Les maîtres fous

Par Maryke Oosterhoff

Kouta / d’après la trilogie de Massa Makan Diabaté / mise en scène Hassane Kassi Kouyaté / Théâtre de Vidy à Lausanne / du 6 au 10 mai 2014 / plus d’infos

© Mario del Curto

Sur un texte adapté du roman Le lieutenant de Kouta de Massa Makan Diabaté, six comédiens redonnent vie à la tradition orale des griots. Épisodes contés, scènes entrecoupées de proverbes : sur fond de colonialisme, la narration se diffracte.

« Toute personne qui voudrait raconter cette histoire devrait me payer 20 francs ! » s’amuse le lieutenant Siriman Keita. « Les histoires n’appartiennent à personne » réplique la sensuelle Awa, sa future épouse. « Hier tu nous as raconté une histoire différente ! » lui reproche encore un ami, alors qu’il narre ses exploits au sein de l’armée coloniale.

Dans son roman, Diabaté s’inspirait d’un personnage célèbre de la tradition orale de sa ville d’origine (Kita, devenue ici Kouta). Issue d’une grande famille de griots, sa plume était soucieuse de sauvegarder la force de l’oralité. Au théâtre, cette adaptation de René Zahnd permet au texte – drôle et magnifique – de reprendre vie. La mise en scène de Hassane Kassi Kouyaté travaille efficacement ces ré-écritures successives en imbriquant les niveaux d’énonciation.

En passant joyeusement de la scène jouée au récit conté, du plateau à une seconde scène de bois, les comédiens – venus du Burkina Faso, du Togo et du Mali – nous exposent la vie du lieutenant. Cet ancien combattant est le pivot d’une satire sociale : évoluant entre deux mondes, sa trajectoire permet de questionner habilement le rapport des maliens à la colonisation. Aux pro-coloniaux (« Si les Français partent, qui paiera ma rente ? ») s’enthousiasmant pour une Légion d’honneur succède le mouvement des indépendances où une chanson paraît suffire à soigner une identité blessée. Les intermèdes entre les scènes sont ponctués par la Marseillaise, que l’on écoutera dans une version lyrique avant de passer à la version irrévérencieuse de Gainsbourg. La scénographie, sobre, est ici au service de la complexité des enjeux : quelle place pour les traditions dans une Afrique colonisée (les personnages annoncent souvent « j’ai fait selon l’usage ») ? Que faire de la religion alors que ses codes se voient corrompus ? Quel avenir pour les femmes (dont l’unique représentante est ici « objectifiée » à grand renfort de proverbes) ? Au milieu de repères qui ne sont pas les nôtres, la pièce se révèle parfois difficile à interpréter mais invite, bien à propos, à la réflexion.

 

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