Carmen Vega Orozco

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Regard sur les catastrophes naturelles

Inondations, incendies, glissements de terrain: anticiper les risques naturels suppose de savoir où, quand et pourquoi ils peuvent survenir. C’est précisément le travail de la Dre Carmen Vega Orozco, aujourd’hui responsable analyses de données prévention à l’Établissement Cantonal d’Assurance (ECA Vaud).

Arrivée à la FGSE pour y faire un Master puis une thèse de doctorat, Carmen Vega Orozco s’est spécialisée dans l’analyse spatiale et l’exploitation de données géographiques pour mieux comprendre les risques. Elle nous parle de son métier.

«J’aime la variété des sujets sur lesquels on peut travailler dans l’analyse des risques. Ils sont tous, d’une certaine manière, appliqués à la société.»
– Carmen Vega Orozco, responsable analyse, ECA Vaud –


Quelle est la fonction d’une responsable d’analyse de données à l’ECA?  

L’ECA a pour mission de protéger la population et les entreprises vaudoises contre les incendies et les éléments naturels — tels que les avalanches, glissements de terrain, inondations, la grêle, le vent. Au niveau assuranciel, notre responsabilité est de protéger les habitant·es des impacts financiers par une couverture des biens immobiliers et mobiliers. Au niveau préventif, l’ECA se concentre vraiment sur la protection des personnes en renforçant la sécurité des bâtiments et en réduisant le risque de sinistres. Enfin, par l’organisation des secours, l’ECA contribue à sauver des vies et à réduire l’ampleur des dommages. 

Mon rôle, en tant que responsable d’analyse de données, est de rassembler le maximum d’informations sur un bâtiment donné et son environnement, notamment grâce aux systèmes d’information géographique (SIG) et aux outils d’analyse spatiale. J’offre ainsi une vision aussi complète que possible aux expert·es en prévention incendie et en éléments naturels. Elles et ils peuvent alors objectiver les risques et les vulnérabilités, et par conséquent, identifier les mesures adéquates. 

Avec les analyses, je facilite la prise de décisions des spécialistes. Il peut s’agir d’analyses prédictives — Quels bâtiments sont exposés à des aléas? Quels sont ces risques? — ou d’analyses après un sinistre — Que s’est-il passé? Pourquoi le bâtiment a-t-il été touché? Quels enseignements en tirer? 

Ce travail permet de passer d’une approche principalement réactive à une approche plus anticipative, basée sur la connaissance.
 

«Depuis mon enfance, j’ai été sensibilisée aux conséquences humaines et sociales des catastrophes naturelles»
– Carmen Vega Orozco, responsable analyse, ECA Vaud –


Pourquoi avoir choisi de travailler sur les risques et l’aménagement du territoire? 

En Colombie, d’où je viens, il y a beaucoup de problématiques de glissements de terrain, d’inondations, de tsunamis, de tremblements de terre, etc. Depuis mon enfance, j’ai été sensibilisée aux conséquences humaines et sociales de ces événements : des populations déplacées, qui perdent leur logement, leurs biens, voire leurs moyens de subsistance.  

Avant les années 90, aucune protection n’existait pour les populations colombiennes et leurs territoires. Depuis, des lois, des politiques publiques et des programmes d’aménagement du territoire ont été mis en place afin de mieux anticiper et gérer ces risques. On peut adapter nos pratiques et nos constructions, par exemple en construisant sur pilotis dans certaines zones inondables.  

La gestion des risques est un domaine qui nécessite une approche collective et multidisciplinaire. Cela implique beaucoup d’acteurs: les professionnel·les de la construction, les autorités publiques, les spécialistes en protection incendie ou en dangers naturels, les services de secours, les citoyen·nes… C’est cette dimension à la fois technique, humaine et territoriale qui m’intéresse particulièrement dans mon travail.  


Qu’est-ce qui vous plaît dans vos missions chez ECA?  

