Théories poétiques de la narration / Poetic Theories of Narration

Par Sylvie Patron

Sous le terme « théories poétiques de la narration », on regroupe les théories d’Ann Banfield (1995 [1982]; 2019) et de S.-Y. Kuroda (2012), deux linguistes formés à l’école de la grammaire générative de Noam Chomsky et dont les travaux se sont développés de manière coordonnée. On peut leur associer rétrospectivement la théorie de Käte Hamburger (1986 [1957, 1968]), qui constitue une référence majeure pour les deux premiers. Le terme « théorie poétique de la narration » est dû à Kuroda (1975: 284, 292; voir aussi 2012: 121, 132, 148, 173). Il s’oppose en contexte à « théorie communicationnelle de la narration » (ou à ses synonymes, « théorie narratrice » ou « narratoriale » de la narration, en anglais narrator theory of narration). « Poétique » doit être compris dans son sens étymologique, au sens de poièsis: création, ou de poiein par opposition à legein: faire un usage créatif du langage par opposition à son usage ordinaire, communicationnel. Les théories poétiques de la narration s’opposent à la (ou aux) théorie(s) communicationnelle(s), qui prétend(ent) rendre compte de tous les récits, partant tous les récits de fiction, dans le cadre communicationnel hérité de Roman Jakobson (impliquant un destinateur, un destinataire, un message et un code commun au destinateur et au destinataire). Elles mettent l’accent sur le choix que peut faire l’auteur de créer ou non un cadre communicationnel fictionnel, impliquant un narrateur et éventuellement un narrataire fictionnels. Elles s’intéressent aux potentialités langagières contenues dans le récit de fiction à la troisième personne, du fait même de l’effacement de l’auteur en tant que locuteur ou narrateur réel et de l’absence de narrateur fictionnel. Outre « théories poétiques de la narration », il existe les dénominations concurrentes suivantes: « théorie[s] non communicationnelle[s] » (Banfield 1982: 10); « théorie[s] non narratoriale[s] » (angl. no-narrator theory, mais à l’exception de Banfield 2005, cette dénomination apparaît surtout dans des discours exogènes). Elles ont l’inconvénient de donner à penser que les théories en question n’admettent jamais de narrateurs ou de situations de communication fictionnels, ce qui est faux. On peut également rencontrer « théorie[s] de la distinction narrative », qui sous-entend « narrative fictionnelle » (Mirguet 2009: 19), et « théories du narrateur optionnel » (Patron 2016 [2009]: 117, 133), qui constitue le meilleur équivalent de « théories poétiques de la narration ».

Les théories poétiques sont donc des théories de la narration, définie comme la performance linguistique qui consiste en la production d’un récit, en l’occurrence un récit littéraire de fiction. Trois traits les distinguent fondamentalement de la (ou des) narratologie(s), en tant que théorie(s) communicationnelle(s) de la narration:

Pour la (ou les) narratologies, la communication est première (elle est un fait primitif, qui n’a pas besoin d’être expliqué) et les observations linguistiques sont secondaires ou inexistantes. En revanche, les théories poétiques de la narration sont le fait de linguistes, pour lesquels le langage (la compétence et la performance linguistiques) est premier et qui s’attachent à analyser les structures communicationnelles et non communicationnelles au niveau linguistique (exactement, en incorporant plusieurs niveaux linguistiques : la syntaxe, la sémantique et également, chez Kuroda, la pragmatique).

Deuxièmement, les théories poétiques de la narration proposent des tests qui permettent d’écarter l’hypothèse d’un narrateur implicite (non observable au niveau linguistique) dans certaines phrases de récits littéraires de fiction, en japonais (Kuroda) ou en anglais et en français (Banfield). (Avant eux, Hamburger avait déjà formulé des observations intéressantes sur le fonctionnement de la déixis dans le récit littéraire de fiction en allemand.) Les phrases du style indirect libre à la troisième personne et au passé jouent un rôle crucial de ce point de vue.

Troisièmement, les théories poétiques de la narration, notamment celle de Banfield, incluent une réflexion sur le rôle de l’écrit, au sens de la réalisation langagière écrite (distinguée de la transcription de l’oral), dans la production et la réception des récits littéraires de fiction.

