La Visite de la vieille dame
De Friedrich Dürrenmatt / mise en scène par Omar Porras / TKM – Théâtre Kléber-Méleau (Lausanne) / du 22 septembre au 1er novembre 2026 / critiques par Delphine Martinet, Fiona Todeschini, Héloïse Margot, Lila Michaud, Sohane Allisson et Zoé van Mal
Les marionnettes de la revanche
7 octobre 2026
Par Lila Michaud

« Je vous donne 100 milliards et à ce prix, je m’achète la justice ! » Trente-trois ans après sa première adaptation de La Visite de la vieille dame, Omar Porras replonge, avec l’équipe du Teatro Malandro, dans le dilemme de cette pièce emblématique. Comédien.nes masqué.es, attitudes de pantins, gestuelles clownesques, lumières focalisées, tout est chorégraphié et concourt à présenter l’illustre Madame Zahanassian comme une marionnettiste maniant les autres villageois.
Omar Porras retourne en terrain connu et met en scène, pour la quatrième fois, La Visite de la vieille dame (1956) de Friedrich Dürrenmatt. Créée dans un lieu artistique alternatif à Genève en 1993, sa première adaptation avait immédiatement rencontré un vif succès. Elle fut reprise en 2004 dans différents théâtres européens, puis au Théâtre de Carouge (Genève) en 2015. Cette année, c’est au TKM que Porras et l’équipe du Teatro Malandro en présentent une nouvelle version. La Visite se déroule dans la petite ville de Güllen où la misère règne en maître depuis des années. L’atmosphère est morne, la lassitude est palpable. Malgré tout, une lueur d’espoir se dessine pour les Güllenois grâce au retour d’une ancienne villageoise devenue milliardaire : Madame Claire Zahanassian, qui ramène avec elle la perspective d’un avenir meilleur. Dès son arrivée, elle promet d’aider Güllen à redevenir prospère en donnant 100 milliards – 1 milliard chez Dürrenmatt – au village et à ses habitants. Cependant, elle ne fera ce don qu’à la condition que justice soit faite, c’est-à-dire que son ancien amant et figure emblématique du village, Monsieur Alfred Ill, soit mis à mort. En effet, quarante-cinq ans plus tôt, Claire est tombée enceinte d’Alfred qui n’a pas reconnu l’enfant et s’est mariée avec une autre. Mortifiée, Claire avait été exilée et forcée de se prostituer pour survivre. Son bébé lui avait été enlevé par les services sociaux et elle n’était sortie de la misère qu’en épousant un milliardaire. Sa richesse lui permet d’inverser les rapports de force et de vivre sa vie selon ses propres conditions. Ainsi, elle choisit de faire de son village d’origine le théâtre de sa revanche.
La mise en scène de Porras souligne la position dominante de Madame Zahanassian, qu’il incarne lui-même, en la transformant en une sorte de marionnettiste qui manie les habitants de Güllen comme ses pantins. Sa richesse l’a rendue puissante et cela se traduit dans le choix des costumes. Elle porte des robes somptueuses, brillantes et colorées qui contrastent avec les haillons des habitants de Güllen. Le choix de faire porter un masque à tous.tes les comédien.nes crée pourtant un effet d’ensemble qui rappelle les origines güllenoises de Madame Zahanassian. Ces demi-masques, de formes humaines mais caricaturales, recouvrent la moitié supérieure du visage des comédien.nes. Cela en fait, visuellement, des êtres à mi-chemin entre l’humain et le pantin. Le masque cache néanmoins une partie des expressions du visage, appelant ainsi une gestuelle corporelle hyper-expressive qui rappelle celle du mime, influence revendiquée par Porras. La maîtrise corporelle des comédien.nes (Pierre Boulben, Francisco Cabello, Manon Castellano, Karl Eberhard, Jeanne Pasquier, Marie-Evane Schallenberger) est épatante. Ils et elles présentent des personnages désarticulé.es, aux mouvements saccadés tout en donnant une impression générale de souplesse et de fluidité. Chaque personnage évolue selon sa propre chorégraphie tout en créant, lorsqu’ils.elles sont réuni.es, un visuel harmonieux. Cette gestuelle, qui rappelle l’univers marionnettique, parfois même celui du clown, est associée à une instabilité physique faisant