Andres Pinilla Marin

Les nœuds et les liens d’Andres Pinilla Marin

Longtemps, l’infirmier indépendant en santé mentale et en soins psychiatriques a été tiraillé entre ses deux cultures colombienne et suisse. Aujourd’hui réconcilié avec ses racines, le père de famille s’investit à lever ce qui entrave les liens entre les vivants; les autres et soi-même. Un besoin de réparation entamé à la Haute-école de Santé du canton de Vaud (HESAV), puis à l’Institut universitaire de formation et de recherche en soins (IUFRS), rattaché à la Faculté de biologie de l’Université de Lausanne.

Dans la Sierra Nevada de Santa Marta, au nord de la Colombie, le peuple d’Amérindien·nes Kogis s’adonne au Neshi. Un rituel ancestral qui interroge les rapports entre la nature et l’Homme et facilite l’expression des pensées et des actes qui entravent les liens entre les vivants; les autres et soi-même. Le Neshi est aujourd’hui à la source et au cœur du dévouement d’Andres Pinilla Marin, infirmier indépendant en santé mentale et spécialisé dans l’accompagnement en soins psychiatriques. Le futur quadragénaire, qu’il fêtera en 2026, est surtout un réparateur de liens. Lui-même s’est longtemps questionné depuis son déracinement de Colombie à l’âge de 12 ans jusqu’à sa vie d’homme aujourd’hui et de père de famille à Lausanne.

Un long chemin vers la réconciliation de deux identités; une introspection propice aux questionnements de milieu de vie: «C’est important de me rappeler d’où je viens; pourquoi je suis enraciné ici et là-bas? Suis-je fier de mes racines? Suis-je heureux? J’ai mis beaucoup de temps à faire cohabiter les deux cultures, reconnaît-il. Aujourd’hui, je joue ma partition colombienne et en parallèle ma partition organisationnelle suisse. J’aime bien naviguer entre ces deux eaux selon les contextes. Mes interrogations identitaires m’ont permis de développer un équilibre sain et de m’ancrer dans le quotidien.» Comme dans toute la diversité de richesses des parcours migratoires, rien ne prédestinait le quadragénaire à cette trajectoire de vie en terres vaudoises.

Nous sommes en 1986. Andres Pinilla Marin voit le jour dans une Colombie gangrénée par la violence. Les premiers souvenirs sont douloureux : «Mes parents se séparent très vite. Ma mère nous élève seule, mon frère et moi. Je n’ai d’ailleurs jamais compris le départ de mon père. Mais nous avons eu la chance de pouvoir compter sur le soutien familial et l’amour de notre mère. Ce noyau familial m’a permis d’avoir des souvenirs joyeux.» Le père de famille marque une pause dans son récit de vie et revient au présent: «Le mois dernier, mon père est venu en Suisse. Je voulais l’inviter pour qu’il voit sa petite-fille de cinq mois. Le fait de devenir père m’a permis de reparcourir mon identité; de questionner la filiation. Ça m’a permis de réparer ou du moins apaiser des liens qui avaient été violentés. Mon père est reparti il y a quelques jours. Je suis toujours dans l’assimilation de sa visite et de ce que cela a pu m’apporter en tant qu’homme.»

Retour en Colombie, mais dans les années 1990. Andres Pinilla Marin vit une fin d’enfance et une pré adolescence difficile. La situation politique du pays y contribue. Sa mère songe à l’émigration. Biologiste, elle a l’opportunité de venir étudier une année à l’Université de Lausanne. Elle saisit cette chance, soutenue par son clan. Lui et son frère sont confiés à une tante. Ils ne verront pas leur mère pendant un an. Et puis, grâce aux mesures de regroupement familial, elle peut faire venir ses fils en Suisse: «On a dû partir dans un décor que l’on ne connaît pas. J’ai mis plusieurs mois à comprendre que cela allait être ma nouvelle vie. J’ai fait ma petite rébellion à 12 ans.»

Ce qui le sauve, c’est le foot. Il intègre le FC La Sallaz, sur les hauts de Lausanne: «J’ai passé des heures à m’entraîner sur les terrains de Grand-Vennes et de Praz-Séchaud, se souvient-il. J’ai aussi trouvé refuge auprès de mon coach. Il est devenu un peu le père que je n’ai pas eu. Il a su me parler pour me faire accepter de rester en Suisse. Il m’a donné le bon dosage de maïzena pour que mes deux cultures vivent en moi. J’ai compris grâce à lui que pour ma mère c’était une nécessité de rester ici. Elle voulait nous faire vivre autre chose.» Ce bon dosage s’exprime à l’adolescence avec le sport, les sorties dans les boîtes latino de Lausanne et la danse. Mais aussi grâce au soutien de son petit frère Christian.

