Archives de l’auteur : Sabrina Roh

Chapeau, le costume!

De Victorien Kissling, Alain Mettral et Daniel Cornu / mise en scène Yasmine Saegesser / Théâtre du Jorat / 26 juin 2016 / plus d’infos

Les critiques :

©ACCV

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Un pan de terroir sur les planches du Jorat

Par Emilie Roch

Dimanche dernier, à Mézières, mille spectateurs ont fait un bond dans le passé lors de la représentation de Chapeau, le costume !, un spectacle théâtral de danses folkloriques et chants du Pays de Vaud en costumes traditionnels créé à l’occasion du centenaire de l’ACCV (l’Association Cantonale du Costume Vaudois). Le costume de travail, le costume du dimanche, le costume montagnard … [suite]

« Ce merveilleux pays, où tout peut arriver… »

Par Marie Reymond

Quelle place doit-on donner aux traditions aujourd’hui ? Que vient faire le costume Vaudois au XXIe siècle ? Que peut nous apprendre l’Histoire sur notre identité… et sur demain ? Ce spectacle présente différentes facettes du folklore vaudois : art choral, danse et musique traditionnelles, mêlés dans une intrigue qui nous ramène aux origines de l’Association Cantonale des Costumes Vaudois. … [suite]

« Ce merveilleux pays, où tout peut arriver… »

Par Marie Reymond

Chapeau, le costume! / de Victorien Kissling, Alain Mettral et Daniel Cornu / mise en scène Yasmine Saegesser / Théâtre du Jorat / 26 juin 2016 / plus d’infos

©ACCV

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Quelle place doit-on donner aux traditions aujourd’hui ? Que vient faire le costume Vaudois au XXIe siècle ? Que peut nous apprendre l’Histoire sur notre identité… et sur demain ? Ce spectacle présente différentes facettes du folklore vaudois : art choral, danse et musique traditionnelles, mêlés dans une intrigue qui nous ramène aux origines de l’Association Cantonale des Costumes Vaudois.

Le 1er août 1916 à 17h51, le funiculaire reliant Épalinges à Sauvabelin s’engouffre dans le tunnel. Lorsqu’il en sort, les passagers ont disparu. Parmi eux, quatre personnages qui se rendaient à Sauvabelin afin de signer la charte de fondation de la future Association Cantonale des Costumes Vaudois.

1er août 2016 : on fête le centenaire de la création de l’ACCV dans le musée d’Épalinges. Un guide présente l’exposition, accompagné de trois visiteurs : une mère ainsi que ses deux enfants, qui préféreraient bien mieux être à Europapark. Lassés par les explications de l’employé, les gamins s’échappent et se rendent dans la salle des costumes vaudois, où quatre mannequins sont exposés. Ils ont tôt fait d’attraper les chapeaux et de se pavaner avec. L’un des mannequins s’éveille et réclame son couvre-chef, pestant contre l’éducation de ces jeunes. Surprise ! Les quatre personnages ayant mystérieusement disparu dans le funiculaire ont fait un bond d’un siècle et c’est le choc culturel.

Élaborée à l’occasion du centenaire de l’Association Cantonale du Costume Vaudois, cette production établit un lien entre les différentes générations. Fondée par Mary Widmer-Curtat, à la fois pour préserver le folklore – notamment les costumes, traditionnels et sans excès – et pour lever des fonds pour les familles déshéritées par la guerre, l’ACCV rassemble aujourd’hui comme alors autour d’une identité commune, qui endure le passage du temps. Ce spectacle propose un voyage intergénérationnel, jalonné par des morceaux instrumentaux, des pièces chorales et des danses traditionnelles. Les tout-petits se partagent la scène avec les jeunes et les moins jeunes, pour entretenir le folklore vaudois. À l’entracte, les artistes se mêlent au public dans une ambiance partagée de tradition. Les spectateurs sont enchantés et ne tarissent pas d’applaudissements durant la production, saluant chaque danse, chaque chant, chaque morceau et n’hésitent pas à reprendre en cœur, émus, le Pays que j’aime. Cette production rassemble et entretient le message d’espoir que dans ce merveilleux pays, tout peut arriver.

Un pan de terroir sur les planches du Jorat

Par Emilie Roch

Chapeau, le costume! / de Victorien Kissling, Alain Mettral et Daniel Cornu / mise en scène Yasmine Saegesser / Théâtre du Jorat / 26 juin 2016 / plus d’infos

©ACCV

©ACCV

Dimanche dernier, à Mézières, mille spectateurs ont fait un bond dans le passé lors de la représentation de Chapeau, le costume !, un spectacle théâtral de danses folkloriques et chants du Pays de Vaud en costumes traditionnels créé à l’occasion du centenaire de l’ACCV (l’Association Cantonale du Costume Vaudois).

Le costume de travail, le costume du dimanche, le costume montagnard, le costume de Montreux, le costume de la petite Côte… Voilà la teneur du défilé auquel assistent avec plus ou moins d’enthousiasme les membres d’une famille d’aujourd’hui, en visite au musée du costume à Echallens. Sous les yeux ébahis des adolescents qui râlent beaucoup lors de cette visite forcée, quatre mannequins en costumes traditionnels prennent vie. Ces derniers se révèlent être des membres fondateurs de l’ACCV qui, selon la légende, auraient disparu le 1er août 1916 dans le funiculaire de Sauvabelin alors qu’ils se rendaient à la toute première réunion de l’Association. Après avoir découvert l’existence des voitures, du goudron et des robes courtes, les quatre compagnons vont tout mettre en œuvre pour retourner dans leur époque, avec l’aide de la conservatrice du musée. Les péripéties des personnages sont agrémentées de danses folkloriques exécutées par des danseurs de tous âges (de 5 à 75 ans) et de chansons, composées par des artistes vaudois entre le début du XXe siècle et nos jours.

Chapeau, le costume ! est l’œuvre d’un collectif très nombreux : en plus des trois auteurs et de la metteure en scène, trois compositeurs, quatre chorégraphes et deux directeurs de chœur se sont impliqués dans la création du spectacle, sans compter la participation d’une douzaine d’acteurs, d’autant de musiciens et de plusieurs dizaines de choristes et de danseurs. Majoritairement amateurs, les membres de cette collectivité sont réunis par leur attachement aux traditions cantonales et le désir de faire revivre les costumes vaudois. Un attachement qui semble partagé par le public – principalement du troisième âge –, qui rit et applaudit de bon cœur. « J’ai l’impression que ça n’intéresse que les vieux nostalgiques », déclare l’un des personnages en parlant du folklore vaudois. Un effort conscient a toutefois été fait pour mêler les générations sur scène, avec quelques jeunes acteurs et danseurs portant eux aussi le costume traditionnel, dans le but de transmettre et de valoriser des racines à l’heure de la mondialisation.

Ce spectacle du terroir rend aussi un subtil hommage à René Morax, qui a fait construire la fameuse « scène à la campagne » en 1908 et a écrit les paroles de « La vigne en fleur », une chanson composée à l’occasion de la Fête des Vignerons de 1905 et reprise par le chœur de Chapeau, le costume !.

Orphelins

De Dennis Kelly / mise en scène Chloé Dabert / TPR / le 31 mai 2016 / plus d’infos

© Bruno Robin

© Bruno Robin

Les critiques :

Défendre la veuve et l’orphelin?

Par Luc Siegenthaler

Mais qui a été victime de quoi ? Au milieu des non-dits et des silences d’une famille banale sommeillent des conflits domestiques que les personnages refoulent, dissimulent le plus longtemps possible, jusqu’à ce que le drame surgisse et transforme les victimes en bourreaux. Les spectateurs assis tout autour de la scène plongent leur regard dans un appartement sans parois … [suite]

Défendre la veuve et l’orphelin ?

Par Luc Siegenthaler

Orphelins / de Dennis Kelly / mise en scène Chloé Dabert / TPR / le 31 mai 2016 / plus d’infos

© Bruno Robin

© Bruno Robin

Mais qui a été victime de quoi ? Au milieu des non-dits et des silences d’une famille banale sommeillent des conflits domestiques que les personnages refoulent, dissimulent le plus longtemps possible, jusqu’à ce que le drame surgisse et transforme les victimes en bourreaux.

Les spectateurs assis tout autour de la scène plongent leur regard dans un appartement sans parois, composé d’une structure en bois délimitant les différents espaces de l’habitat : une cuisine, une chambre à coucher, un salon. Ils seront confrontés à un drame familial intime et angoissant. Tandis qu’Hélène et son mari Danny dînent chez eux, Liam, le frère d’Hélène, arrive, portant un T-shirt couvert de sang. Que s’est–il passé ? A-t-il voulu aider quelqu’un ? S’est-il défendu ? Est-il l’agresseur ? Personne n’exprime le fond de sa pensée, personne n’écoute les autres, personne n’agit. On s’interrompt, on cherche ses mots, on s’engueule, on ne finit pas ses phrases et quand la vérité est trop difficile à avouer, on demande comment ça va, quelle heure il est, on dit qu’on s’aime, on s’isole dans une pièce pour se poser sur le lit ou sur le canapé. On a peur d’être mal interprété, de passer pour un rustre ou un raciste. On s’excuse, on ne voulait pas dire ça.

Les personnages tentent à tout prix de sauver les apparences en n’évoquant qu’en filigrane le drame en train de se produire. Chacun soutient ses valeurs, sa morale. Quand ça l’arrange : d’un côté Danny, bourgeois bien-pensant et altruiste, souhaite secourir un homme apparemment blessé, allongé dans la rue. Mais le quartier est trop dangereux. Mieux vaut rester chez soi. Et pas question de prêter ce nouveau T-shirt bleu à Liam. De l’autre, Hélène, xénophobe et paranoïaque, fait tout pour défendre son frère et préserver ce lien affectif familial. Mais il est toujours bon de le faire culpabiliser en lui rappelant qu’ils ont dû changer d’école durant leur enfance à cause de son comportement violent.

Derrière ces bribes de paroles incohérentes, contradictoires, saccadées, heurtées, se profile finalement la dure réalité. Liam a attaqué un Pakistanais de trente ans et l’a attaché dans le garage de son pote Yann qui collectionne des objets nazis et possède toute une panoplie d’armes, allant de couteaux ultra-fins à une machette du Rwanda. Est-ce le moment de prévenir la police ? Non, ce Pakistanais n’était pas un type bien, selon Hélène. De toute façon il aurait un jour ou l’autre fait la même chose à ses enfants. C’est alors que Liam et Danny s’absentent pour retrouver la victime et lui faire comprendre, en lui pointant un pistolet dans l’œil et en lui donnant un coup de crosse, qu’elle ne doit surtout pas se plaindre auprès de la police. Au fur et à mesure, les personnages perdent les valeurs qui les constituaient, à en devenir orphelins.

A travers sa mise en scène, Chloé Dabert traduit toute l’intensité des non-dits de l’écriture de Dennis Kelly. La violence apparait toujours en filigrane, derrière les sourires, derrière une cannette de bière écrasée violemment par Danny, derrière une musique relaxante jouée à la guitare électrique qui laisse entendre des cris torturés d’enfants. Sous les belles paroles des personnages se cache un bourreau potentiel. Même si à la fin de la pièce Hélène pense qu’elle devrait « aider les gens ».

Finir en beauté

De et par Mohamed El Khatib / Théâtre de Vidy / du 28 au 29 mai 2016 / plus d’infos

©Mohamed El Khatib

©Mohamed El Khatib

Les critiques :

Bravo, mes condoléances

Par Valmir Rexhepi

Finir en beauté, c’est commencer dans le doute. L’intimité crue de Mohamed El Khatib nous vole au visage, on ne peut rien faire pour l’éviter. Tant mieux. Sous le chapiteau du théâtre de Vidy, assis sur des tabourets dans une atmosphère qui se veut intime, on attend, nous autres spectateurs venus pour Finir en beauté. … [suite]

Bravo, mes condoléances

Par Valmir Rexhepi

Finir en beauté / de et par Mohamed El Khatib / Théâtre de Vidy / du 28 au 29 mai 2016 / plus d’infos

©Donadio

©Donadio

Finir en beauté, c’est commencer dans le doute. L’intimité crue de Mohamed El Khatib nous vole au visage, on ne peut rien faire pour l’éviter. Tant mieux.

Sous le chapiteau du théâtre de Vidy, assis sur des tabourets dans une atmosphère qui se veut intime, on attend, nous autres spectateurs venus pour Finir en beauté. Il y a là une télé à écran plat, une table, petite, sur laquelle repose une caméra, quelques papiers. Une ambiance de pièce de séjour. Chez qui sommes-nous ? Mohamed El Khatib arrive enfin, bonjour, nous lit quelques pages de son carnet, peut-être un préambule, j’attends. Puis je sens que Finir en beauté a commencé avec son arrivée, ou peut-être quand nous étions en file d’attente devant l’entrée, comme si nous jouions une visite funèbre. Ça parle, il nous parle du décès de sa mère. Étrange sensation de flottement : est-ce vraiment vrai ? J’entends, quelqu’un peut-il débarquer sur scène, se débarrasser de toute précaution fictionnelle et nous balancer, comme ça, la crudité de son intimité ? Devant nous, Mohamed El Khatib est Mohamed El Khatib, il ne joue personne sauf peut-être lui-même.

« Aujourd’hui, maman est morte » nous lâchait Camus en incipit de son Étranger. « Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Mohamed El Khatib, au contraire, sait précisément quand sa mère est morte. Et c’est à grands coups d’enregistrements audio retranscrits sur l’écran de la télévision, de vidéos et d’acte de décès qu’il nous le prouve. Sommes-nous là pour recevoir des preuves ? Les preuves font-elles une pièce ? Je ne sais pas. Puis je regarde autour de moi : nous sommes là, attentifs, touchés par la voix tremblante d’une femme, donnée par les haut-parleurs et en texte sur l’écran, qui comprend que tous ses allers-retours à l’hôpital ne l’auront pas sauvée. Alors les preuves ne sont plus seulement des preuves. Elles deviennent des motifs dramatiques : quelque chose se passe. J’assiste avec d’autres à la mort qui arrive, qui existe de plus en plus fort, dans la voix, sur le visage, dans l’écriture.

La parole s’arrête, les mains applaudissent. Mohamed El Khatib nous attend dans l’herbe dehors. Nous passons devant lui, sans trop savoir s’il faut dire bravo ou présenter ses condoléances.

Petit exercice d’herméneutique

Par Nadia Hachemi

Présentation de saison / de Lionel Chiuch / mise en scène de Lionel Chiuch et Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / Du 24 mai au 12 juin 2016 / plus d’infos

©Johanna Heather Anselmo

©Johanna Heather Anselmo

Ce soir au théâtre, c’est la panique ! La présentation de saison débutera d’une minute à l’autre et tout semble mal tourner. Dans cette pièce sur les coulisses de l’art, les spectateurs sont entrainés dans une véritable dramatisation des questions que pose l’acte de représentation. Un spectacle dont l’absurde n’a rien à envier aux pièces de Ionesco.

« La transgression, c’est quand l’arbre cache la forêt », affirme l’un des personnages. En ce sens, transgressif, ce spectacle l’est assurément. Les spectateurs, confus, doivent se concentrer intensément pour en reconstituer le sens obscurci par les élucubrations aussi amusantes que déroutantes des personnages. Une chose est sûre pourtant : dans cette pièce, les spectateurs verront le théâtre sous un angle nouveau, celui de sa production et de sa préparation. Le canevas est le suivant : avant l’arrivée du public, les professionnels d’un théâtre – directeur, responsable de communication et artistes en tout genre – attendent fébrilement le début de la présentation de saison. Les amuse-gueules sont sur la table, les bouteilles de vin déjà bien entamées, l’attente se prolonge et le stress monte. Le temps pour les personnages de révéler leurs extravagances.

Hermès, le responsable de communication, aussi pervers que cynique, attiré par le gore, se complait dans de longues descriptions sur la façon dont le bétail est tué, dépecé, puis sur les étapes de putréfaction des corps : « violet, vert, puis noir, la putréfaction a ses périodes, comme les peintres. » Klaus, le directeur du théâtre, est un artiste à prétentions philosophiques, aussi nonchalant que désabusé. Hermès nous apprend à son sujet qu’« avant, il était du côté des hommes contre les chiens, jusqu’à ce que les hommes se comportent pire que des chiens ». Vera, l’actrice névrosée, rêve de monter une pièce pour faire assister sa mère à la mise en scène de sa propre incinération.

D’un grand discours à l’autre, tous sonnent un peu faux, bien trop soucieux de l’effet de leurs paroles et de leurs gestes théâtralisés pour sembler sincères. Rien de plus normal dans une pièce qui esquisse une réflexion sur l’art, les apparences et la réalité insaisissable qu’elles masquent. Une sculpture en plastique rouge représentant un gigantesque chien, amenée sur scène par un personnage incarnant sa conceptrice, se fait le symbole de l’aspect parfois cryptique de l’art, continuellement thématisé dans ce spectacle. L’œuvre canine est d’une vacuité tant physique que sémantique, et sa signification n’existe que dans l’intellect de sa créatrice qui, malgré ses explications, ne parvient pas à se faire comprendre.

Les discussions sans queue ni tête et les problèmes s’accumulent. Le désastre s’annonce : la table est bancale, un singe – ou serait-ce plutôt un chien déguisé ? – se balade dans le bâtiment et attaque toute personne qui aurait le malheur de passer par la cage d’escalier. D’ailleurs, l’ascenseur est en panne, enfin dans le cas où il y aurait vraiment un ascenseur. Nulle certitude à ce sujet. Puis celui dont tous redoutaient profondément l’arrivée pousse la porte. Un critique tracassier qui se fait un devoir de « mettre le doigt sur tout ce qui ne fonctionne pas ». Aussi craint que susceptible, il ne tarde pas à se mettre en colère et à claquer la porte en les menaçant tous de sa prochaine critique. En plus, il a remarqué l’instabilité de la table : le pire est à craindre.

Insensiblement ce spectacle déjà confus glisse dans l’absurdité la plus complète. Les signes s’opacifient et toute certitude semble perdue. Avec un fil conducteur des plus sinueux et des digressions déroutantes, le spectateur est livré à lui-même pour donner un sens à cette pièce sans qu’une grille de lecture ne lui soit fournie. Mais la difficulté de compréhension du spectateur résonne sans doute avec les interrogations que la pièce semble vouloir traiter. Qu’advient-il de l’intention première de l’artiste une fois son projet représenté ? Peut-on s’assurer de la compréhension du contenu ? Comment représenter ? Toutes ces questions traduites en termes scéniques sont ici laissées sans réponse. À juste titre, si le but du théâtre n’est pas de « répondre aux questions, mais au contraire de les prolonger », comme le précise le directeur. Le spectateur ne peut donc que se questionner. Puisse sa réflexion être fructueuse.

Présentation de saison

De Lionel Chiuch / mise en scène de Lionel Chiuch et Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / Du 24 mai au 12 juin 2016 / plus d’infos

©Johanna Heather Anselmo

©Johanna Heather Anselmo

Les critiques :

Pourquoi le théâtre

Par Marie Reymond

Qu’est-ce que le théâtre aujourd’hui ? Vaste question qu’aborde Présentation de saison. Plusieurs personnages – un directeur de théâtre, un médiateur, quelques artistes – se retrouvent pour la présentation de saison. Peu avant la conférence, tout ce petit monde des arts de la scène, qui peine à s’entendre sur le bien-fondé de ses pratiques, les décortique au moyen d’une série de métaphores. … [suite]

Petit exercice d’herméneutique

Par Nadia Hachemi

Ce soir au théâtre, c’est la panique ! La présentation de saison débutera d’une minute à l’autre et tout semble mal tourner. Dans cette pièce sur les coulisses de l’art, les spectateurs sont entrainés dans une véritable dramatisation des questions que pose l’acte de représentation. Un spectacle dont l’absurde n’a rien à envier aux pièces de Ionesco. … [suite]

Pourquoi le théâtre

Par Marie Reymond

Présentation de saison / de Lionel Chiuch / mise en scène de Lionel Chiuch et Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / Du 24 mai au 12 juin 2016 / plus d’infos

©Johanna Heather Anselmo

©Johanna Heather Anselmo

Qu’est-ce que le théâtre aujourd’hui ? Vaste question qu’aborde Présentation de saison. Plusieurs personnages – un directeur de théâtre, un médiateur, quelques artistes – se retrouvent pour la présentation de saison. Peu avant la conférence, tout ce petit monde des arts de la scène, qui peine à s’entendre sur le bien-fondé de ses pratiques, les décortique au moyen d’une série de métaphores.

C’est le grand soir au théâtre, celui de la présentation de saison. Le buffet est prêt, on n’attend plus que les invités. Mais il règne une atmosphère étrange. L’action se déroule sur la scène d’un petit théâtre, qui a connu des jours meilleurs : il ne reste que des débris de décor, le sol est couvert de poussière et les lumières ne marchent que par éclairs. Les différents personnages, qui sont comme usés, font écho à ce décor désolé. Nous sommes au moment qui précède la conférence. Le directeur du théâtre, Klaus, rêvasse et rouspète au sujet de l’invention de la pizza hawaïenne, qui est selon lui le point de départ de la décadence de la pizza et de la gastronomie tout entière. Il semble comparer cette déliquescence à celle du théâtre, qui se trouverait au bord d’un gouffre et où la communication entre les artistes et le public ne se ferait plus que très difficilement. Hermès, le médiateur, enchaîne les élucubrations avec une description détaillée de la manière dont les bœufs sont abattus et dépecés, et ouverts comme des livres dont on peut lire les mots. Méthode qu’il finit par rapprocher de sa pratique : lui-même dépèce les productions pour en tirer quelque chose. Même un réparateur, venu pour s’occuper de l’ascenseur récalcitrant, semble évoquer le théâtre entre les lignes, puisque les quatre verbes qu’il utilise au sujet des ascenseurs font écho à ceux qui pourraient thématiser le parcours des gens de théâtre : « monter », « descendre », « attendre », et parfois « renoncer ».

Deux autres satellites du théâtre font irruption : un critique et une politique. Le premier, journaliste intraitable, démolit un spectacle d’un coup de plume assassin pour une table bancale, mais se prétend au service du théâtre. La seconde, représentante des autorités culturelles qui se cache derrière le slogan « Derrière chaque citoyen, un artiste », refuse de voir l’essoufflement du théâtre. Aucun n’apporte de solution pour tirer ce dernier de l’abîme où il menace de sombrer.

Qu’est-ce que le théâtre et à quoi sert-il aujourd’hui ? La pièce se refuse à trancher mais déplace finalement la focale : l’un des personnages, le dernier qui arrive sur le plateau et qui semble pour sa part avoir su garder une certaine fraîcheur, fait remarquer à ses consorts que le public, le vrai public, est là, dans la salle. La pièce se termine par une inversion des rapports entre regardants et regardés : les personnages s’assoient à leur tour sur des chaises et nous observent. Une fois la pièce terminée, c’est effectivement du côté du public que continue sans doute le théâtre.

ECRIRE !

Par Jehanne Denogent

Place / Création pluridisciplinaire de La Section Lopez / mise en scène et écriture Adina Secretan / Arsenic / du 20 au 26 mai / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Le spectacle Place, actuellement à l’Arsenic, propose une expérience profondément dérangeante. A déconseiller à ceux qui cherchent au théâtre un moyen de s’évader de la réalité .

Quelle tâche difficile de prendre la plume après Place ! Il ne semble n’y avoir plus aucune conviction, plus aucune légitimité sur laquelle m’appuyer.

Avec un pessimisme implacable, incontrôlable, Adina Secrétan vise indifféremment, de ses mots-armes, la crise du logement, la segmentation de la société, les hommes politiques, les machistes, les institutions théâtrales, les bobos qui habitent le quartier « sous gare » à Lausanne, les artistes, les intellos férus de Deleuze, et donc aussi elle-même : jeune artiste lausannoise qui promène son exemplaire de Deleuze entre la Manufacture et l’Arsenic, complice malgré tout d’une réalité sociale qu’elle abhorre.

Place est un cri du cœur. Il fait éclater nos coquilles de confort. Pourtant, c’est un cri silencieux. Pas un mot n’est prononcé par les comédiens. On entend uniquement le grincement des centaines de petits miroirs noirs au sol, formant un dallage désarticulé. La colère ne s’exprime pas dans les sons mais dans les mots, projetés sur le mur du fond. En lettres majuscules, un texte défile, incoercible. Il prend toute la place : sur le mur, dans le reflet des miroirs, sur nos rétines, dans nos têtes. Avec un humour féroce, ce je – mais qui parle en fait ? – attaque et ne laisse rien debout.

Un texte-spectacle , des comédiens accessoires sans répliques : le théâtre, dans sa dimension formelle et sociale, semble lui aussi remis en question. Le dispositif est impertinent, violent. Absolue, la voix énonciative prend possession de l’espace et de la parole, réduisant les comédiens et le public au silence. Nous ne pouvons que docilement lire ce soliloque enflammé et assister au démantèlement de nos valeurs et de notre position de spectateur. L’expérience est éprouvante et ne peut laisser indifférent.

Quelle tâche difficile de prendre la plume après un tel cataclysme ! Cela est pourtant nécessaire. Pour que le dialogue puisse être réinstauré. Pour échapper au silence d’échec et de fatalité. Pour crier mon désaccord face à un pessimisme stérile.

« C’est la maison de mon esprit »

Par Fanny Utiger

Fresque / sur une idée de Marius Schaffter & Jérôme Stünzi / par le collectif Old Masters / Théâtre de l’Usine / du 19 au 25 mai 2016 / plus d’infos

©DR

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L’art ne cesse de s’interroger lui-même. Sur la scène du Théâtre de l’Usine Fresque le questionne, le triture, et se joue d’un public qui en reste parfois déconcerté.

Étagères jaunâtres faussement symétriques sur un plateau irradié des rayons d’un nid de néons. On se croirait en Allemagne de l’Est. Ou devant un projet Ikea inachevé. En haut de cette structure, une caisse de contre-plaqué, et puis, au-dessous, comme un gros silex de mousse. Tous les compartiments anguleux de la composition sont faits de cette même matière. Seuls trois cylindres transparents habitent l’installation. Et tout est abandonné au silence. Un silence, oui, puis un bourdonnement presque indiscernable. Pendant de longues minutes, un plateau inerte fait face à un public déconcerté, curieux de savoir quand on viendra briser le calme froid de la scène, voire même si quoi que ce soit finira par y bouger. Une lumière pénètre un cylindre plein d’eau et de bulles, de quoi poursuivre encore quelques minutes d’une stagnation presque hypnotisante, préambule d’une recherche, d’une création, d’un voyage imaginaire sur fond méta-artistique.

Tous deux en plein processus de création, un homme et une femme tournent autour de ce grand arrangement et le questionnent une heure durant. Il devient alors le lieu de leurs interrogations, qui oscillent entre exploration artistique et considérations personnelles. Leurs paroles donnent forme à un appartement constitué de cette paroi de polymère, dans lequel ils déambulent, du salon au garage en passant par la cuisine. L’œuvre observée dans Fresque est presque là. Dans le fond de la caisse de bois qui trône au beau milieu de cette installation géométrique, ils poursuivent chacun leur tour un même projet, le commentent ensemble. On n’en voit rien, si ce n’est ce qu’ils nous en disent. Pourtant, on sait et on sent que l’on suit l’évolution d’une œuvre et sa concrétisation. Une peinture envisagée au départ au cœur de l’installation prendra finalement la forme éphémère d’une danse indienne ou d’une performance. Puis l’œuvre s’achèvera peut-être dans un bouquet final bruyant et lumineux, à des lieues de ce que l’on avait pu contempler, ou de ce qui nous avait été évoqué. Les arts conversent ainsi autour de cette fresque. Qu’ils soient visuels ou de la scène, il s’enrichissent, ou du moins cherchent mutuellement ce qui leur manque respectivement.

Au-delà d’une thématisation diégétique de la recherche artistique, Fresque semble aussi être en quête de son propre dessein. Ainsi, la pièce qui se déroule sous nos yeux se cherche-t-elle autant que ses personnages se creusent la tête, pris tout entiers par leur création. Réfléchir à l’art, mais aussi à son inscription dans le temps, est une des préoccupations principales des artistes de Fresque. Cet élan se ressent tout au long de la représentation. Il en ressort pourtant plus des pistes que des réponses, voire même une question principale : à quel point tout ceci est-il sérieux ? Le texte, s’il met véritablement le doigt sur d’importantes problématiques artistiques, flirte aussi souvent avec un certain second degré. Le public rit de bon cœur à quelques innocences des personnages, quelques ratés entre eux. Comme lorsqu’elle lui répond qu’elle a envie de vomir alors que lui tente de lui dire l’attraction qu’il sent entre eux. En revanche, notre rire n’est-il pas plus moqueur lorsque tous deux s’extasient sur une vieille poire ? Le premier degré des personnages plonge à plusieurs reprises les spectateurs dans la perplexité. Faudrait-il voir dans ce spectacle une auto-dérision vis-à-vis de l’art ? L’idée est plus qu’attrayante, mais travaillée dans un sens qui, à force, ne permet plus de savoir qu’en penser…

La part d’absurde dans les rapports entre les deux personnages n’en est pour sa part pas moins touchante. Ils évoluent avec une candeur presque enfantine face à leur œuvre, en même temps qu’ils lui font parcourir de tortueux chemins à travers l’art contemporain. Quelques incertitudes ne sauraient nous priver de leur légèreté. Ces deux énergumènes aux bizarres perruques de plâtre presque dix-huitièmisantes tiennent un discours tantôt anecdotique, tantôt existentiel, qui, si on ne le comprend pas toujours, relève peut-être finalement du très intime. Comme le seraient les discussions d’un couple au sein d’un appartement qu’une mouche observerait discrètement, ou comme bourdonneraient les pensées d’un artiste en pleine élaboration de son œuvre… Cogitation artistique, Fresque reste une recherche. Il n’est pas étonnant, alors, que son spectateur en garde lui aussi quelques blancs.

Rencontres par le toucher

Par Amandine Rosset

Taxi-Dancers / De et par Marie-Caroline Hominal / Théâtre de Vidy / du 20 au 29 mai 2016 / plus d’infos

©DR

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Marie-Caroline Hominal nous fait découvrir en ce moment au Théâtre de Vidy les « Taxi-Dancers », très à la mode dans les années folles. Le spectacle, interprété avec lenteur et profondeur, raconte la reviviscence par trois jeunes femmes nostalgiques des moments forts vécus dans un club désormais déchu, au travers de danses variées et de touchers évocateurs.

Le décor est vide, seul un miroir rappelle le passé du club. Trois jeunes femmes, dont l’une est jouée par un homme coiffé d’une perruque, attendent, inertes, de pouvoir travailler comme elles le faisaient au moment où ce lieu vivait sa période de gloire. Leur métier ? Elles étaient Taxi-dancers, un gagne-pain apparu dans les années 1920 en Amérique et qui consistait à louer ses bras et sa compagnie le temps d’une danse. Le lieu dans lequel se déroule le ballet est fermé, mais les danseuses sont encore là à attendre patiemment qu’on leur demande de danser.

Le ballet se déroule sans paroles et au travers de mouvements lents. Le corps des jeunes femmes est bien présent, mais elles sont plongées dans leurs souvenirs. Elles vont d’ailleurs patienter en les recréant et en les réinterprétant entre elles. À l’occasion de ce voyage dans le passé, Marie-Caroline Hominal et ses deux partenaires vont visiter tous les touchers possibles entre deux danseurs et une grande variété de danses. Dommage pourtant que les spectateurs ne soient pas totalement plongés dans l’univers des années folles, à cause de la musique postérieure qui passe par exemple par Gainsbourg et même par un moment de techno très défoulant pour les interprètes.

Le jeu des regards est important dans l’interprétation des danseurs et donne un côté intense à ce qu’il se passe. Les trois interprètes gardent ce regard grave en toutes circonstances, que ce soit en se rappelant de moments joyeux, comme l’anniversaire de l’une des danseuses, ou à des moments plus négatifs, comme lorsqu’elles évoquent ces clients qui pensaient avoir droit à plus qu’une simple danse et tenaient de profiter de la proximité.

Le fil conducteur de ce ballet est cependant plutôt flou et peu compréhensible pour les spectateurs. Il est en effet difficile de toujours comprendre réellement ce qu’il se passe entre les trois protagonistes et de suivre la succession de souvenirs qu’ils interprètent. Vous pourrez toutefois, jusqu’au 29 mai, découvrir et observer ces partenaires de danse professionnelles et mélancoliques.

Place

Création pluridisciplinaire de La Section Lopez / mise en scène et écriture Adina Secretan / Arsenic / du 20 au 26 mai / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Les critiques :

Loups encoquillés

Par Julia Cela

Faites Place au discours schizophrène de l’habitant citadin, entre paranoïa démographique et culpabilité bien pensante. Librement inspiré de la Poétique de l’Espace de Gaston Bachelard, cette performance punk et muette questionne le droit à l’espace, géographique comme social. Le texte en gros et gras défile en fond de scène. Blanc sur noir. … [suite]

ECRIRE !

Par Jehanne Denogent

Le spectacle Place, actuellement à l’Arsenic, propose une expérience profondément dérangeante. A déconseiller à ceux qui cherchent au théâtre un moyen de s’évader de la réalité . Quelle tâche difficile de prendre la plume après Place! Il ne semble n’y avoir plus aucune conviction, plus aucune légitimité sur laquelle m’appuyer. … [suite]

Loups encoquillés

Par Julia Cela

Place / création pluridisciplinaire de La Section Lopez / mise en scène et écriture Adina Secretan / Arsenic / du 20 au 26 mai / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Faites Place au discours schizophrène de l’habitant citadin, entre paranoïa démographique et culpabilité bien pensante. Librement inspiré de la Poétique de l’Espace de Gaston Bachelard, cette performance punk et muette questionne le droit à l’espace, géographique comme social.

Le texte en gros et gras défile en fond de scène. Blanc sur noir. Police de caractère de l’Arsenic. Impossible d’estimer l’avancement du temps, ni depuis combien de temps nous lisons. Coincés dans la linéarité du texte qui défile sans fin. Des murmures parviennent de la scène. Ma lecture est par moments gênée par un personnage sans nom, qui se lève pour déambuler sur le sol de catelles disjointes, d’une démarche hésitante comme pour ne pas déranger.

Le crissement aigu des carrés noirs nous dérange cependant. Il déconcentre, irrite. Voilà que les six personnages déplacent des carreaux, les soulèvent avec une délicatesse et une discrétion insoutenables. Une petite zone du sol est dégagée. Tous s’y installent, plus ou moins confortablement. De notre côté, nous, le public, avons raté plusieurs lignes de texte, distraits et agacés par les manœuvres qui ont lieu sur le plateau. Nous sommes confortablement installés, dans des sièges de théâtre et nous sommes agacés, oui, d’entendre d’autres que nous se frayer un passage pour se faire une place, eux aussi. Pourtant nous sommes las de lire.

Après de longues minutes, retentit, comme en filigrane, un rythme techno, sec et strident. La musique s’amplifie, proportionnellement à la taille de la police de caractère qui défile au mur. Le texte se fait agressif, décrivant crûment la peur primaire de perdre sa place. Nous nous sentons pris à parti par « je ». « Je », dans le texte qui défile, c’est nous. C’est nous qui tenons le discours haineux et emporté, c’est « je », c’est moi. « Je » veux une place, « je veux entrer dans le ventre de la ville », corps organique, corps social, corps culturel, « je » veux tout.

Place fait ressentir avec brio les pulsions ambivalentes liées à l’occupation d’un espace que l’on s’est approprié. C’est ressentir le confort claustrophobe de celui qui aime un dedans qui lui offre la légitimité sociale de ne pas appartenir au dehors. La peur de la concurrence, de l’avenir qui pourrait nous foutre à la rue. La haine chauvine envers un ennemi invisible mais menaçant qui nous enlèverait notre foyer, qui nous empêcherait d’habiter. Le logement est notre coquille, cruelle et protectrice.

Le texte saisit la problématique du territoire à l’échelle du logement, en prenant pour exemple la ville de Lausanne. Il nous amène cependant à examiner de plus près notre compassion coupable et hypocrite pour les mouvements humains à l’échelle de l’Europe. Il dénonce la toute-puissance des institutions, l’angoisse administrative infligée aux réfugiés et l’intransigeance des critères des foyers d’accueil. Surtout, il met en lumière notre propre adhérence à une doctrine territoriale bureaucrate: notre propre complaisance dans un système qui est à l’origine d’une forme de discrimination sociale que l’on nomme « solvabilité ».

Sensualité chorégraphiée

Par Elisa Picci

Taxi-Dancers / de et par Marie-Caroline Hominal / Théâtre de Vidy / du 20 au 29 mai 2016 / plus d’infos

©DR

©DR

Marie-Caroline Hominal ressuscite une pratique datant des années 1920-1930 : celle des Taxi-Dancers, soit des femmes qui, en échange d’un peu d’argent, devenaient la cavalière d’un homme le temps d’une danse. Le spectateur se retrouve plongé dans une ambiance intimiste, où les corps se touchent et s’enlacent le temps d’une chanson.

Marie-Caroline Hominal, Ivan Blagajcevic, et Teresa Vitucci, danseurs de formation, jouent les Taxi-Dancers sur la scène du Théâtre de Vidy. Ces derniers se retrouvent au Dreamland, un célèbre club ou un Taxi-Dance Hall, comme on appelle communément ce genre d’endroit, qui a fermé pour des raisons obscures. Les trois personnages réunis en ce lieu abandonné se remémorent avec nostalgie les moments passés en compagnie des clients.

La scénographie ne rappelle en rien un club dansant des années folles. Ni l’ambiance générale du spectacle d’ailleurs. Des panneaux blancs sont disposés en cercle sur la scène, accompagnés de blocs blancs que les danseurs utilisent pour s’asseoir. Un miroir et, côté cour, un support avec un ordinateur pour changer la musique. Le spectateur se retrouve dans un espace indéfinissable et intemporel, qui a le mérite de faire ressentir une sensation d’intimité. Les lumières tamisées se couplent parfaitement avec les éléments très blancs de la scénographie pour créer une ambiance romantique. C’est par cette sensualité ambiante que l’on retrouve peut-être une bribe de ce que pouvait être ce Dreamland.

Talons hauts pour tous et perruque blonde pour Ivan Blagajcevic, travesti. Les costumes des trois danseurs contrastent avec les couleurs présentes sur scène. Entièrement vêtus de noir, ils semblent porter le deuil de leur ancien travail. Le répertoire musical est assez varié, passant de Gainsbourg à des musiques beaucoup plus électriques. Se déploient sur ces différents rythmes des situations ou des sensations relatives au vécu des trois Taxi-Dancers ; parfois pesantes, comme les longs moments où les Taxis-Dancers attendent désespérément, comme éteints, que quelqu’un vienne leur demander leurs services. On ressent aussi l’importance du contact humain, des corps à corps qui se créent le temps d’une danse. Cela s’exprime de diverses manières, soit par des slows très lents effectués entre deux Taxi-Dancers, dont les mains insistantes se promènent sur le corps de l’autre, ou encore lorsque l’un d’eux sert fortement dans ses bras un des spectateurs assis au premier rang. L’amour de la danse est aussi mis en avant, dans des parties beaucoup plus chorégraphiées. On apprécie la façon dont Marie-Caroline Hominal met en scène cette mode des années folles, sachant faire ressortir à la fois la détresse et la sensualité qui émane de cette pratique. Sans parole ni dispositif vidéo, c’est uniquement par le biais de la danse qu’elle fait parvenir efficacement un ensemble d’émotions aux spectateurs, et qu’elle leur raconte une histoire. À découvrir jusqu’au 29 mai au Théâtre de Vidy !

Taxi-Dancers

De et par Marie-Caroline Hominal / Théâtre de Vidy / du 20 au 29 mai 2016 / plus d’infos

©DR

©DR

Les critiques :

Sensualité chorégraphiée

Par Elisa Picci

Marie-Caroline Hominal ressuscite une pratique datant des années 1920-1930 : celle des Taxi-Dancers, soit des femmes qui, en échange d’un peu d’argent, devenaient la cavalière d’un homme le temps d’une danse. Le spectateur se retrouve plongé dans une ambiance intimiste, où les corps se touchent et s’enlacent le temps d’une chanson. … [suite]

Rencontres par le toucher

Par Amandine Rosset

Marie-Caroline Hominal nous fait découvrir en ce moment au Théâtre de Vidy les « Taxi-Dancers », très à la mode dans les années folles. Le spectacle, interprété avec lenteur et profondeur, raconte la reviviscence par trois jeunes femmes nostalgiques des moments forts vécus dans un club désormais déchu, au travers de danses variées et de touchers évocateurs. … [suite]

Fresque

Sur une idée de Marius Schaffter & Jérôme Stünzi / par le collectif Old Masters / Théâtre de l’Usine / du 19 au 25 mai 2016 / plus d’infos

©DR

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Les critiques :

Contemplation et création

Par Deborah Strebel

Contemplation, dialogue et verdicts hésitants. Tel est le programme proposé par le collectif Old Masters en ce moment au Théâtre de l’Usine. De l’observation d’une esquisse aux débats sur sa conception, Fresque dévoile les coulisses de l’élaboration d’une œuvre avec une douce lenteur. Le jeune collectif Old Masters, lauréat du prix Premio en 2015, se passionne pour la thématique de la création. … [suite]

« C’est la maison de mon esprit »

Par Fanny Utiger

L’art ne cesse de s’interroger lui-même. Sur la scène du Théâtre de l’Usine Fresque le questionne, le triture, et se joue d’un public qui en reste parfois déconcerté. Étagères jaunâtres faussement symétriques sur un plateau irradié des rayons d’un nid de néons. On se croirait en Allemagne de l’Est. Ou devant un projet Ikea inachevé. En haut de cette structure, une caisse de contre-plaqué … [suite]

Contemplation et création

Par Deborah Strebel

Fresque / sur une idée de Marius Schaffter & Jérôme Stünzi / par le collectif Old Masters / Théâtre de l’Usine / du 19 au 25 mai 2016 / plus d’infos

©DR

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Contemplation, dialogue et verdicts hésitants. Tel est le programme proposé par le collectif Old Masters en ce moment au Théâtre de l’Usine. De l’observation d’une esquisse aux débats sur sa conception, Fresque dévoile les coulisses de l’élaboration d’une œuvre avec une douce lenteur.

Le jeune collectif Old Masters, lauréat du prix Premio en 2015, se passionne pour la thématique de la création. L’année dernière avec Constructionisme, Marius Schaffter et Jérôme Stünzi, les deux fondateurs, ont imaginé un dispositif performatif de création, d’analyse et de dissection d’objets d’études. L’enjeu était de construire des objets à l’aide de bric et de broc et de les disséquer lors d’une conférence. Dans Fresque, il est à nouveau question d’élaboration d’une œuvre, mais cette fois-ci à plus grande échelle.

Fresque est un spectacle en trois parties. Tout d’abord, le public est convié à contempler une œuvre. Sur scène rien ne se passe. Une sorte de retable débarrassé de son autel, confectionné avec des panneaux en bois dignes de ceux vendus dans les do-it yourself, occupe tout l’espace. D’habitude richement ornés, les retables accueillent de nombreuses sculptures ou peintures. Celui-ci est vide de toutes décorations. Seuls deux ou trois cylindres transparents de diverses dimensions occupent quelques compartiments. Au-dessus, des néons sont suspendus. Entremêlés et formant un cercle, ils évoquent le neon bubble de Loris Gréaud.

Puis entrent deux personnages coiffés d’une étrange perruque en plâtre et vêtus de manière similaire, qui observent à leur tour l’imposante structure de bois jaune. Ensemble, ils vont discuter autour de ce work in progress. Dans de brèves scènes répétitives, à la fois plates et intrigantes, les deux personnages alternent le rôle du concepteur et de l’ami en visite. L’un montre l’avancée de son travail à l’autre. Leurs dialogues ciselés sont à la fois creux et émouvants. « Est-ce que tu pourrais siffler ici s’il te plaît ? », demande le jeune homme. Cette requête à priori naïve serait-elle une gentille pique aux actions parfois étonnantes ou obscures effectuées lors des performances ? Les discussions se suivent et se ressemblent. « J’ai toujours ces crises », annonce Charlotte. Plus tard, ce sera son ami qui souffrira de crises. Non pas simples redites, ces échanges se présentent comme des répétitions structurales avec variations. Ainsi, si les crises de Charlotte sont passagères, celle de Marius sont récurrentes. Un sentiment de déjà vu ou de déjà entendu s’installe dans l’esprit des spectateurs, comme c’est le cas avec le chef-d’œuvre lynchien Mulholland Drive. Ils parlent, un peu. Leur conversation est ponctuée de doutes, à propos de leur relation mais surtout au sujet de l’œuvre. Au final rien de plus naturel, si le doute est le père de la création.

Enfin, le couple disparaît et laisse place à l’œuvre. Grâce à de dynamiques jeux d’éclairage, l’installation s’anime. La lumière s’allume et s’éteint par intermittence, ce qui donne l’impression que le retable tangue et prend vie sous nos yeux. Un cylindre est rempli d’eau dont les bulles gazeuses tourbillonnent le long du tube. Comme une potion magique qui serait en pleine effervescence après le passage de deux sorciers ayant assemblé et mélangé plusieurs substances. Est-ce cela une œuvre d’art ? Un phénomène provoqué par la rencontre et la mise en contact de plusieurs idées ?

Contemplation, lenteur et doute sont les maîtres mots de cette piquante performance qui laisse songeur.

Tiramisù

Création de la Compagnie Mezza-Luna / mise en scène Dominique Bourquin / CPO / du 19 au 20 mai 2016 / plus d’infos

©Bussard

©Bussard

Les critiques :

La vie, la mort, les petits bonheurs, tout ça.

Par Sabrina Roh

C’est fleuri, coloré, chantant. Ça ne parle pourtant pas que de bonheur, ce « salopard » qui arrive sans qu’on y soit préparé. Tiramisù n’est pas la recette d’un gâteau mais celle de la vie. Une sympathique balade qui manque peut-être de relief. Entre les fleurs, le mobilier et les vêtements des comédiens, on a toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. … [suite]

La vie, la mort, les petits bonheurs, tout ça.

Par Sabrina Roh

Tiramisù / création de la Compagnie Mezza-Luna / mise en scène Dominique Bourquin / CPO / du 19 au 20 mai 2016 / plus d’infos

©Bussard

©Bussard

C’est fleuri, coloré, chantant. Ça ne parle pourtant pas que de bonheur, ce « salopard » qui arrive sans qu’on y soit préparé. Tiramisù n’est pas la recette d’un gâteau mais celle de la vie. Une sympathique balade qui manque peut-être de relief.

Entre les fleurs, le mobilier et les vêtements des comédiens, on a toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. C’est pourtant en trainant des pieds que le pianiste rejoint son instrument. Traverser la petite scène du CPO ressemble à une épreuve qu’il ponctue de soupirs. Il n’a de gai que sa chemise orange. Même les premières notes qu’il joue, annonçant pourtant une mélodie joyeuse, transpirent la lassitude. Les trois autres comédiens débarquent alors, avec la ferme envie de secouer leur ami. À eux tous ils forment la Compagnie Mezza-Luna.

Tiramisù. On ne parle pas là du délicieux gâteau italien au mascarpone et au café qui se décline en plusieurs sortes… Mais je m’égare, gourmandise quand tu nous tiens ! Il s’agit ici de la dernière création de la compagnie, fruit d’une résidence à Malévoz. Heidi Kipfer, Germana Mastropasqua, Lee Maddeford et Savier Rebut forment un quatuor mêlant musique, chant et texte pour raconter les hauts et les bas de notre existence à tous.

Dans les petits bonheurs quotidiens, il n’y a pas que du sucre. Le sel aussi a son importance : les coups de gueule par exemple, ou toutes ces choses qui nous font nous sentir vivants et qui, une fois passées, rendent le bonheur encore plus délectable. Mais c’est là tout le drame de l’être humain : ne se rendre compte de la présence du bonheur qu’une fois qu’il s’en est allé. Le pianiste désespère de le trouver un jour, perd sont temps à chercher comment faire, à chercher que faire. Aux autres alors de chanter et dire ce qui leur passe par la tête : car les bons moments se retrouvent dans ces petits riens, qui arrivent par centaines tous les jours.

Le spectacle a des airs d’Amélie Poulain, le côté comédie musicale en plus. Le quatuor ne tombe pas dans le mièvre : la vie n’est pas que paillettes et licornes. La vie c’est le vieillissement, qui mène à la mort. On ne passe cependant pas du rire aux larmes. Et quand je dis « on », j’avoue, je dis « je ». Je n’ai que ri. Peut-être parce que les mélodies, très music-hall, m’ont fait décrocher de la simplicité et de la beauté des textes. Peut-être est-ce aussi à cause de l’alternance entre les chansons et les parties jouées, qui, un peu artificielle, me coupait dans mon élan.

Mais dans « je n’ai que ri », il y a « j’ai ri » et c’est cela que je retiendrai. Car la Compagnie Mezza-Luna m’a rappelé que, ma foi, on oublie trop souvent de voir le bon côté.

Eraritjaritjaka

Inspiré des observations d’Elias Canetti / mise en scène Heiner Goebbels / Théâtre de Vidy / du 17 au 21 mai 2016 / plus d’infos

©Marco Del Curto

©Marco Del Curto

Les critiques :

Quelle heure est-il ?

Par Jehanne Denogent

Il faut quelques minutes pour déchiffrer le titre Eraritjaritjaka. Avec malice, la pièce de Heiner Goebbels se joue aussi de nos montres. Il est 20h. Le public est installé. Entre 20h et 21h25, nous allons vivre une expérience temporelle déconcertante, mais ça, nous ne le savons pas encore. Pour l’instant, chacun s’est arrangé, avec plus ou moins de succès, pour arriver à l’heure au théâtre de Vidy. … [suite]

Quelle heure est-il ?

Par Jehanne Denogent

Eraritjaritjaka / inspiré des observations d’Elias Canetti / mise en scène Heiner Goebbels / Théâtre de Vidy / du 17 au 21 mai 2016 / plus d’infos

©Marco Del Curto

©Marco Del Curto

Il faut quelques minutes pour déchiffrer le titre Eraritjaritjaka. Avec malice, la pièce de Heiner Goebbels se joue aussi de nos montres.

Il est 20h. Le public est installé. Entre 20h et 21h25, nous allons vivre une expérience temporelle déconcertante, mais ça, nous ne le savons pas encore. Pour l’instant, chacun s’est arrangé, avec plus ou moins de succès, pour arriver à l’heure au théâtre de Vidy. Le temps n’est pas extensible et 20h reste bien 20h pour tout le monde.

Il est 20h05. Quatre musiciens s’installent sur scène et, sans perdre de temps, se mettent à jouer. Le quatuor à cordes, le Mondrian Quartet, sera présent tout au long du spectacle, interprétant tour à tour Ravel, Chostakovitch et bien d’autres. Musique et théâtre sont indissociables, dans le spectacle comme dans la carrière du metteur en scène. Compositeur de renommée internationale, polyinstrumentiste, Heiner Goebbels met la scène et la pensée au tempo de ses partitions.

Il est 20h20. L’acteur André Wilms rejoint les musiciens. Avec lui, les mots entrent en jeu. Ils se glissent entre les notes, se mêlant au flux, ou piquent les contretemps. Notes et mots forment la trame d’un vaste langage. Mais il ne faut pas chercher une histoire qui embrasse la durée du spectacle. C’est plutôt l’éclatement, la discontinuité, la suspension qui tend la parole du comédien. L’essentiel des textes est tiré des notes d’Elias Canetti, philosophe, prix Nobel de littérature. Phrases, séquences, pensées sont égrenées et résonnent, créant leur propre temporalité. On en saisit quelques-unes, au vol. D’autres se perdent, noyées dans des minutes diluées.

Il est 20h40. Suivi d’un caméraman, André Wilms descend du plateau, sort de salle, sort du théâtre, entre dans une voiture qui le mène dans les rues de Lausanne, et pénètre dans un appartement, avenue Louis Ruchonnet. Nous le suivons grâce à la vidéo, filmée en temps réel, projetée sur les parois d’une vaste maison sur l’arrière du plateau. La réalité est invitée sur le plateau. Ou le plateau prend le large dans la réalité. Le résultat est grisant !

Il est 21h00 selon l’horloge de l’appartement. Je vérifie : il est bien 21h00 sur ma montre. La météo, la lumière du soir, la date du journal : tout concorde. Nous imaginons donc le comédien, à l’autre bout de Lausanne, alors que nous sommes sur les sièges de la salle Apothéloz. Il cuisine, nous souffle quelques pensées de Canetti à travers la caméra, lit, ouvre les stores. Mais là, coup de théâtre, ce sont les stores de la maison sur le plateau qu’André Wilms ouvre. Sans vraiment comprendre comment, le temps du spectacle a repris ses droits. Et je ne saurais plus dire quelle heure il est.

Poésie de la matière

Par Valmir Rexhepi

Black out / par la compagnie Philippe Saire / Le Reflet / du 12 au 15 mai 2016 / plus d’infos

©PhilippeWeissbrodt

©PhilippeWeissbrodt

Trois corps se livrent à l’écriture de l’espace, au fond d’une fosse qui se donne pour nous comme une page. Œuvre à l’œuvre, Black out perturbe nos manières de voir, expérimenter, vivre le spectacle.

Les sièges avaient disparu. Pour le coup, on se retrouvait en petit comité autour d’une fosse, un trou carré de quelque deux mètres de fond. On était debout, on pouvait bouger ; étendre, étirer nos jambes ; et les deux mains au menton, du haut de la rambarde, regarder. En somme une situation dans laquelle la notion de spectateur est pour le moins ébranlée. La scène aussi s’était transformée. Elle refusait de nous faire face, de se confronter à nous : en bas dans le trou, elle s’offrait timidement, elle nous invitait sans nous obliger.

Un son, quelque chose de grinçant, un doigt arrachant au sol blanc quelques bruits ; un coup de paume : il y a une main au bout d’un corps. Il y a trois corps sur la surface blanche qui irradie nos yeux et les leurs. Les corps bougent, ensemble, parfois en synchronie, d’autres fois dans des rythmes différents. Au fond, Black out, c’est une non-intrigue, une non-histoire ; ça ne médiatise pas. C’est immédiat, maintenant, toujours maintenant. Et si, comme la feuille de salle l’indique, le projet porte une dimension narrative, l’histoire racontée se donne toujours au présent et n’oblige pas. Elle propose. Les corps bougent, de la matière tombe, noire. Des petites billes. Et les corps vont jouer avec cette matière, l’aménager, la spatialiser, écrire avec elle : à chacun de lire.

C’est une danse, une manière d’écrire dans l’espace. Encore faut-il qu’il y ait de la matière qui puisse se mouvoir de son propre chef. C’est ça : le corps comme rêve de la matière, comme sa poésie. Le corps comme insulte à la gravité. C’est ça : mourir, retourner dans l’ordre, tomber et ne plus bouger. Black out, c’est ça, quelque chose qui s’écrit par les corps dans les billes, qui permet autant de lectures qu’il y a de morceaux de plastique; quelque chose qui s’éteint dans le noir.

Black out

Par la compagnie Philippe Saire / Le Reflet / du 12 au 15 mai 2016 / plus d’infos

©PhilippeWeissbrodt

©PhilippeWeissbrodt

Les critiques :

Sable mouvant

Par Deborah Strebel

A l’occasion de la fête de la danse, le théâtre veveysan le Reflet accueille le célèbre spectacle Black out de la Cie Philippe Saire. Joué plus d’une centaine de fois dans de nombreux pays, cette courte performance en noir et blanc aux effluves de caoutchouc est un chef d’œuvre de clair-obscur. … [suite]

Poésie de la matière

Par Valmir Rexhepi

Trois corps se livrent à l’écriture de l’espace, au fond d’une fosse qui se donne pour nous comme une page. Œuvre à l’œuvre, Black out perturbe nos manières de voir, expérimenter, vivre le spectacle. Les sièges avaient disparu. Pour le coup, on se retrouvait en petit comité autour d’une fosse, un trou carré de quelque deux mètres de fond. … [suite]

Sable mouvant

Par Deborah Strebel

Black out / par la compagnie Philippe Saire / Le Reflet / du 12 au 15 mai 2016 / plus d’infos

©PhilippeWeissbrodt

©PhilippeWeissbrodt

A l’occasion de la fête de la danse, le théâtre veveysan le Reflet accueille le célèbre spectacle Black out de la Cie Philippe Saire. Joué plus d’une centaine de fois dans de nombreux pays, cette courte performance en noir et blanc aux effluves de caoutchouc est un chef d’œuvre de clair-obscur.

C’est en nombre limité (environ 45 personnes) que les spectateurs montent sur la scène et s’accoudent sur des barrières formant un carré. A l’intérieur de cette arène cubique, un ou deux mètres en dessous une femme et deux hommes sont allongés en maillots de bain, à proximité de leur linge aux motifs très graphiques. Face contre terre ou bras sur les yeux comme pour se protéger du soleil (ou du regard du public placé en surplomb), les interprètes commencent par se retourner puis claquent le sol avec leur bras ou jambes au rythme d’une fanfare dont la diffusion du son fait trembler la structure rectangulaire. Plus tard des seaux remplis de petites particules foncées se déversent en pleine fosse. Evoquant les plages de sable noir des îles volcaniques, ces grains seront la matière première de cette en œuvre en devenir.

Philippe Saire s’est intéressé à la trace du mouvement, probablement, d’après lui, à cause du côté éphémère de la danse. Chaque impulsion de bras, de jambes, qu’il s’agisse de déplacements ou de simples gestes, laisse ainsi une marque blanche au sein de l’important amas granuleux noirs. En position zénithale, les spectateurs peuvent apprécier pleinement ces empreintes se dessiner puis s’effacer. Un certain lyrisme découle alors de ce matériau et rappelle les œuvres en poudre (de terre ou de sable) d’Anton Tapiès. Parfois l’informel tend sensiblement à la calligraphie. Ces sillons prennent des allures d’idéogrammes chinois. Le tableau vu en surplomb pourrait être signé Jean Degottex.

Le chorégraphe parle de passage d’un état à un autre, du blanc au noir. Cette lutte permanente entre deux pôles chromatiques peut être interprétée de différentes manières : jeu entre ombre et lumière, illusion entre apparition et disparition ou combat entre la vie et la mort. C’est surtout la beauté des nuances qui est à admirer, de cette toile tantôt blanche, tantôt noire, souvent les deux. Des éclairages subtils chaleureux ou froids, parviennent à proposer de multiples tonalités de blancs tirant vers le jaune jusqu’au beige.

Tels des peintres enfermés dans leur propre tableau, les trois talentueux danseurs s’agitent dans la poussière épaisse avec élégance et intensité. Quelle magnifique manière de célébrer la danse et de fêter les 30 ans de la compagnie que cette reprise de Black out, créé en 2011, et quel bonheur de se pencher au bord d’un écrin pour admirer ce beau joyau qui a permis à la compagnie établie à Lausanne d’acquérir une notoriété internationale.

La Ballade du mouton noir

Par le collectif Opus 89 Collectif / Equilibre-Nuithonie / du 11 au 21 mai 2016 / plus d’infos

©Oups 89 Collectif

©Opus 89 Collectif

Les critiques :

Les Nuithoniens débattent

Par Nadia Hachemi

Quelle est la voie vers un monde meilleur ? Doit-on aller la chercher dans le passé, dépoussiérant le vieux mythe du « bon sauvage » ? Assurément pas, selon Joséphine de Weck et son collectif Opus 89. Le changement c’est ici et maintenant. Dans un spectacle qui suscite tant le rire que la réflexion, toutes les potentialités du dispositif théâtral sont exploitées dans une optique engagée. … [suite]

Collages et utopies

Par Josefa Terriblini

La Ballade du mouton noir, c’est l’exhortation d’une jeunesse qui refuse d’être la « génération de la dépendance ». Un cri unanime, touchant dans sa pureté, décousu dans sa formulation. Ils sont cinq et ils cherchent les Nuithoniens. Ainsi débute l’expérience. Il s’agit bien d’une expérience, puisque les personnages (ou comédiens, la frontière est rapidement éradiquée) se livrent à une quête sur plusieurs niveaux … [suite]

Collages et utopies

Par Josefa Terriblini

La Ballade du mouton noir / par le collectif Opus 89 Collectif / Equilibre-Nuithonie / du 11 au 21 mai 2016 / plus d’infos

©Oups 89 Collectif

©Opus 89 Collectif

La Ballade du mouton noir, c’est l’exhortation d’une jeunesse qui refuse d’être la « génération de la dépendance ». Un cri unanime, touchant dans sa pureté, décousu dans sa formulation.

Ils sont cinq et ils cherchent les Nuithoniens. Ainsi débute l’expérience. Il s’agit bien d’une expérience, puisque les personnages (ou comédiens, la frontière est rapidement éradiquée) se livrent à une quête sur plusieurs niveaux pour démontrer et, qui sait, résoudre un problème simple : le monde va mal. Commençons par la fiction. De jeunes gens, sac sur le dos et carte à la main, attendent en pleine campagne l’arrivée du « peuple parfait », ces fameux Nuithoniens, ceux qui devraient avoir compris. Mais ils ne se montrent pas. Ils ne sont pas plus réels, sans doute, que les lacustres d’antan. Ne reste que le public. Alors on cherche ailleurs, on n’abandonne pas, on veut ébranler les normes. On raconte, on débat, on s’interroge. La Suisse est-elle idéale ? A-t-on besoin de mythes fondateurs ? Et puis, les normes du théâtre sont démantelées, elles aussi. On parle au public, on l’intègre. « Ça vous troue le cul que ça sorte, que ça parle ?! ». Courageuse utopie que de vouloir déconstruire les utopies. Difficile toutefois d’éviter les poncifs pour ce jeune collectif plein de fougue, tout juste sorti de l’Insas de Bruxelles.

Leurs idées sont un collage. À l’image de ces énormes cartes géographiques frémissantes abritant les cinq acteurs à la fin du spectacle, ça s’empile, ça s’entrechoque par à-coups, ça se déchire parfois… Et malheureusement, la colle déborde un peu. Il faut dire qu’on y mêle tout : la recherche des Nuithoniens nous rappelle Voltaire, Diderot, les Lumières qui tentaient de trouver un nouveau regard avec lequel questionner leur époque. Sur fond d’électro, on repense aussi au film LEGO lorsque les comédiens gesticulent sous les douches, aliénés par leur routine. Et puis, il y a cette tendance très actuelle : briser le quatrième mur, prendre le public à parti. En faire un acteur puisqu’il doit agir, et agir au-delà de cette salle, au-dehors, dans le monde. Ouvrir les portes et sortir, comme les comédiens. Jolie image, d’ailleurs, que cette dernière scène chantée a capella face au monde, dos à nous mais avec nous. Tous les regards tournés dans la même direction.

Sur la scène nue et noire, les beaux tableaux sont multiples. On entre dans une salle sombre, embrumée et, dès le lever de rideau (ou plutôt l’allumage de lampes de poche), les voilà qui se succèdent au rythme des questionnements. Les parapluies, tantôt tente, tantôt totem, finissent par trouver leur véritable usage sous un ciel endeuillé ; le sac à dos en cuir se fait monstre parlant quand Noémi raconte son abattement. Mais on regrette qu’ils ne soient pas davantage dirigés, ces tableaux. La méthode démocratique de ce collectif qui s’entre-écoute produit une myriade d’idées qui s’entremêlent. Peut-être le spectacle gagnerait-il à faire des choix : les messages s’éparpillent au détriment de la profondeur.

Les Nuithoniens débattent

Par Nadia Hachemi

La Ballade du mouton noir / par le collectif Opus 89 Collectif / Equilibre-Nuithonie / du 11 au 21 mai 2016 / plus d’infos

©Oups 89 Collectif

©Opus 89 Collectif

Quelle est la voie vers un monde meilleur ? Doit-on aller la chercher dans le passé, dépoussiérant le vieux mythe du « bon sauvage » ? Assurément pas, selon Joséphine de Weck et son collectif Opus 89. Le changement c’est ici et maintenant. Dans un spectacle qui suscite tant le rire que la réflexion, toutes les potentialités du dispositif théâtral sont exploitées dans une optique engagée.

« Continuez tout droit jusqu’à un vieil abattoir, et vous les verrez ». Voici l’itinéraire d’un groupe de cinq jeunes campeurs, armés de leurs cartes de la région. Loin de faire du tourisme, ils sont lancés dans une quête. Au bout de leur voyage, ils espèrent rencontrer un peuple idéal : les Nuithoniens. « Ils sont là ! » s’écrient-ils en s’arrêtant, surpris, face au public. Parodie drolatique de l’attitude d’un anthropologue face à une peuplade primitive, jouée par les spectateurs qui voient leur rôle de témoin passif déstabilisé. « Qu’ils sont beaux ! Voyez la lueur d’intelligence dans leurs yeux ! ». Malheureusement la rencontre se révèle bien vite décevante : le modèle d’une société meilleure ne semble pas se trouver dans cette salle. Qu’importe ! Si le public n’est pas constitué de membres de cette communauté idéale, il doit être là pour les attendre avec les explorateurs.

Les motivations de cette expédition s’éclairent à travers les interactions des personnages qui discutent, se disputent, et débattent sur l’avenir du monde. Entre perte de repères et fragilisation des identités, la description d’une expérience postmoderne s’esquisse dans ce débat très politisé. L’UE, Blocher, les initiatives populaires, la nation suisse et ses mythes fondateurs, ils ratissent large ! Le sérieux des thèmes ne plonge pourtant pas le spectacle dans une atmosphère désenchantée. L’humour reste de mise dans ces discussions. Très critique, mais refusant tout pessimisme, le groupe de jeunes perçoit dans les débris du passé les matériaux d’un futur meilleur. Puis, emportés par une musique aussi entrainante que répétitive qui les replonge dans leur quotidien, ils abandonnent le débat. Dans une danse frénétique proche de la transe, ce sont les routines communes à toutes nos vies si banales qui sont mimées, de la douche matinale aux fêtes du samedi soir. Image d’une aliénation qui, malgré la bonne volonté des insurgés, semble irrémédiable.

« Stop ! » L’un des personnages met fin à la danse et même, temporairement, à la pièce. Pourquoi les spectateurs devraient-ils être exclus des discussions ? Ceux-ci sont invités sur scène pour échanger. Une poignée y descend sous les regards curieux et amusés du reste de la salle qui reçoit des rafraichissements de la part d’une des actrices. Le procédé esthétique, usuel dans le théâtre contemporain, qui subvertit le dispositif théâtral en brouillant les frontières entre spectateurs et acteurs, art et vie réelle, est poussé jusqu’à son extrémité et investi d’une cause sociale et politique. Au-delà de ce bouleversement du dispositif artistique, c’est bien le rôle de l’art et du théâtre qui est bousculé. La salle et la scène forment un tout pour devenir un lieu privilégié de débat citoyen. Qui a dit que l’art ne pouvait pas changer le monde ?

La deuxième partie de la pièce se fait plus énigmatique. Etrangement, plus de mention des Nuithoniens. Les explorateurs les auraient-ils effectivement trouvés à leur entrée sur scène ? Inutile de partir à la recherche de la société parfaite, elle est présente en potentialité ici même. Il ne dépend que de nous et de notre imagination de la fonder. Et actuellement à Nuithonie, le collectif Opus 89 Collectif fait le premier pas pour susciter le débat.

Les Reines

De Normand Chaurette / mise en scène Zoé Reverdin / Théâtre du Grütli / du 19 avril au 8 mai 2016 / plus d’infos

©Isabelle Meister

©Isabelle Meister

Les critiques :

« Game of thrones » au féminin

Par Emilie Roch

« Etes-vous la reine d’Angleterre ? », demande la reine Elisabeth à deux reprises à Isabelle, fille du comte de Warwick, lorsque celle-ci tarde à lui obéir. « Non » ne peut qu’admettre la jeune noble à contrecœur. « Pas encore », ajoute-t-elle la seconde fois, après l’annonce de la mort du roi. Telle est l’ambiance qui règne au château royal londonien, un soir d’hiver de l’an 1483, et sur la scène du Grütli ces jours-ci. … [suite]

« Game of thrones » au féminin

Par Emilie Roch

Les Reines / de Normand Chaurette / mise en scène Zoé Reverdin / Théâtre du Grütli / du 19 avril au 8 mai 2016 / plus d’infos

©Isabelle Meister

©Isabelle Meister

« Etes-vous la reine d’Angleterre ? », demande la reine Elisabeth à deux reprises à Isabelle, fille du comte de Warwick, lorsque celle-ci tarde à lui obéir. « Non » ne peut qu’admettre la jeune noble à contrecœur. « Pas encore », ajoute-t-elle la seconde fois, après l’annonce de la mort du roi. Telle est l’ambiance qui règne au château royal londonien, un soir d’hiver de l’an 1483, et sur la scène du Grütli ces jours-ci. Les Reines met en scène les émois de six femmes, concernées plus ou moins directement par la couronne anglaise, pendant et après l’agonie du roi Edouard IV.

Zoé Reverdin, également danseuse et chorégraphe, met en scène Les Reines de Normand Chaurette, première pièce québécoise produite par la Comédie Française en 1997, qui reprend les thèmes de Henri VI et Richard III de Shakespeare mais n’en conserve que les personnages féminins. Il y a les sœurs Warwick, Anne (Anna Pieri) et Isabelle (Olivia Csiky Trnka), blondes, vêtues à l’identique d’une robe rose et d’une grande manche rouge. Chacune d’elles est courtisée par l’un des frères du roi et s’imagine déjà sur le trône. Il y a aussi la très vieille duchesse d’York (Léa Pohlhammer), mère de ces nobles messieurs, qui a fait couper les mains de sa propre fille pour la punir de l’amour incestueux qu’elle et son frère se portent. Depuis la plateforme suspendue qu’elle ne quittera pas, Anne Dexter (Madeleine Raykov), en haillons, brise le silence qui lui a été imposé pour s’adresser à cette mère qui ne l’a jamais aimée. Il y a finalement la reine Elisabeth (Camille Giacobino), dont le règne s’arrête à l’annonce de la mort de son mari et dont la folie naissante menace de s’aggraver suite à l’enlèvement de ses enfants par la reine douairière Marguerite (Pascale Vachoux).

Parmi ces six femmes, certaines ont régné, d’autres règneront, d’autres encore ne règneront jamais, mais aucune ne sort indemne de la proximité avec le pouvoir. Dans la mise en scène de Zoé Reverdin, celui-ci est symbolisé par la chevelure des protagonistes : abondante et flamboyante est celle de la reine Elisabeth jusqu’à la mort du roi, où elle enlève sa perruque pour se retrouver chauve. Chaque femme qui voit ses espoirs de règne s’envoler renonce également à ses cheveux, atout de séduction devenu inutile.

La scénographie tout en verticalité suggère que l’ascension peut être aussi fulgurante que la chute. Les jeunes sœurs Warwick, prétendantes à la couronne, se plaisent à évoluer dans les hauteurs des échelles, mais la réalité de leur condition les force souvent à disparaître dans les entrepôts du château par les différentes trappes présentes sur scène. C’est finalement Anne Warwick qui est couronnée reine par son union avec Richard III, tandis que la grande couronne noire et brillante en suspension s’abat sur elle et l’encercle, ce qui n’augure rien de bon pour son règne à venir.

Les Reines traite moins du thème de la condition féminine aristocratique au XVe siècle que des déviances liées à la soif de pouvoir, déchaînée par la vacance du trône. Un scénario à la « Game of thrones », mais en version plus aléatoire, où la prétendante à la couronne n’a pas de bataille à remporter, mais seulement à espérer et à attendre une union favorable. En effet, aussi ambitieuses et prêtes à tout qu’elles puissent être, ces six femmes n’ont que peu d’emprise sur leur destin, qui dépend de mariages qu’elles ne choisissent pas ainsi que de la longévité de leurs époux et enfants.

Malgré des performances d’actrices irréprochables, une scénographie et une mise en scène très réussies, le spectateur peut se sentir tenu à l’écart de cette pièce, qui demande un gros effort de compréhension de la généalogie complexe des maisons d’York et de Lancaster. De plus, il se révèle difficile de ressentir de l’empathie pour ces femmes avides, aigries, cruelles, rendues folles au contact du pouvoir, si ce n’est peut-être pour Anne Dexter, la seule à se tenir à l’écart de la course au trône, brisée par sa propre mère pour avoir aimé la mauvaise personne. Toutefois, Les Reines ont sans doute de quoi plaire aux amoureux des vers shakespeariens, que Zoé Reverdin a parsemé ça et là au sein du texte de Normand Chaurette.

La Mort-Marraine

Librement adapté du conte des frères Grimm par Anne Quesemand / Cie Mezza-Luna / Le Petit Théâtre / du 27 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Claude Bussard

©Claude Bussard

Les critiques :

Qui vivra mourra

Par Waqas Mirza

Heidi Kipfer revêt sa redingote noire, et fait sienne la yourte du Petit-Théâtre le temps d’une heure enchanteresse. Ce conte des frères Grimm réactualisé laisse bouche-bée tous ses invités. « Il faut qu’on soit tout devant pour avoir la meilleure place ! ». Étonnant enthousiasme d’un petit chérubin à l’entrée, pour un spectacle intitulé La Mort-Marraine. … [suite]

De l’éternelle mort la sereine ironie

Par Fanny Utiger

Dédramatiser la mort ne semble point être chose facile, encore moins lorsqu’il s’agit de s’adresser à de jeunes enfants. La Compagnie Mezza Luna relève pourtant le défi avec justesse, et une bonne dose d’ironie. Dans une contrée lointaine, et en des temps inconnus, un cordonnier pleure son épouse disparue. Un malheur n’arrivant jamais seul, l’homme ne trouve pas de parrain ni de marraine pour leur dernier enfant … [suite]

De l’éternelle mort la sereine ironie

Par Fanny Utiger

La Mort-Marraine / librement adapté du conte des frères Grimm par Anne Quesemand / Cie Mezza-Luna / Le Petit Théâtre / du 27 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Claude Bussard

©Claude Bussard

Dédramatiser la mort ne semble point être chose facile, encore moins lorsqu’il s’agit de s’adresser à de jeunes enfants. La Compagnie Mezza Luna relève pourtant le défi avec justesse, et une bonne dose d’ironie.

