Dardan Gjocaj

La force de ne jamais renoncer

La revanche de la migration

Grâce à sa soif de réussite personnelle, le Lausannois a fait mentir toutes les étiquettes qu’on aurait pu lui coller au cours d’une vie. Celle de la société tout d’abord; de l’école ensuite; puis du monde professionnel. À 37 ans aujourd’hui, le consultant RH et sociologue du Cabinet Didisheim, a patiemment surmonté les obstacles et posé les jalons d’un parcours aussi brillant qu’atypique, qui l’a mené sur les bancs des sciences sociales de l’Université de Lausanne. Quitte parfois à provoquer le destin.

Il transpire une sage douceur et de la maturité dans la voix de Dardan Gjocaj. De l’ambition aussi. Pas celle qui écrase ou nourrit les conflits de pouvoir, mais une soif de réussite personnelle qui fait mentir toutes les étiquettes que l’on pourrait vous coller au cours d’une vie. Celle de la société tout d’abord; de l’école ensuite; puis du monde professionnel. À 37 ans, le fils aîné de parents immigrés albanais est à lui tout seul un modèle de réussite et de résilience. Tel un sportif de haut niveau, le consultant RH et sociologue du Cabinet Didisheim, a patiemment surmonté les obstacles et posé les jalons d’un parcours aussi brillant qu’atypique. Quitte parfois à provoquer le destin.

Malgré lui, Dardan Gjocaj fait partie de celles et ceux qui ont grandi trop vite. De son enfance à la rue de la Borde, le père de famille est passé illico à l’âge adulte. À partir de 14 ans seulement, le jeune adolescent endosse un rôle important au sein de sa famille pour encadrer sa fratrie et soutenir ses parents: «C’était une période très difficile. Bien qu’intégré, mon père et ma mère s’appuyaient sur moi pour surmonter la barrière de la langue et certaines difficultés administratives, se souvient-il. J’ai dû finalement occuper très tôt un rôle qui ne devrait pas être celui d’un jeune garçon préadolescent. Mes parents ont fait du mieux qu’ils pouvaient, mais ils avaient aussi leurs limites.»

Au collège de la Rouvraie, Dardan Gjocaj doit en parallèle jongler avec la pression de l’orientation scolaire. Le système l’aiguille en VSO (ex-VG1): «J’avais des envies bien sûr et l’ambition simple de faire un apprentissage d’employé de commerce. Comme beaucoup d’immigrés, mes parents voulaient m’éviter un métier difficile, à forte pénibilité, très physique, qui épuise et brise le corps.» La visite obligatoire dans le bureau de l’orientation professionnelle de l’école est un électrochoc: «j’étais dans ma 8ème année (aujourd’hui 10H). C’est à ce moment-là que je rencontre pour la toute première fois une conseillère pour m’aiguiller sur la suite. Je me souviens lui avoir parlé de mon aspiration. Elle m’a dit – qu’au vu de mes résultats – j’avais peu de chance de réussir à faire un apprentissage d’employé de commerce et que je devais plutôt songer à m’orienter vers des métiers du bâtiment. J’ai pris littéralement une claque.»

Dardan Gjocaj ne veut pas de cet avenir. Il se met un «coup de pied au derrière», termine sa scolarité obligatoire puis entreprend un raccordement pour rejoindre la voie supérieure. Ses résultats lui permettent d’entrer au gymnase en voie diplôme. Mais en cours de route, il met un frein à cette ascension: «J’apprends le diagnostic du cancer de stade 2 de mon père. On ne savait pas s’il allait s’en sortir. C’était assez effrayant et perturbant. Encore une fois, au vu de la culture de mes parents et étant donné que je suis l’aîné, j’ai dû me montrer présent. C’est du moins le besoin que j’ai ressenti à ce moment-là. J’ai mis mes études entre parenthèses pour me consacrer à ma famille.» Après deux années de traitements lourds et malgré des séquelles, son père a vaincu le cancer.

Après plusieurs années de coupure et au grand soulagement de ses parents, Dardan Gjocaj remet les pieds dans les études. Il ne terminera pourtant jamais sa maturité gymnasiale. L’établissement lui demande de recommencer à zéro pour se mettre à niveau. Le jeune homme bifurque alors dans le privé et intègre une volée de l’École PreP, à Lausanne, qui prépare en une année aux examens d’entrée d’une faculté de l’Université de Lausanne. Le défi est double. Il faut à la fois suivre le rythme soutenu de l’École et la financer. Dardan Gjocaj s’autofinance par des missions d’agents de sécurité: «Je travaillais de 22h à 5h du matin, 3 fois par semaine et suivais mes cours en parallèle du lundi au vendredi. C’était dur, mais je savais pourquoi je le faisais». Cet adepte de boxe anglaise et de kickboxing s’est taillé un physique très demandé aux entrées des boîtes de nuit lausannoises. Il devient même responsable de la sécurité. Surtout, il réussit ses examens d’entrée à l’Université.