penser aux personnages de la Commedia dell’arte. Les comédien.nes sautillent, chancèlent, glissent et sont balloté.es. Ce déséquilibre permanent trahit aussi leur versatilité morale : la perspective du don de Madame Zahanassian les séduit, faisant passer leur confort avant leur éthique. Sur scène comme dans le texte de Dürrenmatt, la corruption des Güllenois se révèle petit à petit au public au travers de leurs nouvelles acquisitions : leurs pieds nus se retrouvent chaussés de beaux souliers jaunes, le maire troque ses vieilles cigarettes contre un bon cigare et même la femme d’Alfred Ill apparaît vêtue d’une séduisante nuisette jaune, bien plus élégante que ses anciens haillons. Pour souligner le pouvoir de Madame Zahanassian, ou plutôt le pouvoir que ses milliards lui confèrent, Porras lui attribue une gestuelle bien à elle. Ses mouvements sont plus réguliers et lents que ceux des autres. Son port de tête altier et sa démarche autoritaire contrastent avec l’activité constante des autres personnages. Ces différences soulignent son caractère de marionnettiste qui reste fixe pendant que ses pantins s’agitent autour d’elle. De plus, le jeu de Porras dévoile subtilement les traumatismes qui habitent son personnage. Ainsi, Madame Zahanassian apparaît comme une femme digne mais écorchée. L’interprétation de Porras suscite, chez le public, de la compassion pour ce personnage. Les scènes de dialogue entre Claire et Alfred, anciens amants, sont présentées comme très intimes et accentuent le dilemme de la pièce : la mise à mort d’Alfred est-elle une revanche légitime pour Claire ou une vengeance trop cruelle ?
7 octobre 2026
Par Lila Michaud
Qui est coupable de la mort d’Alfred Ill ?
9 octobre 2026
Par Sohane Allisson

Dans sa quatrième reprise de la pièce de Dürrenmatt, Omar Porras crée un univers partagé entre le drame et le rire. Le spectacle happe le public et déroute par les changements de ton du comique au tragique, un jeu énergique et fluide et une ambiance finement travaillée par des jeux de lumière et de sons, dans laquelle la culpabilité du citoyen ordinaire est mise en lumière.
Alfred Ill est coupable. Plus que ça, il est condamné. Non pas par un tribunal, mais par la revanche de son ancienne flamme, Clara Zahanassian, qui revient, milliardaire, à Güllen. Sa ville d’enfance est dans la misère, appauvrie par une malchance qui n’est en rien due au hasard. Pour se faire justice, elle promet un milliard de dollars pour le village en échange de la mort d’Alfred Ill, à qui elle reproche de l’avoir abandonnée pour une vie confortable aux côtés d’une femme respectable.
Le décor, composé à la fois d’objets aux couleurs vives et d’éléments blancs démarqués par des lignes noires, comme dessinés sur une feuille de papier, travaillent de concert avec les costumes marionnettiques pour donner une impression d’irréalité à l’action. Incarnés dans les demi-masques confectionnés par Freddy Porras que l’on retrouve dans de nombreuses créations d’Omar Porras, les personnages évoluent sur scène avec un jeu mouvementé et expressif. Masque oblige, chaque émotion est transmise avec tout le corps, exagérée à l’extrême. Seule la vieille dame, jouée par Omar Porras lui-même, a un jeu à l’émotivité contrôlée et des gestes mesurés. Surplombant les autres personnages par sa stature, elle reste impassible alors que tout le village s’agite autour d’elle. Malgré le travestissement et son costume opulent, le personnage reste digne et inspire la compassion plutôt qu’un sentiment de ridicule. Sa présence sur scène est rare et marquante. Alors que le texte de Dürrenmatt dévoile ses nombreuses excentricités pendant son séjour à Güllen, le spectacle se concentre sur le bon déroulement de sa recherche de justice. Son entourage est lui aussi considérablement réduit, ce qui contribue paradoxalement à rendre ses apparitions sur scène plus impressionnantes : par sa présence seule, elle intimide les habitants de Güllen et impressionne les spectateurs par sa détermination et son indépendance.