Dans une contrée lointaine, et en des temps inconnus, un cordonnier pleure son épouse disparue. Un malheur n’arrivant jamais seul, l’homme ne trouve pas de parrain ni de marraine pour leur dernier enfant, lequel a survécu à sa mère morte en couche. Lorsque se proposent à lui pour remplir cette tâche Dieu, le diable et un renard rusé, l’homme les repousse successivement. Il ne saurait leur pardonner leur injustice. Quand la Mort se présente après eux, il accepte, en revanche, et lui laisse son enfant. Vingt ans de chaperonnage plus tard, la Mort a fait de ce jeune garçon un docteur vertueux. Avec l’aide de sa marraine, il se forge une excellente réputation puis se retrouve un jour à soigner une princesse mourante. A peine est-elle rétablie qu’il l’épouse. Plus tard, il implorera la Mort de ne jamais toucher à un seul de ses cheveux : seule à connaître l’éternité, (l’) Aurore se lèvera dès lors chaque matin la première, et éveillera le monde de ses rayons…

Pour une heure environ, c’est l’histoire qui nous est dévoilée, sous le toit d’une yourte, dans le jardin du Petit Théâtre, au cœur de la Cité. Une conteuse et son bruiteur et musicien, presque comme un clown blanc et son Auguste, révèlent cette légende, avec l’aide de quelques accessoires, quelques instruments, et emmènent promptement leur public avec eux. L’emmener on ne saurait où, c’est un conte fantastique après tout, pourquoi pas en Bretagne, pour qui se laisse emporter par l’argument, ou peut-être juste dans les paroles de l’oratrice, où se construit un tout. Un monde dans lequel peuvent se côtoyer un renard loquace, un roi et une princesse ou un Dieu porteur de sandales… Tout cet univers est univers convoqué par les mots, puisque c’est bien ce que font les contes, mais surtout parce que le texte de celui-ci est particulièrement bien écrit. C’est d’ailleurs ici que le spectacle cultive une très grande richesse : enfants et adultes n’y voient vraiment pas les mêmes choses.

Aux premiers, on dit un conte, on l’illustre, on fait rire. On présente aussi des notions importantes, celle du consentement, par exemple. Alors que dans la version originale, chez les frères Grimm, la princesse est sans autre discussion promise au docteur par son père, ce dernier propose ici de céder la moitié de son royaume au médecin si elle ne consent pas à se marier. Variation peu significative en apparence, qui permet néanmoins de ne pas ancrer de vieux automatismes poussiéreux dans de jeunes cerveaux tout ouïe. Aux enfants, on apprend aussi que la mort est inéluctable, un mal nécessaire somme toute, car l’éternité est ennuyeuse. Difficile d’accepter qu’elle puisse être juste – comme il est dit ici – et pourtant elle seule n’épargne personne…

Dans les mots que prononce la conteuse, souvent pince-sans-rire, les adultes verront encore bien d’autres choses. La mort, ils la savent déjà inévitable, mais le destin est aussi traité avec légèreté, et dédramatisé, tout en même temps que l’on thématise le vieillissement de la population. L’ironie anime le spectacle de bout en bout. Les clichés, les facilités vues et revues dans les récits passent par ce filtre, et quand les enfants rient des pitreries du bruiteur, ce sont des accumulations de chiffres sept ou une insistance maline sur le coup de foudre du docteur Amor et d’Aurore qui font travailler les zygomatiques du reste de l’assemblée. Aux côtés de locutions figées se trouvent même quelques allusions extérieures, à Céline Dion par exemple, ou des situations incongrues à l’instar d’une joyeuse partie de bridge, qui tirent le récit dans l’absurde, et confèrent à l’ensemble un rythme comique soutenu, mais jamais bouffon. Cette Mort marraine, reprise, on l’a dit, aux Grimm, après qu’ils l’eurent eux-mêmes empruntée au folklore breton, est ici proposée sous un jour nouveau, et actualisée sans excès. Le pari, surtout, de traiter un thème aussi difficile à aborder que la mort, de façon aussi plaisante que parlante, peu importe pour quel public, est absolument tenu.

Qui vivra mourra

Par Waqas Mirza

La Mort-Marraine / librement adapté du conte des frères Grimm par Anne Quesemand / Cie Mezza-Luna / Le Petit Théâtre / du 27 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Claude Bussard

©Claude Bussard

Heidi Kipfer revêt sa redingote noire, et fait sienne la yourte du Petit-Théâtre le temps d’une heure enchanteresse. Ce conte des frères Grimm réactualisé laisse bouche-bée tous ses invités.

« Il faut qu’on soit tout devant pour avoir la meilleure place ! ». Étonnant enthousiasme d’un petit chérubin à l’entrée, pour un spectacle intitulé « La Mort-Marraine ». Pas tant que ça, quand on sait que pour la dernière pièce de la saison, le Petit Théâtre a ouvert sa yourte. Et l’actrice Heidi Kipfer y déploie brillamment ses talents de conteuse. Les saynètes se suivent, et tout au long de cette heure qui fuit à grande vitesse, une seule chose reste constante : l’énergie débordante de la narratrice au sombre manteau et aux gants élégants. Sa cadence balance aussi prestement que sa voix, et elle enfile à la perfection tous les rôles de l’intrigue.

Au besoin, une épaisse barbe bleue fait irruption sur son menton, déclenchant immédiatement une voix grave, celle de Dieu qui rend visite au cordonnier Jean, père veuf et déprimé. Puis le timbre de la conteuse s’aiguise, accompagné d’un terrible sourire ; c’est l’arrivée du Diable. Malgré l’insistante prétention de ces deux personnages au titre de parrain du jeune enfant, c’est la Mort que le chausseur choisira pour ce rôle. Nul besoin de décors grandioses pour évoquer le royaume des vivants et des morts, le jeu impeccable de madame Kipfer peuple pleinement la scène de personnages authentiques.

A sa gauche, il y a également Michel Nikita Pfister, soigneusement occupé au doublage sonore. Son hackbrett apenzellois lui offre une palette incommensurable de sons. Et son accordéon égaie étonnement l’atmosphère lorsque la marraine chante haut et fort : « L’appétit vient en mangeant, la soif en buvant, la vieillesse en courant et la mort en vivant ! ». Le sujet est certes sordide, mais les quelques centimètres à peine qui séparent les mômes de la Mort semblent avoir l’effet escompté. L’ambiance chaleureuse des gradins en bois, en forme d’arène miniature, anéantit les angoisses et les peurs, alors même que les jeux de mots sur les thèmes lugubres se multiplient… « Qui vivra verra… Qui vivra mourra ! », lance la marraine au filleul, qu’elle a formé pour devenir le grand médecin Amor.

Amor rime avec Aurore, une belle princesse atteinte d’une maladie incurable, et dont la vue chamboule le cœur de l’illustre médecin. Se déclenche alors une intrigue amoureuse. Le romantique y supplante le maternel. Alors Amor la sauve contre les ordres de la grande Faucheuse, furieuse. Ce canevas général est repris du conte des Frères Grimm. Mais la réécriture d’Anne Quesemand la modernise considérablement, offrant même deux fins possibles. La plus joyeuse voit le filleul piéger la Mort dans une bouteille de bière – qui serait « mauvaise pour la santé », d’après le seul rejeton du public suffisamment intrépide pour interrompre la narratrice. Mais le moment du conte est sacré, et un regard assassin le réduit immédiatement au silence.

A part deux ou trois garnements réfractaires, personne ne meurt d’ennui. L’histoire capte et maîtrise véritablement l’attention des petits comme des grands. Les accompagnants ressortent même épatés d’avoir vu présenter une matière aussi épineuse avec tant de tact. Chapeau bas à la Compagnie Mezza-Luna qui navigue gracieusement en eaux troubles. C’est une nouvelle preuve que le dispositif merveilleux du conte rivalise encore sans conteste avec le petit et le grand écran qui associent ordinairement la mort aux méchants.

L’Opéra de quat’sous

Mise en scène Joan Mompart / Théâtre Equilibre Nuithonie / du 26 au 27 avril 2016 / plus d’infos

©Carole Parodi

©Carole Parodi

Les critiques :

« Gardez-vous bien de jeter la pierre aux opprimés »

Par Luc Siegenthaler

Mais qui sont au juste les oppresseurs dans L’Opéra de quat’sous ? M. Peachum ? Mackie ? Brown ?… Ou les spectateurs ? Créé en 1928, L’Opéra de quat’sous est toujours aussi éclatant. Souhaitant que le spectateur garde un esprit critique face à ce qu’il voit et qu’il ne se sente pas submergé par les émotions, Brecht multiplie dans ses pièces les effets de distanciation … [suite]

« Gardez-vous bien de jeter la pierre aux opprimés »

Par Luc Siegenthaler

L’Opéra de quat’sous / mise en scène Joan Mompart / Théâtre Equilibre Nuithonie / du 26 au 27 avril 2016 / plus d’infos

©Carole Parodi

©Carole Parodi

Mais qui sont au juste les oppresseurs dans L’Opéra de quat’sous ? M. Peachum ? Mackie ? Brown ?… Ou les spectateurs ?

Créé en 1928, L’Opéra de quat’sous est toujours aussi éclatant. Souhaitant que le spectateur garde un esprit critique face à ce qu’il voit et qu’il ne se sente pas submergé par les émotions, Brecht multiplie dans ses pièces les effets de distanciation, permettant de briser l’illusion théâtrale. La mise en scène de Joan Mompart exploite à merveille ces procédés théâtraux. Adresse au public. Songs aux tonalités diverses tels que le jazz, la fanfare, le cabaret ou l’opéra. Travestissement. Interruption des acteurs avec des pancartes. Discours métathéâtral. Impossible pour le spectateur d’être « sous le charme » des personnages, tant ils sont avant tout des acteurs qui récitent un texte et jouent momentanément un rôle. Tous les dispositifs de distanciation brouillent les frontières. Le spectateur se perd et l’évènement le plus insignifiant devient inhabituel, étrange. Toutes les scènes rappellent sous un angle humoristique le caractère illusoire du théâtre. Lors d’une scène d’amour entre Polly et Mackie, imitant la célèbre scène de Titanic, un acteur intervient avec un ventilateur afin que les cheveux de Polly flottent au vent. Lors des scènes d’action, les policiers forment un pistolet avec leurs mains comme le ferait un enfant. Quant à la scénographie, constituée d’une grande construction métallique pivotante, elle abrite l’orchestre sur sa partie supérieure et fait en même temps office de prison, de bordel, de bureau et d’estrade sur sa partie inférieure. Difficile de savoir où on se situe, si ce n’est au théâtre. Les personnages, eux, sont destitués de toute fonction symbolique. Brown, chef suprême corrompu de la Police de Londres et M. Peachum, chef d’une entreprise de mendiants élaborant de véritables techniques marketing pour susciter la pitié du passant, sont tout aussi misérables et abjects, voire plus, que le bandit et proxénète Mackie qui s’avère être un homme d’affaires comme un autre: « Qui est le plus grand criminel, celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ? », lancera d’ailleurs ce dernier. Le spectacle ébranle constamment les repères du spectateur qui ne sait plus qui croire, à qui s’identifier, à quelles valeurs se raccrocher.

Sous la tonalité humoristique du spectacle se profile en outre une ironie grinçante sur la nature même de la comédie. Alors que Mackie est sur le point de se faire exécuter, les acteurs décident de mettre en place une fin alternative, parce qu’ils « ne sont pas cruels ». Changement de décor et de costumes ! Les acteurs sont maintenant dans la cour royale et un messager du roi s’apprête à accorder la grâce au condamné à mort. Voilà le spectateur rassuré. Pas pour longtemps. Après une « fausse » fin et un début d’applaudissement du public, les acteurs chantent une dernière fois un song, en rappelant au spectateur que « les messagers du roi n’existent pas », et les happy ends non plus. Les systèmes d’exploitation continueront d’exister, créant toujours les mêmes inégalités. On devra toujours se garder de jeter la pierre aux opprimés. En 1928 comme en 2016.

Joan Mompart connaît et maîtrise parfaitement le dynamisme, les retournements, l’humour, l’ironie les idées propres à l’univers brechtien. Peut-être un peu trop. Certains messages anticapitalistes ont perdu leur portée « révolutionnaire » tant ils se sont banalisés. Ils relèvent plus du cliché et ne surprennent guère le spectateur de 2016. Même si « rien n’a changé ».

Bérénice

De Jean Racine / mise en scène Olivier Chapelet / Théâtre du Passage / 22 avril 2016 / plus d’infos

©Raoul Gilibert

©Raoul Gilibert

Les critiques :

Passage en silence

Par Waqas Mirza

Pour un soir seulement, l’histoire tragique du triangle amoureux antique s’installe à Neuchâtel. Sans laisser d’impressionnantes traces, elle ne fait que passer, dans tous les sens du terme. « Je vous rappelle juste que c’est une langue ancienne, et que pour réussir à faire des alexandrins, l’auteur devait déplacer des mots pour faire rimer les vers.. » … [suite]

Passage en silence

Par Waqas Mirza

Bérénice / de Jean Racine / mise en scène Olivier Chapelet / Théâtre du Passage / 22 avril 2016 / plus d’infos

©Raoul Gilibert

©Raoul Gilibert

Pour un soir seulement, l’histoire tragique du triangle amoureux antique s’installe à Neuchâtel. Sans laisser d’impressionnantes traces, elle ne fait que passer, dans tous les sens du terme.

« Je vous rappelle juste que c’est une langue ancienne, et que pour réussir à faire des alexandrins, l’auteur devait déplacer des mots pour faire rimer les vers.. » Ainsi Olivier Chapelet prévient-il son public quelques instants avant le début de Bérénice: une mise en garde dont auraient parfaitement pu se passer les spectateurs. Car il aurait été impossible de manquer les imposantes colonnes plantées à gauche du metteur en scène. Elles sont au nombre de douze, à l’instar du nombre d’heures sur lesquelles s’étend l’intrigue, ainsi que du nombre de syllabes qui rythment le vers classique. De même, il aurait été difficile de prendre les répliques pour tout autre mètre que l’alexandrin, tant le travail de diction interloque le tympan contemporain. Peu accoutumé à ce genre de rythme, celui-ci saisit d’emblée que le texte déclamé a traversé plusieurs siècles.

Pourtant, tout porte à croire que la mise en scène sera aussi contemporaine que son public: un plateau éclairé en bois, lisse et incliné, quelques chaises disposées aux extrémités vouées à l’obscurité. Et c’est tout. Ce vide apparent désœuvre rapidement le regard qui se concentre plutôt sur les costumes. Mais les robes blanches fluides, quelques capes et un manteau impérial ne sont pas pour compenser la simplicité du décor. Les acteurs n’affichent pas une grande excentricité dans le jeu non plus. Yann Siptrott, qui incarne Antiochus, se passe d’entrée en scène flamboyante. Installé dans la pénombre avec le reste de la compagnie OC & Co, il attend que le silence l’invite à monter sur le plateau, pour déclamer les tourments d’un prince qui s’est tu trop longtemps. Son mutisme fera son malheur.

Le silence n’est pas seulement le motif central de la pièce, il en est également le principal ressort dramatique. Toute l’action repose sur les aveux attendus et sans cesse différés de Titus, successeur de l’Empereur de Rome: son cœur bat pour Bérénice, mais face à la désapprobation du Sénat, il se voit contraint de congédier la reine de Palestine. Il s’agit d’une occasion rêvée pour Antiochus de quitter l’ombre, et de récupérer celle qu’il adore secrètement. Cependant, aussi taciturne que Titus, il est incapable de lui révéler ses sentiments. L’un voudrait aimer Bérénice, l’autre ne le peut pas. Magnifié par tant de personnages muets qui taisent leurs pensées, le silence habite les conversations au point de devenir parole. Il prend une place telle qu’il suscite constamment des interprétations de la part des personnages.

« Toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien » écrivait Racine dans sa préface de la pièce. Or ce rien, dans cette production française devient synonyme de simplicité, de sobriété excessive. Et malgré la performance honorable de Gaël Chaillat et l’élocution soignée d’Aude Koegler, la Bérénice de Chapelet souffre d’un manque d’intensité. Quelques percussions ne suffisent pas à faire ressentir le tiraillement émotionnel des personnages. Et l’exotisme suggéré par les quelques notes orientales entre les actes reste incomplet. Seules les cordes du oud vibrent dans la salle ; le public, lui, reste de marbre.

Petite psychanalyse entre amis

Par Nadia Hachemi

Ta façon de mentir / par Catherine Delmar et Alain Guerry / Théâtre 2.21 / du 19 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Casolo Atelier obscur

©Casolo Atelier obscur

Alain et Catherine ne sont pas épanouis. Dès leur rencontre, ils ont retrouvé chez l’autre les marques de leur propre dénuement. Sur scène, ils vont tenter d’avancer ensemble pour améliorer leur vie.

Un homme et une femme, Alain et Catherine, déambulent sur la scène éclairée tandis que les spectateurs s’installent. Puis tous deux s’immobilisent. L’un à côté de l’autre, debout face au public, ils racontent leur premier rendez-vous – ou plutôt leurs deux versions respectives de cette histoire, car ils sont loin d’être d’accord. D’une simple envie d’échanger, suscitée par l’appréciation du travail de l’autre, chez l’une, à la perception d’une tension romantique chez l’autre, que de place laissée à l’incompréhension mutuelle ! Ils ne perçoivent pas la même chose. Malgré ça, ou peut-être précisément pour cette raison, ils nous racontent avoir pris la décision de travailler ensemble sur eux-mêmes, sur leur vie. La conscience d’un certain blocage social (« on est un peu des losers ») engendre un besoin de changer leur quotidien.

L’ouverture de la pièce se présente ainsi comme la présentation du projet du spectacle, et enclenche un processus dialogique dont la forme mime celle d’une performance peu ou prou improvisée. L’assimilation partielle entre les personnages et les acteurs, qui partagent les mêmes prénoms, rend floue la frontière entre théâtre et vie réelle, dans un parfait brouillage entre différents niveaux de représentation qui contribue à placer l’entièreté de la pièce dans un espace liminal.

Alain et Catherine joignent leurs mains, se motivent et s’encouragent l’un l’autre : « Allez, on va aller jusqu’au bout, gratter où ça fait mal ». Leurs mots d’ordre ? « Bienveillance, authenticité, sincérité ». Bien qu’ils aient exprimé l’ambition de s’ouvrir globalement à l’autre, l’ampleur de leur échange va très vite être limitée par une thématique unique : les hommes, les femmes, leur incompréhension mutuelle, leurs rapports conflictuels. Sujet délicat s’il en est un ! Les altercations sont omniprésentes : un simple mot bienveillant, mais mal placé, peut bloquer le progrès d’une interaction qui se fait très vite tendue. Le choix du ton à adopter, celui du travail ou d’un échange plus détendu, se révèle houleux. Rapidement, l’on bascule dans une atmosphère plus sensuelle. Les réactions de la jeune femme, mal à l’aise dans son rapport à la séduction, oscillent entre crises de colère et indulgence envers les tentatives maladroites d’Alain. Les deux personnages partagent un sentiment palpable de profond malaise face à l’autre sexe qui s’infiltre jusque dans les détails de leur quotidien le plus banal. Leur incapacité à trouver une posture qui semblera convenable aux membres du sexe opposé engendre une multitude de quiproquos cocasses qui ne peuvent que faire rire.

Chacun est plein de bonnes intentions, chacun tente d’être ouvert, mais malgré tout, une vraie communication peine à se créer. Alain, pourtant sensible à la condition féminine, ne la comprend pas et semble même parfois se sentir attaqué par certains comportements qui en découlent directement. Un reproche du même ordre est à faire à Catherine ! Chacun enfermé dans sa propre perspective, limité par son expérience, conditionné par son genre, reste hermétique au point de vue de l’autre. Deux personnages un peu butés, un peu stéréotypés : l’homme balourd qui met toujours les pieds dans le plat, la féministe quelque peu excessive. Des caractères simplistes ? Pas vraiment pourtant… Et c’est bien le fossé qui les sépare qui donnera sa beauté à l’évolution de leur échange. Car finalement, contre toute attente, rapprochement il y aura. Lentement, sans que l’autre s’en aperçoive, chacun chemine vers une meilleure compréhension de l’autre.

Alors que les personnages restent partiellement dans l’ignorance de l’évolution des pensées de l’autre, les regards que les deux acteurs adressent directement à la salle ne peuvent laisser les spectateurs dans l’ombre. Complice de chacun et glissé au cœur de leur échange, le public est rendu à même de prendre de la distance par rapport à ces deux voix, mais aussi par rapport à sa propre existence. Peut-être cette pièce se veut-elle une invitation à réaliser dans sa vie le travail sur soi auquel jouent à se prêter les deux performers ? La fin abrupte du spectacle, qui laisse le spectateur curieux et donne l’impression de mettre un terme à un élan bien avant son épuisement, nous amène à le penser. Et si nous sortions de la salle pour écouter ceux qui croisent notre route avec autant d’attention que celle que nous avons portée aux personnages de cette pièce ?

Ta façon de mentir

Par Catherine Delmar et Alain Guerry / Théâtre 2.21 / du 19 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Casolo Atelier obscur

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Les critiques :

Dialogue de sourds

Par Camille Logoz

Catherine et Alain. Deux prénoms fortement sexués qui d’emblée, révèlent le fossé entre les genres mis en scène – ou en œuvre – dans ce spectacle. Un homme, qui prend énormément de place, maladroit, qui veut mieux faire mais qui ne sait pas comment s’y prendre. Il se voit et se sent prédateur sexuel. Il ne peut pas s’en empêcher. … [suite]

Petite psychanalyse entre amis

Par Nadia Hachemi

Alain et Catherine ne sont pas épanouis. Dès leur rencontre, ils ont retrouvé chez l’autre les marques de leur propre dénuement. Sur scène, ils vont tenter d’avancer ensemble pour améliorer leur vie. Un homme et une femme, Alain et Catherine, déambulent sur la scène éclairée tandis que les spectateurs s’installent. Puis tous deux s’immobilisent. … [suite]

Dialogue de sourds

Par Camille Logoz

Ta façon de mentir / par Catherine Delmar et Alain Guerry / Théâtre 2.21 / du 19 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Casolo Atelier obscur

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Catherine et Alain. Deux prénoms fortement sexués qui d’emblée, révèlent le fossé entre les genres mis en scène – ou en œuvre – dans ce spectacle.

Un homme, qui prend énormément de place, maladroit, qui veut mieux faire mais qui ne sait pas comment s’y prendre. Il se voit et se sent prédateur sexuel. Il ne peut pas s’en empêcher.

Une femme, que ses sentiments troublent et qu’elle estime incompatibles avec ses principes, qui perd pied. Elle ne sait pas ce qu’elle veut, elle n’est jamais contente.

La scène d’ouverture annonce la difficulté – celle des personnages, mais celle du spectacle aussi. Tous deux face public livrent tour à tour leur version de leur rencontre, en ignorant totalement la réaction de leur partenaire. Ils parlent, sans se rendre compte que ces paroles sont entendues, c’est-à-dire perçues, assimilées, et portant à conséquence. L’intercompréhension est vouée à l’échec.

Ces images figées du genre se présentent comme des prototypes. Tout le spectacle est porté par – ou repose sur – une myriade de clichés qui vont de la perception d’un genre par l’autre jusqu’à la description de la rencontre professionnelle et l’élaboration d’une production artistique. La relation homme-femme évolue ainsi sous les traits de deux avatars, fortement marqués par leur sexe, qui semble définir l’ensemble de leur personnalité.

Le spectacle se concentre sur le dialogue qui vire à l’affrontement de ces deux protagonistes dont le seul problème est qu’ils ne sont pas du même sexe, et n’arrivent pas à dépasser cette différence. Mais ce défaut de communication, ce conflit de perception n’est malheureusement jamais verbalisé comme tel. Il semble simplement évident que leur appartenance ou assignation à un genre pose problème. Empêtrés là-dedans, les personnages se répètent, l’un et l’autre ne savent pas où l’autre veut en venir – et le public non plus, malgré la connivence établie avec celui-ci à travers les traits stéréotypiques des personnages.

Au coin du plateau, des vêtements féminins sont exposés. Attributs de genre, que Catherine ne tardera pas à enfiler et qu’Alain ne mettra jamais. Une piste pour analyser les phénomènes de genre en termes d’attentes sociétales, de performance à produire? Mais une telle critique est absente, et on ne sait de quelle manière le problème a voulu être traité. La question de la relation d’un sexe à l’autre n’est pas fouillée, pas creusée, n’est abordée qu’en surface, qu’en vertu des malaises qu’elle fait surgir, sans qu’une problématique ne soit élaborée. Les deux personnages se mentent, comme le dit bien le titre. Lui s’en fiche de comprendre, veut qu’on lui donne la bonne réponse, la bonne façon de faire, les clés pour faire plaisir et ne plus se sentir « déplacé ». Il cherche à se rallier à une convention Elle ne fait aucune tentative pour faire passer un message concret, se contente de faire les gros yeux à la vieille vision du féminisme – mot jamais prononcé, il faut bien le noter – d’Alain, qui n’en retient que ce qui peut flatter l’homme (séduction assumée, liberté sexuelle, etc.). La pièce se termine sur un message assez simple, une première accroche, qui s’ouvre sur la poursuite nécessaire de cette exploration : « Il faut peut-être juste que j’arrive à dire, et que tu arrives à entendre ».

Sugungga

Conception YoungSoon Cho Jacquet / par la Cie Nuna / Le Petit Théâtre / du 13 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Philippe Pache

©Philippe Pache

Les critiques :

Gongs de Yodel

Par Waqas Mirza

Le Petit Théâtre de Lausanne continue sa saison sur une voie résolument contemporaine, et propose une création expérimentale de la compagnie Nuna. « Avez-vous déjà lu le conte Sugungga? », me demande-t-on en me proposant un petit livret illustré qui contient le célèbre pansori coréen, classé au Patrimoine immatériel de l’humanité. Sept pansoris ancestraux sont définitivement perdus. … [suite]

Les lapins heureux yodlent

Par Marie Reymond

Comment évoque-t-on une histoire sans utiliser la parole ? Comment Sugungga, conte issu de la tradition coréenne ancestrale du pansori (art du récit chanté accompagné d’un tambour), peut-il nous parler sans qu’un mot ne soit prononcé ? Dans le café du théâtre, peu avant que le spectacle ne commence, les adultes sont entourés des enfants qu’ils accompagnent. Ils lisent l’histoire de Sugungga[suite]

Les lapins heureux yodlent

Par Marie Reymond

Sugungga / conception YoungSoon Cho Jacquet / par la Cie Nuna / Le Petit Théâtre / du 13 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Philippe Pache

©Philippe Pache

Comment évoque-t-on une histoire sans utiliser la parole ? Comment Sugungga, conte issu de la tradition coréenne ancestrale du pansori (art du récit chanté accompagné d’un tambour), peut-il nous parler sans qu’un mot ne soit prononcé ?

Dans le café du théâtre, peu avant que le spectacle ne commence, les adultes sont entourés des enfants qu’ils accompagnent. Ils lisent l’histoire de Sugungga – distribuée avec les billets – aux petits spectateurs : le dragon, Roi des mers, souffre d’une maladie qui semble incurable ; son médecin lui prescrit un foie de lapin, introuvable dans la mer ; la tortue se porte volontaire pour le trouver, et sa quête peut commencer. Avant même que nous ne soyons entrés dans la salle, quelque chose de crucial a eu lieu : les spectateurs ont désormais une mémoire commune. C’est ainsi que, bien que rien ne se dise sur scène, ils peuvent suivre les péripéties : c’est dans le souvenir du public que se déroule le fil de la narration.

Sur scène, trois arts – mouvement, percussion et yodle – et trois performeuses. Ce sont par ces voies que passent les émotions. L’histoire se déroule sous forme de tableaux successifs que les spectateurs mettent en lien avec le conte qu’ils ont en tête. Le dragon peut ainsi s’incarner dans la danseuse qui se glisse dans une énorme structure de bois, les cris de douleur, la démarche lourde et incertaine. La quête de la tortue prend vie dans une scène qui mêle les gestes à la percussion corporelle, et dont l’accélération progressive traduit l’urgence de la situation.

Les lumières bleues et les sons sous-marins font place aux chants d’oiseaux et à une lumière aveuglante tandis que l’on suit la tortue du monde marin au monde terrestre. Et la poursuite des lapins, représentés par des petits sacs en plastique blancs fermés dont les anses rappellent effectivement une paire d’oreilles, restera longtemps dans la mémoire des petits spectateurs, à croire les éclats de rire qui ont salué les petites bêtes.

On ne sait pas toujours exactement où l’on en est dans la trame narrative. On croit reconnaître un personnage, un moment, puis tout se mêle et l’on n’est plus sûr de rien. Au fond, tout le plaisir de ce spectacle réside dans la performance partagée et la remémoration collective, par le biais d’une heureuse association des arts.

Gongs de Yodel

Par Waqas Mirza

Sugungga / conception YoungSoon Cho Jacquet / par la Cie Nuna / Le Petit Théâtre / du 13 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Philippe Pache

©Philippe Pache

Le Petit Théâtre de Lausanne continue sa saison sur une voie résolument contemporaine, et propose une création expérimentale de la compagnie Nuna.

« Avez-vous déjà lu le conte Sugungga? », me demande-t-on en me proposant un petit livret illustré qui contient le célèbre pansori coréen, classé au Patrimoine immatériel de l’humanité. Sept pansoris ancestraux sont définitivement perdus. Mais Les aventures du Roi Dragon de la mer du Sud, de la tortue et du lapin, pour reprendre le sous-titre du spectacle, ont survécu. Dans cette histoire, une seule solution pour sauver le grand dragon qui règne sur le monde sous-marin: un foie de lapin. Sa fidèle ministre, seule capable d’évoluer sur la terre ferme aussi bien que dans l’eau, se dévoue. Armée d’une planche explicative présentant un lapin de profil et de face, la tortue remontera à la surface de la terre à la recherche du remède qui fera bondir son seigneur hors de l’impérial lit de la maladie. Sur ce canevas narratif très simple, les conteurs coréens ont produit de nombreuses variations, adaptant et réécrivant à foison ce qui s’apparentait originellement à la course entre un lièvre et une tortue.

C’est également le cas de YoungSoon Cho Jacquet, qui saute sur l’occasion pour nouer un lien entre l’art populaire coréen et… le yodel! Car la fondatrice de la compagnie lausannoise Nuna partage l’affiche avec la yodleuse Héloïse Heïdi Frachebouche et la percussionniste Alexandra Bellon, qui en profite pour faire sonner le gong et rouler les tambours. Pour ce projet à la croisée des cultures, la créatrice diplômée de danse à Londres offre sa version d’une tradition séculaire qui allie depuis toujours le chant et le mime aux instruments. Pas de conteur qui narre l’histoire: ici, le trio raconte tout par les gestes et les rythmes, les lumières et les costumes. La parole, elle, se trouve plutôt du côté du public composé de bambins.

Les trois artistes évoquent le monde étrange du conte avec une structure pyramidale construite en bois qui se défait pour se refaire à volonté: on croirait à un prototype géant tout droit sorti d’une boîte de Géomag. Mises côte à côte, trois pièces du puzzle, de trois dimensions différentes, servent à former le palais majestueux du Roi souffrant. Disjointes, les parties offrent à la tortue sa carapace et aux lapins un toit pour sautiller joyeusement. Sur une bande sonore alliant musiques urbaines contemporaines et sonorités asiatiques, l’équipe agite des sachets en plastique gonflés et noués, avec un nœud qui laisse pointer vers le ciel des poignées comme des longues oreilles.

Monde étrange… parfois presque un peu trop. L’univers ultra poétique représenté sur la scène vient se loger par moments à la limite de l’inintelligible. Même débriefés sur l’intrigue dans le salon du Petit Théâtre, avec un sirop à la rose pour accompagner la tartine d’avocats du goûter, de nombreux petits invités glapissent régulièrement auprès de leurs accompagnants déconcertés: « Mais qu’est-ce qu’elle fait? » Difficile de cerner le déroulement des événements dans ce méli-mélo d’impressions sonores et visuelles. Toutefois, les éclats de rire répondent aux acrobaties complexes des danseuses. Surtout quand le trio, les corps imbriqués en un loufoque triangle, tombe à plat comme un château de cartes.

Avec Sugungga, la compagnie Nuna engage profondément la mémoire de son jeune public, en l’invitant à revenir sur l’histoire par des voies détournées – puis à se l’approprier à son tour, puisqu’elle l’invite à dessiner son moment préféré dans le petit livret distribué à l’entrée du théâtre. Les enfants pourront toujours se replonger dans le conte à l’aide de ce livret, ce qui est sans doute essentiel. Pour la performance, il faudra se replier sur ses souvenirs… ce qui devrait être plutôt simple. Ce sont des éponges à cet âge-là, paraît-il.

Figaro divorce

D’Ödön von Horváth / mise en scène Christophe Rauck / TKM / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Les critiques :

L’intemporel Figaro

Par Elisa Picci

Avec sa nouvelle mise en scène, Christophe Rauck redonne vie à l’emblématique personnage de Figaro, grâce au texte du dramaturge de langue allemande Ödön von Horváth. Avec une pièce écrite en 1936, le metteur en scène nous montre pourtant que les thèmes abordés sont d’une actualité déconcertante. Le Mariage de Figaro de Beaumarchais s’arrête au seuil de la Révolution française. … [suite]

Figaro en contre-plongée

Par Josefa Terribilini

« Depuis ce fameux mariage de Figaro je suis un tout autre homme ». Le ton est donné d’entrée de jeu. Plus d’idéalisme, plus de pétillants ballets d’intrigues ni de virevoltants domestiques. Avec Horváth, Figaro est devenu un petit bourgeois égocentrique, le Comte et la Comtesse émigrent et sombrent, et la Révolution se fait individualisme. … [suite]

Figaro en contre-plongée

Par Josefa Terribilini

Figaro divorce / d’Ödön von Horváth / mise en scène Christophe Rauck / TKM / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

« Depuis ce fameux mariage de Figaro je suis un tout autre homme ». Le ton est donné d’entrée de jeu. Plus d’idéalisme, plus de pétillants ballets d’intrigues ni de virevoltants domestiques. Avec Horváth, Figaro est devenu un petit bourgeois égocentrique, le Comte et la Comtesse émigrent et sombrent, et la Révolution se fait individualisme. Entre réalisme noir et lueurs d’humanité, la scène de Rauck nous emplit de contrastes mélodieux et de pensées animées.

La chanteuse – elle sera plus tard Flanchette – est assise à son piano, là, sur la droite. Au centre, la chorale d’acteurs l’accompagne le temps d’un Mozart. Aux quatre coins de l’immense scène nue ou presque, près des coulisses ouvertes, des caméras. Elles captent les silences de la pièce, les coups d’œil, les âmes, et nous les offrent en direct sous la lumière teintée de quelques projecteurs. Tout démanteler : voilà ce que font tant la pièce d’Ödön von Horváth que la scénographie de Christophe Rauck. En 1937 déjà, ce texte bousculait les idéologies révolutionnaires un peu trop optimistes qui régnaient en maître dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais. La mise en scène, elle, attaque aussi la forme, exposant au grand jour – ou plutôt au grand noir de la salle – les rouages des arts du spectacle. Choisissons de les nommer au pluriel, ces arts, puisque interludes musicaux et bande-son germanophone parsèment le spectacle, accompagnés de gros plans projetés sur des écrans. Au fil des tableaux, une farandole de bureaux, tapis rouges, chaises de barbier et confettis viendront à tour de rôle s’ajouter à ces accessoires de théâtre avant de replonger dans l’obscurité de l’arrière-scène.

Arrêt sur image

Ils font pitié à voir, ces anciens héros français dans ce cabaret d’immigrés. Ils ont changé. Susanne la dégoûtée dans sa robe de serveuse, Chérubin le raté avec sa veste à paillettes rouges et le Comte, ô tristesse, écroulé dans ses défroques qui ne le portent plus après un verre de cognac bon marché. Ils subissent leur sort, aux prises avec « ces événements historiques de portée universelle » qu’ils ne peuvent pas vraiment saisir. Il semble être question de Révolution française parfois, comme il pourrait s’agir de toute révolution : russe, allemande, européenne, mondiale, il y a cent ans ou hier (dommage que le rapprochement avec aujourd’hui ne soit cependant pas suggéré…).

Mais d’ailleurs, est-ce bien important de les comprendre, ces événements ? Pour eux, pour nous ? Ce qui compte, en définitive, c’est de s’en sortir. On ne s’y prend pas tous de la même manière. Tels des contrastes personnifiés, nos duos dialoguent et donnent corps aux tensions de la conscience humaine ; autrefois futile, la Comtesse devient roc face à ce torrent qui submerge un Comte s’agrippant au passé, et Susanne divorce d’un Figaro calculateur pour tenter de retrouver une place, un sens. La différence c’est qu’elle, l’humaniste, croit encore à une transcendance que lui, l’ultralibéral, a depuis longtemps abandonnée. Cette transcendance, c’est l’Humanité. Horváth l’appelle dans sa pièce malgré son regard si acerbe et si vrai sur la nature humaine. Dans chaque recoin de chaque tableau, si sombre soit-il, on en perçoit l’écho, on en crie le désir. Finalement on la trouvera peut-être, lorsque la Révolution arrêtera de poursuivre en ennemis des hommes qui n’y sont pour rien.

L’intemporel Figaro

Par Elisa Picci

Figaro divorce / d’Ödön von Horváth / mise en scène Christophe Rauck / TKM / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Avec sa nouvelle mise en scène, Christophe Rauck redonne vie à l’emblématique personnage de Figaro, grâce au texte du dramaturge de langue allemande Ödön von Horváth. Avec une pièce écrite en 1936, le metteur en scène nous montre pourtant que les thèmes abordés sont d’une actualité déconcertante.

Le Mariage de Figaro de Beaumarchais s’arrête au seuil de la Révolution française. Ödön von Horváth reprend donc en quelque sorte l’histoire là où elle s’est arrêtée, mais place son personnage dans les années 1930, alors que le nazisme monte en force. Une révolution gronde, dans un pays qui n’est jamais cité. Le comte Almaviva est contraint de fuir avec sa femme et ses valets, Figaro et Suzanne. Figaro décide de s’émanciper, et de partir pour ouvrir un salon de coiffure avec Suzanne. La vie suivant son cours, cette dernière ne reconnaît plus son Figaro et le couple, momentanément du moins, se sépare.

Le spectateur découvre une partie de cette vie de Figaro, par tableaux successifs. D’abord plongés dans l’obscurité, Figaro, le comte et leurs épouses fuient au travers de la forêt. Puis, au son des Noces de Figaro de Mozart, jouées en direct au piano, les lumières s’allument. Les comédiens changent le décor à vue : à présent, Figaro et le comte sont au bureau des gardes-frontières pour être interrogés. Au rythme de la musique, et toujours selon le même procédé, les lieux s’exposent à nous les uns après les autres : une bijouterie, le salon de coiffure de Figaro, une salle de fête, un cabaret, ou encore l’ancien château du comte, devenu un lieu de refuge pour les enfants trouvés, dont Figaro deviendra l’intendant.

Les comédiens jouent avec trois caméras, l’image étant projetée sur un grand écran dans le fond de la scène. Les perspectives changent, permettant ainsi la mise en valeur de certaines expressions des comédiens. On se croirait presque au cinéma, par les gros plans effectués sur les acteurs, et on se retrouve parfois déconcerté, ne sachant plus s’il faut regarder la scène ou l’écran. Les chants lyriques qui accompagnent le texte tout au long de la pièce sont extrêmement plaisants, grâce au talent de la chanteuse, comédienne et pianiste Nathalie Morazin et au ténor Jean-François Lombard.

Cette mise en scène révèle aussi l’intemporalité du personnage de Figaro et de sa condition. Optimiste chez Beaumarchais face à la révolution de 1789, il devient beaucoup plus sombre chez Ödön von Horváth. D’abord porté par son envie d’émancipation, sûr de sa réussite, il fréquente pour son plus grand bonheur la petite bourgeoisie, dont il fait presque partie. Ceci sans compter le mal de vivre de sa femme, qui souhaite retourner auprès de la comtesse Almaviva, et qui souffre du fait que son mari ne veuille pas lui donner d’enfant. Lorsque Suzanne le trompe et le quitte, le coiffeur à la mode devient aux yeux de tous l’immigré qui n’a plus rien à faire là. Se dessinent alors de tristes similitudes avec la société actuelle et sa manière de réagir face à l’immigration. Une mise en scène qui fait réfléchir sur les relations entre les individus et sur la notion même d’humanité. A découvrir jusqu’au 24 avril au TKM !

« Le sang, la neige. »

Par Fanny Utiger

Femme non-rééducable / De Stefano Massini / traduction Pietro Pizzuti / mise en scène Dominique de Rivaz / Théâtre des Osses / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Catherine Meyer

©Catherine Meyer

La vie d’Anna Politkovskaïa, femme non rééducable, est représentée et contée sur scène. Ce « mémorandum théâtral » rend hommage et justice au destin d’une journaliste engagée tout entière pour la liberté.

Dans une Russie autoritaire et corrompue, ou en Tchétchénie, « terre de personne », Anna Politkovskaïa, journaliste militante, se bat pour les droits de l’Homme. Dans ces pays qui les bâclent, elle fait de sa plume sa seule arme, et montre au monde autant qu’elle le peut une réalité que l’on tente de camoufler. Des différents écrits d’Anna, articles, mémoires ou lettres, Stefano Massini a fait le texte d’une pièce qui retrace pour plus d’une heure une vie engagée, et avortée : celle d’une femme à « éradiquer », car non rééducable.

Chacun a probablement entendu parler une fois dans sa vie d’une grand reporter russe, cruellement assassinée pour la seule raison qu’elle a fait son métier correctement, sans rejoindre l’immense majorité de ses confrères qui œuvrent au service de la propagande d’Etat. D’une figure qui, après s’être démenée pour la défense des libertés, s’est ajoutée à une liste trop longue de journalistes mystérieusement exécutés dans la Russie de Poutine. Femme non-rééducable fait découvrir ses pensées, ses réflexions, décrit son incessant combat, martèle son nom, qu’on n’oubliera plus.

Sur un plateau presque vide, une comédienne endosse le rôle double, aux frontières brouillées, d’une narratrice et du personnage d’Anna Politkovskaïa. Parfois même elles se scindent, et l’on ne saurait dire laquelle d’entre elles s’offusque le plus de ce qu’elle conte. Cette actrice à l’accent familier porte-t-elle une Anna disparue dans un monde qu’elle n’aurait pu voir, pour qu’elle y constate que rien n’a changé depuis qu’elle l’a quitté ? Son incompréhension face à la banalité de la violence humaine est aussi la nôtre. Ce qu’elle affronte à l’Est ne s’est pas encore amélioré aujourd’hui, la prise d’otage du théâtre de Moscou de 2002, quoique les conditions fussent bien différentes, rappelle trop les événements de novembre 2015 à Paris, et puis l’horreur de Grozny est le quotidien d’une bonne partie du globe…

Au sein de la sanglante opposition entre occupant russe et forces rebelles tchétchènes, on a demandé à Anna de prendre position. Mais elle ne peut ni ne veut choisir de camp. On lui rappelle qu’il est question de faire preuve de bon sens, mais elle refuse de cautionner quelque violence que ce soit. Elle ne se bat pas au sein de cette guerre, elle veut la combattre dans son entier. Son bon sens conjure la violence.

Un escalier trône sur la scène. Sa rambarde en fer forgé le borde d’abord, protège qui monte ou descend les marches. Cet escalier, au fil du temps, tourne sur lui même. Au quart de son chemin, il est face au public, et l’on se rend compte qu’il est réduit de moitié, coupé en son centre. Il n’est pas haut mais le vide à sa droite est vertigineux. Le parcours se poursuit. Les applaudissements se feront bientôt entendre quand l’escalier se retrouvera retourné. Sur sa coupe, des inscriptions, le visage d’Anna que l’on devine, des dates clandestinement taguées. La rambarde ne se voit plus, jusqu’à ce qu’elle soit garnie de roses.

C’est au pied de son escalier, alors qu’elle y montait ses courses, qu’Anna Politkovskaïa a été abattue. On a interrompu sa vie à sa moitié ; on a fini par la faire taire, à défaut d’avoir pu l’éduquer. Or sa voix raisonne encore. La pièce de Massini fait ainsi devoir de mémoire, nécessaire. De peu de choses, elle sait transporter qui la regarde, ou l’écoute seulement, dans le quotidien d’une femme exceptionnelle. Mais elle rappelle, surtout, que sa situation ne fut, et n’est toujours pas une exception.

De l’autre côté de l’écran

Par Luc Siegenthaler

Ctrl-x / de Pauline Peyrade / mise en scène Cyril Teste / Le Poche / du 11 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Samuel Rubio

©Samuel Rubio

« Il a vu. Il m’a vue, moi ». Tel est le souhait le plus cher d’Ida : se mettre en scène virtuellement pour se faire voir et être aimée. La mise en scène de Cyril Teste présente l’envers des écrans : une réalité monotone, sombre, complexe, qui ne s’appréhende pas avec des « like ».

Dans Ctrl-X, le spectateur est plongé dans un univers désenchanté : celui qui se cache derrière les écrans, les tchats, les selfies. Sur scène, Ida. Une jeune femme seule, alcoolique, et surconnectée. Elle regarde brièvement sur son ordinateur une émission consacrée à Jack l’éventreur, un sketch de Florence Foresti, un reportage sur Damas. Elle consulte aléatoirement des pages Wikipédia, des pubs. Rapidement le monde extérieur fusionne avec la réalité virtuelle : les fenêtres de l’appartement se transforment momentanément en écrans où sont projetés différents emails, sms, vidéos. Parallèlement, Ida « tchate » avec Laurent, un amant, et se dispute avec sa sœur Adèle par téléphone. Tous deux l’attendent devant chez elle pour la voir : l’un pour coucher avec. L’autre pour l’aider à se soigner. En vain. Seuls les échanges virtuels conviennent à Ida et lui permettent de se sentir exister. Coupée de tout contact tangible, de toute réalité sensible, elle ne fait qu’observer Laurent et Adèle à l’aide d’une caméra : ils ne sont que des images supplémentaires indifférenciées. Quant à Pierre K., photographe professionnel et ancien amant d’Ida, elle ne le voit qu’à travers Google image et ne l’entend que par l’intermédiaire d’entretiens enregistrés. Mais voilà que le monde virtuel dépasse la réalité et que les fantasmes les plus intimes d’Ida se matérialisent : Pierre K. apparaît et la filme. Il ne la touche pas. Ce qu’elle souhaite, c’est être vue, admirée, adulée par un photographe professionnel, capable de la capturer sous son meilleur angle. Obsédée par son image, Ida ne peut entretenir de relation avec autrui : le seul moment sensuel de la pièce surgit lorsqu’elle se masturbe devant une vidéo lesbienne.

Ctrl-X thématise brillamment le rapport superficiel qu’entretient l’individu contemporain aux images virtuelles, quelle que soit leur nature. Pierre K., photographe de guerre, est témoin de la réalité des conflits armés. Il tente de la capter le plus fidèlement possible sans la romancer, en vue d’informer le monde occidental. Mais même ces « images survivantes » sont vouées à terminer sur Google image, à être visualisées par Ida en un coup d’œil, sans distinction, sans compréhension, pour tout de suite être oubliées. Elles sont englouties comme de simples M&M’s.

Sans être moralisateur ni alarmiste, Ctrl-X porte un regard pessimiste et extrêmement réaliste sur l’importance démesurée que l’individu contemporain accorde aux échanges virtuels. Mais le spectacle se termine. Il est temps de rallumer son smartphone.

Soi-même comme l’autre ?

Par Suzanne Crettex

La Suppliante / de Bastien Fournier / mise en scène Marine Billon / par la Compagnie du Homard / TLH (Sierre) / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Elie Romero

©Elie Romero

Que faire de la misère quand elle apparaît sous les traits d’une jeune mère, quand elle dort devant notre porte, et quand elle est hors-la-loi ? Fermer les yeux, tourner la tête ?… Ces questions que pose La Suppliante nous rappellent aussi que la responsabilité politique rejoint intimement la responsabilité individuelle.

Comme les cinquante Danaïdes d’Eschyle poursuivies par leurs cousins, une femme, « la Suppliante » a quitté son village d’origine, son père, ses frères, ses oncles, pour gagner une terre qu’elle croyait lui être promise. Elle a traversé les terres, les mers, les océans, pour arriver dans cette cage d’escalier d’immeuble, aux murs salis, devant une porte fermée. Où elle peut enfin allaiter son fils au chaud.

Elle voulait la concorde, mais qu’est-elle sinon la situation du plus fort, quand il a « réduit les faibles au silence » ? Un horrible mensonge, en somme. Et cette autre femme, qui refuse à l’exilée son toit sous prétexte qu’elles ne sont pas nées de la même mère et surtout, pas sur la même terre, est la figure d’un instinct de domination qui ne recule devant rien, se cachant derrière les mots de justice et de légalité. Elle se persuade qu’elle ne fait rien de mal, puisque l’étrangère, venue de pays lointains, n’existe pas sous le regard de la loi.

Dans une mise en scène épurée de la compagnie du Homard, le texte de Bastien Fournier transparaît dans toute sa rudesse et sa puissance à la fois. Incisifs et comptés, les mots fouillent, triturent, blessent. La musique et la danse, réduites à leur plus simple appareil, révèlent et exacerbent les tensions tragiques qui structurent la pièce.

Ainsi ciselée, cette tragédie moderne nous donne l’occasion de réfléchir sur le sens du sacrifice, du courage, et de ce que l’altérité nous renvoie de nous-mêmes. De quoi avons-nous peur chez l’autre ? Et peut-on se cacher derrière une loi qui ne protège plus, mais exclut et stigmatise ? Au-delà de la question politique de « l’étranger », du « réfugié ou de l’immigré », le spectacle nous donne bel et bien l’occasion de réfléchir à notre responsabilité personnelle : la « Suppliante » est peut-être aussi celle que nous croisons tous les jours, au bas de notre immeuble, et devant qui nous tournons la tête…

La Suppliante

De Bastien Fournier / mise en scène Marine Billon / par la Compagnie du Homard / TLH (Sierre) / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Elie Romero

©Elie Romero

Les critiques :

Soi-même comme l’autre ?

Par Suzanne Crettex

Que faire de la misère quand elle apparaît sous les traits d’une jeune mère, quand elle dort devant notre porte, et quand elle est hors-la-loi ? Fermer les yeux, tourner la tête ?… Ces questions que pose La Suppliante nous rappellent aussi que la responsabilité politique rejoint intimement la responsabilité individuelle. … [suite]

Femme non-rééducable

De Stefano Massini / traduction Pietro Pizzuti / mise en scène Dominique de Rivaz / Théâtre des Osses / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Catherine Meyer

©Catherine Meyer

Les critiques :

La force de l’écrit

Par Camille Logoz

Dominique de Rivaz et Dominique Bourquin se saisissent du texte de Stefano Massini pour donner corps et voix à la figure d’Anna Politkovskaïa, militante et reporter russe ayant couvert la guerre de Tchétchénie sans demi-mots, avec la volonté de révéler l’atrocité du conflit et la souffrance des populations. La matière du texte est fournie par les carnets, articles, mémoires etc. … [suite]

« Le sang, la neige. »

Par Fanny Utiger

La vie d’Anna Politkovskaïa, femme non rééducable, est représentée et contée sur scène. Ce « mémorandum théâtral » rend hommage et justice au destin d’une journaliste engagée tout entière pour la liberté. Dans une Russie autoritaire et corrompue, ou en Tchétchénie, « terre de personne », Anna Politkovskaïa, journaliste militante, se bat pour les droits de l’Homme. … [suite]

La force de l’écrit

Par Camille Logoz

Femme non-rééducable / de Stefano Massini / traduction Pietro Pizzuti / mise en scène Dominique de Rivaz / Théâtre des Osses / du 14 au 24 avril 2016 / plus d’infos

©Catherine Meyer

©Catherine Meyer

Dominique de Rivaz et Dominique Bourquin se saisissent du texte de Stefano Massini pour donner corps et voix à la figure d’Anna Politkovskaïa, militante et reporter russe ayant couvert la guerre de Tchétchénie sans demi-mots, avec la volonté de révéler l’atrocité du conflit et la souffrance des populations.

La matière du texte est fournie par les carnets, articles, mémoires etc. de la vraie Anna Politkovskaïa, que l’auteur a ensuite combinés et tissés pour former un recueil de voix et de perspectives sur le travail de cette journaliste ainsi que sur le conflit russo-tchétchène. De ce montage résulte un texte fort et solide comme le regard de la journaliste campée par Dominique Bourquin, refondu en français par le traducteur Pietro Pizzuti. Derrière cette figure dont on cerne la lutte et le travail poursuivi sur toute une vie, on devine certains contours de la personne ordinaire, à qui il incombe de rassurer ses enfants, chercher à manger, ou qui se prend presque de compassion pour un jeune soldat russe qui ne voit en ses crimes qu’un moyen honnête de gagner son pain.

Cette figure s’incarne dans le monologue interprété par Dominique Bourquin, avec un équilibre très sensiblement maintenu entre établissement des faits, compte-rendu et état de souffrance. Équilibre ébranlé quand la diction et les regards parfaitement maîtrisés prennent des accents de colère et d’indignation, qui prennent le pas sur la tristesse profonde et l’engagement irréversible que dégage le personnage mis en scène. Dans ce jeu subtil, l’actrice n’est entourée que d’une cage d’escalier, à moitié en ruines, qui ne mène à aucun palier, et d’un tabouret, dont les quatre pieds en ferraille imposants semblent vouloir ancrer et asseoir le personnage dans une historicité où elle-même peine à s’orienter. La lumière provenant des spots ou du néon accroché à la rampe de l’escalier structure la scène, crée les espaces où va se placer l’interprète, encadre la parole.

À travers cette mise en scène simple de la confrontation et du dépouillement, les spectatrices et spectateurs sont captivés par le récit et ses mots impactants, pris à partie par l’humanité fière et forte qui se dégage de cette figure intransigeante et déterminée. Se pose la question de la forme et de la perspective de ce théâtre : à quoi assiste-t-on ? Certainement à l’évolution d’un texte, au chemin parcouru depuis le recueillement de propos, modulés par une esthétique de la mise à nu et de la révélation propre au travail journalistique de Politkovskaïa, mis en forme pour le « mémorandum théâtral » de Massini et retravaillés par Dominique de Rivaz pour sa mise en scène du texte. Il s’agit certainement d’un théâtre engagé, d’une pièce qui prend sur soi de livrer de l’information politique au même titre que les articles de Politkovskaïa, d’un hommage clair au travail de cette dernière, mais surtout d’une performance qui laisse libre cours au déploiement de la violence, et qui révèle toute la force brute de l’écrit et du texte.

CTRL-X

De Pauline Peyrade / mise en scène Cyril Teste / Le Poche / du 11 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Samuel Rubio

©Samuel Rubio

Les critiques :

Vous avez 1 nouvelle notification

Par Josefa Terribilini

Ida. Lit. Chambre. Blanche. Vin. Rouge. M&M’s. Sonnerie. Téléphone. SMS. E-mail. Ecran. Ecran. Ecran. Une nuit dans le nuage informatique d’une jeune femme cernée de buildings, c’est ce à quoi nous invite le texte frappant de réalisme que signe l’auteure et dramaturge Pauline Peyrade. Comme un cycle continuellement redémarré, cette nuit-là semble à la fois se dérouler en un clic … [suite]

De l’autre côté de l’écran

Par Luc Siegenthaler

« Il a vu. Il m’a vue, moi ». Tel est le souhait le plus cher d’Ida : se mettre en scène virtuellement pour se faire voir et être aimée. La mise en scène de Cyril Teste présente l’envers des écrans : une réalité monotone, sombre, complexe, qui ne s’appréhende pas avec des « like ». Dans Ctrl-X, le spectateur est plongé dans un univers désenchanté … [suite]

Vous avez 1 nouvelle notification

Par Josefa Terribilini

CTRL-X / de Pauline Peyrade / mise en scène Cyril Teste / Le Poche / du 11 avril au 1er mai 2016 / plus d’infos

©Samuel Rubio

©Samuel Rubio

Ida. Lit. Chambre. Blanche. Vin. Rouge. M&M’s. Sonnerie. Téléphone. SMS. E-mail. Ecran. Ecran. Ecran.

Une nuit dans le nuage informatique d’une jeune femme cernée de buildings, c’est ce à quoi nous invite le texte frappant de réalisme que signe l’auteure et dramaturge Pauline Peyrade. Comme un cycle continuellement redémarré, cette nuit-là semble à la fois se dérouler en un clic grâce au rythme incisif qu’insuffle la mise en scène inventive de Cyril Teste. Vidéo, effets sonores, musique électronique et photographie, il s’agit là d’art total inspiré d’une technologie ultra moderne que le spectacle magnifie sur la forme et satirise sur le fond. Pas de poncifs ou d’explicitation pesante toutefois : CTRL-X publie sans commentaire un extrait de vie aliéné par les écrans et les réseaux sociaux. Et ça fonctionne.

Le monde, les conflits, Daech, tout ça, c’est de l’information qui nous arrive en pièces détachées, une épaisse bouillie d’images sur Retina et de gros titres vides de sens. Ça ne se rattache à rien, c’est loin. De toute façon, hors des murs aseptisés de cette chambre anonyme, tout semble loin. Même Vincent avec qui on s’envoyait en l’air une heure avant. Même Adèle, la sœur qui nous a vu grandir et qui se préoccupe de nous. Elle ne devrait pas, elle fait mal. Elle voudrait qu’on compte. Mais on n’arrive pas à compter, dans cette masse d’individus en hyper-connexion.

Mélange malsain de vie humaine et de fiction électronique. Le plateau le matérialise, avec ses deux murs vides et sa baie vitrée, parfois fenêtre, toujours écran, même lorsque le rideau jaune pastel viendra vainement tenter de le soustraire aux regards d’Ida et d’étouffer le bourdonnement constant de la cybernétique. L’écran. Toute réalité, ou disons plutôt tout ce qui touche au monde palpable n’est approché qu’à travers un écran, et cela jusqu’au paroxysme même du rapport physique : masturbation devant porno, sextos et spams coquins. Voilà la vie sexuelle d’Ida. « Je m’attache pas ». Elle fut pourtant différente, un jour, il y a longtemps, on ne sait pas quand, avec Pierre K. Les clichés projetés en accéléré sur le mur du fond ne nous en apprennent pas davantage. Et puis, ces bribes de vie-là, c’est également au travers d’un LCD qu’on y accède. Ils ne sont plus qu’e-mails, disques durs, historiques.

Pierre K., la bouffée d’air. L’extrême opposé d’Ida, elle dans sa chambre névrosante et lui sur le terrain. Elle s’y était attachée, à lui. Pas étonnant qu’il soit son fantasme ; lui, il touche, il voit, il l’a reconnue. Il est net au premier plan quand elle est floue, à l’arrière de l’image. Tous deux sont en fait les produits de notre époque. L’un sans l’autre cesserait d’exister, eux qui ne vivent qu’à travers les autres. Elle, l’hyper-connectée, consomme les flash d’informations de l’internet qui la consume et que lui-même alimente. Quant à lui, le photographe-reporter, il vend ses négatifs de conflits interchangeables selon les besoins des chaînes de télé. On s’en fout, « ça passe ». Et ça le dégoûte. Il comprend mais il ne fait rien. Elle aussi elle comprend. Ils réalisent chacun qu’ils ne peuvent représenter leur individualité, leur solitude. Ni par des clichés, ni sur les réseaux sociaux. Conformisme technologique qu’ils souffrent malgré eux.

Pas de lueur d’espoir au terme de ce constat désolant, ni de morale à deux balles. Si l’optimisme vous manque, ce sera à vous d’y apporter votre solution. Voilà, il ne vous reste donc plus qu’une chose à faire : éteindre votre smartphone et apprécier le spectacle.

$.T.O.r.M.

D’après Théorème de Pier Paolo Pasolini/ mise en scène Vincent Bonillo / Cie Voix Publique / La Grange de Dorigny / du 11 au 17 avril 2016 / plus d’infos

©Pénélope Henriod

©Pénélope Henriod

Les critiques :

Du silence aux cris

Par Nadia Hachemi

Quand l’univers du metteur en scène Vincent Bonillo, connu pour ses âpres critiques de la société contemporaine, rencontre celui de Pasolini, un spectacle des plus décapants est à prévoir. Une attente qui ne sera pas déçue! Dans une atmosphère pesante où règnent les non-dits, un jeune homme d’une beauté spectaculaire arrive en grand fracas, chamboulant des personnages aliénés et vides … [suite]

Quiétude apparente pour tempête intérieure

Par Deborah Strebel

Après s’être intéressé au bonheur dans sa dernière création, la Compagnie Voix Publique revient avec une adaptation libre de Théorème de Pier Paolo Pasolini. Exprimant l’essence des interrogations pasoliniennes au sujet de la bourgeoisie, $.T.O.r.M. est un spectacle épuré traitant de dévorantes agitations intérieures. Dans un espace entièrement blanc, six personnages sont assis au fond de la scène. … [suite]

Du silence aux cris

Par Nadia Hachemi

$.T .O.r.M. / d’après Théorème de Pier Paolo Pasolini/ mise en scène Vincent Bonillo / Cie Voix Publique / La Grange de Dorigny / du 11 au 17 avril 2016 / plus d’infos

©Pénélope Henriod

©Pénélope Henriod

Quand l’univers du metteur en scène Vincent Bonillo, connu pour ses âpres critiques de la société contemporaine, rencontre celui de Pasolini, un spectacle des plus décapants est à prévoir. Une attente qui ne sera pas déçue! Dans une atmosphère pesante où règnent les non-dits, un jeune homme d’une beauté spectaculaire arrive en grand fracas, chamboulant des personnages aliénés et vides, les extirpant de force de leur torpeur. Nul ne peut lui résister.

Trois hommes et trois femmes sont assis en ligne sur des chaises, au fond d’une scène d’un blanc rendu éblouissant par un éclairage particulièrement cru. Une table placée entre eux forme le seul décor de cette pièce, qui intrigue d’emblée. Un homme sirote une boisson. Dans un costume très arty il se lève et contemple longuement une tâche de vin qu’il a faite délibérément : aucun doute, c’est un artiste !

S’enchaîne alors une série de tableaux qui présentent les membres d’une riche famille bourgeoise. Chacun se lève l’un après l’autre et évolue seul et silencieusement sur scène. Pendant ce temps, un homme, assis lui aussi au fond de la salle, dresse leur portrait moral. Tous ces personnages sont ceux du roman Théorème de Pier Paolo Pasolini ; lui en incarne le narrateur. Une bonne s’empresse de ramasser le désordre de ceux qui se rassoient et d’anticiper les moindres désirs de ceux qui se lèvent. Le jeu de l’actrice, dont la marche suit un tracé géométriquement préétabli, exprime de manière très efficace l’aspect mécanique et étouffant de la position de la domestique au sein de la famille.

Le père, chef d’entreprise, tire toute sa vanité de ses possessions et lutte continuellement pour la préservation de son corps. Exercices physiques, produits cosmétiques, tous les moyens sont bons pour contrer la course du temps et présenter au monde son profil le plus favorable. La mère, fière de son statut social, fait preuve d’un respect appuyé pour « les inférieurs », ce qui ne contribue qu’à mettre en exergue son profond dédain. Un portrait cru de la bourgeoisie, de ses vanités et de ses valeurs fallacieuses s’esquisse.

Lors de la scène du repas familial, seul le discours intérieur de la bonne, toujours relaté par le personnage du narrateur, comble le silence pesant. Le choc de chaque verre et de chaque fourchette sur la table retentit dans un écho qui souligne la vacuité des relations entre ces gens proches, ou qui devraient l’être. Tout à fait dans l’esprit de l’univers de Pasolini, notamment de son film, qui laisse les silences se déployer dans un scénario très pauvre en dialogues, cette mise en scène joue efficacement sur la présence ou l’absence de musique. Lorsque le narrateur se lève pour faire irruption dans la vie de cette famille, la salle s’assombrit, un visage en noir et blanc est projeté sur le fond de la scène tandis qu’une musique sombre, répétitive et hallucinatoire se lève. L’arrivée du jeune homme à la beauté surnaturelle – ce sera lui-même – qui transformera la vie de chaque personnage se déroule dans une atmosphère apocalyptique qui est à la fois présage de la noirceur de la fin et expression de l’attraction irrépressible que le nouveau venu suscite.

Eclatement de la famille. Tentatives de viol et de suicide, cris et pleurs. Chaque personnage se révèle dans toute sa fragilité, dans tout son dénuement psychique et relationnel. « Sometimes I feel like a motherless child » chante le fils en se passant la corde au cou. L’aisance financière, la position sociale perdent tout leur intérêt. Seul le mystérieux invité parvient par la possession des corps à apaiser le trouble qu’il a lui même causé. Temporairement, à n’en pas douter, puisqu’il faudra bien qu’il parte, laissant chaque membre de la famille hagard, fixant de manière hébétée le passage par lequel il est sorti.

Finalement certains personnages, la mère et la fille, recouvrent la parole. Elles expriment la douleur de la perte de cet homme, de même que ce qu’il leur a révélé. Là réside, me semble-t-il, toute la portée de cette mise en scène : dramatiser l’aliénation des personnages à travers leur silence puis leur conquête de la parole sous l’effet du mystérieux jeune homme. L’utilisation d’une voix narrative qui se substitue à celle des personnages exprime de manière très réussie les enjeux qui entourent le langage dans l’œuvre de Pasolini. Le choix de se contenter de suggérer la sensualité brûlante du texte original pour se concentrer sur les mots et leur absence permet d’accentuer l’effet subversif de la présence de cet invité. Une pièce qui actualise efficacement en termes scéniques la réflexion existentielle du texte original et reproduit avec succès l’âpreté du regard qu’il porte sur la société et ses conventions.

Quiétude apparente pour tempête intérieure

Par Deborah Strebel

$.T .O.r.M. / d’après Théorème de Pier Paolo Pasolini/ mise en scène Vincent Bonillo / Cie Voix Publique / La Grange de Dorigny / du 11 au 17 avril 2016 / plus d’infos

©Pénélope Henriod

©Pénélope Henriod

Après s’être intéressé au bonheur dans sa dernière création, la Compagnie Voix Publique revient avec une adaptation libre de Théorème de Pier Paolo Pasolini. Exprimant l’essence des interrogations pasoliniennes au sujet de la bourgeoisie, $.T.O.r.M. est un spectacle épuré traitant de dévorantes agitations intérieures.

Dans un espace entièrement blanc, six personnages sont assis au fond de la scène. Ils attendent, ou plutôt ils s’ennuient, comme en témoignent leurs yeux vides ou leurs postures nonchalantes. Seul l’un d’entre eux a l’air de réfléchir en profondeur. Il décroise les jambes puis se lève, son verre de vin rouge à la main. Il s’avance et déverse un peu de ce cru par terre : une tâche bordeaux se dessine sur le sol immaculé. Contemplant cette éclaboussure, il ajoute encore un peu de liquide afin de façonner une forme plus grande, plus généreuse. L’œuvre de cet artiste d’ « action painting œnologique » est vite effacée, nettoyée par une domestique. Il élabore rapidement une autre performance : après avoir lancé ses vêtements sur le sol, il slalome entre eux à toute vitesse.

Ce début de spectacle sans paroles reflète avec pertinence la vanité des activités de la bourgeoisie sous le spectre pasolinien. A la fin des années 1960 puis tout au long des années 1970, Pier Paolo Pasolini observe la bourgeoisie italienne, notamment dans sa pièce Affabulation (1977) puis plus tard à travers son roman Théorème (1978). A ses yeux, elle est immuable, frustrée, désabusée. La compagnie Voix publique, créée en 2011 par Vincent Bonillo, ne propose pas une transcription fidèle. Si le texte de Pasolini a servi de base au travail, d’autres écrits sont venus compléter la réflexion. En fin de parcours, il ne reste que peu d’éléments propres au roman ou au film, le projet étant de décontextualiser l’œuvre pour en souligner les préoccupations toujours actuelles concernant la bourgeoisie, voire le système de manière plus générale. Le récit a ainsi été réduit à l’essentiel. Un jeune homme d’une attirante beauté rend visite à une famille bourgeoise puis part discrètement. Sa visite permettra aux différents membres de se sentir vivants l’espace d’un instant. Son départ les abandonnera à l’insoutenable vacuité de leur vie.

En mars 2015 au théâtre de Vidy, Stanislas Nordey, dans son adaptation d’Affabulation, avait choisi de mettre en exergue le verbe incandescent de l’écrivain, poète et cinéaste italien. Un an plus tard, Vincent Bonillo a pris au contraire le parti de le laisser de côté. L’accent est mis sur les silences. Les mouvements sont lents, les regards droits au public sont appuyés. Les gestes sont le plus souvent précis et parfois se figent. La scénographie minimaliste aux couleurs laiteuses confère une atmosphère aseptisée et insipide qui est en parfaite adéquation avec l’existence de ces êtres déprimés qui peinent à trouver une once de saveur ou une pincée d’intérêt dans leur quotidien.

$.T.O.r.M. présente une famille bourgeoise engluée dans l’attente : l’attente du grand amour chez une adolescente qui se défait peu à peu d’une admiration absolue vouée à son père, l’attente d’un éventuel ravivement de flamme au sein d’un couple qui périclite ou simplement l’attente de la mort, thème récurrent voire obsessionnel chez Pasolini. $.T.O.r.M. : une tempête ? Certainement, et même un ouragan intériorisé qui plonge ses victimes dans le mutisme voire dans la torpeur.

La Mélopée du petit barbare

De Julien Mages / mise en scène Julien Mages / Cie Julien Mages / Arsenic / du 8 au 14 avril 2016 / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Les critiques :

Les intrus de nos songes

Par Nadia Hachemi

Entre le sommeil et l’éveil, l’onirique et le cauchemardesque, ce spectacle prend la forme d’un songe. Le personnage s’élance, fuyant ou poursuivant des bribes de son passé. Tiraillé entre l’univers familier de l’enfance et celui plus incertain de la mort, le jeune homme est perdu. Heureusement, l’intruse qui hante son sommeil le guide. La salle s’assombrit complètement. … [suite]

Les intrus de nos songes

Par Nadia Hachemi

La Mélopée du petit barbare / de Julien Mages / mise en scène Julien Mages / Cie Julien Mages / Arsenic / du 8 au 14 avril 2016 / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Entre le sommeil et l’éveil, l’onirique et le cauchemardesque, ce spectacle prend la forme d’un songe. Le personnage s’élance, fuyant ou poursuivant des bribes de son passé. Tiraillé entre l’univers familier de l’enfance et celui plus incertain de la mort, le jeune homme est perdu. Heureusement, l’intruse qui hante son sommeil le guide.

La salle s’assombrit complètement. Les spectateurs peuvent se croire seuls, ne distinguant plus la silhouette de leurs voisins, jusqu’à ce qu’au loin une figure fantomatique apparaisse, s’illuminant lentement. En face de ce personnage qui se révèle silencieusement à nous, à l’autre bout de la scène, complètement dans l’ombre, un homme parle. Recherchant le sommeil, ou peut-être déjà plongé dans un rêve, il est hanté par des figures d’oiseaux. Leur envol est symbole de départ : liberté de tout quitter d’un battement d’ailes.

Le spectacle est une intrusion dans l’imaginaire de cet homme. Son esprit va voguer le soir pour chercher le sommeil dans le musée d’histoire naturelle de son enfance, où libre cours est laissé à sa mélopée adressée à des oiseaux empaillés. « – Qui es-tu ? – Toi d’abord ! Mais je suis là, parle moi. » Peu à peu un dialogue s’instaure pourtant entre les deux personnages, tous deux maintenant pleinement éclairés. Le second est une femme, que le jeune songeur connaît sans oser la reconnaître. Ancien délinquant adolescent, trentenaire paumé, il refuse le monde, son organisation, et rejette une société de contrainte que seule la lumière dans les feuilles peut égayer. Son envie de partir, de mourir est racontée, de même que le souvenir d’une cellule dans laquelle, intérieurement, il criait : « Maman ». La mémoire d’un départ surtout, qui le plonge continuellement dans un tourbillon d’émotions : « je le hais, je le hais, je l’(h)ai-me… je l’aime ». De la colère à l’acceptation de la douleur, du rejet des autres à la reconnaissance de sa solitude, le personnage chemine péniblement vers un semblant d’apaisement. Vers une réconciliation avec son passé, faute de pouvoir renouer avec ceux qui l’ont quitté.

L’identité de la femme, mystérieuse et familière à la fois, est clarifiée quand la figure d’un homme fait irruption dans le discours des deux personnages : celle du père. C’est la mère qui, sous l’apparence de cet étrange fantôme, crée une brèche dans l’esprit de son fils et permet l’invocation imaginaire de pans du passé. La pièce, réalise-t-on tardivement, évoque le couple parental à travers l’apparition de cette intruse. Derrière cette dernière se cache aussi l’alter ego subconscient du personnage principal qui se débat, lutte contre ses désirs et sa culpabilité.

La pièce laisse toute sa place au langage. L’angle d’un mur sombre qui forme le fond de la scène est le seul décor d’un huis clos animé par la profondeur des tirades poétiques déclamées par les deux acteurs. Leur jeu épuré peut donner envie au spectateur de fermer les yeux pour mieux se concentrer sur les mots. L’utilisation de la lumière est très belle : l’entrée dans le spectacle place d’emblée dans une atmosphère de songe clair-obscur, qui sera réaffirmée par un jeu d’ombres chinoises aériennes. La récurrence du rêve qui obsède le personnage est rythmée par des interludes musicaux joués dans l’obscurité.

Un spectacle qui ne peut que rendre songeur, et qui réussit à créer une tension à travers les mots uniquement. Nul besoin de péripéties pour créer du suspense et ensorceler le spectateur, la poésie des paroles s’en charge ! Le texte, marqué par la fragmentation propre au sommeil, plonge les spectateurs dans l’interprétation ardue d’une pièce qui captive et fait intensément réfléchir.

Le dit d’Igor Cierda

Par la compagnie eohem / Petithéâtre / du 8 au 16 avril 2016 / plus d’infos

©DR

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Les critiques :

Igor ne parle pas mais dit

Par Sabrina Roh

La musique, la musique « contre » la danse, la danse sans la musique, la danse avec la musique. Des tableaux. Les tableaux d’une vie. La vie d’Igor. Les percussions ouvrent le bal. Dans le fond, la danseuse, à moitié dans l’obscurité, reste immobile. C’est que la musique crée une atmosphère un peu inquiétante. Cependant, quelques chaleureux accents orientaux se font déjà entendre. … [suite]

Chronique poétique d’une mort annoncée

Par Suzanne Crettex

Igor Cierda… Le nom sonne doux, tout en évoquant un personnage tiré d’un roman de Garcia Marquez. A qui, il faut le dire, le spectacle emprunte un peu de son « réalisme magique ». Un rythme grave de percussions qui semble provenir des tréfonds de la terre, des murs bruts au béton épais, une salle voûtée en pierres apparentes, un corps immobile dans la pénombre ; ainsi commence la pièce. … [suite]

Chronique poétique d’une mort annoncée

Par Suzanne Crettex

Le dit d’Igor Cierda / par la compagnie eohem / Petithéâtre / du 8 au 16 avril 2016 / plus d’infos

©DR

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Igor Cierda… Le nom sonne doux, tout en évoquant un personnage tiré d’un roman de Garcia Marquez. A qui, il faut le dire, le spectacle emprunte un peu de son « réalisme magique ».

