Le degré zéro de l’interview

Par Joanne Vaudroz

Une critique du spectacle :

Interview / de Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry / Théâtre de Vidy / du 20 au 22 juin 2017 / plus d’infos

@C. Raynaud Delage

Les gens n’ont plus personne à qui parler dans ce monde où l’individu prime sur la collectivité, où l’égoïsme prime sur le partage. L’interview permet ce partage, ce besoin de s’exprimer sur soi face à quelqu’un qui vous écoute. Mais vous écoute-t-il vraiment ? Le reporter s’intéresse-t-il à vous pour vous-même ? Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry dévoilent les coulisses de l’exercice avec ses stratégies parfois perverses…

Judith [Henry] et Nicolas [Bouchaud] nous donnent une leçon ce soir, celle du reporter sous toutes ses facettes. La bonne interview, apprend-on, doit se dérouler dans une ambiance chatoyante où la parole se déploie dans des sentiments exaltés. Mais l’interview est avant tout un moyen de connaissance. Le reporter cherche des réponses et met tout en œuvre pour y parvenir. Il formate. La question, l’interrogé, la réponse, tout est prédéfini, amené ici et là au moyen de ruses, d’habileté et de perspicacité. Il commence son propos par « n’est-ce pas que ? », et l’effet de surprise ne sera que plus grandiose si le journaliste accepte d’être dépassé dans son propre jeu au travers de réponses insoupçonnées, saugrenues ou déroutantes…

L’interview est un exercice difficile auquel certains grands écrivains, réalisateurs, philosophes et bien d’autres s’adonnent (trop ?) souvent. Par un dispositif scénique simple, deux chaises face au public et deux micros, le duo reproduit joyeusement, sous forme de saynètes, certaines bribes percutantes d’interviews connues. Les acteurs jonglent entre une Marguerite Duras nonchalante, un Jean-Luc Godard inhibiteur de la parole ou encore un Michel Foucault, farceur, revisitant l’entretien sous couvert d’anonymat. Les acteurs changent rapidement de personnages et l’envie nous prend de retrouver les archives de ces interviews. Puis nous basculons de l’autre côté de l’échange, où la parole est donnée aux reporters. Le ton est paisible, ils nous regardent et nous parlent frontalement pour nous faire valser entre les expériences machistes que firent Raymond Depardon et son épouse Claudine Nougaret et celle des reportages de guerre de Florence Aubenas.

A partir de textes ou captations réelles, Judith, au regard malicieux, et Nicolas, au tempérament narquois, forment un duo d’exception en se délectant d’anecdotes légères semant le rire tout au long de la partie. Le public, parfois baigné dans un flot de lumière, se voit interrogé par nos deux reporters. Munis d’un micro et d’un magnétophone, ils se font un plaisir non dissimulé de le mettre en situation périlleuse. Ils vous demanderont, sous l’autorité de Max Frisch : « combien d’enfant de vous n’ont pas vu la vie de par votre volonté ? » en affichant un sourire espiègle. Ils vous laisseront partir avec cette énigme : « êtes-vous heureux ? ». Et vous quitterez votre siège avec cette impression étrange d’avoir été l’interviewé.

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