Le spectacle joue sur les contrastes entre le groupe et l’individu, aussi bien visuellement que thématiquement : lors des quelques scènes où tout le monde est présent sur le plateau, les habitants se retrouvent agglutinés dans un coin de la scène, alors qu’un dernier, isolé, est séparé d’eux par la vieille dame. La gestuelle de groupe est travaillée : tous réagissent et bougent en harmonie tout en gardant leur caractère propre. Le personnage isolé est le plus souvent Alfred Ill. Cette mise à l’écart augmente au fur et à mesure du spectacle. D’abord simplement spatiale, elle devient symbolique : s’y ajoute peu à peu un contraste visuel, les habitants revêtant des habits neufs, alors qu’Alfred Ill reste pieds nus, dans son pauvre habit de départ. Sa gestuelle aussi, d’abord exagérée et comique, se fait peu à peu plus réservée, sa présence sur scène plus statique.
Le nombre réduit de personnages par rapport à la pièce de Dürrenmatt entraîne une plus grande intimité entre les personnages : souvent seuls ou à deux sur scène, leur individualité est ainsi mise en avant. Chacun se retrouve seul devant le condamné pour répondre au dilemme : choisir entre la pauvreté et le meurtre d’Alfred Ill. Sans pouvoir se cacher derrière le groupe, les proches d’Ill, chaussés de souliers jaunes, symboles de leur trahison, révèlent leur cupidité. Celle-ci en vient même à contaminer l’ensemble de leurs vêtements : le jaune se glisse dans les costumes, se faisant de plus en plus présent, jusqu’à ce que tous les habitants à l’exception du condamné soient revêtus de jaune et de rose.
La réduction du texte change radicalement la relation entre les personnages en brisant la connexion entre les délibérations des habitants et la relation de Clara et d’Alfred Ill. Le spectacle sépare ces deux éléments et maintient ainsi un sentiment d’affection dans leur relation qui n’est pas présente dans le texte de Dürrenmatt. La peur d’Ill se voit ainsi focalisée sur la trahison de ses voisins et amis. Son animosité contre Clara est reléguée à l’arrière-plan. Alfred Ill semble oublier qui est la commanditaire de sa mort. Contrairement à ce qui se passe dans le texte original, les deux anciens amants ne seront plus présents ensemble sur scène entre la demande de justice de Clara et le moment où Alfred Ill se résigne à son sort. Cette dernière scène où ils apparaissent ensemble est jouée avec tendresse et mélancolie. Elle marque la dernière apparition de la vieille dame sur scène, vêtue d’une robe rouge. En opposition à Dürrenmatt, elle ne sera pas présente à la mort d’Ill, ni pour emporter le corps. La dernière image que les spectateurs reçoivent de Clara Zahanassian est celle d’une femme résolue à tourner la page.
Le ton du spectacle oscille entre sérieux et comique, dans un mélange étrange qui provoque tantôt le rire, tantôt un sentiment d’inconfort. La nonchalance et la gestuelle des habitants, qui reste exagérée même en plein cœur du drame, souligne leur hypocrisie et provoque rire et horreur. Aveuglés par un ton comique, les spectateurs deviennent complices du meurtre ; les adresses aux habitants sont régulièrement dirigées vers le public. Les spectateurs, transformés en habitants de Güllen sont implicitement appelés à s’opposer à la décision des personnages. Leur silence scelle leur culpabilité ; Alfred Ill n’est pas, comme chez Dürrenmatt assassiné au cœur de la foule qui le cache aux regards des spectateurs, mais à la vue de tous, tué par un coup de feu qui semble venir du public.
9 octobre 2026
Par Sohane Allisson
Une caricature de la vieille dame
9 octobre 2026
Par Fiona Todeschini

« Bienvenue Cla » : un cocasse panneau de bois accueille le retour haut en couleurs de Claire Zahanassian, et indique aux spectateurs le ton grinçant et burlesque de la représentation à venir. Omar Porras propose une adaptation de la pièce de Dürrenmatt qui passe à côté de l’occasion de faire réellement entendre à un public d’aujourd’hui la voix d’une femme bafouée, celle d’une célèbre vielle dame qui perd ici (un peu) de sa superbe.