Un rythme grave de percussions qui semble provenir des tréfonds de la terre, des murs bruts au béton épais, une salle voûtée en pierres apparentes, un corps immobile dans la pénombre ; ainsi commence la pièce. Puis « la lumière fut » ; subtile, tamisée, légère, dans une ambiance génésiaque et cosmique où les corps et les éléments s’animent d’un même mouvement originel.

Au fil du spectacle, la musique développe des sonorités de plus en plus travaillées. Aux rythmes lents des percussions se joint le timbre du piano – mélodies virtuoses succédant elles aussi aux sons graves et profonds –, puis celui de la harpe et du violoncelle. Les trois musiciens de la compagnie Eohem – Françoise Albelda, Nicole Balmer-Karlen et Stephan Montangero – accompagnent de leur mesure les gestes de la danseuse – Karine Guillermin – qui, eux, animent l’espace d’une présence mouvante.

Et Igor ? Ce n’est peut-être qu’un symbole ; la métaphore de la vie d’un homme, que l‘on voit naître, exister, lutter, aimer, résister encore, puis mourir. Les moments de tension – corps contorsionnés, soupirs, sons discordants – cèdent le pas sans transition aucune à des instants d’osmose intense, d’équilibre et de légèreté sonores et visuelles. Expression du miracle magique de toute vie qui finira, encore et toujours, par le silence : celle d’Igor et la nôtre.

Dans ce spectacle, qui explore les frontières ténues entre chant et danse, le « dit », ou la parole, s’incarne vraiment dans la chair et dans les sens. C’est l’existence du verbe divin, « per quem omnia facta sunt », comme le chante une des musiciennes, qui donne vie à ce qui est. Ce « dit » qui n’a pas besoin d’être prononcé, nous apprend à lire les messages seulement murmurés, la poésie muette des choses, en somme le « réalisme magique » de l’existence…

Igor ne parle pas mais dit

Par Sabrina Roh

Le dit d’Igor Cierda / par la compagnie eohem / Petithéâtre / du 8 au 16 avril 2016 / plus d’infos

©DR

©DR

La musique, la musique « contre » la danse, la danse sans la musique, la danse avec la musique. Des tableaux. Les tableaux d’une vie. La vie d’Igor.

Les percussions ouvrent le bal. Dans le fond, la danseuse, à moitié dans l’obscurité, reste immobile. C’est que la musique crée une atmosphère un peu inquiétante. Cependant, quelques chaleureux accents orientaux se font déjà entendre. Puis les cordes s’éveillent doucement, serpentant entre les coups donnés sur les peaux tendues. À l’image de l’archet qui caresse le violoncelle, la danse s’immisce dans ce monde fait de notes. Ou est-ce la musique qui fait naître la danse ?

Bien qu’en mouvement, la danseuse semble prise au piège par les trois musiciens. Des Parques ? Elle veut s’échapper. Elle reste pourtant au centre de la scène. Ce n’est pas les musiciens qu’elle veut fuir. C’est impossible, ils sont là, on n’y peut rien. On ne peut rien (ou presque) contre son destin. C’est à son propre corps qu’elle tente d’échapper : spasmes au son des percussions.

Mais alors que le fil de la vie semble avoir été coupé, que la danseuse, qu’Igor s’écroule, c’est au son du silence que la sève remonte lentement dans les branches. Les jambes d’abord, puis tout le corps. « L’écorce de nos songes amers ». Il a fallu s’envelopper dans cette carcasse, s’en débarrasser pour enfin profiter de ce qui se cache en-dessous. La douceur. Il n’y a pas de bonheur sans malheur.
Un contact s’établit alors. Une rencontre après la lutte entre la danseuse et les musiciens, entre Igor et les Parques, entre l’Homme et la vie.

La compagnie eohem, fondée en 2014, crée un dialogue entre les arts. Entre la musique et la danse surtout, avec les mots, un peu. Avec des gestes et des notes, elle dit. Elle dit en dessinant dans l’espace. Dans Le dit d’Igor Cierda, Igor a dit sans parler. Alors, quand la représentation est finie, il reste, au-dessus des planches, semblables à des volutes de fumée, les traces du chemin parcouru par Igor, qui est aussi le nôtre.

Une libellule sur un cerceau

Par Jehanne Denogent

La grenouille avait raison / de James Thierrée / Théâtre de Carouge / du 5 avril au 8 mai 2016 / plus d’infos

©Hughes Anhes

©Hughes Anhes

Avez-vous déjà vu … une nymphe qui se transforme en otarie ? Une pile d’assiettes qui ne dégringole jamais ? Un paillasson rampant ou une fille dont le corps forme plus de mots que le dico ? Bientôt, oui !

Sans le remarquer, quelque part entre la porte d’entrée, le billet déchiré ou le moelleux du siège, je suis tombée dans un monde magique. Pouf. Sans crier gare. Il m’a fallu quelques minutes pour m’en apercevoir, alors qu’une créature drapée de rouge, mystérieuse et impérieuse, traverse le public encore babillard. Arrivée sur scène, elle fond pour passer sous le rideau. Oui : ELLE FOND ! Avez-vous déjà vu une personne encapuchonnée de velours rouge fondre ? Pour de vrai, pas dans les films ? Je suis maintenant heureuse de l’annoncer : moi oui !

Et les surprises ne s’arrêtent pas là. De loin pas. Derrière cette guide mystique, nous pénétrons plus avant dans le monde merveilleux de James Thierrée. Là, les gens se déplacent en de souples pirouettes, le piano joue sans pianiste, les escaliers tournent à l’infini, une fleure-soucoupe volante s’épanouit dans les airs (si si !), … Nimbant ce fouillis génial, une voix chante et conte par bribes l’histoire des malheureux sur scène, les enfants du roi. Par jalousie, l’ancienne femme de ce dernier, détrônée suite à la révélation de son mystérieux secret, les a enfermés ici. Pour passer le temps (et le nôtre, délicieusement), ils inventent des jeux et voyagent par l’imagination.

Son univers, James Thierrée l’invente depuis quelques années déjà. Avec sa Compagnie du Hanneton, fondée en 1998, il a mis en scène plusieurs spectacles comme : La Symphonie du Hanneton (1998), La Veillée des abysses (2003), Au revoir parapluie (2007). Il n’y a pas que les titres qui sont originaux. Les créations derrière ces chouettes noms sont singulières, époustouflantes et simplement très belles à voir. Influencé par le cirque de ses parents et par son grand-père Charlie (Charlie Chaplin pour les connaisseurs), James Thierrée engendre des formes scéniques hybrides. Il mêle le cirque, les acrobaties, le clown, le théâtre, le gromelot, la danse, le contorsionnisme, … tout ça sur un petit plateau. C’est grand !

Il reste toutefois une énigme : pourquoi la grenouille avait-elle raison ? A vrai dire, je ne saurais trop vous dire. Parce qu’à première vue, lorsque la grenouille apparut sur scène, je crus que c’était un dragon de nouvel-an chinois, tout de papier et de vent vêtu. Il n’empêche, la vision était saisissante ! Des mystères persistent et c’est très bien comme ça. La Grenouille avait raison chatouille l’imagination, laissant vivre les associations et les interprétations.

Pour apercevoir un peu de magie, certains se rendent sur le quai 9 ¾, d’autres entrent dans une armoire. Ce n’est pas trop commode (gare au mauvais jeu de mot), il faut en convenir. Plus facilement, sans vraiment comprendre comment, je suis entrée et puis revenue d’un monde magique, quelque part entre le rideau baissé, le siège tiède et le billet jeté. A essayer !

La grenouille avait raison

De James Thierrée / Théâtre de Carouge / du 5 avril au 8 mai 2016 / plus d’infos

©Hughes Anhes

©Hughes Anhes

Les critiques :

Fléchir

Par Valmir Rexhepi

James Thierrée, nous conduit jusqu’à l’ouverture, sous l’arbre. Personne n’est en retard. Personne n’est à l’heure non plus. Il n’y a plus de temps, si ce n’est celui, onirique, qui coule par plaisir, parfois par remous. Nous voilà tombés dans le trou. J’étais dans un rêve. Dans l’hémicycle aux sièges drapés de rouge, d’autres personnes prennent place. … [suite]

Une libellule sur un cerceau

Par Jehanne Denogent

Avez-vous déjà vu … une nymphe qui se transforme en otarie ? Une pile d’assiettes qui ne dégringole jamais ? Un paillasson rampant ou une fille dont le corps forme plus de mots que le dico ? Bientôt, oui ! Sans le remarquer, quelque part entre la porte d’entrée, le billet déchiré ou le moelleux du siège, je suis tombée dans un monde magique. … [suite]

Fléchir

Par Valmir Rexhepi

La grenouille avait raison / de James Thierrée / Théâtre de Carouge / du 5 avril au 8 mai 2016 / plus d’infos

©Hughes Anhes

©Hughes Anhes

James Thierrée, nous conduit jusqu’à l’ouverture, sous l’arbre. Personne n’est en retard. Personne n’est à l’heure non plus. Il n’y a plus de temps, si ce n’est celui, onirique, qui coule par plaisir, parfois par remous. Nous voilà tombés dans le trou.

J’étais dans un rêve.

Dans l’hémicycle aux sièges drapés de rouge, d’autres personnes prennent place. Face à nous, la scène, aguicheuse, sensuelle, voilée de son rideau couleur lave. Et puis, soudain, alors même que nous faisons encore du bruit ou peut être que du bruit sort des murs, un corps, couvert de tissus pourpres, attache notre regard, descend les escaliers jusqu’au rideau, se fond en lui et s’allume. Le tout s’embrase et la scène se révèle.

Je suis assis, pris au piège, comme ces personnages qui jouent devant moi : Il me semble avoir lu quelque part, une feuille, un écriteau, un bout de papier froissé – ou peut-être est-ce ma voisine qui me l’a dit ? – que c’est l’histoire de personnes prises au piège, quelque part, hors du monde ; que James Thierrée a construit ce piège auquel lui-même se prend ; que souvent ses créations ne visent rien de précis mais touchent tout le monde. Je ne suis sûr de rien, j’étais dans un rêve.

Je ne les entends pas bien, ou peut être font ils danser leurs lèvres, sans bruit, comme ils font danser leur corps. Je suis pris au piège, ravi à moi-même, et ne peux que vivre la poésie qui se construit dans mes yeux, dans mes oreilles, dans la légère moiteur de mes mains (il fait chaud : beaucoup de personnes rêvent ensemble). Et mon cœur ne bat plus. Il vibre, produit des sons qui éclatent sur scène, des notes de piano, de violon, des bruits de pas qui frôlent le sol, le caressent.

J’étais dans un rêve.

Non pas le mien, ou le rêve de quelqu’un en particulier. Un rêve que je ne saurais rêver, la nuit, les yeux fermés, seul. J’ai vu un escalier pousser, fleurir, danser avec les personnages ; des lumières qui regardent, un piano piaillant seul quelques airs de son cru ; une grenouille immense, légère, translucide. La grenouille avait raison ? Elle avait toutes nos raisons. Elle les a prises, enfermées dans une boite aux parois de fumée, nous offrant enfin le loisir de ne plus réfléchir, mais simplement fléchir. Prendre de l’élan, bondir. Et plonger dans le songe.

Prométhée pyromane

Par Valmir Rexhepi

Sans peau / texte et mise en scène Pierre Lepori / Théâtre 2.21 / du 29 mars au 3 avril / plus d’infos

©Atelier obscur

©Atelier obscur

C’est son roman ; c’est aussi sa première pièce. Pierre Lepori allume une folie, Sans peau, un spectacle qui nous marque au fer rouge.

Il y a d’abord une voix.

L’air vibre dans le noir, plein des mots de Carlo (Jean-Luc Borgeat). Puis quelque chose s’allume, chatoie dans un coin ; une flamme dont la pâle lueur suffit pourtant à sculpter dans la masse noire une forme grise, un cadre de lit rouillé, une chaise. De la masse grise s’échappent maintenant des sons sifflés, murmurés, à peine ébauchés. Il y a dans le gris quelque chose, une mécanique brisée, un homme : Samuel (Pierre-Antoine Dubey).

Samuel est Prométhée, mais un Prométhée pyromane, volant le feu et incendiant l’Olympe, dans les cendres s’enivrant de braises. Carlo n’était personne ; le voilà victime des flammes de Samuel. Dans les cendres du brasier, Carlo forge une relation, un alliage de mots qui seul peut pénétrer la prison dans laquelle brûle Samuel. Ça se passe par des lettres lues, le visage de Carlo projeté sur les murs de la prison.

« Dehors, le monde n’a pas cessé d’exister ». En dehors d’une prison qui n’est nulle part, bulle de béton sillonnée des mille mots de Samuel, des mille paroles qu’il lance contre les murs de sa geôle ; cage pénétrée en retour de la voix de Carlo, colorée de son visage.

Pierre Lepori donne sur scène quelque chose qu’il avait d’abord livré aux pages. L’histoire d’un pyromane, d’un pyrophile, d’un pyrofou. L’histoire d’une conscience qui brûle, qui se consume sans s’éteindre. L’œuvre textuelle, faite de mots, est devenue œuvre scénique, faite de chair. Une chair crue, folle, sans peau, que seul le béton de la prison peut contenir, pour un temps.

Un mur, face à nous, s’écroule. Samuel a enfin répondu aux lettres de Carlo. Sa voix a cessé de rebondir sur le béton qui l’entoure, a fini par le fissurer.

Reste alors le silence.

 

Sans peau

Texte et mise en scène Pierre Lepori / Théâtre 2.21 / du 29 mars au 3 avril / plus d’infos

©dfhn

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Les critiques :

Sur les cendres d’un grand incendie

Par Deborah Strebel

Après une longue carrière en tant que critique théâtral à la RSI et à la RTS, Pierre Lepori passe avec excellence de la théorie à la pratique en mettant en scène une adaptation de son premier roman Sans peau. Une poignante histoire qui questionne les notions de culpabilité et de pardon. Issu d’une famille de pompiers, Samuel (Pierre-Antoine Dubey) est paradoxalement devenu pyromane. … [suite]

Prométhée pyromane

Par Valmir Rexhepi

C’est son roman ; c’est aussi sa première pièce. Pierre Lepori allume une folie, Sans peau, un spectacle qui nous marque au fer rouge. Il y a d’abord une voix. L’air vibre dans le noir, plein des mots de Carlo (Jean-Luc Borgeat). Puis quelque chose s’allume, chatoie dans un coin ; une flamme dont la pâle lueur suffit pourtant à sculpter dans la masse noire une forme grise … [suite]

Sur les cendres d’un grand incendie

Par Deborah Strebel

Sans peau / texte et mise en scène Pierre Lepori / Théâtre 2.21 / du 29 mars au 3 avril / plus d’infos

©Julie Casolo & Gilles Coissac

©Julie Casolo & Gilles Coissac

Après une longue carrière en tant que critique théâtral à la RSI et à la RTS, Pierre Lepori passe avec excellence de la théorie à la pratique en mettant en scène une adaptation de son premier roman Sans peau. Une poignante histoire qui questionne les notions de culpabilité et de pardon.

Issu d’une famille de pompiers, Samuel (Pierre-Antoine Dubey) est paradoxalement devenu pyromane. Incarcéré, il attend le verdict final du fond de sa cellule en regardant la neige tomber. Il reçoit des lettres de Carlo (Jean-Luc Borgeat), le propriétaire de la maison qu’il a incendiée. Celui-ci lui écrit régulièrement, d’abord pour tenter de comprendre pourquoi cet inconnu de vingt-trois ans a causé ce « désastre dans sa vie » – puis, au fil des écrits, il se met à partager son désarroi, et enfin à se confier. Il évoque son fils, Piero, qu’il entrevoit peut-être en ce jeune criminel.

Sur scène est représentée la cellule. Une armature de lit en fer prend place en diagonale à cour, quelques livres et une gourde sont posés sur le sol. Deux écrans presque transparents délimitent l’espace, l’un à l’avant-scène et le second à l’arrière-scène. Des vidéos très esthétiques sont projetées sur l’un ou sur l’autre, voire sur les deux simultanément. Elles présentent Samuel ou Carlo dans la rue. Des paysages hivernaux apparaissent également, tel celui de la tour de Sauvabelin au milieu de la forêt vêtue d’un homogène manteau blanc. Ou encore des arbres, effeuillés, enneigés ou carrément sous terre dans l’hypnotique installation artistique de Daniel Schlaepfer au parking du Flon. Qu’elles soient abstraites ou figuratives, ces images sélectionnées et montées avec soin ajoutent une dimension onirique aux discours, souvent torturés, parfois apaisés. Carlo et Samuel ne se rencontrent jamais. Ce dispositif scénique permet donc surtout de faire coexister les deux personnages alors qu’ils ne se situent à aucun moment au même endroit. Sur scène, il y a le bourreau en prison. Les écrans représentent l’espace où s’exprime la victime qui a tout perdu.

Sans Peau est le premier roman de Pierre Lepori, journaliste, critique de théâtre, poète et écrivain tessinois. L’ouvrage est paru en 2007 en italien sous le titre de Grisù, nom du petit dragon aspirant pompier, héros du dessin animé éponyme diffusé en Italie dans les années 1970. En 2013, l’auteur parfaitement bilingue traduit lui-même son livre en français. Trois ans plus tard, il adapte donc l’œuvre au théâtre. Reprenant les thèmes principaux du roman, dont le pardon, la culpabilité et la différence, la pièce donne vie à cette correspondance épistolaire à sens unique avec intensité et émotion. Des remarques désabusées d’un Samuel en colère et en rupture tant avec sa famille qu’avec la société, aux doux souvenirs de Carlo se revoyant en père heureux de passer des moments privilégiés avec son fils, Sans peau met en parallèle avec délicatesse et sensibilité les vies de deux êtres que rien ne prédestinait à se rapprocher. Sur les ruines d’une catastrophe, ces deux écorchés essaient de se reconstruire, et de trouver chacun leur propre issue.

Deux faces de la farce

Par Amandine Rosset

George Dandin suivi de La Jalousie du Barbouillé / de Molière / mise en scène Hervé Pierre / par la troupe de la Comédie-Française / Le Reflet / le 20 mars 2016 / plus d’infos

©Lot

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La Comédie Française était de passage à Vevey pour une représentation exceptionnelle. Les huit comédiens sont passés de l’histoire de George Dandin, dans une mise en scène classique, à celle de son double grotesque le Barbouillé, sur un mode beaucoup plus libre, où les interprètes ont pu jouer avec le public et même intégrer de l’actualité veveysanne toute fraîche.

Les spectateurs ont eu droit à une double dose de Molière dimanche dernier, en commençant par le fameux George Dandin monté dans un décor sobre, fait de bois et d’arbustes. A l’étage de la petite maison qui est au centre de la scène, on voit des meubles qui donnent l’idée d’une petite bourgeoisie de province. Deux camps sont bien définis sur le plan spatial : en bas, Dandin, un paysan à l’allure négligée ; en haut sa femme Angélique de Sottenville, fille d’un gentilhomme ruiné, lisant dans le salon avec sa servante Claudine. Dès les premières répliques, la situation est posée. Dandin se plaint de son mariage qui ne lui a rien apporté d’autre que le titre de Monsieur de la Dandinière ; grâce à la maladresse de Lubin, il apprend que sa femme se laisse aller à quelques légèretés avec Clitandre. Tout au long de la pièce, le paysan veut prouver la tromperie de son épouse à ses beaux-parents, mais il sera confronté aux ruses d’Angélique et de Claudine.

On rit devant cette comédie-ballet, mais ce n’est pas le côté comique de la pièce que la mise en scène met le plus en avant. Jouant avec la luminosité et avec les ombres qui se dessinent sur le mur du fond, elle privilégie une ambiance de tension et de secret. Le parti pris par le metteur en scène est de mettre l’accent sur le drame que vit George Dandin afin de mieux montrer le grotesque de l’histoire. Les moments de farce sont ici des parenthèses de répit au milieu des malheurs, et on retient surtout la tristesse du paysan.

A la fin de cette courte pièce de trois actes, changement d’ambiance. Un tréteau est monté et soudain commence une autre farce de Molière, La Jalousie du Barbouillé. Cette fois, le rire est bien au cœur de la pièce. Les costumes, les voix, les accents, les gestes, tout est exagéré pour le plus grand plaisir du public qui assiste presque à une parodie de l’histoire qui lui a été représentée auparavant. Les acteurs se permettent des libertés en piquant le sac d’une spectatrice, en en faisant monter une autre sur scène, en ajoutant des jeux de mots spécialement destinés au public veveysan (on se rappellera du « Vevey la chercher » lancé par Jérôme Pouly dans la peau du Barbouillé), ou en nommant des candidats du deuxième tour des élections communales locales.

Une soirée entre deux visions de la farce, entre drame et comédie, qui a su montrer, au cas où il fallait encore le prouver, l’intemporalité des textes de Molière.

George Dandin et La Jalousie du Barbouillé

De Molière / mise en scène Hervé Pierre / par la troupe de la Comédie-Française / Le Reflet / le 20 mars 2016 / plus d’infos

©Lot

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Les critiques :

Les épreuves d’un mari trompé

Par Deborah Strebel

Le dimanche 20 mars 2016, la troupe de la Comédie-Française a un fait une halte au théâtre Le Reflet pour une représentation de George Dandin suivie de La Jalousie du Barbouillé. Dans les deux cas, il était question d’adultère et de mariage arrangé entre deux classes sociales : sur un mode classique et sérieux d’abord, puis plus rapide et déjanté. … [suite]

Deux faces de la farce

Par Amandine Rosset

La Comédie Française était de passage à Vevey pour une représentation exceptionnelle. Les huit comédiens sont passés de l’histoire de George Dandin, dans une mise en scène classique, à celle de son double grotesque le Barbouillé, sur un mode beaucoup plus libre, où les interprètes ont pu jouer avec le public et même intégrer de l’actualité veveysanne toute fraîche. … [suite]

Les épreuves d’un mari trompé

Par Deborah Strebel

George Dandin suivi de La Jalousie du Barbouillé / de Molière / mise en scène Hervé Pierre / par la troupe de la Comédie-Française / Le Reflet / le 20 mars 2016 / plus d’infos

©Lot

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Le dimanche 20 mars 2016, la troupe de la Comédie-Française a un fait une halte au théâtre Le Reflet pour une représentation de George Dandin suivie de La Jalousie du Barbouillé. Dans les deux cas, il était question d’adultère et de mariage arrangé entre deux classes sociales : sur un mode classique et sérieux d’abord, puis plus rapide et déjanté.

Des arbres sont suspendus à l’envers. De subtiles lumières les éclairent, faisant apparaître les ombres de nombreuses branches à l’arrière-scène. Une cabane en bois, de deux étages, dont les parois sont composées de fines lattes espacées, occupe la plus grande partie de la scène. Au rez-de-chaussée se trouve une salle de bain. Un escalier mène au premier étage dans lequel on voit un salon muni d’une table et de quelques chaises. Si l’allure générale de la maison frappe par sa simplicité, les meubles du salon, dont un majestueux morbier, évoquent les intérieurs bourgeois. Cette demeure hétéroclite reflète à merveille la condition de George Dandin, riche paysan ayant épousé Angélique de Sottenville, fille d’un gentilhomme ruiné.

C’est donc auprès de son antre que le grand et robuste époux commence à se plaindre de son mariage qu’il regrette amèrement. Chemise froissée, longue barbe rousse, son allure quelque peu négligée le distingue déjà de la robe corsetée blanche de son épouse. Il soupçonne sa femme de le tromper et tente à plusieurs reprises de la confondre. Il prévient alors ses beaux-parents dans l’espoir de la prendre en flagrant délit dans les bras de son amant Clitandre. Hélas, ses tentatives échouent. Il ne cesse d’être ridiculisé alors que l’adultère continue de plus belle.

Commande de Louis XIV, George Dandin ou le mari confondu est créé à Versailles en 1668. Jouée une première fois dans le contexte d’un divertissement mondain, enchâssée dans une pastorale de Lully, dans le théâtre de verdure du Petit parc, cette pièce se présente alors comme une pure comédie aux relents farcesques. Une deuxième représentation a lieu par la suite à Paris, au Théâtre du Palais-Royal, le 9 novembre de la même année. Sortie de son contexte initial, la pièce ne remporte pas le même succès. Sans pastorale en ouverture, les trois actes deviennent plus âpres. Et c’est sans doute cette double potentialité de la pièce qui explique que les mises en scènes qui en sont faites varient tant aujourd’hui encore. Alors que certaines accentuent plus volontiers la farce, d’autres en soulignent l’aspect tragique. Celle qu’a choisie Hervé Pierre se situe entre ces deux pôles.

Malgré la cruauté des amants envers le mari bafoué, le metteur en scène injecte de belles notes d’humour, comme ce moment où Colin, le valet âgé de Dandin, se tient le dos car il a mal d’avoir trop dansé.. Loin d’être de simples pauses récréatives, les ballets qui ponctuent la pièce servent de métaphores à l’intrigue. Les amoureux se font ainsi des courbettes en musique sous le nez de l’époux immobile et impuissant. Le metteur en scène a également pris le parti d’inscrire l’action de George Dandin autour de 1850. Et cela fonctionne parfaitement. Au XIXe siècle, la société est également en pleine mutation. L’ordre social des bourgeois est en train de s’effriter. La collusion des classes présente dans le texte de Molière est donc aussi au cœur des préoccupations de cette époque, sous Napoléon III.

Après avoir régalé le public par une interprétation vive et bien rythmée de George Dandin, la troupe de la Comédie-Française enchaîne aussitôt avec une représentation de La Jalousie du Barbouillé. Sorte de première ébauche, cette pièce présente la même histoire d’un mari trompé. Mais là où la troupe excelle, c’est dans le jeu plein d’entrain tirant vers la caricature. Les comédiens descendent dans le public, remontent sur scène et n’hésitent pas à faire allusion à l’actualité veveysanne en évoquant le décompte des bulletins de votes en ce dimanche de deuxième tour d’élection communale. Hormis un jeu de mot un peu facile (« vevey lui courir après »), tout fonctionne dans cette deuxième partie, drôle, énergique et décoiffante.

Après avoir commencé dans un esprit fort classique, la soirée se termine ainsi en apothéose par un feu d’artifice de folie et d’inventivité.

Faire du moderne avec des Anciens

Par Waqas Mirza

La Mouette / d’Anton Tchekhov / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 26 février au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Arno Declair

©Arno Declair

Quand Ostermeier met en scène La Mouette d’Anton Tchekhov au théâtre de Vidy, c’est l’occasion de retrouvailles fructueuses. Réunion de connaisseurs: d’abord, celle d’un metteur en scène avec une troupe francophone qu’il a dirigée dans Les Revenants en 2013; ensuite, celle d’une actrice, Valérie Dréville, qui joue le rôle d’Irina, la mère, artiste reconnue, vingt ans après avoir endossé le rôle de Nina, la jeune comédienne en devenir.

« Qui ici apprécie le théâtre contemporain ? » lance Konstantin Treplev, en ouverture d’une Mouette remaniée. Silence absolu dans la salle vidyenne, qui affiche déjà complet de nombreux soirs pour la dernière production du metteur en scène berlinois. Seule une spectatrice intrépide ose lever la main. S’instaure ainsi un climat propice à faire sentir au public d’aujourd’hui le débat esthétique qui oppose, dans la fiction, les classicistes et les avant-gardistes, préparant la représentation résolument contemporaine qui y sera montée par Treplev.

Un micro et une poutre en bois, à laquelle sera attachée Nina. Ce décor minimaliste est accompagné d’un texte obscur : « Hommes, lions, aigles et perdrix, cerfs cornus, poissons silencieux, habitants de l’eau, etc. », que l’on décèle à travers une basse assourdissante. Konstantin monte sur une échelle, et dépèce un bouc suspendu au-dessus de sa muse-amante ; le sang coule à flots. Crispés, les spectateurs se redressent gentiment et regrettent le ton comique introductif, cette connivence surprenante établie par les personnages. Puis l’humour est de retour, mais il n’est pas relancé par Treplev, qui en est plutôt la victime. Sa mère a difficilement supporté la pièce, « incompréhensible » d’après elle. Elle préfère largement l’art classique, école dans laquelle elle développe avec succès son talent, domaine dans lequel elle puise son compagnon actuel, un écrivain aussi célèbre que discret. Et voici que l’autre nœud essentiel de l’intrigue se trouve naturellement introduit : les relations, familiales et amoureuses, avec tous les non-dits qui rongent petit à petit les liens interpersonnels.

Konstantin veut épater sa mère tout en révolutionnant le monde du théâtre. Dans sa lutte, il embarque même son amoureuse. Mais celle-ci s’entiche de l’amant d’Irina, Trigorine, dont elle connaît les livres par cœur. Sans oublier Macha, au visage marqué par les traits de la dépression : elle aime Konstantin, dont elle admire véritablement le talent artistique, mais en épousera un autre. Ce n’est donc pas étonnant que les meilleurs moments mettent en scène des duos de personnages en variant sur le motif de la révélation. Complicité timide lorsque Nina tente de retenir Trigorine avec un éloge admiratif de son écriture. Tension explosive quand Irina et son fils se jettent mutuellement des reproches sanglants au beau milieu d’une scène de tendresse maternelle. Mélancolie empreinte d’ironie à la vue de Macha qui s’enivre aux côtés de Trigorine, tous deux souffrant de manquer du courage nécessaire pour suivre leurs aspirations affectives respectives.

Pourtant, ces scènes sont loin d’être intimes. En effet, les acteurs sont tous présents sur scène, qu’ils soient sollicités ou non, du moins dans la première partie de la pièce. Le décor, entièrement peint en gris, camoufle légèrement un bord surélevé. Là « sortent » s’asseoir les acteurs – ou les personnages ? – qui troquent leur temps de jeu pour une place de spectateur, tout en restant visibles aux yeux du public. Quelques rares sorties de scène dans le coin supérieur droit viennent contrebalancer l’effet huis-clos qui règne tout au long de la représentation. Et il y a aussi l’immense fresque énigmatique peinte au fil de la pièce par Marine Dillard. A coups intermittents de rouleaux de peinture, un paysage montagnard se dessine pour situer l’action dans un décor provincial; le tout complété par de nombreuses références au « magnifique lac » sur lequel le théâtre lui-même a une fabuleuse vue. Un espace fermé, mais ouvert sur le monde. Un peu comme cette pièce ancrée dans la Russie du dix-neuvième siècle, mais assez souple pour englober l’époque contemporaine.

Niveaux de gris

Par Fanny Utiger

La Mouette / d’Anton Tchekhov / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 26 février au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Arno Declair

©Arno Declair

D’une histoire tragi-comique dans laquelle on ne voit pas grand chose si ce n’est l’ennui de personnages déprimés, Thomas Ostermeier questionne et triture le théâtre dans une pièce au flou riche et passionnant.

Vautrés sur des bancs, ils attendent, désœuvrés, dans un grand cube gris, pareil à un bunker ou au fond d’un immense garage. Quelques éléments de mobilier égarés, entassés, patientent sur le côté. Rien ne se passe. Jusqu’à ce qu’une femme se lève et peigne sur le fond de cette terne boîte. On ne saurait dire quoi. « Oh, you’re a rock’n’roll suicide… You’re not alone» Un air de Bowie, comme pour annoncer le drame – si c’en est un – qui s’étalera sur les deux prochaines heures, brise le silence. La plongée dans le théâtre, dans le jeu, se fera progressive.

Un homme et une femme s’avancent alors, s’approchent des deux micros qui trônent sur les planches posées au devant de la scène. Sont-ce Macha et l’instituteur qui parlent des conflits en Syrie et d’un amour, de lui à elle ? Tout semble mêlé… Les autres personnages s’animeront bientôt, cependant, et la pièce pourra assurément commencer. Puis Constantin, dramaturge en herbe, présentera la sienne, tentant vainement d’attirer l’attention et le respect de sa mère, Irina, actrice plus intéressée par ses propres déclamations shakespeariennes que par l’avant-garde à laquelle s’attelle son fils.

La Mouette de Tchekhov, dans son texte même, thématise le théâtre, l’interroge. De telles problématiques semblent donc, aujourd’hui, difficilement évitables ; Ostermeier les exacerbe. La création de Constantin, aussi sanglante que tonitruante, se présente comme un exemple presque caricatural du théâtre d’avant-garde actuel. Ce ne sera pas une pâle récitation de mots qui rendra Irina irrespectueusement hilare, mais une dizaine de minutes d’un spectacle presque castelluccien, au cours duquel le jeune créateur éventre un bouc et se douche de son sang, au son de percussions et bruits électroniques forts à en faire trembler les sièges… Ensuite et surtout, Ostermeier questionne le théâtre et le jeu dans un nivellement du plateau. Plus d’opposition traditionnelle entre ce dernier et les coulisses, mais un entre-deux, sur les bords de ce fameux bunker. Des acteurs qui s’y posent, on ne sait s’ils jouent encore ou non. Ils sont dans le flou.

C’est dans ce flou que réside la majeure partie de la réussite de cette pièce. Celle-ci est riche en détails, on en tirerait des pages et des pages, mais cette lenteur, presque stagnation par moment, est passionnante. Les personnages de La Mouette sont une bande d’égocentriques – si ce n’est pas narcissiques – tous en pleine déprime mais tellement aveuglés, paradoxalement par ce même égotisme, qu’il ne voient que celle des autres, jamais la leur. Constantin fait bien sûr figure d’exception, conscient dès le début de l’hypocrisie ambiante qui règne autour de lui ; or lui seul mettra fin à ses jours, ne voyant d’autre issue. Lorsqu’il met ses acteurs au sein de ce gris, Ostermeier thématise l’errance de leurs personnages. Ils ne sont ni dans le noir des coulisses, ni devant le blanc éclatant des projecteurs de scène, comme Trigorine, Irina et comparses ne sont ni heureux ni au fond du trou, ou s’ils frôlent celui-ci, ils ne le voient pas. Rien ne se passe, dans le gris, rien ne détonne… Et si tout cela doit se construire au prix de quelques longueurs dramaturgiques, elles ne font finalement qu’augmenter encore cet effet de flottement général.

L’ambiance du spectacle est peut-être ce qui y fonctionne le mieux, notamment grâce aux choix musicaux. Modernisée avec justesse, la pièce de Tchekhov est ici agrémentée de nombreux morceaux de rock, des Doors à David Bowie. Leurs airs sont loin d’être récents, certes, ils sont néanmoins intemporels. Le metteur en scène semble avoir trouvé dans le texte une chose dont on ne se serait pas douté ; il en sort, grâce à une scénographie, un jeu et une musique alliés savamment, une âme presque underground, laquelle trouve bon écho dans notre époque. C’est ce qui fait de cette Mouette un spectacle fascinant.

La Mouette

D’Anton Tchekhov / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 26 février au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Arno Declair

©Arno Declair

Les critiques :

Immersion

Par Camille Logoz

Thomas Ostermeier présente à Vidy une interprétation riche et sensible de La Mouette de Tchekhov. Une perspective sur le monde actuel, une temporalité appesantie et un humour sincère donnent le ton à cette pièce aux étranges accents de justesse et de familiarité. Sur scène, l’espace est tantôt hermétiquement clos, tantôt grand ouvert, incluant le public. … [suite]

De Tchekhov et au-delà

Par Suzanne Crettex

Il fallait oser faire apparaître des personnages tchekhoviens, tout droit sortis de la campagne russe, sur des chansons des Doors ou de Velvet Underground. Leur faire lire des passages d’un des derniers Houellebecq. Et surtout, faire allusion à Daesch et aux réfugiés politiques syriens tout en gardant à l’esprit que La Mouette avait été jouée pour la première fois un 17 octobre 1896 … [suite]

De l’envol à la chute

Par Nadia Hachemi

Le théâtre. Son glamour et ses périls. Les vocations et désillusions qu’il suscite. Que représenter et comment ? Actuellement à Vidy l’art dramatique est le centre de tous les conflits. L’attente. C’est ainsi que cette pièce s’élance dans un préambule ultra contemporain où dialoguent deux personnages avant le début d’une pièce enchâssée. Cette entrée en matière étrange annonce d’emblée la tonalité … [suite]

Niveaux de gris

Par Fanny Utiger

D’une histoire tragi-comique dans laquelle on ne voit pas grand chose si ce n’est l’ennui de personnages déprimés, Thomas Ostermeier questionne et triture le théâtre dans une pièce au flou riche et passionnant. Vautrés sur des bancs, ils attendent, désœuvrés, dans un grand cube gris, pareil à un bunker ou au fond d’un immense garage. … [suite]

Faire du moderne avec des Anciens

Par Waqas Mirza

Quand Ostermeier met en scène La Mouette d’Anton Tchekhov au théâtre de Vidy, c’est l’occasion de retrouvailles fructueuses. Réunion de connaisseurs: d’abord, celle d’un metteur en scène avec une troupe francophone qu’il a dirigée dans Les Revenants en 2013; ensuite, celle d’une actrice, Valérie Dréville, qui joue le rôle d’Irina … [suite]

De l’envol à la chute

Par Nadia Hachemi

La Mouette / d’Anton Tchekhov / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 26 février au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Arno Declair

©Arno Declair

Le théâtre. Son glamour et ses périls. Les vocations et désillusions qu’il suscite. Que représenter et comment ? Actuellement à Vidy l’art dramatique est le centre de tous les conflits.

L’attente. C’est ainsi que cette pièce s’élance dans un préambule ultra contemporain où dialoguent deux personnages avant le début d’une pièce enchâssée. Cette entrée en matière étrange annonce d’emblée la tonalité extrêmement autoréférentielle et postmoderne d’une pièce qui a pour thème le théâtre. La scène du théâtre de Vidy, transformée pour l’occasion en boitier gris muni de bancs qui longent chaque paroi, est le lieu de grands préparatifs de la part de Constantin, le personnage principal qui fait jouer une pièce pour la première fois. Pendant ce temps les autres personnages qui ne quitteront pratiquement jamais la scène restent assis dans le fond, assistant de manière absente à cette installation, occupant un espace liminal, hors coulisse, qui pourtant n’est pas vraiment celui de l’action.

Le nouveau spectacle d’Ostermeier parvient avec brio à jongler entre les différentes thématiques de la pièce d’Anton Tchekhov. Une tâche aisée ? Assurément pas, compte tenu de la richesse du texte ! L’art, la notoriété, les conflits intergénérationnels et familiaux, l’amour passion et tragique, tant de problématiques centrales à la vie humaine avancées par Tchekhov et que le spectateur se fait un plaisir de retrouver chez Ostermeier. Mais c’est le théâtre, objet de toutes les obsessions et convoitises des personnages, qui reste le point focal de tous les faisceaux de signification du spectacle.

La pièce de Constantin, ultra avant-gardiste et obscure, se fait l’emblème de toute l’histoire des personnages et de leurs conflits. Quel est le rôle du théâtre ? Comment trouver des motifs réellement originaux et se placer à la suite des précurseurs du passé ? Comment se positionner dans cette escalade endiablée vers l’étrange nouveauté qu’est l’avant-garde ? Tant de questions qui torturent Constantin et qui dirigent sa création artistique.

Le romantisme et le désir de renommée s’en mêlent à travers la figure de Nina. Naturellement attirée par Constantin « comme une mouette vers un lac » elle se détourne de lui en faveur de Trigorine, l’écrivain célèbre qui lui ouvrira les portes de sa vocation ou ce qu’elle croit l’être : devenir actrice ! Le mécanisme qui mènera à la fin tragique se voit enclenché par ce choix. L’art et l’amour se mêlent et se font obstacle.

Un motif reste, lancinant, obsessionnel, celui de la mouette qui se fait abattre par un passant poussé par son désoeuvrement. Symbole d’une jeunesse foudroyée dans son envolée vers les sommets. Enfermés dans la boite close qu’est la scène, les personnages se débattent, stagnent, et s’effondrent sous les yeux passionnés des spectateurs. La pièce, se terminant sur un suicide, martelée par les désillusions de ses protagonistes semble réunir tous les ingrédients d’une tragédie bien pathétique. Le spectacle se limiterait-il donc à son pathos ? Certainement pas ! Le public rit et sourit fréquemment grâce à une mise en scène où se cristallise toute la drôlerie de la tragicomédie de Tchekhov. L’utilisation de morceaux de rock des années soixante et septante à la fois actuels et rétros permet de dynamiser la pièce en lui donnant une tonalité moderne. La fidélité au texte, alliée à cette atmosphère brute donne une mise en scène modernisée qui met en relief la portée universelle du texte.

De Tchekhov et au-delà

Par Suzanne Crettex

La Mouette / d’Anton Tchekhov / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 26 février au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Arno Declair

©Arno Declair

Il fallait oser faire apparaître des personnages tchekhoviens, tout droit sortis de la campagne russe, sur des chansons des Doors ou de Velvet Underground. Leur faire lire des passages d’un des derniers Houellebecq. Et surtout, faire allusion à Daesch et aux réfugiés politiques syriens tout en gardant à l’esprit que La Mouette avait été jouée pour la première fois un 17 octobre 1896 sur la scène du théâtre Alexandrinski, à Saint-Petersbourg.

Ce pari, à voir la salle comble et à entendre les applaudissements fournis, il semble que Thomas Ostermeier l’ait remporté haut la main. La mise en scène ultra-cohérente, transposée à l’époque contemporaine sans trop en faire, fait ressortir l’intemporalité d’un texte qui ne saurait vieillir puisqu’il décortique au scalpel les ressorts intimes du cœur humain ; toujours les mêmes, que ce soit à Vidy ou ailleurs.

Sur une scène peinte d’un gris neutre – en forme de non-lieu où tous les possibles sont encore ouverts – quelques planches, celles d’un théâtre au bord d’un lac. C’est en effet ce soir-là que Constantin, un jeune dramaturge en mal d’inspiration tentant d’exister par le théâtre, monte sa première pièce. Avec Nina, celle qu’il aime et qui joue pour lui, il représente l’« avant-garde » en tentant d’assumer, comme il le mentionne au public, tout ce que ce mot recouvre de révolutionnaire et de convenu à la fois.

En face d’eux, assis dans le public le temps de cette « pièce dans la pièce », il y a ceux qui réussissent. En apparence du moins. Irina, la mère de Constantin, une actrice à succès qui croit s’empêcher de vieillir en lisant Houellebecq sur son linge de bain. Elle est aussi l’amante du nouvelliste renommé Trigorine. En vacances pour quelques jours à la campagne, ils se reposent des succès à Moscou, où ils passent de galas en conférences et ovations, sans voir le désespoir de ceux qui les entourent, Constantin le premier.

Et dans cette pièce, il y a surtout « la Mouette », la belle Nina, interprétée par l’impressionnante Mélodie Richard. « Une jeune fille passe toute sa vie sur le rivage d’un lac. Elle aime le lac, comme une mouette, et elle est heureuse et libre ». ça, c’était son histoire, mais au début, avant qu’elle ne rencontre Trigorine, en tombe folle amoureuse, qu’elle ne se lance à corps perdu dans le théâtre. « Mais un homme arrive par hasard et, quand il la voit, par désœuvrement, la fait périr » ; c’était ce qui l’attendait ensuite, jusqu’à ce qu’elle tombe, devienne l’ombre d’elle-même. Elle semble faire écho à la peinture de l’arrière-fond, complétée d’acte en acte, et sur laquelle on croit déceler un oiseau, puis un paysage. Puis un grand trou noir.

C’est surtout là où la mise en scène trouve sa profonde justesse : dans le ton qu’elle adopte. Elle balance allègrement entre la noirceur et l’égoïsme des personnages et ce qu’ils ont de grinçant dans leur quête désespérée d’eux-mêmes ; entre la pesanteur et l’insignifiance. Elle floute les pistes, révèle la profondeur d’un chef-d’œuvre, d’une écriture à partir de laquelle elle prend son envol. Extrêmes beauté et fragilité d’une pièce que j’éviterais de comparer au vol d’un albatros, pour m’abstenir d’un lieu commun.

Immersion

Par Camille Logoz

La Mouette / d’Anton Tchekhov / mise en scène Thomas Ostermeier / Théâtre de Vidy / du 26 février au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Arno Declair

©Arno Declair

Thomas Ostermeier présente à Vidy une interprétation riche et sensible de La Mouette de Tchekhov. Une perspective sur le monde actuel, une temporalité appesantie et un humour sincère donnent le ton à cette pièce aux étranges accents de justesse et de familiarité.

Sur scène, l’espace est tantôt hermétiquement clos, tantôt grand ouvert, incluant le public. Un banc court le long du mur, accueillant les comédiens une fois leur scène terminée, faisant d’eux des figurants pour un temps. La scénographie s’ouvre sur l’extérieur au travers d’une immense fresque, réalisée en direct par une ouvrière. Un certain temps s’écoule avant qu’on ne saisisse le paysage montagneux que figure la peinture. Les meubles qui occupent le devant de la scène, déplacés d’un acte à l’autre, plongent les personnages dans une confusion similaire : «Quelle drôle d’idée de faire un bureau ici…» «Ce n’était pas un salon, avant?» Le décor donne ainsi forme aux mécanismes de processus en cours – processus de construction de l’image, d’interprétation, de réflexion – et place le spectacle par ce ralentissement photographique dans une temporalité flottante, exclue du monde réel : le temps d’interrogation sur le monde et de l’effort de compréhension.

Cette confrontation entre temps réel et temporalité densifiée opère rapidement. Le spectacle s’ouvre sur l’organisation et la représentation de la pièce écrite par Constantin, jeune auteur entravé par le succès de sa mère et les relations de celle-ci dans le monde artistique. Alors qu’il est clair qu’on assiste à une mise en abyme du théâtre, et que celle-ci produit un métadiscours manifeste de la volonté d’Ostermeier de renouveler cette pratique, le public ne peut réprimer, lorsque la représentation dans la représentation commence, un sentiment de méfiance et de déjà-vu face au spectacle ultra crypté et abstrait de Constantin, qui verse dans les pires clichés du théâtre contemporain : mise à nu, gore, musique assourdissante, angoisse. Une période d’immersion est nécessaire pour prendre conscience de ce décalage.

Si cette ironie et discrépance entre attentes et réception demande d’accorder toute sa confiance à la pièce pour devenir évidente, l’humour qui la parsème est lui saisissable dans l’immédiat. Ostermeier dans sa mise en scène et Olivier Cadiot dans sa traduction travaillent et valorisent la tonalité comique du texte, en l’ancrant dans une contemporanéité qui touche chaque spectatrice et spectateur. Le jeu remarquable des actrices et acteurs dessine des personnages à la sensibilité particulière, émouvante, révélée dans leur rapport conflictuel au monde.

On dit parfois que quand un personnage devient vrai pour un autre (à la manière des personnages de Zola apparaissant dans différents volumes de la saga des Rougon-Macquart par exemple), quand il réussit à sauter le pas d’une fiction à une autre, il devient potentiellement réel pour le reste du monde. Ainsi, les personnages assis sur le banc en second plan, dont les interactions se situent hors jeu, font montre d’une proximité et d’une complicité qui ont pour effet de reconduire cette même connivence entre eux-mêmes et le public. Ostermeier crée ainsi un niveau de théâtralité qui englobe personnages et public sur le même plan, dans le même mouvement que cette temporalité propre à l’œuvre qui exige de s’y livrer et d’oublier toute contingence extérieure. Avec cet espace d’immersion, Ostermeier témoigne une nouvelle fois de sa capacité à étendre le jeu à un maximum de sphères pour provoquer d’instinct chez le spectateur un engagement sincère et entier dans le théâtre et pour la pièce.

Recyclage et autres petites philosophies suspectes

Conception Katy Hernan et Adrien Rupp / par la Compagnie Zooscope / Théâtre St-Gervais / du 15 au 26 mars 2016 / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

Les critiques :

Théâtre vert

Par Julia Cela

La Compagnie Zooscope propose un spectacle écologique, où les costumes, la musique, les lumières et des bouts de vie de chacun des comédiens sont recyclés en une pièce aussi inédite que le personnage qui la porte : le tout premier plancton de l’histoire de l’art vivant. J’aime bien pouvoir choisir mon siège au théâtre. Quand le placement est libre, je suis toujours un peu en avance. … [suite]

Théâtre vert

Par Julia Cela

Recyclage et autres petites philosophies suspectes / conception Katy Hernan et Adrien Rupp / par la Compagnie Zooscope / Théâtre St-Gervais / du 15 au 26 mars 2016 / plus d’infos

©Sylvain Chabloz

©Sylvain Chabloz

La Compagnie Zooscope propose un spectacle écologique, où les costumes, la musique, les lumières et des bouts de vie de chacun des comédiens sont recyclés en une pièce aussi inédite que le personnage qui la porte : le tout premier plancton de l’histoire de l’art vivant.

J’aime bien pouvoir choisir mon siège au théâtre. Quand le placement est libre, je suis toujours un peu en avance. J’entre donc dans la salle cinq minutes trop tôt. Me voilà toute empruntée, quand, en levant les yeux je remarque ceux que je prends d’abord pour des techniciens, sur scène, installés dans du mobilier de jardin en plastique, à examiner une dernière fois les images projetées en fond de scène. En l’occurrence, une page Wikipédia. Ma gêne s’intensifie, alors que je remarque, de l’autre coté de la scène une comédienne en costume. Je ne comprends pas. La dame à l’entrée m’a pourtant gentiment pris mon billet, en me souhaitant une bonne soirée. La comédienne en costume me dit : « Bonsoir ». Soulagement. C’est normal. Je crois. Je vais donc m’assoir et me plonge dans le contenu Wikipédia. Je me demande si l’on a vraiment créé une page sur la célèbre « encyclopédie libre » rien que pour le spectacle. Je lève les yeux vers l’adresse : www.recyclage.zooscope.ch. Je commence à rire.

Recyclages et autres petites philosophies suspectes poétise, tout en légèreté, le plaisir simple de se voir raconter une histoire. Ici, un plancton, un pingouin, un panda, une goutte d’eau, une femme toute nue et deux hommes accoudés à une table de jardin nous racontent la genèse du projet qui leur a donné vie. On nous rapporte avec humour les faits et gestes de chacun, en amont du spectacle. Ainsi, un plancton nous raconte comment la comédienne qui l’anime a rencontré la co-metteuse en scène. Le panda, lui, raconte la passion de l’homme caché sous son costume pour les voix, la manière dont elles font vivre un corps. C’est du recyclage. Chacun des personnages raconte des tranches de vies de son comédien, pour en faire une nouvelle matière. Chaque situation a déjà été vécue. Il suffit pourtant qu’on nous propose de l’écouter comme une nouvelle histoire, et nous voilà suspendus aux lèvres d’un pingouin qui relate les années de service civil du comédien qui lui prête sa voix.

Ces récits de bouts de vie sont entrecoupés de moments de textes, philosophiques et vibrants, dits comme avec recul. Savamment articulés au corps de la pièce, ces intermèdes sonnent comme des digressions par rapport au récit de la création de la pièce. Accompagnés de musique, d’images et d’effets de lumières, recyclés à partir d’autres pièces eux aussi, ils font oublier qu’une seconde auparavant, on nous racontait un après-midi au Laser Game. Soudain, cependant, au milieu de cet instant gracieux, suspendu, un comédien adresse un clin d’œil à un camarade. On rit, alors, de voir le plancton abandonner une fraction de seconde son dire de tragédienne, pour adresser un geste de la tête complice qui félicite le co-metteur en scène en costume de pingouin pour son écriture, puis reprendre le fil de son texte comme si de rien n’était. Le jeu de texte constant entre personnages et comédiens entretient tout au long du spectacle un régime d’alternance au rythme dynamique dont le comique opère à merveille. Le public rit d’un rire parfois bienveillant, parfois gras et souvent attendri, à la cadence des « scrolls » dans le domaine wiki qui ponctuent tout le spectacle. Une pièce toute en légèreté, qui peut-être se moque par instant du théâtre pour rappeler qu’après tout, l’important, c’est de raconter des histoires.

Les Fondateurs font des enfants

Conception de Zoé Cadotsch et Julien Basler / Le Petit Théâtre / du 16 au 20 mars 2016 / plus d’infos

©Laurent Nicolas

©Laurent Nicolas

Les critiques :

À l’épreuve de la récréation

Par Valmir Rexhepi

La compagnie « Les fondateurs » s’arrête sur les planches du Petit Théâtre pour livrer une performance toute en simplicité. Mais simple ne rime pas avec facile. Proposée déjà durant la saison 2013/2014 au Théâtre de l’Usine, au Théâtre de la Bavette à Monthey et au TLH de Sierre, la pièce Les fondateurs font des enfants resurgit en ce printemps timide au pied de la cathédrale de Lausanne. … [suite]

Gonflés à bloc

Par Waqas Mirza

La compagnie « Les fondateurs » met la patience des petits à l’épreuve. Sur une scène sans décor peuplée par des acteurs, la pression monte petit à petit. Avec de nombreux éclats… de ballons, de rire, et parfois pire. Pleine à craquer, la salle intime du Petit Théâtre lausannois en ce mercredi après-midi. Pendant que le jeune public prend place sur ses longs bancs rouges, … [suite]

Gonflés à bloc

Par Waqas Mirza

Les Fondateurs font des enfants / conception de Zoé Cadotsch et Julien Basler / Le Petit Théâtre / du 16 au 20 mars 2016 / plus d’infos

©Laurent Nicolas

©Laurent Nicolas

La compagnie « Les fondateurs » met la patience des petits à l’épreuve. Sur une scène sans décor peuplée par des acteurs, la pression monte petit à petit. Avec de nombreux éclats… de ballons, de rire, et parfois pire.

Pleine à craquer, la salle intime du Petit Théâtre lausannois en ce mercredi après-midi. Pendant que le jeune public prend place sur ses longs bancs rouges, quelques retardataires cherchent à caser leur manteau dans le vestiaire « imitation école primaire ». Les crochets sont aussi rares que les places pour voir la pièce, qui affiche d’ores et déjà complet jusqu’au 20 mars. Les parents tiennent à accompagner leurs petits, curieux de voir à l’œuvre cette compagnie productrice d’expériences théâtrales originales depuis 2009. Sous surveillance parentale, le brouhaha s’estompe rapidement; mais la révolte enfantine s’exprimera plus tard sans aucune gêne.

Quatre acteurs entrent sur scène, tous de bleus vêtus. Sans mot dire, ils chauffent des ballons à sculpter, les étirant à souhait. Tout à coup, une compétition est lancée: chacun gonfle son ballon à l’aide d’une petite pompe et tente de modeler un chien, tant bien que mal. Pendant que sur scène se multiplient les explosions et la production de caniches difformes, dans le public les uns ricanent joyeusement, tandis que d’autres luttent avec leur raison pour donner un sens à ces évènements décousus. Ils peineront tout au long du spectacle, qui maintiendra jusqu’au bout un jeu d’acteur entièrement fondé sur le principe de l’improvisation. À chaque nouvelle représentation, la partition est construite dans l’instant pour enrichir l’intrigue principale: faire avancer la fabrication du décor.
De micro-histoires s’imbriquent certes dans cette base dramaturgique: un groupe d’adultes qui prépare une grande structure pour une fête d’anniversaire. En attendant, ils discutent en liant des ballons de toute forme: de longs ballons à modeler qu’ils baptisent et classent comme « foufou », « demi-foufou » ou « anti-foufou », et des ronds gonflés à l’hélium afin de faire flotter les autres. S’ils ne gonflent pas des ballons, ils discutent. Ressassent des souvenirs de leur propre enfance: les cadeaux qu’ils avaient reçus, le premier vélo d’un rouge inoubliable, le collier de perles indestructible, le gâteau gigantesque contenant un poney. Parfois ils font bande à part, s’élisent mutuellement « chefs du groupe », se disputent puis se réconcilient.

Le public, lui, reste très partagé, et donne régulièrement son avis. Si les amusés rient à pleines dents, les ennuyés n’hésitent pas à le faire savoir. À plusieurs reprises, un garnement crie son mécontentement. La compagnie intègre ses récriminations sans se laisser faire. Son cruel et fréquent « C’est pas drôle! » devient un refrain dans la bouche des acteurs qui lui adjoignent systématiquement « Et c’est pas grave ». Non, ce n’est pas grave – sauf quand une famille décide de quitter la salle dix minutes avant la fin de la représentation!

Mettant l’accent sur la construction en live d’un espace au détriment de celle d’une intrigue, Zoé Cadotsch et Julien Basler qui dirigent Les Fondateurs ne font pas seulement « des enfants », ils font du contemporain enfantin. Et comme avec le public adulte, ça ne marche pas à tous les coups. Si, à la première, certains ont accueilli avec plaisir l’énergie investie par les acteurs ainsi que les ballons offerts au public à la fin de la pièce, d’autres semblent avoir regretté amèrement qu’on leur ait dérobé une heure précieuse habituellement dédiée aux écrans minuscules des tablettes numériques.

À l’épreuve de la récréation

Par Valmir Rexhepi

Les Fondateurs font des enfants / conception de Zoé Cadotsch et Julien Basler / Le Petit Théâtre / du 16 au 20 mars 2016 / plus d’infos

©Laurent Nicolas

©Laurent Nicolas

La compagnie « Les fondateurs » s’arrête sur les planches du Petit Théâtre pour livrer une performance toute en simplicité. Mais simple ne rime pas avec facile.

Proposée déjà durant la saison 2013/2014 au Théâtre de l’Usine, au Théâtre de la Bavette à Monthey et au TLH de Sierre, la pièce Les fondateurs font des enfants resurgit en ce printemps timide au pied de la cathédrale de Lausanne. La compagnie improvise devant des enfants (le spectacle leur est avant tout destiné), avec comme seul point d’attache l’élaboration d’une structure en ballons. On pourrait croire que partir à la conquête de ces spectateurs hauts comme trois – ou cinq – pommes est chose facile : faire des mimiques, prendre un accent puéril, exploser un ballon. Mais les enfants, ça trompe énormément.

Il y avait nous, aussi, quelques plus ou moins adultes (quatre sur la scène, le reste disséminé dans la foule de petites têtes blondes, brunes, rousses). Nous qui parfois allons au théâtre, qui nous taisons docilement une fois le spectacle commencé. Nous qui retenons le moindre éternuement, le plus petit raclement de gorge ; parfois nous osons rire, mais ça ressemble plus à un soupir. Et à la fin, nous applaudissons avec vigueur (et désarroi parfois: voici les comédiens qui reviennent, encore, encore). Là, ce n’était pas du tout ça.

Les quatre personnages arrivent sur scène et commencent quelques étirements avec des ballons encore vides qu’ils vont bientôt gonfler à l’aide de seringues. Le projet fonctionne plus ou moins, et pour les enfants aussi ça fonctionne plus ou moins : « mais qu’est-ce qu’ils font ? » lance sans gêne une petite. La question me travaillait aussi, mais quand, dans mes délires les plus fous, aurais-je osé le dire si fort durant la représentation ? Plus tard un garçon s’exclame : « C’est pas drôle ! ». Suprême arrogance…

Dans ma tête d’universitaire, j’essaie de trouver des liens pour décrire ce qui se passe à ce moment-là. Je me rappelle qu’il y a eu du théâtre sur le parvis des églises (la cathédrale de Lausanne est juste à côté), je me rappelle que durant les représentations les spectateurs vivaient, parlaient, riaient, qu’il fallait de temps en temps moucher les chandelles. Bref, je me rappelle aussi cette phrase d’Aldo Rossi qui disait que le théâtre est le lieu où se déroule la vie. C’est un peu ce que j’ai vécu durant la représentation : c’était la récréation. Quelques-uns racontaient des histoires, des souvenirs, de terribles mensonges, organisaient de merveilleux projets. D’autres (les spectateurs) écoutaient, approuvaient, participaient, sanctionnaient. Ceux-là étaient sévères. « C’est pas drôle ! » avait encore lancé le même garçon. Ils étaient sévères, mais bienveillants : les voilà qui rient de bon cœur et qui sincèrement s’émerveillent lorsque la structure de ballons se dresse. « Comment ils font ? »

À la fin, nous autres plus ou moins adultes, nous avons applaudi. Les enfants, eux, sont allés jouer sur la scène, il y avait des ballons.

Nous sommes repus mais pas repentis

À partir de Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard / mise en scène Séverine Chavrier / Théâtre de Vidy / du 9 au 20 mars 2016 / plus d’infos

©Samuel Rubio

©Samuel Rubio

Les critiques :

Je déteste Wagner

Par Julia Cela

De retour de l’asile psychiatrique Steinhof, Ludwig Wittgenstein partage un premier repas avec ses sœurs dans la maison familiale. Nous sommes repus mais pas repentis est un spectacle où l’expérience esthétique élégante et brutale fait entendre avec brio le texte de Thomas Bernhard. En regardant le plateau, on s’imagine une boîte à musique. … [suite]

Fiasco sous haute tension

Par Camille Logoz

Séverine Chavrier monte à Vidy sa version de Déjeuner chez Wittgenstein. Ce texte de Thomas Bernhard met en scène le retour à la maison du philosophe pour un repas de famille après un séjour à Steinhof, hôpital psychiatrique aux abords de Vienne. Un spectacle saturé, entre farce et maladie, qui se nourrit des travers exacerbés de ses personnages pour créer un huis clos oppressant. … [suite]

Fiasco sous haute tension

Par Camille Logoz

Nous sommes repus mais pas repentis / à partir de Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard / mise en scène Séverine Chavrier / Théâtre de Vidy / du 9 au 20 mars 2016 / plus d’infos

©Samuel Rubio

©Samuel Rubio

Séverine Chavrier monte à Vidy sa version de Déjeuner chez Wittgenstein. Ce texte de Thomas Bernhard met en scène le retour à la maison du philosophe pour un repas de famille après un séjour à Steinhof, hôpital psychiatrique aux abords de Vienne. Un spectacle saturé, entre farce et maladie, qui se nourrit des travers exacerbés de ses personnages pour créer un huis clos oppressant.

Le spectacle est structuré par les vagues de colère qui emportent Ludwig, le philosophe interné, et par des plages d’accalmie. Pendant plus de deux heures, on assiste à ce déjeuner familial, qui ne vient d’abord pas, puis qui met une éternité à être consommé – à la grande frustration des trois personnages, Ludwig et ses sœurs Carmen et Electra, actrices. Le rituel du repas est entrecoupé par des réminiscences évidemment traumatiques de l’Autriche en guerre, qui prennent possession des protagonistes.

C’est dans ce rythme éprouvant, pesant, dans un univers sonore assourdissant que prend place le spectacle. Le silence n’est jamais fait. Grâce aux micros dont sont munis les comédiens, on entend toujours au moins leur respiration saccadée. De la musique classique est jouée la plupart du temps, lissant le stress occasionné par les montées en tension des trois personnages. Tout fait énormément de bruit : le volume est à fond, les personnages hurlent, les débris de vaisselle qui jonchent le sol crissent sous les bottes des acteurs. Régulièrement, le trivial fait irruption dans le pathos de cette fratrie étouffant dans son propre univers. Les sœurs actrices et le philosophe rechutent alors dans la bouffonnerie. On les surprend à tenter d’appliquer leurs concepts philosophiques et artistiques à la nourriture, pourtant excessivement matérielle et empirique.

La folie imputée à Ludwig est partagée entre tous. Incontrôlables, imprévisibles, les trois personnages incarnent tous les comportements liés à celle-ci. Il y a l’hystérie, les grognements, la surprotection ; la résignation, l’énervement, la patience excessive. Tous sont tout aussi dépendants les uns des autres, tous sont des assistés. Leur médiocrité contraste avec le nom de Wittgenstein, dont les écrits sont aujourd’hui renommés.

Les rôles des personnages, avant d’être le fait de la structure théâtrale, sont d’abord distribués au sein de la famille et des rapports caricaturaux, entre amour et haine, que partagent les frères et sœurs. Plus ces derniers s’assignent des places au gré de leurs dialogues, plus ils s’y retranchent, excluant le changement qu’ils appellent de leurs vœux. Cette incapacité à réagir devient évidente dans la dernière scène, avec l’échec de cette tentative de réorganisation de l’espace qui se limite au déplacement de quelques meubles.

Les personnages restent donc enfermés dans leur rôle, comme ils sont enfermés dans leur demeure. Ce cloisonnement est révélé par le tableau mélancolique représentant l’extérieur en arrière-plan, et par les nombreux arrêts sur image figeant les personnages en pleine action. La vaisselle abondante – vaisselle brisée qui recouvre le sol, vaisselle empilée sur la table, vaisselle rangée dans le buffet – renvoie elle aussi à cette domesticité de laquelle on ne parvient pas à s’échapper. Elle fait obstacle aux désirs et projets des personnages, toujours obligés de tendre la main pour attraper des objets à l’autre bout de la table, de se relever pour aller chercher ceux qui leur manquent, de les transporter sans cesse pour les débarrasser. Les micros employés impliquent une dissociation du corps – lointain du public – et de la voix – proche, intime, à la manière des films muets doublés en direct. Les personnages ressemblent ainsi à des pantins, marionnettes de leur propre histoire, acteurs de leur propre drame, caricatures d’eux-mêmes.

Ce nivellement des rôles, ceux de la structure familiale et ceux de la structure théâtrale, cette représentation de soi entre scène intime et scène publique, donne son épaisseur à ce spectacle excessif, bruyant et tourmenté, toujours à la limite de l’exagération.

Je déteste Wagner

Par Julia Cela

Nous sommes repus mais pas repentis / à partir de Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard / mise en scène Séverine Chavrier / Théâtre de Vidy / du 9 au 20 mars 2016 / plus d’infos

©Samuel Rubio

©Samuel Rubio

De retour de l’asile psychiatrique Steinhof, Ludwig Wittgenstein partage un premier repas avec ses sœurs dans la maison familiale. Nous sommes repus mais pas repentis est un spectacle qui nous immerge dans une expérience esthétique élégante et brutale et nous fait entendre avec brio le texte de Thomas Bernhard.

En regardant le plateau, on s’imagine une boîte à musique. C’est à la fois un bel objet et une délicate architecture, dont les éléments sont pensés pour fonctionner ensemble et produire du son. L’intérieur de la salle à manger des Wittgenstein est soigné, d’une belle facture. Les meubles et le piano, les verres et la porcelaine s’agencent en une image au faste un peu passé. Des micros, cachés dans le mobilier, permettent à chacun des éléments de devenir un organe de la boîte à musique. Les sons sont tous amplifiés ; la salle est comme hypersonorisée. Les respirations sont bruyantes et rythmées. On écrase consciencieusement des monceaux de vaisselle brisée. En ornement, des oiseaux qui pépient, des chiens qui grognent. Les prises de parole se superposent ou s’opposent à l’ensemble, comme le chant et l’orchestre s’articulent pour créer l’air d’opéra.

Dans cette boîte sont confinés un philosophe, Ludwig Wittgenstein, et ses deux sœurs, comédiennes. Ludwig, depuis la salle à manger de la maison de ses parents, crie à ses deux sœurs qu’il déteste Wagner. Que Wagner, c’est l’arrivée du théâtre dans la musique, maudite théâtrocratie. Il ponctue son propos de coups de poing sur la table qui résonnent comme une ligne de basse. Les comédiens actionnent les différentes pièces du décor devenu instrument de musique pour faire s’étendre leur texte au-delà de la parole. L’entrée en scène, la prise de parole, les disputes, les émotions, les silences de leur personnage deviennent des motifs sonores à l’esthétique violente et subtile. Le texte n’est plus qu’une partie de l’ensemble et la narration est comme déléguée au sonore. Les comédiens jouent de leurs répliques. C’est la musique comme matière du théâtral, comme pour abolir le temps d’une représentation la théâtrocratie, et élever la pièce au statut du musical.

Nous sommes repus mais pas repentis donne l’impression d’un théâtral amplifié, où l’intensité de l’univers sonore exacerbe les autres sens. Par moments, Ludwig se saisit d’une caméra et filme des détails de la pièce qui sont projetés sur les murs. Soudain, c’est comme si on regardait à l’aide d’une lunette grossissante. Des odeurs entêtantes de soupe, de cigarette ou de bière nous montent aux narines. Nous voilà confinés dans la pièce avec la fratrie aux traits grossis par les sons. On s’imagine notre immersion à l’image de celle de Ludwig de retour dans la maison familiale, où tous les objets sont appesantis par le souvenir, où tout dans l’environnement est un signe rendu ultra-sensible, ultra-perceptible par le passé qui l’anime. Les relations de la fratrie n’échappent pas au dispositif. Les trois personnages ne composent jamais un tout ; trois signifie toujours deux contre un. Les interactions sont imprégnées de cruautés acides, bassesses faciles, complicité désabusée. Extravagants, égoïstes, intelligents et hauts en couleur, ils s’entrechoquent et s’empoisonnent, dans un fracas qui frappe le spectateur de plein fouet. Un spectacle où tout résonne. À l’intérieur de la boîte à musique, les notes douces deviennent assourdissantes.

Sallinger

De Bernard-Marie Koltès / mise en scène Sandra Gaudin / La Grange de Dorigny / du 10 au 12 mars 2016 / plus d’infos

©Julie Masson

©Julie Masson

Les critiques :

Du rire aux larmes

Par Deborah Strebel

La compagnie Un air de rien s’est intéressée pour la première fois à un texte de théâtre : celui de Sallinger, écrit par Bernard-Marie Koltès. Au sein de cette pièce tragique, elle injecte de petites doses d’humour. Juste de quoi alléger le discours cynique de l’auteur sans en altérer le piquant. Devant un rideau ocre fermé, une brochette de personnages s’aligne. … [suite]

Impertinence

Par Valmir Rexhepi

Puissant et rythmé, Sallinger est une balle chevrotine, un obus explosif, une grenade incendiaire qui nous saute à la figure sans crier gare. Sandra Gaudin tient la barre. À bord, les comédiens de la compagnie Un Air de Rien s’affairent pour aborder la pièce écrite par Koltès à la fin des années septante. Après plusieurs créations, la metteuse en scène et sa compagnie partent pour la première fois à la conquête d’un texte de théâtre … [suite]

Impertinence

Par Valmir Rexhepi

Sallinger / de Bernard-Marie Koltès / mise en scène Sandra Gaudin / La Grange de Dorigny / du 10 au 12 mars 2016 / plus d’infos

©Julie Masson

©Julie Masson

Puissant et rythmé, Sallinger est une balle chevrotine, un obus explosif, une grenade incendiaire qui nous saute à la figure sans crier gare.

Sandra Gaudin tient la barre. À bord, les comédiens de la compagnie Un Air de Rien s’affairent pour aborder la pièce écrite par Koltès à la fin des années septante. Après plusieurs créations, la metteuse en scène et sa compagnie partent pour la première fois à la conquête d’un texte de théâtre, Sallinger. Pour celles ou ceux qui chercheraient un lien entre le titre de la pièce de Koltès et l’auteur Salinger, le premier a pris le second, lui a donné deux ailes. Il y a Salinger, quelque part six pieds sous terre. De celui-ci je ne saurais rien écrire, la pièce n’en dit rien. Et il y a Sallinger qui est venu se poser sur les planches du théâtre de La Grange de Dorigny. Celui-là est mon affaire.

Ils arrivent, en file, devant le rideau rouge qui encore ferme la scène. Je me dis qu’une fois de plus, c’est une pièce qui s’ouvre sur un flou entre la fiction et la réalité. Il n’en est rien. Une voix off annonce les personnages qui pénètrent alors derrière le rideau. Deux femmes restent cependant : le rideau que je croyais être un rideau est une grille que les deux protagonistes ne parviennent pas à franchir. Malin et efficace.

À la veille de la guerre du Vietnam, « Le Rouquin » se suicide. Il n’est pour autant pas mort. Au contraire, il n’a jamais été aussi présent pour les membres de sa famille et de son entourage proche. Tout au long de la fiction, il vit dans les histoires que sa mère Ma raconte, dans les névrotiques logorrhées de sa sœur Anna, à travers les balbutiements et les phalliques diatribes guerrières de son père Al. Et puis, le voilà qui fait irruption par un mur sur ma droite, malmène et converse avec son frère Leslie, bientôt appelé sous les drapeaux.

« Pauvre con ! »

L’impertinence travaille le personnage à la crinière rousse, l’indocilité, l’irrévérence. Il est mort ? Il nous emmerde, fracasse contre les murs du correct nos pitiés, nos raisons, nos indifférences et nos affections. La guerre l’a tué avant d’avoir commencé, lui qui aimait regarder les étoiles un sac de poubelle à la main. Ça nous attriste ? « Pauvres cons !»

Leslie est là, il ne parle plus. Un frère suicidé parle à côté de lui. Leslie va partir à la guerre, le Rouquin lui tend un pistolet. Leslie va mourir ? C’est bien fait !

Du rire aux larmes

Par Deborah Strebel

Sallinger / de Bernard-Marie Koltès / mise en scène Sandra Gaudin / La Grange de Dorigny / du 10 au 12 mars 2016 / plus d’infos

©Julie Masson

©Julie Masson

La compagnie Un air de rien s’est intéressée pour la première fois à un texte de théâtre : celui de Sallinger, écrit par Bernard-Marie Koltès. Au sein de cette pièce tragique, elle injecte de petites doses d’humour. Juste de quoi alléger le discours cynique de l’auteur sans en altérer le piquant.

Devant un rideau ocre fermé, une brochette de personnages s’aligne. Parité presque parfaite : quatre femmes, cinq hommes. Une voix off bien connue, rauque et âgée, se fait entendre. C’est celle de Jeanne Moreau, qui présente les protagonistes un par un. À l’annonce de son nom, chacun s’avance, puis disparaît dans l’interstice des deux pans de tissu au milieu de la scène. À la fin de ce générique teinté d’humour, demeurent deux demoiselles au look très sixties, brushing gonflé et jupe bien serrée à la taille, tombant tout juste au-dessus des genoux. Il s’agit de Carole et de son amie June. Elles s’apprêtent à se rendre en pleine nuit au cimetière, sur la tombe du défunt petit ami de Carole : le Rouquin. Jeune, brillant voire surdoué, il s’est donné la mort et hante désormais son amoureuse mais surtout sa famille, composée d’une mère, yeux grands ouverts, s’effaçant sous les nuages de fumée qui sortent de sa bouche ; d’un père, toujours un verre de scotch à la main, ne communiquant avec son épouse que par onomatopées ; et enfin d’une sœur nostalgique et d’un frère nerveux, agité, ne tenant pas en place, tel un lion dans une cage.

