Shakespeare en kimono

Par Roberta Alberico

Une critique sur le spectacle :
Roméo et Juliette / De William Shakespeare / Mise en scène d’Omar Porras / TKM / du 19 septembre au 8 octobre 2017 / Plus d’infos

© MARIO DEL CURTO

Au bal des Capulet, les acteurs nous tournent le dos et leurs masques nous font face : renversés à l’arrière de la tête, ils nous regardent avec leurs rictus tragicomiques de mort. A leur image, le spectacle se donne sous le signe de la dualité.

Omar Porras et le masque c’est toute une histoire d’amour… et de langage dramaturgique. Héritage du théâtre antique et de la commedia dell’arte, ce costume facial est, selon le metteur en scène, « une purge qui vous déleste des acquis » (Omar Porras à propos de la Visite de la vieille dame).

Les visages recto verso de cette version de Roméo et Juliette renvoient au geste d’Omar Porras : déguiser Vérone et faire parler ses habitants dans une autre langue, en compagnie de la troupe SPAC (Shizuoka Performing Arts Center). Il faut dire que le déguisement remplit une fonction proprement dramaturgique au sein du spectacle. Si Roméo est joué par une actrice, et que toutes les femmes sauf Juliette sont jouées par des hommes (déguisés en femmes), on se demande parfois si, sous le masque, il y a bien un « vrai » visage ou un « vrai corps » : les déguisements et leurs mises en abyme n’en finissent plus de s’enchevêtrer. Et c’est peut-être là le point fort de cette mise en scène.

Certains spectacles tombent dans les facilités du théâtre revendiqué comme interculturel, en construisant un propos quelque peu mièvre qui prive le dialogue de toute complexité, ou en proposant une représentation exotisante du théâtre Autre (de type touristique). Mais le joyeux carnaval porrassien évite ces travers réducteurs en exacerbant ce surjeu déguisé.

L’incertitude : japonismes ou occidentalismes ?

Vous n’éviterez certes pas les représentations stéréotypées que vous vous faites du Japon médiéval (clans, samouraïs, sabres, kimonos, etc.) ou contemporain (karaoké, mangas, etc.) : sans être experts de la culture japonaise, vous allez avoir un sentiment de familiarité très (ou « trop ») prononcé. Néanmoins votre regard sera mis à l’épreuve. Car, même lorsqu’ils ne sont pas masqués, ce qui est le cas la plupart du temps, les personnages demeurent déguisés par ce langage théâtral.

Le comique de cette mise en scène résulte en grande partie de japonismes. Le spectateur se prend à rire de bon cœur lorsque les acteurs japonais disent deux mots en français, lorsque Tybalt arbore une coupe de manga (voire de Pokémon) ou encore lorsque des hommes déguisés en femme chantent dans leurs micros-balais. Le comique naît des glissements entre les niveaux de fiction : lorsque le comédien, japonais, joue à être encore plus japonais, c’est le personnage qui s’étonne. Rappelons qu’Omar Porras, colombien, met en scène une pièce anglaise avec des acteurs japonais et suisses. Et dans cette même mise en scène, les acteurs japonais semblent nous faire rire de ou avec la japonisation du texte shakespearien. Joli paradoxe quand même. Mais on regrette, alors, le choix du jeu des amoureux qui paraît simplement « traduit » d’une langue à l’autre, sans que le déplacement n’apporte de réelles transgressions. Jeunes, rebelles et niais : un peu comme nous pouvons nous les imaginer, sauf qu’ils sont habillés à la mode japonaise médiévale.

Ainsi, Omar Porras semble interroger Roméo et Juliette à travers notre regard sur les clichés. Si le spectateur accepte ce pacte de visionnage, la caricature, le surjeu et le déguisement japonais ostentatoire apparaissent comme autant d’éléments susceptibles de questionner sa relation à ce grand mythe amoureux qui a traversé les âges. En effet, la grande force du spectacle, c’est que la représentation de l’autre y est davantage une façon de repenser le mythe que de distraire par l’exotisme.

Bref, si ce spectacle évite les embuches potentielles du théâtre interculturel, c’est peut-être parce que le metteur en scène a su jouer avec. Ces mises en abymes finissent par déguiser, purement et simplement, Roméo et Juliette.

Aussi s’interroge-t-on continuellement : ces masques que les personnages mettent et enlèvent sont-ils ceux de la commedia dell’arte ou ceux du kabuki ? Et ce surjeu artificialisant fait-il plus référence à une tradition française ou à une autre pratique théâtrale japonaise ignorée du public lausannois ? Ce que nous sommes en train de voir relève-t-il de la culture théâtrale japonaise ou de la nôtre ? Bel effet !