Les théories poétiques de la narration sont d’une lecture parfois difficile. Elles exigent du lecteur des connaissances linguistiques et une certaine aptitude au raisonnement formel. À cela s’ajoute, dans le cas de Hamburger, le fait que la théorie a été opacifiée par la traduction française, qui essaie de mettre Hamburger dans le « coup » de la linguistique de l’énonciation, à laquelle elle est étrangère, malgré des points d’intérêts communs. Les travaux de Sylvie Patron (2016 [2009]; 2012; 2019) se présentent comme des introductions et des tentatives de clarification, qui ne dispensent pas de lire les ouvrages et articles originaux.

Patron a également montré que les théories poétiques de la narration retrouvaient d’une certaine façon la conception dualiste ou différentialiste traditionnelle, qui fait du récit de fiction à la première personne un cas particulier de récit de fiction (voir Patron 2016 [2009]: introduction et passim et 2015: chap. 4), tout en lui apportant la caution de l’analyse linguistique.

Les théories poétiques de la narration s’inscrivent dans la longue histoire de la théorisation et de l’analyse de la représentation du « point de vue » ou de la subjectivité dans le récit littéraire de fiction. Kuroda est le premier linguiste formel à s’être intéressé à cette question. Banfield a proposé une description structurale (non fonctionnelle) complète du point de vue linguistique ou de la subjectivité linguistique.

Les théories poétiques de la narration ont été reprises dans la théorie dite « du déplacement déictique » (deictic shift theory) développée par des chercheurs en sciences cognitives de l’université de New York à Buffalo (voir Duchan, Bruder & Hewitt, éds, 1995). On peut également citer un certain nombre d’auteurs, dans le champ de la théorie du cinéma (Edward Branigan, David Bordwell), celui des études bibliques (Robert Kawashima, Françoise Mirguet) ou celui de la littérature médiévale (A. C. Spearing), qui ont trouvé dans ces théories une source d’inspiration pour leurs propres travaux. Après avoir fait l’objet d’une réception très négative et globalement inadéquate de la part de certains narratologues, les théories poétiques de la narration connaissent aujourd’hui une nouvelle actualité, à l’intersection des champs de la linguistique, de la stylistique et de la théorie narrative.

Références en anglais

Banfield, Ann (2019), Describing the Unobserved and Other Essays: Unspeakable Sentences after Unspeakable Sentences, Sylvie Patron (dir.), Newcastle-upon-Tyne, Cambridge Scholars Publishing.

Banfield, Ann (2005), “No-Narrator Theory”, in The Routledge Encyclopedia of Narrative Theory, London, Routledge, p. 396-397.

Banfield, Ann (2014 [1982]), Unspeakable Sentences: Narration and Representation in the Language of Fiction, London, Routledge, reprint Routledge Revivals.

Bordwell, David (1987 [1985]), Narration in the Fiction Film, Madison, University of Wisconsin Press / London, Methuen, reprint Routledge.

Branigan, Edward (2010 [1984]), Point of View in the Cinema: A Theory of Narration and Subjectivity in Classical Film, Berlin, Mouton, reprint. De Gruyter Mouton.

Duchan, Judith F., Gail A. Bruder & Lynne E. Hewitt (dir.) (1995), Deixis in Narrative: A Cognitive Science Perspective, Hillsdale, Lawrence Erlbaum Associates.

Galbraith, Mary (1995), “Deictic Shift Theory and the Poetics of Involvement in Narrative”, in Deixis in Narrative: A Cognitive Science Perspective, Judith F. Duchan, Gail A. Bruder & Lynne E. Hewitt (dir.), Hillsdale, Lawrence Erlbaum Associates, p. 19-59.

Hamburger, Käte (1993, 2013 [1957, 1968]), The Logic of Literature, traduit par Marilynn J. Rose. Bloomington, Indiana University Press, 2e édition révisée.

Kawashima, Robert S. (2004), Biblical Narrative and the Death of the Rhapsode, Bloomington, Indiana University Press.

Kawashima, Robert, Gilles Philippe & Thelma Sowley (dir.) (2008), Phantom Sentences: Essays in Linguistics and Literature presented to Ann Banfield, Bern, Peter Lang.