Suite à une étude menée, aux côtés de l’artiste Bruno Boëglin, autour de l’écrivain américain J. D. Salinger, Bernard-Marie Koltès a rédigé le texte de Sallinger en empruntant les thèmes chers à l’écrivain américain, tels que la guerre et le désenchantement de la jeunesse. Cette pièce, écrite en 1977, soit deux ans après que Koltès a tenté de mettre fin à ses jours, traite du suicide, présenté ici comme le résultat du désœuvrement d’une génération engluée dans la fatalité sanguinaire et répétitive qu’est la guerre. Car comme le remarque le père Al, dans un émouvant monologue, on recommence toujours : « le Viêtnam après la Corée ».

Si les répliques sont graves, la Cie Un air de rien parvient, avec une grande inventivité, à y apporter de la légèreté. La metteure en scène Sandra Gaudin a pris le parti de « détecter et mettre en valeur les situations drôles et détonantes ». Ainsi le public sourit-il lorsqu’Anna raconte avec délectation les moments passés avec son ami imaginaire quand elle était enfant, assise sur Leslie à quatre pattes qui devient le copain en question ; ou lorsque Ma et Carole se font littéralement aspirer par le grand fauteuil du salon. Mais il n’en reste pas moins ému face à la détresse d’Anna implorant l’entrée dans un hôpital psychiatrique, ou face à la violente envie destructrice de Leslie.

Bernard-Marie Koltès a, paraît-il, revendiqué l’humour des ses pièces : il aurait probablement été ravi de découvrir l’interprétation fantasque mais respectueuse de la compagnie Un air de rien, qui parvient à ajouter une touche comique au portrait de cette tribu quelque peu perdue et considérablement fragilisée par la perte d’un membre.

Blanche/Katrina

De Fabrice Gorgerat / mise en scène Fabrice Gorgerat / par la Compagnie Jours tranquilles / L’Arsenic / du 4 au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Philippe Weissbrodt

©Philippe Weissbrodt

Les critiques :

Du désir au cimetière

Par Nadia Hachemi

Cinquante ans après le débarquement de Blanche à l’arrêt « cimetière » de la ligne de tramway « Désir », La Nouvelle-Orléans est à nouveau envahie : Katrina. Simple coïncidence ? Fabrice Gorgerat n’est pas dupe ! Le spectacle ouvre l’enquête. Dans la relation d’amour et de haine qui lie l’homme à la terre comme elle liait entre eux les héros de Tennessee Williams, … [suite]

Du désir au cimetière

Par Nadia Hachemi

Blanche/Katrina / de Fabrice Gorgerat / mise en scène Fabrice Gorgerat / par la Compagnie Jours tranquilles / L’Arsenic / du 4 au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Philippe Weissbrodt

©Philippe Weissbrodt

Cinquante ans après le débarquement de Blanche à l’arrêt « cimetière » de la ligne de tramway « Désir », La Nouvelle-Orléans est à nouveau envahie : Katrina. Simple coïncidence ? Fabrice Gorgerat n’est pas dupe ! Le spectacle ouvre l’enquête. Dans la relation d’amour et de haine qui lie l’homme à la terre comme elle liait entre eux les héros de Tennessee Williams, nous nous approchons sans conteste du terminus, nous rappelle-t-on en ce moment à l’Arsenic.

Une scène recouverte de dizaines de briques aléatoirement entreposées et regroupées qui seront manipulées, déplacées, détruites par une actrice dont le seul rôle est d’interagir avec le décor. Déjà un personnage, puis deux, s’activent, déplaçant des briques, amenant des hauts parleurs, testant le bon fonctionnement des micros. Les premières paroles de la pièce sont lancées par une enceinte qui diffuse une discussion scientifique autour du thème de l’écologie, qui ressurgira régulièrement pour ponctuer le spectacle.

Après Manger seul et Médée/Fukushima Fabrice Gorgerat lance le dernier volet de sa trilogie théâtrale centrée sur les catastrophes modernes en s’arrêtant sur un lieu: La Nouvelle-Orléans. Et si Blanche, la délicate héroïne de la célèbre pièce de Tennessee Williams Un tramway nommé désir avait été la cause de l’ouragan Katrina ? Voilà la théorie sur laquelle ce spectacle est basé. Derrière ce parti pris rocambolesque, une volonté de rapprocher la terre et ses problématiques actuelles de l’humain. Et si le réchauffement climatique était une réaction affective de la terre ? Les dérèglements émotionnels de la planète sont ici semblables à ceux que subit Blanche lors de son séjour à La Nouvelle-Orléans. La recherche d’un fil commun entre deux catastrophes, l’une vécue par une femme, l’autre par une ville : voilà ce vers quoi la pièce tend et travaille activement dans un processus créatif ouvert qui demandera toute sa réflexion et son imagination au spectateur. A lui seul revient la tâche de joindre puis de nouer les fils de l’histoire de Blanche et de Katrina, qui sont donnés ici en parallèle ! La poésie même de cette tentative de narration est ce qui fait l’intérêt et la magie d’un spectacle dénué de prétention de réponse.

L’arrogance de l’humanité qui vit dans le déni de sa vulnérabilité est accusée. « Ce qui nous attend sera pire que Katrina… mais c’est pas grave, ça va aller ». Notre présomptueuse civilisation bétonneuse de la nature ne peut accepter qu’elle porte en elle le germe même de son autodestruction. Une idée que le décor et le texte travaillent ensemble à illustrer. « On monte, monte, monte, monte, etc. …. Pour aller où ? » s’interroge l’un des acteurs montés sur une estrade brinquebalante entourée d’un amas de briques. Une lourde massue s’acharne sur les briques et les transforme en débris : droit à la catastrophe nous affirme-t-on à la suite des scientifiques.

Mais qu’est ce qu’une catastrophe, au juste ? Un violent ébranlement, une révélation avant tout. Quel agent mystérieux aurait bien pu tant déstabiliser Blanche, et la terre ? Le séduisant Stanley bien sûr. Cause directe du dérèglement psychologique de Blanche, il représente l’attitude humaine et sociale qui est à la source du dérèglement climatique. Comme Stanley se déclare le roi chez lui, l’homme se croit le maître du monde. Le viol de Blanche, cause de sa folie, fonctionne comme la révélation du pillage de la terre, déclencheur de son échauffement anarchique. Au cœur des deux drames, le même déclencheur : le désir. Posséder, dominer, dompter. Tant de faces négatives de cette impulsion qui, si elle n’est pas assez contrôlée, ne peut que mener à la destruction.

Une pièce poétique qui esquisse des réseaux de sens sans les figer, qui se nourrit de la science pour y infuser de l’émotionnel. Une tentative artistique de rendre compte d’une réalité qui depuis Katrina n’est plus uniquement scientifique mais qui vient faire intrusion dans nos vies comme Blanche dans l’appartement de Stanley et Stella. Un spectacle qui cherche à tirer le premier fil pour permettre peut-être au spectateur de tisser un nouveau rapport à l’environnement. Très étrange et mystérieux, il réussit sans conteste à interpeller le spectateur et à le pousser à se questionner, ne serait-ce que pour interpréter la multitude de signes étalés sous ses yeux. Une réflexion sur la relation de l’homme au monde et sur le moteur de tout progrès, le désir. Qu’il se révèle par la pulsion vers la possession d’une femme ou par l’asservissement de notre planète à nos ambitions civilisatrices, une chose est sûre, le désir ne peut que mener au cimetière, comme l’avait pressenti Tennessee Williams.

« Faut pas me chauffer le rognon ! »

Par Elisa Picci

On va tout dallasser Pamela ! /Création et mise en scène Marielle Pinsard / Théâtre de Vidy / du 4 au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Marielle Pinsard

©Marielle Pinsard

On va tout dallasser Pamela ! analyse la façon de draguer dans les pays d’Afrique francophone. Pour ce faire, sept personnages racontent leur rapport à la séduction en fonction de leur lieu d’origine. Adresses au public, danses, chants, tout est mis en œuvre pour plonger le spectateur dans une ambiance entièrement africaine.

Après Cahiers d’Afrique, Comment ramener un noir ? et En quoi faisons-nous compagnie avec le Menhir dans les landes ?, Marielle Pinsard continue son exploration de la société africaine avec On va tout dallasser Pamela ! Grâce aux nombreux témoignages récoltés lors des différents séjours qu’elle a faits en Afrique francophone, la metteure en scène propose une création originale où le thème principal est la drague à l’africaine. Elle s’est entourée de six comédiens et danseurs africains, d’un DJ, et d’une comédienne et chorégraphe suisse. Un casting très diversifié pour une mise en scène pétillante.

La scénographie est très sobre. Uniquement des platines en hauteur, où règne DJ Fessé le singe, artiste d’art contemporain et passionné de musiques africaines. Dominant l’avant des platines et faisant face au public, un grand masque de singe, rappelant sans doute le pseudonyme du DJ. Pas besoin de plus. Les costumes hauts en couleur des comédiens ainsi que l’incroyable agilité de leur corps font le reste.

Chaque personnage prend la parole en commençant par un « bonjour » adressé au public. Puis chacun raconte comment la drague est perçue dans son pays. Le mélange du français, du nouchi et du camfranglais (dialectes ivoiriens et camerounais) ne permet pas toujours une bonne compréhension du texte prononcé, dont le sens peine parfois à nous parvenir. Un comédien (ou personnage) explique toutefois plus clairement que les autres, point par point, comment la drague se passe chez lui en Côte d’Ivoire : une femme doit toujours avoir le sourire, un dragueur ne montre jamais qu’il est là pour ça, on ne parle pas de sexe, il ne faut pas être pressé, il faut être original, etc. Les femmes ont aussi la parole : Nina, la Suissesse, représente d’une certaine façon le cliché de la femme fortunée, expatriée en Afrique et recherchée pour ses richesses et son passeport ; Pamela, la femme africaine qui parle sans tabou de son rapport au sexe, explique ses aventures charnelles avec un juif ; ou encore Fatou, une africaine avec de belles formes qui demande aux hommes s’ils sont capables « de gérer tout ça » et à qui « il ne faut pas chauffer le rognon ! »

Derrière les discours variés et toujours teintés d’humour, le point fort du spectacle réside surtout dans la capacité à plonger le public dans une véritable ambiance africaine : danse, chant et musique rythment constamment le spectacle. On a presque envie de se lever de sa chaise pour aller danser sur scène : une spectatrice en a d’ailleurs eu l’occasion. Le jeu avec le public représente de fait une dimension très importante de cette mise en scène. Le spectacle se termine en apothéose, l’un des comédiens faisant office d’ambianceur face au reste de la troupe qui s’oppose dans une battle de danse. Tous se réunissent finalement pour une magnifique démonstration du fameux coupé-décalé. Un spectacle à ne pas rater et qui en met plein la vue !

On va tout dallasser Pamela !

Création et mise en scène Marielle Pinsard / Théâtre de Vidy / du 4 au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Marielle Pinsard

©Marielle Pinsard

Les critiques :

Petit précis d’une drague à l’africaine

Par Jehanne Denogent

La température du chapiteau s’élève de quelques degrés au théâtre de Vidy avec On va tout dallasser Pamela ! : un lexique savoureux et haut en couleur de la séduction à l’africaine Dallasser : expression d’origine sénégalaise signifiant fêter, s’amuser, crâner en soirée – Le rythme est annoncé, celui d’un spectacle cadencé, énergique, festif. … [suite]

« Faut pas me chauffer le rognon ! »

Par Elisa Picci

On va tout dallasser Pamela ! analyse la façon de draguer dans les pays d’Afrique francophone. Pour ce faire, sept personnages racontent leur rapport à la séduction en fonction de leur lieu d’origine. Adresses au public, danses, chants, tout est mis en œuvre pour plonger le spectateur dans une ambiance entièrement africaine. … [suite]

Petit précis d’une drague à l’africaine

Par Jehanne Denogent

On va tout dallasser Pamela ! / création et mise en scène Marielle Pinsard / Théâtre de Vidy / du 4 au 13 mars 2016 / plus d’infos

©Marielle Pinsard

©Marielle Pinsard

La température du chapiteau s’élève de quelques degrés au théâtre de Vidy avec On va tout dallasser Pamela ! : un lexique savoureux et haut en couleur de la séduction à l’africaine !

Dallasser : expression d’origine sénégalaise signifiant fêter, s’amuser, crâner en soirée – Le rythme est annoncé, celui d’un spectacle cadencé, énergique, festif. A l’honneur de On va tout dallasser Pamela ! : les techniques d’approches entre hommes et femmes propres à différents pays francophones d’Afrique. Au Sénégal, les célibataires s’annoncent en levant un doigt sur la piste de danse ; en Côte d’Ivoire, pour essayer de couper une go, il faut faire le malin, montrer sa sagacité, etc. Pas vraiment un loisir, la drague se révèle être une activité à exercer au quotidien, un sport ostentatoire où le langage est le premier des atouts. Les mots que nous font entendre les comédiens africains sont en effet étonnants : incroyablement créatifs et savoureux. C’est à travers la drague et son lexique que Marielle Pinsard ouvre une fenêtre sur un pan de la culture africaine.

Sapologie : dérivée de la SAPE, acronyme de Société des Ambianceurs et des Personnes Elegantes, la sapologie est une science de vie et de mode vestimentaire née au Congo – Si parler de la drague peut a priori paraitre anecdotique, voire futile, Marielle Pinsard approche la notion avec une démarche sociologique. Le phénomène culturel est à considérer avec sérieux, rien qu’au vu de la richesse du vocabulaire utilisé pour le décrire. Le travail de la metteuse en scène est bien souvent ancré dans les réalités sociales et culturelles. Depuis 2000, elle met en scène des textes dont elle est l’auteur : Comme des couteaux, Nous ne tiendrons pas nos promesses, Les Filles du Roi Lear ou la véritable histoire de Rihanna, … En 2010, elle obtient une bourse de la fondation Leenard pour un projet de recherche et d’écriture en Afrique. De cette expérience africaine naîtra entre autres En quoi faisons-nous compagnie avec le Menhir dans les landes?, repris à Vidy en 2014.

Chak-Chak : répétition du même mot bref et expéditif pouvant être traduit par vite-vite en français de France – Comment traduire ce lexique régionaliste africain sur un plateau de théâtre ? Marielle Pinsard a pensé la pièce en termes de tableaux, chacun illustrant un mot ou une notion. Si ces différentes entrées sont individuellement réussies, provoquant rire et plaisir, l’enchaînement qui les lie entre elles peut se révéler plus compliqué à saisir. Le tableau général est fuyant. La création pioche parmi ces évocations lexicales et culturelles, sans être sous-tendue par une trame. Débridé, déconcertant, le résultat est malgré tout entraînant !

Une drague de métro : manière de qualifier « une drague à la suisse », comme discrète et souterraine – A l’exubérance et l’aplomb des Africains en matière de drague est opposée la sobriété des pratiques suisses. La présence d’une comédienne suisse-allemande sert de point de référence à notre culture européenne. Si la comparaison produite tire parfois vers le lieu commun, la confrontation est nécessaire. Parler d’un contexte africain permet aussi d’interroger nos propres us et coutumes. En assistant à une danse de style Musikantenstadl, on ne sait en effet plus trop qui de l’Africain ou du Suisse est le plus exotique… Loin d’être théorique, cette remise en question nourrit un spectacle avant tout drôle et rafraichissant !

Claptrap

Conception Marion Duval / interprétation Marion Duval et Marco Berrettini / Théâtre de l’Usine (TU) / du 4 au 9 mars 2016 / plus d’infos

©Dorothée Thébert Filliger

©Dorothée Thébert Filliger

Les critiques :

Persodiens

Par Valmir Rexhepi

Quand commence le spectacle ? S’achève-t-il ? Claptrap floute avec insistance et entrain la frontière entre fiction et réalité. Marion Duval et Marco Berretini nous attendent devant le rideau gris tandis que nous prenons place, plus ou moins bruyamment, sur les différents niveaux de gradins, enjambant les chaises, nous excusant, pardon, oui, désolé, merci, ce n’est rien. … [suite]

C’est pour de vrai

Par Sabrina Roh

Marion et Marco s’aiment. Pour passer encore plus de temps ensemble et célébrer leur relation, ils ont écrit une pièce à la hauteur de leur amour. Ça donne Claptrap, une magnifique histoire d’amour, une véritable célébration des sentiments entre un homme et une femme, une ode à la sincérité. En fait non, ce n’est pas ça. Je vous mens. Mais comment pouvez-vous en être certain ? … [suite]

C’est pour de vrai

Par Sabrina Roh

Claptrap / conception Marion Duval / interprétation Marion Duval et Marco Berrettini / Théâtre de l’Usine (TU) / du 4 au 9 mars 2016 / plus d’infos

©Dorothée Thébert Filliger

©Dorothée Thébert Filliger

Marion et Marco s’aiment. Pour passer encore plus de temps ensemble et célébrer leur relation, ils ont écrit une pièce à la hauteur de leur amour. Ça donne Claptrap, une magnifique histoire d’amour, une véritable célébration des sentiments entre un homme et une femme, une ode à la sincérité. En fait non, ce n’est pas ça. Je vous mens. Mais comment pouvez-vous en être certain ? Vous voilà dubitatif ? Attendez de vous retrouver face à Marion Duval et Marco Berrettini.

Marion Duval et Marco Berrettini sont tous deux issus du monde de la danse. Mais ce soir, au Théâtre de l’Usine, ils sont là pour faire du théâtre. Ils présentent une pièce dans laquelle ils ont laissé libre cours à toutes leurs envies. Sur scène, ils sont d’un naturel désarmant. En guise de préambule, ils racontent, devant le rideau fermé, les raisons de leur présence. Mais les digressions se font de plus en plus nombreuses et voilà qu’ils procèdent déjà aux remerciements. Le spectacle va-t-il bientôt commencer ? est-il déjà fini ? En vérité, Claptrap a débuté bien avant cela. Au moment même où les spectateurs ont pris connaissance de la feuille de salle, une lettre que le couple adresse à son public et dans laquelle il explique que ce spectacle, c’est la célébration de leur amour. Cet amour est clamé si haut et fort, avec une telle dose de kitsch, que l’on doute de son authenticité. Cependant, on n’est jamais sûr de rien dans Claptrap.

Autofiction ou fiction ? Dans une pièce où toute la première partie semble ne pas être jouée, Marion Duval et Marco Berrettini proposent, sans jamais tomber dans la masturbation intellectuelle, d’interroger à la fois le théâtre (suffit-il d’avoir des comédiens face à un public ou faut-il une scénographie recherchée et une trame narrative élaborée pour parler de spectacle ?) et la frontière entre réalité et fiction. Ces thèmes peuvent évoquer, parmi d’autres variations, la Trilogie sur le Théâtre, imaginée et écrite par La Fabrique Imaginaire, récemment jouée au TKM à Lausanne. Mais alors qu’Ève Bonfanti et Yves Hunstad misaient sur une ambiance très poétique et accompagnent le public dans ces questionnements, Marion et Marco jouent la carte de la provocation : ils se rendent très vulnérables en confiant des choses extrêmement gênantes et en s’enlisant dans des situations honteuses. Il y a bien sûr des moments où ils se mettent explicitement en scène de manière ridicule, que cela soit par le biais des costumes ou de performances volontairement ratées, mais là n’est pas la réelle force des comédiens. Leur véritable coup de génie est de réussir à ennuyer le public à un tel point que ce dernier finit par se sentir mal pour eux : « Mais quand vont-ils s’arrêter ? », « C’est bon on a compris, passez à autre chose ». Chacun des spectateurs s’est très certainement demandé pourquoi il avait payé sa place. Mais l’ennui même du public est-il véritable ou n’est-ce pas un état par lequel les comédiens, qui nous mènent clairement par le bout du nez, avaient prévu que l’on passe ? D’ailleurs, alors que le public vit une expérience limite et que les comédiens étirent les moments « où il ne se passe rien » au-delà de l’acceptable, Marion et Marco réussissent à donner un nouveau souffle à la pièce. Jamais ils ne perdent l’attention de la salle, qui, même si elle s’est parfois impatientée sur sa chaise – car il faut dire que le rapport au temps est plutôt particulier dans Claptrap – ne manquent pas un mot, pas un mouvement des deux comédiens. Et alors que l’on se demandait quand ils allaient commencer à jouer, on finit par se dire que les moments où ils paraissent naturels et font de l’« anti-théâtre » (ils parlent dans leur barbe, font des plaisanteries qu’eux seuls comprennent, instaurent volontairement des longueurs) sont ceux où ils se laissent aller à une véritable performance d’acteurs.

Marion et Marco promettent beaucoup de choses : de la magie, des dragons, une rivière de feu, un coït. Il n’y aura rien de tout cela. En fait si. Mais de toute façon, je peux vous dire n’importe quoi, vous ne pourrez le savoir qu’en vous rendant au Théâtre de l’Usine jusqu’au 9 mars.

Persodiens

Par Valmir Rexhepi

Claptrap / conception Marion Duval / interprétation Marion Duval et Marco Berrettini / Théâtre de l’Usine (TU) / du 4 au 9 mars 2016 / plus d’infos

©Dorothée Thébert Filliger

©Dorothée Thébert Filliger

Quand commence le spectacle ? S’achève-t-il ? Claptrap floute avec insistance et entrain la frontière entre fiction et réalité.

Marion Duval et Marco Berretini nous attendent devant le rideau gris tandis que nous prenons place, plus ou moins bruyamment, sur les différents niveaux de gradins, enjambant les chaises, nous excusant, pardon, oui, désolé, merci, ce n’est rien. Marion et Berretini patientent, debout, et puis soudain, pincé entre les doigts de Marco, le silence. Il le tient, là, entre ses doigts et ça se diffuse à une vitesse instantanée. La pièce a-t-elle commencé ? Est-ce que Marion et Marco jouent à être eux-mêmes ou le sont-ils vraiment ? L’ambiguïté est au centre du dispositif scénographique ; elle est présente déjà dans le dossier de presse du spectacle : « Quand nous avons commencé à sortir ensemble Marco Berretini et moi ». Au fond qui nous parle, les comédiens, les personnages ? Faudrait-il inventer d’autres mots pour désigner cette posture suspendue entre la fiction et le réel, des « persodiens » ?

Marco et Marion sont pris en étaux entre la scène que cache le rideau et nous : « ça va commencer » nous lâche Berretini. Mais ça ne commence pas, ou plutôt quelque chose de stable, défini, identifié, en somme la fiction ne semble pas avoir commencé. Je dis semble parce que je ne suis pas sûr. Peut-être bien que la fiction a commencé et que je suis pris en charge par elle. Peut-être que mes compagnonnes et compagnons de gradin et moi-même jouons, à notre insu, les spectateurs.

Quelque chose se passe, se glisse subtilement sans discontinuer, des mots que Marion et Marco se disent, nous disent, disent pour eux-mêmes. Il y a là, paraît-il, une histoire d’amour, ou d’amour terminé, ou d’amour toujours en train de finir. Marion nous dit qu’il y a aussi une histoire de honte, de honte d’être, de façade spectaculaire pour cacher la honte. Ou pour la partager. Une histoire revancharde où toutes les envies de Marion sont injectées dans le spectacle. Elle veut se faire plaisir et nous plaire. Marco aussi veut se – et nous – faire plaisir : il y aura alors ses tours de magie qui jalonnent le temps de notre coprésence avec eux dans l’espace du Théâtre de l’Usine.

Ma voisine me glisse à l’oreille, dans un moment de bruit qui couvre sa voix, que ça lui rappelle La Société du spectacle de Debord. Peut-être bien que c’est une clé, et, à force d’y penser, je me dis que cela est même probable : l’idée de la marchandisation de l’existence, de sa dimension performative pour et à travers le regard de l’autre. Mais c’est essayer de ranger Claptrap dans une case, et encore il se dérobe. Des enfants sont présents dans la salle, car, paraît-il, quelqu’un a dit à leurs parents que c’est un spectacle pour enfant. Aussi énigmatique que son titre, Claptrap a le mérite et l’audace de ne pas se laisser circonscrire dans un registre, une interprétation.

Cupidon est malade

De Pauline Sales / mis en scène Jean Bellorini / Le Théâtre du Passage / 21 février 2016 / plus d’infos

©Elisabeth Careccio

©Elisabeth Careccio

Les critiques :

L’amour expliqué aux enfants

Par Elisa Picci

S’inspirant du Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, Pauline Sales cible sa pièce sur des questions très actuelles comme l’amour, le désamour, le remariage ou encore le divorce. Instruments de musique, terrain de football, pot de confiture et philtre d’amour de Cupidon, un mélange d’éléments simples et efficaces pour expliquer aux enfants les péripéties amoureuses de leurs parents. … [suite]

Jouer sur le terrain de Cupidon

Par Emilie Roch

Librement inspiré du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, Cupidon est malade aborde avec fraîcheur et originalité le thème du divorce et du remariage à travers le point de vue des enfants. « Un mariage est une bonne journée pour enterrer une hache de guerre », déclare Lysandre à sa toute nouvelle épouse Hermia, un peu attristée dans sa robe blanche en tulle. … [suite]

Jouer sur le terrain de Cupidon

Par Emilie Roch

Cupidon est malade / de Pauline Sales / mis en scène Jean Bellorini / Le Théâtre du Passage / 21 février 2016 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

Librement inspiré du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, Cupidon est malade aborde avec fraîcheur et originalité le thème du divorce et du remariage à travers le point de vue des enfants.

« Un mariage est une bonne journée pour enterrer une hache de guerre », déclare Lysandre à sa toute nouvelle épouse Hermia, un peu attristée dans sa robe blanche en tulle. C’est que le plus beau jour de la vie de cette dernière est obscurci par l’humeur maussade de sa fille Tine, qui ne montre aucun enthousiasme face à l’union de sa mère avec le père de Robin. Tine et Robin ont une dizaine d’années, ne sont pas frère et sœur et assistent au remariage d’un de leurs parents. Ils ressassent les phrases types que les parents servent aux enfants pour leur annoncer leur séparation : « il n’y a pas de responsable, personne de coupable, surtout pas toi, ne va pas t’imaginer ça », etc. Puisqu’eux doivent se forcer à manger des choux de Bruxelles, leurs parents ne pourraient-ils pas se forcer à s’aimer encore, rien qu’un peu, juste assez pour rester ensemble ? Tine et Robin, bien déterminés à désunir le nouveau couple formé par Hermia et Lysandre, trouvent un allié en la personne de Cupidon, rencontré par Tine quelque temps auparavant. D’après le récit de la jeune fille, l’époque antique où le dieu de l’Amour pouvait voler, armé de son arc et ses flèches, semble bien loin. Au XXIe siècle, Cupidon est aveugle, bossu à cause de ses ailes atrophiées et vit dans un HLM avec sa mère Vénus. Constat de la précarisation de l’amour, à une époque où le nombre de divorces a explosé ? Toujours est-il que Cupidon a remis à Tine un petit pot de confiture, pouvant faire tomber amoureux celui qui le renifle de la première personne qu’il verra. Les deux enfants décident de s’en servir, dans l’espoir que leurs parents respectifs se remettent ensemble : Hélène, la mère de Robin, et Bottom, le père de Tine, sont également présents au mariage.

Le spectacle se décline en deux parties : dans la première, les enfants occupent le devant de la scène et élaborent un plan d’action ; dans la deuxième, ils sont spectateurs des conséquences assez désastreuses du philtre, qui n’a évidemment pas fonctionné comme ils l’escomptaient. Les quatre adultes vont ainsi s’aimer et se déchirer le temps d’une nuit d’été, jusqu’à l’aube et la résolution apaisée qu’elle amène. Tous les ingrédients sont présents pour captiver un jeune public, bien représenté ce 21 février au Théâtre du Passage : un jeu d’acteurs très dynamique, une scénographie et de la musique jouant de contrastes visuels et sonores. Le vert de la pelouse, l’écran en arrière-fond oscillant du rose au bleu, les costumes aux couleurs vives, les boules à facettes qui tombent du plafond, tant d’éléments qui captent le regard du spectateur. De plus, la métaphore du football qui traverse toute la pièce pour signifier que le théâtre est surtout un terrain de jeu, tout comme l’amour peut-être, est en même temps très ludique. Tous les personnages – y compris la mariée – portent des crampons assortis à leur costume et le philtre d’amour est caché par les enfants à l’intérieur du ballon de foot avec lequel les parents se font des passes au début de la pièce. Jouée sur scène par deux musiciens, la musique alterne des morceaux de clavecin aux sonorités baroques avec d’autres tout à fait électro accompagnés à la batterie électronique. Manière intéressante de faire le pont entre Shakespeare et le texte de Pauline Sales. Le texte est par ailleurs très rythmé, parfois rimé, presque versifié, musical au point que la parole des personnages se transforme en chant dans les moments de forte émotion.

Cupidon est malade mobilise quelques noms et rôles des personnages du Songe d’une nuit d’été, dont il reprend également le topos du philtre d’amour mal administré. L’opposition entre le monde des fées et celui des hommes du Songe se transforme en une opposition entre l’univers des enfants et celui des adultes dans la pièce mise en scène par Jean Bellorini. En cherchant à raviver l’amour éteint entre leurs parents, Tine et Robin les observent succomber aveuglément aux sentiments les plus artificiels, car provoqués par un charme magique. Si le pot de confiture enchanté n’apporte pas les résultats espérés par les deux enfants, il a tout de même le mérite de les aider à accepter le mariage d’Hermia et de Lysandre et à comprendre que les flèches de Cupidon ne frappent pas forcément qu’une fois et pour la vie. La pièce porte un regard empathique tant sur le bonheur des parents qui se remarient que sur la souffrance éprouvée par les enfants. Au spectateur de se faire l’arbitre de cette partie entre deux mondes.

L’amour expliqué aux enfants

Par Elisa Picci

Cupidon est malade / de Pauline Sales / mis en scène Jean Bellorini / Le Théâtre du Passage / 21 février 2016 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

S’inspirant du Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, Pauline Sales cible sa pièce sur des questions très actuelles comme l’amour, le désamour, le remariage ou encore le divorce. Instruments de musique, terrain de football, pot de confiture et philtre d’amour de Cupidon, un mélange d’éléments simples et efficaces pour expliquer aux enfants les péripéties amoureuses de leurs parents.

Cupidon est malade réunit une poignée d’artistes talentueux : l’auteure française Pauline Sales ; le metteur en scène Jean Bellorini, primé de nombreuses fois (Paroles gelées, son adaptation théâtrale autour de Rabelais, a reçu le Molière de la meilleure mise en scène en 2014) ; et les musiciens Lise Charrin et Timothée Faure, ainsi qu’une troupe de comédiens tant suisses que français.

L’histoire rappelle de façon assez évidente celle de Shakespeare, mais sans les fées et les lutins. On est dans quelque chose de bien plus terre-à-terre, qui parle à tout le monde : Bottom est l’ex-mari d’Hermia et Lysandre l’ex-mari d’Hélène. De ces séparations est née une union : celle d’Hermia et de Lysandre. Et les enfants dans tout ça ? Tine (fille d’Hermia et Bottom), et Robin (fils d’Hélène et Lysandre) seront bientôt de la même famille puisque leur mère et leur père vont se marier aujourd’hui. Ils exposent alors aux spectateurs leur vision de ce nouveau couple, du divorce de leurs parents, et ce que signifie pour eux l’amour dans ce monde où on aime un jour pour se détester le lendemain.

La scénographie sert efficacement cette vision de l’amour : un grand carré d’herbe sur l’espace de jeu, avec un ballon au milieu, qui rappelle donc le terrain de foot. L’amour apparaît comme un loisir, qui a automatiquement un début et une fin. La pièce commence avec les deux enfants, face au public, exprimant leurs angoisses suite aux mariages répétés de leurs parents (troisième mariage pour la mère de Tine). Derrière eux, les adultes se font des passes à l’aide du ballon de foot. Côté jardin se trouvent les musiciens. Une batterie pour un son très électrique et un clavecin pour une mélodie plus douce, qui rythment souvent les paroles des personnages et leur donnent parfois l’allure d’un slam.

Les points de vue s’enchaînent. Celui des enfants sur le remariage des parents, sur le divorce et les questions que cette situation engendre : « si on est capable de ne plus aimer son mari ou sa femme, se peut-il alors qu’on arrête d’aimer son enfant ? ». Celui des parents bientôt remariés, qui expliquent qu’il faut relativiser le divorce, car dans le monde il y a des choses bien pires. Ou encore celui des ex-conjoints, conviés à ce nouveau mariage mais pas prêts pourtant à tourner la page sur leur histoire.

Le spectacle est accessible dès huit ans et semble présenter les mécanismes de l’amour de façon très intelligente aux enfants. Il reste peut-être un peu trop caricatural pour un adulte, qui connaît déjà toute la complexité de la question. Cependant, ce dernier ne manquera pas de rire à certaines allusions grivoises et se réjouira du dénouement final, qui s’éloigne un brin de la fin shakespearienne. Alors que Tine a rencontré Cupidon, qui habite au 25e étage d’un HLM et lui a fourni un pot de confiture contenant le philtre d’amour, elle décide avec Robin de réunir à nouveau leurs parents pour empêcher ainsi le mariage entre Hermia et Lysandre. Rien ne se passe comme prévu et au final tout le monde, y compris Hermia, tombe amoureux de la pauvre Hélène, complètement abasourdie. Le public, de tout âge, apprécie donc ce comique de situation. Les événements déplaisent pourtant beaucoup à Tine et Robin : le philtre d’amour a mis une belle pagaille. De colère, Tine décide alors de briser le pot de confiture, ce qui provoque soudainement un sommeil profond chez tous les personnages. Au réveil, tout est rétabli, Hermia et Lysandre sont toujours amoureux. Morale de l’histoire ? L’amour est un sentiment bien complexe qui n’est aucunement manipulable par un simple philtre. Le lien conjugal n’est pas forcément éternel, chacun peut aimer à diverses reprises et à différents moments de sa vie. Et Cupidon préfère que chacun choisisse qui il veut aimer – même si on ne choisit pas tout à fait.

Condamnés à leur liberté

Par Josefa Terribilini

Imaginer les lézards heureux / d’après le roman L’Île des condamnés de Stig Dagerman / mise en scène Ludovic Chazaud / par la Cie Jeanne Föhn / Théâtre La Grange de Dorigny / du 16 au 20 février 2016 / plus d’infos

©Francesca Palazzi

©Francesca Palazzi

« À quoi sert le désir de révolte quand on ne se révolte pas alors qu’on est rassasié ? » La culpabilité de l’Homme est au centre du questionnement sans fin de cette production de la Cie Jeanne Föhn, adaptée d’un roman de Stig Dagerman. Sur une île déserte, cinq naufragés et un papillon marin tournent et retournent la question de la liberté en présentant une version très sombre, pour ne pas dire obscure, de la nature humaine.

Comme un dessin d’enfant ou une construction lego, le plateau est un îlot, un amas de tapis synthétiques violets et de cubes en mousse vert néon, de flammes en plastique et de quelques bidons bleus : de l’eau potable, radeau futile qui ne repoussera que de quelques jours la mort inévitable. Paradoxalement, c’est lorsque celle-ci paraîtra imminente que les personnages seront les plus libres, du moins potentiellement. Plus de vain espoir, plus de chaînes aux pieds. Tout comme le sera la petite montagne en forme de parallélogramme, la possibilité d’une liberté pure sera enfin dévoilée. La saisiront-ils ?

Pour le moment les naufragés sont éparpillés autour d’un feu, ils dorment. Leurs rêves sont leur seule possibilité de mouvement. Rien ne se passe, ou presque. Ils ressassent leurs souvenirs, derniers abris contre cette liberté effrayante à laquelle leur exil les soumet, derniers récifs d’une condition sociale qui n’a plus lieu d’être et à laquelle, pourtant, on s’accroche tels des lézards sur un mur chaud. Parce qu’on a besoin de sens, d’un rôle, aussi superficiel soit-il. Et puis, bien sûr, parce qu’on a peur et que la peur nous replie sur nous-mêmes quand pourtant la solidarité serait la seule transcendance possible, nous explique une voix toute camusienne. De tirade monotone en tirade monotone, les personnages comblent un silence trop permissif dont ils ne sauraient jouir. Il faudrait pour cela faire face à leur absurdité d’êtres humains et accepter le silence. Et quand, au terme de la pièce, ce silence s’impose, quand la réalisation finale de cette absurdité fondamentale est énoncée, alors le poids de leur lucidité est insupportable. « Ah ! ». Et puis noir.

« Trop tripoter la vérité du monde »

C’est en 1946 que l’auteur suédois Stig Dagerman publie L’île des condamnés. Alors âgé de vingt-trois ans, il rêve de fraternité dans un contexte de guerre froide. Sa jeunesse révoltée explique donc peut-être certaines lourdeurs de la pièce, tirée d’une œuvre aux accents existentialistes qui ne cesse de nous rappeler Camus, Sartre ou Beckett ; l’absurdité de l’existence et sa prise de conscience, la culpabilité de l’Homme et l’importance de ses choix, le rôle des autres, le sien propre. Tous ces questionnements qui résonnent encore dans un monde post-moderne désabusé et que la pièce tente de faire résonner, une fois encore.

Or pourquoi refaire de façon complexe ce qui maintes fois déjà a été présenté avec clarté ? Dans ce huis clos sur île déserte, rien n’émerge de vraiment neuf, si ce n’est une scénographie atypique et bien pensée : les décors multifonctionnels aux couleurs irréelles ajoutent en effet au côté onirique du spectacle. Les interventions enfantines à tendance humoristiques s’accordant à ce cadre onirique, telles la petite vague à visage humain surgissant entre les scènes ou les chansons interprétées naïvement par les comédiens, nous laissent en revanche quelque peu interloqués. Certes, il s’agit probablement de renforcer l’absurdité de l’existence de ces représentants du genre humain, mais est-il nécessaire d’en appuyer ainsi le trait ? Bref, on se fatigue rapidement, et, alors qu’on tentait de suivre le fil de ce flot de paroles, condamnés à interroger, avec les naufragés, le poids de leur liberté, on abandonne le navire.

Imaginer les lézards heureux

D’après le roman L’Île des condamnés de Stig Dagerman / mise en scène Ludovic Chazaud / par la Cie Jeanne Föhn / Théâtre La Grange de Dorigny / du 16 au 20 février 2016 / plus d’infos

©Francesca Palazzi

©Francesca Palazzi

Les critiques :

L’impossibilité de l’île

Par Suzanne Crettex

« Rester debout mais à quel prix ? Sacrifier son instinct et ses envies. » Comme dans la chanson d’Etienne Daho, ces cinq naufragés, interprétés par les membres de la compagnie Jeanne Föhn, sont au « dernier jour du reste de [leur] vie ». Une ambiance de condamnation à mort imminente qui sert de cadre à une interrogation un peu confuse sur l’absurdité et la liberté. … [suite]

Condamnés à leur liberté

Par Josefa Terribilini

« À quoi sert le désir de révolte quand on ne se révolte pas alors qu’on est rassasié ? » La culpabilité de l’Homme est au centre du questionnement sans fin de cette production de la Cie Jeanne Föhn, adaptée d’un roman de Stig Dagerman. Sur une île déserte, cinq naufragés et un papillon marin tournent et retournent la question de la liberté … [suite]

L’impossibilité de l’île

Par Suzanne Crettex

Imaginer les lézards heureux / d’après le roman L’Île des condamnés de Stig Dagerman / mise en scène Ludovic Chazaud / par la Cie Jeanne Föhn / Théâtre La Grange de Dorigny / du 16 au 20 février 2016 / plus d’infos

©Francesca Palazzi

©Francesca Palazzi

« Rester debout mais à quel prix ? Sacrifier son instinct et ses envies. » Comme dans la chanson d’Etienne Daho, ces cinq naufragés, interprétés par les membres de la compagnie Jeanne Föhn, sont au « dernier jour du reste de [leur] vie ». Une ambiance de condamnation à mort imminente qui sert de cadre à une interrogation un peu confuse sur l’absurdité et la liberté.

« Une île, quelque part dans l’océan, cinq naufragés » nous annonce une voix off qui se révèlera être celle d’un lézard géant, symbole de l’instinct de domination. Un lieu sans échappatoire, donc, et cinq personnages, condamnés à une mort imminente et au partage impossible de leur solitude. Le texte est tiré du roman L’Île des condamnés de Stig Dagerman, qui fait lui-même écho à Huis clos de Sartre : « l’enfer c’est les autres », ici aussi.

Dans ce lieu infernal, fermé à tout ailleurs, se révèlent les sentiments les plus inavouables des personnages. Quand le vernis des conventions se craquèle, ne restent plus que la soif insatiable, la faim, révélant la culpabilité, le dégoût, l’hypocrisie, la trahison et la lâcheté. Les valeurs positives – entraide, soutien, courage ­– peinent à subsister. On prend soin de Jimmy, l’un des naufragés paralysé, mais ce n’est que pour mieux déguiser la jouissance éprouvée devant une situation pire que la sienne. La preuve : les biscuits humides qu’on lui donne sont tous pourris. Comme le cœur de chacun.

La première partie du spectacle, construite sous forme de cinq longs discours, nous apprend ce qui caractérise chacun des personnages. De la « dame » se rappelant son « fils-lézard » autiste à Tim, le seul membre rescapé de l’équipage, on comprend que tous sont obsédés par leurs peurs, peu importe les formes qu’elles prennent. Les confessions se succèdent à grand coup d’anaphores, tendues, saccadées, à la limite de l’incohérence. On s’accroche à ces flux de conscience que l’on nous donne à entendre, sans être sûrs de les comprendre à travers les nombreux détails qu’ils contiennent.

Après la chanson d’Etienne Daho, au milieu de la pièce, tout s’emballe. La voix off annonce aux rescapés qu’ils sont « mal barrés ». C’est vraiment leur dernier jour à vivre puisque que les réserves d’eau sont vides. Ils sont de vrais condamnés à mort. Comme le Sisyphe de Camus – auquel fait allusion le titre du spectacle –, mais cette fois, impossible de les « imaginer heureux ». Il y a cette odeur, cette mort qui prend Jimmy en premier, cet enterrement sous les cubes de mousse verte qui servaient de décor. Puis les décisions définitives que devront assumer les autres, au sommet du « grand rocher blanc ».

« Vous croyez que vous pouvez choisir ? » martèle le lézard, quand il apparaît sur scène. La question primordiale qui occupe les personnages est bien celle-ci: le silence ou la vie. La seule digne d’être posée, disait Camus avant Ludovic Chazaud. Mais il fallait arriver presqu’à la fin du spectacle pour l’entendre vraiment. On peut penser que les glouglous incessants de l’océan, les palabres des rescapés, les sons, les couleurs, les chansons qui submergent la scène d’une ambiance mi- psychédélique, mi-burlesque, contribuent elles aussi à manifester l’ambivalence de l’absurde, mais, dans la salle, on ne sait plus où donner de la tête devant une telle profusion de détails. Le choix d’une mise en scène si riche, à la fois onirique et étrangement angoissante, étonne et questionne à la fois. Est-ce pour nous donner une nouvelle preuve que l’expérience limite vécue par les naufragés sur le théâtre rejoint celle du public ?

Piccoli Sentimenti

Conception Antonio Catalano et Alain Moreau / écriture, marionnette et mise en scène Alain Moreau / Le Reflet (Vevey) / du 13 au 14 février 2016 / plus d’infos

©Melisa Stein

©Melisa Stein

Les critiques :

Les grands sentiments d’une petite marionnette

Par Amandine Rosset

La troupe belge du TOF théâtre propose en ce moment à Vevey un voyage dans un univers rempli de surprises et de poésie. A travers une histoire très simple racontée sans un mot, le public découvre une petite marionnette à l’aspect bien particulier, qui explore le monde en éprouvant de nombreux sentiments. Dès leur entrée dans la salle, les spectateurs ont les sens en éveil. … [suite]

Les grands sentiments d’une petite marionnette

Par Amandine Rosset

Piccoli Sentimenti / Conception Antonio Catalano et Alain Moreau / écriture, marionnette et mise en scène Alain Moreau / Le Reflet (Vevey) / du 13 au 14 février 2016 / plus d’infos

©Melisa Stein

©Melisa Stein

La troupe belge du TOF théâtre propose en ce moment à Vevey un voyage dans un univers rempli de surprises et de poésie. A travers une histoire très simple racontée sans un mot, le public découvre une petite marionnette à l’aspect bien particulier, qui explore le monde en éprouvant de nombreux sentiments.

Dès leur entrée dans la salle, les spectateurs ont les sens en éveil. Ils sont accueillis dans un petit théâtre et sont installés sur des estrades au plus proche de la scène. Deux musiciennes déjà présentes jouent sur des instruments insolites, créant une atmosphère étrange et mystérieuse dans ce petit espace. La scène, conçue en matériaux naturels, rappelle une forêt ; elle est recouverte de bois. Au milieu d’éléments scéniques tels que des coquillages suspendus à des bâtons, des pierres et des structures en brindilles, un être est allongé et respire doucement dans cet univers paisible. Difficile de savoir ce que c’est, jusqu’à ce que les musiciennes arrêtent de jouer et que l’une d’elles aille réveiller ce qui se révèle être le personnage principal de la pièce, une marionnette indéfinie à la tête presque humaine et au corps étrange.

Le rapport entre la marionnette et les deux marionnettistes-musiciennes, Lisou de Hainau et Céline Robasynski, est ambigu. C’est à se demander si elles manipulent réellement la marionnette ou si elles sont présentes uniquement pour l’accompagner et la soutenir dans son évolution et dans la découverte des sentiments auxquels elle doit faire face. Le petit être n’ignore pas leur présence et interagit souvent avec elles. A leur côté, il va grandir et va donc passer par de courtes étapes de rébellion face à ses deux grandes protectrices, donnant lieu à des moments burlesques ou effrayants rappelant parfois le monde du cinéma muet de Buster Keaton.

Les spectateurs vivent les découvertes de la marionnette et les sentiments qui en résultent comme la peur, la joie ou la solitude en même temps qu’elle. L’absence de parole amplifie les sens des petits et des grands. L’ouïe devient sensible au moindre bruit et à la moindre note de musique. La vue se développe aussi. Le public guette chaque détail du décor qui se révèle modulable et rempli de surprises.

Cette pièce touchante promet un retour à émerveillement enfantin pour les plus grands et un moment enchanteur pour les plus petits dès 3 ans.

Langages universels

Par Marie Reymond

Le Conte d’hiver / de William Shakespeare / mise en scène Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / du 26 janvier au 14 février 2016 / plus d’infos

©Théâtre du Grütli

©Théâtre du Grütli

Ce qu’il y a de surprenant avec Shakespeare, c’est que malgré les siècles qui nous séparent de son époque et le nombre incalculable de représentations auxquelles ses pièces ont donné lieu, on ne se lasse pas de voir et revoir ses oeuvres. Ce Conte d’hiver en particulier est une invitation au partage de l’expérience humaine universelle. Cela commence avec les instruments. La musique, véritable langage universel, invite le spectateur à se plonger entièrement dans les événements. Les accents de violon et de violoncelle accompagnent les instants de fête comme les moments de tragédie, les retrouvailles comme la mort, de l’ouverture jusqu’au Printemps de Vivaldi qui conclut le conte.

Un grand miroir arrondi, monté comme une planisphère, nous permet de franchir à la fois les frontières, le temps et l’espace et de rejoindre les personnages dans leurs drames. Que le Temps lui-même fasse tournoyer le miroir et il transcende les années : seize ans filent en un entracte. L’espace même et ses limites sont dépassés et il semble que rien ne sépare le public de l’action. Ainsi Léontes, atteint par le démon d’Othello, regarde dans le miroir et pense se découvrir une paire de cornes : il retourne le miroir qui fait alors face au public et nous assure qu’il n’est certainement pas le seul de l’assemblée à souffrir du même sort. La mise en scène nous propose de flouter les frontières entre le théâtre et le public, l’art et la vie.

C’est cette frontière que le public est constamment appelé à remettre en question. Ainsi le clown n’hésite pas à prendre le public à témoin, lui adressant pléthore de clins d’œil complices. C’est dans l’avant-dernière scène que l’immédiateté de l’expérience est à son comble. Trois rhétoriciens modernes de plateaux de télévision surgissent sur scène dans leurs costumes, écharpes et lunettes assorties comprises, afin de décortiquer l’actualité du Conte.

Tragicomédie jusqu’au bout, la pièce se termine non seulement avec le mariage attendu, mais avec la résurrection de l’innocente épouse. Tout est bien qui finit bien, pour le plus grand plaisir du public conquis.

Mais d’ailleurs le théâtre, c’est quoi ?

Par Sabrina Roh

Du vent… des fantômes / d’Eve Bonfanti et Yves Hunstad / TKM / du 9 au 14 février 2016 / plus d’infos

©Olivier Garros

©Olivier Garros

Avec le deuxième volet de La Trilogie sur le théâtre, Eve Bonfanti et Yves Hunstad continuent leur voyage dans les abîmes du théâtre. Alors que l’on se demandait dans La Tragédie comique, pourquoi venir au théâtre et pourquoi en faire, ce sont les prémices d’une pièce qui sont dévoilées dans Du vent… des fantômes. Tout ce qui se passe en amont de la représentation mais qui n’est jamais montré. Les fondateurs de la compagnie La Fabrique Imaginaire se jettent à l’eau et nous ouvrent grand la porte des coulisses, créant ainsi l’attente délicieuse du début d’un spectacle, qui durera finalement tout le temps de la représentation.

Dans Du vent… des fantômes, il est difficile de déterminer où commence et se termine l’illusion théâtrale. C’est d’ailleurs cette interrogation qui se trouve au fondement de la pièce d’Eve Bonfanti et d’Yves Hunstad. Pour qu’il y ait illusion, suffit-il de convoquer les fantômes du théâtre, tous ces auteurs et personnages que l’on s’amuse encore et toujours à faire revivre sur les planches ? Il semble cependant, pour les comédiens, qu’une scène donnant à voir deux individus prenant un café et ce, « le temps d’un café », serait déjà du théâtre.

Le public ! Oui, c’est sûrement ça, la clé ! Mais là encore, cette question fait débat : la répétition d’une pièce dans une salle dénuée de spectateurs ne serait pas du théâtre ? Dans Du vent… des fantômes, La Fabrique Imaginaire expérimente directement cette interrogation en conférant au public un rôle très flou : spectateur, acteur ? Il ne sait plus très bien où est sa place. Et d’ailleurs, à quoi assiste-t-il ? Car en nous donnant à voir la préparation d’une pièce, les deux comédiens jouent à ne pas jouer et parfois même jouent le fait qu’ils jouent. Mais jouent-ils vraiment ? Il semble que même entre eux règne une confusion. Mais cette confusion est-elle aussi jouée ? Et… STOP ! On se perd dans les mécanismes de l’illusion.

Bien heureusement, au moment où la panique envahit le spectateur et juste avant qu’il ne s’écrie « je n’ai rien compris », Yves et Eve (ou leurs personnages) explicitent avec un humour décapant les difficultés que l’on peut rencontrer dans ces envolées presque métaphysiques. Le rire est alors le point d’ancrage, ce qui nous permet de revenir sur terre. Ou sur scène, puisqu’on ne sait plus trop ce qui les sépare l’une de l’autre.

Qu’est-ce qu’il faut pour créer l’illusion ? Peut-être ne faut-il pas chercher à y répondre et laisser la magie opérer. Car si mardi soir au TKM « on a coupé Shakespeare », que le sujet de la pièce restait encore à déterminer et que le public n’en était pas tout à fait un, c’est bien un spectacle qui a eu lieu. Un spectacle aussi poétique qu’humoristique qui, sans jamais avoir l’air de commencer, nous pousse à espérer qu’il ne se terminera jamais.

Du vent… des fantômes

D’Eve Bonfanti et Yves Hunstad / TKM / du 9 au 14 février 2016 / plus d’infos

©Olivier Garros

©Olivier Garros

Les critiques :

Le vide de l’absolu ou le spectacle paléontologique

Par Josefa Terribilini

La petite dame du premier rang a vu juste : « c’est le monde à l’envers ! ». Dans ce deuxième volet de La Trilogie sur le théâtre (que l’on peut d’ailleurs voir sans avoir assisté au précédent), les belges Eve Bonfanti et Yves Hunstad imaginent un spectacle à rebours des attentes qui sans cesse surprend, déconcerte, stimule. Baignés dans la lumière crue d’une scène en préparation, … [suite]

Mais d’ailleurs le théâtre, c’est quoi ?

Par Sabrina Roh

Avec le deuxième volet de La Trilogie sur le théâtre, Eve Bonfanti et Yves Hunstad continuent leur voyage dans les abîmes du théâtre. Alors que l’on se demandait dans La Tragédie comique, pourquoi venir au théâtre et pourquoi en faire, ce sont les prémices d’une pièce qui sont dévoilées dans Du vent… des fantômes. Tout ce qui se passe en amont de la représentation mais qui n’est jamais montré. … [suite]

Le vide de l’absolu ou le spectacle paléontologique

Par Josefa Terribilini

Du vent… des fantômes / d’Eve Bonfanti et Yves Hunstad / TKM / du 9 au 14 février 2016 / plus d’infos

©Olivier Garros

©Olivier Garros

La petite dame du premier rang a vu juste : « c’est le monde à l’envers ! ». Dans ce deuxième volet de La Trilogie sur le théâtre (que l’on peut d’ailleurs voir sans avoir assisté au précédent), les belges Eve Bonfanti et Yves Hunstad imaginent un spectacle à rebours des attentes qui sans cesse surprend, déconcerte, stimule. Baignés dans la lumière crue d’une scène en préparation, les acteurs – et nous en sommes – déconstruisent les conventions théâtrales autour d’une tasse de café.

Comment parler d’une pièce qui ne parle de rien, si ce n’est d’elle-même ? Où commence la critique, quand le spectacle, constamment, énonce sa propre critique ? « C’est une situation qui paraît bien complexe à maîtriser », nous confirme le personnage, qui pour un temps bref, et à sa propre surprise d’ailleurs, portera le prénom de Bernadette. Tout y est démantelé, retourné, renversé, au sens propre comme au sens figuré. Des projecteurs jonchent le plateau de ce qui s’apparente plus à une première répétition. Dans la salle, les sièges rouges sont recouverts de draps de velours rouge, et les comédiens cherchent leur sujet. Ce sujet, d’abord indistinct, se construit au fur et à mesure de la représentation, au fil des répliques.

Quoique… N’est-il pas déjà monté, ce spectacle ? Répété à plusieurs reprises, joué et rejoué ? Le texte en est « déjà écrit », comme le soulignent souvent les deux acteurs. Ne sommes-nous donc pas venus voir une pièce en bonne et due forme ? On hésite longtemps. « On a payé », crie un homme du fond de la foule, « ça a déjà commencé ? ». Mais, répond la comédienne, « nous, on commence pas, nous… on est là ». Et le public ? Se doit-il de jouer le rôle prescrit par son fauteuil ? Rester assis, écouter, regarder ? Il semble que non puisqu’il discute et s’interroge. Ses interventions fusent, tantôt assurées, tantôt maladroites, et se mélangent à celles des artistes. C’est étonnant, on ne sait plus qui dit quoi, qui joue et qui ne joue pas. Ah ! Voilà qui touche au cœur de la pièce. Le théâtre accepte-t-il une délimitation claire, n’est-il que purs mécanismes ? Les comédiens-concepteurs s’amusent justement à les ébranler, et nous avec. Alors, ce qui d’abord nous dérangeait petit à petit nous transporte et c’est avec jubilation qu’on laisse les acteurs bousculer nos repères par d’habiles touches métaphysiques et humoristiques.

Au sein de cette confusion entre réalité et fiction, on chercherait en vain à dénicher une histoire, ou alors devrait-il s’agir d’une histoire du théâtre avec un grand T. Du vent… des fantômes est un spectacle paléontologique ; au travers de petites saynètes, ni complètement imaginaires, ni complètement réelles, il convoque des avatars de la modernité pour interroger de vieux fantômes. Ainsi, une journaliste et son stylo bic questionnent le crâne de l’australopithèque Lucy – ou serait-ce celui d’Hamlet ? « ça dépend du point de vue ». Soudain, le régisseur, chandelier à la main, récite du Shakespeare en bricolant les lumières. Une autre fois, les metteurs en scène allument la machine à café sur fond de Beatles… Tels des anthropologues du futur, nous dit l’acteur, les comédiens se servent de « poussières d’idées pour reconstituer un univers ». Et ne serait-ce pas cela, finalement, le théâtre ?

L’illusion véritable d’une tragédie comique

Par Suzanne Crettex

La tragédie comique / de Yves Hunstad et Eve Bonfanti / mise en scène Eve Bonfanti / TKM / du 2 au 7 février 2016 / plus d’infos

©Olivier Garros

©Olivier Garros

Avec La Tragédie comique, Yves Hunstad – seul présent sur scène – et Eve Bonfanti nous emmènent dans une création époustouflante, au rythme de mises en abymes, de jeux de miroirs, de paradoxes. Un théâtre dans le théâtre dans la plus pure tradition baroque pour interroger la vanité et la nécessité fondamentale de continuer à raconter des histoires.

Ce soir, il semble que La Tragédie comique n’aura pas lieu. L’acteur n’a pas appris son texte, les feuilles de la pièce sont mélangées, les lumières mal réglées. Pas de décor excepté des planches de bois et un rideau constituant une scène, un coussin, un lutrin et un balai qui sert tour à tour de cheval et d’épée. Le spectacle que l’on nous propose thématise l’attente d’une tragédie qui ne sera pas et se construit en creux autour d’une pièce fantôme.

« Mais pourquoi êtes-vous venus ? » C’est la question que l’on nous pose, d’entrée de jeu, alors que les projecteurs sont braqués sur le public. « Pour vous mettre à l’abri de vos tempêtes ? […] pour entendre parler d’amour ? » D’emblée, les rôles sont inversés. C’est au spectateur de répondre, de s’interroger sur sa propre conception du théâtre. Oui, qu’attendons-nous ce soir ?

Seul sur scène, le personnage principal de la pièce fantôme, « imaginaire » comme il aime à se qualifier, raconte son histoire. Né dans les étoiles, il a vu partir à pied Don Quichotte suivi d’un « petit homme sur son âne », joué aux cartes avec le roi Lear avant que Shakespeare ne « décime son entourage ». Lui, de peur d’être un personnage « condamné à errer dans tous les théâtres du monde » s’il n’était pas écrit et joué, s’est choisi un acteur, pour l’incarner. Il l’a nourri de sa propre sagesse, lui a transmis l’amour du théâtre – « Tu les verras, ces paysages imaginaires ». Pour qu’enfin, lui, puisse naître par la création.

Dans cette parenthèse autobiographique, touchante et drôle à la fois, le « personnage imaginaire » adopte des mimiques grotesques, un ton de voix maniéré, et semble improviser ses répliques comme dans la commedia dell’arte. Sa légèreté et drôlerie s’opposent à la mesure presque mélancolique de « l’acteur », lui aussi interprété par Yves Hunstad, mais cette fois sans son énorme nez postiche.

Et La Tragédie comique dans tout cela ? On semble y venir : les trois coups sont frappés. Les rôles paraissent rétablis puisque l’acteur et son personnage ne font plus qu’un. Le public est plongé dans le noir et reprend sa position de distance habituelle. Registres lyrique et épique sont convoqués pour nous raconter « la grande scène du grand voyage vers l’amour ». On se croirait enfin au théâtre – du moins comme on nous l’a toujours présenté.

Mais c’est quand l’illusion semble enfin fonctionner que le jeu de miroirs se remet en branle, que l’acteur s’écroule, épuisé, avant même d’avoir terminé sa réplique, que les lumières s’affolent, que le rideau tombe sur ce dernier – au sens propre du terme ! L’ultime face-à-face entre le personnage et l’acteur révèle, pour l’effroi du second, qu’ils sont les mêmes. Qu’en fait, les êtres imaginaires sont l’« invincible espoir » en même temps que « ce rêve […] pas encore perdu » qui habitent tout un chacun, le réservoir d’images qui l’empêchent d’avoir trop peur.

Malgré l’échec affiché de la représentation, La Tragédie comique a bien eu lieu. Alors que l’on était dans l’attente d’une représentation parfaitement rodée et illusionniste, c’était justement son absence qui constituait la trame d’un théâtre « au-dessus du théâtre », dans lequel, en tant que spectateurs, nous étions aussi les acteurs. Le jeu de miroirs est ainsi résorbé dans un tourbillon d’histoires qui permet d’affronter la réalité. L’ultime réplique que le personnage de fiction adresse à son acteur : « Va mon acteur, va, sans avoir peur d’aimer désormais », est un hymne aux forces créatrices de l’imagination et à leur pouvoir cathartique devant la peur et le malheur.

Et puisque, en tant que spectatrice, on m’a permis de dire « je » : j’ai aimé, ri, été profondément touchée par cette création de la Fabrique Imaginaire. Parce que cette histoire était un peu la mienne et qu’elle m’a réellement fait réfléchir sur mon expérience de la dramaturgie, sans négliger cette part d’enfance qui aime qu’on lui raconte des histoires encore et toujours.

La Tragédie comique

De Yves Hunstad et Eve Bonfanti / mise en scène Eve Bonfanti / TKM / du 2 au 7 février 2016 / plus d’infos

©Olivier Garros

©Olivier Garros

Les critiques :

Ai-je bien fait de venir ?

Par Jonathan Hofer

La question intervient dès les premières paroles sur le plateau. A la fin du spectacle, tout le monde sait que Yves Hunstad est bien le seul à la poser. Le premier amour de la Fabrique imaginaire entame la trilogie sur le théâtre à Kléber-Méleau. Et si la suite est au goût de l’entrée, c’est un véritable banquet qui s’annonce ! Il est tout seul, ils sont un, il est deux. … [suite]

L’illusion véritable d’une tragédie comique

Par Suzanne Crettex

Avec La Tragédie comique, Yves Hunstad – seul présent sur scène – et Eve Bonfanti nous emmènent dans une création époustouflante, au rythme de mises en abymes, de jeux de miroirs, de paradoxes. Un théâtre dans le théâtre dans la plus pure tradition baroque pour interroger la vanité et la nécessité fondamentale de continuer à raconter des histoires. … [suite]

Ai-je bien fait de venir ?

Par Jonathan Hofer

La tragédie comique / de Yves Hunstad et Eve Bonfanti / mise en scène Eve Bonfanti / TKM / du 2 au 7 février 2016 / plus d’infos

©Olivier Garros

©Olivier Garros

La question intervient dès les premières paroles sur le plateau. A la fin du spectacle, tout le monde sait que Yves Hunstad est bien le seul à la poser. Le premier amour de la Fabrique imaginaire entame la trilogie sur le théâtre à Kléber-Méleau. Et si la suite est au goût de l’entrée, c’est un véritable banquet qui s’annonce !

Il est tout seul, ils sont un, il est deux. Ce drôle de mono-duo, un personnage et son acteur, raconte l’histoire atypique d’une ontologie théâtrale. Le personnage, dans les hautes sphères du monde des caractères, ne sait pas qui choisir pour l’écrire et le représenter. Les occasions se présentent tour à tour, mais finir empoisonné par Shakespeare, très peu pour lui ! Fatigué par des siècles d’attente et après que tous ses amis sont descendus sur terre, le personnage s’en remet au grand Hasard qui l’emmènera dans la chambre d’un petit enfant, le fameux auteur-interprète. Dans un monologue tonitruant, cette narration rebondit dans tous les sens, se mélange et se réinvente au fil de la représentation.

Créée en 1989, primée au Canada, déjà traduite dans plusieurs langues, La tragédie comique a fait le tour du monde. Comment parler d’un spectacle représenté des centaines de fois ? Que dire, qui n’ait déjà été dit, sur le spectacle du duo belge ? Rien. A peine les trois coups frappés, Yves Hunstad et son personnage en enchaînent quatre cent. Ils tiennent en haleine toute une salle par un jeu qui traverse comédie, tragédie, clowneries et acrobaties. En échange constant avec le public, c’est un dialogue qui s’instaure. L’acteur n’hésite pas à fixer les spectateurs dans les yeux, à leur parler, quitte à les embarrasser quelque peu. Le texte est subtil : il allie calembours, maximes, digressions gratuites et réflexions intenses. Jamais dans la lourdeur d’un discours trop philosophique, le monologue invite dans un monde imaginaire enfantin. La réalité cède la place aux rêves qui inondent les yeux des plus vieux et des plus jeunes.

Le décor très simple – un rideau, un pupitre et un élément dont, à la demande du personnage, nous ne parlerons pas ici – laisse aussi toute la place à l’imaginaire. Le spectateur voit presque se former sous ses yeux chevaux, lits, chaussures, allant même jusqu’à se salir les mains sur la peinture fraîche. La conception lumière est en interaction constante avec le comédien et le personnage qui ne se lassent pas d’alterner les effets : plein feu, découpe, douche, …

Grâce à ce spectacle, le théâtre lausannois applique à la lettre la formule de Roger Jendly : faire du théâtre comme un enfant qui s’amuse. Respirez, vivez et rêvez avec Yves Hunstad et Eve Bonfanti. On ne peut que vous souhaiter ce bol d’air frais, ce petit bijou, ce …

NEONS, never ever, Oh ! Noisy Shadows & Vacuum

Concept, chorégraphie, texte de Philippe Saire / par la Compagnie Philippe Saire / TLH / le 30 janvier 2016 / plus d’infos

©THL

©TLH

Les critiques :

Des images en mouvement

Par Justine Favre

Deux hommes sur scène, pour deux pièces dansées, toutes deux conceptualisées et chorégraphiées par Philippe Saire. C’est ce que proposait le Théâtre des Halles ce 30 janvier 2016. L’équipe de Vacuum (2015) et NEONS never ever, Oh ! Noisy Shadows (2014), en tournée dans toute la Suisse et bientôt de passage à Paris, a bien fait de s’arrêter dans la petite ville valaisanne. … [suite]

Des images en mouvement

Par Justine Favre

Neon Never Never, Oh! Noisy Shadows & Vacuum / concept, chorégraphie, texte de Philippe Saire / par la Compagnie Philippe Saire / TLH / le 30 janvier 2016 / plus d’infos

©THL

©TLH

Deux hommes sur scène, pour deux pièces dansées, toutes deux conceptualisées et chorégraphiées par Philippe Saire. C’est ce que proposait le Théâtre des Halles ce 30 janvier 2016. L’équipe de Vacuum (2015) et NEONS never ever, Oh ! Noisy Shadows (2014), en tournée dans toute la Suisse et bientôt de passage à Paris, a bien fait de s’arrêter dans la petite ville valaisanne. Elle y réussit un hommage explicite aux arts plastiques, et rappelle que le visuel est histoire de lumière.

NEONS, never ever, Oh ! Noisy Shadows

NEONS never ever, Oh ! Noisy Shadows est le deuxième volet d’une série nommée Dispositifs, créée entre 2011 et 2015 par Philippe Saire, figure importante de la danse contemporaine en Suisse. Précédant Vacuum, jouée plus tard dans la soirée, et suivant Black Out, qui ne faisait pas partie de la programmation du TLH, le triptyque se pense comme une expérimentation sur le mouvement et la lumière, et mobilise, comme son nom l’indique, divers dispositifs qui font le lien avec les arts visuels.

Relativement courte – à peine quarante minutes, NEONS… présente un couple en pleine séparation. Tantôt en sous-vêtements, tantôt vêtus de manière ordinaire, ils dansent, bougent, se manipulent l’un l’autre. La danse contemporaine se prête généralement bien à l’exploitation et l’exploration des jeux de pouvoirs au sein des relations interpersonnelles, et NEONS… y parvient grâce à la chorégraphie tout à fait maîtrisée et la tension palpable des corps des danseurs. Leurs mouvements, dans la seule lumière des néons, qu’ils orientent eux-mêmes, exhalent parfaitement la colère amoureuse et la difficulté du vivre ensemble. Les gestes suffisent à dégager l’affect, et le spectateur aurait pu se passer tout à fait du verbal.

C’est peut-être d’ailleurs la seule faiblesse de cette première pièce. Car si elle est effectivement sans parole, elle n’est pas pour autant dénuée de mots. Ceux-ci défilent au moyen de trois journaux lumineux, ces agencements publicitaires permettant de faire passer des messages grâce à des pointillés rouges. Le public obtient ainsi, de manière un peu artificielle, la confirmation de ce qui se passe sur scène, grâce à ces mots censés exprimer les émotions des deux personnages : « Je ne veux pas être un salaud », « De petits effondrements », « On va continuer OK ».

En plus d’être superflu, ce procédé fait dévier le spectateur de l’aspect le plus important de la chorégraphie. La seule présence lumineuse, celle des néons, en effet, concentre le travail sur scène à ces trois éléments essentiels : clarté, ténèbres, mouvement. Les corps sont ici des masses grises au grain grossier, prises entre deux faisceaux, créant des formes abstraites d’une grande force lyrique. Techniquement, c’est au cinéma que fait penser NEONS…, puisque les néons viennent imprimer sur les corps des danseurs une image en mouvement, à la manière de la lumière sur la pellicule.

Vacuum

Vacuum, pièce plus brève encore (vingt-cinq minutes), pousse plus loin ce concept et confirme la volonté du chorégraphe de dépasser le cadre de l’art vivant et rend particulièrement hommage au visuel. Ici encore il est question de deux corps exposés par des néons. Mais l’ensemble, purement lyrique et dénué de narration, amène le public à se focaliser uniquement sur les mouvements des corps, sur la saillie d’un muscle, la figure abstraite créée par l’exposition du bas d’un dos.

Le spectateur est ramené plus fortement encore que dans NEONS… au travail cinématographique, ce dernier étant emprunté à la prise de vue photographique. Certes, le modelage de la plastique masculine rappelle les peintres maniéristes, et l’exposition surréaliste des corps fait penser à certaines figures de Dali. Pourtant, il s’agit bien ici d’une mise en scène du développement photographique. Lorsque les corps sortent progressivement des ténèbres et se révèlent à l’œil, le plaisir des spectateurs est analogue à celui du photographe dans sa chambre noire. Quant au rendu visuel il donne la même impression que celle obtenue par la photographie argentique, de la grande netteté à un flou vacillant. Soutenu par la musique de Purcell, ce dernier duo est un petit bijou de danse abstraite. Parvenant à débarrasser les corps de leur enveloppe clinique et organique via l’utilisation magistrale du néon, Philippe Saire réussit le pari d’Icare : aller dans la lumière sans se brûler les ailes.

Regardez-moi

Par Camille Logoz

Marla, portrait d’une femme joyeuse / écrit et mis en scène par Denis Maillefer / L’Arsenic / du 28 janvier au 7 février 2016 / plus d’infos

©Virginie Otth

Marla. Un prénom féminin, annoncé d’entrée de jeu, martelé, dans lequel tient aussi le sujet du spectacle : une jeune femme indépendante, libre d’avoir choisi la prostitution, un travail qui lui correspond ; un rôle, une performance, une image à entretenir, maintenir, soigner. Un outil. Mais aussi une zone de flou, une existence qu’on estompe, un statut auquel on refuse droits, respect et considération.

Ce que Marla revendique, c’est d’avoir embrassé sa carrière en pleine connaissance de cause. D’avoir fait ce choix par confort, et par plaisir. Elle gagne bien sa vie, exerce en indépendante. Elle est travailleuse du sexe. Elle dit que son métier participe d’une vision plus globale de l’amour et du sexe, d’un rapport au corps qu’elle entretient même dans le privé, entre ses diverses relations. C’est un style de vie qui la rend heureuse, qu’elle n’impose à personne, et pourtant elle se heurte à de nombreuses barrières : un Etat qui ne reconnaît pas sa profession, qui la précarise, la retranche du tableau d’une société heureuse ; des connaissances inquiètes de la voir se livrer comme une marchandise, invoquant son inconscience ; une bien-pensance nauséeuse qui lui ôte même le droit de penser librement, affirmant reconnaître là un effet de plus de l’aliénation des femmes par la virilité exubérante et non canalisable des hommes.

La comédienne développe la trajectoire de Marla, ses obstacles, ses arguments dans un brillant monologue sous un jeu de lumière subtil, qui l’éclaire de façon tantôt aveuglante, tantôt tamisée, comme pour rappeler l’hyper-exposition que ce métier demande au corps et à la personne, et la zone d’ombre dans laquelle on tente de le reléguer. Zone que pourtant il ne quitte jamais vraiment, de par son lien avec l’intimité profonde. Marla – le personnage – a le regard clair, exhibe sa fraîcheur, ponctue son discours d’injonctions à la regarder, l’assimiler, la prendre en compte. Elle nous observe en retour. Ses yeux se fixent sur l’assistance, primordiale dans ce dispositif scénique de l’exposition, du dévoilement, de la mise en avant, de la revendication. Quand la lumière se fait forte, elle baigne dedans au même titre que Marla, Marla inclut le public dans son monde, plutôt que de continuer à être l’exclue.

Le spectateur est tantôt entraîné par l’illusion de spontanéité et d’authenticité, tantôt il se heurte aux effets du discours préparé et appris par cœur, sans que cela ne vienne remettre en doute le dispositif d’assimilation de la figure interprétée à la figure réelle. Le texte se divise entre langage cru, qui met à jour la réalité, qui se saisit parfois de l’anecdote, et les phrases plus travaillées qui explicitent une position, qui développent un argument. Il reprend ainsi la dialectique entre rôle à jouer et mise à nu que demande le travail de Marla. À travers ces reflets de facticité, c’est la vraie Marla qu’on devine, celle qui a donné sa substance et ses mots à son double scénique, qui, assise dans la salle, a cette fois pris sa place au sein de l’assistance.

