Entre meurtre et flirt

Par Deborah Strebel

L’Échappée / Cie Interlope, d’Anne-Frédérique Rochat / mise en scène Olivier Périat / Théâtre 2.21 / du 6 au 18 janvier 2015 / plus d’infos

© Lola Lehmann

© Lola Lehmann

 

L’Échappée présente la rencontre de trois orphelins quelque peu dérangés. Ingrid désirant en finir avec la vie se rapproche de Simon, tueur en devenir. Ensemble, ils parviennent à sceller un pacte. Mais rien ne se déroulera comme prévu. Réunissant des antihéros désespérés et attachants sur fond de variété française, ce spectacle n’est que faussement léger.

Sur le sol est tracé un simple rectangle divisé en quatre plus petits carrés, dont deux sont recouverts d’un tapis de feuilles d’arbres couleur bordeaux. Tantôt sous-bois illuminé par le clair bleuté de la lune, tantôt foyer à l’éclairage doux et chaleureux, ces espaces étriqués seront le cadre d’une surprenante histoire. Ingrid, dont la famille entière s’est donné la mort, aspire à perpétuer cette morbide tradition. Afin de se différencier de ses ancêtres, elle souhaite se faire tuer par quelqu’un d’autre. Elle fréquente alors Simon, qu’elle a rencontré sur Internet. Inquiétant jeune homme aux pulsions assassines, il lui propose son aide. Cet arrangement semble satisfaire les deux parties ; néanmoins il deviendra difficile à réaliser. Alors que le deal se mue en idylle, Solange, la sœur quasi-incestueuse de Simon ne semble pas ravie de voir arriver une nouvelle femme dans sa vie – et l’exprime d’ailleurs en play back sur la chanson de Patricia Carli Je ne peux plus supporter, avec une autre te partager. De charmants instants comme celui-ci parsèment le spectacle, proposant des contrepoints comiques. Caractérisés par un jeu frontal, la plupart du temps alignés, crispés face au public, les comédiens se regardent rarement, ce qui contribue à produire une ambiance étrange voire troublante. Très rigide, leur corps semble raide et leurs mouvements sont brusques et rapides, sauf lorsque la musique surgit : leurs gestes deviennent alors plus souples et lents.

Les répliques courtes et cinglantes fusent à toute vitesse. Ce riche texte est l’œuvre d’Anne-Frédéric Rochat. Comédienne, elle a d’abord écrit pour le théâtre et a été lauréate de plusieurs prix d’écriture dramatique avant de s’essayer tout aussi brillamment au roman. La Compagnie INTERLOPE, fruit de la rencontre, en 1996, au conservatoire d’art dramatique de Lausanne, entre Carine Barbey et Olivier Périat, l’a invitée à participer pleinement à ce projet en tant qu’auteur et actrice. Le travail de la compagnie se focalise sur les personnes dont la vie bascule. Après le succès incontesté en 2013 de « Bord de Mer », monologue dans lequel une femme tentait de fuir son quotidien, INTERLOPE revient en ce début d’année au 2.21 avec une pièce comique et triste à la fois, aux tonalités frôlant parfois le kitsch par les costumes mais aussi par des airs pops d’hier et d’aujourd’hui. A l’heure où les sites de rencontre se multiplient sur Internet et où de plus en plus de solitaires souffrent en silence, ce spectacle aux relents cyniques s’inscrit dans la plus grande actualité.