Des femmes et des jupons

Par Jehanne Denogent

Une critique du spectacle :
Les Femmes savantes / de Molière / mise en scène Denis Marleau / Théâtre de Vidy / du 29 octobre au 2 novembre / plus d’infos

© Stéphanie Jasmine

Au Théâtre de Vidy, le très attendu Denis Marleau présente Les Femmes Savantes de Molière. Ouvrage fin et coloré.

C’est l’heure où le jour succombe sous le poids des ombres. Seule une guirlande lumineuse éclaire le château de Grignan, curieusement transporté de la Drôme aux abords du lac Léman. L’enceinte du château – le vrai, celui dans lequel séjourna Mme de Sévigné – fut le berceau du projet, Les Femmes savantes répondant à une invitation spéciale du site patrimonial pour la compagnie UBU. Ne pouvant se résoudre à l’abandonner lors de la tournée, le metteur en scène Denis Marleau en emporte le souvenir ainsi que l’image sensible qu’il projette en arrière-plan. Étonnant et élégant !

Des femmes savantes et des robes

Une série de petits losanges noirs remplacent l’imposante bâtisse. Ce sont les imprimés du maillot d’Armande. Les petits losanges laissent place à leur tour aux points grossiers d’un tissu blanc et bleu. Martine, la servante vient d’apparaître. Ainsi commence l’amoncellement d’étoffes. Elles se plissent, se superposent, s’effacent. C’est la ronde des jupons des femmes d’une famille. Elles mènent la danse, ces femmes-là. Il y a d’abord Philaminte, la matrone et chef du cercle des Femmes savantes. Les fleurs qui s’élaborent sur sa robe sont noires, sèches et épineuses. Sans l’aide de son mari, passager inutile, elle tient les rênes et décide du mariage de ses filles Armande et Henriette. Cette dernière, le tablier orné de petites fleurs roses, est amoureuse du beau Clitandre, passion qui n’est pas, comme on peut l’imaginer, soutenue par la mère.

A l’intrigue classique du mariage malheureux s’ajoute une critique de la pédanterie. Au XVIIe siècle, de nombreux cercles, comme celui des femmes savantes, revendiquent une recherche du raffinement aussi bien dans les sentiments que dans l’expression littéraire. Philaminte, sa belle-sœur aux imprimés bleus précieux et sa fille Armande, en sont des caricatures. Elles ne jurent que par la philosophie, seule nourriture acceptable. L’esprit prime sur le corps. Mais la vie paraît s’être enfuie de ces corps secs et blancs. Molière semble nous indiquer que ce sont elles les véritables perdantes, finissant tristes, vieilles filles et alcooliques.

Un tour dans les fifties

Pour cette relecture, Denis Marleau déplace la trame des Femmes savantes de Molière dans les chiffons et combats des années cinquante. On roule en vespa, on ose arborer une fière coupe de cheveux en banane et les maillots de bain découvrent avec audace les épaules des jeunes femmes. La proposition fait sens. Les femmes éclairées évoquées par Molière trouvent pantalons à leurs jambes dans les mouvements d’émancipation du milieu du XXe siècle.

Un parcours varié

A la question du choix de la pièce, le metteur en scène québécois répond n’avoir encore jamais touché aux textes de Molière. Il a pourtant une longue série de classiques derrière lui : Othello de Shakespeare en 2007, Agamemnon de Sénèque le Jeune à la Comédie-Française en 2011, … Denis Marleau ne s’est toutefois pas fait connaître par ces reprises mais par des créations sur des textes aux formes compliquées et étonnantes comme des textes oulipiens ou dadaïstes. Il créa ainsi son propre sillon, en marge de la pratique théâtrale québécoise. Actuellement, il partage la direction de la troupe UBU avec Stéphanie Jasmine. C’est en partie à cette conceptrice vidéo que l’on doit la grande présence de vidéos dans les projets de UBU.

L’habilité de Denis Marleau rend avec brio la comédie de Molière. Bien montrés, les enjeux sont rendus limpides, comme les vers égrenés par des acteurs de mérite. Connaissant le metteur en scène, on aurait toutefois pu s’attendre à trouver plus de caractère chez ces femmes savantes, à plonger tout entier dans un univers onirique et envoûtant, sous-tendu de jeux de lumière et vidéos. Les quelques effets vidéos rendent gourmands … mais on en aurait bien aimé davantage ! Lorsque, à la fin du spectacle, la nuit a pris ses quartiers sur le plateau, seuls quelques souvenirs du jour et des brillantes Femmes savantes viennent encore rider l’eau du bassin de Grignan.

 

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