Marla, portrait d’une femme joyeuse

Ecrit et mis en scène par Denis Maillefer / L’Arsenic / du 28 janvier au 7 février 2016 / plus d’infos

©Virginie Otth

Les critiques :

Au bonheur du sexe

Par Elisa Picci

Marla est une jeune femme de 25 ans, escort girl, qui « aime le sexe, aime jouir et faire jouir ». Le public fait connaissance avec cette personnalité tout à fait fascinante grâce à la plume de Denis Maillefer et l’interprétation de Magali Heu. Le spectacle présente une profonde réflexion sur le rapport de l’individu au corps et au sexe, par le témoignage à la fois drôle et lucide de Marla. … [suite]

Regardez-moi

Par Camille Logoz

Marla. Un prénom féminin, annoncé d’entrée de jeu, martelé, dans lequel tient aussi le sujet du spectacle : une jeune femme indépendante, libre d’avoir choisi la prostitution, un travail qui lui correspond ; un rôle, une performance, une image à entretenir, maintenir, soigner. Un outil. Mais aussi une zone de flou, une existence qu’on estompe, un statut auquel on refuse droits, respect et considération. … [suite]

Au bonheur du sexe

Par Elisa Picci

Marla, portrait d’une femme joyeuse / écrit et mis en scène par Denis Maillefer / L’Arsenic / du 28 janvier au 7 février 2016 / plus d’infos

©Virginie Otth

Marla est une jeune femme de 25 ans, escort girl, qui « aime le sexe, aime jouir et faire jouir ». Le public fait connaissance avec cette personnalité tout à fait fascinante grâce à la plume de Denis Maillefer et l’interprétation de Magali Heu. Le spectacle présente une profonde réflexion sur le rapport de l’individu au corps et au sexe, par le témoignage à la fois drôle et lucide de Marla.

Denis Maillefer a connu Marla par le biais des médias. Curieux, il a décidé de la rencontrer afin de créer sur scène le portrait de cette femme optimiste. Il poursuit ainsi de manière indirecte le travail sur l’autofiction qu’il effectue depuis plusieurs années. Le portrait d’un individu permet pour lui de réfléchir à des enjeux, notamment sociaux, beaucoup plus vastes.

A la suite des nombreuses interviews qu’il a menées avec elle, il a rédigé un discours à la première personne, mêlant les dires de la jeune femme à des choses plus fantasmées. C’est Magali Heu, fraîchement diplômée de la Manufacture, qui a été choisie pour interpréter le rôle de Marla.

La scénographie est très sobre. Des panneaux clairs et faiblement éclairés, disposés en demi-cercle. Magali Heu porte un haut rouge, un pantalon noir et des bottines noires à talon. Une bague en argent et une ceinture noire en guise d’accessoire avec un maquillage léger. Des cheveux attachés qu’elle relâchera plus tard. Rien de plus. Si ce n’est l’âge de la comédienne, jeune comme Marla, et également une magnifique chevelure rousse, comme Marla. Denis Maillefer le dit, c’est un heureux hasard. A la base, il voulait que la comédienne soit jeune mais il n’était pas primordial qu’elle soit rousse. Cependant, il semble que ce soit le début d’une identification troublante entre Marla et la comédienne. La réussite de cette mise en scène résulte dans ce point : un discours à la première personne, une femme qui a certains traits de Marla, une scénographie qui dégage quelque chose d’intime : on oublie alors que ce n’est pas Marla devant nous. Le spectateur entre ainsi dans l’intimité de la jeune escort, on est avec elle et on l’écoute attentivement, tous ensemble, et parfois même on s’identifie. Ce qui a attiré le metteur en scène chez Marla c’est son enthousiasme et sa joie de vivre. Magali Heu est souvent souriante, un brin espiègle, le discours est notamment fait d’anecdotes très drôles. Denis Maillefer présente alors avec cette mise en scène une véritable poétique du bonheur qui s’ancre dans des réflexions beaucoup plus sérieuses sur la façon de concevoir le sexe dans notre société. On comprend ainsi tout à fait le titre, Marla, portrait d’une femme joyeuse.

Avec cette scénographie, on est dans un lieu indéfinissable, une chambre peut-être, qui plonge le spectateur dans une ambiance tamisée, intime, voire romantique et qui met efficacement en lumière la comédienne. Les regards sont directement dirigés sur elle. La façon dont elle s’exprime accentue encore plus cette captation. Elle répète également souvent : « Regardez-moi », à la manière d’un refrain, ce qui oblige le public à la fixer et à se reconcentrer sur elle. Grâce à une voix posée et un débit de parole contrôlé, le spectateur est efficacement absorbé dès les premières secondes. Un plaisir pour les yeux et les oreilles.

On ne parle pas vraiment de prostitution dans cette pièce. Le but n’est pas là. Consciente des conditions difficiles de certaines prostituées, Marla le dit : « je suis quand même une grosse chanceuse chez les putes. » Le spectateur est surtout confronté à une réflexion plus large sur le sexe dans notre société. Marla aime le sexe et sait parfaitement de quoi elle parle. C’est comme assister à une conférence, en mieux. Elle est une « travailleuse du sexe », mais on devrait plutôt dire « travailleuse sociale » : son expérience lui permet de dresser un portrait de notre société qui a uniformisé la façon de concevoir l’acte. Dès que quelqu’un sort de cette norme, il devient une sorte de paria. Marla livre ses confidences : certains clients sont des hommes qui n’osent pas demander certaines choses à leur femme. La société crée donc une forte hypocrisie dans les rapports humains, puisqu’on est tous soumis à cette norme. Avouer certaines envies est quelque chose de trop difficile. Alors vers qui se tourner quand on a des fantasmes inavouables ? Vers une prostituée. Marla ne juge pas, elle veut juste faire du bien.

Elle dénonce également le sexisme à l’égard non seulement des prostituées mais de toutes les femmes, en condamnant notamment le slut-shaming, comportement agressif envers celles qui ont une sexualité différente. On en revient au problème d’une vision du sexe beaucoup trop normée. Sortir de cela, c’est se condamner à être jugé(e).

Marla offre une vision différente du sexe. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce n’est pas nécessairement une affaire de désir. Elle n’en éprouve pas toujours pour ses clients, pourtant il lui arrive de jouir avec eux. Le sexe est alors une question de consentement, où l’unique chose qui compte est le respect.

Elle pose également de manière plus large la question de l’amour. Elle est polyamoureuse et s’est sentie pendant longtemps anormale. Dans la société, ce qui apparaît comme évident, c’est d’être amoureux d’une seule personne. Dès lors, comment s’y retrouver lorsqu’on aime plusieurs hommes et/ou femmes ? Elle différencie ainsi ses amoureux/amoureuses et ses amants/amantes, nous présentant encore une fois une nouvelle façon de concevoir l’amour.

On a donc de la part de cette femme un regard très critique, mais entièrement fondé, sur les normes rigides de notre société. Intelligente et lucide, elle tient un discours qui se veut comme une véritable encyclopédie des rapports possibles au sexe, sans norme et sans tabou. Ce qui compte c’est d’être heureux et en accord avec ses propres conceptions. Laissez-vous donc aller à cette nouvelle aire du sexe et fantasmez en compagnie de Marla à l’Arsenic jusqu’au 7 février. Vous en ressortirez différents.

Le Sorelle Macaluso

Texte et mise en scène Emma Dante / La Comédie (Genève) / du 26 au 31 janvier 2016 / plus d’infos

©Carmine Maringola

©Carmine Maringola

Les critiques :

Passi d’Angelo

Par Julia Cela

Une pièce pour se rappeler, peut-être, la force de l’amour qui soude une famille. Plongé dans une intimité complice, on suit, en voyeur attendri, les souvenirs de sept sœurs : des scènes intimes, de joie franche, de tendresse ou de douleur, tissées sur une trame chorégraphique gracieuse, comme des pas d’ange. … [suite]

Passi d’Angelo

Par Julia Cela

Le Sorelle Macaluso / texte et mise en scène Emma Dante / La Comédie (Genève) / du 26 au 31 janvier 2016 / plus d’infos

©Carmine Maringola

©Carmine Maringola

Une pièce pour se rappeler, peut-être, la force de l’amour qui soude une famille. Plongé dans une intimité complice, on suit, en voyeur attendri, les souvenirs de sept sœurs : des scènes intimes, de joie franche, de tendresse ou de douleur, tissées sur une trame chorégraphique gracieuse, comme des pas d’ange.

Dans mes souvenirs, il y a, dans toutes les maisons italiennes, une pièce qui ne sert qu’à y entasser les cadeaux de mariage. Tout est soigneusement gardé sous plastique. Il y a toujours trop de vaisselle. Des couverts avec des arabesques sur le manche, des plats en argent, tout ornementés. C’est comme le musée de chaque famille. Il y a des souvenirs qui dorment sous le plastique. C’est dans ces souvenirs que m’a plongée la représentation des Sorelle Macaluso à la Comédie de Genève, sauf qu’à la place des cadeaux de mariage et des objets, il y avait les paroles et les gestes d’une famille.

Emma Dante porte à la scène l’histoire de sept sœurs qui se racontent leur passé. Celui-ci prend dans leur bouche la forme de l’anecdote, de la dispute ou des grands éclats de rire qui ont la tonalité si particulière de la complicité d’une fratrie. Les émotions ont la couleur vive de la verve que l’on réserve aux membres de sa famille. On reconnaît cette colère noire, au poing levé pourtant jamais résolu à s’abattre. Le rire niais et plein face à la moquerie qu’on ne se permet qu’entre nous. L’attendrissement gêné des enfants qui regardent leurs parents toujours transis d’amour.

Spectateurs, nous sommes soudain tolérés dans l’intimité des relations familiales, invités à rire et pleurer avec les Macaluso. On regarde les années par le trou de la serrure. Dedans et dehors à la fois, on reconnaît la chanson familiale, on y rit sans comprendre, mais on y rit avec eux. Le spectacle fait appel à notre compréhension instinctive des mécanismes familiaux, tout en se permettant de ne pas nous donner la clé de certaines anecdotes. On comprend parfois une portion de souvenir en entier, lorsque les sœurs s’emploient à se le rappeler en détail.

Le Sorelle Macaluso est une pièce parcourue d’énergies vitales. « Cetty-Pinuccia-Valeria-Antonella-Katia-Gina-Maria ! » : prénoms qui claquent, doux et forts dans la bouche de la mère. C’est le sud qui parcourt les veines du drame et qui jaillit par instants quand on nous raconte la mer, le soleil, le sable et les disputes. Ce sont des dialogues où tout est violent sans jamais être agressif. On se prend à oublier de lire les surtitres en français pour plonger totalement dans les sons plus chaleureux et plus emportés du palermitain. C’est à la fois la force formidable de sept femmes pleines de vie, malgré les morts sur leur chemin et la puissance d’une langue gorgée de caractère.

Ce sont de douces scènes de danses qui manifestent le départ des membres de la famille qui quittent la vie. Ceux-ci revêtent un habit blanc et rejoignent le fond de scène, pour exécuter, dans le monde des morts, la chorégraphie de leur histoire. Certains s’y enlacent, certains y rient, revivent leur mort ou leurs plus beaux goals. Le regard mélancolique des vivants vêtus de noir se tourne parfois vers eux. Une danse de Maria, l’aînée des sœurs, ouvrira et terminera la pièce comme en fondu. Dernière disparue, elle exécute un ballet d’adieu sous l’acclamation poignante de ses sœurs : « Balla Maria ! Balla, come sei bella ! ». Noir. Avant que la lumière ne se rallume, on distingue les silhouettes vêtues de blanc alignées avec les autres, ensembles, réunies malgré la mort. Sous l’armure des disputes, il y avait tellement d’amour.

Le Conte d’hiver

De William Shakespeare / mise en scène Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / du 26 janvier au 14 février 2016 / plus d’infos

©Théâtre du Grütli

©Théâtre du Grütli

Les critiques :

Fait divers

Par Jonathan Hofer

Un roi, une reine, de la jalousie, un ours meurtrier, un bandit de grand chemin, des bergers et de la musique. Vous l’aurez compris, la troupe de l’Atelier Sphinx donne à voir dans son interprétation du Conte d’hiver de Shakespeare un spectacle au contenu des plus hétéroclites. A l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Shakespeare, le théâtre du Grütli et l’Atelier Sphinx, emmenés par Frédéric Polier, s’attaquent au Conte d’hiver. … [suite]

Langages universels

Par Marie Reymond

Ce qu’il y a de surprenant avec Shakespeare, c’est que malgré les siècles qui nous séparent de son époque et le nombre incalculable de représentations auxquelles ses pièces ont donné lieu, on ne se lasse pas de voir et revoir ses oeuvres. Ce Conte d’hiver en particulier est une invitation au partage de l’expérience humaine universelle. Cela commence avec les instruments. … [suite]

Fait divers

Par Jonathan Hofer

Le Conte d’hiver / de William Shakespeare / mise en scène Frédéric Polier / Théâtre du Grütli / du 26 janvier au 14 février 2016 / plus d’infos

©Théâtre du Grütli

©Théâtre du Grütli

Un roi, une reine, de la jalousie, un ours meurtrier, un bandit de grand chemin, des bergers et de la musique. Vous l’aurez compris, la troupe de l’Atelier Sphinx donne à voir dans son interprétation du Conte d’hiver de Shakespeare un spectacle au contenu des plus hétéroclites.

A l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Shakespeare, le théâtre du Grütli et l’Atelier Sphinx, emmenés par Frédéric Polier, s’attaquent au Conte d’hiver. Une tragicomédie délirante, où les personnages royaux et les motifs pastoraux se côtoient. Dans cet univers, où interviennent même des éléments fantastiques, deux rois – de Bohème et de Sicile – sont les meilleurs amis du monde. Voilà pourtant que lors d’une soirée bien arrosée, le roi de Sicile, constatant la proximité de sa femme et de son ami, enrage de jalousie. Il tente alors d’assassiner le supposé amant, met sa femme au cachot et bannit son enfant nouveau né, une fille, qu’il croit bâtarde. Cette dernière tombera dans les bras d’un berger qui l’élèvera comme si elle était sienne.

La mise en scène de Frédéric Polier propose un accompagnement musical à ce classique. Les dialogues sont portés par un duo de violon et violoncelle, tantôt au premier plan, tantôt en fond sonore. Les compositions de Philippe Koller marquent nettement les limites entre tragédie et comédie pastorale, s’accordant à l’une ou à l’autre tonalité, ce qui aide à faire les basculements entre ces deux genres, si différents dans leurs registres. La scénographie facilite aussi cette transition : le spectacle s’appuie sur un changement clair dans les lumières – on passe d’un plateau très ciblé dans son éclairage à une luminosité diffuse, plus importante – tandis que quelques éléments de décors sont ajoutés – une table de banquet, des roues ornées de rubans. Ces quelques opérations déversent, dans les moments pastoraux, un bol d’air frais sur le public.

Monter une pièce du répertoire peut s’avérer à double tranchant : d’un côté, les textes se signalent souvent par leurs qualités intrinsèques – textuelles, stylistiques, idéologiques, … . D’un autre côté, l’enjeu pour un metteur en scène devrait être de sortir de l’ordinaire, d’apporter un nouvel éclairage, de surprendre. De ce point de vue, la prestation du théâtre genevois manque d’éclat, de surprise, de nouveauté, malgré la présence, agréable mais non révolutionnaire, de la musique. Sans retrouver le grand frisson, on prend simplement plaisir à revoir ce grand classique, qui se laisse apprécier comme un vieux film.

La vie que je t’ai donnée

De Luigi Pirandello / mise en scène Jean Lermier / Théâtre de Carouge / du 26 janvier au 14 février / plus d’infos

©M.D. Curto

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Les critiques :

Entre vie et mort

Par Jonathan Hofer

Comment réagir face à la mort d’un fils ? Et s’il continuait à vivre à travers sa mère, s’il ne s’agissait, finalement, que d’un second don de vie ? Ou alors faut-il se laisser mourir avec lui ? « Se martyriser, se consoler, s’apaiser. Oui, c’est bien cela la mort ». Entre vie et mort, clarté et ténèbres, pleurs et rire, Jean Lermier donne à voir un spectacle construit dialectiquement. … [suite]

Entre vie et mort

Par Jonathan Hofer

La vie que je t’ai donnée / de Luigi Pirandello / mise en scène Jean Lermier / Théâtre de Carouge / du 26 janvier au 14 février / plus d’infos

©M.D. Curto

©M.D. Curto

Comment réagir face à la mort d’un fils ? Et s’il continuait à vivre à travers sa mère, s’il ne s’agissait, finalement, que d’un second don de vie ? Ou alors faut-il se laisser mourir avec lui ? « Se martyriser, se consoler, s’apaiser. Oui, c’est bien cela la mort ». Entre vie et mort, clarté et ténèbres, pleurs et rire, Jean Lermier donne à voir un spectacle construit dialectiquement.

Luigi Pirandello (1867-1936) est un artiste qu’on ne peut enfermer dans les typologies classiques. Toujours hors du clivage entre le comique et le grave, ses œuvres peignent des portraits atypiques et marginaux qui laissent souvent une paradoxale impression de proximité, de familiarité. C’est le cas de La vie que je t’ai donnée. Ecrite en 1923, la pièce montre les tourments d’une mère ayant perdu son fils tout juste de retour, après sept années d’absence. Loin d’assumer son deuil, Donna Anna affirme que son fils vit à travers elle. Qu’elle le maintient aussi vivant qu’il l’était avant de s’en aller, il y a bien des années. Toute la trame se joue dans ce déni auquel le spectateur, pour lequel la frontière entre « réalité » et invention subjective des personnages est toujours incertaine, finit presque par croire.

Jean Lermier comprend Pirandello. Sa mise en scène laisse parler les silences, elle embellit le texte, elle laisse la place au rire, aux pleurs, aux ambiguïtés et aux incongruités propres à l’auteur italien. Les rythmes et les tonalités se mêlent, formant un tout homogène. Le décor et les costumes sont simples mais efficaces : ils invitent le spectateur à s’immerger dans la campagne toscane. La lumière, tantôt claire, tantôt ténébreuse, joue avec ces décors : on voit ainsi danser les ombres, à travers une fenêtre, une porte, contre les façades ocres…. Incarnation du fils perdu, errant dans la solitude de la maison maternelle ?

La distribution soutient, elle aussi, à merveille le spectacle. Les acteurs incarnent avec une justesse redoutable des personnages difficiles à appréhender, déchirés dans la folie, dans le deuil, dans une profonde nécessité de donner un amour impossible. Des caractères qui, malgré leur complexité, deviennent très rapidement familiers.

Sans entrer dans l’excès, la représentation démontre le sens du détail de toute l’équipe artistique pour peindre un tableau somptueux, propre et fidèle au croquis de l’auteur. On ne peut que vous encourager à vous immerger pour deux trop courtes heures dans ce théâtre genevois ; personne n’en sortira inchangé !

« Connect the dots »

Par Simon Falquet

Citizien Jobs / de Jean-François Peyret / avec Jos Houben / Théâtre de Vidy / du 19 au 29 janvier 2016 / plus d’infos

©Maella Mickaelle Maréchal

©Maella Mickaelle Maréchal

C’est un spectacle plus sérieux qu’il n’en a l’air, et plus drôle que ce qu’on pourrait attendre d’un tel sujet. À Vidy, Jean-François Peyret réécrit le mythe de Steve Jobs, de la naissance à la montée aux Cieux, et Jos Houben lui donne vie avec un humour merveilleux d’ingéniosité et de lucidité.

Je dois me confesser : je n’avais pas trop trop envie d’y aller. Surtout, je n’avais pas l’impression qu’il y eût grand-chose de nouveau à dire à ce sujet. Surtout, j’étais à la fois fatigué des discours sur une personnalité qui me laisse un peu indifférent et des portraits désabusés de la génération à laquelle on l’associe. Beaucoup de fatigue et de mauvaise foi, donc, et c’est en vieux grincheux que j’ai pris place au premier rang.
Finalement, je suis surpris en bien. Il ne s’est pas dit grand-chose de vraiment nouveau, à mon sens, mais là n’était pas le but. Le travail de l’acteur Jos Houben, seul sur scène, ouvre des pistes curieuses et inattendues, en plus de donner matière à rire.
Pour reprendre depuis le début. Acte 1 : On prépare un fantastique projet intitulé « Steve in the Valley », dans lequel une foule de danseurs, chanteurs et acrobates de tous horizons s’associent autour d’une fresque scénique sur la vie et l’œuvre d’un Steve Jobs présenté comme un grand gourou charismatique. Le show se déploie à travers la parole de l’acteur, qui est aussi l’occasion d’imaginer toute une généalogie mythique du personnage et de sa pomme.
Acte 2 : Sur une scène désormais constellée de souches d’arbre et plantée d’une iMaison géante immaculée, l’acteur se perd en gestes absurdes et mécaniques. L’action gravite autour d’une hache dont on détourne l’usage pour fabriquer une multitude de scènes et d’histoires. Mais d’autres objets sont importants, comme par exemple le « Whole Earth Catalog » : une vision d’Internet avec ses pages innombrables qui contiennent toutes les réponses, mais dont le contenu parfois disparaît, ou se voit remplacé par les images répétées de la même pomme.

Vers la fin du premier acte, le personnage raconte comment treize clones de Steve Jobs envahiraient la scène, avant de s’effacer à l’arrivée du Maître. Le clou du spectacle, dressé comme un i, unique et complet, une sorte de Dieu.
À cette image édifiante s’oppose justement ce personnage incarné par Jos Houben. Celui-ci a bien plusieurs facettes qui se répondent et se complètent. Retenons-en quatre :
Jos Houben est raconteur d’histoires. Dans le dispositif conçu par Jean-François Peyret, il habille le spectacle par les mots. Dans un premier temps, il utilise peu d’images ou d’accessoires. La scène n’est d’abord qu’une constellation de points blancs. Tout le travail consistera à relier les points entre eux. C’est le rôle du raconteur. Il insiste : « Connect the dots ». Par le langage, il tisse une réalité faite de correspondances : entre Steve Jobs et l’Amérique, la culture New Age, le bouddhisme zen, quelques chanteurs, quelques écrivains, des scientifiques. Une image fragmentaire et organique prend forme. Sous les tours et les grimaces, il se trouve une rigueur toute sérieuse. La conviction que l’histoire d’un homme ne se comprend qu’en écho avec l’ensemble de ce qui court autour. « Connect the dots » : faire des liens, pointer du doigt, fouiller, enquêter. Paradoxalement, on se sert d’un slogan pour signifier qu’il faut fouiller dans l’histoire et les discours, qu’il faut ouvrir le sens et ne pas se contenter de peu.
Jos Houben est mime. Le mime est raconteur d’histoire, mais il est si directement impliqué dans l’histoire qu’il en recevra tous les remous, les dangers. Steve Jobs est aussi mime à sa manière mais certainement pas de la même école. Jos Houben utilise son corps pour ouvrir sur une infinité de mondes. L’objet qu’il tient dans la main, il l’affuble de noms divers, de rôles changeants. Il tient une hache, et ce n’est déjà plus une simple hache : elle est tout à coup la barre du bateau, la canne à pêche, le fusil mitrailleur… Steve Jobs faisait peut-être le contraire, et cela passait aussi par les gestes. Un formidable condensé de technologies se retrouve dans nos mains : iPhone, iPod, iMachin. Tout le travail aura été de réduire la technologie aux gestes les plus simples, les plus évidents. Il s’agit d’un produit fini, d’un fourmillement de puces concentrées dans un boîtier épuré, le plus simple possible. De même, lorsqu’il est sur scène, Steve Jobs utilise ses mains pour sculpter son discours. Elles ferment le discours sur ses aspects les plus simples, comme si elles empaquetaient déjà le produit pour nous l’envoyer. Jos Houben ne fait pas du simple. Il répète et complique, il veut lutter contre le vent. Que son mime se moque du gourou Jobs, de ses produits ou des utilisateurs, ce sera toujours dans un souci de nuances et dans un esprit de complexité. Enfin, ce sera ludique et riant, jamais accusateur.
Jos Houben est magicien. Le mime est magicien, et vice versa. Il s’agit toujours d’un travail de chorégraphie. On peut voir Steve Jobs comme un magicien, lui aussi. Ils ont pour point commun ces efforts déployés pour que le résultat final rende invisible ses propres échafaudages. Pourtant, il reste une différence importante. Les tours discrets de Jos Houben nous surprennent et nous fascinent. La hache qu’il manipulait depuis un quart d’heure, il en joue tout à coup comme d’un harmonica. Certains tours lui donnent même des allures de clowns : le ruban démesurément long que l’on sort de sa poche, la sonnette de vélo qui sort de nulle part. Les tours de Steve Jobs sont le contraire de la surprise. Ils sont faits pour nous donner l’illusion d’avoir toujours marché dans ce monde magique. Ils se plient à nos attentes, et rien ne doit plus nous laisser sceptiques. La preuve : quand la magie s’opère sous nos doigts, on ne se demande même plus quel est le truc.
Jos Houben joue au fou. Pas au sens de la phrase désormais célèbre « Stay Hungry, stay foolish ». Pas ce fou-là, dément borné qui enfonce des parois quand bien même une porte est ouverte à côté. Plutôt, il est fou au sens où: si Jobs était le roi, lui serait le fou du roi. Son personnage à l’envers, son frère jumeau diabolique. Ses mots et ses gestes témoignent d’un refus de participer à la grande iParade. Bien au contraire, ils démystifient le personnage, ils montrent les faiblesses et ses dangers. Mais surtout, le fou danse et rit. Il joue et enseigne à jouer. Il est à la fois plus subversif et moins destructeur que les satiristes ou les alarmistes. La critique qu’il porte est l’occasion d’une fête à laquelle nous sommes bien forcés de prendre part, puisqu’il nous désigne tous comme fous avec lui.

Jos Houben et son armée de mimes et de magiciens viennent délivrer la princesse perdue dans sa tour comme un pépin dans une pomme. La princesse, c’est nous, parce que nous sommes bien partis pour dormir un siècle. Mais imaginez une telle armée. Elle n’a rien de bien sérieux. Elle ne cherche pas à l’être. On ne sait pas combien de temps les mimes et les magiciens continueront de marquer les esprits. Derrière les discours sur la nouvelle génération, il y a peut-être un discours sur la scène. Un clown de talent qui se demande combien de temps encore on croira à ses mensonges.
Dans le chapiteau de Vidy, ce soir-là, ça ressemblait pourtant plus à une victoire qu’à un deuil. L’assemblée riait beaucoup, d’un rire qui semblait bien sincère et non pas seulement poli. La génération Apple, s’il faut lui trouver un vilain nom, aura encore besoin de ces mimes et magiciens pour au moins un siècle encore.

Citizien Jobs

De Jean-François Peyret / avec Jos Houben / Théâtre de Vidy / du 19 au 29 janvier 2016 / plus d’infos

©Maella Mickaelle Maréchal

©Maella Mickaelle Maréchal

Les critiques :

« Apple » à la réflexion

Par Deborah Strebel

Jean-François Peyret a voulu disséquer le mythe de Steve Jobs. Pour cela, il a eu recours aux talents comiques et poétiques de Jos Houben. En résulte une pièce où rire et réflexion se mêlent dans une évocation biographique libre d’un feu cyberboss milliardaire. La scène est vide, seuls quelques points blancs sont inscrits sur le sol. … [suite]

« Connect the dots »

Par Simon Falquet

C’est un spectacle plus sérieux qu’il n’en a l’air, et plus drôle que ce qu’on pourrait attendre d’un tel sujet. À Vidy, Jean-François Peyret réécrit le mythe de Steve Jobs, de la naissance à la montée aux Cieux, et Jos Houben lui donne vie avec un humour merveilleux d’ingéniosité et de lucidité. Je dois me confesser : je n’avais pas trop trop envie d’y aller. … [suite]

« Apple » à la réflexion

Par Deborah Strebel

Citizien Jobs / de Jean-François Peyret / avec Jos Houben / Théâtre de Vidy / du 19 au 29 janvier 2016 / plus d’infos

©Maella Mickaelle Maréchal

©Maella Mickaelle Maréchal

Jean-François Peyret a voulu disséquer le mythe de Steve Jobs. Pour cela, il a eu recours aux talents comiques et poétiques de Jos Houben. En résulte une pièce où rire et réflexion se mêlent dans une évocation biographique libre d’un feu cyberboss milliardaire.

La scène est vide, seuls quelques points blancs sont inscrits sur le sol. Un homme arrive, tenant un tabouret sous le bras et un dossier rempli de feuilles dans une main. Il souhaite la bienvenue et espère que nous avons bien reçu nos tickets de transports et que nous sommes bien installés dans nos hôtels respectifs. Mais qui sommes-nous ? Des chanteurs ? Des contorsionnistes ? Il semblerait que nous soyons des artistes amenés à participer à un opéra sur Steve Jobs. C’est pourquoi nous sommes assis dans une salle de théâtre face à cet homme, portant une casquette et des lunettes et parlant anglais ou français avec un fort accent américain. C’est l’acteur flamand Jos Houben qui interprète ce metteur en scène enjoué, s’apprêtant à mimer et raconter le spectacle biographique sur le fondateur d’Apple.

Acte par acte, il explique ce qui est censé se passer sur scène. Des danses du clavier jusqu’ aux Iphones et IPads flottant dans les airs et se percutant entre eux, sans oublier la musique, il dévoile les scènes qui ne viendront pas, avec autant d’ardeur qu’un enfant résumerait l’un de ses rêves les plus loufoques. A travers ces descriptions d’un spectacle annoncé, quelques éléments sur la vie de Steve Jobs sont évoqués : ses parents adoptifs (père syrien et mère allemande), ses études, ses lectures, ses expériences hippies. Quelques remarques (de l’ordre du mythe ou de la réalité) au sujet de son caractère, aussi. Il semblerait même que l’entrepreneur de génie fixait ses interlocuteurs sans cligner des paupières. Cette première partie est entraînante. Elle est suivie par une autre, silencieuse. Le metteur en scène si bavard se tait pour installer des éléments de décors : troncs d’arbre et maison blanche. Cabane perdue dans la forêt ou référence à la maison de Jobs, difficile à trancher. Ses contours arrondis, sa couleur blanche uniforme, sa prise USB et les lumières tantôt rouges tantôt vertes qui clignotent, évoquent les différents produits Apple.

Tel un dyptique contrasté, cette pièce si comique au début se mue en une performance poétique invitant à réfléchir sur notre propre rapport à la technologie. Car il s’agit sans doute de cela qu’a voulu traiter Jean-François Peyret. C’est au hasard de quelques clics de souris sur la chaine Youtube de Chris Marker qu’il a été amené à s’intéresser à Jobs. Face à son écran, il a découvert iDead, petit clip réunissant des images consacrées au décès du « révolutionnaire » informaticien. N’étant, a priori pas un apple addict, Jean-François Peyret n’a pas conçu un hommage au Dieu Apple, ni une réelle critique sur ce phénomène mêlant marketing et technologie. Mais il semble être plutôt parti de cette success story pour proposer un joyeux et poétique appel à réfléchir sur nos liens avec ces petites machines intégrées pleinement à notre quotidien. Si beaucoup de spectateurs restent sur leur faim à l’issue du spectacle, déroutés par la deuxième partie sans paroles, d’autres souriront face à leur smartphone lorsqu’ils le rallumeront à la fin de la pièce en se remémorant la formule « nous sommes devenus les outils de nos outils ».

Te haré invencible con mi derrota

D’Angélica Liddell / par Angélica Liddell, compagnie Atra Bilis Teatro / Théâtre Saint-Gervais / du 19 au 23 janvier 2016 / plus d’infos

©Susana Paiva

©Susana Paiva

Les critiques :

Pisser dans un violon(celle)

Par Luc Siegenthaler

La défaite exprimée par Angélica Liddell sur scène dans Te haré invencible con mi derrota ne laisse pas le spectateur invincible. Elle le tourmente, l’épuise, l’exténue. Jusqu’à la catharsis. Etranges correspondances qu’établit sur scène Angélica Liddell avec Jacqueline du Pré, prodige britannique du violoncelle des années soixante, morte à 42 ans de la sclérose en plaques. … [suite]

Du spiritisme rock’n’roll

Par Deborah Strebel

Angélica Liddell interprète pour la première fois en Suisse son spectacle Te haré invencible con mi derrota, créé en 2009. Une époustouflante et très intense tentative de dialogue avec l’au-delà. Frissons et envoûtement garantis. En 2009, Angélica Liddell, alors âgée de 42 ans, s’intéresse au destin tragique de la violoncelliste Jacqueline Du Pré, décédée en 1987 – à l’âge de 42 ans. … [suite]

Pisser dans un violon(celle)

Par Luc Siegenthaler

Te haré invencible con mi derrota / d’Angélica Liddell / par Angélica Liddell, compagnie Atra Bilis Teatro / Théâtre Saint-Gervais / du 19 au 23 janvier 2016 / plus d’infos

©Susana Paiva

©Susana Paiva

La défaite exprimée par Angélica Liddell sur scène dans Te haré invencible con mi derrota ne laisse pas le spectateur invincible. Elle le tourmente, l’épuise, l’exténue. Jusqu’à la catharsis.

Etranges correspondances qu’établit sur scène Angélica Liddell avec Jacqueline du Pré, prodige britannique du violoncelle des années soixante, morte à 42 ans de la sclérose en plaques. La performeuse est comme hantée par l’image de la musicienne qui la ronge, la torture, la martyrise. Et la scène nous portera aux confins de sa souffrance, jusqu’à ce que toutes les passions soient enfin expurgées pour rétablir un semblant d’harmonie.

Nulle musique n’émane des cinq violoncelles situés au milieu de la scène. Angélica Liddell les destitue de leur fonction primaire et en fait l’objet de toutes ses frustrations et de ses passions déchues : tour à tour, le violoncelle se fera littéralement scier par l’archet ; soutiendra une bière immédiatement détruite par un fusil lors d’un exercice de tir ; servira de cendrier ; se fera cracher dessus ; et sera finalement fracassé sur scène. Seuls des bruits agressifs, irritants et assourdissants sortent de cet instrument de musique, sans cesse humilié et maltraité. Or, au-delà de ce fracas résonne le Concerto en mi mineur pour violoncelle d’Eward Elgar, interprété par « Jackie », qui accompagne les gestes torturés et incontrôlés, les hurlements, les monologues de l’actrice adressés directement à son idole, la suppliant de l’achever. Mais le pathos disparaît au profit de l’hystérie, et peu à peu l’image sacrée de la violoncelliste est profanée. « I see no reason to take me home, I am old enough to face the down». Le Concerto est remplacé par une musique country ultra standardisée qui égaye momentanément l’actrice. Le portrait de Jacqueline du Pré exposé sur scène est d’abord gribouillé, puis achevé par des balles de paintball. A moitié apaisée, à moitié abasourdie, Angélica Liddell semble s’être libérée de ses démons. Elle est devenue invincible. Et insensible. Couchée par terre, elle cuit des pop-corn au micro-ondes, en mange quelques-uns, quitte la scène, nonchalamment. La douleur est passée. Subsistent l’hébétude et les applaudissements du public. En vain : elle ne reviendra pas saluer.

Angélica Liddell appelle le spectateur à la rejoindre dans son angoisse la plus troublante, au cœur de la cruauté. Angélica Liddell ne joue pas : elle se livre complètement, s’exhibant, mutilant son corps, s’exténuant. Les images et les bruits déstabilisants s’enchaînent, ne laissant jamais le spectateur tranquille. Spectacle radicalement contemporain, il exprime pourtant une violence qui reste toujours poétisée : rien ne semble être soumis au plaisir gratuit de la subversion. Mais passons. Après un peu plus d’une heure d’un spectacle bouleversant, le spectateur a purgé ses passions. Le restaurant du théâtre St-Gervais peut lui servir un apéritif.

Du spiritisme rock’n’roll

Par Deborah Strebel

Te haré invencible con mi derrota / d’Angélica Liddell / par Angélica Liddell, compagnie Atra Bilis Teatro / Théâtre Saint-Gervais / du 19 au 23 janvier 2016 / plus d’infos

©Susana Paiva

©Susana Paiva

Angélica Liddell interprète pour la première fois en Suisse son spectacle Te haré invencible con mi derrota, créé en 2009. Une époustouflante et très intense tentative de dialogue avec l’au-delà. Frissons et envoûtement garantis.

En 2009, Angélica Liddell, alors âgée de 42 ans, s’intéresse au destin tragique de la violoncelliste Jacqueline Du Pré, décédée en 1987 – à l’âge de 42 ans. La musicienne britannique était atteinte d’une sévère sclérose en plaques. Selon la légende, la maladie n’avait pas seulement rongé son corps, mais aussi son esprit, poussant l’artiste prodige à s’éteindre bien avant la jeune femme. Dans sa note d’intention, la dramaturge catalane explique qu’elle a ressenti la nécessité de se mettre en contact avec Jacqueline afin qu’elle lui explique l’épouvantable conflit qui avait pris possession de son corps, entre chair et esprit. En résulte un époustouflant spectacle d’une heure et demie.

Au centre de la scène, cinq violoncelles sont disposés en ligne. À jardin, un premier carré lumineux éclaire sur le sol neuf petits pains ronds tandis qu’à cour, un second illumine des figurines et une main sculptée en cire. Alors que les spectateurs s’installent, une lumière apparaît et s’éteint aussi vite. Il s’agit d’Angélica Liddell, apparaissant furtivement à la lueur d’un briquet. Une fois la salle plongée dans l’obscurité, elle s’allume une cigarette. S’ensuit une séance de spiritisme intense et particulière, caractérisée par deux temps. Au début, « Jackie » est élevée, presque, au rang de sainte. Sa musique retentit et Angélica Liddell l’écoute religieusement. Elle tente d’entrer en contact avec elle par la souffrance. Elle se scarifie. Elle lui adresse d’émouvantes prières. Cette incantation évoque tantôt l’imagerie vaudou, notamment par une scène dans laquelle elle se plante des aiguilles au bout des doigts ; tantôt la religion catholique, car elle rompt le pain et au lieu de boire du vin, comme il est de coutume lors de la communion, ingurgite à plusieurs reprises de l’alcool fort. Cette partie culmine lorsque telle une chamane, elle entre en transe, se roule par terre, crie et pleure. Hélas, elle ne semble pas avoir trouvé de réponse.

Peut-être est-ce à cause du silence de Jackie que dans un deuxième temps, Angélica Liddell semble se rebeller et exorcise sa colère en réduisant, par exemple, à néant un violoncelle, avec autant de fougue que Jimmy Hendricks enflammait sa guitare. Plus tard, elle s’empare d’un fusil de paintball et se place devant un portrait géant, en noir et blanc, de Jackie. Alors qu’au départ, cette photographie faisait penser aux icônes des saints ou aux images des défunts lors des cérémonies d’enterrement, à présent cette toile est désacralisée. Après lui avoir gribouillé des cornes, Angélica Liddell lui tire des balles multicolores. Impossible de ne pas faire le lien avec les shooting paintings de Nikki de St-Phall, réalisées au début des années 1960. Néanmoins, dans ce cas, les tirs se rapprochent plus du blasphème que du joyeux happening d’action painting. Une fois le visage ingénu de la jeune Jacqueline totalement recouvert de vert dégoulinant, Angélica Liddell termine son oeuvre par un doigt d’honneur et un crachat ou deux.

Pièce rare, Te Haré invencible con mi derrota s’adresse à un public averti, et présente une violente, passionnée et bouleversante séance de spiritisme.

L’enfant courage

Par Chantal Zumwald

Dans la mer il y a des crocodiles / d’après Fabio Geda / mise en scène Isabelle Loyse Gremaud / Théâtre des Osses / du 15 au 31 janvier 2016 / plus d’infos

©Jonas Haenggi

©Jonas Haenggi

De l’Afghanistan à Turin, en passant par l’Iran, la Turquie et la Grèce, un jeune garçon clandestin lutte pour sa survie durant cinq années. Ce récit de vie poignant et véridique évoque le courage et la foi d’un jeune héros inattendu, Enaiatollah Akbari, âgé d’environ dix ans lors de son départ.

L’histoire de Dans la mer il y a des crocodiles est un récit de vie recueilli par l’écrivain italien Fabio Geda, qui l’a coécrit avec Enaiatollah Akbari, le héros réel, après leur rencontre au Centre interculturel de Turin. Le livre, sorti en 2010, vendu en Italie à plus de 400’000 exemplaires, traduit dans vingt-huit pays, est lu dans les écoles et existe également en livre audio – et des pièces de théâtre en sont tirées.

Enaiatollah, l’enfant dont l’aventure est mise en scène, est né Hazara, une ethnie afghane haïe par les Pachtounes et les talibans. Il est laissé par sa mère de l’autre côté de la frontière, dans un geste désespéré afin de le soustraire aux marchands pachtounes qui le réclament comme esclave pour payer une prétendue dette de son père déjà assassiné par des bandits. « Pas plus haut qu’une chèvre» selon l’auteur, ce petit gars survit sur un périple de cinq ans, passant les frontières au périple de sa vie.

Pour sa représentation au Théâtre des Osses, la scène se veut dépouillée : seuls trois tabourets meublent le plateau noir. Ce dénuement ne met que davantage en valeur le récit qui fait voyager le spectateur du tribunal de Turin, où le jeune Enaiat doit recevoir son permis de séjour, au point de départ du protagoniste, son village natal Nava qu’il a quitté cinq ans plus tôt de nuit, avec sa mère.

Dans cet espace dénudé de la scène, les visages des acteurs rendent de manière encore plus frappante les sentiments du jeune garçon et de sa mère, comme lorsque naïf et obéissant, le premier hoche la tête aux recommandations de la seconde (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas se droguer), ou encore lorsque le désarroi les envahit.

Le dépouillement scénique permet également de faire résonner le texte, ainsi que les citations fortes qui le composent. L’aventure est notamment scandée par les pensées d’Enaiat qui se répète inlassablement, tel un mantra : « L’espoir d’une vie meilleure est plus fort que la peur ». Le judicieux jeu de lumière créé par David Da Cruz met en valeur les personnages qui émergent de la nuit, cette nuit qui donne corps au léger bruitage, à la musique d’Alain Monod et au chant aux intonations exotiques interprété en live par la comédienne Maria Augusta Balla.

La mise en scène se révèle être un savant mélange de récits en voix off livrés par les trois acteurs présents sur scène, enrichis de focus dialogués et joués pour les scènes-clé, notamment pour le voyage à travers les montagnes glaciales, la traversée en mer sur un canoé de fortune ou le trajet dans le mince double fond d’un camion.

Cette pièce apporte un témoignage précieux du chemin des réfugiés survivants qui permet de mieux comprendre cette vie dont l’Occident ignore les périls réels – les médias étant souvent impuissants devant une si grande ou lourde tâche, toujours quelque part « censurés » par la bienséance ou la politique. Elle contribue à augmenter l’empathie pour ces peuples victimes de la violence de ceux qui « aiment le pouvoir comme un avare aime l’or ».

Le spectacle est complété, dans les escaliers qui mènent à la salle de représentation, par une exposition du photographe français d’origine iranienne Reza Deghati, qui avait exposé des portraits de réfugiés à Paris en 2015.

Ce spectacle, vivement recommandé, dure jusqu’à fin janvier aux Osses, et pourra encore être vu au Théâtre de Poche à Bienne le 2 février.

Dans la mer il y a des crocodiles

D’après Fabio Geda / mise en scène Isabelle Loyse Gremaud / Théâtre des Osses / du 15 au 31 janvier 2016 / plus d’infos

©Jonas Haenggi

©Jonas Haenggi

Les critiques :

Du récit à la scène : un voyage difficile

Par Lauriane Pointet

Après les spectacles Eldorado ou Une Enéide, la question de la migration est à nouveau au cœur de la programmation théâtrale romande avec Dans la mer il y a des crocodiles, une adaptation du livre éponyme de Fabio Geda présentée jusqu’à fin janvier au Théâtre des Osses. Dans la mer il y a des crocodiles, c’est avant tout l’histoire vraie d’Enaiatollah Akbari, parti d’Afghanistan à 10 ans … [suite]

L’enfant courage

Par Chantal Zumwald

De l’Afghanistan à Turin, en passant par l’Iran, la Turquie et la Grèce, un jeune garçon clandestin lutte pour sa survie durant cinq années. Ce récit de vie poignant et véridique évoque le courage et la foi d’un jeune héros inattendu, Enaiatollah Akbari, âgé d’environ dix ans lors de son départ. L’histoire de Dans la mer il y a des crocodiles est un récit de vie recueilli par l’écrivain italien Fabio Geda … [suite]

Du récit à la scène : un voyage difficile

Par Lauriane Pointet

Dans la mer il y a des crocodiles / d’après Fabio Geda / mise en scène Isabelle Loyse Gremaud / Théâtre des Osses / du 15 au 31 janvier 2016 / plus d’infos

©Jonas Haenggi

©Jonas Haenggi

Après les spectacles Eldorado ou Une Enéide, la question de la migration est à nouveau au cœur de la programmation théâtrale romande avec Dans la mer il y a des crocodiles, une adaptation du livre éponyme de Fabio Geda présentée jusqu’à fin janvier au Théâtre des Osses.

Dans la mer il y a des crocodiles, c’est avant tout l’histoire vraie d’Enaiatollah Akbari, parti d’Afghanistan à 10 ans pour tenter de trouver un avenir meilleur, d’abord dans les pays proches, puis en Europe. Ce sont trois comédiens qui se prêtent à l’exercice de l’adaptation dans la mise en scène d’Isabelle Loyse Gremaud. Olivier Havran incarne Enaiatollah Akbari, « Enaiat », en chemise de coton claire et pantalons bruns. Les deux autres (Xavier Deniau, Maria Augusta Balla), tout en noir, alternent entre un rôle de narrateur et l’illustration des personnages croisés par notre héros. Evoluant sur un plateau dépouillé de tout décor, sans autre accessoire que trois tabourets de bois, ils nous racontent tour à tour et par bribes l’incroyable voyage qui a mené Enaiat de son village natal à l’Italie. La pièce fait dialoguer des passages racontés et des passages joués. Seulement, condenser une dizaine d’années et des milliers de kilomètres en une centaine de pages était déjà difficile. Vouloir les résumer en une heure de spectacle…

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, Grèce et enfin Italie. Les étapes s’enchaînent à une cadence effrénée. Enaiat n’a pas même le temps de nous raconter une anecdote que le voilà déjà reparti pour la suite de son périple, au point que l’émotion passe souvent à la trappe. On ne retrouve pas le subtil équilibre entre empathie, rire, pitié, tristesse et espoir qui caractérisait le récit de Fabio Geda. L’on regrettera que les comédiens abordent presque toujours un léger sourire quand ils prennent une posture de narrateur ; cela a certainement pour but d’illustrer la légèreté de ton d’Enaiatollah dans le livre, mais cela provoque surtout une décrédibilisation tant du personnage que des épreuves qu’il traverse.

Cherchant peut-être à rester trop proche de sa source, dont elle cite de grands pans de texte et conserve globalement la structure, la pièce ne profite pas assez des possibilités qu’offre la scène par rapport à l’écrit. La scénographie dépouillée jusqu’à l’excès invite le spectateur à imaginer ce qu’on lui raconte, mais elle risque aussi de provoquer l’effet inverse, et de laisser le public sur sa faim.

Un jeu d’enfants

Par Jonathan Hofer

Les Aventures de Huckleberry Finn – Part one / d’après le roman de Mark Twain / adaptation et mise en scène Yvan Rihs / TPR / du 12 au 15 janvier 2016 / plus d’infos

©Yvan Rihs et Camille Mermet

©Yvan Rihs et Camille Mermet

« AVERTISSEMENT : Quiconque essaiera de trouver un sens à ce récit sera poursuivi ; quiconque essaiera d’y trouver une morale sera banni ; quiconque essaiera d’y trouver une intrigue sera fusillé. Par ordre de l’auteur. » C’est sur cette épigraphe que commence la représentation, un voyage entre le pays de l’enfance et le Mississippi. Préparez-vous à une balade insolite au cœur du célèbre roman de Mark Twain : Les aventures de Huckleberry Finn.

Yvan Rihs signe sa dernière création au théâtre populaire romand (TPR) et c’est sous sa plume que prend forme une adaptation du célèbre roman de Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn. Le metteur en scène genevois clôt par la même occasion la thématique « Les belles complications », triptyque initié par Anne Bisang, directrice artistique du TPR. Comment ponctuer de meilleure façon ce cheminement théâtral qu’à travers les aventures du jeune Huck’ Finn, vagabond à la recherche d’identité, d’amis, de famille ?

Après Les aventures Tom Sawyer – roman précédent sur les périples de Huckleberry Finn – et la découverte par les deux compères d’un trésor, le jeune Finn est pris sous l’aile de la veuve Douglas et de Miss Watson. Face à un enfant livré à lui-même depuis la naissance, les deux sœurs se retrouvent désarmées lorsqu’elles tentent de « ciliviliser » l’adolescent. Le père de Huck, apprenant que son fils possède une belle fortune, revient alors afin de s’emparer des richesses de son jeune vagabond. Le protagoniste réussit à s’évader des griffes d’un père alcoolique, se laisse dériver sur le fleuve Mississippi après avoir simulé sa propre mort et c’est dans cette fuite, dans cette découverte de la liberté et de soi, qu’il se construit.

C’est bien dans un vagabondage que nous emmène ce spectacle, autant dans sa narration que par sa construction. La structure de la pièce met très bien en exergue cette divagation, digressant volontiers par des intermèdes musicaux, danses, rêveries et autres jeux. Cette « indécision » reflète à merveille les tourments du jeune Huck. Si les aventures de Tom Sawyer abordaient un air léger de chasses au trésor et d’aventures excitantes, son compère fait face au monde des adultes, celui des responsabilités et de la morale. Face à ce monde qui le révulse, Tom Sawyer et sa bande se présentent pour lui comme un exutoire, un retour dans l’enfance et dans le jeu.

Le spectacle promène ainsi le spectateur entre flâneries et narration, mais parfois le perd. Devant la matière très importante du roman de Mark Twain, Yvan Rihs a choisi de décliner son œuvre en deux parties, et la première, présentée actuellement, dure déjà plus de trois heures. Il s’ensuit indéniablement une certaine perte de dynamisme dans la trame centrale et il ne faut pas s’attendre à un voyage en ligne droite, d’un point A à un point B. Entre imagination et réalité, entre légèreté et gravité, la dichotomie répétitive du spectacle peine à accrocher sur trois heures, surtout quand les comédiens adoptent un jeu parfois surfait : on mime une démarche d’enfant, on adopte la façon enfantine de parler plutôt que de vivre un véritable jeu de bambin. Cette lacune vient poser une question centrale dans cette pièce : Tom Sawyer et sa bande peuvent-ils être incarnés par des adultes ? Plus encore, jusqu’à quel point le spectateur ne fait-il pas cas que le rôle d’un homme (Tom Sawyer) soit joué par une femme? Ces éléments pris séparément pourraient passer tout à fait inaperçus. L’addition de tous ces détails amène cependant à une difficulté d’immersion dans un texte et dans une mise en scène qui se veulent immersifs par de fréquentes adresses au spectateur et par une narration constamment à la première personne.

La sortie du théâtre se fait finalement à l’image du spectacle, dans l’indécision. Entre délectation et frustration, Les aventures de Huckleberry Finn se présente comme une merveilleuse déception.

Les Aventures de Huckleberry Finn – Part one

D’après le roman de Mark Twain / adaptation et mise en scène Yvan Rihs / TPR / du 12 au 15 janvier 2016 / plus d’infos

©Yvan Rihs et Camille Mermet

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Les critiques :

Théâtre à Narnia

Par Simon Falquet

Arriver en train à La Chaux-de-Fonds comme on entre à Narnia, passant en l’espace d’un tunnel du stratus vaudois à un paysage féérique de sapins et de neige. C’est déjà une belle aventure, et peut-être le meilleur conditionnement pour le spectacle présenté actuellement au Théâtre populaire romand : Les Aventures de Huckleberry Finn – Part one. … [suite]

Les critiques :

Un jeu d’enfants

Par Jonathan Hofer

« AVERTISSEMENT : Quiconque essaiera de trouver un sens à ce récit sera poursuivi ; quiconque essaiera d’y trouver une morale sera banni ; quiconque essaiera d’y trouver une intrigue sera fusillé. Par ordre de l’auteur. » C’est sur cette épigraphe que commence la représentation, un voyage entre le pays de l’enfance et le Mississippi. … [suite]

Théâtre à Narnia

Par Simon Falquet

Les Aventures de Huckleberry Finn – Part one / d’après le roman de Mark Twain / adaptation et mise en scène Yvan Rihs / TPR / du 12 au 15 janvier 2016 / plus d’infos

©Yvan Rihs et Camille Mermet

©Yvan Rihs et Camille Mermet

Arriver en train à La Chaux-de-Fonds comme on entre à Narnia, passant en l’espace d’un tunnel du stratus vaudois à un paysage féérique de sapins et de neige. C’est déjà une belle aventure, et peut-être le meilleur conditionnement pour le spectacle présenté actuellement au Théâtre populaire romand : Les Aventures de Huckleberry Finn – Part one. Le meilleur ami de Tom Sawyer nous raconte ses aventures, la liberté et l’enfance, l’Amérique, tout ça.

Nietzsche parlait de l’âge d’homme. « Maturité de l’homme : retrouver le sérieux qu’on avait dans nos jeux d’enfants. »
Ce n’est pas si facile de jouer le rôle d’un enfant au théâtre. On ne reste pas enfant bien longtemps, et c’est ensuite difficile de s’en souvenir. Les cinq acteurs formant la bande de Tom Sawyer n’ont depuis longtemps plus l’âge ou la taille. Il y a pourtant quelque chose dans leur jeu qui sait convaincre. Les discours ont bien ce style moucheté du gosse qui trébuche sur ses phrases ou parle sans reprendre son souffle. Mais ils sont aussi plus lents parfois, plus solennels, parce qu’on croit qu’un enfant c’est aussi cela. On croit qu’il y a de la violence dans ses gestes et ses mots ; on croit qu’il parle de la mort parfois plus que de la vie.
Ni Huck ni Tom ne se contentent d’être la figure type d’une enfance héroïque. Tout est nuancé avec un souci du rythme et du ton, jusque dans les folies et les farces grotesques. Il en résulte une gestuelle riche et vivante. On fait jaillir l’énergie démesurée de l’enfance, mais on ne la gaspille pas : au contraire, on fait un élément structurant. On répète à outrance les mêmes mots pour en souligner l’importance. En martelant un instrument, on en fait sortir des sons étranges qui cassent un élan, ou bien donnent à l’épisode un caractère inattendu. On donne du relief à la scène en se balançant sur une corde, en grimpant sur un promontoire. Rien n’est vraiment gratuit, parce que même la gratuité est savamment orchestrée.

Une des grandes forces de ce spectacle, et qui découle naturellement du traitement de la figure de l’enfant, c’est l’alternance très réussie de la narration et de l’action. Le roman de Mark Twain est restitué dans sa langue d’origine ou bien traduit, chanté ou réinterprété. Le passage à la monstration est tout aussi inventif et hétérogène. On illustre un épisode en le mimant, on singe un nègre et sa manière de parler, on prend le public et la régie à partie. On utilise au final peu d’éléments de décor. Le cadre est plus évoqué que représenté, et finalement les personnages aussi, puisque les acteurs sont rarement habillés pour correspondre réellement aux personnages qu’ils incarnent (une femme en combinaison de moto sera Tom Sawyer, tandis qu’une chanteuse en tenue à paillettes joue une autre enfant). La mise en scène laisse une grande part à l’imagination, de sorte que l’histoire est toujours affaire de discours, toujours racontée, même lorsque les épisodes sont joués de manière plus conventionnelle.

Adapter un roman picaresque tel que Les aventures de Huckleberry Finn au théâtre sans se vautrer est déjà admirable en soi. Il semble naturel de s’attendre à un long spectacle. Pourtant, la durée de plus de trois heures semble ici injustifiée, dans la mesure où le metteur en scène a prouvé qu’il sait instaurer une puissante dynamique dans ses transitions et ses ellipses. Les longueurs qui font bâiller et rater le train du retour ne découlent pas du nombre d’épisodes, mais du traitement à mon avis inutilement étendu de certains épisodes secondaires. Il y a des discours qui traînent et durent sans que l’on comprenne pourquoi, alors que de nombreux monologues ont été écourtés avec beaucoup de légèreté. Cela confère au spectacle un caractère grave qui prendra de plus en plus de place. Gravité qui étouffe ce qui n’était au départ que le sérieux de jeux d’enfants. Peut-être suis-je simplement passé à côté de quelque chose, parce que j’aimais penser que l’enfance avait pour elle ce sérieux sans pesanteur, sautillant jusque dans les pensées les plus sombres.
Si je prends la peine de relever ce point, c’est parce que j’ai cru voir s’illustrer l’énoncé de Nietzsche à de nombreuses reprises (« Maturité de l’homme : retrouver le sérieux qu’on avait dans nos jeux d’enfants »). Une tension délicieuse entre la vie et les mensonges au sujet de la vie. Entre le jeu joué et le jeu vécu. Sur les longs discours plus pesants, l’effet était tout à fait différent, la question n’était plus la même.
Ce reproche a déjà été transformé en interrogation, et c’est peut-être l’essentiel. Ce qui trouble force encore la réflexion. Les longueurs inutiles ne sont pas si importantes, et la deuxième partie, à paraître la saison prochaine, donnera peut-être des pistes. Pour l’heure, l’enfant se souvient comment des adultes ont trop souvent échoué à vouloir prendre son rôle. Il trouve dans ce spectacle une belle consolation.

Rapports

Par Josefa Terribilini

Plan Cul / concept, jeu et musique de Philippe Wicht Böse Wicht Zone / l’Arsenic / du 12 au 17 janvier 2016 / plus d’infos

© Böse Wicht Zone

© Böse Wicht Zone

« J’ai rien senti », chuchote Philippe Wicht. Et pourtant, cette performance ne laisse pas indifférent. Dans PLAN CUL, qu’il conceptualise et interprète, l’artiste nous fait crûment parcourir tous les sentiments contradictoires constitutifs de ce genre de rencontres au travers une série de sons, de lumières et de mouvements qui souvent nous emmènent loin dans son propos, mais nous dérangent parfois.

Il s’en va comme il avait commencé, nu. Le corps tendu, épuisé. Il ne revient même pas saluer. Non, pas de sentiments, c’était juste du sexe. No strings attached. On ne le reverra pas ce soir. On n’est d’ailleurs ni les premiers, ni les derniers. Comme un cycle qui se répète soir après soir, représentation après représentation, Philippe Wicht se rhabille et se déshabille et enchaîne les plans cul. Le théâtre est un plan cul. Voilà, au fond, c’est ça, c’est simple. Comme une expérience sans cesse renouvelée, on vient y chercher des sensations, pour une heure, peut-être deux. Et puis on s’en va. On ne se connaît même pas, nous, public. Un rendez-vous fixé entre personnes consentantes qui ne se sont jamais vues. Dans ce lieu du partout et du nulle part, nos peaux se frôlent, on s’écoute, on se sent, on les sent, eux, sur le plateau : l’autre corps, les acteurs. Le moment est intense (enfin, si l’on a de la chance, parce que ça ne prend pas à chaque fois, « ça dépend de tellement de choses », n’est-ce pas ?). On s’y laisse couler, on s’y adonne. Et l’on sait qu’on ne se reverra jamais. Quand on quitte la salle, on repart seuls, en pièces détachées.

Devant nous un singulier androgyne, perruque noire de cheveux longs et barbe assortie, le corps maigre et sec. Ni tout à fait homme, ni tout à fait femme, ou les deux à la fois. À chacun d’y trouver sa préférence. Il est le premier membre du plan cul, et moi, avec les autres corps qui se trémoussent et ricanent nerveusement sur leurs sièges, j’en suis le second. Il est les acteurs, nous sommes le public. Et nous le payons pour qu’il nous divertisse. Malaise véritable d’une société consumériste qui fait de l’art une prostitution ? Du moins est-ce ainsi que Philippe Wicht nous présente le rapport entre acteurs et spectateurs dans cette performance qui joue sur les doubles-sens.

Mais en fait, qui se prostitue ? Qui procure du plaisir, qui nourrit l’autre, qui se donne et qui domine ? Le spectacle cultive cette ambivalence. De nos places en surplomb, on suit les impulsions. Lors des préliminaires, on a encore notre mot à dire ; « do you like it rough or romantic ? ». C’est avec un anglais de circonstances qu’il nous reçoit, sur ce tapis rouge, entre ces murs noirs. On pose les bases, on s’observe, on rit aussi. Puis la lumière s’éteint. Il peut enfin commencer. Et alors, plus de retour possible. La musique synthétique strie nos crânes, nos regards cherchent les contours de la forme blanche de l’acteur engluée au mur noir, la masse rouge et froissée sur le sol emplit nos yeux plissés. On ne rit plus, on subit. Ou alors on peut sortir, comme ce spectateur lorsque l’androgyne, après avoir échangé sa perruque contre un masque de chien, s’essuie l’entrejambe avec du papier de toilette. C’est vrai qu’on avait compris : l’Homme est un animal, pas besoin d’y passer dix minutes. Voilà bien le défaut de cette performance qui se complait parfois trop longuement dans l’explicitation choc. Mais enfin, c’est aussi ça, un plan cul : l’intensité mêlée de gêne. Et ça laisse un goût bizarre. Alors, si vous en voulez encore, Philippe Wicht sera là jusqu’à dimanche.

Plan Cul

Concept, jeu et musique de Philippe Wicht Böse Wicht Zone / l’Arsenic / du 12 au 17 janvier 2016 / plus d’infos

© Böse Wicht Zone

© Böse Wicht Zone

Les critiques :

« I’m super horny tonight »

Par Sabrina Roh

Il y a plusieurs façons d’aimer le sexe, selon le personnage hautement sensuel et très peu pudique qu’incarne Philippe Wicht dans Plan Cul, sa dernière performance créée à l’Arsenic. Si certains aiment l’acte quand il est sauvage, ou d’autres quand l’ambiance est romantique, il y en a qui optent plutôt pour du sexe radical, sans chichis. … [suite]

Rapports

Par Josefa Terribilini

« J’ai rien senti », chuchote Philippe Wicht. Et pourtant, cette performance ne laisse pas indifférent. Dans PLAN CUL, qu’il conceptualise et interprète, l’artiste nous fait crûment parcourir tous les sentiments contradictoires constitutifs de ce genre de rencontres au travers une série de sons, de lumières et de mouvements qui souvent nous emmènent loin dans son propos, mais nous dérangent parfois. … [suite]

« I’m super horny tonight »

Par Sabrina Roh

Plan Cul / concept, jeu et musique de Philippe Wicht Böse Wicht Zone / l’Arsenic / du 12 au 17 janvier 2016 / plus d’infos

© Böse Wicht Zone

© Böse Wicht Zone

Il y a plusieurs façons d’aimer le sexe, selon le personnage hautement sensuel et très peu pudique qu’incarne Philippe Wicht dans Plan Cul, sa dernière performance créée à l’Arsenic. Si certains aiment l’acte quand il est sauvage, ou d’autres quand l’ambiance est romantique, il y en a qui optent plutôt pour du sexe radical, sans chichis. Tant de visages, tant de corps différents sur cette terre, et tout autant de manières de faire l’amour. Rien que dans le public de l’Arsenic, plutôt timide, chacun a ses préférences. Tous se retrouvent pourtant pour un coup d’un soir avec Philippe Wicht.

Un plan cul, c’est prévu. Dans un plan cul, deux individus au moins se retrouvent avec une même idée en tête : prendre du plaisir. Mais voilà, l’alchimie n’est pas toujours au rendez-vous et tout ne se passe pas toujours comme prévu. Comme mardi soir à l’Arsenic où, après les préliminaires, le performeur s’arrête pour réprimander une partie du public : il ne peut pas tout faire tout seul, chacun doit donner du sien.

L’épisode érotique reprend, et on passe rapidement à l’acte. Si c’est son truc, à Philippe Wicht, certains ne seront peut-être pas friands de la dose de bestialité qu’il met par moments dans son rapport avec nous. Est-ce que son masque de chien est à prendre au premier degré ? Dans ce cas, avis aux amateurs de sexe en costume. Mais alors que certains préféreront l’acte dans la quasi obscurité, là où seuls quelques mouvements et des morceaux de peau bleutée se distinguent, d’autres opteront sans hésiter pour les préliminaires sur une mélodie cheesy et aimeront se faire prendre dans un lit de guimauves. Certains n’auront peut-être rien senti. Tant pis, ils auront essayé.

Avec Philippe Wicht, le sexe, ce n’est pas comme dans les films. C’est comme dans la réalité, où parfois on s’en met partout et il faut sortir les mouchoirs. Face aux attentes, aux rêves stéréotypés, il y a la réalité à l’état brut, l’humain sans artifices.

En fait le sexe, c’est comme le théâtre. Ou plutôt, une pièce, c’est comme un coup d’un soir. On y va pour le plaisir, avec des attentes et une envie de se faire surprendre. Parfois, ça ne passe pas, on peut en ressortir frustré. Pas grave : la prochaine fois, avec quelqu’un d’autre, ça ira mieux.

Philippe Wicht ne fait pas que tirer son coup : il se met à nu, se donne tout entier. Essoufflé, il s’en va. Si on en redemande, il est là jusqu’à dimanche.

Civilités et sauvagerie

Par Amandine Rosset

Sauvage : Opéra de Chambre / de Dominique Lehmann (musique) et Pierre Louis Péclat (livret) / mise en scène Hélène Cattin / Théâtre de la Grange de Dorigny / du 8 au 10, puis du 15 au 17 janvier 2016 / plus d’infos

©Lauren Pasche

©Lauren Pasche

Comment réagir face à la sauvagerie ? Est-ce que tout le monde n’aurait pas une part sauvage au fond de lui-même ? Et finalement, qu’est-ce que la sauvagerie ? Voilà les questions que soulève l’opéra tragicomique repris par Hélène Cattin.

La metteure en scène Hélène Cattin s’est lancé le défi de diriger sa première pièce musicale. Pour ce faire, elle a décidé de reprendre la création tragicomique Sauvage, qui date de 2002, en mémoire de son compositeur romand Dominique Lehmann, mort en 2006. La scénographie de cet opéra de chambre est très simple et nous met dans l’ambiance d’une terrasse en plein été, notamment grâce au plancher surélevé et aux costumes estivaux des personnes présentes sur scène. L’espace est construit en deux parties : celle des comédiens-chanteurs et celle des musiciens situés dans un coin de la scène, qui interagissent tout au long de la pièce avec eux.

Au commencement, le public se retrouve face à une jeune fille prénommée Liaraca, interprétée par Diane Muller, qui sera la seule à parler sur scène puisque tous les autres personnages s’exprimeront en chantant. Sans comprendre exactement qui est cette femme mystérieuse, on perçoit la provocation et la forme de folie qu’elle répand autour d’elle. Ce personnage va servir d’élément déclencheur de la sauvagerie au cœur de la pièce.

Loin d’être toujours présente sur la scène, elle est cependant au centre du propos des quatre autres personnages présents justement pour parler d’elle. En effet, Marie, la femme qui a accueilli Liaraca chez elle, a demandé à des amis de venir la soutenir dans l’éducation et la civilisation de la jeune fille. C’est de cette confrontation entre le monde plein de civilités représenté par les chanteurs et l’animalité incarnée par Liaraca qu’émerge un questionnement sur la définition même de la sauvagerie, qui n’est peut-être pas exclusivement négative. Mais ce qui va véritablement lancer le débat seront les différentes réactions des chanteurs à l’arrivée de Liaraca. Chacun va vivre cette rencontre à sa manière et une question va alors prendre l’ascendant sur le reste : où se cache vraiment la sauvagerie ?

La musique est aussi au centre de la pièce. Elle aide à dissocier les différentes atmosphères ou les différents discours tenus sur scène. Elle fait monter la pression, particulièrement grâce aux percussions bien présentes. Elle amplifie véritablement toutes les actions et aide les spectateurs à mieux suivre l’histoire qui leur est présentée, car elle illustre des discours qui sont parfois un peu difficiles à comprendre, notamment lors de canons où chacun des personnages tient un propos différent. Si vous voulez découvrir ou redécouvrir la musique de Dominique Lehmann, rendez-vous donc à la Grange de Dorigny entre le 15 et le 17 janvier 2016.

Sauvage : Opéra de Chambre

De Dominique Lehmann (musique) et Pierre Louis Péclat (livret) / mise en scène Hélène Cattin / Théâtre de la Grange de Dorigny / du 8 au 10, puis du 15 au 17 janvier 2016 / plus d’infos

©Lauren Pasche

©Lauren Pasche

Les critiques :

Pulsions sauvages

Par Emilie Roch

Impudique et effrontée, la mystérieuse Liaraca se divertit à gratter la fine couche de bienséance qui régit les rapports entre quatre amis de la bonne société. Sauvage : Opéra de Chambre donne à voir et à entendre le choc entre un monde « primitif » incarné par Liaraca, libre de toute convention sociale, et les membres d’un monde civilisé, empêtrés dans leurs jugements de valeur. … [suite]

Civilités et sauvagerie

Par Amandine Rosset

Comment réagir face à la sauvagerie ? Est-ce que tout le monde n’aurait pas une part sauvage au fond de lui-même ? Et finalement, qu’est-ce que la sauvagerie ? Voilà les questions que soulève l’opéra tragicomique repris par Hélène Cattin. La metteure en scène Hélène Cattin s’est lancé le défi de diriger sa première pièce musicale. … [suite]

Pulsions sauvages

Par Emilie Roch

Sauvage : Opéra de Chambre / de Dominique Lehmann (musique) et Pierre Louis Péclat (livret) / mise en scène Hélène Cattin / Théâtre de la Grange de Dorigny / du 8 au 10, puis du 15 au 17 janvier 2016 / plus d’infos

©Lauren Pasche

©Lauren Pasche

Impudique et effrontée, la mystérieuse Liaraca se divertit à gratter la fine couche de bienséance qui régit les rapports entre quatre amis de la bonne société. Sauvage : Opéra de Chambre donne à voir et à entendre le choc entre un monde « primitif » incarné par Liaraca, libre de toute convention sociale, et les membres d’un monde civilisé, empêtrés dans leurs jugements de valeur.

Entre Liaraca (Diane Muller, comédienne) et Marie (Arielle Pestalozzi, mezzo-soprano), le contraste est saisissant : la première vole un manteau, boit au goulot d’une fiole en forme de crâne humain et lance sa culotte sur la vaisselle, tandis que la seconde désinfecte tout après le passage de la « sauvageonne ». Suite à une interminable séance d’échange de politesses avec ses amis – Madeleine (Elisabeth Greppin-Péclat, soprano), Pierre (Michel Mulhauser, ténor) et Paul (Raphael Hardmeyer, baryton) –, Marie, visiblement gênée, leur demande conseil sur la façon de gérer la présence de la jeune femme indisciplinée. « Le bon sens doit guider l’être humain », lui répond Paul, le moralisateur du groupe, alors que Pierre se ressert de porto tout en roucoulant avec Madeleine.

Les scènes s’alternent ainsi entre les interventions de Liaraca, accompagnées d’une musique aux tonalités « sauvages » (les percussions dominent), et les échanges entre Marie et les autres, dont les trémolos lyriques sont accompagnés au piano et à la contrebasse. Tout bascule lorsque Liaraca, nue sous son blazer, surgit pendant la réunion entre les quatre amis : malaise du côté des femmes, tentative de créer un dialogue de la part de Paul, rapidement écarté par Pierre, subjugué par la jeune femme. Fou de désir et totalement désinhibé par la présence de Liaraca, Pierre se laisse aller à des pulsions animales, que ses amis bien-pensants ne parviennent plus à réfréner.

La fin du spectacle a de quoi laisser le spectateur perplexe : le basculement dans le drame est si précipité et brutal, et le jeu d’acteurs si peu crédible à ce moment-là, que le final en devient loufoque. Difficile de déterminer si les rires du public sont recherchés ou non par la mise en scène à ce stade du spectacle. Quoiqu’il en soit, ce final excessif a pour effet d’atténuer la portée de la réflexion de cet opéra sur la nature de l’homme, opposée à la culture. « Qui est le sauvage ? », se demandait Dominique Lehmann, le compositeur de Sauvage (aujourd’hui décédé) à sa création en 2002. La « sauvageonne » ou l’homme civilisé aux instincts refoulés ? La pièce souffre par moments du manque de nuances dans la représentation des différentes facettes de la sauvagerie humaine. Est-il nécessaire de montrer Liaraca, affublée de plumes dans le dos, tordant le cou à un lapin et le croquant, cru ? Ou encore de faire de Pierre, jusque-là tout à fait banal, un assassin frénétique à peine son désir éveillé ? À vous de juger, jusqu’au 17 janvier à la Grange de Dorigny.

Tiempos

De et par Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz / cie Les Héros Fourbus / Petithéâtre de Sion / du 26 décembre 2015 au 3 janvier 2016 / plus d’infos

©Michaël Abbet

©Michaël Abbet

Les critiques :

Nostalgie et travail du temps

Par Chantal Zumwald

Difficile démarche que d’expliquer ce qu’est le temps. C’est pourtant le défi que s’est lancé la compagnie valaisanne des Héros Fourbus, créée en 2007. Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz, accompagnés d’une musique originale de Stéphane Albelda jouée en live par Fanny Hugo, ont choisi d’illustrer ce temps qui passe à l’aide de marionnettes de bois articulées, qu’ils ont créées eux-mêmes aidés de Christophe Kiss. … [suite]

Nostalgie et travail du temps

Par Chantal Zumwald

Tiempos / de et par Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz / cie Les Héros Fourbus / Petithéâtre de Sion / du 26 décembre 2015 au 3 janvier 2016 / plus d’infos

©Michaël Abbet

©Michaël Abbet

Difficile démarche que d’expliquer ce qu’est le temps. C’est pourtant le défi que s’est lancé la compagnie valaisanne des Héros Fourbus, créée en 2007. Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz, accompagnés d’une musique originale de Stéphane Albelda jouée en live par Fanny Hugo, ont choisi d’illustrer ce temps qui passe à l’aide de marionnettes de bois articulées, qu’ils ont créées eux-mêmes aidés de Christophe Kiss. Les acteurs du spectacle Tiempos ne sont ainsi autres que ces marionnettes, témoins et actrices de leur vie. Douées d’une grande sensibilité, elles revisitent leur passé et l’évolution inexorable du monde.

Au centre de la scène plongée dans la pénombre, un banc blanc, entouré d’un carré blanc tracé à l’adhésif. Un homme barbu, vêtu de noir, balaie. Une voix annonce inopinément que le spectacle a commencé. Deux femmes également habillées de noir le rejoignent alors. Ils se mettent à danser au son d’une musique aux accents latino, ce qui fait rire les jeunes spectateurs. Quand la musique s’arrête, l’homme demande : « Le temps, qu’est-ce que c’est ? ».

Il est d’abord illustré par le jour et la nuit, l’ombre et la lumière qui scandent les changements de scène. Il est ensuite représenté par le cycle et le cumul des saisons, qui représentent ainsi les années, les époques, les souvenirs.