L’intrigue, nombreux sont ceux qui la connaissent : la richissime Clara Zahanassian revient dans sa ville d’origine, Güllen, auparavant prospère, afin de s’acheter la justice à coup de milliards. Elle propose aux habitants un marché : sortir de la misère en échange de l’assassinat d’Alfred Ill, son amant de jeunesse qui l’a abandonnée, elle et leur enfant. Les habitants discutent, débattent parfois, mais l’issue est déjà presque connue d’avance. L’appât du gain est trop fort et le crime collectif commence déjà par des achats intempestifs à crédit : alcool de luxe, tabac de première qualité et de nouvelles chaussures jaunes…
Ces chaussures jaunes font office de symbole d’un changement de paradigme dans la pièce – tout le monde sait et comprend en les voyant qu’Alfred Ill va mourir, tué par ses compatriotes – et se retrouvent brillamment déclinées dans une ribambelle d’accessoires qui participent à effrayer ou faire enrager Ill ; de la cravate jaune du maire aux souliers à talons de sa secrétaire, en passant par les grosses santiags du policier, jusqu’à la mousse de micro du speaker. Le public avisé remarque également que l’épicerie ambulante d’Alfred Ill ressemble à s’y méprendre à un vieux landau, illustrant, par sa profession de fortune, l’enfant qu’il a abandonné. Les choix visuels se distinguent des autres adaptations du sujet de Dürrenmatt (nous pensons par exemple à la superbe adaptation cinématographique de Djibril Diop Mambéty qui transpose le sujet au Sénégal avec une grande poésie visuelle dans Hyènes) en nous transportant dans les univers du Guignol : cette esthétique permet de typiser les habitants de la ville par les costumes, les masques et un style de jeu clownesque et donne un ton humoristique à ce sujet. Les références stylistiques du burlesque se retrouvent fréquemment dans les mises en scènes d’Omar Porras : on se souvient par exemple des Fourberies de Scapin, au TKM en 2022, un spectacle caractérisé visuellement par des couleurs très saturées dans les décors et les costumes, l’usage de masques grossissant certains traits physiques, ou encore de Pedro et le commandeur en 2006, El Don Juan en japonais en 2009 ou L’élixir d’amour en 2006, qui présentaient un jeu physique apparenté au mime. Dans La Visite de la vieille dame, les costumes, signés Omar Porras et Bruno Fatalot, oscillent entre les habits rapiécés de vieilles marionnettes et ceux de poupées effrayantes, avec un côté un peu punk. Les couleurs sont criardes, surexposées, sursaturées : la scénographie de Fredy et Omar Porras semble faite de bric et de broc, réparée plusieurs fois (comme les vêtements des personnages). Elle immerge dans le monde de la bande-dessinée avec des malles blanches détourées de noir, un écriteau qui symbolise une mairie, une église modulable en carton, un simple cadre de porte pour créer un espace, ou une corde à linge qui semble tombée du ciel. La composition des espaces scéniques est très intelligente et porteuse de sens : la coprésence des personnages, par exemple, est magnifiquement symbolisée dans une scène par un voile de tulle qui nous donne à voir une Claire Zahanassian en transparence, toujours isolée, malgré la proximité sur le plateau des autres personnages.
Malgré la beauté de la composition, un brin de modernisation manque à ce nouveau remaniement de la pièce de Dürrenmatt, déjà créée par Omar Porras en 1993, déjà remaniée en 2004 et 2015.Le jeu des comédiens, que l’on peut comparer à celui des marionnettes, est caractérisé par son intensité corporelle, parfois poussée à l’extrême. Il est cependant justifié par le port constant, par chacun des comédiens, de demi-masques, signés Fredy Porras, qui engendrent une surcompensation due à la perte d’une partie du visage. Le jeu clownesque fonctionne cependant et dresse un tableau complet de ces personnages peu reluisants par archétypes (le policier, la directrice du collège, le prêtre, l’épouse…) dont le rôle social au sein de cette petite communauté du plateau transparaît parfaitement de façon humoristique : dès que le maire bascule dans le marché de la vieille dame, dès qu’il sait qu’Ill va mourir, il se transforme en caricature de lui-même, avec le traditionnel gros cigare et une nouvelle cravate jaune. Quant au policier, les spectateurs observent un grand monsieur viril avec de gros, faux biscotos, censé rétablir l’ordre masculin. Claire Zahanassian est incarnée par Omar Porras dans un jeu similaire, sur le plan vocal surtout, à celui des autres interprètes. Sa voix masculine singe celle d’une femme âgée en exagérant tous