Après une brève hésitation pour HEC, Dardan Gjocaj entame un cursus en sciences politiques pour comprendre assez vite être animé par les sciences sociales: «J’avais finalement trouvé une voie qui me permettait de répondre aux questions que je me suis toujours posées. À savoir, pourquoi une société fonctionne de telle manière et pas une autre? Pour quelles raisons les gens font ce qu’ils font? Là, j’avais trouvé une discipline qui apportait des réponses à travers une rigueur scientifique.» Contrairement à d’autres qui poursuivent à l’Université par confort, le Lausannois sait ce qu’il veut et n’hésite pas à poser son regard critique sur l’institution: «Les études m’ont permis de gagner en hauteur, de comprendre beaucoup de choses et d’avoir un regard fin sur les dynamiques relationnelles entre les gens, les institutions et les structures sociales. Néanmoins, le cursus en sciences sociales forme essentiellement ses étudiants à devenir des chercheurs.»

Le décalage entre le discours de l’Université et la réalité du marché du travail est particulièrement violent: «Lors des séances d’informations, on nous dévoile la longue liste des débouchés et des opportunités professionnelles. Ce que j’ai observé, c’est que 90% des personnes avec qui j’ai gardé contact et qui faisaient partie de ma volée de Master s’est retrouvés plus d’un an après la fin de leur cursus toujours au chômage ou à occuper un job précaire. Les études en sciences sociales n’aident pas à trouver du travail; à nous vendre sur le marché et à mettre en avant nos compétences, qui demeurent très générales. Le marché peine également à voir les compétences concrètes que peut amener un diplômé en sciences sociales.» Grâce à ses vies antérieures et son expérience du terrain, Gjocaj sort son épingle du jeu. Durant ses études, il a accumulé bagage professionnel dans des associations et des structures dédiés aux arts martiaux. Il y développe des compétences managériales, RH et endossé divers rôles et responsabilités.

Son Master en poche, Dardan Gjocaj poursuit un semestre à l’Université de Lausanne en tant qu’assistant d’enseignement et de recherche. En parallèle, il développe une activité indépendante «et encore anecdotique» de consultant RH. Sa première cliente n’est autre que sa compagne, responsable administrative dans une structure publique: «Les outils et le regard sociologique que j’ai pu acquérir à travers mes études associées à mon expérience managériale m’ont permis de lui proposer certaines choses bénéfiques. De fil en aiguille, j’ai commencé à accompagner quelques personnes.» Le projet familial décide Dardan Gjocaj à quitter l’indépendance pour la stabilité. Après plusieurs postulations et des réponses négatives, il se présente au Cabinet Didisheim. Ce cabinet lausannois de psychologue du travail propose différents services pour soutenir les entreprises et les collectivités publiques, de toutes tailles et de tous secteurs, dans l’accompagnement et le développement de leurs collaborateurs.

Son profil correspond à peu près à 30% des critères de l’offre d’emploi: «À ma grande surprise, j’ai quand même été pris en entretien. Puis un deuxième. Et enfin, je suis invité à passer un assessment, une évaluation d’une journée au fil de laquelle les candidats sont mis en situation réelle. C’est une journée éprouvante où l’on cherche à évaluer les compétences des personnes sous toutes les coutures. J’y suis allé avec l’idée que si je réussis, je serai embauché. Ça, c’était le plan. Mais rien ne s’est passé comme cela.» Deux heures avant la fin de l’assessment, on l’informe que l’aventure se termine pour lui malgré son potentiel.

Nous sommes en 2020. Le covid frappe à la porte. Le marché du travail se tend. Dardan Gjocaj cherche un emploi depuis environ un an. Dans ce contexte, il formule à son interlocutrice une demande audacieuse: «Je lui propose de venir travailler gratuitement durant trois mois. Et au bout de ce trimestre, qu’elle se prononce sur mon engagement ou non. Qu’elle puisse voir in vivo ce que je vaux. Elle était vraiment très surprise.» Mais après deux jours de réflexion, elle le rappelle et lui propose un stage rémunéré de trois mois. À l’issue du stage, il devra repasser un assessment: «J’ai signé le contrat. Et puis, au bout de trois semaines, on m’a engagé.» Aujourd’hui ça fait plus de cinq ans.
 

Lausanne, le 26 juin 2026

Article de Mehdi Atmani
Portrait de Dardan Gjocaj © Felix Imhof