Sur une bande de terre étalée le long de l’avant-scène, des graines sont plantées par l’une des femmes, aidée de l’homme qui tire, à l’aide d’une ficelle, un petit tracteur rouge, sous les cris des corneilles : c’est le printemps. Lorsque le tic-tac d’une horloge résonne, les deux marionnettistes s’empressent d’aller farfouiller dans une malle en fond de scène. Le son scande les mouvements et les épisodes que leurs marionnettes ont à présenter. Ainsi, dans un bruit de grincement de roues qui évoque celui des chaises roulantes, chacun réapparaît avec, dans ses bras, une grande marionnette de bois. Posées délicatement sur le banc, elles représentent un vieux couple. Elles écoutent, observent, se regardent, hochent la tête, se grattent ou rotent (ce qui fait rire les enfants), s’assoupissent, montrent de la sollicitude l’une envers l’autre, dans un silence presque total, léger et rassurant, celui qui s’installe entre les personnes qui se connaissent par cœur. Une cloche résonne et les deux vieux sont emmenés dans leurs fauteuils imaginaires, portées par les marionnettistes. L’absence de son illustre parfaitement ce temps qui passe paisiblement.

Le temps c’est aussi, au contraire, la cohue, la ville, l’anonymat, le monde. Ceci est illustré par deux personnages anonymes (les marionnettistes tiennent de multiples rôles) dissimulés sous un imperméable et un masque à figure humaine grossière, caricaturale. Ils arpentent la scène, une valise à la main, comme on arpenterait la vie, les années.

L’été est ensuite représenté par un tapis de gazon verdoyant qu’on déroule sur la terre noire et le petit tracteur rouge qui avance pour la récolte. Pourtant, le marionnettiste, incrédule, s’écrie : « Le temps n’existe pas ! » Apparaît une petite marionnette de bois, une enfant. Du banc, elle s’amuse au bord d’un lac imaginaire. Le clapotis est savamment imité depuis le bord de scène, à l’aide d’une cuvette d’eau. Un deuxième enfant apparaît. Le temps s’est arrêté. Alors qu’auparavant tout était mis en œuvre afin de démontrer le mouvement du temps, c’est maintenant l’immobilité apparente, celle des temps heureux ou innocents. Lorsque cette innocence s’en va, le marionnettiste s’écrie : « J’ai trop de temps ! ». Il parle pour cet adolescent-marionnette qui s’ennuie, qui n’aime pas sa vie, qui ne comprend pas le monde adulte, qui se rebiffe et aimerait bien partir ailleurs. Pourtant, vient le temps des premières amours, du premier baiser : deux marionnettes adolescentes se rencontrent. Ce temps est suivi de celui du premier désamour, de la tristesse, de la solitude, illustrés par la pluie et le vent. C’est le temps d’apprendre la vie qui finalement, va passer peut-être un peu vite… Le marionnettiste, en pleine réflexion, se demande en effet : « Aurai-je le temps ? ». Sur le gazon d’avant-scène tombent des feuilles mortes ; c’est l’automne de la vie, le temps de la retraite. Le banc est renversé. Les deux voyageurs aux imperméables réapparaissent, de retour d’un voyage d’agrément en train et de vacances bien méritées. Arrivés à la maison, ils prennent conscience des constructions qui ont envahi « leur » plage et des avions qui ont envahi le ciel, de la circulation infernale, des crashs, le tout illustré par des briques rouges disposées sur le banc, accompagnées de petites voitures, d’avions et d’hélicoptères. On n’entend plus le coq, ni la poule, ni les autres animaux, déposés sur le haut des briques.

Lorsque le petit vieux réapparaît seul sur son banc, le marionnettiste lui fait se demander: « Ai-je eu le temps ? ». L’histoire du temps, c’était son histoire : il a observé tous ces mouvements, les saisons de la nature confondues avec celles de la vie. Maintenant, la neige tombe. Des enfants, petites marionnettes de bois, s’élancent avec leur luge sur les pistes enneigées. Tout est blanc, tout se confond, la vie, la mort… Gravé au fond du cœur de la marionnette Petit homme demeure le souvenir du premier baiser, de l’amour d’une vie gravé dans la rose séchée, fragile, qui orne le châle de sa femme et qu’il retrouve sur le banc.

Ce spectacle devait consacrer 45 minutes à la définition du temps. Pourtant, il fait bien plus que cela : il emmène le spectateur dans le long voyage de la vie. Il émeut par la simplicité par laquelle les actes sont posés, et par la non moins profonde émotion qui s’en dégage. Peut-être est-ce la façon la plus adéquate de présenter un sujet léger et profondément triste à la fois, une réalité inévitable. L’histoire fait même un détour pour démontrer – ou dénoncer – les abus de notre société de consommation et ses conséquences sur la nature et sur l’humain.

Comment ne pas être fasciné par ce spectacle quasiment muet, accompagné d’une musique originale qui traduit les joies et les tristesses du monde et de la vie, alors qu’il n’est animé que par quatre marionnettes, accompagnées de quelques simples accessoires ? Les marionnettes sont manipulées avec adresse et délicatesse. Et si la question débattue est quelque peu abstraite pour le plus jeune public, elle passionne d’autant plus les adultes qui, séduits, se laissent emporter par cette histoire magique et nostalgique de la vie.

Sous la voûte de la cave du Petithéâtre de Sion, devenu plus grand pour l’occasion, résonnent encore les applaudissements des spectateurs. Ce spectacle est encore à voir au théâtre La Bavette à Monthey le 9 janvier, puis au Théâtre des Marionnettes de Genève du 2 au 20 mars.

Emancipation trail

Par Fanny Utiger

Wild West Women / de Caroline Le Forestier / par Le Théâtre de l’Ecrou et Solentiname / mise en scène Augustin Bécard / Théâtre de La Grange de Dorigny / du 10 au 12 décembre 2015 / plus d’infos

©RAP

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Sur l’Oregon trail, émancipation genrée et générique. Ou comment trois femmes dépoussièrent le western et se font une place dans un monde qui souvent n’en a laissé qu’aux hommes.

Charlotte, jeune esclave noire exploitée, violentée, violée par son maître, à la recherche du fils qu’on lui a retiré. Rose, réprimée par un mari qu’elle n’a pas choisi et qui lui reproche sa vivacité intellectuelle comme sa soif d’apprendre et de lire. Sally, enfin, contrainte de vendre son corps pour gagner sa vie comme elle peut dans les saloons, n’ayant d’autre ressource que la violence quand il s’agit de la sauver. Ces trois femmes, aux existences a priori dissemblables, affrontent toutes trois un quotidien qui les aliène, ponctué de coups et de viols. Wild West Women présente sur scène leur fuite vers la liberté, laborieux voyage vers une terre promise, là où elles s’affranchiraient du despotisme masculin qui les écrase et choisiraient leur destinée.

Sur scène, elles sont trois également : une bruiteuse, deux actrices. La première, auteure de la pièce par ailleurs, assume la totalité des effets sonores, qu’elle produit avec des objets du quotidien – et avec brio –, de la bassine d’eau au chou-fleur, sans oublier de nombreux ballons de baudruche. Nous sommes au Far West après tout, on ne saurait se passer de coups de feu. Les deux autres (ponctuellement rejointes par la première) jouent tous les rôles… c’est-à-dire une petite trentaine de personnages masculins et féminins aux caractères et personnalités hétéroclites, les enchaînant avec une frappante et habile rapidité. Ce choix de mise en scène n’est pas sans péril, et le défi est relevé haut la main. Jamais les comédiennes ne tombent dans une quelconque schizophrénie effrénée : d’une seconde à une autre, les différents personnages sont incarnés, avec justesse, sans perte, sans énervement. Elles enchaînent pourtant, en ne fatiguant que rarement, plus de quatre heures de représentation.

Wild West Women, au-delà de l’efficacité de sa mise en scène, trouve une grande part de sa richesse dans le texte qui sous-tend le spectacle. Les dialogues ont tous une résonnance particulière avec l’actualité. Entre les horreurs que vocifèrent quelques mâles mal intentionnés, une ou deux inanités de quidams de passage ou les sages paroles d’alliés bienveillants, on entend souvent, derrière un voile d’ironie plus ou moins opaque, des propos qui, dénonçant nombre d’injustices dans ces jeunes Etats-Unis des années 1850, font écho avec celles de notre époque. L’occasion de constater que les progrès sur ces questions n’ont peut-être pas été aussi fulgurants que ce à quoi l’on aurait pu s’attendre…

La pièce est aussi construite avec une précision réjouissante. L’ensemble, de façon assez claire, joue sur une multiplicité de triptyques et autres trios, comme une « variation sur le thème de trois », entrelacée avec le déroulement de l’histoire. Le spectacle est par ailleurs composé de trois chapitres, eux-mêmes formés de trois épisodes. Et bien qu’il ait été pensé au départ comme feuilleton radiophonique, sa trame, dans sa forme comme son contenu, cultive surtout une empreinte romanesque. C’est d’ailleurs bien ce que l’on découvre, dans ce qui constituerait peut-être un épilogue, en fin du neuvième épisode : Wild West Women est l’œuvre d’un écrivain anglais, Jonas, que les trois femmes rencontrent en chemin. Cette « chute » confirme en fin de pièce une impression présente tout au fil du spectacle : on le regarde comme on lirait un grand roman d’aventure.

C’est pourtant bien dans le genre du western que s’inscrit cette histoire. Elle en contient tous les codes : des méchants très méchants, condamnés ou tués par des gentils aux causes nobles, de la poussière et des fleuves déchaînés, du banjo et de l’harmonica, des chapeaux et des santiags. Tous les codes, sauf peut-être un seul. Les beaux rôles ne sont plus seulement ceux du bon, de la brute et du truand. Les femmes et tous les autres opprimés ont leur place dans ce western théâtral. Et, sur son affiche, figure non pas Clint Eastwood, John Wayne ou une anecdotique accompagnatrice éplorée, mais Joan Crawford en jean et chemise, colt à la ceinture et allure affirmée, telle qu’elle incarne Vienna dans Johnny Guitar, film icône du genre mais à l’empreinte féministe singulière. Wild West Women convoque aussi, sans le dire cependant, un autre grand genre : celui du road-trip. C’en est bel et bien un qu’effectuent les héroïnes sur ce périlleux Oregon trail. Accompagnées de Charlotte, Sally et Rose mènent à bien le voyage qu’entreprendront une certaine Thelma et son amie Louise une centaine d’années plus tard. Toutes fuient la violence des hommes. Les héroïnes de cette pièce, contrairement à leurs homologues modernes, ne plongent néanmoins pas dans le ravin de leur mort mais dans un puits de liberté.

Cette année Noël est annulé

Carte blanche à Robert Sandoz / Laboratoire spontané du Théâtre Am Stram Gram / du 15 au 20 décembre 2015 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

Les critiques :

Et le Vent volera Noël

Par Waqas Mirza

Le directeur du théâtre Am Stram Gram Fabrice Melquiot a mis le metteur en scène Robert Sandoz à l’épreuve en lui imposant le titre d’un spectacle à monter pendant les fêtes : “Cette année Noël est annulé”. Défi relevé à cent à l’heure. Un trio d’improvisateurs comiques, dont Sandoz lui-même, divertit les enfants pendant une heure, et parvient même à leur enseigner deux ou trois choses. … [suite]

Les coulisses à l’honneur

Par Lauriane Pointet

Créer en une semaine un « spectacle pour enfants de qualité », telle était la mission donnée à Robert Sandoz dans le cadre des laboratoires spontanés du théâtre enfance et jeunesse Am Stram Gram à Genève. Le metteur en scène a relevé le défi avec ses deux comparses Adrien Gygax et Ernesto Morales. … [suite]

Les coulisses à l’honneur

Par Lauriane Pointet

Cette année Noël est annulé / Carte blanche à Robert Sandoz / Laboratoire spontané du Théâtre Am Stram Gram / du 15 au 20 décembre 2015 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

Créer en une semaine un « spectacle pour enfants de qualité », telle était la mission donnée à Robert Sandoz dans le cadre des laboratoires spontanés du théâtre enfance et jeunesse Am Stram Gram à Genève. Le metteur en scène a relevé le défi avec ses deux comparses Adrien Gygax et Ernesto Morales.

Robert (Robert Sandoz), alors qu’il vient de fêter ses huit ans avec la « fanfare des huit ans » (Adrien Gygax, Ernesto Morales), demande au Vent que Noël soit annulé car ses parents veulent se séparer. Quand il se rend compte de son erreur, impossible de revenir en arrière. Le Vent accepte finalement un compromis : chaque année, Robert pourra sauver Noël s’il accomplit une mission particulière. C’est ainsi qu’il devra, en 1983, succéder à Tino Rossi pour créer une chanson de Noël, ou, en 2010, faire tomber de la neige malgré le réchauffement climatique. Or le défi de 2015 vient d’arriver… et il est particulièrement difficile à relever ! Mais tout cela est-il vrai ou inventé ? La fanfare des huit ans existe-t-elle ailleurs que dans la tête de Robert ? Au-delà du pitch de base, le spectacle propose aussi une mise en abyme du théâtre et une réflexion sur le travail du comédien.

Dans sa mise en scène, Robert Sandoz semble avoir choisi le parti pris de démystifier le théâtre aux yeux des enfants. Pour commencer, les spectateurs ne s’installeront pas confortablement dans leurs fauteuils. Non, ils seront assis sur la scène, dans des zones délimitées par du ruban adhésif, et les comédiens circuleront tout autour d’eux. Le public passe donc de l’autre côté du rideau, et découvre les aspects techniques du théâtre (machinerie, lumières, etc.). Le spectacle ne s’embarrasse pas de décor – tout au plus une caisse en plastique retournée sur laquelle sont posées des boules de sagex représentant une crèche, et tous les artifices théâtraux sont montrés comme tels par nos trois comédiens. La voix du Vent, par exemple, est réalisée sous les yeux des enfants par un comédien parlant dans un micro derrière des ventilateurs et celle du Père Noël par Robert lui-même, dans le micro d’une radio-jouet.

Kazoo, guitare, accordéon, piano, tambour… les comédiens se transforment aussi en musiciens durant ce spectacle, pour offrir différentes chansons rythmées et refrains pouvant être repris en chœur par le public. Le spectacle se veut en effet participatif, un bon moyen d’intéresser les enfants au théâtre. Le public peut tour à tour goûter de la dinde de Noël ou du Champomy, sauter à pieds joints et taper des mains ou se lancer dans une bataille de boules de neige. Le spectacle laisse la porte ouverte à l’improvisation et donne aussi la parole aux plus jeunes, ravis de pouvoir raconter les bêtises qu’ils ont faites ou de proposer des mots à placer obligatoirement dans la « chanson de Noël ».

Spectacle pour enfants, Cette année Noël est annulé, propose aussi quelques références et clins d’œil pour faire sourire les adultes. Outre les éléments mentionnés plus haut, la structure de la pièce (géniale mise en abyme) et les surprises dans la mise en scène devraient pousser les parents à accompagner leurs têtes blondes pour découvrir ce spectacle original.

Et le Vent vola Noël

Par Waqas Mirza

Cette année Noël est annulé / Carte blanche à Robert Sandoz / Laboratoire spontané du Théâtre Am Stram Gram / du 15 au 20 décembre 2015 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

Le directeur du théâtre Am Stram Gram Fabrice Melquiot a mis le metteur en scène Robert Sandoz à l’épreuve en lui imposant le titre d’un spectacle à monter pendant les fêtes : “Cette année Noël est annulé”. Défi relevé à cent à l’heure. Un trio d’improvisateurs comiques, dont Sandoz lui-même, divertit les enfants pendant une heure, et parvient même à leur enseigner deux ou trois choses.

“Racontez-moi votre plus grosse bêtise” demande Robert (Sandoz) à un public d’enfants attentifs. Mais lorsqu’il s’agit de bêtises, il semble que les enfants genevois n’aient pas grand chose à faire valoir. “J’ai cassé le vase de ma mère”, avoue un petit garnement au premier rang. “Je suis tombée”, confesse sa voisine. À peine l’aveu proféré, l’acteur-metteur en scène interrompt avec fierté: “C’est pas des bêtises ça, c’est des broutilles, des peccadilles. Vous, vous n’avez jamais fait de bêtises.”

Installés sur la scène, les spectateurs s’imaginaient peut-être assister aux scénarios catastrophiques traditionnels: le Père Noël qui tombe du toit ou encore le Grinch de Dr. Seuss. La surprise est bien grande lorsqu’ils sont invités à descendre en coulisses et tombent nez à nez avec Robert arborant ni plus ni moins que son caleçon, des chaussettes et un chapeau vert en forme de sapin. Couvert de ruban adhésif blanc et rouge, il est un peu embarrassé. Alors, avec un style impromptu qui capte et maîtrise tout de suite l’attention des enfants, démarre un spectacle aux allures de one man show.

Mais il est loin d’être seul face au public, le quadragénaire à tenue légère. Rapidement surgissent Adrien et Ernesto, deux musiciens-acteurs qui tiendront compagnie à Robert tout au long de cette mise en scène hautement interactive. La complicité entre ces trois acteurs est parfaite, même lors de petites scaynètes improvisées à grande vitesse. L’un reprend le fil exactement là où l’a laissé l’autre. Et malgré le rythme généralement très soutenu du spectacle, ils parviennent toujours à intégrer les imprévus à l’intrigue principale.

A l’origine de toute cette histoire: la séparation des parents. Désespéré par la nouvelle, Robert demande à monsieur le Vent d’annuler Noël. Mais une discussion avec son amie Sylvia lui révèle les « avantages » des célébrations redoublées dans les familles recomposées. Il change alors d’avis, et quand le Père Noël le remercie au téléphone de cette retraite bien méritée, il lui demande de rétablir la fête. Mais le vieux barbu a raccroché, il est déjà parti pour les Bahamas en bermudas. La même demande est aussi rejetée par M. le Vent, qui accepte toutefois d’entrer en matière, à condition que chaque année, Robert réussisse une épreuve pour sauver Noël.

La plupart d’entre elles font intervenir le public, ravi de participer à l’action. Et les idées sont plutôt ingénieuses, pour une équipe qui n’a eu qu’une seule semaine de répétitions. Première épreuve: la composition d’une chanson de Noël avec l’aide du public. Adrien pouvait certes facilement s’attendre aux mots cadeaux et au sapin proposés par les enfants. Mais lorsqu’il improvise et fait rimer raclette avec fourchette dans un scénario loufoque de fondue ratée, il reçoit également l’admiration des plus âgés. Et le public est aussi physiquement sollicité. Quand l’épreuve consiste à retrouver la météo festive qui se fait attendre à cause du réchauffement climatique, la scène est soudain inondée de boules blanches et se transforme en terrain de bataille de boules de neige. Apprendre en amusant, tel semble être une des devises de ce spectacle qui voit Robert “nager” entre les sièges bleus du théâtre pour ramasser les déchets en plastique dans la mer.

Pour l’épreuve de 2014, il fallait trouver un sapin de Noël pour la place de Neuve. Adrien et Ernesto apportent alors un grand chapeau en forme de sapin, et du ruban adhésif pour habiller Robert en sapin. Il y a comme un air de déjà-vu… Les plus malins auront flairé la mise en abyme et deviné le contenu de l’épreuve pour 2015 : monter un spectacle de qualité pour Noël. L’épreuve est indubitablement réussie. Le Vent accepte de ne plus soumettre Robert aux épreuves, s’il promet de toujours dire la vérité en dehors de la salle de spectacle. Ainsi s’achève l’histoire toute bricolée de Robert, avec un enseignement moral, à retenir: mentir, c’est mal, et ça privera les petits de leurs cadeaux.

Wild West Women

De Caroline Le Forestier / par Le Théâtre de l’Ecrou et Solentiname / mise en scène Augustin Bécard / Théâtre de La Grange de Dorigny / du 10 au 12 décembre 2015 / plus d’infos

©RAP

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Les critiques :

Pionnières d’hier et d’aujourd’hui

Par Chantal Zumwald

Dans un monde de pionniers, aux Etats-unis, en 1851, trois femmes asservies de différentes façons brisent leurs liens avec un passé douloureux pour se jeter dans l’inconnu, avec la liberté et l’espoir d’une vie meilleure comme seules forces, au milieu d’un monde hostile, farouchement dirigé par des hommes avides de domination. … [suite]

Emancipation trail

Par Fanny Utiger

Sur l’Oregon trail, émancipation genrée et générique. Ou comment trois femmes dépoussièrent le western et se font une place dans un monde qui souvent n’en a laissé qu’aux hommes. Charlotte, jeune esclave noire exploitée, violentée, violée par son maître, à la recherche du fils qu’on lui a retiré. Rose, réprimée par un mari qu’elle n’a pas choisi et qui lui reproche sa vivacité intellectuelle comme sa soif d’apprendre et de lire. … [suite]

 

Pionnières d’hier et d’aujourd’hui

Par Chantal Zumwald

Wild West Women / de Caroline Le Forestier / par Le Théâtre de l’Ecrou et Solentiname / mise en scène Augustin Bécard / Théâtre de La Grange de Dorigny / du 10 au 12 décembre 2015 / plus d’infos

©RAP

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Dans un monde de pionniers, aux Etats-unis, en 1851, trois femmes asservies de différentes façons brisent leurs liens avec un passé douloureux pour se jeter dans l’inconnu, avec la liberté et l’espoir d’une vie meilleure comme seules forces, au milieu d’un monde hostile, farouchement dirigé par des hommes avides de domination.

« Le droit du mari sur sa femme va jusqu’au châtiment… », « Rien ne satisfait autant l’homme que pouvoir et domination… », « Fondamentalement et en général, les humains ne sont pas égaux : les hommes sont affublés d’intelligence en plus grande part… », « La véritable nature des femmes est timide et hésitante… ». Ces extraits de divers textes datant du XIXe siècle américain, lus au début du spectacle Wild West Woman,, déchirés et jetés au sol, propulsent d’entrée le spectateur dans le quotidien des femmes de ce temps.

Trois femmes, Jacqueline Corpataux, Catherine Bussière et Caroline Le Forestier (auteure de la pièce et bruiteuse en live du spectacle) font revivre les destins douloureux de trois autres femmes. Cette pièce, au départ destinée à une retransmission radiophonique, est inspirée par les histoires réelles d’Ernestine Rose, d’Amélia Bloomer et d’autres pionnières du féminisme américain né avec les mouvements antialcoolique et abolitionniste. Jacqueline Corpataux porte un pantalon mi-long qui se veut le représentant du costume bloomer inventé par Amélia Bloomer, une militante américaine du droit des femmes et du mouvement pour la tempérance. L’auteure s’est aussi inspirée du livre de Howard Zinn Une histoire populaire des Etats-Unis et du roman Mandingo de Kyle Onstott. Les Quakers et les Mormons accompagnent les héroïnes dans cette reconstitution d’un pan d’histoire des racines de la civilisation américaine.

Le spectacle traverse la vie de ces femmes qui ont fui soit une vie d’esclave dans une plantation après un viol perpétré par le propriétaire, soit une vie de femme cantonnée au travail domestique, battue et violée par son propre mari, ou encore une vie de fille à la merci des hommes, de la jalousie de ses consœurs et des caprices de sa maquerelle. L’une aidant l’autre au hasard de la vie, des rencontres et des mauvaises fortunes, traquées, elles fuient leurs bourreaux. Finalement, dans leur lutte continuelle pour être reconnues comme des humains de plein droits, elles trouveront un certain équilibre.

Peu commune, cette pièce se décline en neuf épisodes de 25 minutes proposés en trois séances ou en une représentation intégrale entrecoupée de pauses. La fascination produite par le spectacle et le rythme soutenu des péripéties font cependant totalement oublier le temps qui passe, par conséquent, à toute allure.

Les quelques soixante personnages sont joués par deux actrices seulement. De simples et rapides changements d’accessoires, tels que chapeaux, cols, cigares ou porte-cigarettes, cure-dents, plumes, calumet ou autres suffisent à les faire passer d’un rôle à l’autre. S’ajoutent d’adroits jeux de faciès, jamais trop soutenus, jamais en-dessous des effets à produire, et des modulations de tons qui imitent parfaitement des voix masculines ou encore différents parlers très typés.

Malgré la gravité des événements relatés dans cette pièce, les dialogues ne manquent pas d’un subtil humour : « – Ma femme a été assassinée. – Tu t’es vengé au moins ? – Je tente de m’éveiller à la sagesse. – J’appelle ça fuir. ». L’auteure apporte encore une touche parfois très philosophique aux échanges, comme lorsqu’elle fait parler Sitting Bull : « L’inquiétude est une chose qui aveugle la raison. » ; « Ma main n’a pas la même couleur que la tienne, mais si je perce, j’aurai mal aussi. Le sang qui coulera sera de la même couleur. Nous sommes engendrés du Grand Esprit. » ; « Etre raisonnables, c’est marcher droit dans les chemins sinueux. ».

Une mise en scène plutôt originale nous permet d’apprécier la très judicieuse dissociation des passages où les deux actrices devraient s’affronter physiquement : distantes de quelques mètres, elles illustrent celle qui donne des coups et celle qui reçoit les coups, sans jamais s’effleurer, ni se toucher. Entre elles, la bruiteuse, Caroline Le Forestier, placée au centre de la scène et qui, avec talent et précision, par son répertoire d’objets aussi hétéroclites que surprenants, tels qu’entonnoirs, fouet à mayonnaise, chou, sceau rempli d’eau ou mouchoir sur lequel elle tire, donne une vie encore plus réelle aux scènes.

Les neufs épisodes nécessaires à la traversée de l’Oregon Trail sur 3 200km de piste, menant du Missouri à l’Oregon, en passant par le Kansas, le Nebraska, le Wyoming et l’Idaho, en compagnie des trois Wild West Woman ont totalement conquis les spectateurs : dans la rumeur des couloirs de La Grange de Dorigny résonnaient les mots magnifique, formidable, jouissif, génial, excellent… Le spectacle s’est terminé par une standing ovation.

Je suis venu te dire que je m’en vais

Par Waqas Mirza

On ne badine pas avec l’amour / d’Alfred de Musset / mise en scène Anne Schwaller / TKM / du 1er au 23 décembre 2015 / plus d’infos

©Mario del Curto

©Mario del Curto

La mise en scène d’Anne Schwaler capture parfaitement les aspects comiques de la pièce de Musset. En résultent de nombreuses scènes particulièrement divertissantes. Après l’euphorie d’une première heure hilarante, le rythme s’essouffle pourtant.

« Je connais les femmes, il faut leur jeter de la poudre aux yeux! » s’exclame d’un ton confiant le baron. Le curé, lui, n’a d’yeux que pour d’autres chairs : celles qui recouvrent la table du dîner. Ensemble, ils attendent l’arrivée d’un fils savant et d’une nièce sage ; dix ans les séparent d’une époque où régnait entre eux la plus enfantine des complicités. L’illustre Perdican revient avec un doctorat sous le bras, et l’honorable Camille avec un chapeau de nonne sur la tête. Mais les retrouvailles ne se passent pas comme prévu. La froide religieuse ne tend même pas la main pour qu’on y dépose un amical baiser. Désillusion insoutenable pour le baron, qui projetait de les marier!

Anne Schwaler a opté pour une mise en scène scintillante. Déplaçables sur des roulettes, quatre rideaux en perles métalliques offrent une occasion aux acteurs pour entrer sur scène avec panache. Visuellement spectaculaire, cette production mise sur des costumes éclatants. Le long manteau en velours pourpre du baron, alias Yves Jenny, s’accorde avec la couleur dominante du TKM. Un rouge très cabaret qui revêt les sièges comme le sol, sans oublier le majestueux rideau coulissant exhibé à chaque fin d’acte. Il en va de même pour la robe en crinoline de Dame Pluche (Emmanuelle Ricci), qui laisse presque indécemment deviner ses jambes à travers un noir opaque.

Jean-Luc Borgeat excelle dans son rôle de curé ivre et jaloux d’avoir perdu la meilleure place à table. Sa performance donne fidèlement vie au personnage de Musset, en alliant des grimaces dignes de dessins animés à une maîtrise aberrante de la démarche titubante et du discours décousu. L’acteur s’adonne avec brio aux cocasseries de ce caractère qui ne ratent pas: le public est plié de rire à sa moindre apparition. Notamment lorsqu’il paraît devant Frank Arnaudo qui incarne un gouverneur passablement éméché et voleur de bouteilles.

On aura donc intensément ri au Théâtre Kléber-Méleau, mais tout aussi intenses furent les moments d’ennui dans le dernier tiers du spectacle, quand les deux jeunes protagonistes se livrent furieusement à leurs débats philosophiques sur les relations amoureuses. Le climat est alors marqué d’une tension terrible, directement dictée, il est vrai, par la pièce de Musset. Si l’on prend plaisir à voir dans la première partie des personnages de pouvoir s’employer à des gamineries, l’atmosphère peut devenir lourde quand Perdican et Camille s’engagent dans de longues discussions sur une expérience qu’ils n’ont pas encore. C’est d’autant plus le cas lorsque le spectacle touche à sa fin, marquée par ce parti-pris de mise en scène qui consiste à dire au lieu de montrer, à parler la dernière scène plutôt que de la jouer. On reconnaîtra tout de même que ce choix est aussi intrigant qu’efficace, puisqu’il met bien en évidence le poids de la parole, et plus précisément les effets imprévisibles des stratagèmes manipulatoires. Et les applaudissements finissent par réinstaurer une ambiance festive avec le retour sur scène du baron déprimé, en culotte courte sous son manteau, les cheveux en bataille, « s’abandonnant à sa douleur ».

En suspens

Par Laura Weber

Ohrtodhoxes / écrit et mis en scène par Casimir M. Admonk / TU –Théâtre de l’Usine / du 10 au 16 décembre 2015 / plus d’infos

©TU

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Composé de chorégraphies aériennes, Ohrtodhoxes se développe par une succession de scènes en lévitation. Mais l’équilibre de ce ballet aérien se révèle précaire, et pointe la crainte d’un vacillement.

Pour sa première création théâtrale, Casimir M. Admonk compose une pièce pour le moins déroutante. Ohrtodhoxes se libère d’un certain nombre de conventions théâtrales. Constituée de sons énigmatiques et de corps en mouvement, cette pièce peut difficilement se résumer ; elle n’est en effet composée d’aucune intrigue ni même d’histoire, mais de lévitation. Ohrtodhoxes prend forme sur une scène dépouillée de tout décor figuratif. Deux hommes suspendus à des baudriers s’engagent dans une chorégraphie produite par des mouvements brusques et décousus. Au sol, une actrice, Marion Duval, orchestre le tout à l’aide de launchpads lumineux et de crossfaders, produisant ainsi un accompagnement sonore étrange.

À l’origine de ce projet, un livre nébuleux et poétique du même nom, également signé par Casimir M. Admonk. La transposition théâtrale de cette œuvre écrite abandonne les mots – à l’exception des courtes répliques loufoques énoncées par Marion Duval au milieu de la pièce – afin de laisser les corps s’exprimer. Face à Ohrtodhoxes, on ressent plus qu’on ne comprend. Des regards gênés échangés avec l’actrice, qui regarde chaque spectateur sans ciller, laissent le public pantois devant le déroulement de la pièce. La mise en scène affute également les sens. Devant l’absence presque totale de dialogue, chaque spectateur est aux aguets du moindre geste ou du moindre bruit émis par les corps suspendus.

Ohrtodoxes est un objet étrange qui se laisse difficilement cerner. Difficile effectivement de lui attribuer une signification, la pièce demeure imperméable à toute tentative de stabilisation et oscille invariablement. Pourtant son équilibre semble mis en péril par la chorégraphie de plus en plus impétueuse et frénétique des deux hommes. Un malaise envahit progressivement la scène et le public retient son souffle – craignant une éventuelle chute – jusqu’à la scène finale qui se termine en suspens, sans véritable résolution.

Si dans un premier temps, la pièce intrigue par son projet ambitieux, les gesticulations des acteurs ne produisent pas toujours l’effet escompté. L’intensité recherchée dans cette orchestration des corps ne parvient malheureusement pas toujours à ébranler le public.

Orthodhoxes

Écrit et mis en scène par Casimir M. Admonk / TU –Théâtre de l’Usine / du 10 au 16 décembre 2015 / plus d’infos

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Les critiques :

On n’est plus des enfants

Par Léa Giotto

Une pesanteur artificielle évoquant tour à tour la chute ou l’ascension. Ou les deux à la fois. Ou aucun des deux. Les corps se balancent au bout d’un fil, l’œil est absent et l’allure folle. La transposition d’un texte poétique sur scène sans aucun passage du texte en question, voici ce qui est offert au spectateur. Celui-ci doit être prêt à s’approcher, de plus en plus, encore un peu, pour aller directement au ressenti. … [suite]

En suspens

Par Laura Weber

Composé de chorégraphies aériennes, Ohrtodhoxes se développe par une succession de scènes en lévitation. Mais l’équilibre de ce ballet aérien se révèle précaire, et pointe la crainte d’un vacillement. Pour sa première création théâtrale, Casimir M. Admonk compose une pièce pour le moins déroutante. … [suite]

 

On n’est plus des enfants

Par Léa Giotto

Ohrtodhoxes / écrit et mis en scène par Casimir M. Admonk / TU –Théâtre de l’Usine / du 10 au 16 décembre 2015 / plus d’infos

©TU

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Une pesanteur artificielle évoquant tour à tour la chute ou l’ascension. Ou les deux à la fois. Ou aucun des deux. Les corps se balancent au bout d’un fil, l’œil est absent et l’allure folle.

La transposition d’un texte poétique sur scène sans aucun passage du texte en question, voici ce qui est offert au spectateur. Celui-ci doit être prêt à s’approcher, de plus en plus, encore un peu, pour aller directement au ressenti. Donner au public la même émotion que transmet l’ouvrage, mais sans que la pièce ne soit la répétition du livre, sans que celui-ci ne soit même évoqué. Pourtant, la puissance que l’on trouve dans ses mots est bien là, la détresse, la torture d’être et surtout la contradiction. On crie, on boit, on pleure, on connaît la chanson. Peu cependant acceptent de l’écouter, de se confronter à ses propres paradoxes. Ici, on est forcés, parce qu’on le veut bien.

La scénographie est déstructurée, en apesanteur. Deux hommes (troublants Aurélien Patouillard et Lorenzo de Angelis), marionnettes ou captifs, sont suspendus dans le vide. Ils semblent immobiles, mais peu à peu, leurs mouvements sont guidés au sol par la charismatique comédienne Marion Duval qui, en jouant avec des sons et des objets, joue avec eux. Les muscles dansent mais le pouls s’accélère, et ce qui était à l’origine d’une symétrie absolue dépasse l’harmonie et se métamorphose en une chorégraphie effrénée, entre la noyade et l’éclosion. C’est ce double mouvement, en perpétuelle oscillation, qui charpente le spectacle.

Ce ballet magnétisant est entrecoupé de solos de la comédienne. Parfois sans paroles, juste composés d’un regard et d’une présence. Parfois dans un monologue qui évoque sans détour l’autocontradiction qui semble être au cœur même du projet.

Un projet dont le titre même est sa propre justification, un jeu qui détourne la définition du conforme, une contradiction en soi que l’on est prêts à affronter à présent, car, ainsi qu’on nous le répète, on n’est plus des enfants. De sa propre description, Casimir Admonk n’a rien fait et se présente dans une nudité simple. C’est bien cette absence d’emballages qui nous amène droit au cru du ressenti, et qui rend la poésie vivante.

Bienvenue aux Enfers

Par Suzanne Crettex

Une Énéide / d’après L’Énéide de Virgile / conception et mise en scène Sandra Amodio / texte et adaptation Sébastien Grosset / La Grange de Dorigny / du 3 au 5 décembre 2015 / plus d’infos

©Hélène Tobler

©Hélène Tobler

« Toute une foule se ruait et venait se répandre sur la rive : des femmes, des hommes, les corps des héros magnanimes, des fils, des filles […] Mais le sombre passeur prend les uns, puis les autres ». Récité par une voix off, cet extrait de L’Enéide de Virgile fait étrangement écho « au récit de milliers de migrants qui échouent au large de Lampedusa et aux frontières de l’Europe », selon les mots de Sandra Amodio – metteuse en scène du spectacle joué actuellement à La Grange de Dorigny.

Cette réalisation originale baptisée sobrement Une Enéide, produite en collaboration avec Sébastien Grosset pour le texte, réactualise le grand poème épique de Virgile, composé originellement à la gloire de l’empereur Auguste. Mais par le choix des extraits du texte latin, toute la dimension politique est gommée ; n’est conservée que l’expérience humaine du déracinement.

Comme pour Enée en route vers l’Italie, c’est l’histoire d’une quête. Mais ici, même si l’on assiste à celle de visages sans noms, sans histoire et sans voix, les personnages ne sont pas moins héroïques que le célèbre Troyen. Comme cherchent à le montrer les deux tableaux du spectacle, la souffrance est intemporelle et se décline de la même manière dans l’atemporalité des Enfers que sur les plages de Lampedusa : « les Pleurs et les Soucis vengeurs y ont posé leur couche ; les pâles maladies et la triste Vieillesse y habitent » de même que « la Crainte, et la Faim, mauvaise conseillère ».

Le premier tableau est construit narrativement par l’intermédiaire d’une voix off, scandant des morceaux choisis de L’Enéide, et rythmant les roulis et les coups de tonnerre. Six acteurs, actionnant devant eux des marionnettes de taille humaine –Sandra Amodio ayant par ailleurs une formation de marionnettiste -, gémissent et sont projetés de part et d’autre de la cale d’un navire, sous les yeux d’un garde-côte au casque de légionnaire romain – à la limite du burlesque. Comme des pantins mécaniques, les personnages n’ont plus d’identité et sont le jouet passif de leur sort : « Je cherche l’Italie. Je parcours la Lybie, dépouillé de ce que je suis, repoussé par l’Europe et l’Asie ».

Ensuite, c’est Leif Erikson le Danois, parti conquérir l’Islande, l’émigrée juive empêchée d’accoster à Cuba, le colon français au Sénégal, le touriste en croisière sur le Costa Concordia, l’autre sur le Titanic, et finalement, une femme rescapée du radeau de la Méduse qui nous racontent leur histoire. Des récits de navires, de mer, de naufrage toujours. De perte d’identité, surtout. Personne ne s’entend, tous se coupent la parole, reprennent les mots de l’un et l’autre et, en écho, les entrecoupent de passages de l’Enéide, « avant de s’engloutir au creux d’un tourbillon ».

Quand la pièce se conclut avec les mêmes phrases que celles avec lesquelles elle avait commencé et que Charon continue irrémédiablement à choisir et à exclure les âmes, on garde l’impression d’un cercle infernal qui ne se terminera jamais. Que la souffrance des âmes damnées de l’Enfer est la même que celle des migrants refoulés et que l’Italie est la terre promise pour Enée et ces derniers, on l’avait bien compris. Mais le pari du spectacle semble manqué puisque le pathos exacerbé convoque toutes les ficelles un peu usées du tragique – gémissements, pleurs, tempête… – , et ne touche pas vraiment le spectateur. Celui-ci n’éprouve que peu d’empathie pour ces âmes perdues. L’expression de la souffrance est en effet mêlée à trop d’informations, de bruits, de chansons, de costumes, de décors et devient par là inaudible. L’idée de rapprocher Virgile de l’actualité était pourtant brillante, mais on échoue nous aussi à la porte des Enfers ; Charon ne nous a pas non plus laissé passer.

Une Énéide

D’après L’Énéide de Virgile / conception et mise en scène Sandra Amodio / texte et adaptation Sébastien Grosset / La Grange de Dorigny / du 3 au 5 décembre 2015 / plus d’infos

©Hélène Tobler

©Hélène Tobler

Les critiques :

L’épopée des invisibles

Par Emilie Roch

La metteure en scène Sandra Amodio a vu un parallèle entre l’épopée d’Enée, célèbre héros virgilien, contraint de fuir sa Troie natale par la voie maritime, et le destin de millions de migrants qui, tous les jours, risquent leur vie en mer dans l’espoir d’une vie meilleure. De la rencontre de l’antique Enéide et d’une réalité contemporaine est né un spectacle soucieux de donner un corps et une voix à ceux qui forment cette masse indistincte et déshumanisée que nous relaient les médias. … [suite]

Bienvenue aux Enfers

Par Suzanne Crettex

« Toute une foule se ruait et venait se répandre sur la rive : des femmes, des hommes, les corps des héros magnanimes, des fils, des filles […] Mais le sombre passeur prend les uns, puis les autres ». Récité par une voix off, cet extrait de L’Enéide de Virgile fait étrangement écho « au récit de milliers de migrants qui échouent au large de Lampedusa et aux frontières de l’Europe » … [suite]

 

L’épopée des invisibles

Par Emilie Roch

Une Énéide / d’après L’Énéide de Virgile / conception et mise en scène Sandra Amodio / texte et adaptation Sébastien Grosset / La Grange de Dorigny / du 3 au 5 décembre 2015 / plus d’infos

©Hélène Tobler

©Hélène Tobler

La metteure en scène Sandra Amodio a vu un parallèle entre l’épopée d’Enée, célèbre héros virgilien, contraint de fuir sa Troie natale par la voie maritime, et le destin de millions de migrants qui, tous les jours, risquent leur vie en mer dans l’espoir d’une vie meilleure. De la rencontre de l’antique Enéide et d’une réalité contemporaine est né un spectacle soucieux de donner un corps et une voix à ceux qui forment cette masse indistincte et déshumanisée que nous relaient les médias.

Dans la cale d’un bateau, six personnages sont chahutés par les eaux capricieuses. Leurs visages sont invisibles et leurs vêtements, vides. Les acteurs les portent plaqués contre leur corps et les font bouger, conférant une étrange vulnérabilité à cette masse de chiffons qui est brinquebalée de droite et de gauche. Affaiblis, ils semblent à peine tenir sur leurs jambes et sont manifestement en proie aux mêmes angoisses qu’Énée, dont on entend la voix nous faire le récit versifié de sa fuite de Troie et de sa volonté de rejoindre l’Italie. Malgré la référence au texte antique, le spectacle s’ancre fortement dans l’actualité. Lorsque l’un des personnages décolle des vêtements d’enfant qui formaient une boule, qu’il glisse ses avant-bras dans les petites manches et commence à jouer avec une balle, qui lui échappe, dans les tréfonds de la lugubre embarcation, difficile de ne pas penser au sort du petit Aylan et de tous ces enfants déracinés, trop souvent pour le pire.

Le bateau s’agite encore plus fort sur le chant VI de L’Énéide, celui de la descente aux Enfers, dont Enée ressort avec une mission : fonder une nouvelle ville. Dans ce chant s’observe le basculement d’Enée le migrant à Enée le conquérant. Plusieurs silhouettes en carton, portant le même visage que l’acteur qui interprète Enée, sont réparties sur un coin de la scène. Ces silhouettes peuvent représenter les différentes facettes du personnage (l’émigré, le migrant, l’immigré, le colon, le conquérant). La première partie du spectacle se clôt avec ce sixième chant, élément significatif lorsque l’on sait que, dans la suite de L’Énéide, l’arrivée d’Enée dans le Latium déclenche de nombreuses guerres. Choix conscient de la metteure en scène de ne pas traiter la figure d’Enée devenu conquérant, ce qui risquait de délivrer un message en contradiction avec ses intentions.

La deuxième partie d’Une Énéide est un récit polyphonique, texte original de l’auteur genevois Sébastien Grosset, qui donne la parole aux personnages, ceux-ci ayant seulement gémi ou hurlé jusque là. Ce texte, intitulé Le Catalogue des vaisseaux en référence à un passage du même nom de L’Iliade ainsi que de L’Enéide, se compose de différents témoignages inspirés des grands naufrages ou incidents maritimes de l’Histoire depuis le XIXe siècle. Chaque personnage raconte un voyage en mer auquel il a participé et qui, bien souvent, n’a pas rejoint la destination prévue. Une rescapée du radeau de La Méduse fait le récit horrifiant de son expérience sur « La Machine » ; sur un ton plus léger, un passager du Costa (Concordia) et un autre du Titanic vantent le luxe de ces paquebots, dont les capitaines ont tous deux pris une mauvaise décision ; une autre femme encore raconte son voyage sur le Saint-Louis, comptant à bord des centaines de juifs fuyant l’Allemagne nazie, contraints de retraverser l’Atlantique en sens inverse après avoir été refoulés à leur arrivée en Amérique… Tous manifestent la même nécessité de parler, de partager leur expérience. C’est là que se trouve le cœur du projet d’Une Enéide : donner la parole et rendre hommage à « cette foule qui périt sans tombeau », condamnée dans l’œuvre virgilienne à errer dans les eaux profondes du Cocyte et le marais du Styx pendant cent ans, et dont Enée lui-même s’émeut du sort injuste.

Une Enéide est né du malaise ressenti par Sandra Amodio suite aux votations du 9 février 2014 et de son désir de donner aux migrants, si ce n’est une terre, du moins une place sur scène. Si le tableau d’Une Enéide est sombre, la lueur réside dans l’espoir de sensibiliser le public, par le truchement d’une œuvre littéraire célébrissime, à la condition de ces hommes, de ces femmes et des enfants, qui n’ont pas eu la chance de naître sur un territoire en paix.

La damnation de Faustino

Écrit et mis en scène par Claude-Inga Barbey / par la compagnie Sans Scrupules avec le concours de Séverine Bujard, Yvonne Städler, Patrick Lapp, Rémi Rauzier / Théâtre St-Gervais/ du 1er au 19 décembre 2015 / plus d’infos

©Isabelle Meister

©Isabelle Meister

Les critiques :

À gorge déployée

Par Valmir Rexhepi

Faustino arrive sur terre pour traquer l’espoir et en priver le monde, pour le compte d’une compagnie d’assurance démoniaque. Une pièce toute en rires… En cette fin d’année 2015, Claude-Inga Barbey nous propose une pièce qui, dès les premiers instants de jeu, veut tirer sur la fibre comique : La damnation de Faustino. … [suite]

 

On ne badine pas avec l’amour

D’Alfred de Musset / mise en scène Anne Schwaller / TKM / du 1er au 23 décembre 2015 / plus d’infos

©Mario del Curto

©Mario del Curto

Les critiques :

Et soudain, c’est le drame

Par Lauriane Pointet

Camille et Perdican étaient destinés à s’aimer… mais lorsqu’ils se retrouvent après des années de séparation, l’orgueil s’invite à la fête et l’amour devient un jeu dangereux. Le grand classique de Musset est à savourer jusqu’à fin décembre sur les planches du théâtre Kléber-Méleau. … [suite]

Je suis venu te dire que je m’en vais

Par Waqas Mirza

La mise en scène d’Anne Schwaler capture parfaitement les aspects comiques de la pièce de Musset. En résultent de nombreuses scènes particulièrement divertissantes. Après l’euphorie d’une première heure hilarante, le rythme s’essouffle pourtant. « Je connais les femmes, il faut leur jeter de la poudre aux yeux! » s’exclame d’un ton confiant le baron. … [suite]

 

À gorge déployée

Par Valmir Rexhepi

La damnation de Faustino / écrit et mis en scène par Claude-Inga Barbey / par la compagnie Sans Scrupules avec le concours de Séverine Bujard, Yvonne Städler, Patrick Lapp, Rémi Rauzier / Théâtre St-Gervais/ du 1er au 19 décembre 2015 / plus d’infos

©Isabelle Meister

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Faustino arrive sur terre pour traquer l’espoir et en priver le monde, pour le compte d’une compagnie d’assurance démoniaque. Une pièce toute en rires…

En cette fin d’année 2015, Claude-Inga Barbey nous propose une pièce qui, dès les premiers instants de jeu, veut tirer sur la fibre comique : La damnation de Faustino. Interprétée par un casting de fête, cette création met en lumière, dans un cadre actuel, un Faustino agent d’une infernale assurance, la Sinistra, qui revient à la surface du globe en quête de l’espoir. Faustino ? Précisons : lui-même se présente comme Tino, Faust Tino. La pièce veut jouer sur la référence à l’œuvre de Goethe et donne un patronyme au héros. Et Méphistophélès ? Il est là, lui aussi, queue rouge de circonstance, emballé dans un costume deux pièces, chaussures rouges d’apparat, son nom écarté au profit d’un actuel et efficace Boss. La référence n’ira guère plus loin. Et pourquoi chercher l’espoir ? Pour en priver le monde et capitaliser sur les peurs, modèle d’affaire de la Sinistra.

Mission présentée et imposée, Faustino arrive sur un bateau qui fait office de centre médico-social où il intègre un groupe de femmes. Certaines y sont internées, d’autres y travaillent, lui sera un patient. Séance de psychanalyse, atelier chanson, décoration de l’arbre de Noël, monsieur Tino se livre peu à peu, sans oublier sa mission. Le voilà même qui fait du zèle et essaie de faire signer quelques contrats d’assurance pour la Sinistra. Côté public, cela rit beaucoup. Et puis une des internées veut livrer un air de flûte : elle hésite, gênée, se gratte la jambe, panique un peu, respire profondément, essaie encore, ne parvient pas, se reprend, se contorsionne, porte les lèvres au bec, éloigne ses lèvres du bec, rit court, se gratte le coup, se décide enfin, embouche la flûte, on y est, voilà, ça arrive : des minutes de préparation pour une note d’une seconde. Fou-rire quasi-général. Et la quête de l’espoir ? On y vient : Faustino finira par trouver l’espoir. Ou plutôt c’est l’espoir qui le trouve. Il sera viré de son emploi, une sorte de damnation à l’envers.

Moi ? Je n’ai pas ri. La pièce a manifestement plu : elle m’a laissé pantois. Faut-il disputer ce succès? La damnation de Faustino veut, avant tout et surtout, faire rire. C’est là son programme, son espoir et sa limite.

 

Et soudain, c’est le drame

Par Lauriane Pointet

On ne badine pas avec l’amour / d’Alfred de Musset / mise en scène Anne Schwaller / TKM / du 1er au 23 décembre 2015 / plus d’infos

©Mario del Curto

©Mario del Curto

Camille et Perdican étaient destinés à s’aimer… mais lorsqu’ils se retrouvent après des années de séparation, l’orgueil s’invite à la fête et l’amour devient un jeu dangereux. Le grand classique de Musset est à savourer jusqu’à fin décembre sur les planches du théâtre Kléber-Méleau.

Et soudain, pop ! pop ! pop !, les trois ballons de baudruche qui occupaient l’avant-scène explosent sous les coups de Perdican (Frank Michaux) qui croit comprendre que Camille (Marie Ruchat) ne l’aime décidément pas. La fête est finie, et la comédie glisse vers le drame. C’est Rosette (Charlotte Dumartheray), la sœur de lait de Camille, devenue pour Perdican un simple moyen de vengeance, qui en fera les frais.

Anne Schwaller a choisi d’opérer quelques coupures dans ce petit proverbe dramatique écrit en 1834, peu après un rebondissement désagréable dans la tumultueuse relation qu’entretenait Musset avec George Sand – on notera notamment la disparition du chœur que l’on trouve dans l’œuvre originale. Pour mieux resserrer l’intrigue, elle commence sa pièce in medias res : « Ce mariage, se fera-t-il ici ou à Paris ? ». Le spectacle s’ouvre donc dans une folle énergie, soutenue par une musique joyeuse annonçant les entrées des personnages. Mais au fil des scènes, comme les deux jeunes gens s’obstinent dans leur orgueil, la joie et l’énergie cèdent à la tension et à la violence.

La mise en scène d’Anne Schwaller et la scénographie de Valère Girardin s’ancrent sur un motif récurrent de la pièce, qui présente sans cesse des personnages en train d’en espionner d’autres. Chacun d’eux peut ici, à sa guise, se cacher pour voir sans être vu derrière quatre portiques sur lesquels, formant un rideau, sont suspendues de longues chaînes de métal au tintement incessant. Rosette joue ainsi en silence entre ces portiques durant les premières scènes, révélant au spectateur à la fois son innocence d’enfant et son importance capitale dans l’intrigue. Dans un même temps, les portiques forment un mur de fond mobile, ce qui permet de rétrécir l’espace scénique, jusqu’à n’en laisser plus qu’un ou deux mètres de profondeur pour la scène finale. La fontaine, centrale dans le deuxième acte, illuminée de l’intérieur, s’élève ensuite pour devenir un lustre qui éclairera toute la fin de la pièce.

Les costumes fonctionnent comme une clé de lecture. A l’image du glissement général vers le drame, le Baron (Yves Jenny) perd de sa superbe : de noble satisfait, en habit de velours et perruque poudrée, il sombre progressivement dans un état qui le rapproche des deux ivrognes que sont le curé Maître Bridaine (Jean-Luc Borgeat) et le gouverneur de Perdican Maître Blazius (Frank Arnaudon), pour terminer la pièce, cheveux épars, chemise sale, et caleçon mal couvert par son peignoir. Les costumes tissent également des liens entre les personnages. Camille, lorsqu’elle finit par accepter son amour, abandonne sa robe de religieuse pour revêtir une tenue similaire à celle de Perdican : une chemise blanche, une veste grise à col vert foncé, des jeans gris et des souliers noirs surmontés de guêtres.

Autour de ces deux figures romantiques gravitent des personnages de farce. Le Baron, ressemblant ici à un personnage moliéresque faisant des mimiques et des bruits de bouche dignes de Louis de Funès, contribue à ancrer le début de la pièce dans le registre comique. L’effet est renforcé par l’accoutrement grotesque de Maître Bazius et Maître Bridaine qui évoque l’univers des clowns. Quant à Dame Pluche (Emmanuelle Ricci), la gouvernante de Camille, elle se veut femme austère et de vertu… mais sa robe à crinoline transparente vient contredire cette posture. La pièce mêle donc différents registres et genres dramatiques pour le plus grand plaisir des spectateurs.

 

Sombre fabrique à rêves

Par Simon Falquet

Rentrer au volcan / création et mise en scène Augustin Rebetez / Théâtre de Vidy / du 27 novembre au 11 décembre 2015 / plus d’infos

©Augustin Rebetez

©Augustin Rebetez

Augustin Rebetez rentre au théâtre avec une patte artistique déjà éprouvée. Sa première création, Rentrer au volcan, croise la musique, la danse et la performance dans un univers infernal peuplé de démons masqués et d’installations grotesques.

J’ai beaucoup ri durant le spectacle. J’ai ri une première fois en entrant dans la salle et en voyant une femme tordre et remuer son corps au sol, tandis qu’un homme immobile serrait les poings le long du corps, debout, les yeux par terre. La femme avait des gestes frénétiques et sauvages, mais silencieux, en accord avec un fond sonore fait de pulsations sourdes. Elle avait surtout une souplesse impressionnante. Une seconde fois, j’ai ri quand le gros ballon noir qui pendait devant nos yeux a fait paf, et que tout s’est soudain acharné à hurler et fourmiller dans une cacophonie de pièces de métal entrechoquées et de lumières criantes. Une gigantesque montagne de bruit, mais du bruit extrêmement agressif, et j’ai eu beaucoup de tendresse pour les nombreuses vieilles dames présentes avec le mari ou les petits-enfants.
Des êtres encapuchonnés courent en poussant des installations à roulettes, ils se convulsent et rampent, titubent et dansent à la fois. C’est un spectacle délirant, où tout s’impose puis se dérobe à notre regard, où rien n’est tangible ou prévisible. Alors, la voix d’un chanteur se trouve un chemin pour capter notre attention. Cette voix est importante, elle n’est pas seulement un instrument de plus. Ça commence à ressembler à quelque chose de nommable, un concert… Chaque petite pièce se range dans un rythme lourd qui imite les mouvements des poumons et des organes. C’est toujours violent, mais c’est déjà de l’ordre.
J’ai dit que j’avais beaucoup ri. La première fois, parce qu’on me donnait à voir quelque chose de grotesque. Le grotesque ne tue pas la beauté, mais le sérieux. Je ne sais pas si Augustin Rebetez voulait qu’on en rie. Je crois que cette femme était à la fois ensorcelée et ensorcelante, elle devait nous intriguer. Mais il y avait du sérieux à évider, le sérieux d’avant la porte d’entrée. On rit, ça nous assouplit. Le deuxième rire, c’est une participation au délire qui avait lieu dans la salle. Une sorte de folie douce, une euphorie : il s’agissait de faire corps avec la frayeur généralisée, vorace, dans le volcan. D’ordinaire, la participation du spectateur aux sentiments d’un spectacle garde quelque chose de très galant : c’est une invitation, un choix, un jeu. Ici, on se sent forcé quelque part, et on se surprend à aimer ça. C’est juste assez bien goupillé pour qu’on ne prenne pas cela pour du viol.

Une première impression pourrait être celle d’un spectacle sombre, bruyant, torturé. On pourrait facilement le décrire en ces termes. Cette impression me paraît appropriée, bien sûr, mais chacun de ces mots est bien assez connoté négativement pour qu’on puisse encore s’imaginer pouvoir les utiliser sans fond de sarcasme. Sombre par esprit d’introspection, un certain mysticisme, de l’esbroufe facile. Bruyant : encore plus d’esbroufe, la force préférée à la mélodie, la facilité à la réflexion. Torturé : romantique au sens d’écorché vif, au sens de Regardez-moi Plaignez-moi cette âme sombre et bruyante, le mal et la souffrance comme posture à la mode.
A mon sens, Augustin Rebetez ne fait pas l’erreur d’aller dans ce sens. Il y a bien de la noirceur dans ses tableaux, mais il évite de tomber dans les pièges que sont tous ces clichés. J’ai en tête le sourire d’enfant d’Augustin Rebetez lors d’une interview à Montreux, vieille de deux ans. Un visage serein, calme et communicatif. Son propos était clair et construit, rien d’une introspection adolescente. Ce n’est qu’une interview, et je sens que je m’éloigne de la question, mais cette image renforce mon besoin de parler de ce spectacle en tant qu’acte constructeur, plutôt qu’en simple effusion magmatique.
Après le morceau de musique tintamarresque, des tableaux s’enchaînent où se croisent des personnages masqués et des sculptures troublantes d’inutilité. C’est un carnaval très laid, toujours très convulsif et insaisissable. On pense aux représentations de l’enfer de Bosch, gorgé de surprises affreuses, de démons comiques, brassant des spectacles absurdes. On retrouve la même inventivité perverse, une vie florissante dans les souterrains.
Cet enfer est une grande fabrique à histoires. Mimées, dansées… Les histoires, on peut les chercher dans les quelques phrases que l’on capte en français. Mais elles se font surtout dans les regards croisés avec les figures qui bougent devant nous. Un cauchemar à tête allongée terminée par un dentier, un mineur boitillant dans les ténèbres, lampe frontale, ouvrant des portes vides. Ces histoires se font sous la surface de la peau, elles réaniment des vieilles peurs innommées, des névroses. Les masques ne représentent rien de connu. Mais ils nous parlent, on les reconnaît bien. On n’est pas dans l’univers d’Augustin Rebetez, c’est lui qui pénètre le nôtre. Il nous montre nos propres histoires, d’anciennes déraisons, des folies d’enfance. Une longue généalogie des archétypes et des rêves pourrait aboutir à ce spectacle. Une longue mythologie imprononcée.
C’est un geste de constructeur, celui du raconteur d’histoires. C’est-à-dire que nous sommes bousculés, mais pas par un édifice qui s’effondre et nous prend dans sa chute. Plutôt, c’est une structure qui s’érige et nous implique dans son chantier.
Ce qui renforce le plus cette idée, qui confère aussi toute sa force d’évocation au spectacle, c’est sûrement la scénographie. Il y a l’escalier monté sur roulette, l’estrade, les tabourets, la petite niche et plein de choses, mais il y a surtout une pièce maîtresse : un fantastique paravent. Grand, en planches de bois épaisses et trois ou quatre portes. Il est sans cesse déplacé et malmené : ouvert, fermé, claqué, tapé. Il découpe l’espace pour chaque nouvelle scène, ses portes créent des chorégraphies incongrues et des surprises. En outre, il est inégalitaire : il cache certains éléments à la moitié du public, pour les montrer à l’autre, et les tableaux prennent un aspect bien différent, se comprennent différemment, suivant la place dans les gradins. Le paravent était sûrement la meilleure solution pour donner vie à ce monde instable et aberrant : il est à la fois léger et imposant, mobile et rigide. Comme j’ai aimé ce paravent. Merci au paravent.

Il y a eu encore beaucoup de rires tout au long du spectacle. Augustin Rebetez a une forme de subversion efficace parce que jamais très sérieuse. Son enfer est comique, sautillant, ses démons font peur et rire à la fois. C’est le rire carnavalesque de Rabelais, une grande fête auquel tout le monde prend part, un tourbillon irrésistible contre tout ce qui nous restait de certitude. Rentrer au volcan, c’est laisser ce feu nous consumer.
Si l’on veut prolonger la métaphore du volcan, on peut se souvenir comment les débris des explosions rendent la terre fertile. Les civilisations naissent aux abords des volcans. J’ai en tête le dernier tableau du spectacle. Un long ruban de papier perforé fait son chemin sur la scène et passe le long d’une sorte de machine à pédales. Un homme allongé pédale et une mélodie douce commence une longue course. Un air enfantin, au cœur d’une instrumentation qui va crescendo. Petit bande fragile de papier déroulé qui finit sa course dans les mains de la femme du début, voilée comme au milieu d’un désert. Elle semble scruter les étoiles à travers les petits trous du ruban. Au pied du volcan, la terre encore chaude est déjà constellée de verdure.
J’ai aimé la violence du début, la douceur de la fin. Je ne crois pas qu’elles soient véritablement antinomiques. Ils s’inscrivent dans un processus, un cycle fait d’éruptions et de floraison. On y mettra les mots qu’on veut. Le spectacle est très ouvert, très peu de choses sont réellement dites. Augustin Rebetez n’aurait pas les mêmes mots que moi, sûrement. Il aurait évité la lourdeur d’une métaphore filée, sans doute. Mais je crois qu’il ne demande qu’à ce qu’on parle de cette expérience. Non pas pour comprendre, mais pour la remplir d’histoires différentes.

Rentrer au volcan

Création et mise en scène Augustin Rebetez / Théâtre de Vidy / du 27 novembre au 11 décembre 2015 / plus d’infos

©Augustin Rebetez

©Augustin Rebetez

Les critiques :

Au-delà du réel

Par Elisa Picci

Avec Rentrer au volcan, Augustin Rebetez nous invite à entrer dans un monde à la fois sombre et poétique, où le réalisme ne trouve plus aucune place : les corps humains se disloquent et les décors prennent vie. Un mélange de performances tant vocales que physiques dans un univers archaïque, étrange et parfois teinté d’humour. … [suite]

Sombre fabrique à rêves

Par Simon Falquet

Augustin Rebetez rentre au théâtre avec une patte artistique déjà éprouvée. Sa première création, Rentrer au volcan, croise la musique, la danse et la performance dans un univers infernal peuplé de démons masqués et d’installations grotesques. J’ai beaucoup ri durant le spectacle. … [suite]

 

Au-delà du réel

Par Elisa Picci

Rentrer au volcan / création et mise en scène Augustin Rebetez / Théâtre de Vidy / du 27 novembre au 11 décembre 2015 / plus d’infos

©Augustin Rebetez

©Augustin Rebetez

Avec Rentrer au volcan, Augustin Rebetez nous invite à entrer dans un monde à la fois sombre et poétique, où le réalisme ne trouve plus aucune place : les corps humains se disloquent et les décors prennent vie. Un mélange de performances tant vocales que physiques dans un univers archaïque, étrange et parfois teinté d’humour.

Augustin Rebetez est photographe, dessinateur et plasticien. Son art est également marqué par des installations bricolées de toutes sortes, toujours à l’image d’un monde venu d’ailleurs, qu’il nous présente aujourd’hui sur la scène de Vidy. Déjà bien connu dans le domaine des arts visuels, notamment par les multiples expositions à succès qu’il fait à travers le monde et les nombreux prix qu’il a reçus, Augustin Rebetez se lance à présent dans le théâtre avec sa toute première création scénique, Rentrer au volcan, faisant appel à des performeurs originaires de différents pays.

Le spectacle commence déjà dans la cafétéria du théâtre de Vidy. Les murs sont couverts des dessins et peintures de l’artiste. Les spectateurs peuvent également profiter de quelques-unes de ses installations, comme par exemple une sorte de grande cabane noire portant l’inscription « cinéma », dans laquelle on découvre des vidéos qui concernent ses productions. En s’approchant peu à peu de la salle de spectacle, le public sent déjà qu’il entre dans un ailleurs. Le couloir qui y mène, imprimé lui-même par l’art d’Augustin Rebetez, devient un passage vers un autre monde.

Sur scène, on peut alors observer librement la danseuse Iona Kewney faisant des contorsions et s’agitant brutalement. Un homme, debout à côté d’elle, se penche en avant et se relève constamment. Le silence se fait dans la salle mais sur scène rien ne se passe de plus. Le spectateur peut essayer de deviner ce que représente le décor plongé dans l’obscurité. On perçoit des installations électriques côté jardin, des sortes de cabanes pas tellement identifiables dans le fond et une petite maisonnette avec d’autres constructions singulières côté cour. Et surtout, une gigantesque boule noire suspendue au plafond. Celle-ci explose alors, provoquant le chaos et laissant les spectateurs complètement déboussolés. Des performeurs vêtus entièrement de noir et masqués sortent des décors. Certains hurlent, d’autres se déplacent comme si leurs articulations ne les soutenaient plus, le bruit en devient presque désagréable. Le spectateur va dès lors osciller pendant toute la représentation entre poésie et inquiétude.

Si l’on se retrouve envoûté par de remarquables performances musicales et vocales, qui vont d’un registre lyrique à des tonalités beaucoup plus rock, on est aussi déstabilisé par des prestations plus déconcertantes mais tout aussi fascinantes : à Louis Jucker, musicien punk qui amène une certaine sérénité par le son de sa voix et de sa guitare succède par exemple un performeur vêtu de noir, à la tête de cheval avec un dentier humain, qui récite un texte difficilement compréhensible, actionnant un mécanisme lui permettant de bouger le dentier en même temps qu’il parle. Les performeurs jouent aussi avec les décors bricolés, et selon l’endroit où le spectateur est assis, il peut avoir l’illusion que soudain ces décors se déplacent seuls. Dans ce monde, l’humain n’est plus le seul être capable de s’exprimer.

Vous l’aurez compris, Rentrer au volcan est une invitation à entrer dans un autre monde où l’art se déploie dans diverses formes, tandis que des émotions toujours différentes saisissent le spectateur pendant une heure de représentation. Tentez donc l’expérience et entrez dans l’univers si particulier d’Augustin Rebetez qui vous accueille jusqu’au 11 décembre au théâtre de Vidy !

Tel est pris qui croyait prendre

Par Marie Reymond

Le nozze di Figaro / de Wolfgang Amadeus Mozart, à partir du livret de Lorenzo da Ponte / mise en scène Galin Stoev / direction musicale Alexis Kossenko / Théâtre du Reflet (Vevey) / 24 novembre 2015 / plus d’infos

©Richard Dugovic

©Richard Dugovic

Figaro et Susanna s’aiment ; ils vont se marier. Seulement voilà : leur seigneur le Comte s’intéresse d’un peu trop près à Susanna. Les amoureux mettent tout en place pour venir à bout de l’audacieux. Tout ne se passe pas comme l’avaient prévu les deux intrigants, et plus d’un personnage sera pris alors qu’il croyait prendre.

La mise en scène de Galin Stoev met l’accent sur le décalage entre l’être et le paraître. Tous les personnages désirent quelque chose, mais sont forcés de le cacher et de manigancer pour l’obtenir. Ceci se reflète dans les décors : la chambre des fiancés arbore des vitrines au cadre doré. Dans cet espace, Figaro, Susanna, le Comte et la Comtesse se présentent tour à tour tels qu’ils veulent être perçus.
Ce n’est que dans le dernier acte, lorsque l’action se déplace dans le jardin, que les personnages commencent à se laisser voir dans toute leur vulnérabilité. Alors que Susanna chante « Deh vieni, non tardar », Figaro et Susanna d’un côté, et le Comte et la Comtesse de l’autre abandonnent le masque et se révèlent finalement en amoureux transis. Les décors s’enrichissent alors subitement : un clair de lune fait son apparition, l’opulence du jardin prospère autour d’eux et une fine neige commence à tomber. Ce moment de rêve s’achève dans un final apothéotique qui laisse le public comblé.
La production bénéficie d’une distribution impeccable : tous les personnages convainquent. Le jeu comique fonctionne à la perfection. Les voix et l’interprétation musicale de l’orchestre mettent l’œuvre en valeur. Ainsi, c’est le public qui se trouve pris jusqu’au bout, et qui en redemande.

 

Le nozze di Figaro

De Wolfgang Amadeus Mozart, à partir du livret de Lorenzo da Ponte / mise en scène Galin Stoev / direction musicale Alexis Kossenko / Théâtre du Reflet (Vevey) / 24 novembre 2015 / plus d’infos

©Richard Dugovic

©Richard Dugovic

Les critiques :

Une « trop » folle journée de noces

Par Waqas Mirza

Galin Stoev met en scène les Noces de Figaro de Mozart. Un amant qui saute du balcon, un mari cocu lui-même adultère, un fiancé jaloux au service de son rival… Cet opéra-bouffe déroule une série infinie de situations incongrues qui se laissent copieusement dévorer. Difficile de quitter le théâtre du Reflet sans ressentir un trop-plein d’émotions. … [suite]

Tel est pris qui croyait prendre

Par Marie Reymond

Figaro et Susanna s’aiment ; ils vont se marier. Seulement voilà : leur seigneur le Comte s’intéresse d’un peu trop près à Susanna. Les amoureux mettent tout en place pour venir à bout de l’audacieux. Tout ne se passe pas comme l’avaient prévu les deux intrigants, et plus d’un personnage sera pris alors qu’il croyait prendre. … [suite]

 

Une « trop » folle journée de noces

Par Waqas Mirza

Le nozze di Figaro / de Wolfgang Amadeus Mozart, à partir du livret de Lorenzo da Ponte / mise en scène Galin Stoev / direction musicale Alexis Kossenko / Théâtre du Reflet (Vevey) / 24 novembre 2015 / plus d’infos

©Richard Dugovic

©Richard Dugovic

Galin Stoev met en scène les Noces de Figaro de Mozart. Un amant qui saute du balcon, un mari cocu lui-même adultère, un fiancé jaloux au service de son rival… Cet opéra-bouffe déroule une série infinie de situations incongrues qui se laissent copieusement dévorer.

Difficile de quitter le théâtre du Reflet sans ressentir un trop-plein d’émotions. « Trop de notes », se plaignait déjà l’Empereur Joseph II en 1786, après avoir assisté à la première représentation des Noces de Figaro. « Il y a tout simplement trop de notes », reprochait-il au jeune Amadeus. L’Empereur avait jugé immodéré le travail du compositeur obstiné qui voulait marier sa musique au langage du librettiste Lorenzo Da Ponte. L’idée de partager le ressenti de la royauté autrichienne du XVIIIe siècle n’est pas sans troubler le spectateur contemporain. Mais cet excès qui suscitait la critique de Joseph II semble plutôt séduire le public moderne.

L’opéra tient en quatre actes, mais il conserve l’intrigue drôle qui fait tout le charme irrésistible de cette folle journée de noces: Figaro veut épouser Suzanne, camériste de la Comtesse ; lorsqu’il apprend que le Comte lui fait des avances, sa colère se déchaine. La mise en scène de Galin Stoev met l’accent sur le désir, cette émotion qui motive la frénésie romantique des personnages. Un enchevêtrement de péripéties rythme alors intensément ces jeux de l’amour et du hasard.

L’espace est exploité de façon à faire ressortir le style vaudevillesque de l’histoire. Transformée en cachette absurde, la robe de mariée de Suzanne gît sur le sol et voit défiler un par un tous les amants apeurés. Chérubin, incarné par Ambroisine Bré, plonge en pleine rêverie sous ses voiles blancs pour échapper aux griffes du Comte, aussi cocu qu’arrogant. Mais au moindre son dans le couloir, c’est le Comte lui-même qui s’y réfugie pour éviter l’esclandre d’une affaire entre noble et servante. Chacun poursuit ardemment l’objet de son désir, dans la peur continuelle de se faire découvrir. Que de quiproquos, de manipulations, et d’interrogations incriminantes qui suscitent sans cesse le rire du public. L’émotion est à son comble à chaque fin d’acte, qui accorde l’exaltation des personnages au tutti des mélodies vertigineuses. À ce titre, l’apport des chorégraphes n’est de loin pas négligeable. Le slow-motion des chanteurs à la fin du deuxième acte est une invention parfaitement bienvenue dans cette histoire où chaque problème, à peine résolu, en appelle un autre. De même, les personnages recourent constamment à un nouveau mensonge pour éviter les conséquences du précédent, et s’enfoncent toujours plus dans un tissu de tromperies.

La scène est constamment saturée de personnages: même lorsque ceux-ci ne sont pas concernés par la scène jouée, des cabines transparentes révèlent les occupations que le public n’est pas censé voir. Le spectateur est ainsi invité dans l’intimité d’une noblesse trop occupée à soigner son apparence. En bon Comte aristocratique, le baryton Thomas Dolié y passe des heures à fixer son nœud de cravate, pendant que Yuri Kissin l’accable des invectives graves d’un Figaro jaloux. On y voit aussi, dans le rôle de la Comtesse, Diana Axenti qui arrange sa chevelure en chignon, ou Emmanuelle de Negri qui s’adonne aux corvées de soubrettes. Dommage que la liste des représentations ne regorge pas d’autres dates en Suisse : il faudra suivre la tournée en France pour voir (ou revoir) cette équipe débridée.

Théâtre ardent

Par Valmir Rexhepi

Tristesse animal noir / D’Anja Hilling / mise en scène Collectif Sur un Malentendu / L’Arsenic / du 23 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Collectif Sur un Malentendu

©Collectif Sur un Malentendu

Six personnages vont passer par les flammes, certains vont en ressortir, carbonisés au-dedans comme au-dehors.

Six comédiens se partagent la scène pour nous livrer une pièce au titre énigmatique dont on n’essayera pas de percer le mystère : Tristesse animal noir, composée par Anja Hilling, en allemand, puis traduite en français avec le concours de Silvia Berutti-Ronelt en collaboration avec Jean-Claude Berutti. Au milieu de la scène a poussé une forêt. C’est ici que le drame va se jouer, dans la lumière crépusculaire s’échappant des braises d’un barbecue. Trois couples se trouvent là pour partager viandes, bières, vins, questions, discussions. Un des couples a un bébé. La banalité de l’ambiance est encore soulignée par la présence d’une voix off d’une platitude robotique qui jongle entre didascalies et descriptions narratives.