les lieux communs de la vieillesse ; sa posture rigide en décalage avec le mouvement permanent des autres comédiens, son élégance de nouvelle riche divorcée sept fois qui glisse vers le cheap vulgaire avec des bijoux trop gros, des robes trop ornées comme s’il fallait en permanence prouver quelque chose. Le personnage de Claire Zahanassian perd ainsi, dans cette version risible, une grande part de sa dignité et de sa force. Son combat, enjeu principal de la pièce qui, chez Dürrenmatt était traité comme ambigu, comme une question qu’on ne peut complètement trancher, est ici presque dévalorisé, moqué, malgré le crime bel et bien commis quarante-cinq ans plus tôt par Alfred Ill, un crime qui, nous le savons, est celui réellement commis par beaucoup d’hommes contre beaucoup de femmes, dans notre société contemporaine. « Il y a prescription » dit le personnage condamné – c’est peut-être ce que l’on tente de faire croire aux spectateurs, qui ne peuvent vraiment compatir complètement avec les envies de justice de cette Claire-ci, trop ridicule, trop lointaine, immensément riche mais manquant d’un grain d’humanité supplémentaire pour que sa parole soit véritablement écoutée. Seules quelques répliques fortes du texte de Dürrenmatt suscitent cette empathie pour une femme blessée et victime : « Le monde a fait de moi une putain, je veux faire du monde un bordel », clame ainsi Claire Zahanassian. Cette formule célébrissime éclaire en tout cas superbement le caractère grossier de chacun des personnages aux costumes rapiécés – et, peut-être, éclaire-elle également le comportement du public, pas si différent des personnages en scène ? L’envie d’une vie meilleure (dans le meilleur des cas) ou d’une vie riche et matérialiste (dans le cas qu’Omar Porras semble nous suggérer) pousse chacun, dans une succession de scaynètes intimistes, à vouloir la mort d’Alfred Ill : la justice de Claire n’est finalement obtenue que par volonté de survie au mieux, appât du gain au pire, et cela, Porras le montre complètement dans sa mise en scène en représentant tous les personnages qui sombrent peu à peu dans la cupidité, parés de leurs symboliques chaussures jaunes. Si la pièce de Dürrenmatt pousse à se demander si tout peut être acheté, la mise en scène de Porras invite à se poser une autre question : en travaillant ce sujet sur la scène contemporaine, pourquoi transformer un personnage de victime en caricature démesurée d’elle-même, engendrant la destruction sur son passage ? Chez Omar Porras, Claire Zahanassian est semblable à une méchante d’un conte de fée, type de personnage dont on oublie les raisons (souvent légitimes) de leurs mauvaises actions. L’adaptation de ce sujet manque ainsi d’une prise de position contemporaine, dans le contexte de 2026, sur la voix d’une femme qui s’exprime ouvertement et publiquement sur un crime du passé.
9 octobre 2026
Par Fiona Todeschini
Le prix d’une vie
9 octobre 2026

Cette recréation de La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt par Omar Porras et sa troupe le Teatro Malandro pose des questions brûlantes d’actualité concernant la justice, l’appât du gain et la nature humaine. Dans une mise en scène burlesque et colorée, le spectacle dévoile de manière glaçante comment une vie humaine peut être réduite à un simple prix au nom d’une justice humaine nourrie par un désir de vengeance. La mort rôde sur scène tout au long du spectacle, rappelant constamment le funeste destin d’Alfred Ill.
Bien que la quatrième création de La Visite de la vieille dame présente une mise en scène comique, dynamique et haute en couleurs, elle reprend pourtant le constat pessimiste de la pièce de Dürrenmatt : la victoire de l’argent sur les valeurs humaines et la preuve irréfutable que l’appât du gain fonctionne sur tout le monde, toutes professions et tous âges confondus. La Visite de la vieille dame raconte l’histoire d’Alfred Ill dont la vie est mise à prix à la suite de la visite de Clara Zahanassian, ancienne maîtresse d’Alfred devenue milliardaire. Cette visite importe grandement aux habitants de la ville de Güllen, plongés dans une misère noire depuis plusieurs décennies, qui entrevoient en la personne de Clara une source d’espoir. Alfred joue un rôle essentiel dans la situation puisque tous comptent sur lui pour adoucir Clara et lui soutirer l’argent nécessaire à la ville. La suite de l’intrigue confirme l’importance capitale du pauvre épicier, en modifiant cependant son implication dans le plan initial : c’est par la perte de sa vie qu’il contribuera au bien-être de la ville.
