites, livrés aux yeux avides des visiteurs. Chez Williams, elle se matérialise d’abord concrètement par la collection des animaux en verre de Laura (Aurélia Thierrée), jeune fille d’une timidité maladive qui se réfugie dans son petit monde en cristal. La ménagerie prend également une dimension métaphorique : les membres de la famille Wingfield, exposés aux yeux curieux du public, cohabitent tant bien que mal dans leur petit appartement situé à Saint-Louis, aux États-Unis. Nous sommes en 1930, un an après l’effondrement de la bourse de New York et des rêves et ambitions de nombreux Américains. Tom (David Gobet), protagoniste et narrateur de la pièce, incarne cette jeunesse désillusionnée, privée de son American Dream. Amanda, sa mère (Clotilde Mollet), et Laura, sa sœur aînée, viennent compléter ce ménage familial. Ensemble, ils luttent pour survivre à la Grande et à la petite Dépression au sein de leur modeste logement, qui contient néanmoins un gramophone. Le spectacle est bercé par plusieurs morceaux de musique des années 1930, qui donnent à la mise en scène une ambiance générale de mélancolie, de rêve ou de souvenir. Liermier prend le parti de reconstituer presque entièrement cet appartement sur une plate-forme tournante, isolée du sol et placée au centre de la scène, plongeant le public dans l’intimité de la famille Wingfield. Ce dispositif tournant permet de dévoiler une à une les pièces de la maison et les secrets qui l’habitent. La cuisine apparaît en premier. Les murs sont d’un bleu délavé, les boiseries sont jaunies et l’ameublement, composé d’une table et de tabourets, est sobre. La relation intense que la famille entretient avec son logement transparaît grâce au choix des costumes, dont les couleurs sont assorties au décor : Amanda et Tom portent respectivement une tunique et un pantalon bleus alors que Laura est vêtue d’une robe jaune. Ils semblent faire partie des meubles. Au fil de la pièce, l’appartement reflète les émotions des personnages, se chargeant ainsi d’un symbolisme discret. C’est dans la chambre de Laura, entièrement peinte en vert, couleur de l’espoir, que naît l’idée de lui trouver un mari, projet qui donnera un nouveau souffle à la famille. Le salon et ses murs écarlates sont le théâtre d’une violente dispute entre Amanda et son fils alors que la cuisine et ses couleurs douces deviennent le lieu de réconciliation. Les acteurices évoluent dans cet appartement qui apparaît comme coupé du monde extérieur. La scénographie de Christophe de la Harpe souligne la barrière métaphorique entre le monde de la famille Wingfield. Peu d’éléments pénètrent l’intimité de l’appartement : la lumière provient principalement des lampes présentes sur la scène tandis que la chambre et la cuisine sont dépourvues de fenêtres et apparaissent ainsi comme des espaces hermétiquement clos. Il faudra attendre la venue de Jim (Cyprien Colombo), un collègue de Tom invité à manger dans le but secret qu’il épouse Laura, pour que l’appartement et ses habitants s’ouvrent un peu au monde extérieur. Clotilde Mollet, dans le rôle de la mère monoparentale qui n’accepte pas de voir ses enfants grandir, dévoile une Amanda à la fois touchante et agaçante, forte et vulnérable, suscitant le rire et la compassion, étouffant ses proches d’injonctions tout en dégageant une immense tendresse. Aurélia Thierrée incarne également cette tendresse à travers le soin que Laura porte à sa petite ménagerie en verre. Le jeu de la comédienne dévoile avec habilité la délicatesse et la fragilité de son personnage. Sa posture marquée par ses épaules légèrement voutées, sa voix fluette, ses vêtements simples ainsi que ses placements scéniques souvent décentrés concourent à construire l’image d’une jeune femme délicate qui cherche presque à s’effacer. À l’inverse, David Gobet et Cyprien Colombo font éclater par leur jeu l’intensité des émotions et des ambitions de Tom et Jim. La mise en scène de Liermier met en avant l’espoir que représente Jim : il apporte concrètement et métaphoriquement la lumière dans la vie de Laura et de sa mère. De plus, lors de sa venue, le jeune homme laisse la porte de l’appartement ouverte, permettant ainsi à la musique et à la brise de l’extérieur d’entrer. Un vent d’espoir souffle sur l’appartement qui, comme les personnages, cesse, pendant un instant, de tourner en rond. Enfin, Liermier propose un final fracassant permettant à certains personnages de briser les murs pour avancer.
6 octobre 2026
Par Lila Michaud