Et puis tout le monde s’endort, noir. Mais voici que des crépitements se font entendre, les craquements du bois qui brûle. Le crépitement devient vrombissement sourd, une vapeur s’élève et nous lèche le visage. Noir, ça brûle dans le noir. La voix off est partie en fumée ; désormais les personnages, de part et d’autre de la colline où sont cachés les spectateurs, annoncent dans des cris déchirés par la panique ce qui se passe à l’ombre des flammes. Ce sont des voix on, investies par la peur, la douleur. Un bruit de semelles sur le sol semé de cendres se mêle aux cris : quelqu’un avance dans le noir du brasier. On voit un peu du drame, par étincelles ; dans le feu, trois corps ont fusionné. Le feu s’endort, lumière.

Le drame ne s’éteint pas avec le feu. Après la fusion des corps, voici la fission des relations. Des couples de départ il ne reste rien, carbonisé. Les personnages encore vivants ne communiquent que par la médiation de deux micros, par des paroles qui partent en volutes. On attend peut-être un sauvetage, une stabilisation, un retour à la normale. Mais l’épreuve du feu, telle ces ordalies médiévales, aura raison de tout : innocent, coupable, qu’importe. On est brûlé.

Tristesse animal noir

D’Anja Hilling / mise en scène Collectif Sur un Malentendu / L’Arsenic / du 23 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Nicolas di Meo

©Nicolas di Meo

Les critiques :

Un cauchemar à la belle étoile

Par Amandine Rosset

Lundi, les six jeunes comédiens du Collectif Sur un Malentendu présentaient Tristesse animal noir, une histoire vraisemblable, dramatique et emprunte d’ironie et de folie qui pose la question du deuil et du choc post-traumatique. La pièce parle de l’expérience d’un groupe d’amis avant, pendant et après le drame qui changera leur vie. … [suite]

Théâtre ardent

Par Valmir Rexhepi

Six personnages vont passer par les flammes, certains vont en ressortir, carbonisés au-dedans comme au-dehors. Six comédiens se partagent la scène pour nous livrer une pièce au titre énigmatique dont on n’essayera pas de percer le mystère : Tristesse animal noir, composée par Anja Hilling, en allemand, puis traduite en français avec le concours de Silvia Berutti-Ronelt en collaboration avec Jean-Claude Berutti. … [suite]

 

Un cauchemar à la belle étoile

Par Amandine Rosset

Tristesse animal noir / D’Anja Hilling / mise en scène Collectif Sur un Malentendu / L’Arsenic / du 23 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Collectif Sur un Malentendu

©Collectif Sur un Malentendu

Lundi, les six jeunes comédiens du Collectif Sur un Malentendu présentaient Tristesse animal noir, une histoire vraisemblable, dramatique et emprunte d’ironie et de folie qui pose la question du deuil et du choc post-traumatique. La pièce parle de l’expérience d’un groupe d’amis avant, pendant et après le drame qui changera leur vie.

Plus qu’une pièce de théâtre, c’est à un véritable roman auquel le public a assisté pour la première de Tristesse animal noir. En effet, durant les deux heures de représentation, les spectateurs sont comme plongés dans un livre, notamment grâce à une voix off qui au début contextualise l’histoire dans le noir et qui durant la suite de la pièce décrit les personnages et leurs mouvements. L’histoire commence bien. Un groupe de six personnes ainsi qu’un bébé partent de la ville en minibus pour aller respirer le grand air de la forêt à l’occasion d’une nuit à la belle étoile. Cette forêt est le décor central de la pièce. Des troncs, des feuilles ainsi que de la mousse au sol et des bruits d’animaux plongent les spectateurs dans la sérénité de cet espace naturel. Les personnages sont liés par l’amour, l’amitié ou la fraternité. Cette soirée est pour eux l’occasion de se rencontrer mais aussi pour certains l’occasion de faire certaines révélations. La conversation est celle de jeunes trentenaires. Ils parlent de travail, d’amour, de tabagisme, de la mort.

La nuit tombe, les yeux se ferment et le noir s’installe dans la salle. Les personnages vont alors vivre un cauchemar. Le public ne distingue que des ombres mais vit la catastrophe seconde après seconde au travers de cris et de voix venant de tous les côtés. Les protagonistes racontent les uns après les autres leur version du drame, toujours dans la nuit. Puis, le jour revient et avec lui la convalescence, la folie pour certain. Toutes les étapes du deuil sont personnifiées grâce aux diverses réactions des survivants. La culpabilité aussi est très présente. Comment vivre avec ce sentiment ? C’est la question qui reste dans leur tête à tous. Dans une ambiance très sereine et un décor blanc, les personnages se retrouvent et tentent de reprendre leur vie, mais tout a changé.

Malgré des petits couacs dus certainement au stress de la première, cette pièce, très réaliste, est lente à digérer, preuve étant le silence qui règne dans la salle une fois les comédiens sortis de scène. Le public reste muet, encore sous le choc, ne sachant pas quoi penser et avec des images plein la tête. La mise en scène joue avec l’imagination des spectateurs qui, plongés dans le noir, se font leur propre idée de l’action qui leur est décrite. Tristesse animal noir est à voir jusqu’au 29 novembre 2015 à l’Arsenic.

El Triunfo de La Libertad

De La Ribot, Juan Dominguez et Juan Loriente / Théâtre de Vidy / du 20 au 21 novembre 2015 / plus d’infos

©Gregory Batardon

©Gregory Batardon

Les critiques :

Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ?

Par Simon Falquet

J’étais d’accord avec mon collègue Basile en sortant voir la pluie à la fin du spectacle. Mais avant de vous expliquer sur quoi nous étions d’accord, laissez-moi vous parler du couple qui vient au même moment nous demander un briquet. Je les félicite d’avoir fait partie du groupe des courageux qui ont décidé de rester jusqu’au bout. Ils n’ont pas tout à fait décidé, finalement, ils nous confient qu’ils étaient surtout coincés dans les rangs du fond. … [suite]

 

Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ?

Par Simon Falquet

El Triunfo de La Libertad / de La Ribot, Juan Dominguez et Juan Loriente / Théâtre de Vidy / du 20 au 21 novembre 2015 / plus d’infos

©Gregory Batardon

©Gregory Batardon

J’étais d’accord avec mon collègue Basile en sortant voir la pluie à la fin du spectacle. Mais avant de vous expliquer sur quoi nous étions d’accord, laissez-moi vous parler du couple qui vient au même moment nous demander un briquet. Je les félicite d’avoir fait partie du groupe des courageux qui ont décidé de rester jusqu’au bout. Ils n’ont pas tout à fait décidé, finalement, ils nous confient qu’ils étaient surtout coincés dans les rangs du fond. C’était minimaliste, on a trouvé long mais long, enfin on aime bien, mais là on finit par comprendre le truc, une heure c’est long tout de même, enfin c’est fait pour mais voilà, moyen moyen, payer pour ça, il aurait fallu plus de ci.

Il se passe, je crois, quelque chose d’intéressant dans la critique clope devant la porte des théâtres. Alors qu’un grand nombre d’artistes insistent pour malmener le pacte qui les lie aux spectateurs, ces derniers se voient de plus en plus piégés, contraints de réagir avant tout au postulat de l’artiste. La question est : on adhère, ou pas ? Il s’est passé la même chose la semaine dernière au sortir d’un spectacle de Castellucci. Les discours semblent piégés à l’entrée de ce portail que nous dresse l’artiste. On entre, ou pas ? Dans le cas d’El Triunfo De La Libertad, Basile et moi sommes entrés, mais comment défendre ce choix ? Ce n’est pas défendable, c’est même à peine discutable, ce n’est même pas un dilemme du prisonnier. C’est juste, dans les premières minutes, un peu de notre confiance qu’on choisit de donner, ou pas. Tant que le discours s’arrête là, au pacte de lecture, il n’y aura rien de fécond, ce sera comme discuter les règles d’un jeu sans vouloir y jouer.
Finalement, ce couple rentrera dormir et nous aussi. Nous ne vivons pas de ça. Pourtant, ce phénomène se répétera souvent, qui continuera d’obstruer les réflexions et les discussions sur le théâtre. Pourtant, cet appauvrissement du discours n’est peut-être pas entièrement le fait du spectateur. Cela, je l’ai soupçonné un peu par hasard, peut-être même par erreur, quelques minutes après le début de la pièce. Cela semble triste ou drôle, mais mon hasard, mon erreur, c’est d’avoir réellement apprécié la mise en scène, d’avoir passé un moment agréable. Je ne dis pas ça pour tourner mes phrases : je crois bien que le but de l’installation minimale qu’étaient ces quatre prompteurs faisant défiler du texte pendant une heure, ce n’était pas de nous plaire tout à fait. On cherche la contrainte, on cherche à gêner, à embêter. Il devait s’instaurer nécessairement un conflit ou un rapport de pouvoir, quelque chose d’une confrontation entre les trois artistes et les quelques spectateurs.
Pourtant, j’ai aimé suivre le défilement des mots comme on suit la pluie jusque dans la bouche d’égout. Quelque chose de paisible et de pressé à la fois. Les variations lumineuses et sonores enrobaient les mots et l’histoire sans les gâcher, avec assez de discrétion. L’obscurité était un flottement vague qui se transformait avec lenteur, tandis que l’éclat des LEDS nous pénétrait sans aucune agressivité. Pas d’excès lyrique, pas d’absolu dans les noirs : un équilibre bien maîtrisé. J’avais le corps détendu et attentif, je n’ai ni bâillé, ni regardé ma montre. Le silence avait valeur de paix, la paix des acteurs bavards qu’on a tenus loin.
Je comprends ceux qui ont quitté le spectacle au milieu. Sans leur avoir demandé pourquoi, je crois comprendre. Ils n’ont pas été plus stupides qu’un autre. Ils ont un avis sur la pièce, ils n’ont pas détesté et ils sauraient nuancer leur point de vue. Ils sont comme ce couple qui fumait, qui comprenait la démarche sans pour autant l’approuver toujours. Ce qui me trouble, et ça va même finir par m’agacer à force d’y penser, c’est cette conviction que tout ce jeu était voulu. Les spectateurs mécontents ont été exemplaires, tandis que Basile et moi figurons parmi les maladroits à avoir pris le spectacle à contre-temps. Pour me convaincre du contraire, il faudra m’expliquer un certain nombre de choses. Le ton sarcastique des phrases qui nous sont adressées sur le prompteur, les questions teintées d’une ironie condescendante (« pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ? »), et surtout leurs réponses (« Parce que demain je vais au cinéma. »). Quels que soient l’histoire racontée dans le spectacle, le message à faire passer ou même la mise en scène, il y a derrière cela une posture claire de l’artiste : il attaque le spectateur.
On attaque le spectateur. Ce dernier est forcé de réagir puisqu’on veut l’impliquer directement. La question revient : j’adhère, ou pas ? Soit je refuse d’être cet individu que l’artiste pointe du doigt et caractérise, soit j’accepte humblement, et me laisse enseigner. Il y aura une histoire, au final, un message. Mais peut-on être sûr que c’est vraiment là-dessus que portera la discussion ? Est-ce que c’est ce qu’on retiendra ? Non : le couple est resté figé sur cet affrontement, ils ont trouvé l’histoire vague et n’ont pas vraiment cherché à comprendre. Je pense qu’ils ne chercheront pas plus par après, et qu’ils en parleront surtout comme d’une « pièce faite de sous-titres ». Et je ne parle même pas de ceux qui ne sont pas restés jusqu’à la fin. Ceux-là ne se sont même pas rendu compte qu’une histoire était en train d’être racontée.

Il y a bien une histoire. On entrecroise des épisodes de la Révolution française tout juste accomplie, la lune de miel d’un couple de classe moyenne dans un hôtel des Caraïbes et des considérations imaginaires sur une météo inchangée pour les siècles à venir. Ces épisodes servent à traiter un thème principal : celui de la liberté. Vieille de deux cents ans, cette liberté fait aujourd’hui l’objet de questionnements. Nous nous sommes battus pour elle, mais à quoi ressemble aujourd’hui la société qui célèbre son triomphe ? Un monde sans drame, aseptisé et immobile. La critique court dans la description des aventures du jeune couple médiocre, dans des citations sur la naissance de l’ennui et de la vacuité au XIXe siècle, jusque dans la météo qui ne change plus d’humeur.
Le texte se lit avec plaisir, en partie grâce au dispositif scénique auquel il s’ajuste très bien. La problématique soulevée m’intéresse. Le message et la prise de position de ces trois artistes m’ont toutefois particulièrement déçu. Et c’est là qu’il faut se débarrasser du piège dans lequel on nous a entraînés. La question de l’adhésion au parti pris scénique de l’artiste est tellement envahissante, qu’on croit que dire « oui » revient à adhérer également au message, et vice versa. Pourtant, le texte peut faire l’objet d’un discours critique totalement détaché de la mise en scène.
L’ironie du texte est portée sur la société actuelle (société consumériste globalisée néo-ceci ultra-cela) et sur le spectateur comme son représentant dans la salle de théâtre. Quant aux artistes, ils sont quelque chose qui volette au-delà, qui regarde de haut. Si je crois qu’une telle posture est inféconde, ce n’est pas un jugement éthique (« vous ne valez pas mieux que nous »), même s’il y aurait à dire de ce côté-là aussi. Je crois que c’est ce qui a contribué à fermer totalement le discours (pourquoi les critiques de cette pièce présentent-elles ce discours comme ouvert?) sur un message précis qui prend l’allure d’une leçon qu’on donne. C’est ce qui contribue à appauvrir le traitement des deux amoureux dans leur hôtel : condescendant, mais surtout réducteur. Le propos tend à réduire la réalité à une idée, quelques impressions, à la moquer sans faire le geste de l’interroger vraiment. Le problème n’est pas de rire. Le problème, c’est quand le rire ne sert plus à éclater en fragment une réalité qu’on présentait comme unique, mais au contraire à unifier une réalité plurielle pour lui faire obéir à notre discours satirique. Ce rire-là est stérile.
Ce rire-là est stérile. Il n’est qu’une stratégie rhétorique comme une autre pour faire accepter une position. Il manipule des clichés, ou les fabrique. Il nous dit que notre monde se résume à ci ou ça. Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ? Pour entendre dire que le monde est plus complexe que ci ou ça. Le langage est déjà bien assez fasciste. Je n’ai pas besoin d’un discours qui s’enferme dans un sens ou un autre, mais d’un discours qui s’ouvre aux possibles de l’existence. Ce couple aux Caraïbes, tout le monde le connaît, le connaissait déjà avant le spectacle. Qu’en avons-nous dit de plus ? Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ? Pour qu’on me dise que j’ai trop souvent moqué ce couple sans le comprendre. Ils ne sont pas tout le monde. Ils ne sont pas l’autre couple, celui qui fumait. Ça ne les rend pas moins risibles, mais ça doit nous rendre plus exigeants face à notre propre jugement. Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ? Parce que je paie pour qu’on soit exigeant envers moi. Mais l’exigence, ce n’est pas se poser contre le spectateur. C’est lui vouloir du bien, mais le vouloir difficile.

Pourquoi viens-tu au théâtre ? Pour exercer mon œil à voir, mon oreille à entendre. On ne m’a pas déçu. J’ai encore des interrogations, je suis encore curieux de l’expérience que j’ai eue. Le vrai discours sur la liberté résidait dans la mise en scène. Il y a beaucoup à dire là-dessus, sur ce point on m’a donné matière à réflexion. Mais je n’ai pu y accéder qu’en laissant de côté les piques qu’on me lançait et en faisant semblant d’oublier que ces gens me prenaient pour le spectateur que je ne suis pas.
Il y en a sûrement eu d’autres comme Basile et moi, le cul entre deux chaises. Peut-être plus que ce que j’imagine. On pourrait me reprocher d’avoir pris pour exemple des spectateurs médiocres ou de mauvaise foi, alors qu’il faudrait peut-être se baser plutôt sur un quelqu’un d’objectif et de cultivé pour que la réception soit plus proche de l’intention de départ. Mais à qui s’adresse-t-on vraiment ? La Ribot, Juan Dominguez et Juan Loriente voulaient d’un spectateur qui s’impatiente, qui se sente mis à nu quand la réponse à la question est « parce que demain je vais au cinéma ». Basile et moi avons été les cancres dans l’histoire, ce qui ne nous change pas de l’ordinaire, mais qui rend pour le coup la situation un peu triste, finalement. J’étais parti pour dire beaucoup de bien de ce spectacle (nous étions sortis enthousiastes), mais cette impression dérangeante prend de plus en plus de place. L’impression d’avoir vu quelque chose de beau, mais dirigé contre nous. « Je crois que ça aurait été un geste fort que personne n’applaudisse à la fin. Ça aurait fait passer un message je trouve », nous disait cette femme en écrasant son mégot à la sortie du théâtre. Les médiocres restent médiocres, les bourgeois des bourgeois, et l’artiste a cru prouver quelque chose. Pourquoi viens-tu au théâtre ce soir ? La vérité, c’est que je viens parce que je suis nul. Je suis assez malin pour m’en rendre compte tout seul. Je viens au théâtre pour qu’on me montre des choses, pour apprendre, pour être nul un petit peu moins. Pas pour qu’on me fasse la morale.

Intra-muros Helevetiae

Par Fanny Utiger

Mamma Helvetia (un rapport familial) / un projet de Georg Scharegg et Theater Chur / mise en scène Georg Scharegg / La Grange de Dorigny / du 20 au 22 novembre 2015 / plus d’infos

©B. Faessler

©B. Faessler

Tout y est, ou presque. Voyage, avec Mamma Helvetia, dans la Suisse, la belle et la moins belle, entre l’appréhension de son avenir et le souci du respect de ses traditions.

« D’abord je me sens Lausannoise, puis Vaudoise, puis francophone… et enfin je me sens Suisse », dit une des actrices, Lausannoise le temps seulement de quelques déclarations. S’il y a une chose que Georg Scharegg a cernée, c’est que l’identité suisse est peu développée pour bon nombre d’Helvètes. Quatre langues nationales nous divisent, et le fédéralisme n’aidant pas, on se retrouve davantage dans des cultures régionales ou cantonales – quand on n’est pas au contraire aspiré par celles de nos voisins européens. Mamma Helvetia tente donc de réunir ce qui véritablement fait la Suisse, au croisement de grandes questions et de petites anecdotes.

Du bonnet Crédit Suisse à la peluche Globi, des accoutrements folkloriques au botte-cul pour la traite… et du Gothard au secret bancaire en passant par les problèmes de surpopulation, Mamma Helvetia est bien une pièce typiquement suisse. On y trouve, effectivement, nombre d’aspects qui nous touchent ou du moins nous concernent tous, quel que soit le côté de la Sarine duquel on vient. Ce qui reste plus suisse encore, outre une apparente unicité autour de tels sujets, c’est bel et bien un plurilinguisme dont on ne se défait pas. C’est ainsi que la pièce de Scharegg est jouée, et chantée, en suisse-allemand, en français, en italien et, bien qu’il soit difficile à repérer, en romanche. Sans réelle trame narrative, ce n’est pas le but, différents tableaux se suivent avec fluidité, et au sein de ceux-ci mêmes on passe de langue en langue et d’un dialecte à un autre. Ce pari, largement mis en avant, est relevé, en allant jusqu’à respecter les proportions réelles de ces idiomes, ce qui nous rappelle d’ailleurs, à nous autres Romands, la place considérable qu’occupe dans notre pays ce suisse-allemand que l’on ne nous apprend pas. Ne manquent que des variations d’accents en français, probablement peu faciles à réaliser pour des comédiens non-francophones (n’oublions pas que cette production est l’œuvre du Théâtre de Coire), mais qui auraient été les bienvenues auprès d’inflexions sensiblement différentes dans les langues de Goethe et de Dante.

Ou plutôt, de celles de Jeremias Gotthelf et Plinio Martini. C’est lors d’un tableau qui mêle ces deux écrivains à Charles-Ferdinand Ramuz que ce brassage des langues fonctionne le mieux. Dans un medley littéraire plurilingue, est abordée la difficulté de la vie montagnarde, pour un moment confus en apparence, fort intense néanmoins. Est-ce dû au contraste de la langue littéraire après des bribes de conférences, de courts dialogues et de multiples phrases-choc ? Possiblement. L’arrangement des trois textes romanesques – Ueli der Knecht, Il fondo del sacco, Derborence – est en tout cas très bien agencé.

Si une unicité langagière, souvent par là même culturelle, est impensable en Suisse, comment, autour de quoi notre identité commune – encore qu’elle soit nécessaire, mais la question n’est pas là – peut-elle se construire ? A l’heure où les symboles nationaux sont laissés à l’extrême droite dans la majorité du monde occidental, il semble difficile justement de l’établir sans patriotisme insistant. Mamma Helvetia use de certains emblèmes, frôle parfois le cliché. Mais ce n’est pas par ces divers stéréotypes que la thématisation de l’unité suisse se fait ressentir. Au contraire, d’ailleurs, car en quoi du jodle et des costumes appenzellois parlent-ils à des Romands ? La Suisse aujourd’hui se réunit donc autour d’autre chose : la dizaine de tableaux qui, de l’aménagement du territoire aux relations avec l’Union européenne, traite des enjeux géopolitiques et culturels que rencontre le pays, représente bien ce qu’il est véritablement. C’est avec une ironie habilement maîtrisée que la pièce, malgré quelques passages un peu brouillons, met le doigt sur ces suites de problèmes, bien plus suisses qu’Heidi, Peter et leurs amis.

Mamma Helvetia (un rapport familial)

Un projet de Georg Scharegg et Theater Chur / mise en scène Georg Scharegg / La Grange de Dorigny / du 20 au 22 novembre 2015 / plus d’infos

©B. Faessler

©B. Faessler

Les critiques :

La Suisse, une famille pas comme les autres

Par Deborah Strebel

Qu’est-ce que la Suisse ? Un petit pays au milieu de l’Europe, reconnu pour sa démocratie et ses banques ? Et si c’était une grande famille ? Georg Scharegg et sa troupe ont mené l’enquête. Pendant un an, ils ont parcouru tout le pays, des endroits les plus reculés aux plus urbanisés. Mamma Helvetia est le fruit de leurs recherches. … [suite]

Intra-muros Helevetiae

Par Fanny Utiger

Tout y est, ou presque. Voyage, avec Mamma Helvetia, dans la Suisse, la belle et la moins belle, entre l’appréhension de son avenir et le souci du respect de ses traditions. « D’abord je me sens Lausannoise, puis Vaudoise, puis francophone… et enfin je me sens Suisse », dit une des actrices, Lausannoise le temps seulement de quelques déclarations. … [suite]

 

La Suisse, une famille pas comme les autres

Par Deborah Strebel

Mamma Helvetia (un rapport familial) / un projet de Georg Scharegg et Theater Chur / mise en scène Georg Scharegg / La Grange de Dorigny / du 20 au 22 novembre 2015 / plus d’infos

©B. Faessler

©B. Faessler

Qu’est-ce que la Suisse ? Un petit pays au milieu de l’Europe, reconnu pour sa démocratie et ses banques ? Et si c’était une grande famille ? Georg Scharegg et sa troupe ont mené l’enquête. Pendant un an, ils ont parcouru tout le pays, des endroits les plus reculés aux plus urbanisés. Mamma Helvetia est le fruit de leurs recherches.

Politique, histoire, actualité, la pièce aborde la Suisse sous divers aspects et traite de thèmes aussi variés que l’urbanisme, l’octroi des subventions culturelles ou encore la notion de « village ». Joué dans les quatre langues nationales, le spectacle semble donner la parole à chaque région linguistique, et révèle les différents points de vue de ses habitants.

Un gros bloc rectangulaire, fermé par une porte dont les deux pans s’ouvrent en glissant sur le côté comme un ascenseur, est disposé au milieu de la scène. Un ruban rouge est étendu de cour à jardin. Diverses personnalités, vêtues de chaussures de marche et de polaires grises proposent, chacune leur tour, une brève allocution. Il s’agit de l’inauguration du musée du tunnel du Gotthard. Le tunnel, dont les travaux ont débuté en 1996, relie, de Erstfeld à Bodio, la Suisse alémanique avec le Tessin, autrement dit le Nord avec le Sud. Cette festivité est un excellent prétexte pour réunir des habitants issus de toute la Suisse.

Puis cette imposante masse carrée est décomposée tout au long du spectacle. Il s’agit en réalité de cadres, sur roulettes, superposés les uns aux autres. Chacun de ces cadres propose un mini décor (avion, dortoir, bistrot). Ils sont mobiles et peuvent être tirés ou poussés. Ce principe de « poupée russe » permet de multiplier les lieux. Le décor se met alors au service du discours, notamment lors d’une brillante scène dans laquelle les personnages tentent de trouver des solutions pour aménager au mieux le territoire. Chacun déplace son cadre en réfléchissant où l’installer. À la fin de la pièce, le carré est reconstruit et adopte une forme compacte et rectangulaire. Ce bunker iconique symbolise avec intelligence la crainte des Suisses face à l’Union européenne, ultime thématique abordée.

Ponctué de chants traditionnels, citant des grands noms de la littérature suisse tels que Charles Ferdinand Ramuz et Plinio Martini, explorant des sujets susceptibles de toucher l’ensemble des Helvètes, comme l’armée ou Pro Helvetia, Mamma Helvetia tente de chercher quel est le dénominateur commun du pays. Ode toutefois à sa pluralité linguistique et culturelle, ce spectacle rythmé et coloré offre un regard critique et engagé sur la Suisse.

Werther!

D’après Les Souffrances du jeune Werther de Johann Wolfgang von Goethe / mise en scène Nicolas Stemann / Théâtre de Vidy / du 19 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Krafft Angerer

©Krafft Angerer

Les critiques :

L’amoureux fait son show

Par Sabrina Roh

Le metteur en scène Nicolas Stemann et le comédien Philippe Hochmair proposent à Vidy une version bilingue de Werther !, spectacle créé en Allemagne en 1997. Voilà presque vingt ans qu’ils donnent à voir leur lecture des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Un tour de force dans lequel l’amoureux égocentrique paraît bien plus égocentrique qu’amoureux. Werther aime Lotte. … [suite]

 

L’amoureux fait son show

Par Sabrina Roh

Werhter! / d’après Les Souffrances du jeune Werther de Johann Wolfgang von Goethe / mise en scène Nicolas Stemann / Théâtre de Vidy / du 19 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Krafft Angerer

©Krafft Angerer

Le metteur en scène Nicolas Stemann et le comédien Philippe Hochmair proposent à Vidy une version bilingue de Werther !, spectacle créé en Allemagne en 1997. Voilà presque vingt ans qu’ils donnent à voir leur lecture des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Un tour de force dans lequel l’amoureux égocentrique paraît bien plus égocentrique qu’amoureux.

Werther aime Lotte. On lui avait bien dit de prendre garde, de ne pas tomber sous le charme de cette beauté déjà promise à Albert, mais en vain. Il tombe amoureux de Lotte à peine a-t-il posé les yeux sur elle. Au début, l’amour c’est le gazouillis des oiseaux, les doigts qui se frôlent et les bals qui ne prennent fin qu’au petit matin. Mais très vite, tout devient laid. Car aimer c’est aussi jalouser et vouloir posséder.
N’ayant droit qu’à un amour à sens unique, Werther persiste et note la moindre évolution dans son journal. Mais plus le temps passe, plus l’espoir s’amenuise. Très vite, ses écrits prennent la forme d’une complainte qu’il entretient et dans laquelle il s’installe, ma foi, confortablement. Mais ses pensées sont-elles toujours dédiées à Lotte ? N’est-ce pas un amour pour sa souffrance que Werther a fini par développer ? Car sur scène, le buste qui représente sa bien-aimée a des traits bien impersonnels.

Assis à la table trônant au centre de l’espace scénique, le Werther des temps modernes, tantôt en militaire, tantôt en cowboy des grands espaces, incarne LA virilité, l’homme sûr de lui. Puis, en lisant le passage qui relate sa première rencontre avec Lotte, il devient plus solennel, se transformant en conférencier propret. Et c’est le début de la fin : 28 août, 29 août, 30 août, 31 août, 32 août… Les jours passent et les lectures du texte de Goethe se font plus rares, faisant place à des moments proches de la performance, durant lesquels Werther laisse échapper sa joie et sa souffrance. Euphorique, il se met torse nu et s’affuble d’une couronne de feuilles d’or. Se prenant pour l’empereur de l’amour, il saute sur la table, cherchant des gestes à la hauteur de son effervescence. L’amour rend fou ? Oui, mais ce n’est un secret pour personne.

Werther aime Lotte, certes, mais il aime encore plus le fait d’aimer Lotte. Et c’est en dressant le portrait de cet égocentrique que la mise en scène de Philippe Hochmair réalise un réel exploit. Tout au long de sa descente aux enfers, Werther manipule une caméra, qu’il pointe très souvent sur lui, son image se reflétant sur un grand écran accroché au fond de la scène. Dans les moments où la raison semble quitter le héros romantique, ce dernier garde en fait un réel contrôle sur ses actions. Il jouera ainsi une dizaine de fois la réplique « L’âme qui sait aimer », avec des intentions différentes. Simultanément, il enchaîne les arrêts sur image, créant des autoportraits (pour ne pas dire selfies). Enfin, le résultat satisfait Werther, qui jette son dévolu sur une photo où il arbore un air mélancolique. Le torse nu et la couronne de feuilles font finalement de lui, non plus un empereur, mais un martyre.

« Albert va venir et moi je dois partir ». Oui Werther, va-t’en. Tu as tenté ta chance. Essayé pas pu comme on dit chez nous. « Oui, oui. Merci Lausanne ». Il sort. Le public applaudit. Mais il revient. Juste pour ajouter quelque chose. Et il revient. Encore, et encore, et encore. Et le public applaudit, toujours. Werther, un homme amoureux de sa souffrance.

Du dessin à la scène

Par Deborah Strebel

Autour d’Aloïse / de Sébastien Ribaux / mise en scène Sébastien Ribaux / Théâtre 2.21 / du 17 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Sophie Pasquet-Racine

©Sophie Pasquet-Racine

Sébastien Ribaux présente un spectacle autour d’Aloïse Corbaz, artiste suisse emblématique de l’art brut. Sa vie et son œuvre picturale sont évoquées avec délicatesse et poésie non pas dans une logique linéaire mais dans un hypnotique mouvement tourbillonnant.

Aloïse Corbaz (1886-1964) est née à Lausanne. Une fois sa scolarité terminée, elle devient couturière. Elle aime un prêtre défroqué. Cette passion fait scandale. Elle est alors envoyée en Allemagne. Elle occupe ensuite un poste de gouvernante à Postdam, à la cour de Guillaume II dont elle tombe éperdument amoureuse et avec qui elle vit une intense passion – uniquement dans son imagination. De retour en Suisse à l’aube de la Première Guerre mondiale, elle est hospitalisée dès 1918 à Cery puis, deux ans plus tard, elle est définitivement internée à l’asile de la Rosière, à Gimel-sur-Morges. Jusqu’en 1936, elle dessine sur des cartons, en cachette avec ce qu’elle trouve : suc de pétale, feuille écrasée voire pâte de dentifrice. Puis le corps médical lui fournit du vrai matériel : mine de plomb, crayons de couleurs et craies grasses. Les thèmes du couple, de l’opéra ou encore du théâtre sont récurrents dans son œuvre à la fois colorée et fleurie.

C’est après avoir visité la rétrospective de cette artiste Suisse à la collection de l’art brut et au musée des Beaux-arts de Lausanne, en 2012, que le metteur en scène Sébastien Ribaux eu l’idée et l’envie de créer un spectacle sur ce personnage énigmatique et attachant qu’est Aloïse Corbaz. En 2013 déjà, le dramaturge avait proposé au théâtre 2.21 trois performances autour de la maladie psychique prenant appui sur des résultats d’ateliers d’écriture et d’interviews réalisées dans un centre thérapeutique. Il continue d’explorer les failles de l’esprit humain avec ce divin voyage au sein de l’univers « corbazien ».

Après avoir lu plusieurs ouvrages et étudié son œuvre, Sébastien Ribaux et ses comédiens se sont réunis et ont commencé un travail d’improvisation. En découle non pas une pièce biographique mais un condensé des moments importants de la vie de l’artiste. Extraits de lettres adressées à sa famille, mashup mélangeant chansons françaises de Mike Brant à Francis Cabrel avec des airs d’opéra comme Carmen, le vrai se fond dans l’imaginaire, l’historique se confond avec le fantasmagorique.

Trois comédiennes en nuisettes blanches incarnent tantôt Aloïse, tantôt ses sœurs. Cette polyphonie semble faire écho à la schizophrénie dont l’artiste était atteinte. Elles sont accompagnées par un orchestre composé de trois musiciens aux costumes et cravates respectivement rouges, bleus et jaunes. Car il y a de la couleur dans le spectacle. Les éclairages parfois rouges, parfois jaunes évoquent les harmonies colorées vives et chaleureuses de l’œuvre peinte d’Aloïse. Le travail pictural de l’artiste est ainsi évoqué pour ne pas dire fidèlement transposé à la scène. Omniprésentes dans ses dessins, les figures humaines aussi bien masculines que féminines sont caractérisées par de grands yeux bleus sans iris. Une femme avec une robe rouge, de longs cheveux bouclés et des yeux bleus apparaît à un moment donné discrètement ici en arrière-scène. Le décor, lui aussi, évoque les dessins d’Aloïse par la forme rectangulaire intégrant des éléments courbes et par la couleur blanche dotée d’un léger quadrillage, rappellant les feuilles quadrillées ou plus simplement le papier, support de prédilection de l’artiste.

Le public est alors immergé dans l’œuvre d’Aloïse tout en découvrant timidement sa personnalité. Amoureuse transie, aux relations impossibles, grande observatrice de la nature, s’émerveillant chaque jour face à un oiseau qui s’envole, Aloïse est présentée ici comme quelqu’un de touchant. De cette dame qui n’a cessé de peindre des princes sur des fonds roses se dégage une délicieuse tendresse mélancolique. Spectacle monographique porté par un esthétisme fidèle à l’œuvre picturale de l’artiste et par une remarquable poésie se dégageant aussi bien du texte que du jeu, Autour d’Aloïse est un pur chef-d’œuvre non pas réservé aux seuls fervents amateurs d’art mais adressé à tous les spectateurs prêts à se laisser transporter dans un rêve éveillé candide et multicolore.

Autour d’Aloïse

De Sébastien Ribaux / mise en scène Sébastien Ribaux / Théâtre 2.21 / du 17 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Sophie Pasquet-Racine

©Sophie Pasquet-Racine

Les critiques :

Plurielle

Par Valmir Rexhepi

Sébastien Ribaux nous mène à la rencontre d’Aloïse Corbaz. Mais Aloïse est multiple, insaisissable. Alors on reste autour, pour ne pas trop la brusquer, pour qu’elle ose sa folie devant nous. Il est de ces rencontres heureuses qui se font au hasard d’un regard. Sébastien Ribaux frôle Aloïse Corbaz, vêtue de mots, de peintures, de dessins. Peut-être bien qu’elle le bouscule un peu, toute suspendue qu’elle est sur les murs de la collection de l’Art brut … [suite]

Du dessin à la scène

Par Deborah Strebel

Sébastien Ribaux présente un spectacle autour d’Aloïse Corbaz, artiste suisse emblématique de l’art brut. Sa vie et son œuvre picturale sont évoquées avec délicatesse et poésie non pas dans une logique linéaire mais dans un hypnotique mouvement tourbillonnant. Aloïse Corbaz (1886-1964) est née à Lausanne. Une fois sa scolarité terminée, elle devient couturière. Elle aime un prêtre défroqué. Cette passion fait scandale. … [suite]

 

Plurielle

Par Valmir Rexhepi

Autour d’Aloïse / de Sébastien Ribaux / mise en scène Sébastien Ribaux / Théâtre 2.21 / du 17 au 29 novembre 2015 / plus d’infos

©Sophie Pasquet-Racine

©Sophie Pasquet-Racine

Sébastien Ribaux nous mène à la rencontre d’Aloïse Corbaz. Mais Aloïse est multiple, insaisissable. Alors on reste autour, pour ne pas trop la brusquer, pour qu’elle ose sa folie devant nous.

Il est de ces rencontres heureuses qui se font au hasard d’un regard. Sébastien Ribaux frôle Aloïse Corbaz, vêtue de mots, de peintures, de dessins. Peut-être bien qu’elle le bouscule un peu, toute suspendue qu’elle est sur les murs de la collection de l’Art brut, à Lausanne. Du moins, celui-ci va écrire et mettre en scène une pièce autour de celle-là.

Ou peut-être faut-il dire celles-là ? Au théâtre, Aloïse est plurielle, tantôt amante, tantôt cantatrice ; parfois reine, puis servante ; dévote, folle, solitaire esseulée entre les cloisons blanc sale d’un hôpital psychiatrique. Elle serpente entre ses identités. Pour jouer à Aloïse, sur scène, il y aura trois comédiennes : Juliette Flipo, Anne-Sophie Tohr-Cettou, Delphine Rudasigwa. Trois pour une, presque une devise de mousquetaire. Bêtement, on s’attendrait à ce que chacune son tour joue à Aloïse, révélant linéairement les différentes identités. Bêtement. C’est là que la pièce désarçonne : la multiplicité des identités se donne dans la simultanéité des voix portées par les trois comédiennes, sur scène.

Voici Aloïse en nuisette blanche, escarpin rouge. Elles est assises sur trois chaises, ou peut-être elle sont assise sur une chaise triple. Aloïse dit avoir été Marie Stuart, décapitée. Aloïse sont choquées par cette révélation, puis elle rajoutent qu’elle ont été reine de Navarre, Impératrice d’Autriche, princesse violée par son fils, princesse enlevée, reine déchue. Elles est surprises par elles-mêmes. Nous aussi.

Où va-t-on ? Nulle part. On reste autour. Ce sont Aloïse qui s’en vont et reviennent, sans cesse. Elles est enfermées dans une pièce blanche dont les murs sont pourtant fendus de toutes parts. Il y a une grosse brèche de notre côté, c’est par là qu’on regarde. On observe, on se rit un peu de cette folie, on angoisse parfois, on ne comprend plus, rarement. Dans le fond de la pièce, un orchestre rouge jaune bleu, joue un air voluptueux. Aloïse chante, chantent.

De choses à d’autres

Par Justine Favre

Conférence de choses – L’intégrale / de François Gremaud / avec Pierre Mifsud / 2b company / L’Arsenic / 15 novembre 2015 / plus d’infos

©2b company

©2b company

Imaginée en 2013 par François Gremaud, coécrite et jouée par le comédien Pierre Mifsud, la version intégrale de Conférence de choses a eu lieu ce dimanche 15 novembre au théâtre de l’Arsenic, après neuf représentations partielles de précisément 53.333 minutes chacune dans divers lieux de la région lausannoise.

Plaisir d’apprendre

« Tu crois qu’on va réussir à rester toute la durée du spectacle? », s’interroge anxieusement une jeune femme à l’entrée du théâtre. Il est dix heures, c’est une belle matinée d’automne, et une poignée d’hommes et de femmes de tous âges sont réunis pour assister à une conférence qui n’en a que le nom, et qui va s’étendre sur huit heures sans interruption. L’appréhension, légitime, tombera bien vite pourtant, dès les premières minutes de la performance.
L’expérience (difficile de qualifier mieux cet objet scénique non identifié) se déroule dans une pièce de taille moyenne, sans estrade. Au fond, le technicien et son appareillage technique. Devant, une table et un siège pour le moins austères, ceux du « conférencier ». Au centre, une série de poufs noirs, et un cercle de chaises orange: on nous avertit que nous pouvons choisir, selon ce qui nous paraît le plus confortable. On ajoute que nous pouvons sortir et entrer à loisir, mais que si toutes les places sont occupées, il faudra attendre que l’une d’elles se libère. Je me cale dans un pouf, et je patiente.
Un homme un peu chauve et penaud, si discret que je ne l’avais pas vu entrer, nous remercie d’être là en quelques phrases banales. J’attends le comédien. Ce n’est qu’après trente secondes que je comprends que c’est lui, le comédien. D’une voix douce et agréable, sans aucun jeu superflu, il raconte. Des choses. Pourquoi les vieux Indiens sont si nonchalants, de quoi est formée une comète, qui a tué René Descartes, qu’est-ce que le non-être chez Démocrite.
Très vite, je pressens qu’il est en train de se passer un évènement, et que j’ai bien fait de « sacrifier » mon dimanche pour m’enfermer ici. Le public, encore assez peu nombreux mais qui grossira au fil des heures, au gré des allées et venues, écoute avec attention. Tout le monde est pendu aux lèvres du comédien, ne rate pas une miette de ce qui est dit, même quand les bribes de savoir égrenées semblent anecdotiques ou dénuées de profondeur. Comme des enfants sages, nous absorbons ce qui est énoncé. Nulle passivité pourtant. Le public réagit, acquiesce, rit aux plaisanteries. Lorsqu’un individu est pris à partie par le conférencier, il répond volontiers. Les distances qui habituellement existent entre la réalité et le médium sont réduites au minimum, et de fait, le plaisir d’apprendre est bien là, précédant celui de la représentation.

Degré zéro de la contrainte

La question d’ailleurs se pose de savoir s’il s’agit encore d’une représentation, tant le rapport du public au comédien diffère du cadre classique. Le plus souvent, il existe, même implicitement, une verticalité des liens qui lient le second au premier: les acteurs mènent le jeu, et le public, passif, est en quelque sorte contraint de recevoir la pièce. Il n’est pas en droit de bouger, de sortir s’il en ressent l’envie. Souvent il est assis sur des sièges inconfortables, dans la pénombre, lorsque les acteurs sont en pleine lumière. Ici, au contraire, tout se passe pour que les deux instances soient mises sur le même plan. Le conférencier voit son audience, il réagit selon ses réactions, joue avec eux plus que pour eux. Tous ces éléments, ajoutés à l’immense liberté de mouvement qui nous est octroyée, nous donnent un étrange sentiment de puissance, inusuel dans l’expérience théâtrale habituelle. Quand bien même nous ne faisons qu’absorber des connaissances, il semble que nous soyons aussi actifs que le comédien. Mieux que ça, nous sommes privilégiés par rapport à lui, qui, tel un coureur de fond, soumet son corps et ses facultés mentales à rude épreuve.

Un jeu sans fin

Mais tout cela ne nous dit rien encore de l’objet de la conférence. A n’en point douter, l’habile tissage de Pierre Mifsud, étourdissant de densité, ne se laisse pas résumer, et c’est bien là que résident les enjeux de la performance. L’acteur, en ouvrant une multitude de parenthèses explicatives sans en refermer aucune, emmène dans une dérive sans fin dans les méandres du savoir, de l’histoire du cinéma à la géométrie, de la littérature à la biologie, passant naturellement de la plus microscopique anecdote de vacances à la réflexion la plus générale sur le Beau, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Sans jamais réfléchir sur ce qu’il est en train de nous proposer (tout discours métatextuel est absent), l’acteur nous amène à réfléchir librement sur l’effet produit par cette vertigineuse plongée dans le savoir.
C’est insidieusement, au gré des sujets, que se glissent des indices sur ce qui est en train de se passer. Comme si de rien n’était, le conférencier nous explique ce qu’est la théorie des ensembles, le ruban de Möbius, les systèmes d’enclavement, l’étymologie du mot baroque ou le fonctionnement du World Wild Web. Et effectivement, chacun de ces thèmes illustre un pan du projet de Conférence de choses. Car ce qui se passe devant nos yeux n’est rien d’autre qu’une oralisation du processus de l’hypertexte, comme lorsque sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia nous allons de sujet en sujet, cliquant un peu au hasard sur les liens qui se proposent, créant un réseau enchevêtré et sans fin. Sans en avoir l’air et avec beaucoup d’humour, le comédien nous donne à réfléchir sur la complexité et la beauté de nos systèmes de connaissances, et sur notre capacité à comprendre le monde par analogies.
Au delà de l’impressionnante performance mémorielle de l’acteur, du confort et de la liberté laissées au spectateur, ce qui plaît avant tout dans la pièce, c’est l’impression qu’elle pourrait durer à l’infini, et qu’une vie dépensée à écouter des histoires ne serait pas une vie gâchée. Nous en ressortons comme ivre, avec l’impression euphorique d’avoir vécu mille choses.

Pour folâtrer et rire

Par Josefa Terribilini

Les Acteurs de bonne foi / de Marivaux / mise en scène Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier / Théâtre des Osses / du 14 novembre au 8 décembre 2015 / plus d’infos

©Carole Parodi

©Carole Parodi

Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier poursuivent leur exploration du théâtre dans le théâtre ; après l’épique Illusion comique cornélienne, c’est une jolie comédie de Marivaux qu’ils choisissent de revisiter. Fresque paysanne dans la paille d’une écurie, ça pétille, ça tambourine, ça danse, ça rit, c’est exutoire.

« Ils font semblant de faire semblant ! » s’exclame Blaise entre deux bégaiements. En voilà un pour qui cette petite comédie n’a rien de drôle. Le pauvre paysan, admirablement demeuré, est au désespoir d’assister à la séduction de sa pimpante Colette par le valet Merlin. C’est qu’il ne comprend pas, morgué !, qu’il s’agit de théâtre. Mais la fiction en est-elle vraiment une ? Blaise se trompe-t-il tout a fait ? Ses yeux naïfs ne décèleraient-ils pas ce qui se joue réellement dans la pièce montée par le fantasque Merlin ?

Dans cette mise en abyme marivaudienne, la vie des personnages contamine leur spectacle, et vice-versa. Nous-mêmes, on s’interroge : qui joue, qui ne joue pas ? Les niveaux se brouillent. C’est que, bien sûr, entre réalité et fiction, les frontières sont poreuses. Ce thème est bien connu, mais il est abordé ici avec humour, légèreté et très grande intelligence. Par une mise en scène ingénieuse, le binôme des Osses exploite le potentiel comique, et presque philosophique, de cette petite fantaisie de Marivaux, servie par de fabuleux comédiens.

Du théâtre dans le théâtre

Tant de fils à démêler ! Pas étonnant que les personnages s’y perdent. Un groupe de quatre paysans, valets ou femmes de chambres, est enrôlé par la riche tante d’Eraste, hobereau promis à la gentille Angélique, pour présenter un court spectacle à la future belle-mère du jeune homme. Deux couples donc répètent leurs rôles sous la baguette de Merlin (interprété par l’excellent Pierric Tenthorey dont la maîtrise de la prestidigitation est exploitée avec talent). Ce dernier se sert des caractères de chacun pour inventer un canevas qui doit brouiller les relations amoureuses par des chiasmes et des méprises, et auquel se mêlent divers numéros burlesques. Or le théâtre joue bien son rôle d’agent révélateur ; pour ces acteurs en herbe, les quiproquos deviennent trop réels, et Merlin lui-même semble se prendre au jeu.

Dans la deuxième partie, la pièce bascule chez les aristocrates, en visite dans l’écurie. C’est maintenant à la tante d’Eraste d’endosser la fonction de metteur scène pour monter une farce cette fois-ci bien plus machiavélique. Car désormais, ce ne sera plus la vie qui se mélangera au théâtre mais le théâtre qui investira la vie. En donnant à penser à tous que son projet de marier son neveu est changé, elle forcera la mère d’Angélique à se donner en spectacle. Pas étonnant d’ailleurs que le rythme de la pièce retombe un peu : la machinerie devient plus vile et les personnages, moins colorés, plus nobles et, disons-le, plus ennuyeux, sont également plus pernicieux. Par vengeance et pour son divertissement personnel, la méchante tante se joue de ses pairs qui devront s’humilier pour lui complaire.

Danses de foin et bruits de ferme

Dans ce désordre pourtant, l’harmonie ne manque pas. Un garçon de ferme se charge de rythmer ce capharnaüm de personnages-acteurs. La tête dans son béret, il joue du ukulélé et du violoncelle, du kazoo et des percussions en tous genre. Lui – ou elle puisqu’il s’agit de la musicienne Sara Oswald – et les autres comédiens exécutent une musique faite maison, signée Mathieu Kyriakidis, en direct de la scène. Avec bidons et bâtons, poutrelles et écuelles, ils garnissent la pièce de mélodies populaires, donnent vie aux balais et aux œufs et font danser les meules de foin.

Alors la paille jaillit et jonche le sol. Elles sont bien réelles, ces meules. Au fur et à mesure que le spectacle avance, les voilà soulevées, jetées, renversées, permettant ainsi de former différents tableaux sur le plateau sans que jamais ces transformations scéniques ne nuisent à la fluidité du spectacle. Dans ce climat pittoresque à l’odeur de bois sec, on se laisse emporter, sans cesse surpris par des idées toujours plus insolites mais qui ne trahissent jamais le propos de la pièce.

Conférence de choses – L’intégrale

De François Gremaud / avec Pierre Mifsud / 2b company / L’Arsenic / 15 novembre 2015 / plus d’infos

©2b company

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Les critiques :

Associations libres

Par Nadia Hachemi

A quel esprit brillant devons nous donc l’invention de la poubelle ? Comment les comètes se forment-elles ? Où peut-on trouver des pissoires pour femmes ? Tant de questions que vous ne vous êtes jamais posées mais dont Conférence de choses vous donnera la réponse. Un dimanche matin à l’Arsenic, 10h, une salle remplie de poufs auxquels font face une table et une chaise. … [suite]

De choses à d’autres

Par Justine Favre

Imaginée en 2013 par François Gremaud, coécrite et jouée par le comédien Pierre Mifsud, la version intégrale de Conférence de choses a eu lieu ce dimanche 15 novembre au théâtre de l’Arsenic, après neuf représentations partielles de précisément 53.333 minutes chacune dans divers lieux de la région lausannoise. « Tu crois qu’on va réussir à rester toute la durée du spectacle? » … [suite]

 

Associations libres

Par Nadia Hachemi

Conférence de choses – L’intégrale / de François Gremaud / avec Pierre Mifsud / 2b company / L’Arsenic / 15 novembre 2015 / plus d’infos

©2b company

©2b company

A quel esprit brillant devons nous donc l’invention de la poubelle ? Comment les comètes se forment-elles ? Où peut-on trouver des pissoires pour femmes ? Tant de questions que vous ne vous êtes jamais posées mais dont Conférence de choses vous donnera la réponse.

Un dimanche matin à l’Arsenic, 10h, une salle remplie de poufs auxquels font face une table et une chaise. Voilà le seul cadre de Conférence de choses, une performance véritable qui reconfigure la notion même de théâtre. Huit heures de spectacle, de quoi effrayer l’amateur le plus aguerri ! Mais qu’il ne s’inquiète pas, il n’y pas de place pour l’ennui dans cette pièce. Vraie logorrhée qui n’a d’autre structure que les mots eux-mêmes et où le terme « biseauté », par association phonique, entraîne le spectateur dans les méandres de l’histoire du bison et de sa propagation sur le globe. De la mythologie antique, à l’histoire de Lilith selon la Kabbale, en passant par Hitchcock, Woody Allen, Superman, Cézanne et Eugène Poubelle (l’inventeur de l’objet du même nom), le discours, sans queue ni tête, ne se met aucune limite. Les différentes associations d’idées, plus ou moins saugrenues, qui permettent l’avancée du propos sont d’un incroyable ressort comique que vient renforcer le choix de thèmes dérisoires. Mais c’est avant tout la diversité du propos qui fait tout l’intérêt et la richesse de la pièce. Calembours, explications scientifiques, réflexions sur la vie, résumés de films se mêlent et s’enchaînent rapidement, gardant le spectateur alerte et l’empêchant de voir les heures défiler. Le savoir, la culture sous toutes ses formes sont au cœur de la pièce, traités de manière légère et avec second degré. On passe d’anecdote en anecdote dans un enchaînement drolatique.

Pur monologue ? Pas vraiment pourtant. Les membres du public se sentent plutôt des interlocuteurs, certes généralement silencieux, auxquels est directement adressé ce tourbillon d’associations libres. « Vous le savez bien », « vous comprenez », « n’est-ce pas ? », autant de phrases qui ponctuent le discours et intègrent les spectateurs à cette parole en action. Mais là ne se limite pas la merveilleuse originalité de cette pièce. Au delà de l’ampleur formidable de cette performance qui ne peut que susciter la plus grande admiration, c’est surtout une expérience théâtrale unique pour le public qui se voit devenir roi : libre d’entrer et de sortir, d’aller et venir à sa guise, d’entrecouper les mots de la pièce par les siens propres, échangés autour d’un verre de vin dans le bar de l’Arsenic. C’est avant tout une nouvelle manière d’être spectateur qui est proposée.

N’étant plus soumis au cadre de la pièce dont il doit habituellement respecter le début et la fin, le spectateur se trouve dans un rapport étrangement égalitaire avec l’acteur : un mode conversationnel, intimiste et détendu. Dans cette salle éclairée il se sait partie d’un groupe dont il sent une réactivité plus grande que dans un cadre plus classique. Des automatismes propres à la conversation le reprennent, il hoche la tête, est pris de l’envie de répondre « oui, oui, tout à fait » : autant de signes d’un lien nouveau qui se crée. Un sentiment de cohésion, une célébration de la vie aussi, sous toutes ses formes et dans ses détails les plus insignifiants. Le small talk peut être passionnant, qui l’eût cru ? Une célébration de l’expérimentation à travers une journée de découvertes, légère et spirituelle.

Mise à jour

Par Léa Giotto

Intrigue et amour / de Friedrich Schiller / mise en scène Yves Beaunesne / TPR (La Chaux-de-Fond) / 14 novembre 2015 / en tournée jusqu’en mars 2016 / plus d’infos

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

Remettre au goût du jour une œuvre phare du romantisme révolutionnaire allemand, voici le projet ambitieux de Yves Beausnesne. Mais la question se pose : est-il possible, en 2015, de faire résonner des questions de 1784 ?

Se révolter contre un système qu’il jugeait corrompu et obscurantiste au travers d’une histoire d’amour impossible. Voici l’idée que le jeune Schiller, alors âgé de 25 ans, cherchait à exploiter en 1784 avec la représentation d’un double aveuglement : celui de l’ordre social comme celui de l’amour. Retravailler ce projet en 2015, c’est pour Yves Beaunesne, metteur en scène, poser une question qui semble éternellement actuelle : « à quel moment un être décide-t-il de ne plus obéir ? » – et se concentrer sur la tyrannie sociale, qui « n’est pas seulement publique, mais aussi intime ».

Louise, fille d’un modeste précepteur de musique à la cour, entretient une relation passionnée avec Ferdinand, fils du très puissant Président Von Walter, et donc bien au-dessus de sa condition. Malgré l’opposition de son père, Ferdinand est prêt à abandonner sa condition au nom de son amour. Le Président fait alors appel à ses ressources les plus retorses. Ainsi Ferdinand se verra-t-il fiancé à la favorite du Duc, et Louise contrainte d’écrire une fausse lettre. L’intrigue se noue, enserrant leur amour sous des manigances tortueuses. La question éternelle du romantisme se pose dans toute sa puissance : qui, de l’amour ou des obligations, triomphera ?

En 1784, cette pièce se pose comme un véritable pamphlet contre l’absolutisme et Schiller apparait comme un précurseur du romantisme allemand. En truffant sa pièce de critiques contre le système des duchés, dépeint comme corrompu et manipulateur, Schiller en fait une arme politique. Il use ainsi de l’histoire des amours et de la révolte de la jeunesse pour mettre en scène la lutte pour la liberté. La double perspective qui illustre à la fois la lutte des classes et la lutte familiale, voire la lutte intérieure, donne à Schiller une inscription à part dans l’histoire de la dramaturgie allemande, car il double son projet esthétique d’une dimension sociale et politique.

À travers une mise en scène extravagante et dans un décor jouant sur le méta-spectacle, avec notamment la présence de matériaux de construction et des acteurs qui déplacent eux-mêmes les objets du décor, la représentation oscille entre un drame historique et une atmosphère loufoque. Si l’équilibrisme entre les deux vacille parfois un peu trop et que le spectateur ne sait plus quel camp choisir, il faut reconnaître que le jeu des acteurs atténue ces quelques déséquilibres.

Le projet d’actualiser une pièce qui est en résonnance complète avec son époque peut sembler hardi et pour le moins intrigant. « Allier héritage et modernité », voici le projet de cette interprétation du drame de Schiller par Yves Beausnesne. Sortir une œuvre historique de son cadre de production semble délicat, mais la richesse de celle-ci semble être sa permanence, ou sa constante actualisation de par l’immortalité des sujets touchés. Car si Schiller brandissait ses textes en étendard politique, les questions qu’il pose ne sont pas seulement d’ordre social, mais paraissent relatives à la nature humaine. En effet, quand cupidité, mensonge et tromperie ne seront-ils plus d’actualité ?

Intrigue et amour

De Friedrich Schiller / mise en scène Yves Beaunesne / TPR (La Chaux-de-Fond) / 14 novembre 2015 / en tournée jusqu’en mars 2016 / plus d’infos

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

Les critiques :

Schiller rajeuni

Par Laura Weber

Figure de proue du romantisme allemand, Friedrich von Schiller écrivait en 1784 Intrigue et amour, pièce subversive à l’encontre de l’ordre social et du pouvoir tyrannique. Aujourd’hui, malgré les décennies qui nous séparent de cette période, le cri révolutionnaire de Schiller n’a pas perdu de sa vigueur, notamment grâce à sa remarquable mise en scène par Yves Beaunesne. … [suite]

Mise à jour

Par Léa Giotto

Remettre au goût du jour une œuvre phare du romantisme révolutionnaire allemand, voici le projet ambitieux de Yves Beausnesne. Mais la question se pose : est-il possible, en 2015, de faire résonner des questions de 1784 ? Se révolter contre un système qu’il jugeait corrompu et obscurantiste au travers d’une histoire d’amour impossible. … [suite]

Schiller rajeuni

Par Laura Weber

Intrigue et amour / de Friedrich Schiller / mise en scène Yves Beaunesne / TPR (La Chaux-de-Fond) / 14 novembre 2015 / en tournée jusqu’en mars 2016 / plus d’infos

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

Figure de proue du romantisme allemand, Friedrich von Schiller écrivait en 1784 Intrigue et amour, pièce subversive à l’encontre de l’ordre social et du pouvoir tyrannique. Aujourd’hui, malgré les décennies qui nous séparent de cette période, le cri révolutionnaire de Schiller n’a pas perdu de sa vigueur, notamment grâce à sa remarquable mise en scène par Yves Beaunesne.

Ferdinand, fils du puissant et corrompu Comte Président Von Walter, s’éprend d’une jeune fille, Louise Miller, issue d’une classe plus modeste. Aussi pur et sublime que soit leur amour, il sera pourtant mis en péril par le père de Ferdinand, usant des moyens les plus perfides pour séparer les deux amants provenant de deux rangs sociaux différents. Dans ce drame, l’auteur révèle les mécanismes insidieux de la tyrannie et son influence jusque dans la sphère de l’intime. En 1784, un vent de révolte souffle sur l’Europe pour une jeune génération en proie au mal-être. Friedrich von Schiller en cristallise dans Intrigue et amour les enjeux tant politiques que sentimentaux. L’auteur allemand sera, d’ailleurs, nommé « citoyen d’honneur » par l’Assemblée législative française, créée peu après la Révolution.

Néanmoins se pose le problème de l’actualisation d’une telle œuvre. Aussi admirable que soit cette pièce, sa forme ne correspond plus nécessairement au goût du public actuel. Une méfiance envers les stéréotypes des œuvres romantiques s’est établie au gré des décennies et l’on redoute parfois de la part de ce courant une effusion de sentiments trop prononcée, un accent excessif mis sur le pathétique. Pourtant, Yves Beaunesne parvient à contourner ce problème grâce à une habile réécriture résolument « moderne ». Les dialogues sont revisités par le metteur en scène et la traductrice Marion Bernède ; de nombreuses répliques en langage courant sont insérées afin de désamorcer le pathétique et d’apporter plus de légèreté et de comique dans cette pièce dramatique. Ce dispositif se révèle d’une grande efficacité, sans pour autant entraver au propos principal de la pièce.

Un autre décalage s’opère entre la pièce et sa mise en scène ; lors de la représentation, tout le dispositif théâtral est perceptible par le spectateur. La métathéâtralité est particulièrement investie : les coulisses sont visibles depuis les gradins et on peut y apercevoir les acteurs déambuler avant leurs entrées en scène, les spots lumineux sont ajustés entre chaque acte sous les yeux du public, tout comme les changements de costume. En outre, sur la droite de la scène se trouvent plusieurs rangs de pantins articulés qui invitent sans doute le spectateur à s’interroger sur le dispositif de mise en abyme du jeu théâtral. De cette sorte, une prise de distance est visuellement installée avec le drame joué au même moment.

Un décalage entre l’œuvre romantique du XVIIIe siècle et son adaptation moderne qui donne une nouvelle force à Intrigue et Amour.

 

Les Acteurs de bonne foi

De Marivaux / mise en scène Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier / Théâtre des Osses / du 14 novembre au 8 décembre 2015 / plus d’infos

©Carole Parodi

©Carole Parodi

Les critiques :

Quand l’amour (se) joue

Par Emilie Roch

Après L’Illusion comique de Corneille qui avait ouvert avec éclat la saison 2014-2015 du Théâtre des Osses, le duo formé par les co-directeurs du Centre dramatique fribourgeois, Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, renouvelle son aventure dans le registre comique classique avec une pétillante adaptation d’une pièce en un acte de Marivaux, Les Acteurs de bonne foi. … [suite]

Pour folâtrer et rire

Par Josefa Terribilini

Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier poursuivent leur exploration du théâtre dans le théâtre ; après l’épique Illusion comique cornélienne, c’est une jolie comédie de Marivaux qu’ils choisissent de revisiter. Fresque paysanne dans la paille d’une écurie, ça pétille, ça tambourine, ça danse, ça rit, c’est exutoire. « Ils font semblant de faire semblant ! » s’exclame Blaise entre deux bégaiements. … [suite]

Quand l’amour (se) joue

Par Emilie Roch

Les Acteurs de bonne foi / de Marivaux / mise en scène Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier / Théâtre des Osses / du 14 novembre au 8 décembre 2015 / plus d’infos

©Carole Parodi

©Carole Parodi

Après L’Illusion comique de Corneille qui avait ouvert avec éclat la saison 2014-2015 du Théâtre des Osses, le duo formé par les co-directeurs du Centre dramatique fribourgeois, Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, renouvelle son aventure dans le registre comique classique avec une pétillante adaptation d’une pièce en un acte de Marivaux, Les Acteurs de bonne foi.

Poutres apparentes, échelles, poulie, bottes de foin, poules (en chair et en os), boxes pour les chevaux, c’est dans une grange tout en bois que se joue Les Acteurs de bonne foi. Cette grange est tour à tour le théâtre des premiers émois d’Eraste et de sa fiancée Angélique, qui batifolent secrètement dans la paille, le lieu de répétition d’une pièce clandestine et le terrain de jeu de Madame Amelin, tante d’Eraste, riche mondaine qui s’amuse sans scrupule aux dépens de son entourage. Intemporel foyer des échanges secrets, ce lieu est aussi celui d’une mise en abyme, dans cette pièce de Marivaux dont le moteur est celui du « théâtre dans le théâtre ». Les domestiques de la maison de Madame Argante s’y réunissent sous la houlette du valet Merlin : Madame Amelin – venue célébrer le mariage d’Eraste et d’Angélique – lui a promis une récompense en échange d’une pièce qui la divertirait. Merlin, imbus de ses talents dramaturgiques, tente tant bien que mal de discipliner sa troupe de fortune composée de son amante Lisette, ainsi que d’un couple d’amoureux, Colette et Blaise. Il s’agit de les faire jouer « à l’impromptu » selon la tradition italienne, c’est-à-dire à partir d’un simple canevas. Et ce n’est pas le garçon de ferme dissipé (interprété par Sara Oswald, musicienne professionnelle), reconverti en violoncelliste, qui lui simplifie la tâche ! L’idée de Merlin est d’inverser les couples dans la comédie, afin d’éveiller les passions et les jalousies et donc de provoquer un jeu plus vrai que nature, un jeu de « bonne foi ». Et comme ce qui devait arriver arriva, la situation s’envenime bien vite entre les personnages qui peinent à distinguer la réalité de la fiction…

Avec L’Illusion comique et Les Acteurs de bonne foi, nul ne saurait nier que la mise en abyme inspire Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, dont la collaboration avait jusque là surtout donné naissance à des spectacles inspirés d’œuvres des XXe et XXIe siècles : parmi les plus récents, LékombinaQueneau (2010), Le Château de Kafka (2010) et Le Ravissement d’Adèle de Rémi De Vos (2013). Dans Les Acteurs de bonne foi, « le théâtre, joué au plus proche de la vérité, agit comme un révélateur des sentiments les plus enfouis », déclarent les co-metteurs en scène. Et cela brouille également les frontières entre les différents plans de la fiction, créant autant de situations comiques, comme lorsque la grange se mue en ring de boxe où s’affrontent Colette et Lisette, après que la première a si bien mimé son amour pour Merlin que toutes deux s’y sont méprises… Du comique certes, mais bien souvent né de situations cruelles, car les personnages, dans leur majorité, jouent leur propre rôle sans le savoir et sont par conséquent frappés de plein fouet par la pièce dont ils font partie. Si la pièce a une fin heureuse pour presque tous, Araminte, éprise d’Eraste, est la seule à ne pas « folâtrer et rire » comme le chantent les autres personnages lors de l’ultime scène. Veuve à trente-neuf ans et demi, elle ne peut que constater avec dépit que l’amour n’est plus de son âge. Malgré le statut ambigu de ce rire, le public rit à gorge déployée pendant une heure et quart de spectacle et applaudit parfois les trouvailles ingénieuses de mise en scène ainsi que les talents des comédiens, admirables de polyvalence. Musique, chant, acrobatie, magie, twirling, ou encore dressage canin agrémentent la pièce de ce que l’on appelait à l’époque de Marivaux des « divertissements ». De chaque élément de la grange est fait un usage surprenant et comique : les fers à cheval ou les boilles à lait se muent en percussions et les œufs en balles de jonglage. Créativité est le maître-mot pour qualifier cette adaptation des Acteurs de bonne foi, qui ne manquera pas de dérider même votre austère grand-oncle.

 

 

Frère, je nous hais

Par Justine Favre

Frères Ennemis (La Thébaïde) / de Jean Racine / mise en scène Cédric Dorier / La Grange de Dorigny / du 11 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Alan Humerose

©Alan Humerose

Cédric Dorier, familier des adaptations mais aussi des créations novatrices, présente en ce moment à La Grange de Dorigny la Thébaïde, première tragédie de Racine. Faisant le choix audacieux (d’aucuns diront étonnant) de suivre strictement le texte de l’auteur dans sa forme classique tout en transposant la scène dans un contexte contemporain indéterminé, le metteur en scène a parié sur la plasticité et la portée universelle de l’œuvre, la modelant de telle sorte qu’elle nous touche malgré l’archaïsme de la langue de l’époque de Louis XIV. Le pari est-il réussi? Le résultat est mitigé.

Les raisons de la colère

La Thébaïde, au sous-titre évocateur Les Frères ennemis, est le fruit d’un auteur d’à peine vingt-quatre ans. Elle porte pourtant déjà en germe ce qui fera la pureté de la langue racinienne. De même, les thématiques politiques, les questions d’honneur et le dilemme amoureux y sont traités avec une grande finesse, ce qui en soi est déjà une raison suffisante de s’y intéresser. Sa singularité est cependant avant tout de développer, avec une violence à la fois primaire, naïve, et assumée, la question de la haine. Car si la haine est un des topoi de la tragédie classique, celle qui est déployée dans la Thébaïde est d’une nature particulière.

Non seulement elle lie les jumeaux Polynice et Etéocle, deux êtres identiques ne pouvant voir en l’autre que son propre reflet (et l’on se souvient des mythiques Caïn et Abel ou Romulus et Rémus), mais surtout cette haine est en réalité sans objet, et par conséquent d’une puissance destructrice absolue, dont, à l’inverse des couples précédemment cités, il ne peut rien naître. Racine insiste à plusieurs reprises sur le caractère inné de celle-ci chez les deux protagonistes, qui se détestent avec une constance égale depuis avant même leur naissance. « Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux,/ Dans les flancs de ma mère une guerre intestine,/ De nos divisions lui marqua l’origine », annonce Etéocle au début de l’acte IV.

Et si, certes, cette haine trouve principe dans un châtiment divin (on se souvient des amours incestueuses d’Œdipe et Jocaste, les parents des fratricides), elle se déploie en roue libre, alimentée naturellement au sein d’une unité spatiale dont ils ne peuvent se départir, les frères étant censés se partager le trône de Thèbes une année chacun, suite au décret d’Œdipe. De fait, leur haine viscérale devient cercle vicieux. Excédant la durée de la pièce, reflétée à l’infini par principe puisqu’elle est l’affaire de deux identiques et figée dans la mort réciproque, cette haine devient un universel répondant à n’importe quel contexte, et modulable à loisir.

Un décalage boiteux?

Cette portée universelle, Cédric Dorier a décidé de l’exploiter en transposant le propos dans un univers contemporain tout en conservant intacte la lettre racinienne. Les alexandrins, les archaïsmes, et même les liaisons désuètes, tout le texte est rendu fidèlement par des acteurs qui par ailleurs travaillent remarquablement des vers évidemment difficiles à accentuer.

Mais, aussi étonnant que cela puisse être compte tenu de la transparence du style de Racine – qui permet une grande marge de manœuvre au niveau de la mise en scène, la fidélité au texte fige quelque peu les personnages dans une posture artificielle que le reste de la mise en scène (que ce soient les mouvements des acteurs mettant en avant le rôle médiateur et pacifique des femmes, ou les dispositifs sonores et luminaires) fort heureusement atténue. Certainement, la modernisation des décors et des costumes permet une plus grande identification par le public, et offre un panel de symboles à explorer. Il n’empêche que le décalage entre le fond et la forme n’est pas forcément facile à saisir, et que si certains apprécient la métrique et le rythme des alexandrins dans ce qu’ils peuvent faire passer comme émotions, l’associer à un univers contemporain peut déranger. De même, la mise en scène ne semble pas toujours correspondre au sens des répliques : en effet, si le rôle des femmes est accentué, ce n’est que dans le geste et le ton : les actions de celles-ci restent toujours impuissantes, comme c’est classiquement le cas ; leurs mots semblent rater constamment leur cible, et à la fin, Jocaste et Antigone échouent à rétablir la paix entre les frères, malgré leur force sur scène.

Entre déconstruction et fidélité, le propos hésite donc et ne se décide qu’à la toute fin du dernier acte. Il aura fallu attendre longtemps pour voir enfin l’effet de la haine absolue sur le tissu des mots. Lorsque la fureur fraternelle a tout balayé et que sur la scène – où règne le chaos – vacille le dernier survivant de cette famille décimée par la haine, enfin la parole s’accorde au reste et se désagrège dans une lumière glauque avant de plonger brusquement dans le silence. L’ambiance est surréelle, et l’émotion est bien là.

Frères ennemis (La Thébaïde)

De Jean Racine / mise en scène Cédric Dorier / La Grange de Dorigny / du 11 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Alan Humerose

©Alan Humerose

Les critiques :

Macbook, mini-bar et mère maudite

Par Waqas Mirza

Cédric Dorier lève la poussière sur la famille maudite des Labdacides et insuffle à la tragédie du Grand Siècle une tonalité de série-télé. Deux frères ennemis se déchirent sur un plateau où la tension entre classique et moderne est artistement exploitée. Par un jeu habile d’anachronismes, la compagnie Les Célébrants prouve que l’œuvre de Racine a su rester intemporelle. … [suite]

Frères, je nous hais

Par Justine Favre

Cédric Dorier, familier des adaptations mais aussi des créations novatrices, présente en ce moment à La Grange de Dorigny la Thébaïde, première tragédie de Racine. Faisant le choix audacieux (d’aucuns diront étonnant) de suivre strictement le texte de l’auteur dans sa forme classique tout en transposant la scène dans un contexte contemporain indéterminé, le metteur en scène a parié sur la plasticité et la portée universelle de l’œuvre, la modelant de telle sorte qu’elle nous touche malgré l’archaïsme de la langue de l’époque de Louis XIV. … [suite]

Macbook, mini-bar et mère maudite

Par Waqas Mirza

Frères Ennemis (La Thébaïde) / de Jean Racine / mise en scène Cédric Dorier / La Grange de Dorigny / du 11 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Alan Humerose

©Alan Humerose

Cédric Dorier lève la poussière sur la famille maudite des Labdacides et insuffle à la tragédie du Grand Siècle une tonalité de série-télé. Deux frères ennemis se déchirent sur un plateau où la tension entre classique et moderne est artistement exploitée. Par un jeu habile d’anachronismes, la compagnie Les Célébrants prouve que l’œuvre de Racine a su rester intemporelle.

Pour une pièce vieille de 400 ans, autant dire tout de suite que ces derniers jours La Thébaïde de Racine ne faisait pas son âge : Antigone en baskets et pull à capuche, Étéocle affublé de bijoux bling-bling, Jocaste en robe de soirée vintage. La compagnie relègue aux oubliettes les hauts-de-chausses et les pourpoints, et a fortiori les toges et autres sandales traditionnelles. Pas de cuirasse pour le roi qui doit se contenter d’un costume militaire contemporain.

Les spectateurs prennent place dans une atmosphère lugubre. Pas de rideaux. En guise de scène, un plateau aux allures de bunker militaire. Une femme est affalée sur une table et attend que le silence s’installe. Les poutres apparentes du toit absorbent les bribes insolentes des derniers bavards. Enfin, tout le monde se tait en face de ce grenier qui se prend pour une forteresse. La pièce peut enfin commencer.

L’interphone sonne, le bruit réveille Jocaste en alarme. Thèbes est en guerre depuis six mois, et même la reine semble manquer de vivres. Pourtant, personne ne se sert des jerricanes d’eau ; ils préfèrent tous s’abreuver au minibar. De l’autre côté de la scène, des piles de boites débordantes d’archives encombrent l’espace. Dans un petit coin au fond, quelques tapis orientaux et des coussins pour les scènes intimes… Et une grande table, élément essentiel de la mise en scène puisqu’elle sera tour à tour une mappemonde, puis un buffet dinatoire, avant de devenir le terrain d’un affrontement fraternel. Le combat est minutieusement chorégraphié. Car il y a aussi de la danse dans cette pièce, qui profite d’un petit intermède musical pour laisser à Olympe (Sandrine Girard) et Attale (Christian Robert-Charrue) le soin de préparer avec grâce la scène du repas familial.

