Quand l’art se confronte au savoir

Par Jonas Guyot

Manger seul / de Fabrice Gorgerat / Cie Jours Tranquilles / du 11 au 19 novembre 2014 / L’Arsenic / plus d’infos

© Philippe Weissbrodt

Après Médée/Fukushima, Fabrice Gorgerat et la Compagnie Jours tranquilles reviennent à L’Arsenic pour interroger notre rapport à la nourriture et au corps. Pour aborder ce questionnement, le metteur en scène s’entoure d’experts du monde académique afin de mêler point de vue artistique et apport scientifique.

La scène est divisée en trois espaces. Côté jardin, une cuisine dans laquelle un homme mange seul, face au four à micro-ondes. Le regard vague, ses gestes sont lents, il semble se nourrir mécaniquement. Au centre une femme dresse la table. Puis, discrètement, sans prévenir, elle couche une tasse à café qui répand son contenu sur la nappe blanche. La tache annonce une faille dans la mise en place du repas. Dès lors, tout se dérègle. La femme apporte une poubelle qu’elle libère de ses déchets, les disposant un à un sur la table : des grappes de raisin, des sachets de sucre, de vieilles serviettes en papier, des fruits. Dans une sorte de mouvement inverse, les déchets deviennent aliments. Côté cour, une femme s’active en se nettoyant les dents à l’aide d’un fil dentaire. À grand renfort de grimaces et de gestes amples, cette activité en vient rapidement à évoquer un besoin obsessionnel de se nettoyer le corps après le repas. Dès les premières minutes du spectacle, le constat est sans appel : le rapport que l’homme entretient avec la nourriture est totalement déréglé. Le plaisir a disparu, le repas n’est plus partagé et devient même une corvée.

À partir de ce constat, le spectacle Manger seul interroge la problématique de l’obésité. Avec quelques touches d’humour et sans mesquinerie, un homme raconte ses expériences sexuelles avec deux femmes obèses tout en cuisinant dans une casserole des bonbons Haribo. Il explique qu’en ce qui concerne la séduction, « tout est dans le regard ». Il ne tombe pas pour autant dans le cliché de la beauté intérieure, puisqu’il n’écarte pas toutes les difficultés physiques que peut entraîner l’obésité dans les rapports sexuels. Difficultés physiques qui transparaissent également dans les déplacements lents et fatigués d’une personne obèse. Après s’être scotché sur le corps des aliments emballés dans du plastique et s’être vêtu d’un pantalon et d’une chemise XXL, l’homme qui mangeait dans la cuisine se transforme à vue d’œil.

Les anecdotes et les représentations de l’obésité se mêlent alors au mythe ; celui de Thyeste qui, abusé par son frère, Atrée, entreprend de manger ses fils. Ce récit, repris par les psychologues, sert aujourd’hui à désigner les personnes sujettes à un rapport conflictuel avec la nourriture. Un des personnages de la pièce explique ainsi ce qu’est le syndrome de Thyeste en racontant une anecdote familiale. Après avoir fait manger à sa fille et ses copines des boulettes de viande à l’italienne, il leur explique qu’elles sont composées de cervelle de veau. Suite à la réaction peu enthousiaste des jeunes filles, le père est convoqué par la psychologue familiale qui lui annonce que sa fille est atteinte du syndrome de Thyeste. Le décalage entre la situation anecdotique racontée par ce personnage et le constat alarmiste de la psychologue montre la focalisation que notre société exerce sur notre alimentation. Le travail de Fabrice Gorgerat et de sa compagnie consiste à créer des spectacles qui mêlent recherches scientifiques et travail artistique. En s’entourant d’experts du monde académique, le metteur en scène ne se prive cependant pas de présenter un point de vue parfois ironique sur le savoir humain, lorsque ce dernier est confronté à l’anecdotique. Manger seul n’est donc pas une conférence sur l’obésité et ses dangers, mais une véritable prise de position sur un sujet dans le traitement duquel l’art a toute sa place.