Dans cette mise en scène, la mort, omniprésente, accompagne Alfred tout au long du spectacle vers sa destinée tragique. Elle se dessine visuellement dès l’arrivée de Clara, vêtue d’une robe entièrement noire et qui possède, dans ses bagages, un cercueil. Elle continue de rôder tout au long du spectacle à travers les couronnes funèbres qui flottent sur le fond noir derrière Alfred, mais également à travers la présence de plusieurs armes sur scène et de feuilles mortes, symboliquement chargées. Lorsque qu’Alfred se retrouve seul sur scène, les couleurs et la lumière semblent s’amenuir, symbolisant également la perte progressive de sa vie et créant une atmosphère lugubre. A cette présence visuelle s’ajoute une présence auditive de la mort à travers les chants aux tonalités graves que l’on peut entendre durant la performance.
Dès l’annonce du marché proposé par la milliardaire, la mort d’Alfred se concrétise en deux mouvements : Alfred est d’abord victime d’une mort sociale qui préfigure sa mort physique. La première se traduit de manière visuelle par son isolement sur la scène : dès l’annonce de la sinistre condition émise par Clara, il se retrouve physiquement en dehors du groupe des habitants. Avec une anxiété grandissante, il les observe acheter à crédit des produits de meilleure qualité, des habits et chaussures neufs, tout en lui affirmant leur soutien : le jaune, couleur symbolique de l’or, prend visuellement de l’ampleur et rappelle constamment au personnage la menace qui plane au-dessus de lui. Lors de sa mort physique, Alfred est également isolé : son cadavre gît au milieu de la scène et est couvert de confettis dorés : image saisissante unissant la mort et l’argent, meurtre collectif pour une justice dorée, symbolisant l’accomplissement du contrat.
Placée généralement au centre de la scène, Clara, incarnée par Omar Porras, démontre une certaine stabilité qui contraste avec les autres personnages semblables à des marionnettes se mouvant autour d’elle. Le fait qu’elle soit plus grande que tous les autres renforce cette idée de domination. Cette stabilité physique reflète son entêtement à vouloir la mort d’Alfred mais révèle aussi par contraste le trouble émotionnel de la vieille dame entre le souvenir de sa passion amoureuse avec Alfred, la souffrance endurée depuis son départ de Güllen et son violent désir de vengeance. Lors de son témoignage, elle touche le public avec sa voix tremblante d’émotion, mais les larmes qu’elle suscite tendent rapidement à disparaître derrière le burlesque. Le ridicule de la vieille dame ressort beaucoup dans les autres scènes, transformant alors son histoire en quelque chose de léger et risible, ce qui peut faire augmenter la compassion des spectateurs pour Alfred, réel protagoniste du spectacle. Dès le début, il est seul sur scène, à la gare de la ville, contrairement à la pièce de Dürrenmatt qui s’ouvre sur quatre hommes anonymes discutant à la gare. Alfred est également le personnage que l’on voit le plus et le seul dont on suit le développement psychologique de la joie à l’indignation et du repentir à la résignation. A l’image d’un héros tragique, ni entièrement coupable ni entièrement innocent, il est mené irrémédiablement vers la mort à cause d’une faute passée. Tout est mis en œuvre pour éveiller la compassion : son isolement physique, sa voix à la tonalité chaude, ses yeux teintés de tristesse malgré le masque qui recouvre la moitié de son visage. Clara et Alfred s’opposent alors non seulement dans le conflit judiciaire mais également dans leur attitude et leur ton, créant ainsi la dynamique du spectacle entre rire et tristesse.
Même si cette création met plus en avant le grotesque que la pièce de Dürrenmatt, ce qui tend à faire oublier le sérieux de la situation durant le spectacle, à la fin, la dure réalité concernant la gravité de l’acceptation de la donation et ses conséquences s’impose brutalement au public avec le cadavre d’Alfred exposé au milieu de la scène. En adoptant une approche plus comique et colorée que la pièce originale, cette mise en scène dévoile de manière encore plus terrifiante le pouvoir de l’argent et la réduction d’une vie humaine à un prix, dénonçant un meurtre collectif accepté, célébré et couronné de succès financier mais condamnant l’humanité matérialiste et insensible.