L’impact social est vraiment très important. Les catastrophes naturelles ou les incendies peuvent avoir des conséquences importantes, mais la mémoire collective de ces événements tend à s’estomper avec le temps. Chaque nouvelle génération doit donc être sensibilisée et accompagnée pour savoir comment réagir. 

Contribuer à combler ce manque de connaissance donne beaucoup de sens à mon travail. Par exemple, à l’approche de l’été, l’ECA met en place des campagnes de sensibilisation aux risques liés à la grêle ou aux incendies. Je suis heureuse de pouvoir participer à l’identification des facteurs de risques et des personnes les plus vulnérables, et ainsi aider à orienter les actions préventives. 

L’innovation est une autre dimension qui me motive beaucoup. Les systèmes d’information géographique et les outils d’analyse de données évoluent en permanence. Je dois me maintenir à jour, dans la mesure du possible, dans tous les domaines techniques, des applications, des méthodes. L’ECA me donne la possibilité de consacrer du temps à la veille, de participer à des conférences et à des projets de recherche pour nourrir mes connaissances. Ainsi, je garde des liens avec l’université. Il m’arrive aussi d’être invitée pour un cours à l’Unil. C’est très enrichissant et cela montre la complémentarité entre la recherche et les besoins opérationnels du terrain. 


Que dire à un·e doctorant·e qui envisagerait cette voie après la thèse? 

C’est un métier où il faut être pragmatique. Certes, la recherche scientifique et les connaissances théoriques sont essentielles, mais elles ne constituent pas à elles seules la solution: la science est comme un outil de travail qu’on utilise. J’aide les spécialistes à interpréter les données, j’apporte des éléments d’analyse et de compréhension pour trouver une solution concrète, adaptée aux besoins du terrain. C’est donc un travail de traduction entre les spécialistes IT et les spécialistes du terrain qui conçoivent et implémentent les mesures de protection.  

Ce qui me plaît et ce qui pourrait justement attirer de jeunes chercheur·es, c’est à la fois la diversité des tâches et l’impact sociétal direct. Je n’arrive pas à décrire une seule journée typique. Toutes mes journées sont différentes: un jour, je peux travailler sur une analyse de risques naturels ou d’incendie, un autre sur une problématique de données, une méthode innovante ou un échange avec des expert·es de terrain. Moi, ça m’inspire énormément. J’aime la variété des sujets sur lesquels je peux travailler. 


Et quel est l’aspect qui demanderait le plus d’adaptation à une personne qui vient de finir sa thèse? 

Le vrai défi est sans doute de passer d’une logique de recherche à une logique d’application. Les méthodes d’analyses, les chercheur·es les maîtrisent très bien. La difficulté réside plutôt dans leur mise en pratique: Comment faire en sorte qu’une analyse réponde réellement aux besoins des expert·es et aide à la prise de décision? 

Ce qui change également avec le travail de recherche, c’est d’un côté la nécessité de respecter des délais — on a des deadlines strictes — et de l’autre il faut faire preuve de patience — certaines évolutions, certains projets ou certaines décisions nécessitent du temps avant d’être mis en œuvre. Il faut donc apprendre à concilier réactivité au quotidien et vision à plus long terme. 

Bien sûr, quand on arrive dans le métier, on découvre un nouvel environnement où on va apprendre énormément de choses, mais aussi faire des erreurs. Heureusement, quand on a fait une thèse, on dispose d’atouts précieux: on sait s’adapter rapidement, résoudre des problèmes complexes et on est assez polyvalent et autonome. 


Étudier les risques, c’est ce qui vous a poussé à faire un doctorat à la FGSE?

Oui, mon doctorat se penchait sur les feux de forêt et sur des phénomènes dans des environnements complexes. Il visait à développer une méthodologie pour le monitoring environnemental pour le déploiement d’outils d’évaluation des risques. 

C’est ce qui m’a motivée, une recherche académique, mais orientée vers l’application. Aujourd’hui, je vais plus loin, puisque j’applique les analyses au monde réel. 


