Trouver sa place

Par Sabrina Roh

King Kong Théorie / de Virginie Despentes / mise en scène d’Emilie Charriot / du 28 octobre au 2 novembre / Arsenic / plus d’infos

Copyright : Pauline Amez-Droz

Avec King Kong Théorie, Virginie Despentes signait en 2006 un essai qui ouvrait les portes du néo-féminisme. Emilie Charriot y a vu une grande théâtralité. A l’Arsenic, elle propose une mise en scène en duo qui dévoile les profondeurs de ce texte.

Nu, l’espace scénique ne s’habille que de lumière. Deux femmes prennent possession de la scène. Jamais, mis à part à la toute fin de la représentation, elles ne se retrouvent ensemble sous les projecteurs. Parfois, leur ombre, immense, prend possession des murs de la salle, donnant au lieu une tout autre dimension.

C’est une mise en scène très épurée que propose Emilie Charriot. Cette jeune comédienne française diplômée de la Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande endosse pour la première fois, avec King Kong Théorie, le rôle de metteuse en scène. Il y a quatre ans de cela, elle est très troublée par le texte de Virginie Despentes. Depuis, l’idée de l’amener sur les planches ne la quitte plus. Mettre en scène un essai ? Si le texte de Virginie Despentes se détache de la tradition académique, il ne semble cependant pas évident de l’extraire de ses pages. Emilie Charriot y voit pourtant une véritable oralité. King Kong Théorie donne l’impression que son auteure y a déversé un flot de pensées, d’une traite. On s’attendrait donc à une représentation furieusement énergique. Or la jeune metteuse en scène mise plutôt sur une sobriété de jeu et sur des silences parfois très longs. Pour elle, ce qui compte, c’est de faire passer le message de Virginie Despentes. Julia Perazzini joue donc avec une immense puissance modérée. Comme une femme qui reviendrait sur un passé douloureux, certes, mais avec lequel elle a appris à vivre.

Duo dissocié

Le projet d’Emilie Charriot donne naissance à une représentation à deux voix. Julia Perazzini est accompagnée de la danseuse Géraldine Chollet. Dire qu’elles sont en interaction serait un peu exagéré. Peut-être se complètent-elles ? La comédienne déclame un texte très conséquent. Face au public, elle ne bouge que très peu. Parfois, une main se crispe ou un poing se ferme. Mais ces soubresauts ne sont que très peu perceptibles car l’ombre envahit presque entièrement la jeune femme. Seul le haut de son corps reste dans la lumière. Danseuse, Géraldine Chollet incarne quant à elle un rapport au corps tout à fait différent. D’ailleurs, dans la dernière partie de la représentation, elle est seule sur scène tandis que la voix de Julia Perazzini nous parvient de loin, amplifiée par un micro. Géraldine incarnerait-elle alors le corps absent de la comédienne ? Il semble qu’elle adopte plutôt une attitude d’écoute.

Un traité pour la femme ou pour l’être humain ?

La danseuse écoute le manifeste féministe de Virginie Despentes. Virginie Despentes qui écrit « pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides » mais aussi pour les « mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées ». L’auteure tomberait-elle dans ce qu’elle tente d’éviter, à savoir, la catégorisation ? Non. Par là elle cherche à dire que le type de la femme parfaite dépeint par la société n’existe pas. Celui de l’homme parfait non plus, d’ailleurs. Tout le monde sort du cadre, personne n’a sa place. Dans sa mise en scène, Emilie Charriot montre avec brio cet autre aspect du texte King Kong Théorie. Dans la première partie de la représentation, Géraldine Chollet incarne cette madame tout-le-monde qui ne sait pas où se positionner. Dans un naturel à couper le souffle, cette danseuse émérite exprime le doute tant dans son discours que dans sa gestuelle. Puis elle esquisse quelques pas de danse, dévoilant une grâce sans pareil. Mais comment une femme qui danse aussi bien peut-elle se sentir aussi « inadéquate », selon ses mots ? On comprend alors que les autres ont toujours l’air plus convenables que nous. Mais, convenable, qui l’est vraiment ?

 

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