Kuroda, S.-Y. (2014), Toward a Poetic Theory of Narration. Essays of S.-Y. Kuroda, édité avec une introduction et des notes de Sylvie Patron, Berlin, De Gruyter Mouton.

Patron, Sylvie (2019), The Death of the Narrator and Other Essays, Trier, Wissenschaftlicher Verlag Trier (WVT).

Patron, Sylvie (dir.) (soumis), Optional-Narrator Theories: Attempts at Unification.

Spearing, A. C. (2005), Textual Subjectivity: The Encoding of Subjectivity in Medieval Narratives and Lyrics, Oxford, Oxford University Press.

Références en français

Banfield, Ann (2019), Nouvelles phrases sans parole. Décrire l’inobservé et autres essais, traduits de l’anglais (États-Unis) par Jean-Marie Marandin, Nicole Lallot & Sylvie Patron, textes rassemblés, édités et présentés par Sylvie Patron, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes.

Banfield, Ann (1995 [1982]), Phrases sans parole. Théorie du récit et du style indirect libre, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Veken, Paris, Le Seuil.

Kuroda, S.-Y. (2012), Pour une théorie poétique de la narration, essais de S.-Y. Kuroda, traduits de l’anglais (États-Unis) par Cassian Braconnier, Tiên Fauconnier & Sylvie Patron, introduction, notes et édition de Sylvie Patron, Paris, Armand Colin.

Kuroda, S.-Y. (2012 [1975]), « Réflexions sur les fondements de la théorie de la narration », traduit de l’anglais (États-Unis) par Tiên Fauconnier, in Langue, discours, société. Pour Émile Benveniste, Julia Kristeva, Jean-Claude Milner et Nicolas Ruwet (dir.), Paris, Le Seuil, p. 260-293, rééd. in Pour une théorie poétique de la narration, Paris, Armand Colin, p. 93-132.

Hamburger, Käte (1986 [1957, 1968]), Logique des genres littéraires, traduit de l’allemand par Pierre Cadiot, Paris, Le Seuil.

Mirguet, Françoise (2009), La Représentation du Divin dans les récits du Pentateuque. Médiations syntaxiques et narratives, Leyde, Brill.

Patron, Sylvie (2019), « Introduction », in Ann Banfield, Nouvelles phrases sans parole. Décrire l’inobservé et autres essais, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, p. 23-58.

Patron, Sylvie (2017), « Les catégories narratologiques et la (non-)distinction oral-écrit dans la théorie narrative (narratologie et autres théories du récit de fiction) », in Narrativité, oralité et performance. 7e colloque international du Réseau de recherche Narratologie et Bible (RRENAB), Alain Gignac (dir.), Louvain, Peeters, p. 19-42.

Patron, Sylvie (2015), La Mort du narrateur et autres essais, Limoges, Lambert-Lucas, « Linguistique ».

Patron, Sylvie (2012), « Introduction », in S.-Y. Kuroda, Pour une théorie poétique de la narration, Paris, Armand Colin, p. 7-51.

Patron, Sylvie (2016 [2009]), Le Narrateur. Introduction à la théorie narrative, Paris, Armand Colin, rééd. Le Narrateur. Un problème de théorie narrative, Limoges, Lambert-Lucas.

Philippe, Gilles (2002), « L’appareil formel de l’effacement énonciatif et la pragmatique des textes sans locuteur », in Pragmatique et analyse des textes, Ruth Amossy (dir.), Tel-Aviv, Université de Tel-Aviv, p. 17-34.

Philippe, Gilles (2000a), « L’ancrage énonciatif des récits de fiction. Présentation », Langue française, n° 128, p. 3-8.

Philippe, Gilles (2000b), « Les divergences énonciatives dans les récits de fiction », Langue française, n° 128, p. 30-51.

Pour citer cet article

Sylvie Patron, « Théories poétiques de la narration / Poetic Theories of Narration », Glossaire du RéNaF, mis en ligne le 20 septembre 2019, URL: https://wp.unil.ch/narratologie/2019/09/theories-poetiques-de-la-narration-poetic-theories-of-narration/