Hilarant choc de civilisations

par Deborah Strebel

Röstigraben ou Le Stage / d’Antoine Jaccoud et Guy Krneta / mise en scène de Nicolas Rossier / le 24 ou 31 mai 2015 / Théâtre des Osses (Festival Le Printemps des Compagnies) / plus d’infos

Röstigraben, © Théâtre des Osses

Röstigraben, © Théâtre des Osses

Le festival « Le Printemps des Compagnies » a proposé à deux reprises un joyeux dîner-spectacle dominical. Alors que sur scène on essaie tant bien que mal de franchir la « Röstigraben », dans la salle on déguste justement une assiette de röstis.

Comédie en deux actes, le premier d’une durée d’un quart d’heure et le second d’une vingtaine de minutes, entrecoupés par un repas, Röstigraben ou le stage raconte la première rencontre entre Daisy Golay et Niklaus Fischer. Suite à la décision du Conseil Fédéral d’imposer à chaque citoyen un stage annuel dans une autre région linguistique, la jeune femme romande est sur le point d’accueillir un compatriote suisse-alémanique. Elle s’affaire alors aux derniers préparatifs : dépoussière énergiquement le luminaire, nettoie le sol, quand soudain un homme chargé de valises tente de se frayer un chemin dans le public en marmonnant quelques « Exgüse ! ».

Le spectacle sera bilingue, comme le titre le suggère. Il à été écrit à quatre mains : deux romandes, celles d’Antoine Jaccoud, dramaturge entre 1996 et 2005 de la compagnie « Théâtre en Flammes », fondée par Denis Maillefer et plus connu récemment pour sa collaboration avec Ursula Meier pour les films « Home » et « L’Enfant d’en-haut » ; et deux alémaniques, celles de Guy Krneta, heureux lauréat d’origine bernoise du prix suisse de littérature en 2015. Le premier s’est chargé de créer le personnage de Daisy et le deuxième s’est occupé de celui de Niklaus. Ce processus de rédaction « est relativement étrange », confie Antoine Jaccoud et « implique de lâcher prise au moins pour un moment ». Jaccoud proposait des situations en envoyant à son collègue quelques répliques, sur lesquelles ce dernier rebondissait aussitôt. Bien que les deux auteurs se connaissent bien (ils collaborent fréquemment dans le cadre de « Bern ist überall », collectif promouvant la production de textes scéniques dans toutes les langues nationales), ils ne se comprennent pas toujours complètement. Le metteur en scène Nicolas Pasquier annonce également volontiers que lors des répétitions chacun n’a pas énormément appris la langue de l’autre.

La fiction ici reflète la réalité, car la trame de l’histoire tourne justement autour d’incompréhensions comiques, et pas uniquement sur le plan linguistique. Alors que l’invité bâlois a apporté des douceurs issues de la célébrissime confiserie « Sprüngli », probablement comme cadeau de remerciement, l’hôtesse lausannoise frise la vexation et imagine d’emblée qu’il a pris avec lui des réserves alimentaires par peur de mal manger, un peu à l’image des Hollandais dont un lieu commun voudrait qu’ils ne voyagent jamais sans emporter avec eux toutes leurs victuailles. La pièce évoque ainsi de nombreux clichés tellement connus de tous qu’ils ne peuvent que faire sourire les spectateurs. À la non maîtrise de la langue s’ajoute la méconnaissance de la région de l’autre. Terrorisée, enfant, par la menace (entendue par de nombreux petits welches) d’être envoyée au fin fond d’une ferme en Suisse allemande si elle ne cessait pas de bavarder, Daisy imagine alors l’outre Sarine comme un endroit reculé rempli d’ogres munis de dentiers mal ajustés. Mais en fin de compte, grâce à la venue de son stagiaire, elle aura envie de découvrir cette contrée fantasmée et voudra visiter les usines de Läckerlis, les laboratoires de Rivella ou encore les centres de tris des petits pots « Hero ».

Savoureux et court spectacle, cette commande à l’origine insérée dans le concept « Midi, théâtre ! » déjà expérimenté dans plusieurs théâtres romands durant le mois de mars dernier, a encore une fois remporté un vif succès auprès des festivaliers du Printemps des compagnies, réunissant romands et alémaniques pour une bonne heure de rire.