Dans cette mise en scène moderne, le seul élément classique qui subsiste est l’alexandrin. Vu l’accoutrement des personnages, le public aurait pu s’attendre à un texte débarrassé de classicisme. Or la compagnie s’attache à respecter les règles de la prosodie. Aucune hésitation dans la déclamation d’e muets et de diérèses qui parsèment le vers racinien. L’aisance est telle que l’archaïsme du discours ne choque absolument pas. On a même parfois le sentiment d’assister à l’enregistrement d’un épisode pour le petit-écran. La lutte à torse nu entre Étéocle (Raphaël Vachoux) et Polynice (Richard Vogelsberger), ou encore les baisers incestueux avec Antigone (Claire Nicolas) ne sont pas sans évoquer une certaine série médiévale américaine. D’autres scènes comiques dignes des sitcoms domestiques rassemblent toute la belle famille damnée: Jocaste (Carmen Ferlan) et ses enfants, Créonte (Denis Lavalou) et son fils Hémon (Jean-François Michelet). Il y a au fond un petit air d’Hollywood dans cette production, qui pourra même séduire les scolaires s’ils appréhendent la sortie au théâtre.

Sul concetto di volto nel figlio di Dio

De Romeo Castellucci / mise en scène Romeo Castellucci / Théâtre de Vidy / du 11 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

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Les critiques :

« Ecce homo » ou l’expérience-limite de Castellucci

Par Suzanne Crettex

Réunir sur une même scène les humeurs les plus dégradantes du corps humain et un visage monumental du Christ, peint par Antonello da Messina au XVe siècle, c’est à ne pas s’y méprendre, interroger les valeurs de notre culture occidentale et, par là même, du théâtre. Et si, après tout, le Christ était tout près de notre misère ; bien plus près que ce que l’on pense ? Avec Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu), présenté à Avignon en 2011, c’est une création absolument déroutante que nous propose Romeo Castellucci … [suite]

« Ecce homo » ou l’expérience-limite de Castellucci

Par Suzanne Crettex

Sul concetto di volto nel figlio di Dio / de Romeo Castellucci / mise en scène Romeo Castellucci / Théâtre de Vidy / du 11 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Klaus Lefebvre

©Klaus Lefebvre

Réunir sur une même scène les humeurs les plus dégradantes du corps humain et un visage monumental du Christ, peint par Antonello da Messina au XVe siècle, c’est à ne pas s’y méprendre, interroger les valeurs de notre culture occidentale et, par là même, du théâtre. Et si, après tout, le Christ était tout près de notre misère ; bien plus près que ce que l’on pense ?

Avec Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu), présenté à Avignon en 2011, c’est une création absolument déroutante que nous propose Romeo Castellucci, et peut-être plus ses propres interrogations qu’un réel système ou une pure provocation. Mais aussi, au-delà d’un simple spectacle, une véritable expérience physique totale pour une salle quelque peu désorientée. En effet, dans cette mise en scène d’une maîtrise plastique époustouflante – le metteur en scène est aussi diplômé des Beaux-Arts de Bologne – les mots d’italien s’effacent devant le pouvoir de suggestion des odeurs et des sons, franchement désagréables.

Parce que la scène qui nous est montrée, n’est, elle aussi, pas des plus belles à voir. Dans les trois pièces ouvertes d’un appartement peint et meublé de blanc (nous y reviendrons !), un père âgé et son fils. Derrière eux, le portrait monumental du visage du Christ dans sa Passion, l’Ecce homo, se dresse comme une icône byzantine. Mais quand le père souffre d’une crise de dysenterie aiguë et qu’il ne parvient plus à se contrôler, le spectateur doit « prendre sur lui » et faire comme s’il ne sentait pas les odeurs de soufre qui envahissent la salle et la vision du corps nu, souillé d’excréments.

Tout au long des trois « chutes » du père – qui rappellent ostensiblement celles du Christ sur le chemin du Calvaire –, ponctuées par ses gémissements, c’est aussi une profonde humanité qui nous est donnée à voir au-delà des souillures. Quand la scène s’arrête, sur l’image du fils à genoux devant son père dévêtu, une éponge à la main, c’est l’image du dévouement total et de l’abandon. Comme celui du Fils par excellence, qui les regarde ? On pourrait le croire.

La pièce, ensuite, prend un tour plus « métaphysique », selon les mots mêmes de Castellucci. Le père, assis sur son lit, est plongé dans la pénombre ; ne reste plus que le visage du Christ dominant la scène. Il sera l’acteur principal de la fin de la représentation. Mais un acteur passif, puisqu’ici, il n’est là qu’en peinture. Tour à tour, il reçoit des grenades lancées par des enfants de passage et les derniers excréments du père, en passe de se vider du reste de sa substance. Il n’en restera rien qu’un rideau déchiré et l’inscription du psaume 22 : « You are my shepherd » (« Tu es mon berger »). Un seul mot n’est pas éclairé, le « not » qui renverse clairement la phrase biblique en sarcasme, mais ces trois lettres resteront dans l’ombre, manifestant peut-être la ligne ténue entre l’amour et la révolte, qui structure toute la mise en scène. L’icône, déchirée de haut en bas, n’est plus.

Ainsi donc, l’ambivalente beauté plastique qui se dégage du spectacle et qui rappelle l’esthétique baudelairienne – « le beau est toujours bizarre » – ne parvient pas à masquer ses lourdes implications éthiques, puisqu’elle touche à la dimension même du sacré et à la transcendance. Pour les croyants, l’image du Christ n’est pas qu’une peinture, et pour Romeo Castellucci non plus, comme il s’en explique. Mais quand ce qu’il considère comme un « un cri d’amour définitif » portant « une demande de considération » touche par sa matérialité au plus intime du symbole, on touche aux limites à la fois de l’expérience esthétique et de la provocation. Si vous voulez nous ramener à la querelle iconoclaste byzantine, par pitié, Monsieur Castellucci, ne nous faites pas voir que les icônes brisées, mais restituez-en l’arrière-fond théologique. On pourrait vous accuser de blasphème !

Quand le drame romantique devient politique

Par Lauriane Pointet

Laurenzaccio / d’Alfred de Musset / mise en scène Catherine Marnas / La Comédie (Genève) / du 10 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Est-il possible de renverser un pouvoir tyrannique pour établir à la place une République ? La question n’est pas propre à l’actualité, puisqu’elle était déjà au cœur de la pièce de Musset. Catherine Marmas en propose une version dépoussiérée et riche en interprétations.

Remettre au goût du jour le drame de Musset, voilà l’ambition de Catherine Marnas. L’entrée en matière de la pièce le fait assez vite comprendre : alors que, pendant l’installation du public, le comédien interprétant Lorenzo toise la salle en déambulant sur le plateau, figure vaguement inquiétante dont le costume laisse penser que la pièce sera résolument sérieuse, une explosion de confettis et les premiers beats d’une musique électro se font entendre. Et voilà notre Lorenzo qui laisse tomber son ample robe de chambre pour révéler un collant vert fluo moulant, et un T-Shirt bleu arborant le message « c’est vrai et c’est faux » (on entend dans ce slogan la réplique de Lorenzo « ce que vous dites là est parfaitement vrai, et parfaitement faux, comme tout au monde » et l’on peut y voir une véritable clé de lecture du personnage) et qui se met à danser, bien vite rejoint par d’autres compères aux costumes pour le moins excentriques.

A ce bal masqué explosif succèdent les premières répliques du texte de Musset, qui connaît dans cette version plusieurs coupures et quelques transformations. L’action se déroule à Florence en 1537. Lorenzo, jeune homme idéaliste mais tourmenté, tente de restaurer la République en supprimant le duc Alexandre qui vit en tyran et se prélasse dans le vice. Pour l’éliminer, Lorenzo ourdit un plan à long terme et entreprend de devenir l’un de ses plus proches conseillers, ce qui implique qu’il s’adonne lui aussi à cette vie de débauche qu’il méprise. Mais le meurtre qu’il finit par perpétrer ne donnera pas les suites qu’il aurait pu espérer.

Sur le plateau de la Comédie de Genève, pas de trace de la cour florentine du XVIe siècle. L’espace scénique est séparé en trois parties distinctes : l’avant-scène tout d’abord, encore jonchée des confettis lancés au début de la pièce, puis une estrade qui court sur toute la largeur de la scène, et enfin un espace au fond de l’estrade qui nous est dissimulé par un rideau de lames en plastique. Ce qui se passe derrière ce rideau peut être révélé ou caché à loisir en fonction de l’éclairage, et permet de faire voir des silhouettes fantomatiques ou de faire parler des ombres. Un immense canapé mobile aux multiples coussins qui prendra plus tard place sur l’avant-scène permet de délimiter les différents espaces (chambre de Lorenzo, demeure des Strozzi, etc.). La scénographie met les personnages au centre (l’essentiel de l’action se déroule sur l’avant-scène, au plus près des spectateurs), tout en manifestant la dichotomie entre vrai et faux, ombre et lumière. Et même au cœur de l’action, l’on garde toujours un œil sur la face cachée, ce qui se trouve derrière le rideau et qui nous apparaît au travers du filtre trouble des lames de plastique : un monde mystérieux et inquiétant, à l’image de la Florence dépravée dont Musset fait le portrait.

La pièce porte en elle bien des éléments susceptibles de faire réfléchir dans nos sociétés modernes ; elle pose notamment la question de la possibilité d’une vraie révolution face au pouvoir en place. Les préoccupations des personnages sont également à même de parler au public d’aujourd’hui : ainsi l’on ne peut rester insensible au désenchantement de Lorenzo ou à l’envie de révolte et de vengeance de Pierre Strozzi, voulant imposer ses idées révolutionnaires à son père. Les costumes viennent ici faciliter l’identification du spectateur moderne, par exemple Pierre Strozzi en polo rose et baskets Nike.

Le texte de Musset invite à une lecture du comportement de Lorenzo comme théâtre dans le théâtre, et c’est aussi une des pistes choisies par Catherine Marmas. Le personnage de Lorenzo est tiraillé entre sa nature noble et le rôle qu’il doit jouer auprès du duc. Pour signifier cette tension, Lorenzo enfile une perruque dès qu’il se trouve avec le duc et qu’il prend un ton faussement enjoué, mais l’enlève dès qu’il livre les vraies préoccupations de son cœur – et que le duc n’est pas à proximité.

La mise en scène de la fin de la pièce sublime le pessimisme de Lorenzo face à la révolution. Les républicains ne saisissent pas l’occasion représentée par la mort du duc, et le pouvoir revient à Côme de Médicis. Le comédien qui jouait le duc se relève et c’est lui qui endosse le rôle de Côme, montrant bien que le changement de dirigeant n’aura pas de véritables conséquences. Pour signifier davantage encore que l’Histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, la musique du début de la pièce fait son retour, et, derrière le rideau, les personnages du bal masqué reprennent leur folle soirée.

Lorenzaccio

D’Alfred de Musset / mise en scène Catherine Marnas / La Comédie (Genève) / du 10 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Les critiques :

De la perdition à la révolution

Par Sabrina Roh

Après Lignes de faille, la metteuse en scène Catherine Marnas revient à la Comédie de Genève en s’attaquant à un chef-d’œuvre de la littérature romantique. Avec Lorenzaccio, elle signe une mise en scène qui traduit toute la complexité du héros, tout en renforçant la signification du geste de ce dernier contre une société avilie. Qu’on se le dise franchement, la lecture de Lorenzaccio n’est pas de tout repos. … [suite]

Quand le drame romantique devient politique

Par Lauriane Pointet

Est-il possible de renverser un pouvoir tyrannique pour établir à la place une République ? La question n’est pas propre à l’actualité, puisqu’elle était déjà au cœur de la pièce de Musset. Catherine Marmas en propose une version dépoussiérée et riche en interprétations. Remettre au goût du jour le drame de Musset, voilà l’ambition de Catherine Marnas. … [suite]

 

 

De la perdition à la révolution

Par Sabrina Roh

Lorenzaccio / d’Alfred de Musset / mise en scène Catherine Marnas / La Comédie (Genève) / du 10 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Après Lignes de faille, la metteuse en scène Catherine Marnas revient à la Comédie de Genève en s’attaquant à un chef-d’œuvre de la littérature romantique. Avec Lorenzaccio, elle signe une mise en scène qui traduit toute la complexité du héros, tout en renforçant la signification du geste de ce dernier contre une société avilie.

Qu’on se le dise franchement, la lecture de Lorenzaccio n’est pas de tout repos. En effet, ils sont plus de trente-et-un personnages à faire partie de l’un des plus célèbres drames romantiques. Au long de la lecture, il faudra s’habituer à opérer d’incessants allers et retours entre le texte et la liste des personnages. Et voici, comme si l’exercice n’était pas déjà assez éprouvant, que Lorenzo se voit affublé de plusieurs prénoms. N’y a-t-il pas assez d’identités à retenir ? Fallait-il qu’Alfred de Musset en confie quatre distinctes à son héros ? Mais n’accusons pas le poète et dramaturge d’autant de malice. Utilisés soit comme des insultes, soit comme des marques d’affection par ses proches, les différents surnoms donnés à Lorenzo représentent surtout les différentes faces de son identité. Et c’est ce qui semble avoir intéressé Catherine Marnas. Cette dernière ne craint pas, pour sa mise en scène, de resserrer le texte. Un parti-pris qui, loin d’enlever de la substance à la pièce, ne fait que rendre plus clair le dessein du héros, les sentiments qui l’y ont poussé ainsi que ceux qui le traversent avant et après son geste révolutionnaire.

Meurs, meurs, crie Lorenzo sur l’immense canapé en velours rouge qui occupe le centre de l’espace scénique, tentant de recouvrir de sa voix le célèbre morceau Aerodynamic de Daft Punk, que crachent les enceintes. Cette scène résume à elle seule la situation dans laquelle s’est enlisé le jeune homme. Celui qui, un beau jour, a décidé de tuer Alexandre de Médicis, le duc tyrannique et, accessoirement son cousin, a dû se donner à corps perdu dans la Florence débauchée de 1573 afin de gagner la confiance de sa future victime.

Florence la catin

Les différents intérieurs des demeures, les ruelles ainsi que les places publiques ne sont différenciés que par le déplacement du canapé et les jeux de lumières. Tous ces lieux représentent la Florence noyée de vin et de sang. La Florence du duc de Médicis, qui s’est élevée sur des soirées de débauche, dont les confettis joncheront le sol de la scène de la Comédie de Genève durant toute la représentation, ainsi que sur les cadavres des pauvres opposants. Le corps de Louise Strozzi ne sera d’ailleurs évacué que bien après sa mort, hantant toutes les scènes suivant son empoisonnement.
Florence a des allures de maison close dans la mise en scène de Catherine Marnas. Mais pas de kitch pour cette adaptation de Lorenzaccio. Un grand pan de tissu de velours rouge, rappelant le canapé, pend côté cour. Et seul un lustre à l’avant-scène signifie la richesse de la ville.
De pair avec cette sobriété, Cécile Léna et Catherine Marnas, à la scénographie, ont tracé tout un réseau de lignes. Celle, horizontale, du canapé, est parfaitement parallèle à la plateforme trônant à l’arrière-plan. Cette « scène sur la scène » est ornée d’un rideau de lamelles en plastique transparent, en plus du tissu rouge abordé précédemment. A travers cette matière, qui floute lumière et mouvements, les scènes prennent une allure fantomatique. C’est là que s’exclament les badauds et qu’ont lieu les choses les plus inavouables des fêtes auxquelles participent Alexandre et Lorenzo.
Cette linéarité, parfois chamboulée par le canapé qui tourne sur lui-même et que les comédiens déplacent, fait écho à la ligne de conduite adoptée par Lorenzo, qu’il suivra malgré toutes les concessions qu’il devra faire et les obstacles rencontrés.

Les Lorenzi

Lorenzo se fond parfaitement au milieu de ce paysage rouge et noir. Il joue si bien le jeu du vice orchestré par le duc que tout un chacun finit par le surnommer Lorenzaccio. Mais pourquoi porte-t-il cette perruque blonde qui lui donne l’air du parfait « minet des discothèques » à chaque fois qu’il sort avec Alexandre ? Est-ce un simple déguisement ? Si, dans la mise en scène de Catherine Marnas, chaque comédien incarne deux rôles au moins, ce n’est pas le cas de Vincent Dissez. C’est qu’interpréter Lorenzo équivaut à multiplier les rôles. Lorenzaccio, Lorenzetta, Renzo… Le héros de la pièce d’Alfred de Musset mérite bien tous ces surnoms. Maniéré et exubérant aux côtés du duc, il tombe la perruque et retrouve sa sensibilité d’homme de lettres lorsqu’il s’évanouit à la vue d’une épée où qu’il vit des moments de complicité avec sa sœur. Puis, en tant que Lorenzo, ancien étudiant que l’envie de passer à l’action a sorti de ses rêveries, il s’assombrit, s’agite et se frotte le bras nerveusement en pensant au meurtre qu’il s’apprête à commettre. Si proche du but, il l’est aussi de la folie. Dans le monologue précédant le meurtre, Vincent Dissez donne à voir un Lorenzo proche de la schizophrénie, mélangeant voix, rôles et propos, alors que seul son corps est éclairé par une lumière froide.

Je suis Lorenzo

Si la mise en scène de Catherine Marnas et le jeu fin des comédiens redonnent un souffle de vie à l’humour résidant dans la répartie des personnages, elle porte aussi haut et fort la désillusion du jeune Lorenzo ; alors que les pires horreurs se cachent derrière les paillettes jetées par Alexandre, tout le monde se plaint mais personne n’agit.
Décors et costumes, s’inscrivant dans la période large allant du milieu du XXe jusqu’à nos jours, s’appuient sur l’histoire commune des spectateurs. Ainsi, chacun peut se reconnaître en Lorenzo, âme passionnée tentant de s’élever contre un système, petit galet jeté dans une vaste mer. Une phrase d’espoir réside tout de même dans cette pièce du XIXe siècle, et c’est celle-ci qu’il s’agit aujourd’hui de retenir : les avalanches se font quelquefois au moyen d’un caillou gros comme le bout du doigt.

Carnaval militaire

Par Camille Logoz

L’Histoire du soldat / de Charles-Ferdinand Ramuz / musique d’Igor Stravinsky / par le Teatro Malandro / mise en scène Omar Porras / Théâtre Le Reflet (Vevey) / du 7 au 8 novembre 2015 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

Omar Porras et sa troupe Teatro Malandro reprennent à leur sauce L’Histoire du soldat de C.-F. Ramuz et Igor Stravinski, en l’assaisonnant des éléments qui font depuis toujours le succès de leur théâtre festif et claironnant : masques, mimes et confettis.

Le Diable fait sursauter à chacune de ses entrées, apparaissant dans une explosion sonore, un embrasement et un nuage de fumée. Le décor, fluorescent quand la lumière s’éteint, met à mal l’équilibre des proportions, faisant se confondre plans droits et inclinés. À cela s’ajoutent les ombres chinoises qui prennent le relais des acteurs sur le devant de la scène, contribuant au jeu troublant des échelles de grandeur. Ce dispositif artificier plus qu’artificiel, déroutant si l’on n’est pas familier du Teatro Malandro, annonce un spectacle où en surface, tout est destiné à aller de travers – mais qui pourtant file droit. On retrouve également avec bonheur les masques de Fredy Porras, caractéristiques bien connues de la troupe. Ils sont faits comme les costumes : hauts en couleurs, fantasques, on les dirait récupérés et rapiécés, produisant des personnages aux allures de marionnettes, sans conscience propre et bricolés de toutes pièces.

La pièce, écrite en 1917 et montée par Porras pour la première fois en 2003, raconte l’histoire d’un soldat en permission qui se laisse imprudemment piéger par le Diable. Rejeté par les siens, mais riche à n’en plus pouvoir, il trouve finalement le moyen de le tromper à son tour et épouse la princesse d’un royaume d’où il ne peut sortir sous peine de retomber dans les griffes du Diable. Tenté par l’idée de revoir sa famille, le soldat ne saura résister. Cette histoire est racontée par la figure du Lecteur, presque toujours présente sur scène, qui cède régulièrement la parole aux personnages, voire parfois interagit avec eux.

L’une des particularités de L’Histoire du soldat réside dans la partition contenue au même titre que le texte dans le livret de la pièce. C’est dire que la musique tient un rôle prédominant dans le spectacle, comme le souligne l’adaptation de Porras qui inclut les membres de l’orchestre comme acteurs le temps d’une scène. La musicalité est également très présente dans le flux des comédiens, qui scandent leurs répliques de façon très rythmée, imitant presque la diction des voix d’un dessin animé. Cette langue très théâtrale accompagne le jeu saccadé et pantomime des acteurs, qui renvoient l’image de pantins dansant sur commande. Mais qui tire sur les fils ? La musique imposant le rythme, le Diable toujours présent en filigrane, ou… le Lecteur ?

Car s’il s’agit déjà d’une figure particulière dans le texte de Ramuz, pas tout à fait personnage et pourtant interne au texte, Omar Porras exacerbe son statut d’embrayeur de la narration : le Lecteur, par qui la parole circule, se pose en maître de l’histoire en cours, tout en en étant partie prenante. Incarné par Philippe Gouin, il ne cache pas le contrôle qu’il exerce sur l’histoire en déroulement, paraissant pressé de la terminer, montrant de l’agacement lorsqu’il répète un refrain (« Entre Denges et Denezy… Un soldat rentre chez lui… A marché, a beaucoup marché ! »), ôtant les mots de la bouche des personnages, leur donnant même les clés de l’intrigue lorsqu’il s’agit de la sortir d’une impasse. Une figure qui fait donc marcher au pas spectateurs et personnages, dans un simulacre de parade militaire au son de l’ensemble Contrechamps. Ce qui livre un spectacle carnavalesque, hanté par la présence farcesque du Diable mais adouci par la naïveté touchante du soldat.

L’Histoire du soldat

De Charles-Ferdinand Ramuz / musique d’Igor Stravinsky / par le Teatro Malandro / mise en scène Omar Porras / Théâtre Le Reflet (Vevey) / du 7 au 8 novembre 2015 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

Les critiques :

Explosive et poétique descente aux enfers

Par Emilie Roch

A l’occasion de ses 25 ans, le Teatro Malandro, compagnie fondée par Omar Porras, s’invite dans les salles de Suisse romande et de France pour rejouer son interprétation exceptionnelle de L’Histoire du soldat, créée en 2003 au Théâtre Am Stram Gram à Genève. La scénographie haute en couleurs des frères Porras offre une deuxième et vigoureuse jeunesse à cette pièce musico-théâtrale, née de la complicité entre Ramuz et Stravinsky en 1918. … [suite]

Carnaval militaire

Par Camille Logoz
Omar Porras et sa troupe Teatro Malandro reprennent à leur sauce L’Histoire du soldat de C.-F. Ramuz et Igor Stravinski, en l’assaisonnant des éléments qui font depuis toujours le succès de leur théâtre festif et claironnant : masques, mimes et confettis. Le Diable fait sursauter à chacune de ses entrées, apparaissant dans une explosion sonore, un embrasement et un nuage de fumée. … [suite]

 

Explosive et poétique descente aux enfers

Par Emilie Roch

L’Histoire du soldat / de Charles-Ferdinand Ramuz / musique d’Igor Stravinsky / par le Teatro Malandro / mise en scène Omar Porras / Théâtre Le Reflet (Vevey) / du 7 au 8 novembre 2015 / plus d’infos

©Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

A l’occasion de ses 25 ans, le Teatro Malandro, compagnie fondée par Omar Porras, s’invite dans les salles de Suisse romande et de France pour rejouer son interprétation exceptionnelle de L’Histoire du soldat, créée en 2003 au Théâtre Am Stram Gram à Genève. La scénographie haute en couleurs des frères Porras offre une deuxième et vigoureuse jeunesse à cette pièce musico-théâtrale, née de la complicité entre Ramuz et Stravinsky en 1918.

« Entre Denges et Denezy, un soldat qui rentre chez lui… Quinze jours de congé qu’il a, marche depuis longtemps déjà », scande le Narrateur de L’Histoire du soldat (Philippe Gouin), virevoltant, canne de dandy en main, masqué comme tous les autres personnages. Derrière un voile orange, son ombre se découpe à côté de celle de Joseph (Joan Mompart), un jeune soldat naïf sur le chemin du retour à la maison. Celui-ci marche en rythme, comme un petit soldat mécanique, sur l’air joué par l’Ensemble Contrechamps, orchestre de sept musiciens dirigé par Benoît Willmann. Arrivé dans une forêt fluorescente peuplée de papillons lumineux, le soldat y fait la rencontre fatale de l’excentrique Diable (Omar Porras), avec qui il accepte d’échanger son violon contre un livre qui le fera devenir riche. Richissime même, mais ô combien malheureux et esseulé : « je suis mort parmi les vivants », se désespère-t-il, avachi dans un fauteuil à oreilles rose et doré. Son âme, symbolisée par le violon, est désormais prisonnière des griffes du Diable dont il est devenu le jouet. Lors d’une partie de cartes bien arrosée, le soldat réussit à récupérer son précieux bien, ce qui lui permet de tirer la Princesse (Maëlla Jan) de son lit de malade et de conquérir son amour. Sourd aux recommandations du prêtre (Alexandre Ethève), le soldat ne sait se contenter de ce qu’il a et franchit les limites du palais, au-delà desquelles le Diable lui tend une embuscade dont il ne peut s’échapper.

L’Histoire du soldat revisitée par Omar Porras offre une heure intense de ravissement visuel et auditif à son public. Une immersion dans un monde merveilleux, peuplé de personnages fabuleux, dont chaque mouvement est une danse, et où se multiplient les décors et les effets spéciaux, tous ingénieux, surprenants et esthétiques. Malgré la fatalité de l’engrenage qui happe le soldat, le ton du spectacle reste toujours léger, drôle, et le rythme narratif très enlevé. Le personnage du Diable en particulier est source de rire par les différents visages qu’il aborde à chacune de ses explosives apparitions : tour à tour général autoritaire criblé de médailles et faisant claquer sa cravache sur les fesses du soldat, grand-mère espiègle en bas résilles ou encore parrain de la mafia en costard et lunettes à soleil rondes. Beauté, drôlerie et prouesse technique, tous les éléments sont réunis pour séduire un public de tout âge. La mise en scène d’Omar Porras autorise au spectateur ce que la morale de l’histoire refuse au soldat : « Il ne faut pas vouloir ajouter à ce qu’on a ce qu’on avait, on ne peut pas être à la fois qui on est et qui on était », écrivait Ramuz au sortir de la Première Guerre mondiale. En 2015, on ressort de la salle où s’est jouée L’Histoire du soldat par le Teatro Malandro guilleret et insouciant, comme au temps de notre enfance après une sortie au cirque ou à un spectacle d’ombres chinoises. Avec pour seule frustration que le spectacle soit déjà fini.

Ça (s’) épuise, une armure

Par Fanny Utiger

Bataille / Concept et interprétation de Delgado Fuchs et Clédat & Petitpierre / L’Arsenic / du 4 au 8 novembre 2015 / plus d’infos

©Arya Dil

©Arya Dil

Que feraient-ils, les chevaliers de San Romano, s’ils avaient quartier libre dans le tableau d’Uccello ? Dans Bataille, deux d’entre eux sont livrés à eux-mêmes et s’occupent pour une heure…

Dieu sait ce qui est passé par la tête de celui qui un jour se dit que les chevaliers batailleraient en armure, cette cinquantaine de kilos de métal leur garantissant au combat autant de discrétion que de praticité. Des centaines d’années plus tard, voilà que deux de ces chevaliers se retrouvent dans une salle de l’Arsenic, projetés dans le temps par les artistes Delgado Fuchs et Clédat & Petitpierre. Les désavantages de la tenue sont restés les mêmes, l’utilisation qui en est faite est détournée : ici, l’équipement guerrier sert à faire l’art. L’encombrement de l’armure agit en effet comme une contrainte créatrice, permettant aux danseurs-chorégraphes d’exploiter leur mobilité handicapée, en même temps que leur cuirasse se fait instrument, non pas de protection, mais de musique.

Engoncés dans leur armure et comme tout droit tombés du tableau d’Uccello, les deux chevaliers, – des déserteurs ? –, se retrouvent seul à seul. La chorégraphie se construit comme l’expression de leur rapport. Le plateau deviendra dès lors aussi bien scène de pas de deux qu’arène de duel et les joutes y seront militaires pour un temps, amoureuses ensuite. Une porosité est maintenue entre les deux terrains, comme pour signifier l’ambivalence que le combat suppose. De la guerre on passe donc vite à l’amour et on ne saurait vivre l’amour sans un peu de guerre…

L’exploitation des possibilités de mouvement de l’armure donne lieu à une innovation chorégraphique certaine et le bruit que provoque cet objet central apporte à l’œuvre autant de rythme que de burlesque. Seulement, si la thématisation principale – ce travail sur l’ambivalence des rapports humains – semblait aussi alléchante que les diverses idées esthétiques (en plus des danseurs en armure se meuvent sur le plateau deux tas de feuilles mortes qui finiront par engloutir les deux énergumènes, des éléments de la salle sont utilisés pour produire de la musique par entrechoquement avec l’armure), elle finit par s’essouffler. Le spectacle est peut-être léger dans un premier temps, l’ambiance devient dans un second parfois aussi lourde que les costumes.

L’ensemble gagne certes en profondeur lorsque tout s’assombrit, que le questionnement des rapports humains se fait de plus en plus présent. Les choix esthétiques et l’humour certain de la pièce sont tous à fait séduisants. Mais aussi originale l’idée de base soit-elle, le spectacle se perd par moment dans des clichés. Que les scènes d’amour se mêlent au combat militaire est une chose. L’utilisation phallique des lances, par exemple, en est une autre. On peut sans pudibonderie se fatiguer de telles insistances. Tout cela aurait pu jouer sur un registre – ne serait-ce qu’un peu – plus aérien pour toucher davantage. Le souhait de transmettre la violence des relations amoureuses est manifeste mais certains moyens de le signifier n’auraient-il pas gagné à être plus allusifs pour faire réagir davantage ? Le parti-pris du cru semble parfois gratuit. L’emprunt à différents média artistiques reste par ailleurs très prudent, et les thèmes mobilisés peu exploités au regard du si audacieux et plaisant projet d’apprivoiser des armures…

Bataille

Concept et interprétation de Delgado Fuchs et Clédat & Petitpierre / L’Arsenic / du 4 au 8 novembre 2015 / plus d’infos

©Arya Dil

©Arya Dil

Les critiques :

Mouvements

Par Valmir Rexhepi

Deux armures et deux buissons se déplacent sur la scène. Ça fait du bruit, de la musique, des images. Bataille appelle l’œuvre d’Uccello (la Bataille de San Romano) au risque souvent de n’être lu qu’à travers cet angle. Pourtant, il y a autre chose, une grammaire du corps, une syntaxe du mouvement qui émerge durant la performance. Un langage singulier qui, au-delà de son lien au tableau, peut se faire comprendre. … [suite]

Ça (s’) épuise, une armure

Par Fanny Utiger

Que feraient-ils, les chevaliers de San Romano, s’ils avaient quartier libre dans le tableau d’Uccello ? Dans Bataille, deux d’entre eux sont livrés à eux-mêmes et s’occupent pour une heure… Dieu sait ce qui est passé par la tête de celui qui un jour se dit que les chevaliers batailleraient en armure, cette cinquantaine de kilos de métal leur garantissant au combat autant de discrétion que de praticité. … [suite]

 

Mouvements

Par Valmir Rexhepi

Bataille / concept et interprétation de Delgado Fuchs et Clédat & Petitpierre / L’Arsenic / du 4 au 8 novembre 2015 / plus d’infos

©Arya Dil

©Arya Dil

Deux armures et deux buissons se déplacent sur la scène. Ça fait du bruit, de la musique, des images. Bataille appelle l’œuvre d’Uccello (la Bataille de San Romano) au risque souvent de n’être lu qu’à travers cet angle. Pourtant, il y a autre chose, une grammaire du corps, une syntaxe du mouvement qui émerge durant la performance. Un langage singulier qui, au-delà de son lien au tableau, peut se faire comprendre.

Les plasticiens Yvan Clédat & Coco Petitpierre et les chorégraphes et danseurs Marc Delgado et Nadine Fuchs sont partis du triptyque de Uccello sur la bataille de San Romano pour construire leur performance intitulée Bataille. Alors oui, il est possible (conseillé ?) de lire Bataille comme la mise en mouvement, libre, de l’œuvre d’Uccello. Voici deux comédiens en armures. Le jeu tout comme le décor tapent dans le registre du contemporain tout en rappelant les motifs déployés dans le triptyque. Voilà, on plisse les yeux, on prend un air de type qui saisit, qui trouve que finalement Uccello (bien sûr, chaque spectateur connait Uccello) est un artiste déjà moderne (il faut bien placer « moderne » quelque part) puisque son œuvre se traduit si bien sur scène aujourd’hui. On acquiesce, on salue la prouesse. Voilà, bravo. Il y a une autre lecture, moins suffisante ; une lecture qui fait acte du lien entre la performance et le tableau, mais qui laisse Uccello dans son XVème siècle et qui saisit la performance en 2015. Une lecture un peu plus « public large », moins « élite » qui voit dans le moindre clou une allusion à la Passion. Cette seconde lecture se détache de l’aspect historique, sans le nier, pour investir la question du mouvement du corps, sa capacité à engendrer postures fécondes et musiques. Il y a alors, chez les spectateurs, une tension qui se créé entre voir et regarder, entre entendre et écouter.

Voir :

Une surface, qui ressemble à un échiquier traversée de lignes délimitant des couleurs d’automne, échappe au noir de l’espace environnant. Une armure assise, côté cour, dont la brillance des éléments de fer est estompée par une fumée qui tombe. Je crois que dans l’armure, il y a quelqu’un, mais je ne le vois pas. Une armure mobile arrive, côté jardin ; il doit y avoir quelqu’un dedans, à moins peut-être que ce ne soit un automate. Et deux buissons. Voilà qu’ils bougent aussi. Côté cour, l’armure se lève. Tout fini par se déplacer, les armures, les buissons, la fumée lourde. Seules restent fixes les lignes de l’échiquier.

Entendre :

Un halo sonore sur lequel se déploient les bruits métalliques que font les armures quand elles bougent. Parfois, des soupirs et des mots mijotent dans les tenues de fer. Des gazouillements d’oiseaux, du vent dans des ramures semblent accompagner les buissons. Tout fait des bruits, sauf les lignes de l’échiquier.

Regarder :

Contraints par les armures, les corps semblent des pantins qui ne se déplacent que dans des trajectoires linéaires et, la plupart du temps, tournent à angle droit, comme en écho aux lignes qui jalonnent le sol. On dirait une horloge à mouvement carré. Et puis voilà qu’ils prennent des poses : là, sur le mur les corps découpent des ombres de Masaï avec leur lance. Une autre fois, ils forment comme un couple de Cygnes en parade amoureuse. Le mouvement reprend.

Ecouter :

C’est un fond sonore proche d’un bourdon continu. Les armures deviennent des instruments de musique : une musique de maracas, d’indiens fous autour d’un feu invoquant de la pluie ou du courage, ou parfois, comme dans une fanfare militaire, musique de caisse claire, de timbale, de tome, grosse caisse, charleston, cloche. C’est peut-être une batterie mobile.

Et voilà que les buissons crachent des corps avec des visages. Les armures gisent, en pièces ; le bourdon continu a cessé. Le champ de Bataille est épuisé, il a donné sa récolte de mouvements, de postures. Le chant de Bataille aussi est terminé, les instruments sont dispersés au sol.

L’Enfer c’est les nôtres

Par Josefa Terribilini

Je suis Antigone / de Ella / par la compagnie Lunatik / mise en scène Jean-Luc Borgeat et Elphie Pambu / Petithéâtre / du 5 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©David Gaudin

©David Gaudin

Créon et Antigone se retrouvent dans les Enfers pour reprendre et peut-être achever leur confrontation acharnée. Deux figures, deux paroles animées par des logiques qui leur sont propres, revisitées sur un pied d’égalité. Dans un non-lieu et un non-temps, dans une froideur feutrée, c’est avec une remarquable finesse que la compagnie Lunatik réétudie un mythe où Justice, Devoir et Famille sont autant de notions qui s’entrechoquent et se troublent.

Le règlement de compte d’Antigone et de son oncle Créon dans un entre-deux atemporel et transitoire : voilà la suite de l’histoire telle que l’imagine le spectacle. Le face-à-face de ces deux vengeurs est annoncé, mais d’abord, il faut qu’ils aident Eurydice, femme de Créon et victime malheureuse du conflit entre son mari et sa nièce, à retrouver la paix. Elle y parviendra, et montera l’escalier en colimaçon pour disparaître dans l’au-delà, auprès des siens. Alors Créon et Antigone seront seuls, et leur dialogue, pur, vrai, exorcisant, pourra enfin entrer en action.

Ce dialogue, c’est dans un petit caveau en pierres grises et froides qu’il résonne ; une étroite scène en contrebas est enrobée de longs rideaux blancs, devant lesquels pendent des lambeaux de tissu sombre. Ce sont les liens maudits qui retiennent les âmes errantes. A gauche de la scène, sur un petit promontoire, le régisseur endosse le rôle du coryphée conteur. Son slam scande la pièce. Les syllabes rythmiques qu’il déclame s’arrêtent en l’air, comme suspendues dans ce vide empli de hargne. Puis, lentement, elles retombent alors que les comédiens reprennent la parole qu’ils avaient rendue pour quelques instants.

On se souvient de Sophocle et de son Antigone, fille d’Œdipe, qui avait osé braver le pouvoir de son oncle Créon, en enterrant son frère Polynice, déclaré traître à sa patrie. Elle en avait assumé les ultimes conséquences, héroïne martyre prête à mourir pour ses convictions et encensée par la tradition. Mais cette fois-ci, la tradition se trouvera bousculée. Antigone ne sera pas l’héroïne sans tache, et Créon ne sera pas le dictateur sanguinaire et sans scrupule. Les enjeux de chacun, leurs réflexions et les tensions qui les animent sont présentés sous un jour nouveau, plus complexe, plus humain. A la fois tyrans et tyrannisés, victimes et bourreaux, égoïstes et dévoués, Créon et Antigone confrontent les idées ou les contraintes qui les ont conduits à provoquer la mort de ceux qu’ils aimaient, et qui les poursuivent encore.

Bien sûr, on pense à aujourd’hui. Au fanatisme qui conduit des groupes à ravager un monde pour des idées qu’ils croient justes, au « Je suis Charlie » qui retentit dans les rues lorsque le peuple manifeste, aux fines manœuvres politiques de personnages publics, habiles manipulateurs de la sur-médiatisation. On pense à tout cela, parce que la pièce nous le rappelle sans cesse. Dans sa modernité, elle revisite un mythe qui lui-même commente notre époque. Antigone ne mourra donc jamais tout à fait.

Je suis Antigone est un texte original, fruit d’une réflexion de plusieurs années d’Elphie Pambu, qui propose à Jean-Luc Borgeat la co-mise en scène du spectacle ainsi que le rôle de Créon qu’il habite avec virtuosité. Chaque mot est ici pesé, pensé, prononcé avec force et justesse, si bien qu’on pourrait presque ne faire qu’écouter ces voix de morts, plus vivaces que jamais. Mais on passerait alors à côté de l’inventivité visuelle de la pièce, car quand la vidéo de Créon s’adressant à Antigone, placée en avant-scène, est projetée sur les rideaux blancs à l’arrière-scène, les arts se confondent et nous emportent avec eux loin de nos repères. Ces repères, on les retrouvera avec peine une fois le rideau tombé. C’est perplexes, ébranlés et pensifs que l’on remontera à l’air libre et que l’on retournera parmi les vivants.

Je suis Antigone

De Ella / par la compagnie Lunatik / mise en scène Jean-Luc Borgeat et Elphie Pambu / Petithéâtre / du 5 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©David Gaudin

©David Gaudin

Les critiques :

Antigone, post-scriptum

Par Suzanne Crettex

Nous qui croyions en être quittes avec la petite Antigone, morte dans son tombeau avec Hémon à ses pieds, laissant Créon seul à attendre la mort dans son palais comme un tyran ; nous avions tort. Désormais, c’est aux Enfers que la fille d’Œdipe cherche le repos, et qu’elle revit avec Créon une dernière et éternelle confrontation. Après Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, Jean-Luc Borgeat revient sur la scène du Petithéâtre de Sion avec la compagnie Lunatik. … [suite]

L’enfer c’est les nôtres

Par Josefa Terribilini

Créon et Antigone se retrouvent dans les Enfers pour reprendre et peut-être achever leur confrontation acharnée. Deux figures, deux paroles animées par des logiques qui leur sont propres, revisitées sur un pied d’égalité. Dans un non-lieu et un non-temps, dans une froideur feutrée, c’est avec une remarquable finesse que la compagnie Lunatik réétudie un mythe où Justice, Devoir et Famille sont autant de notions qui s’entrechoquent et se troublent. … [suite]

 

Antigone, post-scriptum

Par Suzanne Crettex

Je suis Antigone / de Ella / par la compagnie Lunatik / mise en scène Jean-Luc Borgeat et Elphie Pambu / Petithéâtre / du 5 au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©David Gaudin

©David Gaudin

Nous qui croyions en être quittes avec la petite Antigone, morte dans son tombeau avec Hémon à ses pieds, laissant Créon seul à attendre la mort dans son palais comme un tyran ; nous avions tort. Désormais, c’est aux Enfers que la fille d’Œdipe cherche le repos, et qu’elle revit avec Créon une dernière et éternelle confrontation.

Après Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, Jean-Luc Borgeat revient sur la scène du Petithéâtre de Sion avec la compagnie Lunatik. Il nous présente avec Elphie Pambu la création Je suis Antigone, et pose à nouveau l’éternelle question de la liberté et de la justice. Mais quand Jean Anouilh reliait implicitement son Antigone à une certaine année maudite de 1944, dans un Paris occupé par les Allemands, celle de Jean-Luc Borgeat devient la victime d’une dictature moderne. Point de références précises, mais quand Créon mordille son BIC, répond au téléphone, qu’Etéocle et Polynice ont « déserté » l’armée, on devine que l’ancrage a changé. Même si les questions, par leur charge existentielle, restent universelles et conservent du mythe la densité première.

Il aurait été tentant de faire d’Antigone une courageuse jeune Syrienne ou Palestinienne, victime de l’EI ou du terrorisme, ou même un symbole vivant de Charlie Hebdo – et on pouvait le craindre. Mais la mise en scène, épurée et minimaliste, évite ce genre de piège, qui aurait réduit le mythe à un événement historique. Le sublime est conservé, Antigone reste elle-même et nous tous à la fois, nous obligeant à nous poser des questions sur ce que nous aurions fait, nous, à sa place.

Le texte, écrit tout exprès pour ce spectacle, propose donc de réinvestir par les mots et depuis les Enfers l’histoire d’Antigone. Même si « tout le monde y va de son avis », que leur histoire est « livrée en pâture » à tous, lue dans toutes les classes, qu’on en a fait des pièces de théâtre, des films, des romans, les personnages de la famille maudite des Labdacides, errant aux Enfers, doivent revivre au passé leurs propres actions. Qu’ont-ils fait ? Auraient-ils vécu autrement, si tout était à recommencer ? N’y a-t-il pas une possibilité de se comprendre, une ultime fois ?

On y croit, à cette résolution possible, au moment où la conscience de Créon, figurée par les traits du comédien projetés sur un écran, reproche aux hommes de ne pas voir la réalité et de se croire « hors d’atteinte ». Encore une fois quand Antigone, assise à ses côtés, raconte un souvenir, du temps où elle avait juste huit ans : « Un soir, tu m’as prise par la main pour voir cette pièce de théâtre. Quand nous sommes rentrés, tu m’as appris ce qu’était la liberté ». On s’y accroche encore quand le souvenir de l’enfance redevient le lieu des possibles, l’endroit où Antigone et Créon marchaient encore main dans la main, comme un oncle et sa nièce adorée, au temps où Créon était cet homme épris de littérature, « pas fait pour le pouvoir ».

Mais, et c’est là que le bât blesse, les mots ne servent de rien puisqu’ils sont dits au passé. La tragédie continue : Antigone et Créon n’accèderont jamais au repos. Deux victimes du devoir et de la liberté, parce que vus sans concession ; le cycle infernal à jamais recommencé, c’est le prix à payer pour garder la profondeur tragique du mythe – « L’histoire ne changera pas, même si je te la raconte une millième fois. »

Au terme de la représentation, quand les lumières se sont rallumées, on quitte volontiers les profondeurs des Enfers, prolongeant en nous les échos de la confrontation du roi et de sa nièce. L’excellent jeu des acteurs nous a permis de prendre conscience des parts de Créon et d’Antigone qui sommeillent en nous. Le procédé de catharsis – ou « purgation des passions » – tel que défini par Aristote comme but de la tragédie semble donc atteint, et excuse ainsi les quelques maladresses de ton que nous aurions pu reprocher à un texte se voulant par moments un peu trop « contemporain ».

La voix du silence

Par Chantal Zumwald

Silencio / de Julien Schmutz et Robert Sandoz / mise en scène Julien Schmutz / par Le Magnifique Théâtre / Equilibre-Nuithonie / du 3 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Guillaume Perret

©Guillaume Perret

Un Français, descendant d’Indiens Kuna et atteint de la maladie de Creutzfeldt-Jakob est hanté par des rêves récurrents. Il décide de partir à la recherche de sa mère décédée, pour un peu de moelle osseuse. Son voyage va l’amener dans le cimetière français de Catoun, dans la forêt panaméenne.

Ambiance peu rassurante sur le plateau de Nuithonie : cimetière, crânes, croix, dans une atmosphère brumeuse digne des landes du Devonshire qui rappelle le fameux Chien des Baskerville d’Arthur Conan Doyle. De l’obscurité vaporeuse émane une silhouette masculine habillée d’un chapeau haut-de-forme, et d’une redingote noire sur une chemise blanche. D’un certain âge déjà, élancé et distingué, il tient une canne munie d’un pommeau à tête de mort. Le Français nouvellement débarqué lui demande de l’aider à retrouver sa mère dans ce cimetière, mais le vieil homme choisit plutôt de lui révéler l’histoire de ses ancêtres. De sa voix gutturale et métallique de death metal, il chante dans son micro de crooner : « Pour savoir où tu vas, tu dois savoir d’où tu viens » et « l’histoire doit faire son lit en toi ».

A l’aide d’un peu de poudre magique, ce gardien de cimetière, Silencio, un vieux griot, fait voir mystérieusement au Français l’histoire de ses origines : elle remonte à février 1594, alors que « la vague de l’océan déposait sur le sable des hommes blancs ». Ces hommes, les conquistadors espagnols, cherchent à posséder tout ce qu’ils peuvent. Les Indiens, naïfs et crédules, jouent au dé – effectivement un jeu composé d’os – les babioles qu’ils pourraient obtenir des blancs. Le jeu finit mal : un mari parie son propre enfant et le perd ! De ce drame familial, la mère ne se remettra pas et l’homme va entretenir une relation de substitution avec un animal domestique. L’enfant perdu au jeu est emmené en Espagne où il sera présenté comme une bête de foire au « cerveau atrophié », qui a « la couleur et l’odeur du diable »! Malgré cela, il ne manquera pas de séduire une jeune noble. Chassés, ils s’installent à Dunkerque. S’ensuivent maintes aventures rocambolesques qui viendront teinter d’exotisme le fleuve des histoires sacrées que raconte le vieil homme.

Ce spectacle est parsemé de références historiques, comme la construction du canal de Panama : l’arrière-grand-père du personnage principal n’est autre que Ferdinand de Lesseps, alors que son grand-père est un dictateur de ce pays. D’autres singularités qui mêlent Histoire et fiction attendent le spectateur, comme la présence fictive du dramaturge canadien Michel Tremblay.

Les sept interprètes portent des demi-masques qui leur permettent de tenir une cinquantaine de rôles. Seuls deux d’entre eux gardent la même identité du début à la fin du spectacle : le Français et le conteur.

Les costumes mélangent la sobriété des couleurs ocre et noire et le raffinement du détail. Ils jouent sur l’évocation symbolique : pans de tissus sur une jupe courte pour signifier les longues robes des élégantes, le chapeau d’explorateur ou encore le haut col fraise typiquement espagnol du début du XVIIème siècle.

Ce voyage à travers les époques, inspiré d’un rituel mortuaire malgache qui mêle dégénérescence et malédiction familiale n’a pourtant rien de macabre : il surprend par son texte poétique, par les danses et le rythme joyeux des chants, clin d’œil à la comédie musicale. Son metteur en scène, le Fribourgeois Julien Schmutz, s’est particulièrement inspiré de ce « réalisme magique » propre à l’auteur colombien Gabriel Garcia Marquez qui mélange, dans son univers romanesque, fantasme, rêve et réalité quotidienne. D’ailleurs, tout comme le célèbre titre de l’auteur Cent ans de solitude, cette production retrace une saga familiale et ses confrontations aux drames et à la mort qui inéluctablement termine toute vie.

Ce spectacle est un régal auditif, visuel et intellectuel, dans lequel les valeurs et les erreurs humaines sont présentées avec beaucoup d’ironie. Ce moment magique a illuminé les yeux des spectateurs tout au long de la soirée, et au-delà.

Silencio

De Julien Schmutz et Robert Sandoz / mise en scène Julien Schmutz / par Le Magnifique Théâtre / Equilibre-Nuithonie / du 3 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Guillaume Perret

©Guillaume Perret

Les critiques :

Les grotesques fantômes du futur

Par Nadia Hachemi

Creuser le passé, déterrer les morts pour comprendre son présent et se projeter vers le futur. Silencio est une pièce hantée, remplie de fantômes dansants. Récit bizarre d’une descendance maudite dans lequel la jouissance de la vie et l’horreur de la mort se superposent dans un spectacle d’une drôlerie macabre et grinçante. Conter. Dire la vie, la mort aussi : tel est le rôle de Silencio, un inquiétant personnage élégamment habillé et coiffé d’un chapeau haut de forme. … [suite]

La voix du silence

Par Chantal Zumwald

Un Français, descendant d’Indiens Kuna et atteint de la maladie de Creutzfeldt-Jakob est hanté par des rêves récurrents. Il décide de partir à la recherche de sa mère décédée, pour un peu de moelle osseuse. Son voyage va l’amener dans le cimetière français de Catoun, dans la forêt panaméenne. Ambiance peu rassurante sur le plateau de Nuithonie : cimetière, crânes, croix, dans une atmosphère brumeuse digne des landes du Devonshire qui rappelle le fameux Chien des Baskerville[suite]

 

Les grotesques fantômes du futur

Par Nadia Hachemi

Silencio / de Julien Schmutz et Robert Sandoz / mise en scène Julien Schmutz / par Le Magnifique Théâtre / Equilibre-Nuithonie / du 3 au 14 novembre 2015 / plus d’infos

©Guillaume Perret

©Guillaume Perret

Creuser le passé, déterrer les morts pour comprendre son présent et se projeter vers le futur. Silencio est une pièce hantée, remplie de fantômes dansants. Récit bizarre d’une descendance maudite dans lequel la jouissance de la vie et l’horreur de la mort se superposent dans un spectacle d’une drôlerie macabre et grinçante.

Conter. Dire la vie, la mort aussi : tel est le rôle de Silencio, un inquiétant personnage élégamment habillé et coiffé d’un chapeau haut de forme. Narrateur de l’histoire, magicien qui convoque les fantômes pour écouter leurs histoires, Silencio a le visage de la mort. Un homme, Vasco, se retrouve sur son territoire, un cimetière caché au fond d’une forêt de Panama. Sur le point de mourir de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, il est à la recherche de la tombe de sa mère. Pour cela il doit voir défiler l’histoire de sa famille. Véritable poupée russe, l’histoire des ancêtres de Vasco s’enchâsse dans la sienne, pièce de théâtre jouée par des squelettes macabres et riant à gorge déployée sous les yeux du héros.

Tout commence au XVIe siècle avec la première rencontre de ses ancêtres espagnols et indiens Kuna. A travers l’histoire de cette famille particulière c’est dans les méandres des relations entre deux cultures que le spectateur est guidé. Entre les mariages, les morts et les naissances l’intrigue est jalonnée par la construction du canal de Panama et les centaines de cadavres d’ouvriers qu’il a laissés derrière lui. Les occidentaux sont tournés en ridicule et leur histoire est hantée par des milliers de fantômes Kuna, souvenirs de traditions que la famille de Vasco a oubliées. Pans tragiques d’une histoire racontée avec le plus grand humour dans un spectacle où vie et mort se côtoient et s’emmêlent.

Comme dans la tradition du Dia de Muertos mexicaine la mort est inextricablement liée à la vie dont elle est séparée par une moustiquaire métaphorique et poreuse. Régénérescence et décomposition, mort et reproduction se mêlent chez des personnages qui meurent en pleine jouissance. Le décor de cette pièce grotesque allie le macabre à la gaieté grâce à des têtes de morts peintes de couleurs vives et une atmosphère psychédélique, sombre mais transpercée de lumières violentes, jaunes, vertes et violettes. La mort porte les teintes de la vie dans ce spectacle où les scènes du passé sont entrecoupées par des interludes musicaux chantés par la voix rocailleuse de Silencio et dansés par sa troupe de squelettes.

Tragédie du passé oublié, d’une culture partiellement noyée par le canal mais qui ne fait que ressurgir et hanter le protagoniste. Venu exhumer le corps de sa mère afin de pouvoir tester sa moelle osseuse, seul moyen de savoir si son enfant souffrira de la même maladie, Vasco en apprend beaucoup plus. « Il faut savoir d’où l’on vient pour ne pas avoir peur d’où on va » nous dit Silencio. Victime d’une malédiction aussi terrible qu’étrange que des médecins occidentaux ignares ont faussement diagnostiquée, Vasco découvre que l’on ne peut échapper à son futur qui est enraciné dans la vie de nos ancêtres. C’est l’image d’une mystérieuse truie, Aklas, traitée comme un membre de la famille depuis le XVIe siècle qui révèle la clé du passé et du futur du protagoniste. Tout comme Vasco le public a perdu de vue la signification de la mort, comment pourrait-il donc comprendre le rôle de Silencio ?

Si l’homme moderne est torturé par son déracinement qui le coupe de son futur inéluctable, la mort, cette dernière a aussi son fardeau à porter. La fin en queue de poisson révèle au spectateur que la réelle victime n’est pas celle qu’il pensait. Touchant au cœur du problème de la connaissance Silencio laisse le spectateur songeur : aura-t-on les épaules assez larges pour supporter la découverte des secrets de notre passé ?

Où est Jack ?

Par Léa Giotto

Je m’appelle Jack / de Sandra Korol / par la Cie Face Public / Mise en scène Michel Toman / Le Petit Théâtre / du 28 octobre au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Philippe Pache

©Philippe Pache

Explorer l’écart entre qui l’on croit être, qui les autres pensent que nous sommes et qui l’on est vraiment. Voici le projet ambitieux initié par l’auteure Sandra Korol avec Je m’appelle Jack, une pièce autour de la question délicate des identités de genre et conseillée dès 7 ans.

Elie a enfin perdu sa dernière dent de lait. Dans son monde, c’est l’événement le plus important d’une vie. C’est le jour où l’on quitte l’enfance pour se confronter à qui l’on est vraiment. Ce passage tant attendu et tant redouté s’effectue par la confrontation au Grand Miroir de la Destinée, lequel nous dit notre vérité vraie devant tout le monde. Élie est terrifiée car elle sent bien que sa vérité profonde n’est pas « rose facile » comme celle de son insouciante amie Shakira. Tous tentent de la rassurer. Cependant, face à la vérité d’Elie, ils doivent bien se rendre à l’évidence : il y a un problème.

Au travers de conversations truffées de métaphores ambitieuses avec un robot supposé incarner une voix raisonnable, Elie partage également sa détresse avec le spectateur. Va-t-elle, à l’issue du délai d’un mois qui lui est accordé, accepter la vérité qui lui est imposée par le Miroir? Miroir, dont on doute de plus en plus du reflet. Est-ce réellement la vérité vraie qui s’y réverbère, ou plutôt celle que la société attend ? Elie a de plus en plus peur, car elle risque, si elle refuse cette vérité, d’envoyer sa famille errer aux confins glacés de l’univers.

À l’aide d’une scénographie impressionnante, articulée autour de jeux de lumière très travaillés et d’un accompagnement sonore puissant fait de voix métalliques, on cherche à entraîner le spectateur dans les noirceurs du questionnement de soi. Et il est bien ici question de noirceur, car il semble impossible d’ignorer l’aspect effrayant créé par cette mise en scène destinée à de jeunes enfants.

Quant à ce Jack qui donne son titre au spectacle, qui est il ? Et surtout, où est-il ? Il semble présent tout au long des réflexions d’Elie sous forme d’une ombre de moins en moins vacillante, mais il faut attendre la fin de la pièce pour enfin lever le voile sur ce personnage mystérieux.

Si le projet est de mener une réflexion sur le questionnement de soi, particulièrement autour de la question du genre, et d’initier le jeune public à la thématique du conflit intérieur, on ne peut s’empêcher de souligner que de présenter cela sous un aspect aussi angoissant et peu clair risque de faire obstacle. Car si Elie, envers et contre tout, choisit sa vérité propre et que la difficulté et la bravoure de son combat sont très bien illustrées, le spectateur, jeune ou moins jeune, ressort plein d’interrogations, moins sur le propos de la pièce que sur la pièce elle-même.

Je m’appelle Jack

De Sandra Korol / par la Cie Face Public / Mise en scène Michel Toman / Le Petit Théâtre / du 28 octobre au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Philippe Pache

©Philippe Pache

Les critiques :

Rencontre avec soi-même

Par Laura Weber

Dans Je m’appelle Jack, la « vérité vraie du dedans » d’un individu se détermine grâce à une distinction simple, et cela depuis des temps immémoriaux : une vérité « rose facile » pour les filles, « bleu compliquée » pour les garçons. Et tout semble aller très bien comme ça. Mais que se passera-t-il lorsque l’héroïne de la pièce, Elie, se révoltera contre la couleur de sa vérité, chamboulant ainsi cette catégorisation ancestrale bipartite ? Je m’appelle Jack termine un cycle entamé par l’auteure Sandra Korol en 2011. … [suite]

Où est Jack?

Par Léa Giotto

Explorer l’écart entre qui l’on croit être, qui les autres pensent que nous sommes et qui l’on est vraiment. Voici le projet ambitieux initié par l’auteure Sandra Korol avec Je m’appelle Jack, une pièce autour de la question délicate des identités de genre et conseillée dès 7 ans. Elie a enfin perdu sa dernière dent de lait. Dans son monde, c’est l’événement le plus important d’une vie. C’est le jour où l’on quitte l’enfance pour se confronter à qui l’on est vraiment. … [suite]

 

Rencontre avec soi-même

Par Laura Weber

Je m’appelle Jack / de Sandra Korol / par la Cie Face Public / mise en scène Michel Toman / Le Petit Théâtre / du 28 octobre au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Philippe Pache

©Philippe Pache

Dans Je m’appelle Jack, la « vérité vraie du dedans » d’un individu se détermine grâce à une distinction simple, et cela depuis des temps immémoriaux : une vérité « rose facile » pour les filles, « bleu compliquée » pour les garçons. Et tout semble aller très bien comme ça. Mais que se passera-t-il lorsque l’héroïne de la pièce, Elie, se révoltera contre la couleur de sa vérité, chamboulant ainsi cette catégorisation ancestrale bipartite ?

Je m’appelle Jack termine un cycle entamé par l’auteure Sandra Korol en 2011. Formé de trois pièces et adressé à un public jeune, ce triptyque explore le thème de la différence et la difficulté de s’assumer face à l’autre, mais surtout face à soi-même. Pour conclure cette série, l’auteure se lance dans la délicate exploration de la question du genre et des fragiles étiquettes qu’il impose aux filles et garçons.

Le spectacle se construit comme un conte et évolue dans un univers magique, parfois effrayant, afin d’exposer la problématique de manière détournée et poétique. La mise en scène accentue visuellement ce monde fabuleux à l’aide de projections vidéo sur le fond de la scène et de nombreux effets sonores. Dans cet univers, la perte de la dernière dent de lait indique le passage fondamental de chaque jeune fille et jeune garçon devant « le Grand Miroir de la destinée », qui révèle à chacun la couleur de sa vérité intérieure, rose ou bleue. Dans ce monde aux frontières si bien délimitées, Elie ne parvient pas à trouver sa place ; la contemplation dans le miroir lui révèle une vérité « rose compliquée ». Rose parce qu’elle est née dans un corps de petite fille ; mais Elie ne se reconnait pas dans le reflet que « le Grand Miroir de la destinée » lui tend. Elle sent, au plus profond d’elle-même, une autre vérité, davantage bleutée.

La pièce se développe comme une longue quête introspective, une confrontation incessante aux reflets renvoyés par le miroir. De cette sorte, le spectacle joue avec le dispositif théâtral et agit lui-même comme un miroir en offrant au jeune spectateur l’opportunité de contempler la construction difficile de son identité à l’âge de la préadolescence.

Cependant, Je m’appelle Jack met donc également en garde contre le reflet du miroir, parfois trompeur, et invite à fermer les yeux pour mieux se découvrir. Cette dialectique complexe entre l’intériorité et l’extériorité, l’image de soi-même et celle de l’autre, est constamment évoquée dans les dialogues écrits par Sandra Korol. L’auteure joue avec la langue et produit un texte qui se plait à allier les contraires et à accumuler les métaphores. De ces associations nait un texte riche et dense, qui peut toutefois paraitre alambiqué pour un jeune spectateur. En effet, il se produit un décalage entre les dialogues complexes d’un côté, et la mise en scène et le jeu d’acteur de l’autre, plus adaptés à un public jeune. Si le recours au registre du conte fantastique semble judicieux pour exposer un problème de manière détournée et imagée afin de capter efficacement l’attention d’un jeune spectateur, ce parti-pris se révèle dans Je m’appelle Jack parfois trop abstrait pour délivrer de manière convaincante toute la complexité des investigations entreprises par la pièce. Néanmoins, le jeu habile des comédiens, qui multiplient les exagérations comiques, ainsi que l’univers poétique construit par la pièce sauront séduire le public, qu’il soit jeune ou plus âgé.

Shake

D’après La nuit des rois / de William Shakespeare / mise en scène Dan Jemmett / Théâtre de Carouge / du 27 octobre au 15 novembre / plus d’infos

©Mario del Curto

©Mario del Curto

Les critiques :

Une comédie qui secoue

Par Alice Moraz

C’est une pièce de Shakespeare complètement métamorphosée et bien loin des conventions du théâtre élisabéthain que présente la mise en scène de Dan Jemmett. Musique, danse et plaisanteries font de Shake une comédie débridée et remise au goût du jour. Viola aime Orsino qui aime Olivia qui est tombée amoureuse de Viola travestie en garçon… Cette chaîne amoureuse trouve une issue heureuse grâce au retour de Sébastien, le frère jumeau de Viola qui avait fait naufrage avec elle sur les côtes de l’Illyrie, et dont s’éprend Olivia, trompée par la ressemblance qu’il a avec sa sœur. … [suite]

Shakespeare: agiter avant emploi

Par Elisa Picci

S’inspirant de La Nuit des Rois de Shakespeare, Dan Jemmett propose une mise en scène teintée de l’humour shakespearien et modernisée pour le public d’aujourd’hui. Des personnages sur-vitaminés, de la musique qui swingue, un décor unique, tout est réuni pour nous embarquer dans une illusion originale. L’intrigue reste fidèle à celle de La Nuit des Rois: après avoir été séparée de son frère jumeau Sébastien à cause d’un naufrage, Viola se retrouve à la cour du duc Orsino où elle se déguise en garçon pour pouvoir s’intégrer. … [suite]

 

Shakespeare: agiter avant emploi

Par Elisa Picci

Shake / d’après La nuit des rois / de William Shakespeare / mise en scène Dan Jemmett / Théâtre de Carouge / du 27 octobre au 15 novembre / plus d’infos

©Mario del Curto

©Mario del Curto

S’inspirant de La Nuit des Rois de Shakespeare, Dan Jemmett propose une mise en scène teintée de l’humour shakespearien et modernisée pour le public d’aujourd’hui. Des personnages sur-vitaminés, de la musique qui swingue, un décor unique, tout est réuni pour nous embarquer dans une illusion originale.

L’intrigue reste fidèle à celle de La Nuit des Rois : après avoir été séparée de son frère jumeau Sébastien à cause d’un naufrage, Viola se retrouve à la cour du duc Orsino où elle se déguise en garçon pour pouvoir s’intégrer. Commence alors un imbroglio amoureux où Viola déguisée en Cesario tombe amoureuse du Duc, lui-même amoureux d’Olivia elle-même sous le charme de Cesario. Dan Jemmett a donc essayé de faire tenir les dix-sept personnages de l’œuvre de Shakespeare avec seulement cinq comédiens et une marionnette. Un pari relevé avec brio : pas de confusion chez le spectateur qui sait toujours exactement quel personnage parle, grâce à des costumes et accessoires bien particuliers pour chacun d’entre eux. Le thème du travestissement est d’ailleurs exploité à plusieurs niveaux pour ajouter davantage de comique à la pièce. Les comédiens n’hésitent pas à se changer sur scène pour rompre l’illusion : le Duc devient Malvolio devant nos yeux en changeant de perruque et en mettant ses lunettes et Viola devient Sébastien en ajoutant juste un chapeau.

Les caractères sont fortement soulignés. Feste (Marc Prin) devient le véritable bouffon du public : il raconte des blagues tellement mauvaises qu’elles finissent forcément par faire esquisser au moins un sourire au spectateur. Il est aussi le narrateur de certains moments du spectacle ce qui est très ingénieux puisque cela aide à ne pas se perdre dans l’histoire. Egalement disc-jockey, il passe régulièrement diverses chansons sur son tourne-disque, nous envoûtant ainsi au rythme du Music-Hall. Mention spéciale à Vincent Berger dans le rôle de Sir Toby et à ses talents de ventriloque : son copain de débauche Sir Andrew devient dans cette mise en scène une marionnette manipulée par le comédien. Le personnage de Malvolio (Antonio Gil Martinez) apparaît dans cette mise en scène comme le véritable potentiel comique, dénué des aspects inquiétants qu’il a dans le texte original. Chez Dan Jemmett, Molvolio est légèrement idiot et constamment berné par les autres personnages, ce qui crée des situations très drôles. Olivia (Valérie Crouzet) séduit par son allure très pin-up de comtesse. Delphine Cogniard interprète Viola et Sébastien de façon brillante, tant le changement de rôle entre les deux personnages paraît naturel. Ces deux rôles contrastent aussi avec les autres personnages de la pièce par une tonalité plus sombre offrant une véritable richesse du point de vue des émotions à cette mise en scène.

N’hésitez plus et partez à la découverte d’une nouvelle interprétation de Shakespeare qui saura vous secouer ! A découvrir au Théâtre de Carouge à Genève jusqu’au 15 novembre 2015 !

Une comédie qui secoue

Par Alice Moraz

Shake / d’après La Nuit des Rois / de William Shakespeare / mise en scène Dan Jemmett / Théâtre de Carouge / du 27 octobre au 15 novembre 2015 / plus d’infos

©Mario del Curto

©Mario del Curto

C’est une pièce de Shakespeare complètement métamorphosée et bien loin des conventions du théâtre élisabéthain que présente la mise en scène de Dan Jemmett. Musique, danse et plaisanteries font de Shake une comédie débridée et remise au goût du jour.

Viola aime Orsino qui aime Olivia qui est tombée amoureuse de Viola travestie en garçon… Cette chaîne amoureuse trouve une issue heureuse grâce au retour de Sébastien, le frère jumeau de Viola qui avait fait naufrage avec elle sur les côtes de l’Illyrie, et dont s’éprend Olivia, trompée par la ressemblance qu’il a avec sa sœur. Autour de ce noyau central gravitent plusieurs personnages secondaires mais toutefois indispensables : Malvolio l’intendant d’Olivia, Feste son bouffon, ainsi que son oncle, Sir Toby qui manipule, ici au sens propre, son pantin complice Sir Andrew.

Tout se joue dans un seul décor composé de cinq cabines de plages accolées et disposant chacune d’une porte qui permet soit une petite ouverture de type fenêtre en haut soit une ouverture complète. De même que dans un vaudeville, les portes s’ouvrent et se ferment à tour de rôle sur l’univers de chacun des huit personnages (interprétés par cinq comédiens). Les fenêtres permettent de suivre en direct le travestissement des acteurs qui changent de costumes, et par la même occasion de rôle, face au public. Imperturbable et contrastant de manière frappante avec la frénésie générale, Feste le fou sert d’observateur, ajoutant de manière parfois un peu insistante des plaisanteries grivoises dès qu’il en a l’occasion. C’est aussi lui qui orchestre le passage des vinyles sur son tourne-disque. Si la musique fait partie intégrante de la pièce du Barde, elle donne là une petite touche surannée très bienvenue, cohérente avec la décision d’ancrer l’histoire dans un univers sixties plutôt qu’élisabéthain.

Peinant à démarrer au début, la pièce trouve finalement son rythme dès lors que le spectateur a pu identifier chacun des personnages. Il n’a plus, ensuite, qu’à suivre leurs farces pour s’imprégner de cette ambiance si légère et se laisser emporter par l’énergie des comédiens. On se croirait presque dans un cabaret fantaisiste avec ces personnages fantasques, les courses poursuites et les traits d’humour dus aux doubles ou triples sens du texte.

Les questions de l’apparence et du travestissement sont par ailleurs traitées de manière originale. Parce que Viola/Césario et Sébastien sont joués par la même personne, mais surtout, et c’est là le point le plus intéressant de cette mise en scène, parce que les cabines de plages servent simultanément de loges aux acteurs et de lieu de vie aux personnages. Il nous est donc permis d’assister à ce qui se passe habituellement en coulisses, de voir de nos propres yeux comment sont mis en place les artifices du théâtre. Si les personnages ne sont « jamais ce qu’ils sont », Dan Jemmett a pris à la lettre le titre anglais alternatif What you Will pour remanier la pièce à sa guise.

Pour des spectateurs curieux de découvrir du Shakespeare modernisé et encore plus déjanté qu’à l’époque!

Une musique en demi-teinte

Par Jonathan Hofer

Sound of Music / mise en scène Yan Duyvendak / Théâtre de Vidy / du 27 au 31 octobre 2015 / plus d’infos

©Sébastien Monachon

©Sébastien Monachon

Et si nous parlions de la fin ? Celle du spectacle ? Non, la vôtre, la mienne : la fin de l’Homme. Ah non ! pas un mardi soir après huit heure de travail. Et si je vous la chante ? Alors là, ça change tout !

Yan Duyvendak signe, dans sa dernière création, une comédie musicale façon Broadway tout à fait saisissant. Avec l’aide de Christophe Fiat, Olivier Dubois et Andrea Cera – pour le texte, la chorégraphie et la musique – le néerlandais aborde tous les sujets : guerre, climat, propriété intellectuelle, suicide, … Un spectacle engagé éclatant, interprété par de jeunes artistes fringants.

Toute la virtuosité du spectacle se situe dans cette tension : évoquer le drame humain dans une comédie musicale. Une comédie musicale, c’est léger, ça en met plein la vue, ça fait rêver… Alors, quand cette forme se prête au discours engagé, c’est un malaise grandissant qui s’installe chez le spectateur. Faut-il rire ou pleurer ? Les thèmes sont de plus en plus violents alors que la scène scintille – les acteurs changent par petits groupes de vêtements jusqu’à ce que tous soient vêtus d’habits dorés. Même la musique participe de cette tension en cassant inlassablement, dans chaque chanson, toutes les parties mélodieuses. Chacun de ces éléments prépare l’apothéose d’une scène finale à couper le souffle.

A la sortie du théâtre, le soir de la première, deux femmes parlaient du spectacle. Pour l’une, il avait trop duré, alors que l’autre se plaignait d’une expérience trop courte. Mon sentiment les rejoint toutes les deux : après une première partie vécue comme affreusement longue, je sors du théâtre sur ma faim : j’en aurais demandé encore. Car si la gradation dans la performance s’avère remarquable, étrangement, le rythme peine d’abord à accrocher le spectateur. Les premières chorégraphies sont très lentes et la scénographie manque de folie, de cette petite touche de rêve qui fait de la comédie musicale une expérience hors du commun. Le secret du genre, c’est d’entraîner le spectateur. De l’amener sans cesse vers des lieux nouveaux sans jamais lui lâcher la main. Alors pourquoi un début si lent ? Certainement afin d’accentuer la progression, pour mieux laisser éclater la dernière scène. Un dommage collatéral donc, une perte nécessaire. Malgré ce bémol, Sound of Music manifeste une virtuosité dans l’art du double registre et une maîtrise certaine du paroxysme.

Profitez de cette petite mélodie du bonheur : elle ne dure pas, mais Dieu qu’elle est belle.

Sound of Music

Sound of Music / Mise en scène Yan Duyvendak / Théâtre de Vidy / du 27 au 31 octobre 2015 / plus d’infos

©Sébastien Monachon

©Sébastien Monachon

Les critiques :

All right, good night ?

Par Luc Siegenthaler

Des danseurs vêtus pour la plupart de costumes brillants exécutent des chorégraphies sur scène. Ils chantent en souriant le leitmotiv du spectacle « All right, good night ». Le spectacle passé, le spectateur est-il vraiment apaisé ? Dans Sound of Music, il est saisi d’un étrange sentiment d’inquiétude. Tout ce qui compose une comédie musicale est bien là : des danseurs jeunes et séduisants, des musiques joyeuses rappelant les plus grands airs de Broadway, des chorégraphies souples, légères et chaleureuses. [suite]

Une musique en demi-teinte

Par Jonathan Hofer

Et si nous parlions de la fin ? Celle du spectacle ? Non, la vôtre, la mienne : la fin de l’Homme. Ah non ! pas un mardi soir après huit heure de travail. Et si je vous la chante ? Alors là, ça change tout ! Yan Duyvendak signe, dans sa dernière création, une comédie musicale façon Broadway tout à fait saisissant. Avec l’aide de Christophe Fiat, Olivier Dubois et Andrea Cera – pour le texte, la chorégraphie et la musique – le néerlandais aborde tous les sujets : guerre, climat, propriété intellectuelle, suicide, … [suite]

 

All right, good night ?

Par Luc Siegenthaler

Sound of Music / mise en scène Yan Duyvendak / Théâtre de Vidy / du 27 au 31 octobre 2015 / plus d’infos

©Sébastien Monachon

©Sébastien Monachon

Des danseurs vêtus pour la plupart de costumes brillants exécutent des chorégraphies sur scène. Ils chantent en souriant le leitmotiv du