«Pour beaucoup de domaines professionnels — je l’ai seulement appris en cours de route — les compétences transférables sont plus valorisées»
– Carmen Vega Orozco, responsable analyse, ECA Vaud –


Comment s’est passée pour vous la transition après avoir quitté la recherche académique? 

La transition a été très enrichissante, mais elle a aussi représenté un apprentissage. Un des principaux défis a été de faire valoir mon doctorat comme une véritable expérience professionnelle. Certaines entreprises considèrent cela comme une prolongation des études, car à l’université, si on se trompe, on recommence. Mais lorsqu’on développe une thèse, on mobilise des compétences très concrètes: gestion de projet, résolution de problèmes complexes, autonomie, travail dans des environnements variés, collaboration avec de nombreux partenaires, utilisation de différentes langues, et capacité à mener un projet sur plusieurs années.  

Pour mes premières candidatures, mon CV reflétait trop mon parcours académique — j’ai donné beaucoup d’importance à mes publications, mes conférences et mes travaux de recherche. Pour beaucoup de domaines professionnels — je l’ai seulement appris en cours de route — les compétences transférables sont plus valorisées: la conduite de projets, le travail en équipe, la communication ou encore la capacité à transformer une question complexe en solution opérationnelle. On n’a pas forcément les codes au début. 

Par ailleurs, ayant grandi à l’étranger, je ne disposais pas d’un réseau professionnel en Suisse. J’ai donc dû le créer. Après ma thèse, j’ai eu la chance d’effectuer un stage à swisstopo, pour la gestion d’un laboratoire en système d’information géographique pour toute la Suisse. Cela m’a permis de rencontrer pas mal de gens. Et puis, à un moment, tout se débloque, on comprend mieux les attentes des employeurs, on développe son réseau et, finalement, j’ai reçu plusieurs offres à la fois !  

La période de transition demande de la persévérance, mais les compétences acquises pendant une thèse sont de véritables atouts lorsqu’on apprend à les mettre en valeur. 


Quel conseil donneriez-vous pour aider à cette transition? 

Profiter de l’université pour développer son réseau professionnel. Se faire connaître, c’est très important. Participer par exemple à des conférences tournées vers l’application, et non exclusivement académiques. Si l’occasion se présente, réaliser des stages pendant le doctorat serait très utile, je pense! Pourquoi ne pas contacter une entreprise et faire des travaux de recherche? 

Et puis, adapter le CV au poste visé. Il faut identifier la plus-value qu’on va apporter — pas seulement en termes de connaissances de la méthode — qui a du sens pour l’entreprise ou l’organisation que l’on souhaite rejoindre. 

Par exemple, pendant ma thèse j’ai travaillé avec beaucoup de spécialistes de disciplines très différentes. Cette capacité à travailler avec différents profils m’est très utile aujourd’hui. Pour un seul projet, je peux collaborer avec des informaticien·nes spécialistes des données, des statisticiens, des expert·es en incendie, en dangers naturels, en météorologie, des chef·fes de projets, des pompiers, des expert·es en construction, en communication, etc. La liste est grande. 


Comment voyez-vous votre avenir professionnel? 

Je me projette dans un parcours où je continue à apprendre et à relever de nouveaux défis. Je pense que ma génération recherche davantage de variété et n’a pas forcément envie de faire la même chose toute la vie. C’est justement ce que m’offre mon travail à l’ECA — l’opportunité de varier et d’évoluer. D’évoluer non seulement au niveau des responsabilités, mais aussi dans les types de tâches et les problématiques sur lesquelles je travaille. 

J’ai la chance de travailler dans un domaine qui contribue à la protection des gens sur notre territoire. Dans un sens, à travers mon travail, je protège aussi ma famille! C’est une source de fierté et une motivation très forte au quotidien.
 

Lausanne, 17.08.2026
Article d’Amélie Dreiss, FGSE, Unil