À son arrivée en Suisse, Andres Pinilla Marin fréquente les classes d’accueil du collège de Béthusy: «Là aussi, l’enseignante a réussi à me faire comprendre deux-trois trucs pour réussir mon intégration en Suisse et dans la scolarité classique.» Le jeune homme continue son cursus à Villamont. C’est un élève un peu rebelle qui fait juste ce qu’il faut pour passer l’année. Il intègre pourtant le Gymnase du Bugnon et obtient sa maturité. Le jeune homme s’intéresse déjà aux soins à la personne et se destine à l’école de physiothérapie, mais rate de justesse l’examen d’entrée: «Une amie de ma mère m’a alors proposé de venir faire un stage d’observation à l’hôpital orthopédique du CHUV. Ça m’a beaucoup plu, surtout le lien à la personne. Il s’est passé quelque chose en moi.»

Cette expérience marquante, c’est sa première confrontation avec la mort. Celle d’un patient âgé qu’il a accompagné au quotidien et jusqu’au bout jusqu’à lui prodiguer les soins post-mortem: «Je me suis senti utile et je trouvais beau de pouvoir accompagner une personne jusqu’à sa finitude.» Sans hésiter, Andres Pinilla Marin intègre la Haute-école de soins infirmiers – aujourd’hui rebaptisée Haute-école de Santé (HESAV) – avec le projet ensuite de se lancer dans l’humanitaire. Mais un stage de deuxième année à la Fondation de Nant va contrecarrer ses plans. L’infirmier travaille alors pour la première fois dans un service de psychiatrie générale. Le soir, quand il rentre chez lui, la charge mentale est lourde.

Son cerveau déborde des histoires entendues au quotidien: «J’en ai parlé à mon praticien-formateur. Un homme en or qui m’a expliqué que c’est un apprentissage empirique de réussir à tisser du lien avec les patients tout en se protégeant. Parfois les silences soignent.» Un argument qui finira de le convaincre. Exit l’humanitaire, il fera carrière dans les soins infirmiers et la psychiatrie. Par amour, il part s’installer à Paris, où il travaille dans un hôpital public, mais revient régulièrement pour faire des veilles le week-end à la Fondation de Nant et compenser son petit revenu. L’expérience parisienne va durer trois ans et demi.

À son retour à Lausanne, Andres Pinilla Marin poursuit avec un Master en soins infirmiers à l’Institut universitaire de formation et de recherche en soins (IUFRS), rattaché à la Faculté de biologie de l’Université de Lausanne: «J’ai fait ce master dans l’idée d’enseigner plus tard. Mais c’était une très mauvaise expérience. Le travail de Master m’a traumatisé, tant dans le suivi que dans l’organisation.» Son diplôme en poche, on lui propose un poste dans une toute nouvelle unité de l’hôpital psychiatrique de Cery, baptisée les Roseaux: «C’était une unité un peu extraterrestre, car une expérience pilote, qui visait à accompagner intégralement les situations les plus lourdes de l’hôpital avec des médecins, des psychiatres, des ergothérapeuthes, des physiothérapeuthes, des éducateurs et j’en passe. Les patients ont bénéficié de tout l’arsenal thérapeutique.» Un projet couronné de succès.

Au sein de l’Unité, lui et les équipes se spécialisent dans la clinique de l’hébergement, c’est-à-dire dans la reconquête des patient·es, de leur habitat et de leur environnement: «Il s’agissait de leur donner toutes les clés et tous les outils pour qu’ils gagnent en indépendance et se sentent prêts à naviguer dans la vie malgré leur trouble psychique.» Après six années d’investissement, les sirènes de l’indépendance se font entendre. En 2023, il fait le grand saut. D’abord à temps partiel. Puis à plein temps depuis le mois de juin 2025.

Il inaugure Neshi, son cabinet de soins infirmiers et de psychiatrie dans lequel il accompagne les patient·es dans cette reconquête de l’habitat et leur réinsertion sociale: «J’accueille les souffrances et les blessures, mais je mobilise surtout les acquis et leurs ressources.» Aujourd’hui, Andres Pinilla Marin nourrit un autre projet en parallèle; celui d’un café-restaurant, dédié au 17-25 ans, et dans lequel s’inviteraient les questions de santé mentale et de psychiatrie avec une forte composante sociale. Une autre manière de tisser du lien.

Lausanne, le 10 avril 2026

Article de Mehdi Atmani
Portrait de Andres Pinilla Marin © Felix Imhof