9 octobre 2026
Enfanter de sa mort
9 octobre 2026
Par Héloïse Margot

Alfred Ill s’est condamné à mort en abandonnant le mauvais enfant, la mauvaise femme. En ce début d’automne, le TKM accueille la quatrième Visite de la Vieille Dame dans une mise en d’Omar Porras, d’après Der Besuch der alten Dame, créé par Friedrich Dürrenmatt en1956. Sous les masques, la mise en scène met l’accent sur le poids d’un acte individuel et la violence d’une ignorance collective.
Milieu du spectacle : l’infortuné Alfred pousse son épicerie. Celle-ci a la curieuse apparence d’une poussette, d’un vieux landau. Il pousse l’épicerie qu’il a préférée à son enfant. Il pousse le premier enfant qu’il n’a jamais accepté de reconnaître. Ce choix a scellé son destin. En refusant cette vie, il a agendé sa propre mort. La mère de cet enfant vient réclamer justice. La mort d’Alfred Ill contre cent milliards : la mort d’Alfred Ill pour la vie qu’il n’a pas reconnue. Clara Zahanassian, devenue riche exige sa mort. Cent milliard pour tuer un homme, un criminel. Que justice soit rendue !
Le jeu des acteurs – demi-masque oblige – est expressif et caricatural : ils cabriolent, miment, soulignent. Ces masques figent une expression comme celle que peut laisser la mort, ou le masque mortuaire. Pourtant, ils sont loin d’enlever de la vivacité ou de la vitalité au jeu des comédiens. Cachant la moitié supérieure de leur visage, ils leur laissent leurs yeux, leur bouche et leur corps pour s’exprimer. Un caractère est imprimé sur le demi-visage, le comédien lui insuffle une vie. Les gestes sont arrêtés, programmés, calculés, porteurs de sens. Tous les actes ont une conséquence, à l’instar du choix fait il y a quarante-cinq ans par Alfred Ill. Le jeu induit par la fixité de l’expression rend bien cette dualité, une vie déjà fixée par un déroulement programmé. A l’instar des habitants de Güllen qui combattent depuis des années pour maintenir leur ville en faillite à flot. A l’instar d’Alfred Ill qui lutte durant toute la pièce pour qu’on ne l’assassine pas. Seul le jeu de la vieille dame, incarnée par Porras lui-même, est différent : moins fluide et moins caricatural, il la démarque des habitants de Güllen. Littéralement, elle ne joue pas sur le même plan, ce qui amène de manière subtile l’idée qu’elle est la seule et dernière maitresse de ce qui se déroule.
Comme chez Dürrenmatt, les habitants de Güllen ont leur part de responsabilité dans cette décision. Toutefois, chez Porras, la décision rampante de tuer Alfred Ill apparaît comme plus individuelle. Les personnages arrivent à cette conclusion comme chacun de leur côté. Les personnages sont souvent montrés seuls en scène ou seuls face à Alfred Ill. Porras supprime certains personnages de la pièce originale et isole régulièrement ceux qui reste dans des douches lumineuses, ce qui donne à leurs décisions un aspect moins collectif.
Les lumières et les sons concourent également à souligner la dualité de l’action entre le comique et le dramatique. Les sons, plus clownesques, servent plutôt à l’aspect comique de la scène : moins subtils et plus appuyés, ils servent énormément la comédie et le rythme du jeu, indispensable au comique. L’éclairage souligne plutôt le côté grave et sérieux de la scène. Les lumières sont naturalisantes : elles apparaissent et disparaissent en fondu. Elles se projettent tout de même parfois au-devant de la scène. Dans certaines scènes, l’éclairage contribue à conférer à Alfred Ill une dimension christique.
Ainsi, au sein de la lumière et du son se trouve toute l’ambivalence, tout le sel de la pièce : un drame social et satyrique teinté d’un humour, aussi bon enfant que grinçant. Toutefois, le dilemme moral s’est légèrement déplacé : chez Dürrenmatt il était question de corruption, de justice, de réparation du passé, du prix de la justice. Chez Porras, ces thématiques sont toujours présentes, mais il est plus question de l’enfant abandonné, des conséquences de cet abandon. Porras insuffle plus d’importance au fait que les actes ont des conséquences. L’enjeu se déplace d’une question morale à propos de la justice à un questionnement sur les actes et les conséquences : Alfred Ill ne mérite peut-être pas la mort mais on ne peut nier que c’est son choix initial qui a mené à cette fin. On n’abandonne pas une vie sans payer de la sienne.
9 octobre 2026
Par Héloïse Margot
